Chapter Text
La cuisine de Reki est sale et en désorde.
Il pourrait faire nettoyer tout l’appartement tant qu’il y est.
Le soleil commençait seulement à disparaitre derrière les arbres du skate-park quand les gargouillements de l’estomac de Reki devinrent trop fort pour être ignorés. Il rattrapa sa planche dans ses mains, salua d’un geste Miya et Shadow puis traîna des pieds jusqu’à la gare, il acheta des nouilles instantanées au porc dans l’épicerie qui était sur le chemin. Ce n’était pas le meilleur des dîner, sans oublier que c’était un repas qu’il avait déjà mangé plusieurs fois cette semaine, mais il le fallait.
Il s’installa sur un siège vide dans le train, laissa tomber sa planche et son sac entre ses jambes, et fourra un beignet dans sa bouche, écoutant le léger vrombissement du train le long des rails pendant qu’il mangeait. Il adorait le bruit de la ville la nuit, encore très éveillée même si la journée s’achevait. Il ne l’avait pas toujours remarqué – le son du train sur les rails, le brouhaha des discussions des autres passagers, l’intensité du son des voix, des pas et des voitures lorsqu’il descendait du wagon dix minutes plus tard – mais c’était maintenant un de ses moments préférés de la journée, écoutant Naha vivre et respirer avec lui lorsqu’il rentrait.
Le bruit était un bon rappel de sa vie avant son déménagement loin de sa famille, souvent il se surprenait à vouloir entendre les déferlements de pas dans le couloir, les cris de ses sœurs qui se tiraient les cheveux, le son de l’eau coulant dans la salle de bain à n’importe quelle heure de la nuit. Il lui avait fallut un certain temps pour s’habituer – à vivre loin de tout ça – et maintenant, après un court trajet de cinq minutes depuis la gare, un autre beignet au porc, et quelques enjambés pour monter l’unique escalier, il fut de retour à l’endroit qu’il appelait chez lui depuis un peu moins d’un an, hésitant un peu avant de sortir les clefs de sa poche.
Se battant avec la serrure, il poussa la porte ouverte avec son pied et entra, inspirant doucement tandis que l’habituel mais inconfortable silence s’installait autour de lui. Ce silence qui était tellement différent de la maison dans laquelle il avait grandi.
Les moments comme celui-là étaient ceux où il se sentait le plus seul. Retourner dans son petit appartement tellement, tellement silencieux après avoir passé la majorité de la journée entouré par ses amis, à faire du skate et rigoler ou à faire des compétitions pour déterminer qui payerait à boire à leur prochaine « réunion de guilde », comme Miya l’appelait. Ce qui était débile, d’ailleurs. C’était juste un dîner les samedi soir, avec les mêmes trois personnes, au même restaurant, avec les mêmes blagues et se chamaillant pour se savoir qui devait payer, et les mêmes courses de skates dans la ville après. Miya avait même appelé ça « S », et seigneur c’était vraiment comme une réunion de guilde, n’est-ce pas ? Il pouvait presque entendre Miya l’appeler un slime par avance.
Mais même après ça, tout disparaissait à la seconde où il arrivait chez lui ; les rires, les voix et les bruits de la ville s’éteignaient aussitôt qu’il avait fermé la porte derrière lui, remplacés par l’étrange silence de la vie solitaire.
Il n’était pas vraiment seul. Il avait un travail – dans le magasin de skate de l’autre côté de la ville – où son manager, Oka, lui prodiguait des conseils sur la vie, plus que ce qu’il n’acceptait d’admettre. Il avait des amis – Miya et Shadow – avec qui il passait la plupart de son temps en dehors du travail, et étaient habituellement la raison pour laquelle il avait besoin de conseil sur la vie. Et il avait sa famille – sa mère et ses trois petites sœurs – qu’il allait voir tous les week-ends. Mais parfois, surtout à des moments comme celui-ci, se tenant debout dans l’entrée, faisant face à l’appartement silencieux devant lui, il se sentait seul, même s’il n’était jamais vraiment sûr de pourquoi.
Soupirant, il jeta ses chaussures dans un coin, posa précautionneusement sa planche contre le mur, puis il entra dans le salon et se laissa tomber la tête la première contre le canapé, poussant un grognement étouffé dans les coussins.
Il resta ici durant quelques minutes, ou peut-être une demi-heure, se morfondant en silence et laissant le canapé absorber ses frustrations jusqu’à ce que le gargouillement dans son estomac revienne, lui rappelant le repas qui l’attendait dans son sac. Se forçant à se lever, il se dirigea jusqu’à la cuisine, rencontrant sur le chemin de nombreux outils et morceaux de planche de skate éparpillés sur le plan de travail. C’était sale et désordonné – de la graisse, de la peinture et des coupeaux de bois recouvraient presque chaque centimètre du plan de travail – mais apaisant, et la seule pièce qui le faisait se sentir chez lui.
Malgré la petite taille de l’appartement, la cuisine était assez grande et c’était la principale raison qui l’avait poussé à louer cet appartement. Il y avait suffisamment de place pour utiliser les comptoirs comme une boutique improvisée de fabrication de skateboard toute l’année passée – une passion qui lui avait récemment échappé avec le flux de commande sur lesquelles il devait se pencher. Il n’y avait pas besoin de dire que ce n’était plus un espace adapté pour cuisiner et qu’un problème devait être résolu. En fait, il devait se pencher sur le sujet depuis plusieurs mois, et pas seulement parce qu’il commençait à en avoir marre et à cause des plats préparés. Mais la procrastination était un grand rival, fabriquer des planches de skate était tellement plus amusant que nettoyer, et maintenant, malheureusement, il était un peu contraint par le temps.
Il jeta un coup d’œil au grand calendrier accroché au mur, quatre dessins de Chibi fait par sa mère et ses sœurs le regardèrent en retour. Sa mère avait presque insisté pour inviter sa famille manger dans son appartement lors de sa dernière visite à la maison, durant laquelle il avait essayé d’utiliser le four pour faire sécher plus rapidement une couche de peinture durant une série de longs jours pluvieux. Ce n’était pas une bonne idée, il le savait – il avait failli mettre le feu à la cuisine – mais maintenant Masae voulait voir par elle-même qu’il ne l’avait pas fait. Et vraiment, le reste de l’appartement était bien, propre et rangé et parfaitement acceptable pour des invités. Mais Masae était tout sauf peu observatrice, et elle lui passerait probablement un savon si elle voyait la graisse qu’il espérait ne pas avoir adhéré de façon permanente au plan de travail qu’il utiliserait pour préparer leur repas.
Il n’avait vraiment aucune idée d’où commencer, enfin, plus maintenant ; depuis longtemps il avait passé l’étape à laquelle aucun nettoyage ne changerait quoi que ce soit. Peut-être qu’une de ces entreprises de nettoyage pourrait le faire ?... Peut-être ? C’était plutôt mal partit, mais ils auraient probablement plus de chance que lui de toute façon.
Ça vaut le coup d’essayer, pensa-t-il, avalant ses nouilles instantanées en un temps record avant de sortir son téléphone pour chercher une entreprise de nettoyage dans le coin.
Il y avait quelques bonnes affaires, pour la plupart des grandes entreprises qui étaient beaucoup trop chères pour lui, alors il se décida finalement pour une entreprise appelé « Les nettoyeurs de Joe ». C’était petit – fait par deux gars avec une drôle d’anecdote du genre « Comment nous nous sommes rencontrés et avons créé notre propre entreprise de ménage » sur la page d’accueil – mais avait de bons commentaires et répondait rapidement.
Il téléphona pour prendre un rendez-vous avant de se rendre au travail le matin suivant, parlant à Joe lui-même du grand nettoyage dont sa cuisine avait désespérément besoin. L’homme avait l’air… passionné, s’il était possible d’avoir l’air passionné au téléphone, mais la voix grave à l’autre bout du fil lui assura qu’ils mettraient leur meilleur employé sur le coup, soulignant avec fierté la capacité de son entreprise à tout prendre en charge et que sa cuisine serait étincelante de propreté en un rien de temps.
Tandis que Joe listait certains services additionnels qui feraient à peine gonfler le prix, les yeux de Reki glissaient à différents endroits de l’appartement qui n’étaient peut-être pas aussi propre que ce qu’il pensait. Décidant que ça ne ferait pas de mal d’impressionner un peu sa mère, il se décida pour un nettoyage de l’appartement complet tous services confondus – chaque pièce, chaque étagère, tout le travail – avant de remercier Joe pour son aide et blaguer sur la façon dont sa mère voudrait sûrement le remercier aussi parce qu’elle saurait qu’il n’aurait pas fait ça lui-même. Non pas qu’il était désordonné lorsqu’il était chez lui, mais il avait une notion chaotique de la propreté et de la façon dont il rangeait ses affaires. Tout avait une place, même si parfois cette place était par terre.
Après avoir raccroché, rendez-vous fixé, il dessina rapidement un petit balai sur le jour suivant du calendrier. Tant qu’il travaillait chez lui sur une de ses commandes, Oka ne lui en voudrait pas ; la boutique n’était pas très occupée durant la semaine de toute manière, revenant toujours à la vie durant le week-end quand les étudiants n’étaient plus en cours. Mais encore, était-ce malpoli de salir une cuisine pendant que quelqu’un d’autre essayait de nettoyer ? Sûrement, mais Joe a dit qu’ils pouvaient tout faire.
Observant le désordre de la cuisine autour de lui, Reki espéra que Joe disait vrai. Avec un peu de chance, leur meilleur employé pourrait gérer ça.
Le matin du rendez-vous, Reki se surpris à regarder l’horloge toutes les dix secondes avec inquiétude puisque leur « meilleur employé » était en retard. Est-ce que les entreprises étaient souvent en retard sur ce genre de chose ? Et s’ils n’étaient finalement pas assez bon pour nettoyer son appartement ? Et s’ils avaient découvert d’une manière ou d’une autre qu’il était fêlé – fabriquant des skateboards dans son évier et utilisant le four pour faire sécher la peinture – et avaient juste décidé de ne pas venir du tout ?
Non, non… c’était bête. C’est certain qu’ils ne peuvent pas savoir ça.
A moins qu’ils ne le sachent.
Seigneur.
Il regarda l’heure à nouveau.
25 minutes de retard.
Enfin, enfin, quelques rapides coups contre la porte poussèrent Reki à se lever. Trébuchant dans le hall, il poussa peu gracieusement ses chaussures hors du chemin tandis qu’une voix s’exclama « Les nettoyeurs de Joe ! » et quelques autres coups résonnèrent à travers le couloir.
« Ah, salut– » dit Reki, sa voix se coinçant dans sa gorge à la seconde où il ouvrit sa porte, se trouvant face à l’homme le plus sexy qu’il ait vu dans sa vie. Honnêtement, le gars sortait tout droit d’un magazine. Il était grand, musclé… non pas que Reki regardé la façon dont les manches de son t-shirt étaient retroussées au-dessus de ses biceps. Non, il n’était définitivement pas en train de regarder ses biceps trop bien dessinés. Mais s’il l’avait fait, il aurait pensé qu’ils étaient, ahem, vraiment beaux.
Se forçant à regarder plus haut, les yeux de Reki se posèrent brièvement sur ses cheveux ; bleus comme le ciel, quelques mèches bruissant doucement dans le vent à l’extérieur de l’appartement, et seigneur ils avaient l’air tellement doux. Était-ce bizarre de penser à passer ses mains dans les cheveux d’un inconnu ? Probablement. Serait-il encore plus bizarre de demander à les toucher ? Totalement. Il ne devrait vraiment pas faire ça.
Par chance, il ne sembla pas parler de toute façon, se perdant lui-même presque entièrement quand ses yeux descendirent, rencontrant ce qu’il avait failli confondre avec l’océan le regardant en retour. Des vagues de bleu et d’eau éclaboussaient autour de ses pupilles, ses cils brisèrent le regard de Reki pendant un instant avant d’être emporté à nouveau. Il serait avec joie resté perdu dans les yeux de l’homme pour toujours s’il n’avait pas remarqué le mouvement plus bas, les lèvres gercés semblant prononcer des mots qu’il était surement supposé entendre.
« Pardon, quoi ? » Demanda-t-il, se concentrant à nouveau sur le monde qui l’entourait.
« Oh, je m’excusais juste pour mon retard », l’homme de ménage de rêve répondit avec un gentil sourire, et seigneur Reki le fixait encore. Il devait vraiment arrêter ça, mais honnêtement, ce sourire devrait être illégal avec la façon dont il accélérait dangereusement son rythme cardiaque. Et où est-ce qu’il était supposé regarder quand tout ce qui composait ce gars était ridiculement magnifique ?
« C’est- ce n’est pas grave » il réussit à articuler, restant finalement fixé sur une parcelle de peau juste en dessous de ces magnifiques, magnifiques yeux. « Tu dois être le meilleur employé de Joe. »
« Il t’as dit ça ? » L’homme souffla nerveusement, puis tendit sa main. « Je ne peux rien vous assuré à propos de ça… mais enchanté. Je suis Langa. »
« Oh, euh… moi c’est Reki » il serra la main de Langa fermement, tentant d’ignorer la chaleur qui montait dans sa nuque. « Entre »
Soit cool, Reki. Soit cool…
Se décalant pour que Langa puisse entrer dans l’appartement, il retira rapidement sa main lorsqu’il réalisa qu’il ne l’avait toujours pas lâché. C’était l’exact opposé d’être cool, mais heureusement Langa ne s’en était rendu compte.
« Désolé pour le désordre, » ajouta-t-il désignant la pièce du menton. S’il n’avait pas perdu quelques neurones avant le rendez-vous, il aurait surement pris la pile de sweats sales près de la porte, enlevés à la hâte après une longue journée de skateboard, et les équipements de skate et les fournitures d’arts éparpillés dans le salon.
« Tu n’as pas à t’excuser » Langa rit tandis que Reki déplaça la pile de sweat hors de sa vue « C’est pour ça que je suis là, non ? »
« Oui, malheureusement tu n’es pas là juste pour me voir » répondit-il, les mots sortant dans sa bouche avant même qu’il ne puisse les arrêter. « Attends, ce n’est pas… je ne voulais pas– »
Langa baissa la tête, son sourire s’attardant encore sur ses lèvres, et merde, si Reki avait su qu’il serait observé de cette façon durant ce rendez-vous il aurait nettoyé tout l’appartement avant.
« –Je voulais juste dire que c’est dommage que tu doives nettoyer » clarifia-t-il, reculant aussi rapidement qu’il le pu, ayant déjà dix fois plus chaud que cinq minutes plus tôt. « Heureusement ce n’est pas si terrible, tu vois ? C’est plutôt désordonné. Mais tu n’as même pas vu la cuisine ! ». Il attira Langa à travers le salon en se plaçant devant lui pour cacher les rougeurs évidentes sur ses joues. « Tu auras probablement besoin d’un temps fou pour nettoyer tout ça, c’est une véritable épave ».
« Ce n’est pas si terrible », dit Langa, observant le séjour alors que Reki le traînait à travers la pièce, « tu devrais voir certains endroits que j’ai dû nettoyer, ils étaient vraiment pires que ç– »
Il s’arrêta à la seconde où ils entrèrent dans la cuisine.
« Ahah ! », Reki fit le tour de la pièce où Langa était figé sur place, « tu es sur de ça ? ».
« Ou-oui, » bégaya Langa après une longue pause, le regard vide alors qu’il observait la graisse et les copeaux de bois couvrant les plans de travail, restant fixé quelques instants sur la planche de skate derrière l’évier. « C’est…ce n’est pas si terrible. »
« Hum ? » Reki renifla « Ta tête dit vraiment ‘ce n’est pas si terrible’ »
« C’est juste– » Langa fronça les sourcils alors qu’il semblait peser ses mots, « –différent. C’est un skateboard ? ». Ses yeux se fixèrent à nouveau sur le plan de travail où Reki était en train de poncer sa dernière commande. « Est-ce que… tu les fabriques ? »
« Oh, oui ! » faisant quelque pas près du comptoir, Reki pris la planche pour que Langa la voit. « C’est en quelque sorte ma passion… et travail, je suppose. J’avais besoin d’un endroit pour travailler dessus, et, ben… » Il engloba vaguement le reste de la cuisine. « Malheureusement, ça fait beaucoup de désordre. Tu fais du skate ? »
Langa secoua la tête, « Par contre, je faisais du snowboard. » sortant les produits de nettoyages, il s’approcha de la cuisinière, regardant les traces de peintures sur la poignée, « Quand même, comment tu as fait pour mettre de la peinture sur la cuisinière ? »
« Oh… ça ? » Reki se gratta l’arrière de la tête, riant de la façon la plus naturelle possible. « La peinture ça finit partout, tu sais ? »
Un mensonge sans conséquence, parce qu’il n’y avait pas moyen qu’il explique au nettoyeur sexy qu’il avait mis un skateboard dans le four. Comme Koyomi l’avait dit : ça criait au débile. Et il ne voulait pas particulièrement que Langa pense qu’il était bête ; en vérité, il ne voulait pas l’être du tout. Enfin, au moins pas plus qu’il ne l’était déjà. Le fait qu’il ait parié sur la fabrication de skateboard dans sa cuisine et qu’il louchait sur le postérieur de Langa à chaque fois qu’il regardait ailleurs lui avait déjà permis d’obtenir ce titre.
« Eh, est-ce que ça te dérange si je continue de travailler pendant que tu nettoies ? » Il changea rapidement de sujet, désignant la planche et espérant que Langa ne remarquerait pas la peinture à l’intérieur du four. « Je peux bouger mes affaires si besoin. »
« Non, ça ira » Langa retourna près du four sortant une paire de gants jaunes de son sac. « Je peux nettoyer à côté de toi. Tu es sûr que ça ne te dérange pas d’être ici avec moi ? »
« Pourquoi ça me dérangerait ? » Reki arqua un sourcil, obtenant un léger haussement d’épaule en retour.
« Ce n’est pas le cas de tout le monde, » répondit Langa, tirant sur ses gants et commençant à nettoyer la peinture dans l’évier.
Clignant des yeux plusieurs fois, Reki se retourna face à sa planche. Il y avait des gens dans ce monde qui ne voulaient pas se retrouver dans la même pièce que Langa quand il nettoyait ? Il semblait impossible d’être dérangé par sa présence. Que– était-il trop beau pour eux ? Trop amical ? Parce qu’il n’avait rien fait d’autre que ça depuis qu’il était arrivé.
« Et ça ne t’embête pas ? » Reki murmura, regarda dans sa direction puis détourna rapidement les yeux quand il remarqua que ceux de Langa étaient déjà posés sur lui.
« Pas vraiment, » Langa haussa les épaules, mais ajouta avec un léger sourire, « mais c’est cool que ça ne te dérange pas. »
Et cette chaleur était de retour, se faufilant dans la nuque et le dos de Reki jusqu’à atteindre ses joues sans sa permission. Il commença alors à penser qu’il ne se ficherait plus d’être dans la même pièce que Langa s’il disait encore quelque chose ressemblant plus ou moins à un compliment.
Mais heureusement, Langa relança la conversation sur le skateboard après ça, ses yeux brillaient à chaque détail et figure que Reki mentionnait. Il avait l’air vraiment intéressé, ce qui était une surprise inattendue. La plupart des gens autre que sa famille proche et ses amis restaient à l’écart quand il parlait de skate, hochant la tête comme s’ils écoutaient alors que ce n’était pas le cas. Mais pas Langa ; Langa écoutait chacun de ses mots, avec d’occasionnels « c’est génial », murmurés lorsqu’il expirait tandis qu’ils travaillaient côte à côte.
Ils parlèrent pendant des heures, la glace se brisant peu à peu tandis que Langa nettoyait sur son chemin dans la cuisine, leurs conversations passèrent par toutes les petites choses auxquelles ils pouvaient penser. Du fait que Reki adorait cuisiner, mais ne l’avait pas fait depuis des mois à cause de l’état de sa cuisine ; de comment son patron, qui appréciait le bento qu’il avait l’habitude d’apporter au travail en échange de conseils, l’avait pratiquement forcé à rester chez lui aussi longtemps qu’il le fallait ; et comment le patron de Langa était tout aussi passionné qu’avait imaginé Reki à travers le téléphone ; sans oublier la raison pour laquelle il y avait autant de peinture à l’intérieur qu’à l’extérieur du four.
« Merde, je ne devais pas te dire ça », Reki riait, martelant sa main contre son front parce qu’il était tellement facile de parler à Langa que le redouté secret du four s’était échappé avant même qu’il ne se rende compte qu’il l’avait dit.
« Tu… as mis une planche de skate… dans le four ? » Demanda Langa, enlevant ses gants pour étouffer un rire avec sa main quand Reki acquiesça honteusement « Vraiment ? Dans le four ? Ce four, juste là ? Volontairement ? »
« Oui ! Oui, ok ! » Reki gémit, prenant un moment pour montrer son majeur à Langa, incapable de retenir son sourire quand il lui tira la langue en retour. « J’admets que c’était vraiment bête– »
« Et dangereux, » le coupa Langa, « tu as mis un skateboard dans le four. »
« Oui, ben je me suis retrouvé enfermé toute une semaine à cause de la pluie ! Qu’est-ce que j’étais censé faire ? »
« Ne pas le mettre dans le four ? » Proposa Langa.
« Mec, Je te jure– » Reki laissa échapper un rire tandis que Langa était tordu sur le sol dans un fou rire.
Et seigneur, si le rire de Langa n’était pas le plus beau son qu’il avait entendu, il aurait voulu disparaître dans son sweat et simplement mourir de honte. Mais évidemment, c’était l’un des plus beau son qu’il avait pu entendre, parce que, pourquoi ne le serait-ce pas, alors il se surpris à craquer dans un fou rire tout comme Langa, rajoutant une couche en expliquant comment l’odeur de peinture brûlée était resté pendant au moins deux semaines après ça.
« Tu ne peux pas répéter ça à qui que ce soit. Genre, jamais. » Il s’accroupit là où Langa s’était effondré sur le sol à côté de l’évier, la tête contre le placard, son corps encore secoué par un rire. « Promis ? ». Tendant son petit doigt, il attendit que le rire de Langa s’arrête avant de le pousser un peu. « Langa, promis ? Je sais que l’on vient de se rencontrer, mais mec c’est sérieux, je dois m’assurer que mes secrets les plus honteux soient en sécurité. »
« Je vais le dire à tous mes clients, » Langa avait un air impassible avant qu’un sourire s’empare de ses lèvres à nouveau.
« Tu ne le diras pas. »
« Si je veux. »
« Langaaaaaa, » pleurnicha Reki, « tu dois promettre ! »
« Je rigole, Je rigole ! Je te promets, » et avec un léger sourire, Langa lia leur petit doigt.
« Bien. » Lui tendant son autre main, Reki aida Langa à se remettre sur ses pieds. « Maintenant raconte-moi une histoire gênante sur toi, comme ça on sera à égalité. »
« Même pas en rêve, » Langa riait, s’appuyant sur le comptoir près de Reki.
« Allez, et quand tu faisais du snowboard ? Tu dois bien avoir quelques anecdotes honteuses où tu te prends un banc de neige ou autre. »
Langa réfléchit quelques instants, « tu as raison, je me suis pris un banc de neige une fois. »
« …C’est… c’est tout ? » Reki se pencha en arrière contre le plan de travail dans un grognement quand Langa acquiesça. « Merde, t’es pas possible. Dis-moi au moins où tu faisais du snowboard alors, Hokkaido ? »
Secouant la tête, Langa tapota ses doigts le long du rebord intérieur de l’évier. « Au Canada, » répondit-il comme si c’était la seule réponse possible – évidemment – presque à l’autre bout du monde, laissant Reki bouche bée par le choc.
« Le Canada, pour de vrai ? Genre… le Canada Canada ? »
« Ouais, » dit Langa, « ma mère et moi avons déménagé à Okinawa quand j’étais au lycée. »
« Au lycée, hein… » Reki se coupa. Ça aurait été sympa de rencontrer Langa au lycée, de le connaître depuis plus longtemps que quelques heures. Est-ce qu’ils auraient discuté de cette manière ? Est-ce qu’ils auraient été amis ? Peut-être pas, si Langa avait toujours été aussi beau ; il aurait été trop occupé à recevoir des déclarations d’amour. Ou peut-être, peut-être qu’il les aurait toutes refusées, préférant déjeuner sur le toit avec Reki à la place.
Croisant les bras contre sa poitrine, Reki arracha finalement ses yeux de Langa, absolument certain que son visage était plus rouge que ses cheveux.
« Wow, le Canada, alors… » Il ria nerveusement, essayant d’effacer le fait qu’il avait été surpris à le fixer pour la cinquième fois aujourd’hui. « C’est trop cool, mec, je ne suis jamais allé où que ce soit en dehors du Japon. Je suis sûr que ton Anglais est parfait. »
Semblant ne pas remarquer, ou peut-être s’en ficher (inconsciemment, Reki espérait que ce n’était pas le cas, juste un peu) Langa acquiesça en retour. « Meilleur que mon Japonais. Tu parles Anglais aussi ? »
« Ah– non, juste quelques phrases de base, » admit Reki, repensant aux quelques phrases qu’il connaissait et qui lui parvenait rapidement.
Nice to meet you. [Enchanté]
Thank you very much. [Merci beaucoup]
I don’t speak English. [Je ne parle pas anglais]
Where is the bathroom? [Où sont les toilettes ?]
Honnêtement, en y pensant, aussi basique qu’elles étaient, il pourrait parier qu’elles sonneraient angéliques dans la voix de Langa. En fait…
« Eh, tu pourrais me dire quelque chose en Anglais ? » Il demanda, sa bouche étant encore une fois plus rapide que son cerveau, et seigneur, il espérait que Langa ne penserait pas que c’était bizarre. Ca sonnait vraiment bizarrement maintenant qu’il l’avait dit.
Mais Langa acquiesça sans hésitation, réfléchissant alors qu’il regardait la pièce autour de lui, ses yeux se reposant à nouveau sur Reki.
« Ok, j’ai, » dit-il, se rapprochant un peu plus de Reki comme s’il s’apprêtait à lui dire un secret, ce qui était bien, vraiment bien, alors que Reki ne comprendrait pas le moindre mot. Mais il s’approcha quand même, anticipant encore plus le secret.
« Your eyes are a really unique color up close, » [Tes yeux ont une couleur vraiment unique de près] murmura Langa entre eux, et wow, peu importe ce qu’il avait dit, les genoux de Reki faiblirent soudainement comme s’ils s’apprêtaient à lâcher, se déséquilibrant dangereusement sous son poids en s’appuyant à nouveau sur le comptoir.
« Cool, cool… » il s’étouffa presque, parce c’était cool. Très cool. Tellement cool qu’il pourrait mourir s’il entendait Langa parler anglais à nouveau. « Qu- qu’est-ce que tu as dit ? »
« Euh… » Langa se figea, les joues rosies comme s’il lui avait vraiment confié un secret, ses yeux se posèrent sur Reki avant de regarder à nouveau le comptoir. « Que je n’arrivais pas à croire à quel point cette cuisine était désordonnée. »
« Mec ! »
« La plus sale que j’ai jamais vu. »
« Allez, » il rit, s’approchant de Langa pour frapper son bras.
« Ecoutes, tu es la seule personne qui fabrique des skateboards dans sa cuisine »
« …Ok, c’est pas faux, » admit Reki, se retournant face au skate derrière lui quand une pensée traversa son esprit. Une qu’il aurait probablement, un autre jour, avec un autre inconnu, gardé pour lui. Mais, après les dernières heures passées, et pas d’inconnu en vue, la question était posée avant même qu’il n’ait le temps d’y réfléchir.
« Eh, est-ce que tu as déjà envisagé d’essayer le skate ? »
Et s’il faisait face à Langa, il aurait peut-être vu le sourire qui avait chassé les mots « only if you teach me, » [seulement si tu m’apprends] que Langa avait prononcé si doucement, si gentiment, que Reki avait eu du mal à les entendre par-dessus le battement de son cœur manquant de sortir de sa poitrine.
Non pas qu’il puisse les comprendre, parce que ce connard était encore en train de dire des secrets en Anglais et qu’il ne comptait pas dire à Reki ce qu’ils signifiaient. Finalement, après quelques minutes à pester, Reki se résigna à rester dans l’ignorance, se remettant au travail sur sa planche qu’il n’avait presque pas touché de la matinée tandis que Langa se trouvait dans le couloir pour continuer à nettoyer. Et pour la première fois depuis que Langa avait toqué à sa porte, le temps ralentit revenant à la normal.
Langa passa encore une heure à nettoyer, s’attaquant au reste de l’appartement en quatre fois moins de temps que pour nettoyer la cuisine, Reki n’était pas certain de savoir si c’était parce que la cuisine était vraiment sale ou si c’est parce qu’ils avaient passés plus de temps à parler qu’à travailler.
En attendant, l’appartement entier brillait presque au moment où il avait fini. C’était encore mieux que quand Reki avait emménagé. Même avec les copeaux de bois salissant à nouveau le plan de travail autour de la planche, la cuisine semblait presque flambant neuf.
« Mec, comment tu as fait pour faire ça aussi bien ? » Demanda Reki avec crainte, ses yeux se baladant dans chaque coin de la pièce, impressionné qu’il ne reste plus une seule trace de peinture ou de tâche de graisse où que ce soit.
« La magie du nettoyage, » répondit Langa bien trop sérieusement, réponse à laquelle Reki ne put s’empêcher de rire tandis qu’ils se disaient au revoir, restant juste un peu plus longtemps qu’il ne le ferait habituellement dans le hall d’entrée, parlant quelques minutes encore devant la porte.
Et quand l’appartement fut vide à nouveau, propre pour Reki et son pauvre cœur qui refusait de se calmer, il s’effondra sur son canapé, respirant le plus calmement possible. Mais l’étrange sentiment dans sa poitrine ne se dissipa pas, et même quand il essayait de ne pas penser à Langa, ses pensées revenait sans cesse sur le son vibrant du rire de Langa, le léger rougissement sur ses joues quand il surprenait Reki à le regarder, le léger mouvement de son petit doigt lorsqu’il promit de garder tous les secrets débiles de Reki, la légère inclinaison de sa tête qui laissait ses cheveux tomber sur son visage et ses yeux d’une façon qui donnait à Reki l’envie de les repousser en arrière et de–
Merde.
De les repousser en arrière et de l’embrasser. C’est à ça qu’il pensait.
Il voulait embrasser chaque parcelle du stupide visage de Langa, magnifique visage.
Il était complètement foutu.
