Chapter Text
Fernand est réveillé par deux choses : la sensation d’une petite main qui tire sur sa manche avec insistance et un chuchotement dans le noir. « Papa ? » Il se redresse en étouffant un grognement, plissant les yeux pour essayer de discerner la silhouette de son fils près du lit. « Albert ? C’est encore un cauchemar ? » Il en fait souvent ces derniers temps, ce qui inquiète beaucoup Mercedes. Ce n’est pas étonnant qu’Albert ait préféré ne pas la réveiller, il ne voulait pas l'alarmer. Fernand est tout de même soulagé qu’il soit venu le voir au lieu de rester prostré dans son lit en ayant trop peur de se rendormir dans une chambre pleine d’ombres à l’affût.
Albert hoche la tête et glisse sa petite main dans la sienne pour se rassurer. Fernand ne cessera jamais d’être émerveillé à la vue de son fils. Il est si petit, si adorable, si… parfait. Il est parfois difficile de croire qu’il lui a transmis quoi que ce soit. Albert escalade le lit péniblement pour se blottir contre lui comme il en a l’habitude. Fernand profite du moindre câlin qu’il peut lui faire avant qu’Albert ne décide qu’il est trop grand pour ça.
Son fils est confortablement installé sur ses genoux, leurs respirations se synchronisent, et ils restent ainsi sans bouger si longtemps que Fernand pense qu’Albert s’est rendormi. Jusqu’à ce que sa petite voix s’élève de nouveau. « Je peux avoir une histoire ? »
Fernand n’est pas très doué pour les histoires, mais il ne peut rien refuser à Albert. Il porte son fils jusque dans sa chambre, souriant en sentant les bras d’Albert s’enrouler autour de son cou. Si ça ne tenait qu’à Fernand, il ne lâcherait jamais son fils. Albert glousse lorsqu’il le fait tourner dans les airs avant de le déposer dans son lit. Il s’assoit à côté de lui et attend qu’Albert soit bien installé pour commencer son histoire. « Je te promets que je serais là jusqu’à ce que tu t’endormes. »
Albert sourit largement, et le cœur de Fernand fond en voyant son incisive manquante. Elle est tombée il y a deux jours, et son absence lui donne un air encore plus innocent que d’habitude. Son petit garçon le regarde avec impatience, prêt pour son histoire. Il a toujours adoré les histoires. Il en invente même tout seul quand il joue avec ses figurines. Elles sont rarement réalistes, mais il a l’air tellement heureux quand il les raconte que Fernand ne peut pas s’empêcher d’attendre lui aussi avec impatience les histoires de son fils.
Il se racle la gorge avant de commencer à raconter. « C’est l’histoire d’un chevalier et d’un marin, qui étaient les meilleurs amis du monde. Ils avaient grandi ensemble, et ils s’aimaient beaucoup. Ils étaient inséparables. Mais un jour ils sont tous les deux tombés amoureux d’une princesse. La princesse les aimait aussi tous les deux, mais le marin est devenu jaloux. Il est devenu un pirate, et a commencé à écouter les ordres de Napol… d’un très méchant, très affreux pirate qui était l’ennemi du chevalier et de la princesse. Il a trahi son meilleur ami le chevalier, et a essayé d’enlever la princesse. Le chevalier était très malheureux, mais il a été forcé de dénoncer son ami comme pirate, et il l’a fait enfermer très loin. Comme la princesse était très malheureuse aussi, ils se sont mariés, et ensemble ils étaient un peu moins malheureux. Fin. »
Albert fronce les sourcils. C’est l’heure des « pourquoi ? ». Il veut toujours tout comprendre, et les histoires de Fernand sont rarement aussi satisfaisantes que celles de Mercedes.
La première question que pose Albert n’est pas celle que Fernand attendait. « Mais pourquoi le marin ne pouvait pas épouser la princesse ? »
Au moins il est facile de répondre. Même si son mensonge lui brûle les lèvres. « Parce qu'il est devenu un pirate, il était… il était dangereux. » Edmond n’a jamais été un danger pour qui ou quoi que ce soit, il pleurait même enfant lorsqu’on marchait par mégarde sur des escargots.
« Mais il aimait le chevalier et la princesse ! Il n’était pas dangereux pour eux ! »
Albert ne fait pas de différence entre amour et amitié. Pour lui quand des personnes s’aiment rien ne peut les séparer. Fernand lui-même a du mal à faire la distinction entre ces deux sentiments quand il s'agit d'Edmond. Mais il sait maintenant qu’il a fait le mauvais choix. Ce qu’il ressentait pour Mercedes n’était pas de l’amour. Ce qu’il ressentait pour le jeune capitaine du Pharaon cependant…
Bon, Albert mérite d’entendre une version plus véridique de cette histoire. Ou en tout cas ce qui aurait dû se produire dans un monde plus juste. Fernand recommence à raconter. « C’est l’histoire d’un chevalier et d’un marin, qui s’aimaient beaucoup. Mais un jour le marin est tombé amoureux d’une princesse. La princesse l’aimait aussi, mais le chevalier est devenu jaloux de la princess… du marin, et a fait croire qu’il était un pirate pour se débarrasser de son rival. Mais le marin était malin et a deviné le plan du chevalier. Il savait qu’il était trop tard pour le faire changer d’avis, trop tard pour qu’ils soient heureux tous ensemble alors le marin a dénoncé le chevalier à la justice, même si ça lui brisait le cœur. Le chevalier était furieux au début, mais il a fini par réaliser qu’il avait fait une erreur, que ce qu’il voulait vraiment c’était que le marin soit heureux. Et maintenant que le chevalier était enfermé, le marin et la princesse pouvaient être heureux. Fin. »
Son fils proteste à nouveau. « Mais non ! » « Qu’est-ce qu’il y a ? » Albert serre les poings de frustration. « Le marin et la princesse… ils ne peuvent pas être heureux sans leur chevalier ! » « Pourquoi pas ? Il a essayé de les trahir, il est bien puni. »
Albert secoue la tête férocement, sans remarquer l'amertume dans la voix de son père. Il ne s’endormira jamais. Pas tant que Fernand ne lui racontera pas l’histoire qu’il veut. « Il avait peur qu’ils partent sans lui, il ne voulait pas… il ne voulait pas leur faire mal ! Il les aimait. » Albert est catégorique. Fernand a peut-être minimisé ses actes. Même le grand cœur de son fils ne devrait pas avoir pitié de ses actions égoïstes.
« Pourquoi ils ne pouvaient pas tous les deux épouser la princesse ? Pourquoi ils ne pouvaient pas être heureux tous les trois ? » Parce que Fernand a été stupide. Fernand mériterait d’être enfermé à If à la place d’Edmond. Il est trop tard maintenant, il ne peut pas échanger leurs places. Il doit prendre soin d’Albert. Fernand s’est juré que son fils serait une meilleure personne que lui, il est hors de question qu’Albert soit torturé par des choix stupides toute sa vie. Albert sera heureux, peu importe les sacrifices que Fernand devra faire pour cela. Si cela doit lui faire modifier son histoire une troisième fois, qu’il en soit ainsi.
« Bon, alors c’est l’histoire d’un chevalier et d’un marin, qui étaient très amis. Le chevalier était amoureux du marin, mais un jour le marin est tombé amoureux d’une princesse. La princesse l’aimait aussi, mais le chevalier est devenu jaloux et il a pensé trahir le marin parce qu’il était stupide. Heureusement, il a réalisé que ça signifierait ne plus jamais le revoir, ne plus jamais être heureux puisqu’il serait séparé de lui. Alors il n’a pas menti, il n’a pas trahi son ami, et l’a laissé épouser la princesse. Si la princesse et le marin étaient heureux le chevalier pouvait l’être aussi. Fin. »
Albert grommelle dans son lit. « Qu’est-ce qui ne va pas cette fois ? » « Pourquoi le marin ne peut pas épouser le chevalier aussi ? Dans les histoires de maman le marin épouse toujours le chevalier ! » Fernand bafouille et sent ses joues chauffer en imaginant Edmond l’attendre en souriant devant l’autel. « Le… mais ils n’épousent pas la princesse ? » « Dans les histoires de maman c’est pas une princesse. C’est une guerrière. »
Évidemment. Mercedes détesterait que Fernand l’ait décrite comme une princesse. Pour sa défense, il n’imaginait pas une jeune fille fragile enfermée dans une tour qui rêvait toute la journée. Mercedes était une princesse aventurière, libre, indépendante ! Le seul type de princesse intéressant si Fernand devait être honnête. Enfin, si Albert préfère une guerrière…
« Et ils n’épousent pas la guerrière ? » « Si, ils épousent la guerrière et ils s’épousent aussi et ils sont tous heureux. Pourquoi avec toi le marin n’épouse pas le chevalier ? » Comme si Edmond en aurait eu envie ! Fernand s’est langui pendant des années et Edmond n’a jamais rien remarqué.
« Parce que… parce qu’il ne voulait pas. » Albert a l’air choqué par la révélation. Une telle chose lui semble impossible à concevoir. « Le chevalier ne voulait pas ? » « Si ! Le chevalier ne désirait rien d’autre ! C’est le marin qui… » La phrase de Fernand s’éteint face au regard sceptique d’Albert. Comment lui faire comprendre qu’il n’a jamais mérité que quelqu’un d’aussi merveilleux qu’Edmond tombe amoureux de lui ?
« Le chevalier n’est pas fiable, il a voulu le trahir, le marin ne peut pas l’aimer après ça ! » Pourquoi est-ce qu’il se justifie auprès d’un enfant de cinq ans ? Peut-être parce qu’il sait que ses actions ne sont pas justifiables. Sa logique était celle d’un enfant, mais Albert est déjà bien plus intelligent que Fernand ne l’était lorsqu’il a accepté de signer ce maudit faux témoignage. Albert aurait réussi à épouser Edmond. Fernand a juste réussi à tout gâcher, comme d’habitude.
La voix boudeuse de son fils interrompt ses pensées. « Et pourquoi avec toi ils sont tristes ? » La gorge de Fernand se serre. La vérité c’est qu’il n’est pas capable d’imaginer une autre réalité dans laquelle lui, Edmond et Mercedes auraient pu être heureux.
« Eh bien… parce que c’est ce qui s’est passé… Ils ne peuvent pas… Ils ne peuvent plus… Tu crois vraiment qu’ils auraient pu être heureux tous les trois ? » Albert sourit comme s’il avait dit quelque chose de stupide. Il acquiesce avec impatience et commence à raconter sa propre version de l’histoire.
« C’est l’histoire d’un chevalier et d’un marin et d’une guerrière qui sont amoureux et le chevalier a peur d’être laissé tout seul et il essaye de tout détruire et la guerrière et le marin l’arrêtent et le chevalier s’excuse et ils s’embrassent et ils sont tous heureux ! Fin ! » C’est la plus belle histoire que Fernand ait jamais entendu.
Albert a un large sourire et ses bras sont écartés dans un geste qui ressemble beaucoup à celui qu’il fait lorsqu’il présente quelque chose dont il est fier avec un « Tada ! » surexcité.
Fernand lui embrasse la tête. « Ça suffirait ? Que je… que le chevalier s’excuse, serait suffisant pour que le marin lui pardonne ? » Albert lève un doigt pour souligner un point essentiel : « Et il s’embrassent ! Maman dit que les bisous magiques réparent tout ! » Les bisous magiques… Fernand souhaite qu’Albert conserve toujours cette innocence. « D’accord. »
Il raconte une énième fois son histoire. « C’est l’histoire d’un chevalier, d’un marin et d’une guerrière qui étaient amoureux. Ils étaient tellement amoureux qu’ils voulaient se marier tous ensemble. Mais le chevalier avait peur d’être laissé de côté, que le marin et la princesse soient moins amoureux de lui, et il a fait des choses assez stupides pour leur prouver qu’il ne méritait pas leur amour. Il a fait beaucoup de mal au marin, mais celui-ci a fini par lui pardonner. Tous les deux ont épousé la princesse et l'ont embrassée. » Albert termine l’histoire avec conviction. « Et le chevalier et le marin s'embrassent aussi. Fin. »
La voix de Fernand s’étrangle un peu au moment du ‘‘bisou magique’’. « …Et ils s'embrassent. Fin. » Albert a l’air satisfait mais pose une dernière question. « Et ils sont heureux tous les trois ensemble ? » Cet enfant et son obsession pour les fins heureuses… Enfin, il faut qu’il en profite pendant qu’il peut encore en avoir.
« Oui. Ils sont… Ils sont très heureux tous les trois. » La petite voix de son fils s'élève à nouveau. « Pourquoi tu pleures papa ? C'est parce que ton marin est devenu un pirate ? »
Fernand reste bouche bée. Il n’avait même pas réalisé qu’il pleurait.
Albert a immédiatement fait le lien entre le « chevalier » et son père soldat. Parfois il sous-estime son fils. Il a hérité de la perspicacité de sa mère, certainement pas de ses propres capacités de déduction.
Albert essuie les larmes sur ses joues avec ses petites mains. « Moi je suis sûr qu'il va revenir un jour. Tu vas voir papa. Il va revenir et tu lui feras un bisou magique. » Albert le serre dans ses bras de toutes ses forces et Fernand doit faire de son mieux pour ne pas éclater en sanglots. Albert se trompe. Edmond ne reviendra pas. Il est enfermé au château d'If et il mourra là-bas. Ni le chevalier ni la princesse guerrière n'auront de fin heureuse.
