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Mais qu'est-ce qu'il avait fait pour finir là, planqué derrière les stocks de bouffe avec sa gourdiche de femme, à attendre que de potentiels amants viennent se retrouver au beau milieu de la nuit, dans les cuisines?
Cette question tournait en boucle dans la tête d'Arthur alors que ses yeux se fermaient peu à peu, tout blotti qu'il était entre le mur et son épouse.
-Vous endormez pas, gronda la voix de Guenièvre à son oreille alors que son coude s'enfonçait dans son ventre, lui arrachant un souffle douloureux.
-J'en ai marre, baragouina le souverain en essayant de se redresser, seulement pour que sa chère et tendre ne lui attrape le poignet pour le rasseoir de force.
-Restez encore un peu! couina la reine en enroulant ses bras autour du sien pour le maintenir en place.
Arthur voulut protester, mais se coupa quand la porte de la cuisine s'ouvrit d'un seul coup.
Plus discrète qu'une souris, une silhouette toute en longueur se glissa jusqu'à la table où étaient installés le roi et sa femme un instant auparavant, et commença à fouiner parmi les divers plats encore présents aux alentours.
-Le seigneur Bohort? murmura Guenièvre quand le chevalier se retrouva à la lumière de la lune et qu'ils purent enfin distinguer son visage. Ah bah oui, c'est logique.
-Quoi qu'est logique? questionna mollement Arthur, à moitié affalé contre elle.
-Bah, vous savez ce qu'on dit, qu'il a pas de femme et qu'il... enfin... vous voyez quoi! essaya de lui expliquer son épouse, les joues teintées du rouge de la gêne. Alors qu'il vienne retrouver quelqu'un ici en pleine nuit, c'est logique.
-Mais c'est des conneries... ronchonna le souverain en soupirant.
Il s'apprêtait à se lever définitivement, quitte à provoquer une attaque à son chevalier, lorsque la porte s'ouvrit de nouveau. Il se rassit en ravalant un juron.
Bohort tourna aussitôt la tête dans la direction du bruit, et un grand sourire étira ses lèvres lorsqu'il reconnut le deuxième noctambule.
-Leodagan! roucoula le jeune homme alors que le roi de Carmélide le rejoignait.
-J'étais pas sûr que vous soyez encore là, murmura le plus âgé en venant s'accouder à la table près de lui.
-En fait, je viens d'arriver, le rassura de suite son cadet en lui tendant un plein plat de saucisson. Vous avez bien eu mon mot?
-Ouais ouais, mais ma femme a pris tout son temps pour s'endormir, grommela le roi en piquant quelques morceaux de viande pour les gober en vitesse.
Arthur fronça les sourcils, et il sentit Guenièvre tendre le cou à côté de lui, tout aussi curieuse.
Fallait aussi avouer que voir Leodagan et Bohort se réunir volontairement dans les cuisines du palais à deux heures du matin, ça avait quelque chose d'intriguant...
Intriguant qui vira d'ailleurs à l'inquiétant quand le bras du roi de Carmélide vint s'enrouler autour de la taille étroite de son cadet pour le presser contre lui.
Loin d'en paraitre embarrassé, Bohort se fondit dans l'étreinte avec plaisir, allant même jusqu'à enfouir sa tête dans le cou de son collègue.
-Mais qu'est-ce qu'ils foutent? s'étrangla Arthur en se redressant autant que faire se peu sans être repéré par les deux autres.
Par tous les dieux, est-ce qu'ils se câlinaient?!
-Vous vous souvenez de ce que j'ai dit..? chuchota Guenièvre près de lui, si bas que le roi douta l'avoir entendue.
-Eh bah quoi?
-Les couples.. les amants secrets... balbutia la jeune femme, les yeux rivés sur le spectacle devant eux.
-Vous déconnez j'espère, la rabroua Arthur, qui refusait catégoriquement d'y croire.
Et pourtant, il dut bien reconnaître qu'elle avait raison lorsque les lèvres de Bohort vinrent trouver celles de Leodagan, les deux chevaliers se balançant doucement dans le petit espace laissé par la cuisine, perdus dans leur monde.
-Putain, baragouina encore le souverain du royaume de Logres, le souffle coupé.
Si on lui avait dit un jour que le Sanguinaire pouvait être une telle crème, et avec Bohort par-dessus tout, il aurait sûrement rit à s'en faire péter tous les vaisseaux sanguins possibles et imaginables.
-C'est.. attendrissant, en un sens, commenta Guenièvre, et il tourna la tête si violemment vers elle que son cou émit un craquement sonore.
Personne ne sembla pourtant le remarquer.
-Pardon?! Mais... vous êtes pas choquée?
Un silence.
Le roi fronça les sourcils.
-Vous saviez?
-Disons que j'avais des doutes.. mon père se conduisait bizarrement depuis quelques temps, je comprends mieux pourquoi maintenant, lui répondit la reine avec un petit sourire.
-Et ça vous fait rien?
-J'ai pas dit ça mais... S'il est heureux comme ça, moi ça me va vous savez...
-Ah bah ouais mais quand même... moi ça me scie les pattes cette histoire.
-Boh ils sont mignons! Regardez les comme ils.. comme ils... Oh mon Dieu.
Toute couleur quitta brusquement le visage de la reine et Arthur se retourna vers le couple.
Son cou craqua de nouveau, et il grimaça.
Puis son regard se porta sur les deux chevaliers, et déglutit.
Finie la douce étreinte remplie d'innocence: Bohort était désormais assis sur la table, Leodagan confortablement lové entre ses jambes largement écartées.
La robe de chambre du prince de Gaunes était remontée sur ses cuisses, et Arthur ferma les yeux avant de le regretter.
-Leo-oh! glapit le plus jeune, et le couple royal frissonna de concert à ce bruit très peu catholique.
-Shhh, moins de bruit, quelqu'un pourrait t'entendre, ricana l'autre, la tête enfouie dans son cou, occupé à dévorer la gorge pâle qui lui était offerte.
"S'il savait.." pensèrent les deux voyeurs alors que les halètements et les soupirs se multipliaient.
-Faut qu'on se tire d'ici avant que je devienne dingue, gronda soudain Arthur en cherchant à s'extraire de derrière les jambons.
Guenièvre l'imita dès que possible, plus rouge qu'une pivoine, et ils parvinrent à atteindre la porte juste à temps pour entendre un claquement sec retentir derrière eux, ponctué d'un petit cri tout à fait indécent. Heureusement, aucun des deux hommes ne sembla les remarquer, trop pris qu'ils étaient dans leurs activités.
Ni une ni deux, le couple retourna se pelotonner dans les appartements royaux, au comble de l'embarras.
-Plus jamais! hurla Arthur dès qu'il fut enfoui sous la couette. Mon beau père.. et Bohort... plus jamais!
-Pitié n'en parlez pas! pleurnicha Guenièvre à son tour, morte de honte. Mon propre père!
-La prochaine fois que vous avez une idée comme celle-là, je vous bâillonne et je vous jette dans les douves! l'invectiva le souverain en se frottant frénétiquement les yeux dans l'espoir d'effacer de sa rétine les images qu'il venait de voir.
Sans succès, pas étonnant.
-Je m'y jetterai moi-même! rétorqua sa femme en se roulant en boule sous les draps.
Suite à cela, étonnamment, l'accès aux cuisines fut interdit jusqu'à nouvel ordre à quiconque n'était pas le roi, la reine, ou Karadoc.
Et le sourire que Leodagan afficha lorsqu'on lui annonça cette restriction en disait long.
Cet enfoiré était au courant qu'on était là, réalisa Arthur en se frappant la tête contre la Table Ronde, sous les regards médusés de ses chevaliers, et plus particulièrement de Bohort, qu'il était incapable de regarder en face depuis deux jours.
Bordel.
Saleté de beau-père.
