Work Text:
L'appartement parisien avait quelque chose d'un laboratoire : trop propre, trop silencieux, trop précis.
Taehyung s'y déplaçait comme une ombre docile, pieds nus, gestes mesurés, le dos droit sans y penser.
Depuis des semaines, Jungkook lui répétait que le bruit fatigue, que le monde l'abîme, que Paris devait être vécu dans la retenue.
À force de l'entendre, Taehyung l'appliquait sans même le questionner.
Quand Jungkook se préparait à sortir ce matin-là, un cliquetis métallique accompagna le geste familier de la serrure qu'il verrouillait derrière lui - geste qu'il faisait toujours, même lorsque Taehyung était à l'intérieur.
Le bruit résonna dans l'air comme un verdict.
Taehyung resta près du couloir, figé.
Il n'avait pas posé la question explicitement.
Il n'avait même pas prononcé le mot sortir.
Mais son regard avait tremblé une seconde de trop, et Jungkook le remarqua aussitôt.
Il se retourna, le visage calme, presque neutre.
— Tu veux sortir ? demanda-t-il simplement.
La question, posée sans reproche apparent, coupa la respiration de Taehyung.
Ses doigts se crispèrent contre sa propre chemise, comme s'il tentait de cacher un mouvement involontaire.
Il bafouilla une réponse qui ne voulait rien dire réellement.
— Non… c’est pas… juste… on sait jamais si…
Il parlait trop bas, comme s’il craignait de réveiller quelque chose dans la pièce.
Jungkook s’approcha lentement, chaque pas parfaitement mesuré, réduisait l'espace entre eux comme une évidence performative : Taehyung recula presque imperceptiblement, mais jamais assez pour que ce soit visible.
Juste assez pour que Jungkook le note, intérieurement.
Il posa doucement une main sur la nuque du jeune homme - un contact qui n'avait rien de violent, mais dont la maîtrise absolue rendait toute résistance inimaginable.
— Regarde-moi.
Il le fixait sans ciller, et Taehyung avait la sensation d’être passé au rayon X.
Tout en lui - ses hésitations, sa respiration trop rapide, le mouvement de ses mains - semblait déjà analysé, décortiqué, classé.
— Tu veux le code.
Ce n’était plus une question.
Taehyung sentit son estomac se nouer.
Ses doigts se crispèrent sur l’ourlet de son t-shirt.
Il ne savait plus s’il voulait vraiment sortir, ou s’il voulait simplement prouver à lui-même qu’il pouvait le faire, qu’il n’était pas complètement sous contrôle.
Alors il répondit.
Faiblement.
— Oui.
Jungkook ne le quittait pas du regard. Il rapprocha sa main et la posa sur la nuque de Taehyung. Le geste n’était ni violent, ni brusque. C’était pire que ça : c’était parfaitement maîtrisé.
Un geste qui disait « je sais exactement ce que tu ressens », et qui en même temps signifiait « je contrôle la manière dont tu vas respirer maintenant ».
— Très bien.
Sa main glissa de la nuque à l’épaule, légère, presque affectueuse.
— Je vais te le donner.
Les yeux de Taehyung se relevèrent d’un coup, brillants, presque surpris. Quelque chose se détendit en lui, il voulut y croire.
Jungkook traversa la pièce, s’arrêta devant le petit clavier lumineux près de la porte.
Les touches brillantes attendaient, chaque chiffre prêt à satisfaire un désir de liberté.
Taehyung retint son souffle.
Jungkook posa simplement les doigts dessus - mais les touches ne s’enfoncèrent pas.
Il effleura les numéros comme un pianiste jouant une note silencieuse.
— Le code, dit-il d’une voix douce, c’est 1-1-0-6.
Taehyung grava immédiatement la suite dans sa mémoire.
Il n’entendit même pas la porte, ni le souffle de Jungkook.
Juste ces quatre chiffres.
Ridicules.
Ordinaire.
Mais lourds comme des menottes.
Jungkook revint vers lui, prit son visage entre ses mains.
Le geste avait la tendresse d’un amant, mais la précision d’un chirurgien.
— Merci de me faire confiance, murmura-t-il avant de déposer un baiser lent sur son front.
Puis il s’éloigna, attrapa ses clés, et sortit.
La porte se verrouilla derrière lui.
Un second cliquetis.
Lourd.
Le silence tomba à nouveau.
Taehyung resta immobile plusieurs secondes, comme figé dans un état incertain.
Il n’entendait plus que son cœur, trop rapide, trop fort, comme s’il essayait de s’échapper à travers ses côtes.
Finalement, il s’approcha du clavier lumineux.
Ses doigts tremblaient.
Il ne voulait pas sortir, pas vraiment, il voulait juste vérifier.
Juste voir si… si Jungkook lui avait vraiment fait ce cadeau.
Si la confiance existait encore des deux côtés.
Il inspira profondément et tapa :
1
1
0
6
La lumière devint rouge.
ERREUR.
Aucune hésitation.
Aucune nuance.
Un refus froid, mécanique.
Taehyung sentit quelque chose se briser en lui.
Un morceau minuscule, mais essentiel.
Il recula d’un pas.
Puis d’un second.
Puis il se laissa tomber au sol, dos contre le mur, mains pendantes, tête lourde.
L’air ne voulait plus entrer complètement dans ses poumons.
Il n’avait pas reçu un code.
Il avait reçu une laisse invisible.
Une illusion.
Un test.
Et il venait de confirmer exactement ce que Jungkook voulait savoir : qu’il ne ferait rien sans son autorisation.
Pendant ce temps, dans le couloir Jungkook ne descendit pas immédiatement. Il resta debout derrière la porte, l'oreille posée contre le bois. Il entendit la tentative puis le bin rouge puis le silence brisé.
Il sourit.
Très légèrement.
Il sortit son téléphone, ouvrit un dossier nommé « T ».
Une fiche s’afficha.
Il y écrivit calmement :
Jour 15 - Test du code : réussite.
Réaction : anxiété élevée, tentative de sortie immédiate.
Dépendance confirmée.
Il sauvegarda, glissa le téléphone dans sa poche, puis descendit les escaliers avec une lenteur presque solennelle.
Il n’était pas pressé.
Pourquoi le serait-il ?
Taehyung ne sortirait pas.
Ni aujourd’hui.
Ni demain.
Il n’avait même pas besoin du code.
Il avait Jungkook.
Et ça suffisait.
Jungkook réapparut dans l'encadrement de la porte après bien trois heures.
— Ça va, amour ?
Taehyung sursauta.
Jungkook sourit.
Il avait entendu le test.
Il avait attendu le test.
— Oui… mentit Taehyung d’une voix brisée.
— Bien.
Jungkook s’approcha, entoura sa taille, posa son front contre le sien.
— Tu vois ?
Sa voix était douce.
Trop douce.
— Tu n’avais pas besoin du code.
Sa main glissa jusqu’à sa nuque.
— Tu as seulement besoin de moi.
Taehyung ferma les yeux.
—-
Paris brillait ce soir-là.
Une lumière dorée descendait des lampadaires, se reflétant dans les flaques de pluie, rendant les rues presque cinématographiques. Les touristes riaient, les serveurs se pressaient, les conversations se mêlaient comme une musique vivante.
Et Taehyung, lui, marchait silencieusement derrière Jungkook, deux pas de retard, mains glissées dans les poches, la tête légèrement baissée.
Leur restaurant se trouvait dans une petite rue calme du Quartier Latin.
Un endroit chic, discret, fréquenté surtout par des habitués et beaucoup trop cher pour ce qu’on y servait. Exactement le type d’endroit que Jungkook adorait : un lieu où il pouvait exhiber le silence soumis de Taehyung.
Lorsqu’ils entrèrent, le serveur - un homme d’une quarantaine d’années, souriant, poli, aux gestes mesurés - les salua en français.
Taehyung, par réflexe, répondit d’un sourire chaleureux.
Un vrai sourire.
Un sourire qui n’avait rien à voir avec ceux qu’il portait devant les caméras, ni ceux qu’il réservait à Jungkook.
Un sourire qui ressemblait à ce qu’il avait été autrefois.
Jungkook vit tout.
Il ne dit rien.
Pas encore.
Ils s’assirent.
La table était petite, serrée, une seule bougie au centre, un décor romantique qui aurait dû apaiser Taehyung - mais il sentait déjà une tension froide derrière lui, comme une ligne électrique prête à se briser.
Le serveur leur apporta des cartes.
Il adressa une phrase aimable en anglais, un compliment sur l’ensemble trois pièces de Taehyung, puis s’éloigna.
Celui-ci baissa immédiatement la tête.
Jungkook posa sa carte, un bruit sec, maîtrisé.
— C’est la dernière fois que tu fais ça.
Taehyung releva les yeux, lentement.
La bougie reflétait une lueur instable sur le visage de Jungkook .
— Quoi… ?
Taehyung parlait doucement, trop doucement, comme quelqu’un qui sait déjà qu’il faut choisir chaque son avec soin.
— Sourire comme ça. À n’importe qui. Te laisser te faire complimenté par le premier venu.
Sa voix était calme. Calme comme une menace posée sur du velours.
— C’était juste un sourire…
Trop naïf.
Trop honnête.
Taehyung s’en rendit compte trop tard.
Jungkook se pencha légèrement en avant.
Son visage se rapprocha de la bougie, donnant à son expression une profondeur presque inhumaine.
— Ce type a quoi ? Quarante, cinquante ans ?
Il ricana, un son sans humour.
— Et tu crois qu’il ne t’a pas regardé comme un morceau de viande ?
Taehyung se crispa.
— Il est marié, Jungkook, j’ai vu son alliance. Et probablement…
— Et alors ?
Le ton n’avait pas monté.
Pas un décibel.
C’était ça le plus effrayant.
— Ces types-là seraient prêts à payer toute leur pension de retraite… pour t’avoir dans leur lit une seule nuit.
Taehyung eut un mouvement de recul minuscule.
Des regards se tournèrent vers eux, non pas parce que Jungkook parlait trop fort - il ne haussait jamais la voix - mais parce que quelque chose dans son intonation attirait l’attention.
Un venin parfaitement modulé.
Taehyung murmura :
— Arrête… s’il te plaît.
— Pourquoi ? Tu crois que j’exagère ?
Son sourire n’en était pas un.
— Tu n’as aucune idée de ce que les hommes pensent quand ils voient un type comme toi. Aucune.
Taehyung voulut dire quelque chose, puis se ravisa. Ses doigts se crispèrent sur sa serviette.
Jungkook observait tout cela avec un calme dévastateur.
— Tu sais ce qui m’énerve le plus ?
Il joue lentement avec son couteau, comme un pianiste qui tapote sur une touche.
— Ce n’est pas que tu souris à un autre homme.
Il fit une pause et son regard se fit transperçant.
— C’est que tu n’as même pas conscience de la façon dont tu les excites.
— Jungkook…
— Tu penses que parce qu’il est vieux il ne te voudrait pas ? Tu penses que ces types-là n’ont pas de fantasmes ?
Il pencha la tête, presque attendri.
— C’est adorable, vraiment. Adorable et stupide.
Une bougie vacilla dangereusement.
Taehyung voulut refermer sa carte, mais ses mains tremblaient légèrement.
Le serveur revint pour prendre la commande.
Et Taehyung, réflexe oublié et pour sauver les apparences, releva la tête avec ce même sourire courtois.
Pas aussi lumineux que le premier, mais sincère.
Jungkook le vit.
Encore.
Le serveur posa une main brève sur l’épaule de Taehyung en remerciement avant de repartir.
Un geste parfaitement anodin.
Mais Taehyung sentit la température descendre autour de lui.
Comme si l’air avait gelé.
Jungkook ne dit rien pendant vingt longues secondes. C’était pire que les mots.
Il finit par se pencher, très lentement, son visage glissant à quelques centimètres du sien.
Sa voix devint un murmure qui n’était destiné qu’à Taehyung - et pourtant, un couple à la table d’à côté sembla percevoir cette tension et détourna le regard, mal à l’aise.
— Tu vas arrêter ça.
Chaque mot tomba comme un poids.
— Je ne t’ai pas amené à Paris pour que tu joues les putains internationales.
Le mot fit vibrer la table.
Taehyung pâlit.
Il secoua la tête, rattrapa le bord de la nappe comme s’il avait besoin d’un ancrage.
— Je ne-
— Chut.
Juste ça.
Un simple chut
Mais porteur d’une domination nue, glaciale, parfaitement assumée.
Taehyung ferma la bouche.
Pas parce qu’il le voulait.
Parce qu’il n’y avait plus d’air.
Le silence reprit, profond, épais, humiliant.
Jungkook redevint poli, presque charmant, souriant au serveur lorsqu’il apporta les plats, commentant en français approximatif la qualité du vin.
Comme si rien ne s’était passé.
Mais sous la table, la jambe de Taehyung tremblait.
Et sous la nappe, la main de Jae vint se poser sur sa cuisse.
Pas pour caresser.
Pas pour menacer.
Pour posséder, juste assez pour dire :
Je suis là. Je te vois. Tu n’échapperas pas.
Taehyung ne bougea pas.
Quand le serveur repassa avec la carafe d’eau, il dit poliment :
— Vous êtes un très beau couple, monsieur.
Taehyung sursauta légèrement.
Jungkook, lui, sourit.
Un sourire lent, satisfait, presque content de lui.
— Oui, répondit-il.
— Je sais.
Et Taehyung comprit à cet instant précis - dans ce restaurant trop cher, dans cette ville trop belle - que même ici, même à des milliers de kilomètres de Séoul, même entouré de gens,
même dans la lumière…
il n’était pas libre.
Pas une seule seconde.
L’appartement parisien était beaucoup trop grand pour deux personnes, et encore plus pour une seule.
Les murs blancs reflétaient la lumière de la ville comme un hôpital dissimulé derrière une façade luxueuse.
Les meubles étaient minimalistes, froids, tous choisis par Jungkook - toujours par Jungkook - comme s’il avait voulu effacer toute possibilité de couleur venant de Taehyung.
Après le dîner, ils étaient rentrés sans un mot.
Le silence s’était installé dans la voiture, un silence lourd, chargé d’une tension invisible.
Jungkook avait conduit d’une main, l’autre reposant sur la cuisse de Taehyung, immobile, juste assez présente pour rappeler qui possédait quoi.
La porte de l’appartement se referma derrière eux.
Taehyung retira ses chaussures, lentement, trop lentement, comme s’il voulait repousser l’inévitable.
Jungkook traversa le salon.
Il posa les clés sur la table - un tintement métallique qui résonna comme un verdict.
Taehyung prit une inspiration qu’il ne termina jamais.
— Tu t’es bien amusé, hein ?
La voix de Jungkook lui parvint du salon.
Calme.
Polie.
Presque détachée.
Taehyung se figea.
Il n’avait pas imaginé que Jungkook parlerait tout de suite.
Il avait espéré quelques minutes, quelques secondes de répit.
Mais non.
— Jungkook… ce n’était qu’un sourire.
Sa voix trembla malgré lui.
Jungkook se tourna, lentement.
Il n’y avait aucune colère visible, aucun agacement.
C’était pire que ça.
— Je sais que c’était un sourire.
Il s’approcha d’un pas léger, presque félin.
— Ce qui m’intéresse, c’est pourquoi tu l’as donné.
Taehyung eut un geste minime, un recul presque imperceptible.
— Il a juste été gentil…
— Il t’a touché.
La phrase tomba comme une dalle de béton.
Taehyung déglutit.
— C’était juste une tape sur l’épaule…
— Une tape sur l’épaule, répéta Jungkook.
Il eut un rictus amusé.
— Tu sais combien d’hommes rêveraient de mettre leurs mains sur toi ? Même ceux qui prétendent ne pas aimer les garçons ?
Taehyung baissa les yeux.
Jungkook s’approcha encore.
Il prit son menton du bout des doigts, lui relevant le visage.
— Regarde-moi quand je te parle.
Taehyung obéit.
Toujours.
Toujours trop vite.
Jungkook sourit.
— Voilà.
Soudain, Jungkook tendit la main.
— Donne-moi ton téléphone.
Sa voix ne portait aucune menace, aucune colère, aucune agitation.
C’était un ordre poli, chirurgical, précis.
Un ordre auquel il n’y avait pas à réfléchir.
Rien dans le ton ne laissait d’échappatoire.
Taehyung sentit son estomac se nouer.
Il comprit immédiatement que c’était plus qu’un simple téléphone.
C’était la première étape vers l’isolement complet, la fermeture de chaque issue, la disparition de tout point d’ancrage hors de Jungkook.
Il avait essayé de négocier mentalement, de se dire « juste un instant de plus », mais rien ne venait.
La peur avait étouffé sa pensée.
— Jungkook… je…
— Donne-le-moi.
Taehyung sursauta.
— Maintenant ? Mais…
— Oui.
Un seul mot.
Le ton ne laissait aucune place au refus.
Taehyung fouilla dans sa veste, le cœur battant trop vite. Il remit l’appareil à Jungkook sans oser dire davantage. Ses doigts tremblaient tandis qu’il effectuait l’opération. Chaque seconde semblait durer une éternité.
Il ne voulait pas obéir, mais il savait qu’il n’avait pas le choix.
Le silence de Jungkook pesait sur ses épaules comme un mur de béton.
Jungkook l’observa un instant, comme s’il étudiait la forme exacte de la soumission.
— Tu n’en as pas besoin.
Taehyung hocha la tête.
Pas parce qu’il l’acceptait.
Parce qu’il ne savait plus comment dire non.
Jungkook glissa le téléphone dans sa poche.
— Tu seras mieux sans ça.
Il lui caressa la joue, doucement. Une douceur qui brûlait.
— Personne n’a besoin de toi là-bas.
Il effleura ses cheveux.
— Tout ce dont tu as besoin…
Il approcha ses lèvres de son oreille.
— C’est moi.
Taehyung retint son souffle.
— On va apprendre à vivre que tout les deux, dit Jungkook avec un calme clinique, presque scientifique.
— Tout ce que tu désires… je vais te le donner, mais seulement si tu es avec moi. Tu veux boire ? Je te donnerai à boire. Tu as faim ? Je te nourrirai. Tu veux parler ? Je t’écouterai. Mais jamais, jamais… jamais… hors de moi.
Chaque phrase était une chaîne invisible, enroulée autour de Taehyung.
Il comprit qu’il avait été enfermé depuis longtemps, mais là, maintenant, la cage se fermait définitivement.
Pas de violence physique, pas de cris, pas de coups.
Juste un contrôle complet, une soumission psychologique totale.
Taehyung essaya de murmurer :
— Je… je peux…
— Non. Pas maintenant.
Jungkook coupa sa tentative d’objection comme on éteint une bougie.
— Plus tard… quand tu seras complètement à moi. À moi… répéta-t-il, savourant chaque syllabe comme une leçon qu’il ne pouvait pas oublier.
Le téléphone disparaissait dans la poche de Jungkook, mais ce n’était pas ça qui terrorisait le plus Taehyung. C’était ce qu’il représentait : le monde extérieur, la liberté, le souffle du dehors, tout effacé par la simple décision de Jungkook.
Il se sentit soudain terriblement nu, fragile, réduit à un simple corps obéissant.
Il réalisa qu’il n’avait plus aucune autonomie.
Et que sa dépendance allait bien plus loin qu’un simple objet ou un espace physique.
Chaque pensée, chaque désir, chaque émotion - tout était surveillé, évalué, contrôlé par la présence invisible et pourtant tangible de Jungkook.
— Tu vas apprendre à vivre comme ça, continua Jungkook,
— Avec moi. Chaque respiration, chaque décision, chaque sourire… Tout passera par moi. Et tu apprendras à m’aimer pour ça.
Taehyung sentit les larmes monter.
Pas de colère, pas de révolte.
Juste une tristesse sourde, glaciale, la certitude que la liberté n’était plus qu’un souvenir lointain.
Jungkook posa une main sur sa nuque, caressa sa joue. Un geste tendre, presque rassurant, mais qui brûlait, paralysait, asservissait.
Taehyung tremblait.
Son corps tout entier était figé par une peur sourde et une fascination morbide.
— Je suis là, et si tu comprends ça… alors tu n’auras plus besoin de rien d’autre, termina Jungkook.
Taehyung ferma les yeux.
Et dans le silence pesant, blanc, clinique de l’appartement, il comprit qu’il était définitivement perdu.
Que plus rien ne lui appartenait.
Ni son corps, ni son esprit, ni même ses désirs.
Tout était devenu propriété de Jungkook.
Le téléphone n’était pas simplement confisqué.
Taehyung l’était aussi.
Et dans ce silence angoissant, il sentit pour la première fois que sa dépendance allait devenir totale.
Parfaite. Inéluctable. Absolue.
——
Paris dormait sous une pluie fine et silencieuse.
Dans l’appartement minimaliste, l’air semblait épais, presque palpable.
Taehyung était assis dans le fauteuil près de la baie vitrée, le regard fixé sur les lumières tremblantes de la ville, mais son esprit était ailleurs.
Il ne pensait plus à ses fans, à ses amis, ni même à ses chansons.
Il pensait uniquement à Jungkook.
Celui-ci était dans la cuisine, immobile, préparant un café qu’il allait lui servir comme s’il administrait une dose. Peu lui importait que Taehyung n’aimais pas ça.
Chaque geste était mesuré, précis, calculé.
Il posa la tasse devant Taehyung, et le simple fait de s’asseoir en face de lui suffisait à faire plier le jeune homme sous un poids invisible.
— Tu sais pourquoi tu restes ici, murmura Jungkook, sa voix douce mais tranchante.
— Personne ne peut te protéger là-bas. Personne ne peut comprendre… à part moi.
Taehyung hocha la tête.
Il voulait répondre, parler, protester… mais il n’en avait plus la force.
Chaque mot qu’il prononçait à voix haute passait par le filtre invisible de Jungkook.
Chaque geste qu’il faisait semblait immédiatement évalué, contrôlé, interprété.
— Tu n’as pas besoin de contacts extérieurs, tout ce que tu veux, tu peux l’avoir ici. Je suis ton monde. Tu n’as rien besoin d’ailleurs. Tu n’as en rien besoin d’eux, termina-t-il.
Les mots s’enroulaient autour de Taehyung comme des chaînes froides.
Son téléphone était déjà confisqué depuis plusieurs jours.
Il n’avait plus de notifications, plus de mails, plus de messages, plus aucun contact avec le monde extérieur.
Le silence complet.
Et paradoxalement, cette absence lui donnait le vertige et l’angoisse.
Chaque souffle, chaque battement de cœur semblait guidé par la seule présence de Jungkook.
Petit à petit, les médias cessèrent de le voir.
Les interviews étaient annulées, remplacées par des communiqués impersonnels.
Chaque apparition publique devenait rare et mesurée.
Taehyung n’avait plus son mot à dire.
Chaque choix, de la couleur de ses vêtements à la manière de sourire, était décidé par Jae.
— Tes fans ne te reconnaîtraient plus si tu souriais autrement, dit Jungkook un soir en observant Taehyung se préparer pour un shooting.
— Alors ne souris pas. Souris comme je veux.
Et Taehyung souriait. Toujours.
Parce qu’il savait que refuser un sourire, ou penser à un autre, serait immédiatement remarqué.
Chaque pensée non validée devenait un danger.
Chaque respiration était évaluée.
Taehyung ne pouvait plus prendre une décision sans Jungkook.
Même lorsqu’il voulait changer de pièce, Jungkook était déjà là, évaluant, anticipant.
Chaque micro-choix était surveillé.
Si Taehyung se déplaçait dans l’appartement sans demander, Jungkook le voyait.
Si Taehyung souriait, c’était pour lui.
Si Taehyung respirait… il respirait pour lui.
— Tu n’as pas besoin de liberté, murmura Jungkook un soir, assis derrière lui sur le canapé.
— Regarde, tout ce que tu as désiré aujourd’hui… tu ne l’as eu qu’avec moi. Même ces chansons que tu as écrites, ces notes… elles n’ont de valeur que si tu les me donnes.
Taehyung baissa la tête.
Chaque mot semblait annihiler un morceau de son autonomie. Il n’était plus capable de distinguer sa volonté de celle de Jungkook.
Chaque pensée lui revenait filtrée, distillée, approuvée ou corrigée.
Il commença à ressentir une crainte quasi-physique à penser par lui-même.
Même respirer sans la validation de Jungkook lui semblait impensable.
Chaque sourire, chaque geste, chaque souffle était désormais une question : Jae approuvera-t-il ?
La ville de Paris n’existait plus pour Taehyung.
Seuls les murs de l’appartement et le regard de Jungkook avaient de l’importance.
Chaque vibration de téléphone qu’il n’entendait plus lui manquait comme un souffle vital.
Chaque message non reçu était une étincelle de liberté qu’on avait éteinte.
Et il s’y habituait.
Petit à petit.
Sans s’en rendre compte.
Chaque jour, Jungkook lui enlevait un peu plus de monde. Chaque nuit, il lui donnait un peu plus de contrôle sur sa vie, et Taehyung s’y abandonnait.
— Tout ce que tu veux… je suis là, prêt à te l’offrir, et si tu restes ici, rien ne pourra te nuire. Plus personne ne pourra te regarder autrement qu’à travers moi, répéta Jungkook.
Taehyung ferma les yeux.
Il sentait son esprit s’effriter.
Il ne savait plus qui il était en dehors de Jungkook. Chaque pensée qui lui venait était immédiatement filtrée par la peur et la dépendance.
Et il aimait Jungkook.
Il l’aimait. Malgré l’angoisse, malgré le malaise.
Il était perdu, brisé, mais il l’aimait.
Et Jungkook le savait.
Chaque fibre de sa domination était calibrée sur cette certitude.
Parce que Taehyung ne pouvait plus vivre sans lui. Parce que, dans l’univers clos qu’ils avaient créé, Taehyung n’était plus qu’une extension de Jungkook.
—-
Paris ne dormait jamais vraiment, mais l’appartement où logeaient Taehyung et Jungkook semblait coupé du monde, comme une pièce oubliée entre deux battements de cœur.
Un lieu suspendu, opaque, où l’air semblait trop lourd, trop immobile, trop… conscient.
Le parquet craquait sous les pas de Jungkook.
Toujours les mêmes pas.
Toujours la même cadence.
Toujours derrière lui.
Il ne parlait pas.
Il n’avait pas besoin de parler.
Sa présence suffisait.
Une ombre humaine, parfaitement réelle, parfaitement tangible, parfaitement inévitable.
Taehyung ne s’en rendit pas compte tout de suite.
Au début, il croyait simplement que Jungkook aimait rester près de lui, beaucoup près de lui, peut-être trop - mais ce trop-là se confondait avec la familiarité.
Puis il réalisa que peu importe où il allait, Jungkook suivait.
Pas à la même distance, pas de manière théâtrale.
Discrètement.
Naturellement.
Comme si c’était normal.
Comme si c’était inscrit dans les lois de cet appartement.
Quand Taehyung se levait du canapé pour aller boire de l’eau, il entendait une chaise glisser.
Quand il prenait la direction du balcon, il percevait un pas derrière lui.
Quand il fermait une porte, une autre restait entrouverte - toujours assez pour que la silhouette de Jungkook y soit découpée, floue, debout, patiente.
Il ne le touchait pas.
Pas un geste, pas un mot.
Juste… là.
Inévitable.
Une nuit, Taehyung tenta de sortir prendre l’air dans le couloir de l’immeuble.
Rien d’interdit.
Rien d’extraordinaire.
Juste un peu d’air.
Mais au moment précis où il posa la main sur la poignée,
Jungkook était derrière lui.
Il ne l’avait pas entendu arriver.
Il ne l’entendait jamais arriver.
— Tu vas où ? demanda Jungkook d’une voix calme, presque douce, comme s’ils parlaient de choisir un film à regarder.
Taehyung eut l’impression d’être un enfant pris en faute alors qu’il n’avait rien fait.
Il rabaissa instinctivement les épaules.
— Juste… prendre l’air.
Un silence tomba derrière lui, dense, presque palpable, comme si Jungkook avalait l’air de la pièce pour réfléchir.
Puis, avec cette douceur qui avait quelque chose de tranchant :
— Pas besoin.
Deux mots.
Pas un ordre.
Une évidence.
Taehyung resta immobile quelques secondes.
Il sentit Jungkook derrière lui, parfaitement détendu.
Une main ne se posa pas sur son épaule - et c’était pire.
Le non-geste, l’absence de contact, la retenue scrupuleuse le paralysait bien plus qu’une contrainte palpable.
Parce que Jungkook aurait pu le toucher.
Aurait voulu le toucher.
Mais ne le faisait pas.
C’était un contrôle tellement complet qu’il n’avait même pas besoin d’être physique.
Taehyung s’éloigna.
La porte resta fermée.
Il n’avait pas le code de toute façon.
Les jours passèrent.
Ou peut-être les nuits.
L’appartement ne laissait plus vraiment distinguer la différence.
Jungkook devenait l’axe autour duquel tout tournait.
Si Taehyung entrait dans la cuisine, Jungkook se tenait dans l’encadrement de la porte.
S’il s’installait sur le canapé, Jungkook s’asseyait à l’autre bout - pas pour parler. Juste pour être là.
Toujours au bord du champ visuel.
Toujours assez proche pour être perçu.
Jamais assez proche pour être confronté.
C’était l’attention la plus suffocante qu’il ait jamais reçue.
Et Taehyung commença à flétrir lentement, imperceptiblement.
Un soir, Taehyung changea de pièce.
Juste pour changer de pièce.
Pour bouger, pour respirer autrement.
Il s’arrêta dans le couloir, une seconde, ressentant le grain froid du mur sous ses doigts.
Et derrière lui, comme une respiration mal calée : les pas de Jungkook .
Taehyung sentit quelque chose céder en lui.
Un son minuscule, une fêlure intérieure.
Il se retourna brusquement.
Jungkook s’arrêta à deux mètres.
Pas un mot.
Un regard calme.
Trop calme.
— Tu peux arrêter de faire ça ? demanda Taehyung d’une voix cassée, presque plaintive malgré lui.
— Faire quoi ? répondit Jungkook simplement.
Aucune ironie.
Aucune menace.
Juste une question, parfaitement sincère, profondément dérangeante dans sa normalité.
— Me suivre.
Un silence.
Puis, doucement, comme si c’était Taehyung qui perdait la tête :
— Je ne te suis pas. Je suis là. C’est tout.
Cette phrase resta plantée dans le ventre du jeune homme comme une aiguille lente.
Parce qu’elle avait un sens terrible :
pour Jungkook, être partout n’était pas le suivre.
C’était sa place naturelle.
Ce fut le matin où Taehyung se rendit compte que même quand Jungkook n’était pas dans la pièce… il était là.
Dans sa respiration.
Dans sa façon de poser la tasse.
Dans la manière dont il hésitait à ouvrir la fenêtre.
Dans ses gestes devenus prudents, mesurés, calculés en fonction d’une présence invisible.
Jungkook n’était plus seulement derrière lui.
Il était dedans.
Il entendait sa voix sans qu’elle parle.
Il anticipait ses réactions.
Il se surprenait à penser :
Jungkook n’aimerait pas que je fasse ça.
Il se corrigeait aussitôt, effrayé : Non. Non. C’était lui qui pensait ça. C’était sa propre voix.
Pas celle de Jungkook .
Mais la confusion s’installait, rampante, venimeuse.
Il secoua la tête, tenta de retrouver le fil de sa pensée, mais derrière lui, une ombre passa dans l’entrée. Jungkook.
Encore.
Toujours.
Taehyung sentit sa gorge se serrer.
Petit à petit, Taehyung apprit quelque chose d’horrible :
Il n’y avait plus de pièce où Jungkook n’existait pas.
Le salon ? L’ombre d’un manteau sur une chaise lui rappelait sa silhouette.
La cuisine ? L’odeur du café que seul Jungkook préparait correctement.
La chambre ? Le lit trop grand d’un côté, trop habité de l’autre.
Même la salle de bain était contaminée :
sur le bord du lavabo, une brosse à dents de Jungkook, parfaitement alignée.
Et Taehyung se surprenait à ne même plus déplacer les objets de peur de briser un équilibre invisible.
L’appartement n’était plus un espace.
C’était un organisme.
Un organisme dont Jungkook était le cœur.
Et Taehyung, une cellule en périphérie.
Un soir, il tenta encore une fois de sortir.
Pour rien.
Pour quelque chose.
Pour la sensation du vent.
Pour sentir qu’il existait encore par lui-même.
Il enfila un sweat, des chaussures.
Sa main toucha la poignée.
— Tu pars ? demanda la voix calme derrière lui.
Taehyung ferma les yeux.
Il ne sursauta même plus.
Il n’avait plus la force.
— Je voulais juste marcher un peu…
— Tu n’as pas besoin.
Le ton était doux. Doux au point d’être glacial.
Taehyung resta immobile.
Il sentit son cœur ralentir.
S’éteindre.
S’aplatir.
Il recula.
Lâcha la poignée.
— D’accord.
Juste ça.
Deux syllabes.
C’était fini.
Quelque chose en lui venait de mourir.
Pas brutalement.
Pas violemment.
Non.
De façon calme, logique.
Comme un organe qui cesse de fonctionner parce que la circulation ne l’alimente plus.
Jungkook ne sourit pas.
Jungkook ne triompha pas.
Il se contenta de tourner légèrement la tête.
— Viens. Le thé va refroidir.
Comme si rien n’avait eu lieu.
Comme si Taehyung n’avait jamais tenté d’être un être humain autonome.
Comme si tout ceci était normal.
Et Taehyung le suivit.
Sans réfléchir. Encore une fois, il n’avait même pas le code de cette foutue porte alors à quoi bon.
À partir de là, Taehyung cessa d’essayer.
Il cessa d’essayer de sortir.
Cessa de fermer des portes.
Cessa de changer de pièce.
Cessa de vouloir être seul.
Parce que la solitude n’existait plus.
Parce que Jungkook était partout.
Parce que même quand Jungkook dormait, Taehyung ressentait sa présence - comme une chaleur fixe derrière un mur, comme un bruit qui n’était pas vraiment un bruit.
Il n’y avait plus Taehyung.
Plus Jungkook.
Il n’y avait qu’un espace mental saturé.
Un champ magnétique.
Un lien malade, dérangeant, constant.
Et Taehyung se laissa couler.
Lentement.
Très lentement.
Comme si c’était plus simple que de lutter.
Comme si être suivi partout était enfin devenu une normalité.
——
L’après-midi parisienne s’éclatait en lumière pâle contre les rideaux.
Jungkook était assis sur une chaise près de la table, concentré sur son carnet noir, le téléphone de Taehyung posé juste à côté, face retournée.
Il ne l’avait pas caché.
Il l’avait laissé là, comme pour dire :
“Tu ne l’auras que si je décide que tu l’as”.
Taehyung sortit de la chambre.
Pieds nus.
Silencieux.
Superbement composé.
Il avait pris son temps : douche chaude, parfum discret, cheveux un peu mouillés — juste assez pour adoucir ses traits.
Il portait un simple t-shirt blanc, légèrement trop large, celui que Jungkook aimait sur lui.
Il l’avait choisi pour ça.
Mais surtout : le sourire.
Pas un sourire total.
Un sourire qui ne s’adressait pas à Jungkook directement - un sourire qui semblait flotter autour de lui, comme une chaleur douce.
Il passa près du miroir du couloir et prit une inspiration légère, comme s’il s’apprêtait à entrer sur scène.
Parce que c’était exactement ça.
Quand il entra dans la pièce, Jungkook leva lentement les yeux.
Et Taehyung le laissa regarder.
Juste une seconde de trop.
Juste ce qu’il fallait pour faire naître un réflexe inconscient.
Puis Taehyung détourna le regard comme si de rien n’était, s’approchant de la fenêtre.
— Tu écris encore ? demanda-t-il d’une voix posée, presque douce.
Jungkook referma son carnet, mais il continua de l’observer.
— Je réfléchis, répondit-il simplement.
Taehyung hocha lentement la tête, sans chercher à combler le silence.
Il savait que ne pas chercher la parole était parfois la forme la plus efficace d’attention.
Il resta dos à Jungkook, puis, sans précipitation, il s’étira légèrement - un mouvement qui dévoila un peu la courbe de sa taille, ses omoplates, la finesse de son cou.
Pas trop.
Juste… perceptible.
Puis il se tourna vers Jungkook et marcha vers lui.
Pas avec l’assurance d’un prédateur.
Pas avec la nervosité d’un menteur.
Avec une lente élégance, presque innocente.
Quand il arriva près de la table, il ne regarda pas le téléphone.
Il regarda Jungkook.
— Tu travailles trop, dit-il doucement.
— Tu n’arrêtes jamais, hein ?
Jungkook se redressa légèrement, intrigué.
Taehyung tira une chaise et s’assit face à lui.
Mais pas droit.
Il s’assit légèrement de biais, une jambe pliée, un bras posé nonchalamment sur le dossier.
Il savait exactement ce que ça faisait :
ouvrir le torse, allonger la ligne du cou, détendre les épaules.
Une attitude faussement naturelle.
— Tu veux quoi, Taehyung ? demanda Jungkook calmement.
Taehyung sourit - pas un sourire large, un sourire en coin, presque timide.
— Rien.
Il haussa les épaules.
— Je voulais juste être près de toi.
Il le dit simplement.
Sans surjouer.
Sans implication.
Mais il pencha légèrement la tête.
C’était ça, le charme : presque imperceptible.
Et surtout :
il ne regardait toujours pas le téléphone.
Jungkook le scruta longuement, comme s’il essayait de retracer la logique invisible sous ses gestes.
— Pourquoi maintenant ? demanda t-il.
Taehyung se pencha légèrement vers lui.
Pas assez pour envahir l’espace.
Juste assez pour le rendre perceptible.
Sa voix se fit plus basse, comme une caresse sonore.
— Parce que… tu me manquais, je crois.
Jungkook arqua un sourcil.
Un mouvement minuscule, mais lourd.
— Je suis à deux mètres de toi depuis ce matin.
Taehyung rit - un rire léger, tellement naturel qu’il ne sonnait même pas comme un mensonge.
— C’est pas pareil. Tu sais très bien que c’est pas pareil.
Jungkook ne répondit pas.
Il se contenta de le regarder.
Alors Taehyung fit mieux : il détourna les yeux, il regarda la table.
Ses doigts effleurèrent la surface du bois comme s’il était soudain nerveux, ou perdu, ou… sincère.
La clé était là : ne jamais sembler vouloir quelque chose.
Puis il releva les yeux avec ce regard clair, un peu fragile.
— Jungkook… j’ai pensé…
Sa voix se fit plus lente. Il hésita. Il donna l’impression de ne pas oser.
— … Peut-être que tu pourrais me rendre mon téléphone aujourd’hui. Juste un moment. J’aimerais voir si ma mère va bien.
Pas de demande frontale.
Pas de stratégie visible.
Juste une douceur.
Une nuance.
Un charme qui semblait naturel.
Il jouait avec ses propres yeux, sa propre voix, son propre corps - pas pour séduire Jungkook.
Pour désactiver ses alarmes.
Pour le rendre moins vigilant.
Jungkook resta silencieux.
Très silencieux.
Il posa lentement sa main sur le téléphone.
Taehyung ne bougea pas.
Il ne cligna même pas des yeux.
Jungkook effleura le bord de l’appareil, puis glissa son regard vers Taehyung.
— C’est amusant, dit-il calmement.
— Je peux presque voir la mécanique tourner dans ta tête.
Taehyung ne réagit pas.
Il ne fuit pas du regard.
Il ne force pas non plus le contact visuel.
Il reste parfaitement immobile, parfaitement mesuré.
— Je voulais juste être doux avec toi aujourd’hui, répondit-il dans un souffle.
Jungkook eut un sourire extrêmement lent.
— C’est exactement ça qui est intéressant.
Il prit le téléphone dans sa main.
Le fit tourner entre ses doigts.
Le laissa briller une seconde sous la lumière.
Puis il posa son regard directement dans celui de Taehyung.
— Vas-y, dit-il doucement.
— Continue.
Un défi.
Une invitation.
Une ouverture vers quelque chose de bien plus dangereux.
Et Taehyung comprit qu’il venait d’ouvrir une porte dont il ne connaissait pas la profondeur.
Néanmoins, il ne bougea pas d’un centimètre.
Le silence était devenu si dense qu’on aurait pu croire qu’il vibrait.
Jungkook tenait toujours le téléphone dans sa main, mais il ne l’approcha pas.
Il ne fit rien, sauf le regarder, le visage parfaitement neutre, presque vide.
Continue.
Taehyung sentit son cœur cogner plus vite, mais il garda le même calme extériorisé, la même douceur apparente.
Il ne pouvait pas juste sourire plus ou se pencher d’avantage : Jungkook verrait ça comme une tentative burlesque, amateur.
Non.
Taehyung devait changer de stratégie.
Être plus fin.
Plus créatif.
Plus dangereux.
Alors il respira.
Très lentement.
Puis il changea de posture : pas un mouvement entier - juste un glissement subtil, une modification de son centre de gravité.
Il s’approcha de deux centimètres.
Insignifiant pour un regard inattentif, mais pour Jungkook ?
C’était un signal.
Taehyung baissa les yeux.
Sa voix lorsqu’il parla n’était plus douce.
Elle était basse, posée, fragile sans être brisée.
— Je pensais que ça te plairait, que je sois proche de toi.
Jungkook ne répondit pas.
Ses doigts se refermèrent légèrement sur le téléphone - un geste minuscule, mais qui prouva que, oui, Taehyung l’atteignait.
Alors Taehyung continua.
Pas en séduisant.
En rendant l’instant intime, presque confidentiel.
Il posa ses mains sur ses cuisses, lentement, comme s’il se confessait.
Son regard remontant enfin vers Jungkook - mais pas sur son visage.
Sur ses doigts.
Sur le téléphone dans sa main.
Ça dura une demi-seconde.
Moins.
Juste assez pour que Jungkook comprenne ce que Taehyung regardait, mais pas assez pour qu’on puisse qualifier ça de demande.
Ensuite Taehyung releva les yeux vers Jungkook comme si de rien n’était.
— Je voulais juste te faire plaisir, Jungkook.
Là, Jungkook eut une réaction presque imperceptible : un léger froncement de sourcil.
Pas de colère.
De curiosité.
Taehyung continua, très lentement, dos droit, parlant comme s’il racontait quelque chose de banal :
— C’est la première fois depuis des jours que tu me regardes comme ça.
Jungkook cligna des yeux, une seule fois.
Il ne lâcha pas le téléphone.
Mais son attention se focalisa entièrement sur la phrase.
Taehyung sentit qu’il avait touché juste.
Ce n’était pas le charme physique qui marcherait sur Jungkook.
Pas vraiment.
C’était l’impression que Taehyung le comprenait mieux que n’importe qui.
Il ne bougea pas.
Et dans ce calme surnaturel, il reprit :
— Tu n’as même pas besoin de me donner quoi que ce soit, tu sais. Je voulais juste partager un moment avec toi.
Il sourit doucement, mais cette fois : un sourire triste.
Pas fragile.
Pas craquant.
Un sourire qui donnait l’impression qu’il cachait quelque chose de plus profond, plus lourd, plus vrai.
C’était ça, son arme.
Pas la provocation.
Pas la séduction.
La vulnérabilité maîtrisée.
Jungkook inspira très lentement.
Ses yeux descendaient sur les lèvres de Taehyung - pas par désir.
Par analyse.
Comme s’il essayait de décortiquer la mécanique en train de se dérouler devant lui.
Taehyung sentit qu’il tenait un fil, mince, mais réel.
Alors il s’approcha encore, doucement, comme s’il se laissait porter par un besoin instinctif.
— Je me disais juste que…
Il s’arrêta, esquissa une hésitation calculée, parfaitement placée.
— …si tu voulais, je pourrais… t’aider à écrire ?
Jungkook resta de marbre.
Mais Taehyung savait.
Il savait exactement ce qu’il faisait.
Offrir un service.
Faire croire qu’il se place dans son monde.
Se rendre utile.
Se rendre… indispensable.
Ce n’était plus du charme.
C’était un début de manipulation circulaire - presque un reflet du style de Jungkook.
Jungkook posa enfin le téléphone sur la table.
Pas pour le rendre.
Pas pour le rapprocher.
Pour montrer qu’il avait vu la tentative - et qu’il acceptait le jeu.
— Tu comptes me manipuler, Taehyung ? demanda-t-il d’une voix posée.
Pas agressive.
Pas menaçante.
Intriguée.
Taehyung planta son regard dans le sien.
Et dit, d’une sincérité feinte qui ferait douter un acteur professionnel :
— Je ne ferais jamais ça.
C’était exactement ce que Jungkook voulait entendre.
Taehyung le savait.
Alors il le servit, sur un plateau.
Jungkook sourit, un sourire lent, dangereux, presque tendre.
— Très bien.
Il se pencha en arrière sur le canapé.
— Montre-moi ce que tu peux faire, alors.
Le jeu commençait réellement.
Taehyung n’avait plus le droit à l’erreur.
Taehyung sentit une chaleur glaciale lui parcourir la colonne vertébrale.
Le genre de sensation qu’on ressent quand on s’approche trop près du bord d’un balcon.
Et qu’on regarde en bas.
Mais il ne montra rien.
Il inspira, très bas, très lentement.
Et il se redressa à peine, juste assez pour reprendre une posture qui semblait naturelle mais qui ne l’était pas du tout.
Le téléphone était là.
À quarante centimètres.
Mais ce n’était plus l’objectif immédiat.
L’objectif - c’était Jungkook.
Ce qu’il fallait approcher, attendrir, perturber, détourner.
Le téléphone viendrait après.
Alors Taehyung joua le rôle le plus subtil de sa vie.
Il se leva.
Pas d’un geste brusque.
Pas d’un geste séduisant non plus.
Il se leva comme quelqu’un qui ne réfléchit pas en se levant.
Comme s’il n’avait aucune intention cachée.
Et il se dirigea vers la cuisine ouverte.
Pas pour s’éloigner.
Pour changer la dynamique.
Il ouvrit doucement un placard - volontairement sans regarder Jungkook.
Il savait qu’il le suivait du regard.
Il savait qu’il l’observait, qu’il scrutait chaque mouvement.
Alors Taehyung fit tout lentement.
Chaque geste contrôlé : ouvrir le placard, prendre un verre, ouvrir le frigo, verser l’eau, refermer le frigo, poser le verre.
Puis il revint vers la table.
Il posa le verre devant Jungkook.
Celui-ci leva un sourcil.
Taehyung s’assit à nouveau, mais différemment:
cette fois, plus près.
À une distance qui n’était ni confortable ni menaçante.
Une distance ambiguë, presque intime.
— Tu m’as demandé de te montrer ce que je pouvais faire, dit Taehyung calmement.
— Alors… laisse-moi m’occuper de toi.
Il avait dit ça avec une sincérité feinte, mais parfaitement dosée.
Une sincérité qui n’appartenait qu’à ceux qui savent mentir sans jamais hausser la voix.
Jungkook posa le carnet sur le côté.
Il ne toucha pas au verre.
Il restait immobile.
— Pourquoi tu t’occupes de moi maintenant ? demanda-t-il.
Taehyung sourit.
Pas un sourire charmeur.
Un sourire… tendre.
Ou plutôt : un sourire qui imite la tendresse.
— Parce que tu prends soin de moi, répondit-il doucement.
C’était faux.
Mais c’était beau.
Et c’était efficace.
Jungkook ne répondit pas.
Alors Taehyung inclina légèrement la tête, comme s’il étudiait Jungkook à son tour.
Puis, très lentement, il inclina son buste vers lui.
Lentement.
Très lentement.
Comme si c’était un mouvement naturel, pas stratégique.
Il posa ses bras sur la table, les doigts entrelacés. Sans regarder le téléphone. Il ne devait surtout pas le regarder.
— Je sais… que tu me surveilles. Que tu fais attention à moi. Sa voix était calme, basse. Pas fragile. Honnête.
Ou du moins, c’est ce que Jungkook devait croire.
Jungkook pencha légèrement la tête.
— Tu veux dire quoi, exactement ?
Taehyung sourit, un sourire qui frôlait la gratitude, l’intimité, l’abandon.
— Je veux dire que…
Il marqua un silence volontaire.
— …tu dois être fatigué. À force de devoir tout contrôler pour moi.
Jungkook ne bougeait plus du tout.
Et ça — c’était une ouverture.
Alors Taehyung glissa sa main à quelques centimètres de la sienne.
Pas pour toucher.
Pour exister dans l’espace intime de Jungkook.
Un geste risqué.
Très risqué.
Mais calculé.
— Je veux t’aider, Jungkook. Je veux te rendre les choses plus faciles.
Il avait l’air sincère.
Incroyablement sincère.
Trop sincère pour être honnête.
Et Jungkook, lui, observait.
Analysait.
Absorbait.
Il posa son regard sur la main de Taehyung.
Puis sur son visage.
Puis sur le téléphone posé juste à côté - sans le lui tendre.
— Tu n’as jamais fait ça avant, dit Jungkook d’une voix basse.
— Pas comme ça.
Taehyung inclina doucement la tête.
— Je peux changer.
— Pour quoi ? demanda Jungkook.
Taehyung ferma les yeux une seconde - une seconde seulement.
Puis il rouvrit les paupières avec un regard limpide, poignant, déstabilisant.
— Pour toi.
Silence.
Un silence épais.
Jungkook posa finalement le téléphone un peu plus loin, pas pour l’éloigner de Taehyung - mais pour le garder en jeu.
Puis il dit :
— Tu joues bien.
Taehyung retint un frisson.
Il ne bougea pas.
— Je ne joue pas.
— Si, répondit Jungkook calmement.
— Et c’est ce que j’aime.
Taehyung sentit l’air se figer autour d’eux.
C’était une victoire.
Minuscule.
Mais réelle.
Jungkook n’avait pas rendu le téléphone.
Il ne le ferait pas - pas encore.
Mais il avait laissé Taehyung avancer.
Il avait laissé Taehyung l’atteindre.
Il avait reconnu le jeu… et accepté d’y participer.
C’était plus qu’un progrès.
C’était un terrain.
Un terrain dangereux, instable, mais exploitable.
Jungkook pencha légèrement la tête, la voix basse, presque murmurée :
— Continue, Taehyung. Je veux voir jusqu’où tu iras.
Taehyung ouvrit lentement les yeux.
Il venait d’obtenir exactement ce qu’il voulait :
du temps.
Et peut-être, juste peut-être…
une fissure.
Taehyung aurait pu reculer.
Il aurait pu rire, détourner, jouer l’innocent.
Mais il ne recula pas.
Il inspira - bas, discret - et laissa tomber une fraction de sa tension.
Juste assez pour que Jungkook voie quelque chose se délier dans son regard.
Un effondrement subtil.
Calculé.
Une soumission feutrée, élégante, presque esthétique.
Il savait exactement ce que Jungkook aimait.
Ce qu’il regardait.
Ce qui le faisait rester immobile.
Taehyung rapprocha lentement sa chaise.
Un froissement doux du bois contre le parquet.
Pas un geste direct vers le téléphone.
Un geste vers Jungkook.
Puis, sans le regarder droit dans les yeux, il baissa légèrement la tête.
Un geste minuscule.
Mais qui disait tout.
Jungkook observa, immobile.
— Tu veux aller jusqu’où, exactement ? demanda-t-il.
Taehyung releva les yeux, mais pas totalement. Juste assez pour rencontrer le regard de Jungkook depuis un angle bas, vulnérable, presque docile.
— Aussi loin que tu me le permettras, murmura-t-il.
Pas une once de provocation dans la voix.
Juste une soumission douce, offerte, brillante.
Un mensonge parfaitement exécuté.
Taehyung bascula légèrement sur l’avant, ses avant-bras glissant sur la table.
Il ne fit pas l’erreur d’étendre la main vers Jungkook.
Il laissa simplement sa posture s’offrir, ouverte, flexible, attentive.
Puis - un souffle - un sourire fragile.
— Je sais ce que tu veux… Jungkook.
Pas une accusation.
Pas une phrase arrogante.
Une dévotion murmurée.
Une promesse.
Jungkook pencha légèrement la tête, diverti, intrigué.
— Ah oui ? Fais-moi entendre.
Taehyung se passa une main dans les cheveux - un geste simple, mais magnifique dans son exécution.
La manche de son t-shirt glissa un peu.
Son regard se fit plus doux, presque tremblant.
Puis il parla d’une voix plus basse :
— Tu veux que je sois sage.
Une seconde suspendue.
— Que je sois… à toi.
Jungkook ne bougea pas.
Mais ses yeux se firent plus sombres.
Taehyung sentit l’ouverture - cette ouverture-là.
Il s'y glissa.
— Que je ne résiste pas. Que j’écoute. Que je fasse ce que tu me demandes.
Chaque mot était une corde.
Un fil.
Un piège qu’il tissait autour de Jungkook.
Ou l’inverse.
Puis, plus doucement encore :
— Et je peux tout faire pour toi. Si tu me fais confiance.
Il ne toucha pas le téléphone.
Il ne le regarda pas.
Cela aurait détruit tout le dispositif.
Au lieu de ça, Taehyung inclina légèrement le visage, exposant son cou - un geste involontaire en apparence, mais qui ne l’était pas.
Jungkook le voyait.
Chaque détail.
Chaque ligne.
Taehyung faisait de son corps une offrande maîtrisée.
Jungkook le regarda longtemps.
Très longtemps.
Et, lentement, il fit glisser le téléphone du bout de ses doigts… mais sans le rapprocher.
Juste un mouvement minuscule. Une promesse lointaine.
Puis il retira sa main et posa son menton dans sa paume, observant Taehyung comme une œuvre vivante.
— Tu deviens vraiment intéressant, murmura Jungkook.
Taehyung ne cilla pas.
— Je veux l’être pour toi.
— Et tu penses m'avoir, comme ça ?
Taehyung inclina encore un peu la tête - la posture d’un jeune homme beau qui se fait petit, qui se rend maniable, qui sait exactement quel effet il provoque.
— Non, répondit-il doucement.
— Pas t’avoir, te plaire.
Une phrase simple.
Fatale.
Jungkook esquissa un sourire lent, presque imperceptible.
— Continue encore un peu, dit-il.
— Je veux voir la suite.
Taehyung sentit son cœur battre plus vite - mais se montra encore plus calme, encore plus charmant, encore plus docile.
Il s’approcha encore.
Proche.
Magnifique.
Dangereux.
Et il murmura :
— Dis-moi comment te plaire davantage… et je le ferai.
Le téléphone brillait encore dans la lumière - inaccessible, pour l’instant.
Mais Jungkook venait de lui donner quelque chose de bien plus important :
un fil à tirer.
La pièce sembla se resserrer autour d’eux.
Rien n’avait bougé :
pas la lumière,
pas le téléphone,
pas Jungkook.
Mais Taehyung, lui, oui.
Il devint… plus lent.
Plus doux.
Plus attentif à la moindre respiration de Jungkook.
Une créature qui s’ajustait à la volonté d’un autre.
Il glissa un peu plus vers lui, sa chaise raclant faiblement le sol.
Pas trop.
Juste assez pour réduire la distance perceptible, pas la distance réelle.
Jungkook ne reculait pas.
Il n’avait jamais besoin de reculer.
Taehyung posa son coude sur la table, son menton contre ses doigts.
Ses yeux se levèrent vers Jungkook, et ce regard-là…
doucement flou, comme s’il se laissait entraîner.
Un regard d’homme magnifique qui abaisse volontairement ses défenses.
— Tu veux voir la suite… ? murmura-t-il, presque timide.
Jungkook hocha à peine la tête, un signe minimaliste, presque paresseux.
Mais qui contenait tout.
Taehyung sourit - un sourire très léger, presque invisible, comme une ombre.
Puis il se pencha encore un peu.
Sa voix se fit plus basse, plus ronde, comme si parler trop fort aurait brisé quelque chose.
— Je peux être exactement ce que tu veux que je sois.
Il n’y avait aucune provocation.
C’était trop doux, trop calme, trop… offert.
Jungkook l’observait avec une intensité silencieuse.
Pas un muscle ne bougeait.
Ses doigts caressaient simplement le bord du téléphone, distraitement.
Taehyung le vit.
Et il joua avec ça - sans jamais tourner la tête vers l’appareil.
— Regarde-moi, Jungkook.
Il n’avait jamais osé dire ça.
C’était risqué.
Mais il savait que pour séduire un homme comme Jungkook, il fallait parfois… se donner une illusion de pouvoir.
Jungkook releva le menton.
Ses yeux se plantèrent dans ceux de Taehyung.
Taehyung tint le regard - pas avec arrogance.
Avec une vulnérabilité magnifiquement contrôlée.
Il se redressa un peu, permettant à la lumière de frôler la courbe de son visage.
Sa beauté devint une arme - non pas exhibée, mais offerte comme un aveu.
— Je veux que tu me regardes, dit-il doucement.
— Parce que… je veux être quelqu’un que tu remarques.
Jungkook eut un souffle très bref, quelque chose comme un rire silencieux.
— Tu crois que je ne te remarque pas, Taehyung ?
Taehyung baissa les yeux - pas par honte.
Pour créer une tension.
Il jouait avec son propre regard comme avec un instrument.
— Je n’en suis jamais sûr, murmura-t-il.
— Alors je fais… ce que je peux.
Ses doigts effleurèrent distraitement son propre poignet, un geste nerveux mais délicat, calculé pour paraître naturel.
Puis il releva les yeux, encore plus luminescents, encore plus vulnérables.
— Je veux être sage pour toi, continua-t-il, d’une voix un peu plus basse.
— Je veux être… bien.
Il laissa un silence.
Très court.
Très maîtrisé.
— Dis-moi si je le suis.
C’était une demande directe.
Une demande dangereuse.
Une demande soumise.
Jungkook prit son temps pour répondre.
Il fit tourner le téléphone dans sa main, lentement, comme un objet précieux qu’il n’était pas prêt à lâcher.
Taehyung suivait ce mouvement du coin de l’œil - mais sans jamais détourner réellement la tête. Juste assez pour que Jae le voie regarder, sans que son regard ne s’y fixe.
Une maîtrise chirurgicale.
Jungkook sourit enfin, un sourire calme, cruel, délicieux.
— Tu es… intéressant.
Taehyung baissa doucement les cils, comme touché, presque ému.
Jungkook reprit :
— Mais pas encore sage.
Un coup porté en douceur.
Taehyung respira plus profondément.
Il encaissa.
Il accepta.
Puis il osa quelque chose de plus risqué :
Il posa très lentement sa main sur la table, doigts ouverts, paume vers Jungkook.
Pas pour toucher.
Pour montrer qu’il pouvait se placer à portée - et ne rien réclamer.
Un geste de soumission silencieuse.
Il chuchota :
— Dis-moi quoi changer… et je le changerai.
Jungkook pencha la tête, ses yeux glissant de la main ouverte de Taehyung à son visage baissé, à sa posture offerte.
— Tu joues bien, dit-il enfin.
— Très bien.
Taehyung leva les yeux, une étincelle douce dans le regard.
— Je ne joue pas.
Mensonge parfait.
Et Jungkook le savait.
Mais il aimait trop le voir mentir si joliment.
Le silence retomba, dense, presque liquide.
La main ouverte de Taehyung reposait toujours sur la table, paume tournée vers Jungkook.
Un geste humble.
Offert.
Mais qui cachait une stratégie.
Taehyung savait jouer la modestie comme d’autres jouent du violon :
en finesse, en tension, en tremblement contrôlé.
Et Jungkook regardait cette main.
Il la regardait trop longtemps pour que ce soit innocent.
Taehyung sentit cette attention.
Il sentit qu’elle pouvait basculer dans n’importe quelle direction.
Alors il décida de pousser plus loin.
Très lentement, il retira sa main.
Pas brusquement.
Pas avec déception.
Avec une délicatesse presque… respectueuse.
Comme s’il acceptait de renoncer à quelque chose qui comptait pour lui.
Un renoncement offert.
Une capitulation.
Et juste en retirant cette main, il devint encore plus désirable, encore plus fragile, encore plus dangereux.
Jungkook cligna des yeux.
Il ne s’était pas attendu à ça.
Taehyung ne lui donnait pas ce qu’il voulait.
Il donnait ce que Jungkook ne savait pas encore qu’il voulait.
Puis Taehyung fit quelque chose d’audacieux - si subtil qu’il aurait pu passer pour un réflexe : Il passa ses doigts dans ses cheveux, repoussant légèrement une mèche derrière son oreille.
Un geste intime.
Délicat.
Presque pudique.
Sauf que c’était calculé.
Parce que ses yeux restaient baissés, et parce que la ligne de sa gorge apparaissait juste assez pour être une invitation muette.
Un instant de beauté offerte comme une excuse.
Jungkook se pencha légèrement en avant.
Un mouvement presque imperceptible, mais qui disait tout.
Il mordilla l’intérieur de sa joue, comme s’il se retenait de sourire trop largement.
— Tu deviens dangereux, dit-il calmement.
Taehyung releva les yeux, lentement.
Son regard brillait de cet éclat si particulier - celui d’un garçon qui ne sait pas s’il doit avoir peur ou continuer.
— Je… ? souffla-t-il.
Sa voix était légère, étonnée.
Mais son cœur battait si fort qu’il en sentait les pulsations dans sa gorge.
— Oui, toi, répéta Jungkook.
— Je t’observe. Tu apprends vite.
Taehyung baissa la tête, ses lèvres se pinçant dans un geste humble.
Mais il ne s’agitait pas.
Il ne s’excusait pas.
Il ne s’embrouillait pas dans des protestations.
Il acceptait le compliment.
Il l’absorbait.
Il en faisait une arme de plus.
Puis il murmura :
— Je veux apprendre ce que tu aimes. Ce qui te fait… plaisir.
Ses joues se colorèrent d’une chaleur maîtrisée.
Pas une gêne.
Une pudeur fabriquée.
Jungkook inspira profondément, comme si ce simple murmure avait tiré quelque chose en lui.
— Tu dis ça pour avoir ce que tu veux, dit-il.
Taehyung marqua un silence.
Il leva les yeux et le regarda droit dans les siens.
— Jungkook…Si je voulais juste quelque chose…
Il fit une petite pause. Une respiration tremblée.
— … je ne serais pas comme ça.
Jungkook sourit, un sourire lent, dangereux, plein de sous-entendus.
— Justement.
Il fit tourner le téléphone entre ses doigts, silencieusement.
Taehyung observa le mouvement - pas le téléphone, le mouvement - comme si c’était hypnotisant.
Il se pencha enfin légèrement en avant.
Pas pour toucher.
Pour être plus proche.
Pour murmurer dans une distance interdite.
— Tu veux que je continue… ? Même si tu sais que je veux quelque chose ?
Jungkook le détailla, lentement, de son visage à ses épaules, de ses yeux à sa respiration.
— Oui, répondit-il.
— Continue.
Et Taehyung comprit que pour la première fois… Jungkook lui permettait d’aller plus loin.
Plus loin que le charme.
Plus loin que la douceur.
Plus loin que lui-même.
Alors il franchit la ligne.
Il glissa une main sur sa propre cuisse, très lentement, comme pour se donner du courage.
Il baissa légèrement les yeux.
Ses épaules s’arrondirent.
Son dos s’inclina.
Une posture presque… docile.
Mais jamais caricaturale.
Toujours esthétique.
Toujours élancée.
Toujours maîtrisée.
Il releva la tête juste assez pour croiser les yeux de Jungkook.
Sa voix se fit un murmure fragile.
— Je veux…que tu sois fier de moi.
Et ces mots-là - ceux-là - frappèrent Jungkook plus fort que tout le reste.
Parce que Taehyung cherchait sa validation.
Volontairement.
Délibérément.
Avec une beauté troublante.
Jungkook cligna des yeux.
Il inspira lentement.
Puis il posa le téléphone sur la table.
Pas vers Taehyung.
Vers lui-même.
Un geste calme.
Un message clair.
— Tu peux continuer. Je veux voir jusqu’où tu vas aller.
Ce n’était plus un test.
C’était une permission.
Un piège.
Un terrain de jeu.
Et Taehyung venait d’y entrer à genoux.
Le téléphone ne bougea pas d’un millimètre.
Mais le simple fait qu’il soit là, que Jungkook l’ait posé si près de lui, changea tout l’air de la pièce.
Taehyung sentit l’espace pivoter autour d’eux, comme si gravitait au-dessus de la table une tension qu’il n’avait jamais connue.
Ses doigts se crispèrent contre la chaise sans qu’il s’en rende compte.
Jungkook, lui, ne disait rien.
Il l’observait.
Calme.
Patient.
Curieux.
Pas un sourire.
Pas un encouragement.
Juste cette attention froide, brillante, qui donnait l’impression d’être entièrement déshabillé sans un seul geste.
— Tu peux continuer, avait-il dit.
Alors Taehyung continua.
Mais cette fois, il ne jouait plus seulement pour séduire.
Il jouait pour survivre.
Il déglutit, un geste minuscule mais perceptible, puis glissa une main sur la table — pas vers le téléphone, mais vers Jae.
Ses doigts s’arrêtèrent à mi-chemin, comme s’il n’osait pas aller plus loin.
Un geste empêché, timide, vulnérable.
— Je… je ne veux pas te décevoir, murmura-t-il.
Sa voix se brisa presque sur les derniers mots, pas parce qu’il surjouait - mais parce que le rôle devenait trop réel. Trop proche de quelque chose qu’il avait déjà été.
Jungkook inclina légèrement la tête, comme un professeur face à un élève intéressant.
— Décevoir ?
Il répéta le mot comme s’il examinait un objet fragile.
— Tu penses vraiment que tu pourrais me décevoir ?
Taehyung sentit la chaleur lui monter aux joues.
Il secoua doucement la tête, humble, touché, presque soulagé.
Mais ce n’était pas une vraie pudeur.
C’était un abandon choisi.
Il inspira profondément.
— Je veux…
Il hésita.
— … Je veux devenir ce que tu attends de moi.
Là, il franchissait une limite.
Volontairement.
En offrant sa volonté comme si elle avait moins de poids que l’air.
Jungkook sourit enfin - un sourire lent, presque imperceptible, mais qui traversa Taehyung comme une lame chaude.
— Et qu’est-ce que tu crois que j’attends de toi ? demanda Jungkook.
Taehyung baissa les yeux.
Il ne répondit pas tout de suite.
C’était précisément le piège : ne pas répondre trop vite, ne pas paraître calculé, donner l’impression d’être sincère.
Alors il respira un peu plus fort, posa ses mains sur ses genoux, se pencha légèrement en avant.
Une posture humble.
À la fois belle et douloureuse.
— Je…
Sa voix trembla, pas trop, juste ce qu’il fallait. Il chercha un mot, comme s’il n’osait pas le dire
— … je crois que tu veux que je sois … doux.
Jungkook haussa un sourcil, amusé.
— Doux ?
Il rit, un rire bas et bref.
— Ça, oui. Tu sais être doux.
Taehyung avala difficilement, comme si ce compliment le traversait de haut en bas.
— Et je crois que tu veux que je sois… obéissant.
Le mot tomba dans la pièce comme un poids.
Jungkook ne bougea pas.
Il ne sourit plus.
Il posa simplement un coude sur la table, son menton dans sa main.
— Tu crois ça ?
Taehyung releva lentement les yeux.
Il savait que c’était dangereux.
Il savait qu’il marchait sur la corde la plus fine.
Mais c’était justement ça, sa stratégie.
Alors il murmura :
— Je le sens.
Il avala sa salive.
— Et… je veux l’être.
Jungkook inspira profondément.
Un geste qui n’appartenait qu’à lui.
Un geste qui voulait dire : tu ne sais pas dans quoi tu t’enfonces.
Il fit glisser du bout du doigt le téléphone sur la table.
Vers lui ?
Vers Taehyung ?
Impossible à dire.
Puis il ajouta, presque en chuchotant :
— Alors montre-moi.
Taehyung sentit ses jambes trembler.
Pas de peur.
Pas vraiment.
Plutôt parce que le rôle était trop réel.
Mais il ne pouvait pas reculer.
Reculer, c’était perdre.
C’était perdre le téléphone.
C’était perdre la seule possibilité d’un contact extérieur.
Alors il fit quelque chose qu’il n’avait jamais vraiment fait, même dans leurs pires moments:
Il se leva.
Lentement, avec une grâce calculée.
Puis il se plaça à côté de Jungkook.
Très près.
Pas collé, mais presque.
À une distance où sa chaleur se mélangeait à la sienne.
Il inclina la tête.
Un geste de soumission presque artistique.
— Dis-moi ce que je dois faire, murmura-t-il.
Pas offert.
Pas naïf.
Pas forcé.
Volontaire.
Beau.
Douloureux.
Jungkook ne bougea pas.
Il ne leva pas la main.
Il ne toucha pas Taehyung.
Il se contenta de le regarder, avec une fascination glaciale.
— Tu sais ce que tu fais, Taehyung.
Taehyung ne répondit pas.
— Et tu le fais bien, continua-t-il.
Taehyung sentit un frisson remonter son dos.
Jungkook effleura le téléphone sans le lui donner.
— Mais pas encore.
Taehyung ferma les yeux une seconde de trop.
Une seconde qui disait :
Je suis allé trop loin.
Je suis déjà dedans.
Je ne peux plus reculer.
Puis il rouvrit les yeux, et son regard était encore plus doux, encore plus fragile - volontairement fragile - qu’avant.
— Alors… je continue.
Et il continua.
Taehyung resta debout près de Jungkook, le souffle discret, les muscles souples, le regard encore plus doux qu’avant.
Son rôle n’était plus un simple numéro.
C’était devenu un costume.
Une peau.
Une seconde identité.
Quelque chose qu’il enfilait tellement parfaitement qu’on aurait cru qu’elle lui appartenait depuis toujours.
Jungkook, lui, ne disait rien.
Il se contentait d’observer, comme si Taehyung était un spectacle vivant, une forme mouvante de dévotion prête à se modeler entre ses doigts.
Le téléphone brillait sur la table, mais ni l’un ni l’autre n’y prêtait plus attention.
Ce n’était déjà plus l’objectif.
Pas vraiment.
C’était devenu un test.
Un rituel.
Une mesure de profondeur.
Taehyung inspira profondément — un souffle un peu tremblant, parfaitement utilisé.
Puis il fit quelque chose de presque imperceptible :
Il glissa une main derrière son dos et l’autre à l’intérieur de son avant-bras, comme s’il cherchait à se contenir, à ne pas trembler.
Cela avait un effet immédiat :
il paraissait plus fragile, plus nerveux, plus sincèrement dévoué.
— Tu veux que je continue… comment ? demanda-t-il doucement.
Jungkook ne répondit pas tout de suite.
Il laissa d’abord sa lenteur s’installer, une lenteur qui disait :
je contrôle le rythme, les mots, l’air que tu respires.
Ensuite seulement, il murmura :
— Je veux voir jusqu’où tu peux descendre sans que je ne te demande rien.
Pas un ordre.
Une invitation à se détruire lui-même.
Taehyung hocha lentement la tête, comme si ces mots avaient une résonance physique en lui.
Il fit alors un mouvement calculé :
il s’agenouilla.
Pas brusquement.
Pas dramatiquement.
Avec une lenteur fluide, une élégance douloureuse, jusqu’à ce que ses genoux touchent le parquet.
Le son était presque inaudible.
La posture, elle, était assourdissante.
Jungkook eut un très léger mouvement de la tête — une réaction infime, mais réelle.
Et Taehyun le vit.
Alors il parla, d’une voix à peine audible :
— Comme ça ?
Jungkook plongea un doigt dans son propre carnet, paresseusement, sans le regarder.
— Je ne t’ai rien demandé, pourtant.
Taehyung baissa les yeux, comme si cette phrase avait un poids immense.
— Je sais. Mais parfois… on peut donner avant qu’on nous demande.
Ce n’était même plus du charme.
C’était de la stratégie désespérée.
De la survie déguisée en dévotion.
Jungkook croisa les bras et le fixa longuement.
— Tu joues avec un feu que tu ne comprends pas, dit-il calmement.
Taehyung releva les yeux, lentement.
— Alors apprends-moi.
Le silence qui suivit fut presque physique, si dense qu’il faisait trembler les murs.
Jungkook finit par se lever. Il approcha, chaque pas résonnant dans la pièce comme un verdict.
Taehyung garder sa posture au sol.
Il ne flincha pas.
Il resta parfaitement immobile, parfaitement beau, parfaitement offert.
Jungkook s’arrêta juste devant lui.
Ils n’étaient séparés que par quelques centimètres de vide.
Jungkook le regardait d’en haut.
Taehyung le regardait d’en bas.
Une scène de théâtre sans décor, mais avec une tension plus dangereuse que n’importe quelle lame.
Jungkook effleura le menton de Taehyun - pas un geste tendre.
Un geste d’évaluation. Comme on teste la solidité d’un objet.
— Tu fais tout ça… pour un téléphone, dit-il.
Taehyung sourit faiblement.
Un sourire ridiculement fragile, presque enfantin.
— Non.
Il secoua la tête.
— Pour toi.
Un souffle.
— Pour que tu vois que je veux être… ce que tu veux.
Jungkook laissa retomber sa main.
Il resta silencieux longtemps.
Très longtemps.
Puis il dit :
— Alors montre-moi encore.
Taehyung ne bougea pas immédiatement.
Il ferma un instant les yeux - pas de panique, pas de peur - juste le temps d’endosser encore plus profondément son rôle.
Ensuite, il redressa un peu son buste, les mains posées sur ses cuisses, la colonne droite, la tête légèrement inclinée.
Une posture de pure obéissance.
Pure volonté.
Pure offrande.
— Je suis là, murmura-t-il.
— Je peux tout faire. Dis-moi… ce que tu veux que je sois.
Jungkook sourit.
Un sourire infime.
Un sourire qui ressemblait à un verdict.
— Ce que tu es en train de devenir, dit-il.
— Voilà ce que je veux.
Taehyung sentit une chaleur glacée traverser son ventre.
Parce que, tout à coup, il réalisa qu’il n’était pas en train de jouer.
Il était en train de changer.
Et Jungkook le voyait.
Minute après minute.
Posture après posture.
Mot après mot.
Il devenait exactement ce que Jungkook attendait de lui.
Parce qu’il l’avait décidé.
Parce qu’il en avait besoin.
Parce qu’il n’avait plus le choix.
Parce qu’il voulait son téléphone.
Parce qu’il voulait sa mère.
Parce qu’il voulait respirer un peu.
Parce qu’il voulait vivre.
Jungkook se pencha légèrement, effleurant sa joue du bout du regard.
— Et tu vas continuer. Jusqu’à ce que tu ne saches plus où tu t’arrêtes et où je commence.
Taehyung sentit ses yeux lui brûler.
Pas de larmes.
De la conscience.
— Oui, murmura-t-il.
— Je continuerai.
Jungkook effleura une dernière fois le téléphone.
Pas pour le lui donner.
Pour lui rappeler qu’il existait.
Puis il le repoussa légèrement plus loin.
Et Taehyung comprit :
Il avait encore perdu.
Mais il avait gagné quelque chose d’autre - l’attention de Jungkook.
Et ça…
c’était peut-être pire.
Le parquet était froid sous ses genoux, mais Taehyung n’en tenait plus compte.
Quelque chose en lui avait déjà cédé, imperceptiblement, comme un bouton de chemise qui saute sans qu’on s’en rende compte.
Jungkook s’était éloigné de quelques pas, presque distrait, comme si la scène n’avait pas d’importance.
Comme si Taehyung, agenouillé, n’était qu’un élément du décor.
Cette indifférence apparente…
Elle le détruisait.
Et elle lui donnait une étrange force.
Il n’avait jamais su qu’on pouvait vouloir être vu et ignoré dans la même respiration.
Il poussa son rôle plus loin.
Pas en parlant.
En respirant différemment.
Son souffle se fit plus lent, plus régulier, presque harmonieux - comme s’il cherchait inconsciemment à accorder sa respiration à celle de Jungkook.
C’était minuscule mais c’était là.
Jungkook s’arrêta soudain, comme s’il venait de percevoir quelque chose dans l’air.
— Tu essayes d’être parfait ? demanda-t-il sans se retourner.
Taehyung sentit son cœur s’arrêter — puis repartir, trop vite.
Il ne mentit pas.
Parce que le mensonge aurait gâché la scène.
— Oui, murmura-t-il.
Sa voix était presque inaudible.
— Pour que tu me regardes.
Jungkook pivota lentement, avec la même élégance que toujours.
Son regard glissa sur Taehyung, lentement, méthodiquement, comme une main invisible qui suit les courbes d’un visage sans jamais le toucher.
— Je te regarde déjà.
Cette phrase, dite d’un ton neutre, frappa Taehyung comme une onde froide.
Il releva légèrement les yeux - pas trop, juste assez pour chercher ce regard qu’on lui promettait.
Jungkook avança.
Taehyung sentit son propre souffle se raccourcir, sans pouvoir le contrôler.
— Tu descends vite, dit Jungkook, presque admiratif.
— Plus vite que ce que j’avais imaginé.
Taehyung baissa la tête, honteux sans comprendre de quoi.
— Je veux juste… que tu me donnes une chance, murmura-t-il.
Il n’avait même pas réalisé qu’il glissait sa demande personnelle dans la conversation, comme une fièvre qui parle à travers le corps.
— Une chance ? répéta Jungkook.
Taehyung hocha la tête.
— Une chance de…
Il hésita, comme s’il avait peur de trop dire.
Puis il conclut, dans un souffle :
— … mériter ce que je demande.
Et soudain, il comprit quelque chose d’horrible :
Il n’était plus en train de charmer Jungkook.
Il était en train de vouloir lui plaire.
Pour de vrai.
Sans calcul.
Sans mission.
Jungkook le regardait, et ce regard suffisait à le rendre malléable.
— Tu descendras plus bas encore, dit Jungkook calmement.
— Et ce sera intéressant de voir où est ton point de rupture.
Taehyung sentit un frisson le traverser.
Pas de peur.
Pas d’excitation.
Quelque chose de plus profond.
De plus dangereux.
De plus… définitif.
Il murmura :
— S’il n’y en a pas ?
Jungkook eut un sourire lent.
Un sourire qui n’était pas humain dans son intention - pourtant il l’était dans l’apparence.
— Alors tu deviendras exactement ce que tu prétends être pour moi.
Taehyung ne releva pas la tête.
Parce qu’une partie de lui savait ce que ça voulait dire.
Et une autre partie - celle qui prenait déjà le dessus - n’attendait qu’une chose : que Jungkook le confirme.
Jungkook recula d’un pas.
Pas pour s’éloigner.
Pour évaluer Taehyung de plus loin, comme on recule d’une toile afin d’en observer l’ensemble.
— Tu veux prouver quelque chose, dit-il.
— Très bien. Alors on va tester ça.
Taehyung sentit ses doigts se contracter sur ses cuisses. Un mélange d’anticipation et de terreur.
Jungkook croisa les bras.
— Regarde-moi.
Taehyung releva les yeux immédiatement, trop vite, comme un réflexe.
Jungkook sourit.
— Tu obéis vite. Très vite. C’est intéressant.
Puis il ajouta, plus bas :
— Mais ça ne prouve rien. Pas encore.
Il fit un geste de la main.
— Lève-toi.
Taehyung se redressa, lentement, avec une élégance automatique.
Ses jambes tremblaient légèrement.
Jungkook le remarqua.
Il s’approcha.
Pas trop près.
Juste assez pour imposer une tension.
— Tu veux ton téléphone, dit-il.
— Mais plus que ça… tu veux que je dise oui.
Taehyung déglutit.
Jungkook continua :
— Alors voilà le premier test.
Il désigna la table, là où le téléphone était posé, mais à distance.
— Tu vas t’en approcher.
Taehyung sentit une impulsion instinctive : s’y précipiter.
Mais Jungkook posa la main sur son torse, très légèrement, juste du bout des doigts.
— Pas vite.
Un murmure.
Une contrainte douce mais absolue.
— Tu vas marcher lentement, très lentement. Et tu vas t’arrêter exactement quand je te le dirai.
Taehyung hocha la tête.
— Oui.
— Non, dit Jungkook.
— Pas “oui”. Dis : “Comme tu voudras.”
Taehyung sentit ses poumons se contracter.
Puis il murmura :
— Comme tu voudras.
Jungkook sourit.
— Avance.
Taehyung fit un pas.
Puis un autre.
Chaque mouvement mesuré.
Contrôlé.
Offert.
Jungkook suivait chacun de ses gestes du regard, les analysant, les disséquant, comme s’il cherchait à comprendre la mécanique d’un animal docile.
— Stop.
Taehyung s’arrêta immédiatement.
Trop immédiatement.
Jungkook cligna des yeux, amusé.
— Tu vois ?
Sa voix était presque tendre.
— Tu te donnes beaucoup plus vite que tu ne le crois.
Taehyung sentit un nœud se former dans sa gorge.
— Jungkook… je veux juste-
— Chut.
Le silence s’abattit comme une main invisible.
Jungkook s’approcha lentement de lui, jusqu’à être derrière son épaule. Son souffle frôla légèrement sa nuque.
— Deuxième test.
Taehyung sentit sa peau se contracter.
— Je veux que tu restes immobile. Totalement immobile. Même si je te surprends. Même si je parle près de toi. Même si je te… perturbe.
Le mot tomba comme un secret.
Taehyung ferma les yeux un instant.
— Tu peux faire ça ? demanda Jungkook.
Taehyung ouvrit la bouche.
Puis se corrigea.
— Comme tu voudras.
Jungkook sourit dans son dos.
— Parfait. Voyons ce que vaut ta volonté.
Et Taehyung comprit : ce n’était que le début.
Il n’obtiendrait rien.
Pas encore.
Peut-être jamais.
Mais il était prêt à descendre encore.
Encore plus bas.
Encore plus loin.
Parce qu’il n’avait plus seulement envie de son téléphone.
Il avait envie… d’être choisi.
Taehyung restait immobile, exactement là où Jungkook l’avait stoppé.
Son souffle était plus court qu’il ne l’aurait voulu.
Un peu trop visible.
Un peu trop révélateur.
Jungkook s’approcha lentement - un pas après l’autre, comme s’il évaluait le sol à chaque fois qu’il posait le pied.
Il ne disait rien.
Et ce silence rendait l’air plus dense encore.
Il se plaça derrière Taehyung, juste assez près pour que sa présence soit un poids, mais pas un contact.
— Tu bouges, dit-il calmement,
— et tu recommences depuis zéro.
Taehyung hocha imperceptiblement la tête.
— Pas même un hochement, murmura Jungkook.
— Ni un geste. Ni un souffle trop prononcé.
Taehyung se figea d’un bloc.
Il devenait statue.
Jungkook sourit - pas d’amusement, mais d’évaluation.
— Très bien. Passons au test suivant.
Il tourna autour de Taehyung avec lenteur, traçant un cercle invisible, comme un prédateur analysant la vulnérabilité exacte de sa proie.
Puis il s’arrêta devant lui.
Très près.
Leurs visages n’étaient séparés que par quelques centimètres, et pourtant Jungkook ne le regardait pas dans les yeux.
Il regardait tout sauf ça.
Le cou.
Les mains.
Les lèvres.
La manière dont Taehyung retenait une micro-réaction à chaque fois que Jungkook avançait le moindre millimètre.
— Tu veux ton téléphone, dit Jungkook doucement.
— Et tu veux me plaire. Les deux sont vrais.
Taehyung avala sa salive. Trop visiblement.
Jungkook sourit légèrement.
— Alors je veux que tu me racontes quelque chose.
Taehyung fronça imperceptiblement les sourcils, ne comprenant pas.
Jungkook inclina la tête, ses yeux froids et clairs.
— Je veux que tu me dises ce qui te fait honte.
Taehyung sentit tout son corps se tendre.
Non pas de peur.
Mais de panique interne.
De cette panique que l’on ressent quand quelqu’un voit à travers nous.
— Jungk-
— Non, dit Jungkook calmement.
— Pas une excuse, pas un détour, pas un mensonge poli.
Il effleura la joue de Taehyung du bout du doigt - à peine, comme un test scientifique.
Taehyung ne recula pas.
Il n’en avait même plus la force.
— Dis Moi. Une chose que tu n’as jamais dite à personne.
Taehyung ouvrit la bouche, referma, ouvrit encore.
Il ne savait pas quoi choisir.
Il ne savait plus ce qui était vrai ou utile ou dangereux.
Il finit par répondre, dans un souffle tremblant :
— J’ai…
Sa voix se brisa.
Jungkook attendit. Patient. Terrifiant dans sa patience.
— … J’ai peur que sans toi…
Il s’arrêta, les yeux brillants de quelque chose qu’il n’avait jamais voulu montrer.
— … je ne sois plus rien.
Silence.
Un silence massif.
Jungkook le regarda longuement.
Puis il murmura :
— C’est faux.
Taehyung sentit son cœur descendre d’un étage entier.
Jungkook approcha plus près encore, si près qu’il n’y avait plus qu’un souffle entre eux.
— C’est faux… mais je voulais t’entendre le dire. Pour vérifier jusqu’où tu étais prêt à aller.
Taehyung inspira difficilement.
— C’était un test, Taehyung et tu l’as passé. Mais pas pour la raison que tu crois.
Il recula d’un pas, soudain.
— Maintenant, un autre test.
Taehyung releva lentement les yeux.
Jungkook désigna le téléphone, toujours sur la table.
— Va vers lui. Encore.
Taehyung obéit.
Il fit un pas.
Puis un autre.
Lentement.
Contrôlé.
Comme un animal dressé.
Il arriva à la distance précédente.
Jungkook dit :
— Continue.
Taehyung avança encore un pas.
Il était maintenant à portée.
Presque.
Mais Jungkook parla :
— Ne le prends pas.
Taehyung s’arrêta, comme frappé par un ordre invisible.
Son corps obéit avant même que sa tête ne comprenne.
— Tu vois ? dit Jungkook doucement.
— Tu descends. Tu descends où je te dis.
Il s’approcha derrière lui, sans bruit.
— Alors maintenant…
Le souffle de Jungkook effleura la nuque de Taehyung.
— … regarde-le. Regarde ton téléphone. Regarde ce que tu crois vouloir.
Taehyung le fixa.
— Et dis-moi. Dis-moi la vérité.
Jungkook posa une main sur son épaule, légère mais implacable.
— Si je te l’ordonne… tu peux choisir de ne plus en avoir besoin.
Taehyung sentit un vertige violent.
Son souffle s’accéléra.
Jungkook murmura :
— Dis-le-moi.
Taehyung sentit les mots sortir de lui malgré lui, comme une confession arrachée :
— Je…
Il déglutit difficilement.
— Je peux … apprendre à ne plus en avoir besoin.
Un silence.
Puis le sourire très lent de Jungkook.
— Voilà. Là, tu me donnes quelque chose de vrai.
Il retira sa main.
— Test terminé.
Taehyung resta immobile.
Vide.
Jungkook s’éloigna.
— Tu n’auras pas ton téléphone aujourd’hui, dit-il calmement.
Et le pire était là :
Taehyung ne protesta pas.
Il accepta.
Le silence tomba sur l’appartement comme une chape de plomb.
Pas un silence neutre.
Pas un silence de fatigue.
Un silence imposé.
Jungkook ne donna aucun ordre vocal. Il ne dit ni “tais-toi” ni “ne parle plus.”
Il se contenta de tourner légèrement la tête vers Taehyung après avoir rangé le téléphone dans sa poche.
Un regard.
C’était tout.
Un regard qui disait :
“Maintenant, tais-toi.”
Et Taehyung se tut.
Pas par choix.
Pas même par peur.
C’était plus grave que ça.
C’était devenu un réflexe.
Ses lèvres se refermèrent comme si un mécanisme intérieur s’était enclenché - un verrou mental scellé par une habitude trop profonde.
Jungkook alla s’asseoir dans le fauteuil près de la fenêtre, sortit son carnet noir, et commença à écrire.
Chaque mouvement qu’il faisait, chaque respiration, chaque geste de sa main sur le papier façonnait un son faible, presque imperceptible.
Le bruit d’un stylo.
Légère pression de la page.
Craquement infime du cuir du fauteuil.
Et derrière, Taehyung.
Debout.
Muet.
Presque immobile.
Il sentait le sang battre dans ses tempes.
Il avait envie de dire quelque chose - quoi que ce soit.
“Merci.”
“Pardon.”
“Pourquoi ?”
“Jungkook…”
N’importe quoi.
Un mot, un son, même un souffle trop prononcé.
Mais le regard de Jungkook restait un fil invisible autour de sa gorge.
Il n’osait pas briser l’air.
Après dix minutes, Jungkook ferma son carnet.
Il ne parla pas.
Il ne leva pas les yeux.
Il tapota simplement le dossier du fauteuil du bout des doigts.
Un rythme trop précis.
Et Taehyung comprit le message sans qu’un son soit prononcé :
“Viens.”
Ses pieds bougèrent immédiatement, sans réflexion consciente.
Il avança.
Lentement.
Sans même faire craquer le parquet, comme s’il craignait que le moindre bruit soit une erreur.
Jungkook le laissa s’approcher… jusqu’à ce qu’il soit debout juste devant lui.
Toujours silencieux.
Jungkook posa son stylo.
Puis, sans le regarder, il glissa un ordre à mi-voix :
— Assieds-toi là.
Il désignait le sol, à côté du fauteuil.
Pas sur ses genoux.
Pas à ses pieds, non - à côté.
Comme un chien bien dressé, mais pas autorisé à toucher son maître.
Taehyung s’exécuta immédiatement.
Il s’assit, dos droit, mains posées sur ses cuisses, regard sur le parquet.
Il ne savait plus où mettre ses yeux sans trembler.
Jungkook observa la Seine à travers la fenêtre.
Toujours sans un mot.
Puis finalement, il demanda :
— Tu t’es demandé si tu avais le droit de me parler ?
Taehyung sentit son cœur se serrer.
Il hocha lentement la tête.
Un mouvement minuscule.
Jungkook sourit.
— Bien.
Il se contenta de ce mot.
Il ne rendit pas le droit de parler.
Il ne donna pas une permission.
Il continua simplement de le regarder comme s’il analysait la structure de sa soumission.
Le temps passa.
Dix minutes.
Vingt.
Trente.
Toujours pas de mots.
Taehyung avait la gorge sèche, une brûlure à l’intérieur de la poitrine.
Il voulait répondre, mais il ne savait même plus ce qu’il voulait dire.
Il avait oublié ses besoins dans le silence.
Puis soudain :
— Regarde-moi.
La voix de Jungkook était calme, presque douce.
Taehyung releva les yeux, lentement, comme on lève un rideau trop fragile.
Leurs regards se croisèrent.
Et Jungkook dit :
— Tu vois ce silence, Taehyung ?
Il s’accroupit devant lui, près mais sans contact.
Sa voix n’était presque qu’un souffle.
— Plus que ta voix, plus que ton téléphone, plus que n’importe quoi… Ce silence-là me dit exactement où tu en es.
Il pencha la tête, comme s’il admirait un travail en cours.
— Et tu sais ce qu’il me montre ?
Taehyung ne répondit pas - il n’en avait pas le droit.
Jungkook lui murmura :
— Il me montre que tu es en train de casser.
Pas un sourire.
Pas de menace.
Juste l’énoncé clinique d’une vérité observée.
Et il ajouta :
— C’est magnifique, Taehyung.
Le silence, alors, ne fut plus seulement imposé.
Il devint une cage parfaitement ajustée, une cage dont Taehyung n’avait même plus conscience des barreaux.
Il était dedans.
Calme.
Obéissant.
Vide.
Et Jungkook n’avait pas eu besoin d’élever la voix une seule fois.
Le silence dans l’appartement avait duré des heures, mais à Taehyung, il semblait être éternel.
Chaque tic, chaque souffle de Jungkook, chaque frôlement du stylo sur le papier se gravait dans son esprit avec une intensité presque physique.
Il avait oublié le son de sa propre voix.
Pas complètement, mais presque.
Comme si le silence avait creusé un vide en lui, un vide où même ses désirs les plus simples ne pouvaient plus respirer.
Jungkook s’assit dans le fauteuil, toujours face à la fenêtre.
Le soleil parisien tombait sur son visage d’une manière qui semblait étrangement neutre, clinique, presque cruelle.
Il ne regardait pas Taehyung, mais sa présence était partout, pesante comme l’air.
Puis, enfin, il brisa le silence - pas avec un ordre, mais une invitation glaciale :
— Parle.
Taehyung sentit son cœur bondir.
Le mot était simple.
Un mot banal.
Mais il résonnait comme un coup de tonnerre dans sa poitrine.
Il inspira profondément. Il voulait dire quelque chose, n'importe quoi. Un murmure, une excuse, une vérité…
Mais rien ne venait.
Jungkook attendait.
Pas une once de pression visible.
Juste un regard, précis, clinique, mesurant exactement combien Taehyung pouvait tenir.
— Je… dit Taehyung d’une voix brisée, à peine audible.
— Je… veux…
Il s’interrompit, haletant, chaque mot semblant lui coûter une énergie physique.
Jungkook se pencha légèrement, comme pour rapprocher son regard de celui de Taehyung.
— Continue.
— Je… je veux… voir… mon… téléphone… murmura Taehyung.
Le mot « téléphone » semblait irréel dans sa bouche.
Comme si prononcer cette demande nécessitait d’exposer tout son corps, tout son esprit, tout ce qu’il avait de fragile.
Jungkook eut un très lent sourire.
Pas de satisfaction humaine, mais un sourire calculateur, scientifique, comme un médecin qui observe une expérience parvenir à sa conclusion.
— Bien et maintenant ? demanda Jungkook doucement, presque inaudible.
— Qu’est-ce que tu veux, vraiment ?
Taehyung ferma les yeux une seconde, essayant de retrouver un souffle, une part de lui-même qui lui appartiendrait encore.
Mais il ne restait qu’une conscience fragmentée de ses désirs, réduits à l’image de Jungkook et de ce que Jungkook voulait voir.
— Je veux… que tu me laisses… respirer… un peu… dit-il dans un murmure étouffé.
Jungkook resta silencieux quelques secondes, le laissant crever sous le poids de ses propres mots.
Puis il parla, calme et précis :
— Tu parles, parce que je te permets de parler. Pas parce que tu en as besoin. Pas parce que c’est toi.
Taehyung sentit la morsure de cette vérité : ses mots n’étaient plus vraiment les siens.
Ils appartenaient à Jungkook.
Ils étaient filtrés, approuvés, façonnés par lui.
— Et ça, murmura Jungkook en se levant, lentement, imposant sa hauteur,
— ça me plaît.
Taehyung baissa la tête.
Chaque fibre de son corps voulait réagir, protester, fuir, mais il n’avait plus de résistance.
Jungkook approcha, effleura son menton du bout des doigts, juste assez pour faire relever légèrement la tête à Taehyung.
— Continue à parler, dit-il.
— Parle de ce que tu veux… mais pas plus que ce que je décide.
Taehyung murmura, chaque mot soigneusement choisi, comme si Jungkook tirait les fils de sa langue, les pressant doucement pour qu’il dise ce qui plaisait à Jungkook :
— Je… je ferai tout ce que tu veux, je… resterai… comme tu le souhaites…
Jungkook sourit lentement, satisfait.
Chaque mot résonnait comme un instrument de contrôle, une preuve que Taehyung avait déjà franchi un point de non-retour.
— Voilà. C’est exactement ça que je voulais entendre, murmura Jae.
Taehyung ferma les yeux, une fraction de seconde.
Il n’avait pas parlé pour lui.
Il n’avait même pas parlé pour récupérer son téléphone.
Il avait parlé pour survivre dans le jeu cruel de Jungkook.
Et dans ce silence qui suivit, il comprit quelque chose d’atroce :
Il avait déjà appris à parler uniquement quand on lui en donne la permission.
Il n’existait plus pour lui-même.
Il n’existait plus que pour Jae.
—-
Le soir était tombé sur Paris. La lumière dorée s’était éteinte depuis longtemps, laissant place à l’obscurité humide et froide de la ville.
Dans l’appartement, le silence régnait, épais, presque tangible. Pas un bruit ne venait troubler la pièce, sauf le léger froissement du carnet de Jae, posé sur la table.
Taehyung se tenait debout, près de la fenêtre. Il n’avait pas bougé depuis des heures.
Pas par choix. Pas par peur directe. Mais parce que le silence imposé était devenu une règle de vie. Une cage invisible. Une loi qu’il devait respecter pour ne pas déclencher une réaction qu’il ne pourrait contrôler.
Jungkook l’observait.
Pas avec impatience.
Pas avec colère.
Juste avec une précision clinique. Chaque muscle de son visage, chaque battement de paupière, chaque respiration mesurée, était une instruction silencieuse.
Puis il parla enfin, mais d’une voix si douce qu’elle était presque inaudible :
— Tu veux quelque chose, Taehyung ?
Le cœur de Taehyung bondit.
Une chance de parler.
Une chance… mais limitée.
Chaque mot prononcé dépendait entièrement de Jae.
— Oui, murmura Taehyung.
— Je…
Il s’interrompit, craignant de franchir la ligne invisible.
Jungkook pencha légèrement la tête, attentif.
— Continue, dit-il calmement.
Taehyung baissa les yeux, inspirant longuement, comme pour rassembler le courage de demander l’impensable : la permission d’exister dans sa propre vie.
— Puis-je… parler ? dit-il enfin, presque un souffle, presque une supplique.
Jungkook fit un très lent sourire.
Pas chaleureux. Pas cruel. Juste… exact.
Le sourire d’un scientifique qui obtient enfin les résultats qu’il voulait depuis le début.
— Oui, dit-il doucement.
— Mais pas parce que tu le mérites. Parce que je veux que tu le demandes.
Le frisson qui parcourut Taehyung était si intense qu’il sentit ses genoux trembler.
Chaque respiration était calculée, chaque mot pesé, comme si l’air lui-même pouvait le trahir.
— Puis-je… parler, répéta-t-il, plus fort cette fois, comme s’il testait la véracité de l’autorisation.
— Tu peux, répondit Jungkook.
— Mais tu ne parles pas pour toi. Tu parles pour moi, pour moi seulement.
Le poids de ces mots écrasa Taehyung.
Il avait oublié la sensation de parler pour lui-même, oublié le son naturel de sa voix, oublié qu’il pouvait exister sans que Jungkok ne le valide.
Il murmura, presque inaudiblement :
— Puis-je… respirer ?
Jungkook haussa un sourcil, mais ne dit rien.
Il laissa le silence répondre, laissant Taehyung interroger le vide pour obtenir un consentement.
— Taehyung… dit Jae enfin, très bas.
— Oui ou non ?
Le simple choix le fit trembler. Sa voix se brisa, mais il força un murmure :
— Oui…
— Parfait, dit Jungkook calmement, presque comme un fait scientifique.
— Mais souviens-toi… tu respires seulement parce que je le permets.
Taehyung ferma les yeux.
Une vague de vertige le traversa.
Son corps entier s’inclinait presque instinctivement vers cette domination silencieuse.
Chaque souffle qu’il prenait devenait un privilège accordé, et chaque mouvement un acte de permission.
Jungkook se leva.
Il marcha lentement autour de lui, comme pour inspecter le résultat de sa manipulation.
Puis il se pencha, frôlant presque l’épaule de Taehyung, et murmura :
— Regarde-toi. Tu existes encore, mais seulement à travers moi. Et c’est exactement comme ça que je veux que tu sois.
Taehyung sentit un nœud se former dans sa gorge.
Pas de colère.
Pas de résistance.
Juste une réalisation glaciale : il n’avait jamais été aussi dépendant, aussi soumis, aussi entièrement modelé par Jungkook.
— Merci… murmura Taehyung, à peine audible, mais suffisamment pour que Jungkook entende.
Celui-ci sourit lentement.
— C’est bien. Mais n’oublie pas, Taehyung… tu remercies pour chaque mot, chaque souffle, chaque pensée que tu oses avoir. Tout passe par moi.
Taehyung se laissa tomber sur le sol, dos contre le mur. Ses yeux brillaient de larmes qu’il ne voulait pas verser. Chaque respiration était un rappel cruel qu’il ne pouvait plus exister pour lui-même. Que sa liberté était désormais un luxe qui n’existait que dans la permission de Jae.
Le silence retomba mais il n’était plus neutre. Il était devenu un instrument de contrôle absolu. Un marteau invisible façonnant l’âme de Taehyun.
Et dans ce silence, Taehyung comprit : il n’existerait jamais sans Jungkook.
L’appartement parisien était silencieux, mais le silence n’était plus neutre.
Il n’était plus l’absence de bruit.
Il était devenu le rythme imposé par Jungkook, la trame invisible de chaque respiration, de chaque pensée, de chaque mouvement de Taehyung.
Taehyung se tenait là, assis sur le sol, dos contre le mur. Ses yeux brillaient encore des larmes non versées, mais son souffle était plus calme. Chaque inspiration était un contrat tacite : exister seulement dans les limites que Jungkook avait définies.
Jungkook s’avança lentement dans la pièce.
Pas un geste brusque.
Pas une parole superflue.
Chaque mouvement était calculé, mesuré, presque clinique.
— Regarde-toi, murmura-t-il, sa voix glaciale mais douce comme un poison sucré.
— Tu es exactement là où je voulais que tu sois. Chaque souffle, chaque pensée, chaque mot…Tout passe par moi.
Taehyung hocha imperceptiblement la tête. Pas par peur, pas par soumission consciente.
Mais parce que c’était devenu sa réalité, sa vérité inéluctable. Le monde extérieur avait disparu. Seule la présence de Jungkook avait de l’importance.
Jungkook se pencha et effleura ses cheveux, ses doigts traçant une ligne invisible sur son crâne.
— Tu comprends, n’est-ce pas ? dit-il doucement.
— Tu n’existes pas pour toi-même. Tu existes pour moi.
Taehyung baissa la tête, un mince sourire tremblant sur ses lèvres.
Il n’avait plus la force de résister. Chaque fibre de son corps, chaque micro-expression, chaque mot qu’il pourrait prononcer appartenaient déjà à Jungkook.
Jungkook s’assit près de lui, imposant sa hauteur sans le toucher directement.
— Et maintenant, murmura-t-il, la vraie question :
— Es-tu capable de survivre dans cette dépendance ? Sans moi… que resterait-il de toi ?
Taehyung inspira profondément. Il ne répondit pas immédiatement parce que la réponse était évidente, parce que la réalité était claire : il ne pouvait pas exister seul.
Et il n’avait plus envie d’exister seul.
— Je… suis à toi, murmura enfin Taehyung, sa voix brisée et douce.
Jungkook sourit lentement. Pas de satisfaction explosive. Juste ce sourire mesuré, froid, le sourire d’un maître qui sait avoir façonné parfaitement son œuvre.
— Exactement, dit-il calmement.
— Et n’oublie jamais, Taehyung…Tu respires, tu parles, tu bouges… seulement parce que je le permets. Chaque instant que tu vis, chaque mot que tu dis… Tout passe par moi.
Taehyung sentit un vertige s’emparer de lui.
Non pas de peur.
Non pas de colère.
Mais une acceptation totale, un abandon absolu, un effacement de sa propre volonté.
Il ne pensait plus à son téléphone, à Paris, à l’extérieur, à ses propres désirs.
Il ne pensait qu’à Jungkook.
Chaque battement de cœur était pour Jungkook.
Chaque souffle appartenait à Jungkook.
Chaque pensée était filtrée à travers Jungkook.
Et dans ce silence imposé, qui n’était plus seulement silence mais instrument de contrôle absolu, Taehyung comprit quelque chose de terrible et de définitif :
Il ne serait jamais libre.
Il n’existerait jamais pour lui-même.
Et il n’avait plus besoin d’exister pour lui-même.
Jungkook se pencha, effleurant une dernière fois la nuque de Taehyung, et murmura :
— Bien. Tu es exactement là où je voulais.
Taehyung ferma les yeux.
Pour la première fois depuis des années, il se sentit parfaitement à sa place.
Non pas en sécurité.
Non pas libre.
Mais complètement soumis, façonné, possédé, vivant uniquement par la volonté de Jungkook.
Le silence retomba sur l’appartement.
Mais cette fois, ce n’était pas vide.
C’était la cage finale, celle dans laquelle Taehyung vivrait désormais, volontairement, consciemment, et sans espoir de s’échapper.
Et Jungkook, immobile, regarda son œuvre.
Implacable. Contrôlant. Parfaitement satisfait.
—-
Les rues de Paris étaient bondées ce matin-là.
Le marché, les cafés, les passants pressés - tout semblait vibrer d’une énergie normale, banale, que Taehyung percevait pourtant comme étrangère.
Il marchait à côté de Jungkook, silencieux.
Chaque pas était mesuré.
Chaque regard détourné.
Chaque mouvement surveillé.
Les passants souriaient, parlaient, accéléraient le pas, mais pour Taehyung, tout cela était flou, secondaire.
Il ne vivait plus pour lui-même.
Il vivait dans le périmètre de Jungkook, dans le champ d’attention de celui qui contrôlait tout.
Quand une jeune femme croisa son regard, le salua poliment, son sourire naissant fut immédiatement étouffé.
Pas par peur.
Pas par colère.
Mais par réflexe.
Il savait qu’il ne pouvait afficher aucun enthousiasme qui ne soit pas approuvé par Jungkook.
Jungkook, à ses côtés, avait les yeux rivés sur lui.
Pas de geste de réprimande, juste une observation constante, silencieuse, précise.
Chaque micro-expression de Taehyung était captée, analysée.
Chaque infime étincelle de spontanéité était mesurée et jugée.
Taehyung entra dans un café.
Le serveur, un jeune homme enthousiaste, s’approcha pour prendre leur commande.
Taehyung esquissa un sourire presque imperceptible.
— Bonjour, murmura-t-il, voix douce et contrôlée.
Jungkook remarqua le sourire.
Et comme toujours, il resta silencieux.
Mais Taehyung sentit son regard sur lui, le poids invisible qui disait : “Pas un geste de trop.”
Chaque gorgée de café, chaque mouvement de la main pour attraper sa tasse, chaque respiration était régulée par la présence silencieuse de Jungkook.
Taehyung n’existait plus comme individu.
Il existait comme un instrument façonné, calibré pour plaire, pour être surveillé, pour ne jamais franchir la ligne invisible.
Quand un photographe de la presse spécialisée passa devant le café, Taehyung sentit son estomac se nouer.
Pas par peur d’être reconnu, mais parce qu’il savait que la moindre réaction était enregistrée par Jungkook.
Il ne pouvait plus être spontané, naturel.
Chaque émotion, chaque mot, chaque sourire devait être calculé pour ne pas déplaire.
À la sortie du café, Jungkook se plaça légèrement en avant, encadrant Taehyung presque instinctivement.
Les passants ne voyaient qu’un couple élégant.
Mais Taehyung savait : il n’était pas là pour lui.
Il n’était là que pour Jungkook.
Pour chaque regard qu’il pouvait capter, chaque contrôle qu’il pouvait exercer.
Taehyung s’arrêta devant une vitrine, admirant distraitement les pâtisseries exposées.
Il pensa un instant à ce qu’il aimerait, seul, pour lui-même.
Puis il se rappela la règle implicite, silencieuse, omniprésente : rien sans Jungkook.
Et son désir s’éteignit presque immédiatement.
Il ne choisissait plus. Il exécutait.
En traversant le marché, il sentit la brise sur son visage.
Un moment qui autrefois aurait été doux, un moment d’indépendance, un souffle de vie.
Aujourd’hui, il ressentit seulement une sensation contrôlée, un mouvement autorisé.
Même l’air semblait filtré par la présence de Jungkook.
Et dans chaque geste, chaque souffle, chaque pensée, Taehyung comprit que sa vie entière avait été réécrite.
Il n’était plus l’idole que les gens admiraient dans les magazines.
Il n’était plus l’homme qu’il avait été avant Jungkook.
Il était désormais une extension de Jungkook, un être façonné pour exister uniquement dans l’ombre de celui qui le contrôlait, même au milieu de la foule, même sous les yeux de milliers de passants.
Et tandis que Paris continuait de vivre autour d’eux, Taehyung marchait silencieusement, parfaitement soumis, parfaitement calibré, un esclave volontaire dans sa propre cage invisible, et Jungkook à ses côtés, maître invisible et omniprésent, savourant chaque micro-geste, chaque souffle, chaque sourire calculé.
