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환생

Summary:

Il attend, immobile.

La lourdeur du silence presse contre l’intérieur de son masque où lui sont renvoyées la cadence régulière et la chaleur de son souffle. Il sent son cœur battre à l’intérieur de sa cage thoracique.

Enfin. Enfin, il y est. Il y est parvenu.

Il va revoir le Front Man.

Après autant de temps passé ici, à trimer sans se plaindre, à exécuter les ordres avec ferveur.

Notes:

J’ai réalisé sur le tard que dans le canon In-ho est probablement plus jeune que le Recruteur.
On explore ici l'envers du décor des Jeux (ce n'est pas tout rose, ou plutôt une autre couleur se dissimule derrière le rose...). Et la relation entre In-ho et le Recruteur. Elle m'intriguait tellement, il fallait en parler.

환생 est le terme coréen qui signifie 'rebirth' ou "renaissance" en français.

Work Text:


 

La nuit est tombée sur le complexe ; dans le box, l'horloge numérique affiche l'heure de ses cristaux rouges. 

 

21 : 03.

 

Installé dans le lit de taille standard, couché sur le côté, ses jambes trop grandes repliées pour ne pas dépasser du cadre du matelas, il ne dort pas. Il attend. Défie le temps.

 

Dans sa tête, le décompte s'égrène. Combien de temps encore ?

 

Ses yeux se dirigent vers la porte aussitôt que ses oreilles captent le léger bruit de pas. Il les écoute se renforcer, compte le nombre de secondes.

 

Sans frapper, la porte s'ouvre.

 

Un carré de lumière inonde la pièce plongée dans le noir. L'ombre se glisse entre les interstices lumineux, s'étire au sol.

 

Un autre soldat rose.  

 

Pas un de ses collègues au masque siglé d’un triangle.

 

Rien ne trahit l'identité de celui qui vient le voir, si ce n'est la silhouette un peu plus épaisse que celle d'une femme sous la combinaison.

 

Et la voix, même modifiée. Le timbre grave résonne dans la pièce, imposant.

 

“034. Suis-moi.”

 

Malgré l'ordre, il continue à l'étudier. Quelques secondes. Il s'agit donc d'un de ceux qui commandent. Le sigle peint sur le masque noir n'en n'est qu'une confirmation. 

 

La lenteur avec laquelle il s'habille est toute délibérée. Ce n'est pas trop lent pour ne pas défier ouvertement, mais juste assez pour semer le doute. C'est un bon amusement de rendre les autres confus. Après tout, si le silence est la règle, que reste-t-il d’autre pour s’exprimer ?... 

 

Le Manager carré joue l'indifférence, mais la tension sur la poignée de la porte et la tension de ses épaules en dit long.

 

Il revêt sa combinaison, son masque sans se préoccuper de l'autre et finit par le suivre hors de la pièce. Enfin.

 

***

 

On l'amène à travers couloirs dans une zone inconnue. La couleur des murs change : du bleu doux et rêveur des quartiers des Ouvriers cercles à l'orangé teinté de lumières rouges des quartiers des Soldats triangles, ici on fait la somme des teintes pour ne garder qu'un violet sombre et menaçant, les spots fournissant une luminosité minimaliste disposés de manière éparse mais constante. Il y a des yeux sur chaque porte. 

 

Ils traversent ces couloirs, ne s'arrêtent pas. 

Le pas ne faiblit que lorsqu'il faut ouvrir une porte avec une clé qu'on insère dans la serrure. Drôle de cadenas

 

Et c'est reparti pour un dédale de portes imbriquées les unes dans les autres. Il est humainement impossible de se rappeler du chemin parcouru dans cette zone, pourtant le soldat qui l'accompagne semble s'y retrouver. En tout cas suffisamment pour le mener à bon port : derrière un accès réservé aux Managers, contrôlé via identification faciale, une porte coulissante devant laquelle son acolyte fuit, apparemment pressé de finir sa nuit ou de retourner à son poste. 

 

Les mains à peine moites, cœur tranquille, il s'invite dans la pièce quasiment obscure.

 

La première étape du voyage. Enfin, c'est ce qu'il espère. 

 

***

 

Les murs gris sont ce sur quoi il s'attarde lorsqu’on essaie de lui donner une leçon à masque découvert. L'absence soudaine de couleur dans ce monde saturé qu'ils parcourent en permanence a de quoi choquer l'œil. C'est un bon rappel de ce qu'est leur lieu de travail, après tout. Derrière tout rêve devenu réalité, rôde un cauchemar tout aussi tangible. Même si pour lui, ce cauchemar a des allures d'aspiration.

 

“Éliminer un joueur essayant d'échapper à sa sentence, très bien. Les messages et les rumeurs, ce n’est pas mon problème. Mais pousser des gardes à s'entretuer pour une histoire aussi sordide ? Ce comportement est intolérable, 034 ! Sais-tu quel effort est mis dans le recrutement de bons éléments ? Par ton comportement, tu fais honte à celui qui t'a souhaité la bienvenue ici. Souhaites-tu perdre ton rang et tes avantages ? Ou bien ton travail ? Continue comme ça et tu y arriveras ! Et quand l'un d'entre nous en prendra marre, tu finiras avec une balle dans la tête. C'est ça que tu veux ?...”

 

Et bla, et bla, et bla bla bla…

 

Tout se perd dans le flou d’un fouillis de paroles chaotiques. Le leader des Managers les vomit, à visage découvert, sourcils froncés, le fusille du regard. 

 

“Tu m'entends, 034 ? Non, tu n'écoutes pas.” 

 

C’est vrai. Il a beau se plier à la hiérarchie, c’est aussi une compétition impitoyable où il faut savoir se tailler sa propre ascension lorsqu’elle ne vient pas assez rapidement.

Non, il n’écoute pas, il n’écoute que lui-même, l’acide dévorant de l’ambition qui bout à feu lent dans son estomac, au cœur de ses muscles, là où l’énergie rencontre l’action. Il en a toujours eu plus que les autres. A toujours su mieux l’utiliser que les autres. Et cette énergie, il a décidé de la mettre à son service. 

Oh, il a d'abord commencé dans le secret, ne laissant filtrer aucune différence, puis de plus en plus ouvertement, lâchant juste un peu la vanne. Provocant. Jamais directement - il n’est pas assez fou ni assez suicidaire, surtout qu’avoir le plaisir d’abattre des déchets vivants et de les mettre au rebut une bonne fois pour toutes a de quoi être plaisant - toujours dosé. Il ne suffit que d’un silence un peu trop long, un peu trop pesant. D’un mouvement maladroit. D’un retard minime dans ce qu’on lui demande d’exécuter. Une parole bien placée, hors du champ des caméras et des micros, qui déclenche des bagarres. Des représailles. Des secrets ou des silences qui s’échangent et se monnaient à prix d’or. Parfois quelques gestes trahissent la turbulence sous le masque lisse, l'irritation de la peau due aux trop nombreux plis dans l’uniforme rose taille standard et aux positions inconfortables à tenir durant de longues heures. Parce que la maîtrise de soi n’est pas une science, même si celle-ci demande l’exactitude. Chacun d'entre eux possède ses points sensibles, où si l’on se met à gratter un peu trop sous la surface… Il a beau faire de son mieux, sa nature le rattrape sans arrêt et sape ses efforts. Ce n’est jamais assez. Jamais jamais jamais. L’ambition est une maîtresse exigeante, un poison qui le ronge jour après jour. Qui se manifeste dans ses actions la journée et qui se transforme la nuit, prenant la forme d’un masque sombre et anguleux infiltré dans ses songes. 

 

Difficile à satisfaire.

 

Difficile à atteindre. 

 

Alors qu’il donne tout pour y arriver. Pour contenir le chaos qui l'habite, qu'il abrite, qu'il provoque.

 

Il s'attend à l'habituelle rouée de coups, à l'humiliation collective, à la privation des quelques droits qu’il possède encore, mais rien ne vient. 

 

Jusqu’à…  une communication. Le crachotement d’un talkie-walkie qui s’allume, semblant avoir quelque chose à dire. Le leader à la combinaison noire et rose - étrange inversion de leur propre uniforme - fait reposer sa tête sur le dos de sa main.

 

Le plissement du front s’accentue sur le visage en face du sien. Le Manager des Managers devrait songer à se prendre des vacances. Trop de souci au travail, et vous prenez des rides qui vous marquent à vie. Il pense à lui suggérer avant que le bruit n'attire son attention, coupant ses réflexions.

 

Qui peut bien prendre contact avec lui à cette heure-ci ? Y a-t-il un problème du côté de sa section ? Des joueurs cherchant à s'échapper ? Ce ne serait pas une première.

 

Il ne reconnaît pas la voix qui parle dans le haut-parleur de l’appareil. C’est très court, de toute façon. A peine quelques mots. 

 

Fais-le monter. 

 

Un soupir. 

 

Il n’a de cesse de le scruter, cherchant quelque chose d’invisible sur lui, en lui peut-être. Dommage qu’on ne l’ait pas autorisé à retirer son masque, car il y a quelque chose d’intéressant qui se découpe dans ces traits impassibles. Des choses qui s’y glissent, qu'il aurait bien envie d'explorer... mais il ne voit pas assez bien, confiné dans son enceinte aux mailles noires.

 

Puis : 

 

“Le Front Man demande à te voir. Il te recevra en privé. Je t'ouvrirai la voie.” 

 

L’annonce le fait trembler. Il prend tout de même soin de contrôler son expression, parce qu'il n'y a pas que le visage qui compte et parce que se montrer trop enthousiaste serait signer sa propre punition. Son supérieur en tenue noire, lui, continue de froncer les sourcils, comme s’il ne comprenait pas cette décision soudaine… ou qu’il la désavouait. 

 

Pour autant, il tient parole, l’accompagne dans un nouveau dédale, une partie du bâtiment qu’il ne connaît que de nom, par quelques allusions tirées de son précédent séjour. Dans le sillage de cette ombre noire qui se fond parfaitement avec un environnement qui se transforme, passant du gris béton purement fonctionnel et du violet impérial des couloirs des Managers aux intérieurs lustrés, feutrés, décorés qu’il reconnaît, il observe et suit. Sa combinaison lui paraît bien dérisoire et malhabile, ici. Son costume de serveur - et ce masque à forme végétale - auraient été plus seyants. 

 

Qu’à cela ne tienne. Chaque pas, chaque couloir, chaque virage, chaque marche d’escalier l’amènent plus près de son objectif. 

 

Ils arrivent devant un ascenseur. Il n’est pas différent des autres, sinon pour ses liserés dorés gravés sur les portes en lieu et place de l’argent qu’ils ont déjà croisé non loin d’ici. Et pour le dispositif de reconnaissance faciale, dont l’œil rouge scanne le masque de l’Officier avant que la voix pré-enregistrée ne valide son identité. 

 

Les portes s’ouvrent sans bruit. 

 

On lui fait signe d’entrer. 

 

L’Officier monte aussi.

 

Il n’y a pas d’étage sur lequel appuyer. 

 

Le métal se referme sur leurs silhouettes siamoises, que les miroirs sur les côtés et les spots dorés leur renvoient, jumeaux étrangement difformes. 

 

Il est drôle de remarquer, l’intensité de la lumière à l'intérieur de la cabine aidant, que malgré le fait qu'il manque un côté à la figure de son masque et que sa couleur est si flagrante qu’elle en devient violente à l’œil, ils sont presque aussi grands l’un que l’autre. 

 

Il ne l'aurait pas cru, à le voir ainsi engoncé dans son fauteuil, là-bas à l’intérieur de son bureau. 

 

C’est peut-être le signe qu’il est sur la bonne voie. 

 

C’est peut-être le signe qu’il doit faire attention à partir de maintenant. 

 

Même si la prudence, ça n’a jamais été son fort. 

 

***

 

“Reprends la position que tu avais lorsque tu l’as rencontré.” indique l’Officier Masqué alors qu’il l’accompagne pour quelques pas hors de l’ascenseur dans l’appartement luxueux - et scandaleusement sombre - du Front Man. 

 

Il se retourne vers lui, lui lance un regard, mais il reprend déjà l’ascenseur. 

 

Le lieu n’est éclairé que par quelques lampes murales dont la lumière vacille. L’ombre avale la couleur de la combinaison, la recrache moins tranchante qu’elle ne l’était dans l’ascenseur artificiellement éclairé. Le masque dessine tout en grilles noires devant lui - habituellement, cela ne pose pas de problèmes, mais dans un espace aussi tamisé, il faut avancer doucement. 

 

Qui peut se targuer d’avoir déjà pénétré ces lieux ?

 

Sûrement pas une autre combinaison rose. Il est peut-être le premier à jamais l’avoir fait. L’immensité du privilège fait tanguer la pièce devant ses yeux, sous ses pieds qui oscillent contre ses semelles, instables. 

 

Doucement. 

 

Y a-t-il des caméras qui surveillent ses moindres faits et gestes, ici aussi ?

 

L’idée d’être observé en ce moment même contracte un frisson au creux de sa chair. 

 

Avec calme et dignité, ses pas arpentent cet espace privé, choisissent le centre de ce temple sombre à l’intérieur duquel il a été invité pour se positionner. Laissant ses jambes porter son poids, il s’accroupit. Ses mains mises à nu trouvent le sol noir et poli aussi bien que la froideur de la morsure qui remonte le long de ses doigts déployés. Sous la combinaison, son dos se plie, s’arrondit, s’étire quelques instants avant que ses genoux ne basculent contre le sol. Il revient à une posture droite, bouge légèrement pour replier entièrement ses jambes sous l’arrière de ses cuisses, étirant ses chevilles. Ses mains se posent sur ses cuisses sans s’y accrocher, sans serrer. Il attend, immobile. 

 

La lourdeur du silence presse contre l’intérieur de son masque où lui sont renvoyées la cadence régulière et la chaleur de son souffle. Il sent son cœur battre à l’intérieur de sa cage thoracique.

 

Enfin. Enfin, il y est. Il y est parvenu. 

 

Il va revoir le Front Man. 

 

Après autant de temps passé ici, à trimer sans se plaindre, à exécuter les ordres avec ferveur. 

 

Reprends la position que tu avais lorsque tu l’as rencontré.

 

La scène lui parvient comme si elle datait de la veille, trésor précieux qu’il a gardé sur l’étagère la plus haute de sa collection de souvenirs, l’époussetant avec la ferveur d’un collectionneur devant sa pièce la plus prisée, s’attardant devant pour l’admirer, la laisser cristalliser au cœur de ses motivations, afin de leur insuffler sa force. 

 

Une image qui a laissé une impression si forte qu’il la conserve avec soin afin de ne pas l’abîmer, relique précieuse d’un culte obscur, inconnu du monde extérieur. 

 

L’attente est longue. Son poids passe d’un côté à l’autre, balancier de son corps inconfortable, inutile. Il n’est pas le seul ici ; ils sont cinq recrues côte-à-côte, alignées au centimètre près, à qui on a ordonné de rester immobile, à genoux. Triés sur le volet, ce sont leurs profils qui ont été choisis. Brièvement, l'interrogation envers ce qui a pu leur plaire dans le sien occupe ses pensées.

 

Quelqu’un finit par s’avancer dans la pièce jusque-là désertée. Celui qui se trouve à côté de lui retient son souffle. 

 

L'air se raréfie dans la pièce quand ses yeux croisent la forme qui s'avance et il comprend la réaction de l'autre. 

 

Un homme. Enfin ce qui semble être un homme : c’est d'abord un costume qui se présente à eux. Un costume dont les lignes sévères et abstraites semblent chanter un langage qui lui parle, murmurant à ses oreilles une promesse de quelque chose de plus vaste. Une apparence sombre, presque fantomatique en nature et pourtant puissante, architecturale, qui semble complètement composer celui qui se trouve en dessous, le recouvrant de la tête - masquée - aux pieds - pourvus de lourdes bottes noires. Ses mains sont recouvertes de gants dissimulant complètement la peau. Tout semble composé de nuance dans cette cathédrale vivante, un noir élégant pour le manteau, profond et cuirassé pour les gants, les bottes et une teinte plus brillante pour le masque, faisant ressortir chaque jeu d'ombre et de lumière sur les surfaces géométriques. Il a l’air immense ainsi. Sa présence appelle immédiatement le commandement.

 

Il est surpris d’être autorisé à lever la tête jusqu’à lui, mais ne s’en formalise pas pour autant. Le masque composé de facettes obscures mais régulières, symétriques, que porte l’inconnu est la chose la plus parfaite qu’il n’ait jamais vue, sculptant le visage humain pour en faire celui d’un dieu

 

C’est sûr que c'est différent de Oh Il-nam et de ses extravagants invités. Il a passé du bon temps avec eux, mais tout ça, c’est terminé désormais. Il ne veut pas travailler pour les riches ; il veut descendre les pauvres. Car le vieux roublard a raison : l’important, c’est de participer. 

 

C’est bien ce qu’il est venu faire ici. 

 

Les paroles qui lui sont données, il les boit aussi avidement qu’un alcoolique assoiffé de sa boisson favorite - ou qu’un pécheur qui avale les sermons donnés par son confesseur, directement tirés de la bouche du Seigneur. 

 

Il écoute ce discours comme si l'entité masquée ne parlait qu’à lui. 

 

“Vous qui entrez à mon service, souvenez-vous des règles. Elles sont dures, mais justes. Vous êtes mes yeux, mes oreilles, ma voix et mes gestes.”

 

Le passé ne compte pas. Seul importe ton dévouement présent. 

 

Le frisson qui prend naissance contre sa nuque n’est que le précurseur d’une pluie qui se transforme en torrent. Elle se déverse sur leurs têtes avec fracas, les affublant d’une nouvelle douche froide mais vivifiante à chaque phrase suivie d’une interruption fatale, parfaitement orchestrée. 

 

“Dévoilez votre identité et vous mourrez. Refusez d’exécuter les tâches qui vous seront assignées et vous en paierez les conséquences.” 

 

Sois bon, juste, honnête et travailleur, ou les foudres de mon jugement s’abattront sur toi. 

 

Eau bénite destinée à baptiser autant qu’à purifier de tous les péchés, la voix filtrée s’écoule en lui avec son ton grave et solennel, s’infiltre par tous les pores où elle se déverse, assez solide pour se répandre entre tous les morceaux de roche éparpillés en lui. Assez pour les ressouder, peut-être. 

 

“Ceux qui suivent les règles sont toujours récompensés de leurs efforts.”

 

Ne rechigne jamais devant l’obstacle, car je serai la force qui te guidera. 

 

La présence vibre. Sa poitrine aussi. Puis l’entièreté de son corps. 

 

C’est une promesse. 

 

Révère-moi par tes actions et je t’honorerai des miennes.

 

Heureusement qu’il est à genoux, parce que sinon, il tomberait. 

 

L’admiration est instantanée. 

 

Qui, après tout, saurait recoller les débris disloqués d’une pierre tombale rien qu’avec la force d’une cascade de mots ?...

 

***

 

Après ce qui semble une éternité pendant laquelle il a veillé, priant pour que l’attente cesse, pour que la tension dans ses muscles cesse de grandir mais aussi de se confronter à leur rigidité, implorant sans bruit pour que ses vœux soient enfin comblés, le Front Man fait son entrée. Plongé dans une longue transe où se mêlent silence parfait et respiration contrôlée, son attention sous-stimulée saisit le moindre changement sonore. Ce sont les roulements de l’ascenseur, puis l’ouverture feutrée des portes qui le renseignent sans délai sur ce qui se passe. Sa tête légèrement baissée se relève, corrigeant sa posture pour qu’elle soit plus ferme. Tonifiée. Aux aguets. 

 

Une inspiration un peu plus profonde, qui soulève sa poitrine–  

 

Il écoute. 

 

Il n’y a d'abord que le glissement des pas sur le sol. Lourd, distinctif. Des bottes. Une démarche assurée, solennelle. Un pas après l’autre. Son regard entravé par son propre masque tombe jusqu’à la surface. Il a soudainement envie d’y aplatir ses mains à nouveau et d’y poser son front pour sentir le sol vibrer sous les foulées qui se dirigent tout droit depuis le fond du couloir où se trouve l'ascenseur. Basculant vers son nouveau centre de gravité, appelé par la présence qu’il sent habiter la pièce, l’impulsion le saisit, le pousse vers le sol, l’y attire, lui susurre d’y déposer la marque de sa révérence. Tout de suite.  

 

L’énergie qui circule à l’intérieur de lui s’y oppose. Il ne flanche pas. 

 

Écoute, à nouveau. Part à la recherche du moindre indice. Prêt à l’attraper au vol.

 

Mais aucun regard ne se pose sur lui. 

 

Une légère brise, un léger changement dans la température de l’air– 

 

On passe à côté de lui. 

 

Comme s’il était invisible. 

 

Comme s’il n’existait pas. 

 

Comme s’il n’avait aucune importance, ne faisait aucune différence. 

 

Un souffle lui échappe. Son abdomen se contracte, se préparant à un impact qui ne vient pas. La douleur qui s’y diffuse pourtant, elle, est bien réelle. Une morsure qui se passe de mots, entièrement constituée de silence. 

 

D’absence. 

 

Mais il n’est pas absent. 

 

Il est bien là.

 

Les pas sont bien réels. 

 

Le martèlement au creux de sa poitrine s’imprègne de leur résonance.

 

Le chant cristallin du verre qu’on tire d’un comptoir et celui d’un liquide qu’on verse à l’intérieur se répand dans l’atmosphère. Le claquement de glaçons contre le bord froid et transparent. Son souffle se cogne aux parois de son masque, lui revient à la figure. Trop chaud. Il n’en fait rien. 

 

Les premières paroles qu’il daigne lui adresser de cette voix profonde et filtrée sont un instant de consécration. Il les écoute parmi le silence, sent leur poids charger l’air, entourer ses épaules comme un manteau, ou bien comme un voile de ténèbres qui s'abat sur lui pour le recouvrir de leur mystère. 

 

“Soldat 034.”  

 

Les claquements des semelles sur le sol se rapprochent. Son souffle accroche - une fois.  Son regard– 

 

Il est tourné vers lui. 

 

Il le sent. 

 

L'afflux de chaleur monte depuis le sol, irrigue chacun de ses membres. Tournesol nourri par l'immensité rougeoyante du soleil levant, il n’est pas au centre de la lumière, mais c’est tout comme. Les premiers rayons d’un projecteur puissant l’effleurent tout juste, vont le percuter de plein fouet d’un instant à l’autre. 

 

“Cela fait longtemps.”

 

Si vous saviez. Tellement. Trop.  

 

“Tu sais pourquoi tu es ici.”

 

En effet, il le sait pertinemment. La voix vibre dans l’air, écorche sa délectation. La douceur tourne à la brûlure. Le soleil déverse sa lave dans ses veines, les embrase en grésillant jusqu'à la carbonisation. Ce n’est ni une question, ni une affirmation. C’est tangible, palpable, aussi palpable que la sensation inconfortable du manque d’air dans ses voies respiratoires, contre son visage. 

 

Il s'asphyxie, lentement - l’oxygène semble avoir disparu de la pièce entière, dominé par une entité dont la présence froide l’en prive. Ses lèvres brûlent, mais demeurent closes. Sous la combinaison, sa peau surchauffe. Quelque chose en lui est en train de se consumer, y répandant un encens intoxiquant comme une traînée de poudre.

 

Le silence est volonté. Le silence est respect. Le silence est salvation. 

 

Il n’a pas peur. Pas une seconde. 

 

“J’ai eu vent de ton implication dans une affaire récente.”

 

Le silence est– 

 

Il ne peut pas se taire. Il n’a jamais su le faire. La lave ensoleillée cesse de se diriger vers le cœur, l'intérieur. Liquéfiée, bouillonnante, elle inverse sa course, se diffuse jusqu'aux extrémités, cherche à sortir avec un frémissement rappelant un volcan  au bord de l'éruption. La brûlure en lui remonte, trop vite, trop puissante, insolente, une bombe à retardement qui enfin explose dans son palais. 

 

“Vous m’avez laissé faire.”

 

Silence. 

 

Aucun bruit. 

 

Aucun mouvement. 

 

Un frisson s’empare de son échine. 

 

L’éclairage qui s’échappe des lampes vacille, bascule sous un autre angle. L’or chaleureux se mêle à une noirceur profonde qu'il perçoit d’une nouvelle manière. Ses paupières papillonnent, cherchant à s’habituer à ce nouvel équilibre. Les ombres glissent contre les murs, partout où elles peuvent s’infiltrer. 

 

Son regard aurait dû tomber au sol. 



***



“Tes supérieurs m'ont rapporté que tu étais un élément difficile à gérer.”

 

Les mains de 034 s'abaissent, paumes contre le tissu. Moites. Le Front Man se tient derrière lui, mais c'est comme s'il lui faisait face. Il peut sentir son regard surveiller le moindre de ses gestes, examinerla moindre de ses réactions. Sous sa combinaison rose, sa peau se hérisse.

 

“034. Enlève ton masque.”

 

C'est un ordre qui ne se dit qu'une fois. Il s'exécute sans tarder, relevant la capuche de sa combinaison, dégrafant l'attache qui retient son masque de Soldat. Chacun de ces gestes est un rituel, une révérence offerte à la divinité qui se trouve dans cette même pièce et à qui il doit sa renaissance.

 

“Pose-le à terre.”

 

Il obéit. Bien sûr qu’il obéit. Le masque vacille lorsqu’il le dépose à terre sur sa face bombée, attaches extérieures apparentes. Un nouveau monde se révèle à lui alors que le sol reflète son visage. Son vrai visage. Autour de lui, c’est la pièce qui se dessine dans le reflet, jumelle ténébreuse de sa voisine bien réelle. Mais il ne voit pas son écho, pas encore. Les lumières semblent s'agiter, vacillant contre les murs, se mouvant comme des flammes. Aussitôt sous ses paupières et dans sa chair il retrouve un éclat de la chaleur des fours crématoires auquel il a été affecté si longtemps - sa première tâche de garde.

 

Le Front Man n'avance ni ne recule, sa logique implacable alors que les paroles filtrées qui sortent de son masque de leader le rappellent à sa place.

 

“Tourne-toi vers moi.”

 

Se retournant lentement vers la source de la voix, mesurant chaque mouvement comme si brusquerie et imprécision avaient le pouvoir de tout gâcher, cette fois il ne résiste pas et se penche devant les bottes noires. Son front rejoint la surface froide de ce miroir obscur, et seul ce point de contact glacé parvient à lui redonner les idées claires. Le martèlement dans sa poitrine, étouffé par son corps plié en deux, se calme, battement après battement. Le Front Man ne dit rien à propos de son action. Aucun indice de sa satisfaction ne perce dans sa voix lorsqu’elle prononce un autre ordre. 

 

“Regarde-moi.”

 

Il doit faire l'effort de lever la tête pour rencontrer le visage masqué du Front Man. Il n'en a jamais été si heureux. Ses genoux, à force d'être sollicités dans la même position agenouillée, tirent, mais la douleur n’a jamais été un problème.

Le Front Man se dresse au-dessus de lui, colosse monumental habillé de ce manteau et de ce pantalon presque noirs qu'il a déjà vu, dont il peut saisir de nouveaux détails parmi les anciens qui le frappent encore. Le tissu qui les compose semble si rigide, et pourtant adapté - il ne l'imagine pas autrement. Sa teinte se rapproche plus du gris sombre que du noir. Il est si proche qu'en en voyant la texture, il peut presque la ressentir.

 

Une main gantée s'avance, prend son menton en coupe, ramène son regard vers le sien, impossible à saisir. Le cuir froid mord sa peau de quelques frissons le long de sa gorge exposée.

 

“Pensais-tu que je ne le saurais pas ? Que je ne le verrais pas ?..”

 

En dehors de cette rencontre tant attendue, il est rare désormais que 034 ressente son cœur s'emballer, mais c'est bel et bien le cas, car sans qu'il puisse voir le sien, son regard le transperce. Son épiderme hérissé n'y fera rien. Au contraire.

 

“...n'est-ce pas précisément ce que tu cherchais à obtenir de moi ?”

 

Son regard plonge dans le sien, en retire de nouvelles flammes. La vérité éclate dans la pièce. 

 

“Tu t’y attendais. Tu le cherchais, quand bien même il était certain que tes écarts te puniraient.”

 

Puis, après un instant de silence contenu où il est observé comme un insecte sous une loupe magnifiante, son gant se referme sur sa mâchoire. 

 

“Tu t’es fait remarquer.”

 

Le Front Man ne mâche pas ses mots. Leur âpreté descend jusqu’à lui ; il se refuse à la ressentir dans ses entrailles. Ne baisse pas le regard, pas une seconde. Boit le regard et l'attention qu'on lui donne comme une goulée de soleil supplémentaire qui le brûle de l'intérieur, et en adore la sensation. Absorbe la vue de ce masque dans son entièreté, ses facettes, ses traits qui ne bougent pas et renvoient pourtant la lumière dans différentes directions.

 

“Pas pour ton efficacité.”

 

Les doigts appliquent de la pression sur les zones tendres de sa mâchoire levée jusqu’à rencontrer la dureté des os. Tendus depuis plusieurs minutes dans une position peu naturelle, les muscles de son cou deviennent douloureux. D'un peu de pression plus bas, là, sur les côtés de sa trachée, il pourrait le tuer.

 

Il ne bronche pas. 

 

“Pas pour ta discipline.”

 

La poigne de fer cherche à l’écraser. Un instant, il est tenté de se rebeller - il le sentent. Tous les deux. Cette tension soudaine qui fait jouer les muscles sous la peau. Il ne cherche pas à s’échapper, pourtant la main contre sa mâchoire le maintient. C’est une leçon difficile à avaler, mais finalement son corps laisse faire, se fait poupée de chair et de sang sous la coupe d’une divinité dont la vision est analytique et le toucher méthodique.

Sa nuque s'assouplit.

 

“Dis moi, 034… quel effet cela fait, d’être vu ?”

 

Une vague de frissons le secoue de haut en bas, se heurte à la chaleur qui remonte du creux de ses entrailles et empourpre ses joues. Ses oreilles sifflent. Il s’accroche à la texture cuirassée de ce gant qui retient la chaleur de son corps. Ses paupières se ferment à demi, savourant le contact, remettant le destin de son être tout entier entre les mains de celui qu’il a juré d’atteindre. Cette main… il la ressent comme une invitation offerte à la main qu’il a tendue vers lui, vers cette figure si haute dans la hiérarchie que les soldats comme lui n’en connaissent que des échos, que ce qui se chuchote entre eux. 

 

Car tous ceux qui lui ont fait face en sont morts, une balle en plein milieu du front, ultime rappel à l’ordre s'il en est.  

 

“Je vois.”

 

Le Front Man se détourne. Le geste est infime - sa main se retire, son regard le quitte - mais plus violent qu’une claque en pleine joue. Il sent son visage réagir comme tel, fermant les paupières comme à l'approche de la main qui délivre la douleur. Le message n’est pas exprimé mais se répand de manière claire et il s’attend à ce qu’on le congédie d’une minute à l’autre. 

 

J’aurais dû te punir, comme pour tous les autres. J’ai eu tort de t’amener ici. Tu n’es qu’un serviteur, en fin de compte. Va, et ne reparais plus jamais devant moi, à moins de souhaiter mettre fin à ta vie.

 

Les mains de 034 agrippent le tissu rose et rêche à ses cuisses. Fort. Les mèches noires de jais cachent les sourcils froncés, premiers plis sur cette face qui ne saurait encore souffrir de la contrariété.  

 

Le nœud se défait de lui-même lorsqu’il se rend compte qu’il n’est pas congédié. 

 

Pas encore. 

 

Il peut peut-être en tirer avantage. 

 

Si tu as quelque chose à dire, dis-le. Si tu as quelque chose à faire, fais-le. Maintenant. Avant qu’il ne soit trop tard. 

 

Malgré la poussée de sa langue contre ses dents, malgré la pression qui menace de le briser, son corps demeure inerte.

 

Inutile.

 

Un peu comme quand-

 

Cette pensée ne se finit pas.

 

La silhouette élégante du Front Man s’éloigne. Où qu’elle aille, ses yeux la suivent - le long du bar, où le verre est servi. Jusqu’au fauteuil, où il se penche pour le poser sur la table attenante. Jusqu’à ce que son regard ne puisse plus capturer cette présence qui semble contrôler jusqu’à la moindre nuance de luminosité ombrageuse qui se diffuse dans la pièce, jusqu’à son propre souffle - il ne se rend compte qu’il peut de nouveau respirer que lorsque le manteau noir disparaît derrière une porte laquée. 

 

Les muscles de ses doigts tressautent. Sa poitrine le brûle lorsque l’air y entre à nouveau à sa pleine capacité. Et pourtant, il a froid. Un froid de l’intérieur, que sa combinaison ne sert pas à réchauffer. Un froid qui le fait frissonner aussi violemment que la chaleur est montée au creux de ses veines sous l'impact des mots et du toucher du Front Man.

 

C’est si calme ici. Il n’entend pas le moindre bruit. 

 

Il n’y a plus la moindre présence. 

 

L’a-t-on abandonné ? 

 

Alors qu’il n’a pas tout dit, qu’il ne sait pas tout ?

 

Est-ce là sa punition ? L’acte de pénitence qu’il doit exécuter, se graver dans la chair, afin de satisfaire le courroux de leur maître masqué ? 

 

Ses mains fourmillent, se serrent à nouveau. 

 

Douce, cruelle sentence. 

 

Doucement, lentement, pour ne pas alerter, il se remet debout. Tournant la tête de tous côtés, un rapide tour de la pièce lui montre tout. Tout ce qu’il pourrait briser. Tout ce qu’il pourrait saccager en attendant son retour. Il décide de lui transmettre un premier message.

Son premier acte est de dézipper sa combinaison, les gestes à vif. Comme un fruit pourri que l’on épluche, la peau ne tient pas, se déroule jusqu’à ses pieds. Le rose saigne au sol lorsqu’il fait un pas en dehors. Il n’a gardé que ses propres bottes de Soldat. Les premiers objets vers lesquels il se dirige : la flasque de cristal qui contient certainement de l’alcool et les verres assortis au comptoir. Il s’en saisit - le liquide ambré se cogne aux parois vitrées sous l’effet de son impulsion houleuse - les jette à terre, puis les regarde s’y fracasser. L’explosion fait éclater des milliers de morceaux qui rebondissent à l’infini, crissant ses oreilles de milliers de sons cristallins. Une flaque se répand au sol, jusqu’au tapis sous le fauteuil, qu’elle tache. 

L’arôme du whisky est si fort qu’il pourrait le goûter lorsqu’il s’avance jusqu’à l’endroit où la bouteille s’est pulvérisée. Les morceaux crissent sous ses bottes, tentent de percer les semelles en s’y enfonçant. C’est au tour des lampes qui se trouvent de chaque côté du fauteuil d’être renversées avec de grands bruits sourds et lourds. Le son de la chute des lampes géométriques aux quatre coins de la pièce est moins satisfaisant. Ceux du seau à glaçons et de son verre le sont beaucoup plus, même s’il est étouffé par le tapis persan. Il a fallu plusieurs essais pour le grand contenant, l’épaisseur et la lourdeur de la matière l’empêchant de se briser du premier coup. 

Il regarde le désordre qu’il a mis ; ce n’est pas assez. Il en faut plus. Plus. Plus. Quelque chose dont on se souviendra. Son corps se tourne vers le meuble où l’instant d’avant le verre était posé. Ce verre… 

 

…plus plaisante compagnie que celle du plus ambitieux de ses soldats. Ce n’était pas censé se passer comme ça. On n’était pas censé le délaisser. L’ignorer

 

Il se penche vers le meuble d’appoint, désormais vide, s’en saisit. Ses mains sont couvertes de longs traits rouges auxquels il ne prête pas attention. Il le soulève au-dessus de sa tête, pas plus lourd qu’un cercueil chargé ; assez. Il en a eu assez et il va le lui montrer. Son système auditif se prépare à la détonation imminente…

 

 

…Sa rêverie s’achève instantanément au son d’un loquet qu’on ouvre. Il n’avait pas conscience d’avoir fermé les paupières. Rapidement, il regarde ses mains. Elles tremblent légèrement. Ce n’était pas réel.

 

Le Front Man est revenu. 

 

Son souffle accroche à nouveau. 

 

Il y a une boîte entre les gants de cuir. 

 

Une boîte noire ornée d’un ruban rose. 

 

S’agit-il d’un cadeau ?

 

Ou bien…

 

S'agit-il d’une punition ?



***

 

En silence, le Front Man s’avance. 

 

Il est encore surpris de ne constater aucun dégât dans la pièce ; ce rêve semblait si réel. Il pouvait presque sentir ses muscles travailler, l'intensité d’une fureur désormais complètement éteinte alimentant la force de chaque geste. 

 

“034.”

 

Sa tête se tourne vers le son de la voix filtrée qui l'appelle. Il ne sait pas s’il a encore l’énergie de lever les yeux. Ceux-ci ne s’attachent qu’à la longueur du manteau, à sa rigidité, sa texture. Inflexible. Il n’y a pas de prise. Il est sûr que s’il essayait de s’y agripper, le tissu n’en garderait aucun pli. Aucun souvenir. Aucune trace.

Il se voit pourtant le faire. 

 

Comment voudrait-il qu’il agisse, à présent ? Que voudrait-il qu’il fasse ?

 

Il guette le prochain ordre comme Abraham attendait chaque commandement de Dieu, conduisant son fils sur la montagne sacrée pour l’offrir en sacrifice comme celui-ci le lui avait demandé. 

 

Mais lui, qu’a-t-il à offrir ?  

 

Le Front Man s’installe dans le fauteuil de cuir usé, pose la boîte sur la table à ses côtés. 

 

“Viens à moi.”

 

Ces trois mots l’attirent d’une chaîne dorée qu’il remonte à mains nues, fendant les flots entremêlés de lumières et d’ombres qui dansent. Ses genoux, éprouvés d’être restés si longtemps dans la même position et les muscles de ses jambes, engourdis, protestent lourdement, lui font presque perdre l’équilibre alors qu’il se relève, le cœur lui martelant les côtes dans la panique de la chute. Ce n’est pourtant pas de perdre la face dont il sent le danger. 

 

La même protestation hurle dans son corps lorsqu’il se laisse tomber à genoux devant le Front Man sans lâcher ce masque anguleux du regard, mais ce n’est qu’une souffrance mécanique. Ce n’est rien comparé à l’intensité de l’instant, un instant de grâce douloureux, une image à couper le souffle qui, il le sait, va rejoindre la collection de ses souvenirs les plus précieux. Ses jambes heurtent la surface du tapis - la seule marque de douceur dans cette contrée froide et sombre. 

 

Il lui faut chasser prestement la pensée qui lui vient à cet instant - il se trouve pile à la bonne hauteur pour… - ce n’est pas digne. C'est impur. Corrompu. Il n’est qu’un pécheur aspirant à la repentance après avoir goûté à la luxure jusqu’au dégoût, un ascète vivant avec seulement la mémoire du luxe qu’il a connu auparavant, cherchant confirmation auprès de sa nouvelle profession de foi. 

 

Que ferait-il s’il le voyait ?

 

Mais… ne connaît-il pas déjà son historique au sein de l’organisation des Jeux ? Ne connaît-il pas tout de lui ? 

 

En plein tourment, c’est la voix qui le sauve, le rattrape au vol, lui indique la marche à suivre. 

 

Ce n’est pas important. 

 

“Ce que tu as fait ne peut être ignoré. Ni toléré. Si je t’ignorais… tu crierais pour qu’on t’entende. Tu créerais le chaos pour qu’on te reconnaisse.”

 

Sans avoir un seul geste envers lui, les mots implacables, fins scalpels, se glissent contre sa chair, la pénètrent, couche par couche, et l’ouvrent à vif pour exposer ce qui rôde à l’intérieur. Son regard l’immobilise en même temps qu’il l’étudie, essayant de comprendre ce spécimen rare ou peut-être de trouver quels rouages de cette montre ne fonctionnent pas correctement pour qu’elle ne donne pas l’heure comme les autres. 

 

Il a beau continuer de porter l’uniforme rose, il se sent de plus en plus nu, de plus en plus homme devant un dieu immense dont le regard est braqué sur lui. Ébouillante sa peau. L'embrase de l'intérieur et de l'extérieur. 

 

“Mais tu n’as pas encore crié. Pas devant moi.”

 

Sa poitrine brûle lorsqu’il prend une inspiration. Lui permettrait-il...

 

Le Front Man tourne la tête vers la table d’appoint. Aimanté, la sienne la suit. 

 

La boîte est là. Fermée. Remplie de mystères. Celui de sa présence est encore intact, tout comme ce qu’elle contient. Si elle contient bien quelque chose.

 

…Doit-il s’en emparer ? Ou au contraire, s’agit-il d’un piège ? 

 

Perdu, ses yeux cherchent un indice supplémentaire. Il ne trouve rien, ni sur le meuble de bois ancien, ni sur le masque géométrique qu'il ne sait pas lire et qui ne montre même pas son regard.

 

“Tu veux ma reconnaissance, 034 ? Très bien. Prends-la.”

 

Le Front Man soudain s’approche. Penche le buste vers lui. Il ne pensait pas que c’était possible, mais le timbre de la voix filtrée vient de baisser, un peu plus grave. Un peu plus intime. 

 

Il a oublié comment respirer. Aimanté, il s’empare de la boîte et en défait le nœud avec une ferveur presque possessive. Il le sent regarder avec attention, évaluer les changements de rythme dans ses mouvements, enregistrer les hésitations et les fulgurances, noter les gestes confiants et les tremblements. Il le laisse tout prendre de lui, tout. Le tambourinement contre sa poitrine, qui ne cesse plus. Les frissons de sa chair. Chacun de ses souffles. Son âme. Sa vie. Son passé, son présent, son futur. Car le disciple appartient à la divinité auquel il se dévoue. Entièrement. Sans frontières. Sans limites.

 

Ses paupières se mettent à tressaillir sans qu'il ne puisse le contrôler. 

 

Alors qu’en faisant glisser le couvercle il découvre ce qui se trouve à l’intérieur, sa voix retentit à nouveau. Plus proche de lui qu’elle ne l’a jamais été. Vibrante et stable tout à la fois. 

 

“Tu veux être vu, 034. Alors donne-moi une image que je ne pourrai pas oublier. Mais sache que si tu échoues dans ta tâche, tu mourras.”

 

A l’intérieur de la boîte, déposé sur une couche de mousse, il y a un masque. Noir. Simple. Son plastique est rigide dans sa paume. Il ressemble à celui d’un serveur, mais plein et plus fin. Une coquille vide. Sous la mousse, un ciseau. Doré. Orné de nombreuses arabesques que creuse la luminosité vacillante. 

 

Il les contemple sans comprendre. Est-ce un nouveau rôle qu’on lui donne ? Que faut-il faire ? Que doit-il faire ? Son regard passe des ciseaux, restés dans la boîte, au masque dans sa main, à la face masquée du Front Man. Il a les yeux agrandis, les sourcils légèrement froncés. Ses lèvres ne sont plus closes à présent. 

 

“Ne me refuse pas ton cri. C’est pour cela que tu te tiens devant moi ce soir, n’est-ce pas ?”

 

034 sent ses lippes s’étirer. 

 

Un grand frisson remonte le long de sa colonne, suivant la course d’un fil invisible qu'on tire sous sa peau. 

 

Tous les traits de son visage tremblent. 

 

***

 

C’est incontrôlable

 

Sa main est attirée par le ciseau. Abandonnant le masque sur ses cuisses, il s’en saisit, le retourne, éprouve la lourdeur de l’objet dans sa paume. Ses doigts trouvent le chemin des poignées délicatement ciselées.

 

Le Front Man ne bouge pas. Le laisse faire.

 

Sa respiration perd toute régularité. 

 

La chaleur monte en lui, un immense océan de flammes qui se soulève, alimenté par le feu qui couve dans sa poitrine et les gorgées de soleil qui se sont diffusées dans chacune de ses artères jusqu'aux plus petites veines. 

 

L’air est suffocant. 

 

Il n’y a plus que lui, le ciseau, le masque, et le visage du dieu qui le surplombe.  

 

Le silence étouffe, avale tout. Même le souffle brisé qui s’échappe de sa bouche, exclamation lourde et inarticulée qui charrie dans son sillage murmuré tout ce qui se tord en lui, tout ce qu’il n’a pas pu laisser s’exprimer pendant ces années d’ascèse parmi le personnel du Jeu. Tout ce qu’il s’est obligé d’emprisonner, de museler. Tout ce qu’il a essayé de renier, de sacrifier pour devenir le meilleur, se conformer à toutes les attentes, sans jamais totalement réussir. 

 

Toute la violence et l’incendie qui en a découlé lorsqu’il a compris qu’il n’y arriverait jamais totalement, car telle n’est pas sa nature. Sa nature est inflexible, indomptable, imprévisible. Un brasier qui ne peut être maîtrisé. Une liberté qui ne peut être contenue. Une force qui ne peut être contrôlée. Un pécheur voué à l’Enfer qui ne peut être absous que par le dieu qui l’en garde.  

 

Il serre les lames ouvertes. Trop fort. Le ciseau glisse, noyé dans les tremblements de ses mains.

 

Sa main se baigne de traits rouges dont il ne sent qu’à peine la morsure. Ses yeux se mouillent de larmes brillantes dont il n’enregistre qu’à peine la brûlure. 

 

Ploc. Ploc. Ploc. 

 

Quelques gouttes cramoisies s’écoulent sur l’intérieur du masque qui lui a été offert et qu’il a placé sur ses cuisses. Longent l’arête du nez. S’étalent sur le front, contre une joue. Imprègnent les lèvres. 

 

Il inspire par hoquets. 

 

Une fois. 

 

Deux fois. 

 

Il sait ce qui lui reste à faire. 

 

Ses traits se durcissent. 

 

Sans prévenir, il saisit le masque ensanglanté. Le porte à hauteur de poitrine. Regarde à travers. Se reconnaît. Et y enfonce les ciseaux. 

 

Une fois. Deux fois. Trois fois. 

 

Le bruit de chaque coup de lame transperçant le plastique résonne, déflagration similaire à celle d’un coup de feu. Et puis, dans un souffle bruyant, vibrant, il découpe. 

 

Clac ! 

 

Un morceau de masque tombe. 

 

Clac ! 

 

Puis un autre. 

 

Clac ! 

 

Puis encore un autre. 

 

Clac ! 

 

Il ne s’arrête pas. 

 

Irréguliers, les arêtes et les bords nouvellement définis sur le plastique tranchent sa peau. Plus de sang se met à couler. 

 

Clac ! 

 

Il ne s’arrête pas. Chaque clac sonne le rythme d’une transe frénétique qui fait danser son âme et trembler son corps soumis à une hyperventilation irrépressible.  

 

C’est alors qu’il se met à parler.  

 

Le son de sa propre voix à ses oreilles lui paraît déformée, autant que celle du Front Man dans son masque. Grave et aiguë à la fois, entrecoupée de hoquets, de respirations hachées, de sanglots et d’une joie pure.  

 

“Ce masque…”

 

Clac ! 

 

“Je l’ai porté si longtemps.”

 

Un rire. Court. Nerveux. 

 

Clac ! 

 

“Tellement… seyant.”

 

Lorsqu’il relève enfin la tête vers le Front Man, ses pupilles sont dilatées, ses yeux agrandis et éclatants, la peau autour de ses paupières et de ses lèvres souriantes tressaille. 

 

“On me disait que j’étais… exemplaire. Au début, du moins.”

 

Un autre rire. Plus aigu. Clac ! 

 

La lame tremble tellement qu’il a du mal à continuer de découper, mais il ne s’arrête pas. Les morceaux s’accumulent sur ses cuisses, s’éparpillent au sol. 

 

“J’ai tout fait. Avec respect. Tout ce qu’on me demandait.”

 

Clac ! 

 

Son souffle s’étrangle. 

 

“Ça n’a jamais suffi.”

 

Clac ! 

 

Mais il n’y a plus rien à découper. 

 

Il n’y a plus que la cacophonie des lames, des morceaux de plastique et du sang. 

 

Lâchés au sol, les ciseaux tombent. 

 

Les mains agitées de tressautements se réunissent en coupe, ramassent soigneusement les éclats. 

 

Les tend au Front Man, avec un sourire vacillant qui n’est plus vraiment un sourire. 

 

“Tenez.”

 

Aussitôt qu’il le dit, il sait qu’il ne les prendra pas.

 

Il regarde les fragments rougis d’un masque méconnaissable. 

 

“C’est ce qu’il reste… de ce que j’étais.”

 

Il reste là, agenouillé sur un tapis taché, les doigts souillés, la poitrine se soulevant encore de manière erratique, une expression de plus en plus apaisée peinte sur le visage. 

 

Le cri s’est libéré. 

 

***

 

Le Front Man continue d’observer la scène que 034 a défaite devant lui avec les instruments de sa composition. Les lambeaux de masque gisent partout sur et autour de lui. A ses pieds. Souillés de l’offrande la plus riche. Irrémédiablement fragmentés. Un sacrifice de la plus haute importance qu’il ne peut ignorer. 

 

Un des morceaux a glissé jusqu’à sa botte. Il ne l’écarte pas. 

 

En silence, les mains gantées le ramassent. L’étudient sur toutes ses faces. S’imprègnent de ce nouveau tranchant. 

 

Il attend, frémissant. Ses yeux suivent le moindre de ses gestes. 

 

Le Front Man demeure impénétrable. 

 

Le fragment de masque tourne entre ses doigts. 

 

“Ton ancien masque ne te convenait pas. Alors tu as crié. Tu me l’as rendu.”

 

Il ne parle pas de son offrande. De sa confession. 

 

Il ne dit pas si ce qu’il a fait convenait. Si c’était ce qu’il attendait de lui. Si le dieu auprès duquel il s’est excusé pour son offense est satisfait

 

“Tu n’en avais pas besoin.”

 

Le morceau tombe au sol comme un poids mort, inutile, inapte. Un temps révolu, un chapitre clos. Les lumières dansent, peut-être plus vives que tout à l’heure. Ou bien ce sont ses yeux fatigués qui voient partout des points clairs. 

 

La voix résonne, grave, basse, gravant l’instant à tout jamais. 

 

“Relève-toi.”

 

034 obtempère avec une facilité déconcertante, malgré les fourmillements, puis la douleur qui parcourt ses mains blessées, ses jambes ankylosées et ses pieds insensibles. Il est calme, plus calme qu’il ne l’a jamais été. Son visage détendu laisse apparaître une ombre de sourire. Ses yeux sont plus doux lorsqu’il sourit. Il a presque l’air rêveur. Presque. 

 

Il est attentif. 

 

La symétrie parfaite de son visage ne laisse rien deviner de ce qui se passe à l’intérieur. Le Front Man a vu les engrenages tourner, s’enclencher, se stopper. Il s’est familiarisé avec la mécanique interne de celui qui s’est volontairement offert comme son petit jouet ; rien ne lui échappera. Nul doute cependant que ce petit je-ne-sais-quoi de mystérieux qui illumine ses traits comme celui qui sait a dû, grain de sable inconvenant, irriter nombre des autres rouages de la grande machinerie des Jeux. Il n’est pas étonnant qu’il n’ait pas pu s’intégrer à celle-ci. Il fallait simplement lui donner une chance, une opportunité. Une possibilité. 

 

Parfois celles-ci suivent leur cours. Parfois non. Mais chacune d’entre elles se révèle intéressante, à sa manière. Elles éprouvent la machine. Corrodent. Testent la résistance des matériaux au cours du temps. Poussent jusqu’aux limites. Cela permet de mieux savoir où les tracer. Pour conserver l’ordre d’un système, il faut aussi comprendre ce qui provoque le désordre et comment le limiter. Comment incorporer la part d’entropie à l’intérieur du vase clos sans le faire imploser. 

 

C’est une minuterie délicate qu’il est loin d’être le seul à s’être essayé à maîtriser. 

 

Fort heureusement, le Front Man a appris d’un grand maître horloger. 

 

La candidature qui est arrivée sur son bureau ce matin-là, à l’aube, portrait une recommandation à son nom. 

 

Sur la photo, un jeune adolescent tout ce qu’il y a de plus banal, dont l’expression profondément blasée n’a qu’à peine retenu son attention. 

 

“On ne m’a pas mentionné que tu savais sourire ainsi.”

 

“C’est parce que vous avez compris, Monsieur.”

 

“Garde-le. Il te sera utile pour la suite.”

 

034 hoche la tête. Ses yeux dansent à travers la pièce, mais toujours reviennent sur leur ancre : le Front Man. 

 

On soigne ses blessures. 

 

“Approche. Passe tes mains sous l’eau froide.”

 

Il s’exécute. Ne bronche pas quand le filet d’eau lave le sang séché et rouvre les balafres à peine calmées. Les mains gantées lui tendent un flacon d’alcool à 70°. Ce liquide-là n'est pas servi dans une bouteille de cristal. 

 

“Désinfecte les plaies avec ça.”

 

De ses doigts valides, il s’en saisit et en renverse un peu sur la peau nettoyée. L’ombre d’une grimace perce sur le visage à nu, mais l’onde est si faible qu’elle est chassée en un rien de temps. Résistance accrue à la douleur, bien. L’aisance familière de ses gestes interpelle un peu plus, mais rien qui ne soit étonnant par rapport au profil du personnel des Jeux.

 

Tout est parfaitement calibré.

 

Il aurait pu passer inaperçu sans ces quelques lignes sur la fiche de présentation, celle qui lui a fait demander une étude plus complète et détaillée en vue du recrutement. 

 

Un profil atypique. Un peu comme ces yeux qui, une fois qu’on y regarde de plus près, ont quelque chose de bancal, d’inégal. 

 

Les mains gantées n’ont pas besoin d’intervenir ; il tranche seul le gaze et enroule sa propre paume dans une compresse. Autonome. Il le regarde ensuite, comme s’il attendait de nouveaux ordres. Mais pas trop. 

 

Décidément parfait pour le nouveau rôle qu’il envisage de scinder. De créer. 

 

Après tout, n’est-ce pas comme ça qu’un organisme grandit, par division cellulaire ? 

 

***

 

Le Front Man prend à nouveau la parole après un long moment de silence passé à l’étudier. Il sent le regard sous le masque dirigé sur lui, traquant quelque chose qu’il ne peut percevoir. 

 

“034. Tu as vu le système. Tu es passé par presque tous ses étages.” 

 

Il hoche imperceptiblement la tête à ce rappel des faits qui confirme qu’il connaît tout de lui, passé, présent, et désormais futur, qu’il s’apprête à découvrir. 

 

“Ta place est parmi nous. Et puisque tu ne l’as pas trouvée, je vais te la révéler.”

 

Son cœur frappe à nouveau contre sa poitrine. Ce n’est pas le sourire qui s’agrandit ; ce sont les prunelles qui brillent. La lumière dorée qui s’y reflète leur donne un éclat juvénile et joyeux. Après tout, le dieu masqué ne vient-il pas de le remodeler, lui, fait de pierre tombale, de glaise et d'eau ?

 

“Ôte ta combinaison.”

 

Sa main bandée effleure le tissu à sa poitrine comme s’il l’avait oublié. De l’autre main, le zip cède avec un bruit familier, révèle la tenue blanche banale, standardisée, d’un homme. D'un être humain, dépouillé de son habit et de sa prétention. Le rose s’abandonne au sol. 

 

“La plupart de ceux qui cherchent un masque désirent se cacher de leurs propres actions. Ils pensent pouvoir se protéger derrière un visage anonyme. Mais toi, tu n’es pas de ceux-là. Tu te dévoiles. Tu as besoin de l'air libre. Parce que tu es le masque.”

 

La chaîne dorée est revenue. S’enroule le long des chevilles. Sa morsure froide n’est en rien douloureuse ; c’est un soulagement. Sa lourdeur n’est qu’une illusion, car elle le libère. Elle commence son ascension, se faufile… entoure ses poignets, et continue de grimper…

 

“Tout visage est masque. Et tu vas devenir celui de l’organisation. Le mien.

 

…puis enchaîne son cou. C’est un collier. Un collier d’or et de ténèbres, né de l’alliance du sang et du plastique tranchant, découpé à vif. Il sent chaque maillon enlacer sa peau jusqu’au tintement du maillon qui se referme. Cling ! 

 

Il écoute avec une attention prodigieuse les paroles sacrées de son maître, grave chaque détail de la nouvelle mission qu’il lui confie dans son esprit pour ne rien oublier. 

 

“Tu deviendras mon Recruteur. En concertation avec l’Hôte et moi, c’est toi qui te chargeras de la sélection des joueurs. Tu leur présenteras le Jeu et leur remettras la carte que tu as reçu. Tu t’en souviens, n’est-ce pas ?”

 

“Bien sûr, Monsieur.”

 

Comment pourrait-il oublier ? Comment pourrait-il oublier Oh Il-nam et son entourloupe ? Ce moment où, à deux pas d’un vieux bar qui servait de planque à des traficants et des prêteurs sur gages, il s'est battu avec un camé et l’a descendu avec son propre couteau comme l’ordure qu’il était ? Ce moment où, pendant qu'il s'occupait à dissimuler sa petite affaire, il a croisé la route d’un vieil homme visiblement perdu et n’ayant pas toute sa tête, lui demandant son chemin sans sourciller en voyant le cadavre encore chaud de l’homme qu’il avait planté et les traces de sang sur le col et le flanc de sa chemise tout juste volée d’un magasin la journée d’avant ? Comment pourrait-il oublier que même en sentant d’instinct quelque chose d’étrange dans le comportement du vieux, il se soit laissé tenter à essayer de l’attirer dans une autre ruelle plus calme pour le dépouiller ? Comment oublier son sourire et son calme alors qu’il avait le couteau sous la gorge et que d’une main plongée dans la poche de ses vêtements pas plus ostentatoires que les siens - moins à vrai dire - il en ait sorti une carte de visite, rond triangle carré, et une proposition de travail rémunéré avec ?...

 

Il aurait pu le planter. Mais il ne l’a pas fait. Parce qu’il a su le rendre curieux. Assez pour écouter ce qu’il avait à dire. Assez pour y repenser la nuit, entre deux bagarres pour un portefeuille égaré, un motel crasseux où il a dû laver lui-même la chambre avant d'oser ne serait-ce que se doucher, et trois ou quatre cauchemars répétant toujours les mêmes scènes. Assez pour prendre le risque sans un regard en arrière, puisque cette vie n’avait rien à lui offrir. Rien qui ne vaille la peine de se battre. 

 

Quand il a appris que le vieux était riche aux as et qu’il se trouvait au sommet de son entreprise étrange, ça l’a d’abord mis dans une rage noire. Il a d’abord haï la terre entière, riches comme pauvres, jeunes comme vieux, beaux comme laids, avant que l’homme ne le calme et finisse par donner sens à tout ce qui lui est arrivé depuis sa naissance. Il a beaucoup appris à ses côtés, et si le travail n’a pas toujours été facile, il a fini par aimer faire plaisir aux invités. 

 

“Bien. Ton charme naturel sera ton plus grand atout. Pour le reste, il faudra t’entraîner. Les préparatifs commenceront dès demain. Je te veux frais et dispos ici même, à la même heure.”

 

Il acquiesce. Il n’est plus très sûr de ce qu’il est - ni son nom d’origine, ni 034, ni Recruteur, il se trouve dans un état encore confus, prêt à être modelé à la convenance de ses supérieurs et du dieu auquel il répond. 

 

“Tu ne résideras plus dans les mêmes quartiers. Un soldat t’attendra devant l’ascenseur afin de te conduire à tes nouveaux appartements. Une dernière chose : ton visage a beau être ton masque, les mêmes règles s’appliquent. En dehors de mes ordres, le couvre-feu en vigueur s’applique également. Interdiction de parler aux joueurs ou avec d’autres soldats pour le temps où tu seras encore affecté ici. Puisque ton rang est encore indéfini, ne t’avise pas de jouer avec la hiérarchie ou de provoquer un quelconque incident. Je t’ai donné ce que tu réclamais ; aucun écart ne sera toléré. Est-ce clair ?”

 

“Oui, Monsieur.”

 

“Bien.”

 

Il a le sentiment qu’on lui arrache le cœur. Il aurait voulu rester encore, prolonger ce moment. Mais l’assurance que tout n’est pas terminé et qu’ils vont être amenés à se revoir l’emporte alors qu’en homme nouveau il emprunte l’ascenseur pour le retour. 

 

Le couloir qui mène à celui-ci compresse sa trachée. Il ne sait si c’est à cause de ses murs rapprochés et denses qui rappellent les chambres anéchoïques qui étouffent tous les sons, de la chaîne dorée qui pèse à son cou, froide, ou de la présence imposante du Front Man dans son dos qui s’éloigne petit à petit au fur et à mesure qu’il avance vers la cage de métal. 

 

Lorsqu’elle s’ouvre devant lui, il se retourne. Sa gorge lui semble pleine de cailloux qui ne semblent pas vouloir partir quand bien même il essaie de les chasser. Ce n’est pas familier. Depuis quand ressent-il autant d’émotions ?

 

Le masque géométrique le regarde depuis l’autre bout de la pièce. Lointain mais plus proche. 

 

Il s’engouffre dans l’ascenseur. Les portes se referment. L’heure, affichée par un cadran situé à l’arrière de la cabine, lui semble irréelle. 

 

00 : 01.

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