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Séoul avait ce talent étrange : la ville pouvait avaler un homme entier sans laisser de trace, et la seconde suivante le recracher au milieu de la foule, chaque respiration plus lourde que la précédente. Taehyung s’était toujours demandé s’il avait choisi la ville… ou si la ville l’avait choisi, lui.
Il vivait dans un studio au dernier étage d’un vieil immeuble, un espace minuscule au parquet qui craquait comme si quelqu’un marchait derrière lui lorsque le vent soufflait. Haru, son petit chien blanc, levait parfois la tête et fixait un coin de la pièce où il n’y avait rien. Rien selon Taehyung.
Selon Haru… il n’en était jamais sûr.
Depuis deux semaines, la sensation d’être observé s’était insinuée en lui comme une ombre dans la gorge.
Un sifflement derrière son pas.
Une silhouette reflétée dans une vitrine puis disparue.
Un message anonyme qui ne disait rien, juste un fichier vide.
Une odeur étrangère dans le couloir de l’immeuble.
Le sentiment que son nom - son vrai nom - circulait d’une bouche à l’autre.
Il en avait rêvé, aussi.
Ou cauchemardé.
Toujours la même forme.
Noire.
Silencieuse.
Comme une absence qui marcherait.
—-
Le jour, Taehyung était photographe sous le nom de scène “V”.
V, c’était la version de lui qu’il avait choisie d’être : froide, professionnelle, presque intangible. Un masque.
Le soir, Taehyung redevenait Taehyung.
Fatigué.
Prudent.
Toujours sur ses gardes.
Toujours à regarder derrière lui.
Et la nuit…
La nuit, il redevenait quelque chose qu’il avait essayé d’enterrer.
Il dansait pour se vider.
La danse était son seul endroit où il ne mentait pas.
Le seul moment où son corps n’était plus un terrain de fuite.
Le seul instant où il se sentait réel.
Les miroirs reflétaient un homme beau - trop beau, dirait-on - avec une lumière brisée au fond des yeux.
Un homme qui donnait l’impression d’être né pour être observé.
Pour être traqué.
—-
Le dîner devait être simple.
Taehyung avait rejoint ses amis dans un petit restaurant sur une rue secondaire de Hapjeong.
Un lieu calme, presque trop calme pour un vendredi soir.
Des lampes en papier jaune, l’une d’elles clignotant à intervalles irréguliers comme un battement malade.
Minjae parlait fort, Mingyu racontait n’importe quoi, Ae-ri riait trop vite, Haneul se mordait les lèvres en lisant encore un livre qu’elle ne lâchait jamais.
Le tableau d’une normalité fragile.
— Taejoon ! Enfin, dit Ae-ri en lui tirant la manche. Tu nous as fait attendre, tu sais ?
Taejoon. Voici celui qu’il avait décidé d’être maintenant. Pour ses amis Taehyung n'existait pas, il n’avait jamais existé. Eux connaissaient Taejoon.
Et tout comme Taehuyng, c’étaient des menteurs.
Il sourit - un beau sourire, comme toujours.
De celui qui cachait la fatigue dans les cernes qu’il maquillait à peine.
Il s’assit, ajusta discrètement son manteau.
Il avait froid.
Il avait souvent froid, ces derniers temps.
— Désolé. J’ai passé la journée au studio photo. Un client stressant.
— Avec toi c’est toujours stressant, rigola Minjae en lui donnant un coup d’épaule. Tu fais peur aux gens avec ton regard intense de “je vois ta vraie âme”.
— Je n’ai pas… ce regard, protesta Taehyung doucement.
Il l’avait pourtant.
Il avait ce regard fragile et profond à la fois, comme quelqu’un qui observe le monde en sachant qu’il pourrait lui faire mal à tout instant.
Et ce soir-là, quelque chose dans son regard tremblait.
Ils mangèrent, parlèrent, rirent. Taehyung essayait de se fondre dans ce décor comme on s’enfouit sous une couverture trouée.
Jusqu’à ce que Minjae dise, d’une voix légère, presque distraite :
— Ah, Taejoon… Au fait, y’avait quelqu’un qui posait des questions sur toi l’autre jour. J’ai oublié de te raconter.
Le monde s’arrêta.
— Des questions ?
Taehyung posa ses baguettes.
Ses doigts tremblèrent imperceptiblement.
— Ouais, un type. Je l’ai croisé devant ton immeuble la semaine dernière. Enfin, c’est vrai que ça m'a surpris au début parce que il avait l’air de vraiment savoir ce qu’il voulait, dit Minjae en mordant dans un mandu. Il m’a demandé si je connaissais bien un Tae dans le coin, j’ai supposé qu’il parlait de toi, il a dit qu’il avait bes-
Taehyung sentit son cœur se resserrer au point qu’il dut reprendre son souffle en silence.
Il sourit.
Un sourire contrôlé.
Un sourire trop parfait.
— Minjae… tu lui as répondu ?
— Bah oui, pourquoi pas ? Il avait l’air sympa et m’a dit qu’il recherchait un photographe et qu’on lui avait vanté ton travail. Tu sais le jeune couple qui avait loué tes services le mois dernier pour la naissance de leur bébé, j’ai pensé que ça ne te dérangerait pas.
Le verre de Taehyung rencontra la table. Le bruit fit sursauter la moitié des personnes présentes.
Il respira profondément, comme quelqu’un qui lutte pour ne pas éclater.
— Minjae.
Sa voix était basse. Tranchante. Étrangement calme. Un calme dangereux.
— Tu ne donnes jamais ce genre d’informations à un inconnu. Jamais.
Minjae recula un peu, surpris.
— Hey, Taejoon… c’était pas méchant. Et puis c’était juste ton nom et …
— Mon nom n’appartient qu’à moi, coupa Taehyung d’une voix froide, presque murmurée. Tu n’avais pas à le dire. À personne. Ce n’est pas pour rien que j’ai un nom de scéne merde !
Sa colère n’était pas bruyante.
Elle était austère, comme un fil de métal tendu sur le point de casser.
Ses yeux brillaient d’un mélange de peur, de rage et de quelque chose d’autre - quelque chose d’ancien.
Les autres se regardèrent, mal à l’aise.
Taehyung n’était jamais comme ça.
Il respira encore.
Il referma sa main tremblante sur sa cuisse.
— Désolé, murmura-t-il. Je suis… fatigué. C’est tout.
Mais personne ne le crut.
— C’est pas grave mec c’est moi qui suis désolé, lui dit Minjae, j’aurai pas dû. Pour ma défense il avait l’air vraiment sympa et il connaissait bien tes anciens clients et comme il était déjà en bas de chez toi j’ai penser que vous aviez déjà échangé et qu'il s’était perdu en chemin. Il a dit qu’il voulait vraiment louer tes services parce que ton travail était touchant et que c’était justement ce qu’il cherchait. Tu sais quoi, il avait l’air d’être sacrément friqué aussi ! Je te jure tu l’aurais vu avec sa Rolex j’étais halluciné !
__ Si t’en veux pas de ce client, je te le prend moi Taejoon, ça oui il n’y pas de soucis, déclara tout d’un coup Mingyu
Ce fut l'hilarité dans la table, tous connaissaient les talents de Mingyu pour la photo. Minjae lui tapa l’épaule et dit :
__ Ah non surtout pas ! Tu vas nous le faire disparaître notre golden boy
__ Enfoiré, je sais au moins qu’il faut allumer la caméra moi avant de vouloir prendre une quelconque photo !
Et aussi simple que ça l'atmosphère se détendit entre les amis, les affrontement des deux garçons amusaient toujours la galerie, on aurait dit Tom et Jerry.
Pendant que le duo de zigoto était occupé à se chamailler, Ae-ri sourit doucement a Taejoon :
__ Je suis sûre que ce n’est rien de grave et que la personne veut juste la crème de la crème des photographes ici à Séoul, tu as une certaine réputation je te ferais dire. Tu devrais saisir l’opportunité et développer ton carnet de clients tiens
__ Hum, t’as peut-être raison, c’est moi je suis pas mal stressé en ce moment je ne sais pas ce que j’ai, lui dit-il
__ Je vais te dire moi ce que t’as, tu as besoin de vacances mon cher. Ça fait une éternité qu’on prévoit de se faire une semaine sur Jeju, c’est peut-être le moment ? Pense à ça tiens, avec les sous que tu gagnera avec ce fameux client mystère, tu nous réserve une semaine de vacances !
__ Elle est mortelle ton idée Ae-ri, s’exclama soudain Mingyu
__ Tu déchire grave, termina Minjae en claquant dans la main de Mingyu, ils étaient visiblement sur la même longueur d’onde.
Ce fut reparti pour un tour, la bonne ambiance était visiblement revenue et les craintes de Taehyung s’en étaient allés.
__ Vous êtes pas croyable les gars, c’est bon vous avez gagnez, dit-il avec un petit sourire.
Peut-être que ses craintes s'avéraient bien fondées finalement.
—-
Ils changèrent d’endroit pour aller boire un verre dans un lounge bar, intime, presque trop silencieux. La musique était lente, comme un battement de cœur sous anxiolytique.
Taehyung choisit une place contre le mur.
Il aimait voir les sorties.
Il aimait savoir qui entrait.
Depuis des semaines, il s’évertuait à rester connecté à la planète Terre.
Puis Minjae se leva soudainement.
— Je reviens, il faut que j’aille aux toilettes.
Taehyung le regarda partir le regard ailleurs, le temps d’y penser que déjà, Minjae avait disparu.
Le malaise s’installa dans son ventre comme une pierre froide.
Il ferma les yeux quelques secondes, cherchant à ralentir sa respiration.
Il pensa à Haru.
À son studio.
À la danse.
À une vie simple, loin des ombres.
Quand il rouvrit les yeux, Minjae revenait.
Souriant.
Accompagné d’un homme.
Un homme vêtu entièrement de noir.
Pas un noir classique.
Un noir profond, dense, presque liquide, qui semblait absorber la lumière autour de lui.
L’homme entra sans bruit.
Pas une vibration, pas un souffle déplacé.
Comme si ses pas ne touchaient pas le sol.
Son visage était en partie dans l’ombre, et pourtant ses yeux semblaient briller sous la pénombre.
Des yeux noirs.
Sans fond.
Sans chaleur.
Comme un vide qui regarde.
— Les gars, je vous présente Jungkook ! dit Minjae avec un sourire naïf.
Taehyung sentit ses muscles se figer.
Son sang devint plus lourd.
Comme si on lui pressait le cœur entre deux mains.
Jungkook.
Le nom résonna dans sa tête comme un verrou qu’on refermait.
Le monde autour de lui devint flou.
Un goût métallique se posa sur sa langue.
Le vide dans les yeux de Jungkook s’élargit quand leurs regards se croisèrent.
Minjae continua :
— C’est lui dont je vous parlais tout à l'heure. On s’est rencontrés par hasard en bas du bâtiment c’est super marrant vous trouvez pas ?! Il m’a dit qu’il était nouveau dans le quartier.
Taehyung comprit immédiatement que c’était un mensonge.
Pas celui de Minjae.
Celui de Jungkook.
Celui-ci pencha légèrement la tête sur le côté, comme un prédateur curieux observant une proie qui tente de se confondre avec le décor.
— Merci pour l’invitation, dit-il calmement.
Sa voix était basse, posée, presque douce.
Mais il y avait, dans chaque syllabe, quelque chose de…Tordu.
Élastique.
Comme s’il parlait un langage dont Taehyung connaissait la traduction cachée.
— Enchanté
Jungkook sourit.
Un sourire presque imperceptible, mais profondément sinistre.
Tout le monde était désormais installé.
Ae-ri demanda :
— Alors, Jungkook, tu fais quoi dans la vie ?
Il observa la table.
Lentement.
Comme s’il lisait les pensées de chacun.
— Je recherche, dit-il.
— Tu recherches quoi ? rit Mingyu.
— Ce que mes subventionneurs veulent en général, ce que je veux en particulier, dit-il d’un ton un peu trop maitrisé.
Taehyung sentit sa gorge sécher.
— Et ça fonctionne comment ? Tu as le sujet donné et tu espères trouver des réponses c’est ça ? En te basant sur des études, des analyses, tes propres investigations ? Demanda Haneul innocemment.
— Pas espérer non, je le sais c’est tout. Vous savez quand on fait ce que je fais il vaut mieux être assez fort et avoir des résultats assez vites, sinon vous êtes vite largué.
Il ne croisa pas à nouveau le regard de Taehyung. Pas encore. Mais il n’en avait pas besoin, il avait déjà gagné la manche après tout.
Taehyung sentit une douleur dans sa poitrine.
Comme une main invisible serrant ses côtes.
Personne ne comprenait.
Personne ne voyait l’abîme entre eux.
__ Et donc tu recherche un photographe c’est ça ? C’est pour quel occasion si ce n’est pas indiscret ? C’était Minjae qui ne perdait pas le nord, il s’était fait réprimandé sévère à ce sujet plus tôt, il méritait bien des réponses après tout.
__ Oui c'est ça, je n’ai pas de raison particulière, enfin si mais c’est un peu personnel. Disons juste que j’aime immortaliser les moments qui me sont chers au cœur, répondit le concerné avec dans le regard une lueur de quelque chose de particulier.
Minjae pensa qu’il était vraiment un cliché d’une sitcom américaine, du genre mauvais garçon en surface mais avec un cœur en guimauve. Seulement il connaissait assez mal la nature humaine, Jungkook n’était rien de moins qu'un bâtard et par définition il était une immondice de la société. Cruel, voilà ce qu’il le décrivait particulièrement bien. Il répondit néanmoins :
__ Tu as eu de la chance de tomber sur Taejoon alors, il sait vraiment capturer l’essence d’un moment s’en ai bluffant !
__ Faut croire que c’est le destin, termina son interlocuteur.
Sauf que ça ne l’était pas, ça ne l’était jamais avec Jungkook et Taehyung ne le savait que trop bien. Qu’est-ce-qu’il avait été bête sur ce coup là ! Bien sûr que c’était Jungkook depuis le début ! Bien sûr que c’était lui qui avait rencontré Minjae quelques jours plus tôt ! Il se demanda comment il avait pû baissé sa garde à ce point. Il eut un petit rire amer à la phrase, personne ne semblait l’avoir entendu, c’était toujours le cas quand son cœur saignait. Le destin, il y avait eu crût fut un temps.
— Jungkook, dit cependant Ae-ri avec un rire crispé, tu… tu connais déjà quelqu’un ici ?
Une question anodine.
Une question dangereuse.
Jungkook releva légèrement la tête, comme s’il venait de sortir d’un rêve qui n’appartenait qu’à lui.
— Connaître, murmura-t-il… C’est un mot compliqué, tu ne trouves pas ?
Ae-ri cligna des yeux.
— Je veux dire… Est-ce qu’on t’a déjà parlé de l’un d’entre nous ?
Un silence.
Puis Jungkook tourna lentement son visage vers Taehyung.
— On m’a déjà parlé, oui.
Taehyung sentit quelque chose monter dans son estomac.
De la colère.
De la peur.
De la confusion.
Ou peut-être tout en même temps.
Jungkook cligna des yeux.
Une fois.
Très lentement.
— D’un prodige apparemment. D’un photographe aussi doué que mélancolique, je crois bien que c’était ça le terme employé. Ou plutôt nostalgique peut-être. Que tout ça ajoutait du charme à la chose.
Taehyung sentit sa respiration se bloquer.
Mingyu rit, pensant à une blague.
— Attends, c’est notre Taejoon ça ? Ça ressemble à-
— Ce n’est pas une devinette, coupa Jungkook.
Son ton n’était ni sec, ni agressif.
Il était… plat.
Comme s’il parlait d’une vérité immuable.
Il ajouta, regard glissant comme un couteau sous la peau :
— Les gens qui donnent ce type de ressentiment sont intéressants, un peu trop parfois, comme s’ils mentaient sur leur passé ou comme s’ils étaient porteurs de mille et un secrets. Souvent il y a bien une raison, une raison qu’ils protègent contre vents et marées.
Taehyung sentit un frisson remonter le long de sa colonne vertébrale.
Exactement là où reposait le tatouage qu’il tentait d’oublier.
Mingyu ouvrit la bouche, prêt à demander des détails, mais Taehyung parla avant lui.
— Jungkook, dit-il d’une voix posée, presque menaçante.
Tu sembles… connaître beaucoup de choses sur les gens que tu viens de rencontrer pour la première fois.
Jungkook sourit - un sourire qui n’en était pas vraiment un.
— Je ne rencontre jamais personne pour la première fois.
Une phrase absurde.
Une phrase terrifiante.
Et alors que la conversation dérivait vers les tatouages, Ae-ri dit doucement :
— Taejoon, t’en as pas un toi ? Je crois avoir vu un truc une fois !
Il sentit son estomac se contracter, il venait de voir Jungkook mimer son nom sur ses lèvres avec un sourire en coin. Il savait, il savait pour ses mensonges, pour ce faux nom, pour tout !
Il savait que Taehyung avait un tatouage.
Un tatouage que personne n’avait jamais vu.
Un tatouage que Jungkook avait gravé autrefois, non pas comme une marque visible…
mais comme un symbole abstrait, incompréhensible, qui ressemblait à une forme ancienne, presque cultuelle.
Une forme qu’on ne pouvait interpréter qu’en la connaissant.
Personne ne devait le voir.
Personne ne devait le comprendre.
C’était là, au bas de son dos, juste au-dessus de la naissance de ses fesses.
Un endroit que seul Jungkook avait vu.
Un endroit dont Taehyung ne parlait jamais.
Un endroit qui brûlait encore certaines nuits.
Haneul tendit la main vers lui :
— Montre au moins un peu-
Taehyung recula vivement.
— Non.
Un seul mot.
Sec.
Froid.
Un silence lourd tomba sur la table.
Ae-ri un peu confuse du malaise qu’elle avait créé reprit la parole en rougissant :
— Je suis désolée tu ne voulais peut-être pas que tout le monde le sache, ça peut être assez…intime ce genre de chose.
Taehyung se sentit défaillir. Intime. Elle avait utilisé un mot si…un mot si fort pour désigné la chose merde ! C’était injuste putain !
Jungkook sourit à peine.
Il reposa son verre.
Et dit, calmement :
— Certains symboles n’appartiennent pas au regard du monde. Ils ne parlent qu’à celui qui les a créés, peut-être parfois à celui qui les portent. Dans de très rares cas le plus souvent.
Taehyung se sentit défaillir.
Mais il resta droit.
Jungkook releva alors son verre avec ce petit sourire narquoi mais tellement beau sur lui :
__ Aux nouvelles rencontres, je sens que je vais bien m’entendre avec vous !
Le sang de Taehyung se glaça.
Il serra les poings si fort qu’il sentit ses ongles entrer dans sa paume.
Il aurait voulu hurler.
Ou courir.
Ou frapper.
Mais il resta immobile.
Beau.
Fragile.
Terrifié.
Et incroyablement fort.
Le verre tinta.
Tous avaient trinqué avec joie.
Mais Taehyung comprit.
Son passé venait de s’asseoir à côté de lui.
Et il n’avait jamais été aussi vivant.
La soirée n’aurait pas dû se prolonger.
Pas après ça.
Pas après ces phrases tranchantes comme des lames.
Pas après ce regard noir, immobile, qui semblait avoir traversé des années pour atterrir exactement dans celui de Taehyung.
Pourtant, personne ne proposa de partir.
Comme si l’air autour de la table, déjà lourd, déjà vicié, retenait chacun sur place.
Comme un piège.
—-
Les minutes suivant le toast de Jungkook furent étranges, étirées, étouffées.
Mingyu posa des questions banales, Ae-ri tenta de ramener de la légèreté, Haneul feuilletait timidement son livre comme un mécanisme de défense.
Et Minjae…
Minjae ne comprenait toujours pas ce qu’il avait déclenché.
Taehyung, lui, restait silencieux.
Beau.
Pâle.
Les doigts posés autour de son verre sans le toucher.
Il imitait le calme.
Il imitait la normalité.
Mais son cœur battait trop vite.
Il avait l’impression que son propre corps voulait s’enfuir sans lui.
Jungkook, assis en face de lui, ne parlait que rarement.
Mais chaque fois qu’il ouvrait la bouche, on aurait dit qu’il remuait un fil ancien, un souvenir, une menace douce cachée sous un sourire invisible.
La conversation reprit faiblement.
Les mots n’avaient plus le même poids.
Ils sonnaient creux, fragiles, tordus.
Taehyung finit par se lever.
— Je ne me sens pas très bien. Je vais rentrer.
Il s’inclina légèrement.
Un geste poli, gracieux, si beau qu’il en paraissait irréel.
Haneul demanda, inquiète :
— Tu veux qu’on t’accompagne ?
— Non. Je vais bien.
Mensonge.
Encore un.
Il remit son manteau, attrapa son sac, salua la table d’un sourire presque parfait.
Puis il se tourna pour partir.
Mais Jungkook posa sa voix derrière lui :
— Tu rentres seul, Tae ?
Une question simple.
Une menace.
Taehyung ferma les yeux une seconde avant de répondre.
— Je rentre seul, oui.
Taehyung sentit ses doigts se raidir, mais il ne répondit pas.
Il descendit les marches du bar.
Et il respira.
Respira comme quelqu'un qui sort d’une pièce remplie de gaz toxique.
Il ne le vit pas, mais Jungkook le suivit du regard.
Sans ciller.
Sans respirer.
Avec une patience inhumaine.
—-
Dehors, la nuit était froide.
Les lampadaires diffusaient une lumière jaune malade.
Le vent, faible, semblait chuchoter dans les ruelles.
Taehyung marcha vite.
Très vite.
Chaque pas résonnait comme un écho dans sa poitrine.
Il regardait autour de lui à intervalles réguliers.
Il n’avait pas besoin de se retourner pour sentir quelque chose derrière lui.
Quelque chose.
Pas quelqu’un.
Il accéléra.
Dépassa une vitrine.
Son reflet y apparut : ce visage beau, trop beau, presque spectral.
Une silhouette sombre passa fugacement dans le reflet.
Lorsqu’il se tourna : rien.
Juste le bruit lointain d’un bus.
Et un néon qui clignotait.
Il se força à respirer.
— Calme-toi, Taehyung… Ce n’est rien…
Il mentit encore.
Lorsqu’il arriva devant l’immeuble, Haru commença à aboyer depuis l’intérieur.
Des aboiements nerveux, affolés, comme s’il sentait un intrus invisible.
Taehyung grimpa les escaliers quatre à quatre.
Son cœur tambourinait.
Il ouvrit la porte.
Haru courut vers lui, tremblant.
Taehyung le prit dans ses bras, passant une main dans ses poils doux.
— Ça va, mon fils… Ça va…
Mais lui-même ne croyait pas à ce qu’il disait.
Son studio était comme d’habitude.
Et pourtant…
il y avait quelque chose de profondément différent.
Pas une chose que l’on voit.
Pas une chose que l’on touche.
Une chose que l’on ressent.
Comme si quelqu’un avait respiré dans la pièce avant qu’il n’arrive.
Comme si quelqu’un avait marché sur le parquet sans faire de bruit.
Comme si une présence encore chaude venait de se dissiper.
Haru grogna vers le coin de la pièce.
Un coin vide.
Taehyung sentit un frisson lui transpercer la nuque.
Il vérifia les fenêtres, la porte, les tiroirs.
Tout était en place.
Sauf…
Sauf une chose.
Sur la table basse, il trouva une feuille de papier, blanche, pliée en deux.
Il n’en avait pas laissé.
Il la prit d’une main tremblante.
L’ouvrit.
Une seule phrase y était écrite.
En lettres fines.
Précises.
Une phrase qu’il connaissait trop bien.
Une phrase que Jungkook lui murmurait parfois, autrefois, quand la nuit était trop silencieuse :
« Les traces ne disparaissent jamais.
Elles attendent simplement qu’on revienne les suivre. »
Le papier glissa de ses mains et tomba au sol.
Haru se mit à aboyer encore plus fort.
Taehyung sentit la panique monter dans sa gorge, chaude, acide, suffocante.
Il se tourna brusquement vers la porte.
Quelqu’un avait glissé quelque chose en dessous.
Une photo.
Non.
Un Polaroïd.
Un Polaroïd récent.
Très récent.
Taehyung le ramassa.
Sur la photo, on voyait… lui, ce soir.
Exactement ce soir.
En train de marcher vers son immeuble.
Tiré depuis l’ombre.
Depuis derrière lui.
Au dos du polaroïde, un mot.
Un seul :
“Retrouvé.”
Taehyung sentit son cœur s’arrêter dans sa poitrine.
Haru gémit.
Le vent souffla derrière la fenêtre.
Et quelque part, dans la cage d’escalier, un pas résonna.
Un seul.
Lent.
Comme quelqu’un qui n’était pas pressé.
Comme quelqu’un qui connaissait déjà parfaitement le chemin.
—-
Haru ne cessait de trembler.
Ses pattes tapotaient légèrement le sol, un bruit minuscule mais qui prenait toute la place dans le silence du studio.
Taehyung n’arrivait pas à respirer correctement.
Il fixait la photo posée sur la table, ce polaroïde glacé, cette preuve que son passé n’était plus une ombre…
mais une silhouette derrière lui.
Le mot Retrouvé dansait encore dans son esprit.
Chaque lettre était une morsure.
Il prit Haru dans ses bras.
— Ce n’est rien, tout va bien…
Mais Haru fixait la porte.
La poignée.
Le bas du battant.
Comme si quelque chose était encore là, juste derrière, juste hors de vue.
Taehyung referma tous les verrous.
Il en ajouta un troisième - un petit cadenas qu’il gardait pour les nuits où il se sentait plus fragile. Il tira le rideau. Il vérifia la fenêtre.
Mais l’air…
L’air semblait toujours habité d’une présence.
Il passa une main dans ses cheveux et s’assit sur son lit.
Un lit trop petit pour contenir ses angoisses.
Un lit dans lequel il n’avait jamais réussi à vraiment dormir depuis des semaines.
La feuille blanche donnée par Jungkook - car c’était forcément lui - reposait à côté du polaroïde.
Deux objets.
Deux signes.
Deux portes ouvertes vers quelque chose qu’il avait essayé de fuir depuis tant d’années.
Il inspira profondément.
— Je ne retournerai pas là-bas. Jamais.
Haru poussa un petit gémissement, comme s’il comprenait la phrase.
Ou comme s’il savait qu’elle était fausse.
—-
Taehyung ne dormit pas.
Ses yeux restèrent ouverts jusqu’à ce que la lumière du jour se glisse par la fenêtre.
Une lumière pâle, grise, presque hostile.
Séoul était brumeuse le matin.
Brumeuse comme son esprit.
Il se regarda dans le miroir.
Sa beauté était encore là, mais fatiguée.
Ses yeux tirés, ses lèvres sèches.
Il passa doucement son pouce sur sa joue.
— Tu tiens, Tae… tu tiens.
Il se parlait à lui-même comme on parle à un enfant qui pleure trop fort.
Il prit une douche, s’habilla, mit son masque noir.
Pas un masque sanitaire — un masque pour cacher son visage.
Il ne voulait pas être vu.
Pas aujourd’hui.
Pas après ça.
Haru le suivit partout, collé à ses jambes.
Taehyung se baissa, embrassa le sommet de sa tête.
— Je reviens vite.
Le chien gémit.
Taehyung hésita.
Puis il prit une photo de Haru, au cas où.
Il n’aimait pas penser à ce que au cas où voulait dire.
Il se rendit au studio photo.
Une petite pièce qu’il louait dans un bâtiment partagé entre artistes pauvres, influenceurs en quête de lumière, musiciens en galère.
Un endroit vivant, bruyant, coloré.
Mais ce matin, il était vide.
Trop vide.
Taehyung entra lentement.
L’air avait cette odeur légère de poussière déplacée.
Une odeur qu’on ne remarquait que lorsqu’on savait qu’elle n’était pas normale.
Il posa son sac.
Enleva son manteau.
Et il s’arrêta.
Quelqu’un était entré ici.
Ce n’était pas visible immédiatement.
C’était… subtile.
Un déplacement minuscule sur une étagère.
Un livre qui n’était pas exactement d’aplomb.
Un câble débranché alors qu’il le laissait toujours branché.
Mais surtout…
Sa caméra, posée sur son trépied, était tournée vers un autre angle.
Elle filmait.
Ou elle… avait filmé.
Son cœur battit si fort qu’il en eut mal.
Il s’approcha lentement.
Très lentement.
Comme s’il s’avançait vers une bête tapie dans l’ombre.
Il alluma l’écran de contrôle.
Une notification apparut.
— 1 nouveau fichier
— Vidéo : REC_0041
Heure : 03:12
Taehyung resta figé.
03:12.
Il dormait.
Enfin…
Il tentait de dormir.
Il appuya sur Lecture.
La vidéo montra son studio.
Vide.
Puis, au bout de quelques secondes, la porte s’ouvrit.
Une silhouette entra.
Noire.
Lente.
Presque liquide.
Jungkook.
Il entra calmement, comme s’il revenait dans un endroit familier.
Il marcha dans la pièce, effleurant les objets du bout des doigts.
Puis il s’arrêta devant la caméra.
Son visage n’apparaissait pas totalement, mais un fragment - un œil.
Un œil noir.
Un œil qui regardait Taehyung, pas l’objectif.
Jungkook murmura quelque chose.
Taehyung monta le son.
Ses mains tremblaient.
Le murmure devint audible :
— Tu as changé l’endroit… mais pas l’odeur.
Pas ta façon de respirer.
Pas ta façon de trembler quand tu dors.
La vidéo s’arrêta là.
Taehyung porta une main à sa bouche pour ne pas crier.
Il se laissa tomber au sol, dos contre le mur, respirant en saccades.
Jungkook était entré chez lui.
Dans son intimité.
Dans son sommeil.
Dans son nouveau monde.
Il n’y avait plus aucune barrière.
Il resta longtemps assis, incapable de bouger.
Puis il se força à se lever.
— Je dois… travailler.
Il excellait dans l’art de passer outre ? D’attendre le moment critique avant de faire quelque chose que lui-même ne savait pas encore.
Il s’occupa comme il put : traitement de photos, rangement, tri.
Ses mains étaient rapides. Ses yeux vides.
Vers midi, il reçut un appel.
C’était un inconnu.
Il hésita.
Laissa sonner.
Puis répondit, la voix tremblante.
— Allô ?
Silence.
Un long silence.
Puis une voix, douce, grave.
— Tu ne devrais pas trembler autant pour un téléphone, Tae.
Taehyung sentit toute la chaleur quitter son corps.
— Jungkook… murmura-t-il, incapable de contrôler sa voix.
— Ne dis pas mon nom comme si tu ne le connaissais pas. Tu l’as dit autrefois quand il n’y avait personne pour écouter.
Taehyung se mordit la lèvre pour ne pas laisser sortir un son.
— Qu’est-ce que tu veux ?
Un rire très léger traversa le combiné.
Un rire presque… attendri.
Le pire genre.
— Je ne veux rien. Je suis là. C’est tout.
— Tu me traques.
— Non. Je te retrouve. Il y a une différence.
Taehyung ferma les yeux.
Ses doigts se crispèrent sur le téléphone.
— Arrête, Jungkook… Je ne suis plus celui que tu connaissais. Je ne veux plus… Plus de ça.
Un silence.
Long.
Suffocant.
Puis Jungkook murmura :
— Alors pourquoi portes-tu encore ce que je t’ai laissé ?
Taehyung sentit sa gorge se serrer.
Il posa instinctivement sa main sur son bas du dos.
Le tatouage.
Le symbole.
C’était une forme abstraite, complexe, presque ancienne, ressemblant à une rune, un nœud, un labyrinthe.
Personne n’en connaissait le sens.
Personne sauf Jungkook.
Taehyung articula difficilement :
— Je… je ne pouvais pas l’enlever.
— Tu aurais pu. Tu as eu des années. Tu aurais pu brûler la peau, tu aurais pu découper la chair. Tu ne l’as pas fait.
Le cœur de Taehyung se serra à s’en rompre.
— Je… je ne voulais pas me blesser…
— Ou peut-être, Tae, murmura Jungkook, que tu n’as jamais voulu effacer ce qui t’avait appartenu avant même que tu comprennes ce que posséder veut dire.
Taehyung sentit des larmes monter.
Pas des larmes de tristesse.
Des larmes de colère.
De terreur.
D’humiliation.
De souvenirs enfouis qui remontaient comme une vague noire.
— Je ne t’appartiens pas, pas maintenant, pas avant, pas jamais.
Un souffle derrière le combiné.
Un souffle calme.
— On dit toujours “jamais” juste avant de rentrer à la maison, Tae.
Puis la ligne coupa.
Taehyung resta immobile, le téléphone collé à l’oreille alors que l’appel était terminé.
Le silence était pire que la voix.
Pire que le rire.
Pire que tout.
Il devait bouger.
S’éloigner.
Danser.
La danse était la seule chose qui pouvait encore le sauver de lui-même.
Il se rendit au studio de danse en fin de journée.
Une salle au troisième étage d’un bâtiment ancien. Des miroirs immenses, un sol en bois, une odeur de sueur légère, un refuge.
Il entra, ferma la porte, mitrailla la serrure de son regard. Rien, personne.
Il inspira profondément et retira son manteau. Ses doigts tremblaient encore.
Il mit la musique. Un instrumental lent, sombre, une mélodie qui ressemblait à des pas dans la neige.
Et il dansa.
Ses mouvements se firent d’abord hésitants, brisés.
Puis plus fluides.
Plus beaux.
Plus vrais.
La danse arrachait chaque peur, chaque souvenir, chaque souffle figé en lui.
Elle le vidait, le purifiait, le reconstruisait.
Il ne restait plus que lui.
Lui et la musique.
Il ne remarqua pas immédiatement.
Pas tout de suite.
Pas avant la troisième minute.
Pas avant de tourner sur lui-même et de voir…
… dans le miroir…
… une silhouette noire assise dans le coin arrière de la salle.
Immobile.
Silencieuse.
Comme une tache d’encre dans un verre d’eau.
Jungkook.
Taehyung sentit son corps se figer en plein mouvement.
Sa respiration se coupa net.
La musique continua de tourner, indifférente.
Il ne se retourna pas et resta face au miroir, ses yeux fixant ceux de Jungkook reflétés dans la glace.
Jungkook ne bougeait pas.
Pas un millimètre.
Ses yeux étaient d’une intensité presque irréelle.
Taehyung murmura, presque inaudible :
— Comment… tu es entré ?
Jungkook répondit d’une voix douce, sans quitter le reflet :
— Les portes ne sont pas faites pour m’empêcher d’entrer, Tae. Elles sont faites pour te rassurer.
Taehyung sentit les larmes lui brûler les yeux.
Il se força à respirer.
— Tu ne devrais pas être là.
— Et toi… tu ne devrais pas me regarder comme ça, murmura Jungkook.
Taehyung détourna le regard, mais Jungkook ajouta :
— Tu danses encore comme avant. Quand tu étais libre. Mais tu trembles comme maintenant. Quand tu es à moi.
Taehyung se retourna brusquement.
— Je ne suis pas à toi ! hurla-t-il, la voix brisée.
Le cri résonna contre les murs.
Des larmes coulèrent finalement sur ses joues.
Jungkook ne broncha pas.
Il inclina légèrement la tête.
— Tu cries exactement comme le soir où tu es parti. Mais cette fois, Tae… tu ne sais pas vers où fuir.
Taehyung recula, les mains tremblantes.
Il alla jusqu’à la porte. La secoua.
Elle s’ouvrit.
Il s’enfuit sans se retourner.
Il descendit les escaliers en courant, son souffle court, son cœur au bord de l’arrêt.
Il manqua de tomber deux fois, sortit dans la rue glaciale.
La nuit avait encore cette odeur de menace.
Il courut.
Il ne savait même pas vers où.
Juste loin.
Loin.
Loin de lui.
Loin de Jungkook.
Loin de ce passé qui n’était plus un passé.
Il ne vit pas, dans l’ombre d’un lampadaire, la silhouette noire le suivre du regard.
Il ne vit pas le léger sourire.
Il n’entendit pas ces mots chuchotés dans le vide :
— Tu peux courir, Tae. Tu as toujours été magnifique quand tu fuyais.
—-
La pluie battait contre les vitres de l’appartement.
Pas une pluie douce, une pluie lourde, épaisse, comme si le ciel lui-même cherchait à effacer Séoul pour recommencer ailleurs.
Taehyung n’avait pas dormi depuis deux jours.
Pas vraiment, pas plus de quelques minutes. À chaque fois, il se réveillait en sursaut, la sensation froide d’un regard posé dans l’obscurité. À chaque fois, Haru se redressait aussi, oreilles dressées, grognant vers la porte, vers la fenêtre, vers les coins du mur.
— Je suis là, murmura Taehyung en passant une main tremblante sur la tête du chien.
Mais même lui ne croyait plus à ses propres mots.
Les ombres semblaient épaisses.
Trop épaisses.
Les messages avaient commencé deux nuits plus tôt.
D’abord, juste une notification anonyme.
« Tu devrais dormir plus. Tu trembles. »
Puis une autre.
« La lumière de ta salle de bain reste allumée trop longtemps. Tu gaspilles. »
Et encore une.
« Haru grandit. Il sait se souvenir des odeurs, lui aussi. »
Taehyung avait bloqué le numéro.
Deux minutes plus tard, un autre numéro avait envoyé :
« Pourquoi tu bloques ? C’est un manque de respect, Tae. »
Alors il ne bloquait plus.
Il lisait.
Il recevait.
Il encaissait.
Un flot continu de murmures écrits qui semblaient émaner de tous les murs à la fois.
Le troisième soir, on avait frappé à sa porte.
Trois coups.
Calmes.
Mesurés.
Taehyung n’avait pas ouvert.
Mais une enveloppe avait glissé sous la porte.
À l’intérieur :
rien d’écrit.
Juste un tout petit miroir de poche.
Et au dos du miroir, gravé au couteau, minuscule :
« Pour que tu te regardes quand tu mens. »
Taehyung avait laissé tomber l’objet au sol, comme brûlé.
Maintenant, il marchait de long en large dans son studio, pieds nus, les bras serrés autour de lui-même.
Il avait besoin d’air.
Il avait besoin de sortir.
Il avait besoin de savoir qu’il existait encore dans un espace qui ne tremblait pas sous un regard invisible.
Alors il enfila une capuche, prit Haru, et sortit dans la pluie glacée.
La rue était presque déserte.
Quelques taxis, un couple qui courait sous un parapluie, un vieil homme devant un trottoir.
Taehyung avançait vite, très vite, comme si marcher lentement donnerait une occasion à quelque chose de le rattraper.
Il entra dans un convenience store, la chaleur de l’intérieur lui heurta le visage, Haru secoua l’eau de son pelage.
Taehyung marcha jusqu’au rayon boissons et attrapa une bouteille d’eau, mais sa main tremblait tellement qu’il la fit tomber.
— Ça va ? demanda une voix derrière lui.
Il se retourna.
Son ami, Minjae.
Et soudain tout remonta.
La colère.
La peur.
La panique.
Parce que Minjae avait parlé.
Parce qu’un inconnu l’avait contacté.
Parce qu’il avait répondu.
Parce qu’il avait donné des informations innocentes mais… suffisantes.
— Je voulais te voir, dit Minjae. Tu as disparu, ces derniers jours, tout le monde-
— Pourquoi t’as répondu ? cracha Taehyung, les yeux emplis de larmes brûlantes.
— Hein…?
— Pourquoi. T’AS. RÉPONDU. À UN INCONNU ?!
Le vendeur du magasin leva les yeux.
Minjae recula, surpris, presque blessé.
— Taejoon… il disait qu’il était fan de ton travail de photographe, je… je pouvais pas savoir que-
— TU NE DEVRAIS JAMAIS DIRE quoi que ce soit sur moi ! JAMAIS ! Tu n’as PAS LE DROIT !
Minjae resta figé, sa bouche s’ouvrit légèrement.
— Taejoon… tu me fais peur là…
Taehyung tremblait tellement qu’il dut s’appuyer contre le réfrigérateur derrière lui.
— Je… j’aurais jamais dû t’approcher, murmura-t-il, presque en sanglots. J’aurais dû rester seul… j’aurais dû-
Il s’arrêta, parce qu’un frisson lui traversa la nuque.
Une sensation sinistre.
Comme si quelque chose dans la pièce venait de changer.
Il tourna lentement la tête vers la vitrine du magasin.
Et il le vit.
Sous la pluie, de l’autre côté de la vitre, immobile :
Jungkook.
Tout de noir vêtu. Capuche relevée. Le visage à moitié dissimulé.
Mais les yeux… les yeux brillaient comme s’ils absorbaient toute la lumière.
Il ne bougeait pas.
Pas un millimètre.
Il regardait Taehyung.
Uniquement lui.
Minjae suivit son regard.
— Qui… c’est ?
Taehyung recula.
Non.
Non non non non.
La vitre vibra légèrement, sous une rafale de vent.
Ou peut-être était-ce la main de Jungkook qui l’avait effleurée. Impossible à dire.
Minjae murmura :
— T’as l’air… terrorisé… Tae… c’est qui ?
Taehyung secoua la tête.
— Personne.
Jungkook pencha légèrement la tête.
Comme pour dire : Oh, vraiment ?
Taehyung attrapa Minjae par la manche.
— Sors pas. Surtout… sors pas.
Puis Taehyung prit Haru dans ses bras et recula vers le fond du magasin.
Il aimait cet endroit parce qu’il y avait des caméras, de la lumière, des témoins.
Un lieu où on ne pouvait pas disparaître sans bruit.
Il pensa, un instant, appeler la police.
Mais il savait déjà.
Les policiers demanderaient : « Il vous a fait quoi ? »
Et Taehyung n’aurait aucune réponse claire.
Rien.
Jungkook ne laissait jamais de traces.
Seulement des présences.
Quand Taehyung rouvrit les yeux vers la vitrine…
Jungkook avait disparu.
Comme s’il n’avait jamais été là.
Minjae souffla :
— Il est parti…
Taehyung serra Haru contre lui, incapable de se calmer.
— Non, murmura-t-il. Il ne part jamais.
__ Taejoon écoute, je-
__ Taehyung.
Minjae ne comprit pas, il demanda :
__ Comment ?
__ Taehyung, moi c’est Taehyung. Je pensais que j’avais réussi à l'enterrer celui-là mais merci ! Merci parce-que grâce à toi je me rends compte que tous mes efforts n’ont servi à rien !
Il s’éloigna de son bientôt ancien ami et se dirigea vers la porte, puis il décida que non, si lui devait passer à l'échafaud il ne le ferait pas seul. Il revient sur ses pas et pointa furieusement un doigt accusateur sur le torse de Minjae :
__ Ton Taejoon n’a jamais existé. Tu peux me considérer comme mort dès à présent, car tu viens de déclencher ma sentence, tu m’a condamné. Et chaque fois que tu penseras a moi, tu le fera avec cette culpabilité qui te rongera les ongles jusqu’au sang. Et la prochaine fois tu t’y prendra à deux fois avant d’ouvrir ta sale bouche de commère. Je te laisse le soin d'expliquer aux autres comment tu as gâché ma vie et la faute de qui s’est qu’on ne se reverra plus jamais.
C’était toujours plus simple de s’en prendre à des acteurs moindre qu'à la source du problème.
Taehyung se sentait lâche.
—-
Il rentra chez lui en taxi, refusant de marcher, il scrutait chaque angle de rue, chaque toit, chaque reflet de vitre, chaque passant qui semblait trop grand, trop sombre, trop silencieux.
Jungkook n’était plus visible.
Mais Taehyung savait qu’il était là.
Parfois, il avait l’impression que Jungkook était plus une ombre qu’un homme.
Une ombre qui savait lire ses pensées.
Quand il entra dans son studio, il sentit immédiatement que quelque chose n’allait pas.
Haru grogna, un grognement bas, instinctif.
Taehyung ferma la porte derrière lui.
Puis il le vit.
Sur son lit, au milieu de ses draps.
Un objet.
Noir, compact, nettement posé.
Son appareil photo.
Pas celui du studio.
Pas celui utilisé par Jungkook.
SON appareil personnel.
Celui qu’il gardait caché dans une boîte fermée sous son évier, derrière des produits. Impossible d’y accéder sans fouiller. Impossible de l’avoir trouvé sans savoir exactement où chercher.
Taehyung sentit son cœur tomber dans son ventre.
Les mains tremblantes, il s’approcha et prit l’appareil.
L’écran était allumé en mode lecture. Une seule photo. Nouvelle. Il appuya. La photo apparut.
Et Taehyung sentit ses jambes céder.
Sur la photo, on le voyait :
Lui.
Endormi.
Dans son lit.
Exactement dans la position où il dormait encore il y a trois nuits.
La lumière était faible.
Le cadrage parfait.
Et au premier plan, flou, mais identifiable :
Une main posée sur le bas de son dos.
Juste au-dessus du tatouage.
Pas sa main.
Pas celle de quelqu’un d’autre.
La main de Jungkook.
Un son éclata dans le silence.
Un clic.
Taehyung se retourna brusquement.
La porte du studio…celle par laquelle il venait d’entrer… venait de se verrouiller.
Toute seule.
Un verrou interne qu’on ne pouvait activer que depuis l’intérieur.
Taehyung sentit sa gorge se fermer.
— … Jungkook… ?
Un souffle lui répondit.
Juste derrière lui.
Si proche que sa peau se hérissa d’effroi brutal.
Puis une voix, presque un murmure, presque un sourire :
— Taehyung…Tu es enfin rentré.
La voix de Jungkook resta suspendue dans l’air, lourde, épaisse, comme une présence tangible.
Taehyung se figea.
Il ne sentit d’abord rien.
Ni froid.
Ni chaleur.
Juste l’impression que son propre corps s’était détaché de lui, comme s’il n’était plus qu’un spectateur enfermé dans une peau qui n’obéissait plus.
Haru n’aboyait plus.
C’était pire.
Le chien s’était accroupi à terre, tête baissée, tremblant, comme si une ombre invisible pesait sur son dos.
Taehyung comprit alors.
Jungkook n’était pas véritablement derrière lui.
Pas à portée de main.
Pas dans un endroit qu’on pouvait désigner du doigt.
Il était partout dans la pièce.
Une présence diffuse, étirée, tordue dans les murs, dans les angles, dans les endroits que la lumière ne touchait jamais.
Taehyung recula d’un pas.
Mais une autre sensation, glacée, le ramena en avant.
Une sensation qui n’avait rien de physique.
Rien de mesurable.
Seulement une évidence.
Il n’y avait plus de direction vers laquelle fuir.
— J’ai mis longtemps à te retrouver, murmura la voix. Trop longtemps.
Taehyung ferma les yeux. Il aurait voulu courir, hurler, s’effondrer, disparaître. Mais aucun de ces choix n’existait plus.
Jungkook continua, toujours calme, toujours bas :
— Tu avais fait un joli travail. Disparaître sans traces. Changer de nom. Inventer un passé.
Effacer ton visage partout où tu avais existé.
Il marqua une pause.
— Mais tu as oublié une chose.
Taehyung aurait voulu ne pas demander.
Il aurait voulu rester silencieux, immobile, éteint.
Mais sa voix sortit malgré lui :
— Quoi… ?
Un souffle. Léger. Presque tendre. Un souffle que Taehyung reconnut immédiatement, et qu’il redoutait plus que tout.
— Tu as oublié que tu n’es jamais parti. Pas vraiment.
Taehyung ouvrit les yeux.
Le studio paraissait différent, comme si les murs s’étaient rapprochés, imperceptiblement, comme si l’air lui-même s’était épaissi.
Une ombre glissa sur la surface de son miroir, pas une silhouette.
Juste un mouvement, trop fluide pour appartenir à quelque chose de réel.
Taehyung recula encore.
Le verrou derrière lui claqua.
Il se retourna.
Le métal vibrait encore, comme si quelqu’un avait posé un doigt dessus un peu trop longtemps.
Mais personne n’était là.
La voix reprit, plus douce, comme un secret qu’on ne partage qu’avec ce qu’on considère comme son bien :
— Quand tu as disparu, Tae… j’ai cru que tu avais compris que certaines choses ne se quittent pas. Qu’il y a des liens plus anciens que les adresses, les villes, ou les noms inventés.
Le miroir renvoya un autre mouvement. Cette fois, près de lui. Très près.
Taehyung sentit sa gorge se serrer.
Jungkook ajouta, avec une tranquillité terrifiante :
— Je suis celui que tu as essayé d’effacer. Et pourtant, regarde…
Un courant d’air glacé passa dans sa nuque, comme si quelque chose effleurait à peine sa peau.
— … je suis toujours là. Là où tu vis. Là où tu dors. Là où tu te caches.
Taehyung sentit ses jambes perdre leur force.
Il s’accroupit, serrant Haru contre lui, le cœur battant contre ses côtes comme s’il voulait s’enfuir sans lui.
Il murmura, presque inaudible :
— Laisse-moi…
Un rire bas, sans joie, glissa dans le studio.
— Je ne t’ai jamais retenu, Tae. C’est toi qui restes.
Silence.
Long.
Étouffant.
Puis, comme un verdict tombé sans appel :
— Tu ne seras jamais seul. C’est ça, la promesse.
La lumière du studio vacilla une fois, puis une deuxième, puis s’éteignit totalement, laissant seulement le bruit de la pluie contre la vitre.
Dans l’obscurité, Taehyung comprit.
Il n’y aurait plus d’après.
Plus de fuite.
Plus de frontières où Jungkook ne pouvait pas entrer.
Plus d’endroits où il pouvait respirer sans sentir une ombre derrière lui.
La liberté n’avait jamais été une option.
Seulement une illusion fragile qu’il avait réussi à tenir quelques années.
Mais les illusions finissent toujours par se fissurer.
Et dans l’obscurité de son petit studio, Taehyung sentit la présence s’installer.
Calme.
Patiente.
Définitive.
Une présence qui ne partait pas.
Une présence qui l’avait attendu.
Cherché.
Retrouvé.
Une présence qu’on ne peut pas fuir.
Et Taehyung sut, sans le moindre doute, qu’il ne serait plus jamais libre.
