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Yin Anan Wong était un photographe reconnu, spécialisé dans la photographie artistique du mouvement. Travaillant avec des pauses longues, dans une lumière tamisée, il troublait la frontière entre photographie et peinture, proposant des clichés si chimériques qu'il en était difficile d'identifier le sujet. Souvent c'est un corps mouvant ou une partie d'un corps en mouvement qui constituait le point de départ de ses séries.
Il s'était fait connaître après une exposition particulièrement marquante au MOCA (Museum of Contemporary Art) de Bangkok. Quelques années plus tard, c'est sa relation avec l'actrice et modèle Kanticha Chumma, surnommée Ticha qui avait fait parler de lui auprès des plus jeunes générations, leur faisant ainsi découvrir son travail. Leurs fans communs aimaient spéculer sur leur relation et inventer des histoires rocambolesques sur leur couple. Ticha était devenue sa muse pendant près de trois ans, posant pour le photographe avec beaucoup de plaisir et de fierté. Ils soutenaient tous deux la carrière de leur partenaire avec ferveur et avaient plus d'une fois été élus comme le plus beau couple de Thaïlande.
C'est pour cette raison que lorsqu'en 2023, Ticha s'était vu proposer un gros contrat aux Etats-Unis, un tremplin pour sa carrière, Yin l'avait soutenue et encouragée à écrire cette nouvelle page, sachant pertinemment que leur relation en serait entachée. Ils avaient essayé quelques mois de préserver leur couple en vain. Leur vie étant devenue trop différentes et le décalage horaire trop pesant ; ils avaient annoncé leur rupture à la fin de l'année, marquant une vraie déception chez leurs fans.
A partir de ce jour-là, Yin n'avait plus réussi à photographier quoique ce soit. Frappé par le syndrome de la page blanche, il avait perdu avec Ticha sa muse et sa flamme d'artiste. Il avait beaucoup souffert de cette déchirure, laissant avec elle une partie de son cœur aux Etats-Unis. Le photographe s'était refermé sur lui-même, s'isolant dans son atelier sans pour autant programmer de nouvelles sessions ou expositions. Plusieurs fois des galeries et journalistes avaient essayé de lui soutirer des informations sur un potentiel futur projet mais Yin n'avait jamais répondu.
Petit à petit il s'était effacé, cessant de publier sur ses réseaux, retirant ses œuvres des musées qui l'avaient reçu, se terrant dans un mutisme social et médiatique.
Ce qui devait durer quelques mois s'éternisait maintenant depuis deux ans et demi.
Le photographe Yin Anan Wong n'était plus.
A l'aube du printemps 2026, son ami et galeriste Nadol Lamprasert (surnommé Bonz) lui passa un coup de fil, lui proposant une résidence d'artistes au Japon. L'un de ses collègues avait monté une fondation organisant des échanges entre la Thaïlande et le Japon dans le but de former une alliance artistique entre les deux pays. La résidence commencerait début mai et s'écoulerait sur quatre semaines, se soldant par une exposition collective. Yin très peu tenté par le projet avait finit par accepté tant son ami avait été insistant. Tout était pris en charge, le billet d'avion, le logement et les repas sur place, il n'avait qu'à profiter de ce lieu pour se changer les idées et qui sait, peut-être retrouver l'inspiration perdue.
C'est comme ça que le 1er Mai 2026, Yin s'était retrouvé assis dans un avion direction le Japon. Il avait atterri à la capitale avant de prendre un vol national, un train puis un taxi, pour rejoindre un région rurale et très peu connue des touristes. La résidence accueillait 10 artistes dans un complex de maisons traditionnelles bordées d'un bois magnifique où coulait une rivière transparente. Les logements étaient situés à cinq minutes à pied d'un bâtiment réservé à la création, constitué d'ateliers et d'espaces d'expositions divers. Chacun des artistes disposaient d'une chambre individuelle et d'un atelier de 20 à 30m². Pour le reste, ils partageaient quatre salles de bain, deux cuisines et trois salons ainsi qu'un jardin de plusieurs kilomètres carrés. Le cadre était idyllique ; parfait pour un regain de créativité.
Le lieu était une source d'inspiration à lui-même.
Parmi les artistes participants, les techniques étaient nombreuses et variées : céramique, danse, peinture, gravure, musique, mixed medias, etc
Parmi les artistes participants, les techniques étaient nombreuses et variées : céramique, danse, peinture, gravure, musique, mixed medias, etc... Tous avaient été sélectionnés sur dossier et portfolio, ils arrivaient sur place avec des idées plein la tête. La moitié était thaïlandaise, l'autre moitié japonaise et ils communiquaient principalement en anglais. Le seul qui s'était retrouvé là un peu par piston et un peu parce que sa carrière avait été rayonnante, c'était Yin.
Dès les premières heures il s'était sentit comme un imposteur.
En parallèle de leur temps de création, les artistes étaient encouragés à participer à des activités organisées par la résidence, des visites culturelles, des rencontres avec la population ou les écoles locales, la découverte des métiers d'artisanat du coin. La plupart partageaient aussi leurs repas pour discuter de leur pratique, de l'art, du monde, et de tant de sujets auxquels Yin ne prenait jamais part.
Pendant toute la première semaine, le photographe, se sentant en décalage avec la passion des autres créateurs, s'était isolé dans sa chambre, ou sortait se promener seul dans la forêt. Il mangeait de son côté et ne participait presque pas aux activités organisées. Cela faisait deux ans qu'il n'avait plus sociabilisé ni interagit avec le monde de l'art et cette résidence lui paraissait être une véritable montagne à franchir.
Il prit à peine le temps de se présenter ou de faire connaissance avec les autres si bien que naturellement, il fut aussi mis de côté dans les interactions.
Au tiers de la résidence, Yin n'avait pas allumé son appareil une seule fois et connaissait à peine le nom de la moitié des participants. Il fut tenté d'abandonner plusieurs fois malgré son attrait pour un atelier local de ferronnerie d'art dont le mouvement des artisans et le feu des machines auraient pu constituer une très belle série photographique. Il eut beau y passer plusieurs fois, discuter avec les ouvriers, et même prendre quelques clichés, il ne ressentait rien. Pas une once de passion, pas un soupçon d'émotion qui aurait pu débloquer sa créativité. Alors il restait des heures ici à observer les flammes, le fer en fusion, le geste précis et puissant des artisans. Il ressentait la chaleur du lieu, l'odeur de cendres et de transpiration, se laissait hypnotiser par le son des outils pour ne plus avoir à penser, ne plus culpabiliser de ne rien créer.
Il lui manquait un souffle, un sujet, une motivation.
Il lui manquait une muse.
Ce soir-là, il avait erré sur les sentiers qui bordaient la résidence, observant le coucher du soleil au-dessus des arbres, traînant des pieds pour rentrer jusqu'à la maison collective. Sur le chemin il était passé devant les ateliers si bouillonnant la journée et si calmes la nuit tombée. Il n'avait même pas utiliser l'atelier qui lui avait été prêté. Ses yeux parcoururent l'obscurité jusqu'à ce qu'un liseré de lumière attire son attention. Au milieu des portes fermées, l'une était entrouverte et laissait passer une lueur ondoyante et orangée.
Surpris de trouver un artiste encore affairé à une heure du matin, le photographe se rapprocha à petits pas, craignant d'être entendu. Il passa le nez dans l'entrebâillement de la porte et ses yeux s'écarquillèrent lorsqu'il découvrit une silhouette dansante au milieu d'une multitude de lampes hétéroclites. Des ombres fantomatiques étaient projetées sur les murs, sur le sol, sur le plafond, imprégnant l'espace de toute la présence du danseur. La musique hypnotisante, répétitive, coulait sur le carrelage, le béton et semblait résonner dans les oreilles de Yin qui ne pouvait plus décrocher son regard de cette vision. La lumière était trop faible pour qu'il puisse reconnaître le corps qui se mouvait au centre de la salle. Il distinguait un gabarit plutôt masculin mais comment en être sûr lorsque les ombres semblaient prolonger ses membres, grandir ses gestes, transformer ses contours.
Yin fut happé par ce corps qui tournait, roulait, se jetait au sol et se lançait dans les airs avec une légèreté insolente.
Guidé par un reflexe instinctif, un geste automatique, il sortit son appareil et captura une image de ce moment suspendu dans le temps. Il prit cette photographie en secret, presque sans s'en rendre compte, son cœur, sa main, son doigt pressèrent le déclencheur dans un besoin irrépressible d'immortaliser cet instant.
Captivé, il resta près d'une heure à l'observer dans l'obscurité. Jusqu'à ce que le danseur ne termine sa chorégraphie, le souffle erratique et le corps battant au rythme de son cœur effréné. Il arrêta la musique, attrapa une serviette qu'il vint enrouler sur ses épaules et but le contenu d'une bouteille d'eau à grosses gorgées. Le photographe observa les quelques gouttes qui coulèrent le long de sa gorge dans laquelle la lumière miroitait et il sembla revenir brusquement à la réalité.
Yin recula et s'enfuit, embarrassé d'avoir ainsi espionné un des participants sans même manifester sa présence. Il se sentit comme un voyeur et s'enferma dans sa chambre avec honte.
Ce soir-là, Yin eut un mal fou à trouver le sommeil.
*****
Le lendemain il se réveilla plus tôt et participa de manière inhabituelle au déjeuner dans l'espoir de reconnaître la silhouette qu'il avait vu danser... sans succès. Certains participants étaient en excursion culturelle, tandis que d'autres étaient déjà enfermés dans leur atelier à travailler. Sans avoir le groupe complet devant les yeux, Yin était parfaitement incapable de reconnaitre qui que ce soit étant donné qu'il ne s'était lié d'amitié avec aucun d'entre eux.
Il retourna plusieurs fois devant l'atelier du danseur dans la journée mais les portes restèrent fermées tout le jour durant. Il patienta donc nerveusement jusqu'au soir en espérant contempler encore une fois ce spectacle si sensible et mystérieux.
Aux alentours de minuit, lorsque le photographe se rendit devant le bâtiment, l'atelier du danseur était bel et bien allumé mais la porte était cette fois-ci fermée et il ne put en apercevoir l'intérieur. Frustré il tenta d'atteindre les fenêtres beaucoup trop hautes ou de faire le tour de l'édifice pour espérer une autre entrée en vain.
Il hésita à faire demi-tour mais quelque chose l'en empêchait. Il voulait revoir ce corps, ces mouvements, cette lumière, ces ombres. Il lui fallait ressentir une fois encore cette admiration, cette fascination. Il avait besoin de revivre ces émotions fortes, émotions qu'il n'avait plus vécues depuis deux années.
C'en était presque une obsession.
Ce danseur était devenu son sujet.
Yin fit les cent pas ne sachant s'il devait frapper à la porte ou escalader le mur pour atteindre les fenêtres. Comment réagirait l'occupant des lieux s'il voyait débarquer soudainement le marginal du groupe ? Comment justifierait il sa présence ici au milieu de la nuit ? Comment lui demander d'assister à ses chorégraphies sans s'afficher comme un individu suspect voire problématique.
Son cœur sembla se décrocher lorsque la porte s'ouvrit brusquement devant lui, l'arrachant à ses pensées tourbillonnantes.
Dans l'encadrement de la porte se tenait la silhouette sombre du danseur, une main sur la poignée, l'autre sur le cadran en bois. Il était plus petit que Yin, pieds nus, visiblement essoufflé.
- Qui es-tu ?
Yin paniqua et se confondit en excuses sans savoir où se mettre. Il aurait voulu creuser un trou et s'y enterrer.
- Tu es le photographe n'est-ce pas ? J'ai entendu parler de ton travail par les autres mais on ne s'est pas encore vraiment parlé. Tu veux entrer ?
Yin releva les yeux surpris. Son interlocuteur ne paraissait pas plus inquiété que ça de sa présence au milieu de la nuit. Il raya mentalement ce scénario de son esprit et entra timidement à la suite du danseur. Il examina plus en détail l'atelier qu'il avait à peine aperçu la veille. Le sol était partiellement recouvert de lampes anciennes en tout genre, usées, de toutes formes et de toutes couleurs. Elles agissaient comme une scénographie à part entière et diffusaient des lueurs vacillantes aussi bien rouges, que jaune ou orangées.
C'était si simplement beau.
Mais la rêverie fut de courte durée, le danseur alluma l'éclairage principal qui vint inonder les lieux d'une forte lumière blanchâtre et désagréable. Ils plissèrent tous deux les yeux l'espace d'un instant avant de s'habituer à cette nouvelle luminosité puis Yin découvrit enfin le visage de celui qu'il avait espionné la veille.
Sans pouvoir se l'expliquer, il trouva que sa peau lisse, ses traits de marbres et son visage fin allaient particulièrement bien avec sa danse. Ses yeux perçants le regardaient comme s'il attendait que Yin prenne la parole, peut-être pour expliquer la raison de sa présence. Ses joues étaient rosies par l'effort et la sueur brillait sur son front et ses tempes. Son t-shirt était lui aussi humide. Il dansait surement déjà depuis des heures.
Le photographe l'observa longuement sans un mot, capturant chaque détail comme il l'aurait fait avec son objectif. Il le regardait comme s'il analysait une œuvre, une statue, ou un spectacle. Comme s'il regardait une muse devenant l'obsession d'une nouvelle série.
- Montre moi la photo que tu as prise hier.
La voix calme et basse du danseur transit Yin d'effroi l'espace d'un instant.
Il l'avait remarqué.
La honte qu'il avait ressenti la veille s'imposa de nouveau à lui alors qu'il allumait son appareil les mains tremblantes. Il le lui tendit sans oser le regarder dans les yeux.
- Je suis désolé... murmura Yin embarrassé.
Le danseur récupéra l'instrument fermement et examina la photo pendant plusieurs secondes, zoomant sur certaines parties, remplissant l'espace des simples cliquetis technologiques de l'appareil. Yin se tordait les doigts, fantasmant l'espace d'un instant pouvoir lire dans ses pensées. Il ne sut s'il devait briser ce silence pénible, s'il devait fuir ou braver cet homme qui ne laissait rien paraître de ses émotions alors que les siennes étaient si lisibles sur son visage.
- Elle est magnifique.
Yin frissonna en voyant un fin sourire se dessiner sur les lèvres du danseur.
- Les autres m'ont dit que tu n'avais rien photographié depuis des années. Est-ce vrai
- Oui... souffla l'artiste.
- Alors qu'est-ce que cette photo signifie ? demanda le danseur en plongeant son regard sombre dans celui de Yin.
Il répondit de but en blanc, aussi instinctivement qu'il avait prit cette photo la veille, sans même réfléchir à l'enchainement des mots qui franchirent ses lèvres :
- Accepterais-tu que je te photographie en train de danser ? Voudrais-tu devenir ma muse pendant cette résidence ?
Un bref silence s'ensuivit durant lequel Yin regretta presque automatiquement ses dires.
Pour seule réponse, le danseur lui rendit l'appareil et recula vers le centre de la salle laissant un sourire latent derrière lui. Il éteignit la lumière blanche et crue qui les aveuglait, et les plongèrent de nouveau dans cette ambiance intime et tamisée. Puis sans musique, sans un son, il commença à danser devant les yeux hypnotisés de Yin. Il exécuta un enchaînement délicat en naviguant entre les lampes qui projetaient sur son corps différentes ombres et lueurs. Au milieu d'une chorégraphie muette et fabuleuse, il fit un mouvement de tête encourageant vers l'appareil que Yin portrait autour du cou. Et comme s'il avait appuyé sur l'interrupteur de sa créativité, le photographe agrippa sa caméra et commença à tourner autour de lui, pour immortaliser certains mouvements, certaines parties du corps ou certaines expressions.
Comme s'il vivait la danse avec lui, à travers l'objectif, il sentit l'adrénaline couler dans ses veines et son cœur s'accélérer puis s'essouffler au rythme du danseur.
Sans musique pour emplir l'espace, ce sont les respirations du danseur qui résonnaient entre eux et Yin se surprit plusieurs fois à retenir son souffle de peur de déconcentrer l'artiste.
Finalement le ballet se figea dans une acrobatie finale que Yin photographia à la volée pour décomposer le mouvement. Il s'empressa de regarder la galerie de son appareil qu'il trouva pleine et un sentiment étrange s'empara de lui. Un mélange de soulagement, de fierté et de joie. Cette carte mémoire était restée vide trop longtemps.
- Tu veux voir ?
Le danseur secoua la tête.
- Non. Je veux voir ton exposition de fin de résidence.
Une lueur brilla dans les yeux de Yin.
Un nouveau but naissait dans l'enceinte de cet atelier.
- Viens quand tu le souhaites. Je commence à danser quand le soleil se couche.
- Quel est ton nom ? murmura Yin.
- War.
Le photographe hocha la tête et recula vers la porte le sourire aux lèvres.
Avant de quitter l'atelier, il souffla un – merci, étouffé par l'émotion puis partit en courant sous le regard amusé du danseur.
Yin rêva la nuit entière d'ombres dansantes projetées sur les murs.
