Work Text:
Si vous demandiez à A-Yuan quels souvenirs de sa vie au Mont Charnier avec le Patriarche de Yiling il a gardé, il vous répondra ceci : le grand Patriarche de Yiling, ce cultivateur qui a choisi la voie démoniaque qui a créé la panique chez les autres cultivateurs, l’a enterré pour faire pousser d’autres A-Yuan avec qui jouer, dans un champ de radis. Et si vous lui demandiez quel souvenir le plus marquant il a eu en arrivant au Nid des Nuages, il vous répondra que c’est ce bandeau que portent les cultivateurs de la secte. Avant d’arriver à Gusu, A-Yuan a pensé que ce bandeau n’est qu’un accessoire ou une marque de reconnaissance entre les membres. En arrivant, il se souvient avoir vu que certains disciples portent des bandeaux sans nuages alors que Hanguang-Jun en avaient sur le sien.
Pourtant, avant le mariage entre Lan Wangji et Wei Wuxian, A-Yuan a vu ce bandeau attaché les mains de Wei Wuxian la nuit, alors que lui et Hanguang-Jun revenaient d’une chasse nocturne. Les aînés ont été scandalisé mais n’ont rien dit car Wei Wuxian était fiancé avec Lan Wangji. Et quand le mariage entre Lan Wangji et Wei Wuxian a eu lieu, il a vu le bandeau être retiré et ensuite donné à l’autre époux. Et les aînés n’ont pas été scandalisé, ils ont semblé accepter ce geste. Tout comme ils ont semblé accepter A-Yuan comme membre du clan Lan quand on lui a apporté la tenue officielle de la secte avec ce bandeau brodé de nuages. A-Yuan a longtemps observé ce bandeau en se demandant s’il n’est pas une arme spirituelle ou une protection pour les chasses nocturnes. Mais entre ses mains, ce n’est qu’un bout de tissu inoffensif. Alors pourquoi la secte entière a l’air scandalisé quand Hunguang-Jun se promène avec les mains de Wei Wuxian attachées avec le bandeau ?
- Je ne peux pas l’attacher, dit la petite voix de A-Yuan. J’ai besoin d’aide.
Le disciple qui a apporté sa tenue a immédiatement rougi et secoue sa tête vivement. Et quand A-Yuan insiste en tendant le bandeau vers lui, le disciple fait cinq pas en arrière en bafouillant un refus.
- Je ne peux pas… Je n’ai pas le droit de toucher au bandeau d’un autre disciple, explique-t-il vaguement. Je suis désolé, jeune maître.
Et il court en dehors du pavillon. A-Yuan ne dit rien et regarde le ruban qui repose dans sa main. Il essaye de l’attacher mais il n’y a pas de miroir. Il essaye de le faire lui-même, se tordant comme il peut. Il y parvient mais il ne peut pas voir à quoi il ressemble. Mais il n’a pas beaucoup de choix et il quitte le pavillon de quiétude. Il remarque que Huanguang-Jun se tient devant la porte, une main derrière le dos et l’autre tenant Bichen. A-Yuan sait qu’avec Zewu-Jun, le second maître Lan est quelqu’un de respecter qui mérite d’être salué en toute circonstance. C’est ce qu’on lui a expliqué. Alors il le fait avec beaucoup de formalité, les bras tendus devant lui, la tête basse.
- Non, dit paisiblement Hanguang-Jun.
Mais A-Yuan persiste, préférant se conformer aux règles inscrites sur le mur plutôt qu’à un simple traitement de faveur que lui fait le second maître Lan.
- Pour toi, ce n’est pas nécessaire, insiste-t-il calmement. Viens avec moi.
Il hoche sa tête et le suit à une distance respectable, regardant les disciples et les aînés de la secte qui circulent calmement. Tous saluent Huanguang-Jun à son passage et jettent un œil curieux sur A-Yuan intimidé qui marche derrière lui.
L’endroit où il l’amène se trouve à l’écart des bâtiments vers les montagnes. Mais ils ne vont pas plus loin et A-Yuan voit ces boules de poil blanches sur l’herbe. Ils sont si nombreux et certains vont voir Hanguang-Jun tandis que d’autres s’approchent d’A-Yuan, intrigués. Mais il n’ose pas s’approcher trop près. Il a été habitué à voir les zombies que Wei Wuxian gardaient sur le Mont Charnier et qui ne faisaient rien à moins qu’il ne l’ordonne avec sa flûte. A-Yuan n’a jamais eu peur des zombies parce qu’on lui avait dit que rien ne lui sera fait tant que Wei Wuxian est là et qu’il a sa flûte. Malgré tout, οn lui a interdit de s’approcher trop près pour éviter un accident et il a appris à se méfier.
- Ils ne te feront rien si tu es gentil avec eux, explique Hanguang-Jun en s’accroupissant à côté de lui. Donne leur à manger.
Il lui donne une carotte qu’il tire d’un panier qu’il n’a pas vu. A-Yuan hésite, ne sachant pas si les lapins risquent d’être plus dangereux que les zombies. Mais il voit Hanguang-Jun les nourrir sans se méfier, en caressant doucement le pelage duveteux et touffu. Puis les yeux d’A-Yuan s’écarquillent quand un lapin se repose sur ses genoux, essayant d’attraper la carotte qu’il tient et pris par surprise, il la lâche et regarde le petit attroupement qui se forme et s’écarte vivement.
- Ce n’est pas grave, tu reviendras une autre fois. Ton bandeau n’est pas bien attaché.
Hanguang-Jun était déjà prêt pour repartir avant qu’il ne fasse la remarque et A-Yuan se sent embarrassé et danse sur ses jambes.
- Je n’arrive pas tout seul, explique-t-il en baissant les yeux. Second jeune maître, je suis désolé.
Il le voit s’avancer vers lui et se rappelle des règles du mur de discipline qu’il a commencé à apprendre. Certaines d’entre elles concernent les vêtements, et surtout le bandeau. En tant que frère du chef de secte, Hanguang-Jun peut appliquer les punitions si une règle est enfreinte. Et c’est ce qu’il craint. Il s’apprête à s’excuser pour son comportement contraire aux usages de la secte mais il est pétrifié car Hanguang-Jun en personne vient d’attacher son bandeau et son expression reste inchangée.
- Allons-y.
A-Yuan ne proteste pas, il le suit en restant cinq pas derrière lui, encore surpris. Quand il essaye d’observer son visage, il cherche une trace de colère mais ne trouve rien. Alors il pense qu’il n’est pas en colère. Mais depuis, il fait attention à bien attacher son bandeau.
Les jours suivants, Hanguang-Jun revient nourrir les lapins mais il n’est plus seul. A-Yuan le suit et il apprend à s’occuper des lapins et passe plus de temps que prévu. Puis il finit par s’y rendre sans attendre le second maître Lan. Ces visites quotidiennes le rendent toujours heureux et A-Yuan, lorsqu’il croise Wei Wuxian qu’il connaît mieux, lui raconte sa journée avec joie. Mais il y a pourtant un sentiment qui lui pèse. Il se souvient des personnes qui étaient avec lui sur le Mont Charnier. Sa grand-mère, sa tante Wen Qing et son oncle Wen Ning, le quatrième oncle et les autres. Et se rappeler d’eux le rend triste et il ne sourit plus. Ils étaient sa famille, des personnes qui prenaient soin de lui avec Wei Wuxian. Et jusqu’à maintenant, il se sent beaucoup plus proche de Wei Wuxian que de tous les autres membres du clan Lan parce qu’il est le plus amical et le moins sévère pour lui, même si Hanguang-Jun reste une personne gentille qui lui a offert des jouets et qui lui a aussi montré ses lapins, il se sent plus à l’aise en sa présence. Si à l’aise qu’il oublie parfois les règles de la secte. Comme ne pas parler pour ne rien dire. Mais il ne se fait pas réprimander par Hanguang-Jun en personne. Et peu à peu, il apprend aussi à ne plus avoir autant peur de lui. Ce grand cultivateur respecté de tous le monde a une autre face qu’A-Yuan découvre chaque jour qu’il passe avec lui.
Hanguang-Jun lui a offert d’autres jouets. Il lui apprend aussi à jouer du guqin, installé sur ses jambes. Il lui parle des précédents chefs de secte. Parfois, quand il est surpris par le sommeil et qu’il dort malgré lui à la fin du repas, il sent une odeur de bois de santal le recouvrir et le matin, il se lève dans son lit, déshabillé pour dormir et couvert par un pardessus blanc brodé de nuage, sans son bandeau sur son front. Et il finit par s’interroger.
- Le bandeau est quelque chose de sacré, non ? Personne à part la personne qui nous est destinée et un membre de la famille n’a le droit de le toucher, n’est-ce pas ?
Il regarde le lapin blanc qui repose sur ses jambes, mangeant tranquillement dans sa main pendant qu’A-Yuan le caresse comme on le lui a montré, en pleine réflexion. Il est seul et il lui arrive de penser à voix haute quand quelque chose le tracasse.
- Si Hanguang-Jun touche mon bandeau, est-ce que ça veut dire qu’il est la personne qui m’est destiné ?
- Mais non, idiot, il est déjà marié et il a donné le sien au jeune maître Wei !
A-Yuan sursaute et cherche le lapin qui a parlé. Mais de toute évidence, jamais il ne lui répondrait. Mais un humain oui. C’est un garçon de son âge, qui appartient aussi au clan Lan avec les nuages brodés sur ses vêtements. A-Yuan se sent mortifié en voyant ce garçon venir à lui et s’asseoir à côté, en sachant qu’il a entendu ce qu’il se disait. Il se souvient vaguement de son nom, ils sont au même cours donné par Lan Qiren, Lan Jingyi.
- Alors ça signifie quoi ? renifle-t-il. Il peut toucher le tien ?
- Moi, non parce que je ne suis pas son fils. Mais toi il le peut parce qu’il est ton père, et le jeune maître Wei aussi. À part eux, ce sont les seuls qui ont le droit de le faire. Personne d’autre.
- Hanguang-Jun est donc mon père ?
Lan Jingyi le regarde en écarquillant ses yeux d’incompréhension alors qu’A-Yuan essaie de réfléchir.
- Ce n’est pas ce que tu es censé être ?
Il a réfléchi toute la journée. Il a relu les règles sur le mur de discipline, surtout celles concernant le bandeau. Et le soir venu, alors qu’il mange silencieusement tandis que Wei Wuxian parle et que Lan Wangji l’écoute sans l’interrompre, il hésite à demander. Il a peur de la réponse avant même qu’il ne pose sa question. Si Hanguang-Jun et Wei Wuxian sont ses pères comme l’a certifié Lan Jingyi, alors il a une famille. Et si ce n’est pas le cas, alors… (il ne veut pas y penser une seule seconde.)
- J’ai une question.
Wei Wuxian s’est arrêté de parler et à présent, ils le regardent attentivement et A-Yuan est intimidé. Il avale sa salive et prend son courage à deux mains :
- Est-ce que le bandeau de la secte peut être touché par n’importe qui ?
- Seuls les parents et plus tard la personne nous est destinée le peuvent.
A-Yuan respire profondément en entendant cette réponse et l’appréhension se renfonce dans son petit ventre.
- Mais tu l’as touché plusieurs fois, murmure-t-il. Est-ce que ça veut dire que tu es… que vous êtes comme mes parents ?
Ils ne disent d’abord rien et A-Yuan regrette déjà sa question avant d’être glacé par des bras qui l’enlacent.
- Mon petit radis pense qu’il n’est pas notre fils ? Que c’est idiot, bien sûr que tu es notre fils ! Tu es notre petit radis, notre A-Yuan !
- C’est vrai ? Alors je suis un vrai membre de la famille et de la secte ? Je suis un Lan ?
Il regarde attentivement la réaction d’Hanguang-Jun. Et quand il voit qu’il hoche doucement sa tête pour confirmer, son cœur fait un bond dans sa poitrine.
- Alors je peux vous appeler papa ?
Et il voit la chose la plus belle depuis son arrivée ici. Quelque chose de si doux et chaud, agréable qui le rend heureux. Un sourire, petit mais beau, qui se dessine sur le visage impassible de son père.
- Bien sûr, mon fils.
