Chapter Text
Le vent jouait dans les mèches de Meguru alors qu'il gravissait le sentier escarpé. L'air sentait la résine et la terre chaude, loin du béton de la ville de Chiba. En respirant l'odeur des pollens, il se sentait vibrer. Longtemps, il s'était vu comme un dauphin, libre et fluide, mais depuis son passage au Barcha pendant la Neo Egoist League, l’abeille s’était imposée. C’était elle qu'il sentait battre en lui aujourd'hui : une énergie électrique, bourdonnante, prête à butiner chaque souvenir de l’endroit vers lequel il se rendait, un petit vallon caché au-delà d’un bois, où il venait enfant pour regarder sa mère peindre. L'excitation le faisait presque léviter. Tout était parfait…
Enfin, presque. Il y avait une ombre au tableau. Son Monstre. D’ordinaire complice de ses folies, il affichait aujourd’hui une mine sombre. Il était là, tapi dans un coin de sa conscience, les bras croisés et les orbites vides, traînant les pieds derrière lui.
Le Monstre n’était pas content.
Meguru aurait bien essayé de lui redonner le sourire, mais il savait que c’était peine perdue. Il connaissait la raison de cette humeur noire et il n’avait aucune intention d’y changer quoi que ce soit. Si le Monstre restait dans l’ombre, cela tenait en trois mots : Rin était là. Il marchait quelques mètres derrière lui d’un pas traînant. Et de cela, le Monstre n'était pas emballé. Mais pour Meguru, la présence de Rin était tout l’intérêt de cette journée, au-delà même de l’idée de se rendre dans ce lieu qu’il chérissait tant. Meguru s’arrêta net au sommet de la dernière butte, là où le vallon s’ouvrait enfin dans toute sa splendeur sauvage. Il se tourna vers Rin, les yeux pétillants, une mèche de cheveux balayant son visage.
— C’est joli, non ? lança-t-il.
Rin, resté deux pas en arrière, ne prit même pas la peine d'ajuster son regard sur l'horizon de fleurs. Ses yeux s'arrêtèrent sur une touffe de chardons à ses pieds.
— J’imagine que oui, répondit-il d’un ton neutre.
Ce détachement aurait blessé n'importe qui, mais Meguru avait appris à naviguer dans ces eaux glacées. Cela faisait un an, maintenant. Un an qu'ils formaient ce duo étrange, né dans les couloirs du Blue Lock. Un couple, comme aimait se le répéter Meguru. Car oui, ils étaient en couple. Il y était d’ailleurs largement pour quelque chose, après avoir longuement orbité autour de Rin jusqu'à finalement se lancer. Il se souvenait encore de sa surprise — une joie presque incrédule — quand Rin avait accepté de sortir avec lui. En tant qu’abeille, il avait sans aucun doute trouvé sa fleur rare, celle qu'il serait le seul à pouvoir butiner. Et c’est ce qu’il faisait.
Pour Meguru, cette année avait été rythmée par mille attentions : envoyer des messages dès l'aube, appeler Rin un jour sur deux pour entendre le son de sa voix, organiser chaque sortie. Au moins une fois par mois, il sautait dans le train pour Kamakura sans compter ses heures, arrachant Rin à son emploi du temps rigide pour s'offrir quelques moments ensemble. C’était merveilleux, non ?
Pour Meguru, oui. Mais le Monstre, lui, n’était pas d’accord.
Au début, il était pourtant le premier à pousser Meguru vers Rin ; sans son audace, jamais il n'aurait osé demander un premier rendez-vous, ni lui prendre la main, et encore moins poser ses lèvres sur les siennes. Néanmoins, depuis quelque temps, le Monstre avait perdu son enthousiasme. Il restait évidemment à ses côtés pour le soutenir comme il l’avait toujours fait, mais c’était en traînant les pieds. Pour lui, tout ça, tous ces messages, toutes ces sorties, c’était trop. Surtout que… Rin n’y mettait pas beaucoup du sien. Et ça, ça rendait le Monstre furieux. Rin n'appelait jamais. Rin n'envoyait pas de messages. Rin n'entamait aucune discussion. Rin n’organisait rien. Et aujourd’hui ne faisait pas exception.
Mais ce n’était pas grand-chose comparé à ce qui rendait le Monstre hors de lui à cet instant précis, ce J’imagine que oui, lâché avec une telle indifférence. Pour qui se prenait-il ? C’était le week-end de leurs un an et Rin n’avait encore une fois rien proposé, laissant Meguru tout organiser une fois de plus. Il se contentait de suivre comme toujours et se permettait en plus d’être désagréable.
Meguru savait tout cela. Il connaissait chaque pensée du Monstre, mais, porté par son optimisme inébranlable, il refusait de s’en offusquer. Il avait accepté Rin tel qu'il était. Il connaissait son caractère et s’efforçait de s’y adapter chaque jour. Il n’ignorait rien de ses failles, ni de sa difficulté à construire des liens, et il lui laissait le temps de trouver ses marques dans cette relation. Après tout, c’était une première fois pour tous les deux. Oui, c’était épuisant, oui Rin n’avait pas l’air très motivé, mais il était là, non ? C’était l’essentiel.
Il avait tout prévu pour que ce week-end soit parfait. Il était allé chercher Rin à la gare de Chiba, le cœur battant, heureux de le voir enfin sortir de son train en provenance de Kamakura. Il lui avait montré sa maison. Ils avaient déjeuné tranquillement dans la cuisine ensoleillée de sa mère. Cette dernière, complice, leur avait laissé la maison pour tout le week-end, et Meguru comptait bien en profiter. Il avait pour ainsi dire… quelques projets. Avant de partir pour leur promenade, Rin avait jeté son sac de voyage dans un coin de l'entrée. Ils avaient alors entamé les trente minutes de marche nécessaires pour atteindre le vallon. C'était un lieu isolé, presque hors du temps, une bulle de verdure romantique où le réseau téléphonique ne s'aventurait jamais.
Meguru continua d'avancer dans les hautes herbes, ignorant la silhouette affalée de son Monstre.
— Viens voir par là, Rin ! Il y a un endroit où l'herbe est tellement haute qu'on disparaît complètement ! Ma mère a toujours dit que c’était comme être dans un cocon.
Rin laissa échapper un soupir, un son court et sec qui fit tressaillir Meguru et son Monstre. Il finit par le suivre, mais son corps tout entier hurlait son absence. Il regarda sa montre avec lassitude. Il était là physiquement, mais son esprit semblait ailleurs, peut-être déjà en train d'analyser son prochain entraînement. Meguru en fut troublé, mais chassa rapidement cette pensée.
— Tu ne trouves pas ça... apaisant ? insista Meguru, sa voix perdant un peu de son éclat habituel. On est loin de tout. Juste nous deux.
— Ce qui serait apaisant pour moi, ce serait de ne pas avoir à faire deux heures de train pour ça, répondit sèchement Rin.
Meguru lâcha un rire nerveux. Il était habitué à ce genre de réflexion et passait normalement au-dessus, mais cette fois, cela l’agaçait. Rin pourrait au moins faire un petit effort au lieu de regarder sa montre toutes les deux minutes.
— Ça ? dit-il incrédule, Mais c’est super joli !
Rin balaya lentement le lieu du regard. Meguru retint son souffle, attendant une révélation qui ne venait pas. Il espérait que Rin comprenne enfin que c’était le plus bel endroit du monde, pas seulement à cause des fleurs et des arbres, mais aussi parce qu’ils y étaient tous les deux.
— C'est juste de l'herbe, Bachira, finit par lâcher Rin. On perd notre temps ici.
Meguru sentit une vibration étrange au fond de sa gorge, une irritation qui n'avait plus rien d'un bourdonnement joyeux. Le Monstre, courbé depuis le début du sentier, se redressa soudain, les yeux brûlant d’une lueur inquiétante.
— Perdre notre temps ? Tu perds ton temps avec moi ? répéta Meguru, son sourire se figeant en une ligne droite et douloureuse.
Incrédule, il fit un pas vers Rin et ajouta :
— Je t'ai emmené ici parce que c'est un endroit important pour moi.
Rin soupira, l'air sincèrement las. Ses yeux, d'ordinaire si profonds, ressemblaient à deux billes de verre poli. Froides. Inaccessibles.
— Je n'ai rien demandé, Bachira.
Meguru accusa le coup, déstabilisé. Pour la première fois, il ne comprenait pas comment on pouvait être aussi imperméable. Le Monstre fronça les sourcils, ses yeux n'étant plus que deux fentes menaçantes.
— Pourquoi tu es venu, alors ? demanda Bachira.
Sa voix était étrangement calme. Trop calme. L’abeille ne virevoltait plus. Le bourdonnement léger avait laissé place à une fréquence basse, une vibration sourde qui semblait faire trembler l'air autour d'eux. Le Monstre restait immobile, sa silhouette devenant de plus en plus sombre, presque opaque.
— Tu as insisté pendant des semaines, répondit Rin. J'ai pensé que si je venais, tu arrêterais d'en parler. C'est fait. On peut y aller ?
Le Monstre grandit brusquement, sa présence occupant tout l’espace. Meguru se rapprocha encore de Rin. Il espérait toujours, malgré tout, atteindre son cœur. Il espérait que l’abeille en lui trouve enfin ce nectar au centre de sa fleur de givre.
— C’est ma mère qui peignait ici, Rin, murmura Bachira. C’est le seul endroit où je ne me sens pas seul avec mon Monstre. Et toi... tu n’es même pas capable de rester dix minutes sans regarder ta montre.
Rin se contenta de hausser les épaules, le regard déjà tourné vers le sentier du retour.
— Ecoute Bachira, je vois bien que ce champ est important, mais je crois que tu projettes tes besoins sur moi. Les souvenirs d’enfance, ça ne m’intéresse pas. Je préfère avancer.
Le Monstre devint colossal, une ombre dévorante qui éteignit la lumière du vallon et de l’esprit de Meguru. Ce dernier reçut l’indifférence de Rin comme une gifle en plein visage, un impact qui fit bourdonner ses oreilles. En lui, l'abeille comprit qu'elle n'avait plus qu'une seule arme à sa disposition.
— Tu as raison, Rin. Avancer, dit Meguru d'une voix calme. C'est sûrement ce que s'est dit Sae le jour où il t'a laissé derrière lui.
Rin se figea. Ses yeux s’écarquillèrent de surprise. Il n’avait pas vu la piqûre venir. Le dard de l’abeille venait de s’enfoncer. Sa surprise se mua rapidement en une fureur glaciale.
— Qu'est-ce que tu as dit ?
Meguru soutint le regard de Rin.
— Je dis que je comprends Sae, maintenant. Ce n'est pas qu'il te déteste, Rin. C'est juste qu'il n'y a absolument rien en toi qui vaille la peine de rester.
La violence des mots frappa Rin de plein fouet, comme un coup de poing en plein plexus. Sa bouche s'entrouvrit, mais aucun son n'en sortit. Meguru venait de déverser tout son venin dans la faille la plus intime de Rin. Pendant de longues secondes, seul le vent s'engouffra dans les herbes hautes, indifférent au massacre. Rin ne cria pas. Il n'explosa pas. Son visage se ferma d'une manière définitive, comme une pierre tombale que l'on scelle à jamais.
— Ne t'approche plus jamais de moi, Bachira.
C'est tout ce qu'il dit. Il tourna les talons et s'éloigna sur le sentier d'un pas rapide, saccadé.
L'abeille avait piqué.
Meguru resta seul au milieu des fleurs dont il ne percevait plus les couleurs. Soudain, ses jambes se dérobèrent. Il s'effondra à genoux dans l'herbe, le souffle court, les mains enfoncées dans la terre meuble. Il se sentait d'un vide effrayant, comme si ses propres entrailles étaient restées accrochées au dard qu'il venait d'enfoncer dans le cœur de Rin.
Et c’est bien pour ça que l’abeille ne pique qu’une fois.
