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Une Dernière Bataille

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24 août 1996
Norvège, Asgard, Province Centrale, place forte du jarl Hjörvarr

- Si ce que le Chevalier a vu se vérifie, rappela Nordring, alors nos ennemis vont se retrouver dotés d’un avantage écrasant.
Fares grimaça devant le trait d’humour non voulu par le Chef de Bataille.
C’était la première fois depuis de nombreux mois que le Libyen revoyait l’oncle de la reine. Une figure qu’on aurait dite directement taillée dans du granit, une épaisse chevelure gris acier ceignant le sommet chauve de son crâne et un bouc soigneusement coupé achevait le portrait de ce robuste sexagénaire.
De multiples cicatrices de toutes tailles, certaines aussi fines qu’un cheveu, formaient comme une toile arachnéenne sur ses mains débarrassées de leurs épais gants. Et bien que passant l’essentiel de son temps au milieu des conflits, l’homme conservait une allure et une tenue soignée avec un lourd pourpoint de cuir, par-dessus lequel se refermait une houppelande en fourrure de loup.
- Aussi, ajouta-t-il, il devient primordial de mettre un terme à cette production. Définitivement.
Le Chef de Bataille, ainsi que la majorité des personnes qu’il avait pu réunir dans l’heure suivant son arrivée, étaient installés autour d’une table ronde sur laquelle on avait disposé plusieurs cartes et rapports divers. Ils tâchaient ainsi d’établir un plan d’action.
- Le problème humain dans cette entreprise devrait toutefois rester notre priorité, souligna Tristan.
Chez Gearóid qui se balançait sur sa chaise à l’écart des autres, ces mots déclenchèrent une discrète toux, où se dissimulait l’ombre d’un sarcasme.
- Si nous attaquons cette fabrique, poursuivit le Capricorne sans y prêter attention, tous les esclaves vont être massacrés, soit par nos adversaires, soit par nos propres forces puisqu’ils s’en serviront comme de boucliers contre elles, créant du coup un handicap pour nos soldats. Ils ne vont pas éliminer leurs amis, leurs frères ou leurs sœurs de gaieté de cœur.
- Jeune homme, je comprends ton point de vue, mais ceci est une guerre, la pire de notre histoire, et je n’ai pas l’intention de la perdre, soutint Nordring.
- Dois-je vous rappeler que des Nains sont également au nombre des prisonniers, plaça le Chevalier d’Or. Comment expliquerez-vous que le prince de la nation Naine fasse partie des victimes ? Un dommage collatéral ?
- Ça, nous n’en savons rien, objecta la Haute Prêtresse d’Odin en réajustant ses bésicles sur son nez.
Au milieu des serpentins de fumée, exhalaisons évanescentes s’échappant du foyer de sa longue pipe, Sosia décela que l’Irlandais l’observait attentivement de ses yeux enfoncés dans leurs orbites.
- Je ne prétends pas que cela soit faux, chercha-t-elle à se justifier alors qu’elle en soutenait le poids, néanmoins tu n’as qu’entraperçu quelques Nains de loin, c’est bien ça ?
- Ouais, peut-être, répondit-il d’un ton où perçait un léger agacement. Sauf que les runes gravées sur le métal, elles, étaient très détaillées. Trop, n’est-ce pas ?
Il coula un regard en direction du steinklok Beldin, qui n’avait que peu participé jusque-là. Celui-ci était arrivé une semaine plus tôt, avec un chargement de fournitures militaires tout droit sorti des hauts-fourneaux Nains, conformément aux souhaits émis par la reine Ylva. Les bénéfices de cette nouvelle alliance fleurissaient déjà.
Son retour avait cependant été retardé par la nouvelle du récit de l’Irlandais.
- D’après les descriptions que m’en a faites le Chevalier d’Orion, certaines des inscriptions correspondent à un haut niveau de maîtrise des principes de forge. De celles que seuls des maîtres connaissent. (Il eut un reniflement dédaigneux.) Dalgad en connaît certaines, mais au moins l’une d’entre elles appartient à la famille royale, indication révélatrice de la présence du prince. (Il observa attentivement les serviteurs d’Athéna présents dans la pièce.) Je tiens d’ailleurs à vous mettre en garde contre la puissance de ces runes. Votre force pourrait se révéler insuffisante face à ces choses.
- Sauf votre respect Beldin, s’immisça à nouveau Sosia, comment pouvons-nous être sûrs que le prince Banord n’est pas mort, après avoir livré le secret de ces runes ?
Avertie par corbeau messager du caractère urgent de la situation, la souveraine d’Asgard, retenue pour un temps à la capitale, avait confié quelque pouvoir décisionnel à sa conseillère dans l’attente de sa propre venue. Et poser certaines questions diplomatiquement critiques en faisait partie.
- Banord préférerait mourir plutôt que de révéler pareille connaissance, rétorqua le steinklok, goûtant peu l’insinuation de la Haute Prêtresse. Mais il y a parfois des choses pires que la mort, Haute Prêtresse. Il ne faut pas oublier que le prince n’est pas seul dans sa situation. Et son devoir passe par la protection des membres de son peuple – ceux qui ont été emprisonnés et contraints de mettre leurs talents au service d’un dieu maléfique. La servitude peut être imposée de bien des manières.
- Pour ma part, c’est une donnée on ne peut plus suffisante pour qu’un doute soit permis, appuya Tristan.
Les traits tirés du Chef de Bataille parurent se creuser davantage lorsqu’il dévisagea le Français, puis le Sage de la Pierre.
- Que dois-je faire alors ? les interrogea-t-ils. Les laisser achever leurs machines de guerre pour qu’elles répandent la mort dans nos rangs ? Dans les conditions que vous venez de décrire, puis-je réellement considérer l’option de les "ménager" ?
- Si la voie directe est trop brutale, optez pour la souplesse, s’immisça finalement une voix féminine bien différente de celle de Sosia par son accent. Infiltrer leur base semble une alternative préférable.
Les regards présents convergèrent vers Mei Ling.
- Que me chantes-tu là, jeune fille ? s’étonna Nordring.
- Pourquoi ne pas utiliser un espion pour établir la présence avérée ou non du prince Nain ? développa-t-elle. Ensuite, il conviendra d’élaborer une tactique d’attaque depuis l’intérieur. L’un de vos rôdeurs pourraient se rapprocher de nuit du camp fortifié et recueillir les informations glanées : le nombre de guerriers présents ; les systèmes de défense ; la configuration des lieux. Il est aussi possible de saboter la fabrication des pièces destinées à ces automates géants ou organiser une rébellion parmi les esclaves. La liste des possibilités est longue.
- C’est une approche intéressante, concéda l’oncle de la reine d’Asgard. Mais qui serait assez fou pour se constituer de lui-même prisonnier de l’ennemi ? Parce qu’il s’agit bel et bien de l’unique moyen un tant soit peu crédible pour s’introduire sans éveiller de soupçons.
- Moi, répondit aussitôt le Chevalier de la Grue.
Plusieurs hoquets de stupeur accueillirent sa réponse.
- Tu n’y penses pas sérieusement, s’étrangla presque le Capricorne en frappant le bois de la table de ses paumes. Tu es une femme …
- Et donc ? laissa-t-elle planer.
- Eh bien …, enfin, bredouilla-t-il, tu sais ce à quoi cela t’expose.
- C’est justement parce que je suis une femme que cela sera beaucoup plus simple de les convaincre. De par mon expérience personnelle, je suis tout à fait consciente des contraintes, et donc la plus apte à gérer ce genre de situation.
- Alors je viens avec toi, assura-t-il.
- Inutile. Tu ne sauras pas quelle attitude adopter et tu ne gagneras qu’à être découvert, puis mis à mort.
La dernière réplique de la Chinoise ne recelait aucune forme d’agressivité, seulement une énonciation réaliste et objective.
- Je peux apprendre, s’obstina-t-il. De plus, laisser une seule personne y aller n’est pas la meilleure stratégie selon moi. Deux individus rassembleront davantage de détails cruciaux et pourront également s’entraider pour transmettre plus facilement les renseignements, en mettant au point une diversion par exemple.
L’espace d’un instant, ils se jaugèrent mutuellement. Son jugement était le bon, elle le savait. Alors pour quelle raison s’entêtait-il ?
- Bien, consentit-elle. Fais comme tu veux.
- J’espère que vous comptez masquer vos cosmos, s’ingéra abruptement Gearóid dans leur discussion. Moi, j’ai eu la … chance va-t-on dire de tomber sur le bourrin local. S’il y a un type un tant soit peu doué dans la lecture des énergies, votre couverture sera éventée en moins de deux.
- Ce n’est pas une opération on l’on peut se lancer à la légère, c’est vrai, admit le Français. Le temps consacré aux préparatifs, même bref, devrait toutefois nous permettre de nous entraîner auprès des envoyés de Tsukuyomi. Ils ont beaucoup à nous enseigner dans ce domaine.
- Ah les jeunes, se plaignit Nordring en secouant la tête, amusé. Toujours à penser à l’après plutôt qu’à l’avant. Voir plus loin que l’action immédiate est important, car l’anticipation est une des clés de la victoire. Or, vous me donnez l’impression de parler comme si vous étiez déjà à l’intérieur de ce complexe fortifié. Le point primordial qu’il faut définir de suite, c’est la manière de vous y introduire. A mes yeux, le meilleur moyen serait de vous faire passer pour de la nouvelle main d’œuvre, et je connais justement un homme qui peut arranger ça.
Une ébauche de plan semblait être en train de s’amorcer et la liste des précisions à y apporter stimulait la volonté de chacun.
- Puisque vous êtes décidés à prendre des vacances autant que je vous indique les coins intéressants, glissa l’Irlandais, un regain de son ancienne malice parvenant miraculeusement à se manifester dans sa voix, rendue éraillée par sa récente consommation excessive de narcotiques.
- Cette stratégie est une folie, reconnut le Chef de Bataille. Cependant, je dois vous accorder qu’elle a le mérite de parvenir à concilier nos deux points de vue et son côté audacieux parle à mon vieux cœur de guerrier. (Il commença à s’éloigner de la table.) Préparons-là correctement. Suivez-moi dans ma tente, nous y trouverons ce qu’il nous manquait de cartes et de schémas.
- Vous aurez également besoin de ce que je peux vous apprendre sur les runes, compléta Beldin, en caressant sa longue barbe tressée.
Ils sortirent d’un même pas, ne laissant dans la pièce que le Chevalier du Centaure ainsi que la Haute Prêtresse d’Odin. Fares s’apprêtait à s’en aller, n’ayant reçu aucun rôle dans tout cela, lorsque la cinquantenaire le stoppa d’une parole.
- Laisse les à leur mission, nous avons notre propre tâche à mener.

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Un fracas métallique déchira la trame du monde onirique de Morphée où il évoluait, pour brutalement le ramener dans celui des humains.
Les yeux du jeune homme s’ouvrirent pour découvrir le plafond rocheux de sa cellule – une simple cavité creusée dans la pierre. Le dos et les épaules encore perclus des douleurs de la veille, il mit un pied en-dehors de sa paillasse et fit l’effort de se lever. Tout en secouant sa tignasse brune, il entendit d’autres autour de lui, l’imiter avec plus ou moins de grognements.
Une nouvelle journée commençait. Ou peut-être était-ce la nuit, cela faisait plusieurs jours qu’il n’était pas retourné à la surface et il était emprisonné suffisamment profond pour que la lumière extérieure ne puisse pas se voir depuis le bout de la galerie.
Tristan sortit ses bottes de la cachette où il les gardait – une précaution contre les vols fréquents parmi ceux qui partageaient leurs cellules à plusieurs – et les enfila. Il attendit que l’on déverrouille la porte en fer et marcha en suivant la longue file crasseuse qui se dirigeait vers le couloir du fond, et le monte-charge qui les attendait. En passant près d’un autre renfoncement, il remarqua que l’un de ses congénères ne bougeait pas alors qu’un des gardiens le poussait du pied. Sans doute était-il mort au cours de la nuit. Cela arrivait de temps à autre.

La petite colonne continua à avancer tranquillement sans pour autant se traîner, sans quoi l’un des gardiens avait vite fait de leur rappeler l’allure à maintenir. En chemin, ils leur permirent toutefois de s’arrêter pour s’offrir un repas avant le dur labeur qui les attendait. Debout à côté d’une carriole en bois où reposait une lourde marmite, un homme touillait à l’aide d’une grande cuillère, une épaisse mixture, sorte de ragoût dont le Chevalier d’Or n’était pas certain de vouloir connaître la composition. Son désir était surtout de se procurer un encas chaud, car même ici, à plusieurs mètres sous terre, le froid hivernal parvenait à étendre son insidieuse présence.
Deux prisonniers se bousculèrent pour être en tête de file, car les quelques rares morceaux de viande, plus nourrissants, se trouvaient toujours dans les bols des premiers. Une rixe éclata bientôt entre eux, mais elle fut aussi vite réprimandée à grands coups de gourdins. Personne d’autre ne broncha.
Enfin servi, Tristan regarda ses mains assombries par la saleté plonger un morceau de pain rassis dans l’écuelle et le porter à sa bouche. Comme d’habitude, la déglutition fut rendue difficile par l’épais collier enserrant son cou. Celui que tout esclave portait.
On le lui avait appliqué dès son arrivée et sitôt que la bande de métal couverte de runes se fut retrouvée en contact avec sa gorge, il avait constaté avec désarroi que son cosmos était bridé. Comment les séides de Loki avaient-ils réussi ce tour de force, il n’en avait pas la moindre idée. Très certainement, cela avait un rapport avec les Nains séditieux, mais le début d’une explication s’arrêtait là. Le reste était vraisemblablement affaire de propriétés métallurgiques spéciales.
C’était une sensation tout à fait étrange et pour le moins déroutante !
Il avait l’impression d’avoir été privé d’une partie de son être. Ce n’était pas comme avant qu’il s’éveille au cosmos, non, c’était différent par bien des aspects. Ne pas avoir conscience de posséder quelque chose était radicalement distinct de s’en faire déposséder. Des pensées similaires occupaient certainement l’esprit de Gearóid, encore en ce moment même, songea-t-il.
Quelle ironie d’avoir passé tant de temps avec les envoyés de Tsukuyomi pour apprendre leurs techniques de dissimulation des énergies. Il n’aurait désormais pas pu être plus normal. Et cette "normalité" le rendait d’autant plus vulnérable. Sa tâche acquérait un caractère autrement plus périlleux dans ces conditions et la première chose à faire aurait été d’en informer les forces alliées, afin qu’elles tentent de l’extraire de ce bourbier. En toute logique, un Chevalier d’Or valait infiniment plus qu’un homme du commun destiné à périr bêtement dans un complet anonymat.
Toutefois, Tristan ne pouvait pas s’y résoudre, parce que les objectifs de ce qu’il avait choisi d’entreprendre dépassaient les besoins de sa propre personne, et qu’il n’était de toute manière pas du genre à laisser les autres prendre des risques à sa place. Et finalement, ce coup du sort lui conférait une banalité bienvenue.

Son maigre repas englouti, on le pressa de se remettre en chemin. A peine une poignée de secondes plus tard, l’un de ses compagnons de file trébucha soudainement et s’écroula par terre. D’apparence famélique, l’homme avait tout l’air d’appartenir au groupe des malheureux, incapables de s’imposer suffisamment pour espérer lécher plus que le fond de la marmite – qui, de façon perverse, était de toute manière toujours insuffisamment remplie. La colonne poursuivit sa route en l’évitant, à l’image d’un flux aquatique s’ouvrant en deux face à un récif, tandis qu’un gardien jouait encore du gourdin tout en abreuvant le misérable d’insultes pour qu’il se dépêche de réintégrer le groupe.
Auparavant, le Français aurait été indigné par ce comportement et aurait agi contre le tortionnaire – voire contre ce manque de pitié de la part de ses semblables –, mais après des mois passés en ces lieux, sa vision des choses avait lentement et irrémédiablement changé. Il avait en tête la poursuite de sa mission, certes, et la mener depuis un cachot ou le fond d’une tombe ne servirait personne, seulement, une sorte de détachement s’était peu à peu insinué en lui. Le rôle que se conformait à jouer ici le Capricorne l’empêchait de se rendre compte qu’il avait été éclaboussé par cette noirceur environnante qui l’amenait à dédouaner la mort d’un être humain au milieu de cette fange impitoyable.
Sur le point de s’engouffrer plus profondément dans les entrailles de la terre, Tristan parvint à se demander s’il risquait de perdre davantage de sa compassion et évoluer vers un autre point de vue. Plus proche de celui d’Arion ou même de Mei Ling de par leur pessimisme. Et malgré cela, il devenait de moins en moins conscient des modifications intervenues dans sa façon de penser et de ressentir.
Lorsque les poulies du système de descente s’actionnèrent, émettant d’affreux grincements, et qu’il se retrouva happé par les ténèbres, un sursaut de conscience l’amena presque à prier pour que la corde lâche.

De son côté, Mei Ling avait assez mal vécu cette perte de pouvoir, se sentant d’un seul coup bien plus vulnérable, presque plus qu’elle ne l’avait jamais été par le passé. Une angoisse sous-jacente avait failli submerger la jeune Chinoise à la fermeture du collier, mais elle était parvenue à juguler ce sentiment. Après tout, elle n’était plus cette petite fille faible et fragile d’autrefois et justement, de par son vécu, elle n’avançait pas réellement en terrain inconnu. Etrangement, lorsque son esprit vagabondait, elle s’était plusieurs fois surprise à tenter de distinguer le visage familier de Tristan parmi ceux des mineurs qu’elle apercevait de temps à autre.
Mais pour l’heure, ce qui occupait son champ de vision était la bûche qu’elle s’apprêtait à fendre de sa cognée. La tête de l’outil s’enfonça dans le bois avec un bruit mat caractéristique et il ne lui resta plus qu’à soulever le tout et le laisser retomber sur le sol pour parachever le travail. Les petits morceaux nouvellement créés rejoignirent la pile formée par les précédents.
Comme la grande majorité – bien qu’elle ne soit pas si nombreuses que ça – des femmes détenues, le Chevalier de la Grue s’acquittait des tâches domestiques telles que la cuisine, la coupe du bois nécessaire au chauffage, l’acheminement du minerai tout juste extrait jusqu’aux hauts-fourneaux et diverses autres occupations. Bien évidemment, les soldats de la fabrique leur octroyaient une utilité supplémentaire.
Tandis que Mei Ling s’emparait d’une nouvelle pièce de bois, elle tâchait de se fermer aux cris tout proches. A peine trois ou quatre mètres plus loin, dans l’espace exigu entre deux appentis – histoire d’être un tant soit peu à l’abri de la bise mordante –, l’une de ses camarades de détention, sa robe relevée, subissait les assauts répétés de l’un de leurs gardiens, dont les coups de boutoirs incessants se voyaient ponctués de longues plaintes larmoyantes. La main de la Chinoise se crispa davantage sur le manche de sa hachette.
De manière tout à fait étonnante, la jeune femme s’interrogea sur le crâne duquel elle brûlait d’abattre sa hachette.
Lui ? Parce que son comportement était pire que celui d’une bête. Perpétrateur d’un acte débridé qu’elle n’avait que trop subi elle-même par le passé et qui mériterait un châtiment tout aussi prompt et brutal. A quelle fin néanmoins ? Elle se ferait tuer dans la minute suivante.
Ou elle ? Afin de mettre un terme à son calvaire, mais aussi faire taire ses jérémiades qui lui écorchaient les oreilles. Même les fillettes qu’elle avait côtoyées durant la sombre période où elle n’avait été qu’une petite chose à peine qualifiable d’être humain, faisaient moins de bruit, à défaut d’avoir rapidement compris que plus elles résistaient ou montraient leurs douleurs et leurs peurs, et plus leurs tortionnaires s’en donnaient à cœur joie.
Comme à chaque fois qu’elle y réfléchissait, la même question revenait tournoyer sans relâche dans sa tête. Pourquoi n’avait-elle pas encore subi un sort identique ? Etre ménagée aussi longtemps la troublait. Certes, pour cacher ses origines si aisément distinguables, elle avait enroulé une bande de tissu sale autour de sa tête, dissimulant au passage l’un de ses yeux qu’elle disait manquant, tandis que l’autre demeurait à l’abri derrière un écran de cheveux. Elle allait même jusqu’à porter constamment sa capuche rabattue sur son crâne, pour éviter qu’on l’étudie de trop près. Mais pour ce genre de prédateurs, un visage ne devrait revêtir aucune importance. Seul un corps propice à recevoir leurs besoins éveillait leur intérêt. Quoi alors ? La pensait-il maudite ? Pestiférée ? Elle ne savait pas. Son unique certitude, c’était que cette menace omniprésente lui vrillait les nerfs et ne manquerait pas de la conduire à la folie. Sa précédente vie lui semblait tellement plus … simple. Auparavant, cela arrivait et c’était tout. Elle n’aurait jamais cru qu’être épargnée puisse se révéler si affligeant, à se demander quand son tour arriverait et ce qui se passerait à ce moment-là …
Subitement, le Chevalier d’Argent remarqua que les sons avaient cessé.
Mei Ling s’arrêta de travailler et jeta un bref coup d’œil dans son dos, pour apercevoir la femme. Sanglotante, celle-ci réajusta ses vêtements pour regagner un semblant d’apparence et de contrôle sur sa personne, avant de reprendre ses corvées, essayant de faire comme si rien ne s’était passé. Dès qu’elles auraient terminé, devrait-elle tenter de lui adresser quelques mots ? Lui dire qu’elle devait se cloisonner contre tout ça, garder sa conscience dans une boîte dont elle seule possédait la clé pour ne pas sombrer ?
La logique de cette prévenance échappait à la Chinoise. Auparavant, il ne lui aurait même pas traversé l’esprit. Mais maintenant …

Le prisonnier s’arrêta de taper sur la grande pièce de métal. Essuyant son front plein de suie, il déposa son marteau et son burin sur l’établi, avant d’inspecter les marques qu’il venait de réaliser. Les formes géométriques, ainsi que la netteté des runes gravées à la surface de ce qui lui servait de "toile", ne cessaient de l’émerveiller par leur complémentarité. Il était fier de son œuvre, bien que paradoxalement horrifié par les fins auxquelles on la destinait.
Décontracter ses épaules lui infligea une cuisante douleur dans tout le dos.
Durant les premiers temps après sa capture, il s’était spontanément proposé pour être assigné aux travaux de forge impliquant l’usage des runes, lui-même y ayant été un peu initié au cours de sa prime jeunesse. Toutefois, son zèle bienvenu était bien entendu dû à la volonté de créer des incohérences dans les entrelacements des runes et ainsi perturber leur fonctionnement.
Cela avait assez bien fonctionné … pendant un bon mois et demi. Ensuite étaient arrivés des membres du peuple Nain. D’après ce qu’il avait compris, l’installation de cette usine remontait à plusieurs mois en arrière, mais jusque-là, seuls les schémas envoyés par les ouvriers Nains, afin qu’ils soient reproduits, avaient constitué l’unique contact entre les esclaves et les maîtres artisans. Désormais sur place, ils ne donnaient plus de croquis à bêtement copier. Inspectant chaque pièce, ils avaient immédiatement repéré ses erreurs volontaires. Découvert, il n’avait non pas craint que les conséquences de ses actes signent son arrêt de mort, mais celui de l’être cher à son cœur. La logique de leurs gardiens s’attachant parfois davantage à faire souffrir ceux autour, plutôt que le fautif lui-même. Le tout pour entretenir un climat de tension permanente dès qu’une faute était commise par qui que ce fût. Personne n’était à l’abri d’une punition en représailles des torts d’un autre.
Heureusement pour lui, son modeste talent – et le manque d’effectifs durant les premiers temps – lui avait permis de s’en tirer avec seulement une trentaine de coups de fouet. A la fin du châtiment, son dos n’était plus qu’une plaie à vif, le faisant souffrir au moindre mouvement, à la plus petite inspiration.
Il avait mis de longues semaines à s’en remettre et c’était depuis lors qu’il poursuivait son labeur sans trop oser contrevenir de nouveau aux consignes – tout juste tâchait-il de maintenir une allure particulièrement lente. Sinon, il savait qui pâtirait pour son infraction cette fois-ci … ou peut-être pas.
Accablé par la chaleur régnant dans l’atelier, en dépit des courants d’air glaciaux qui parvenaient à s’engouffrer par les portes latérales, l’esclave délaissa son ouvrage pour se rendre près du baquet d’eau mis à la disposition des ouvriers. Buvant à la louche, il avisa la petite colonne de femmes qui transportaient sur leurs épaules, des paniers pleins de minerai récemment extrait.
Il les observa passer près de lui, se dirigeant vers les hauts-fourneaux, ces gouffres qui engloutissaient voracement la matière première pour pouvoir fonctionner de l’aube jusque tard dans la nuit. Les yeux gris du prisonnier s’écarquillèrent quand il reconnut l’une de celles qui le frôla, en dépit des visibles efforts réalisés pour masquer son visage. Elle aussi le dévisagea, sans comprendre toutefois le trouble qu’elle provoquait chez cet homme. Enfin, ce jeune homme, ses cheveux longs et les poils épars de sa barbe ne suffisaient pas à le vieillir suffisamment pour le faire passer pour quelqu’un d’âge mûr. Ce ne fut que lorsqu’elle l’eût étudié davantage que la lumière se fit jour dans son esprit.
- Mei …
La Chinoise le bouscula, faisant semblant de trébucher sous le poids de son chargement, répandant ainsi une grande partie de son panier par terre.
- Hé toi, l’apostropha un surveillant situé un peu plus loin, dépêche-toi de ramasser ça ! Et sans en oublier le moindre morceau, sinon …
Il déroula son fouet à toute fin utile.
La manœuvre délibérée de la jeune femme ne lui ayant pas échappé, l’esclave se baissa en même temps.
- Qu’est-ce que tu fais ici ? chuchota-t-il, faisant mine de l’aider.
- Tu n’es donc pas mort, lâcha-t-elle pour toute réponse en continuant à ramasser le minerai.
Il la regarda, l’incrédulité se peignant en l’espace d’un instant sur ses traits. Quel accueil ! Mais peut-être valait-il effectivement mieux jouer son rôle, afin de ne pas éveiller les soupçons.
- Je n’ai guère eu le choix, tu sais, répondit-il finalement. Tout comme toi, ajouta-t-il en désignant du menton le collier qu’elle portait.

Son panier était à moitié rempli.
Le Chevalier de la Grue ne savait pas si elle pouvait lui faire confiance. Son état misérable ne serait-il pas en réalité qu’un habile déguisement ? Emettait-il seulement un cosmos ? Entravés par cette bande de métal, ses pouvoirs ne lui permettaient pas de sentir quoi que ce soit.
- Que fabriquent-ils dans ces ateliers ? enchaîna-t-elle.
Le temps de finir de remplir à nouveau son panier, il lui résuma la situation.
- Du moins, c’est ce que j’ai pu déduire au fil des mois que j’ai passés ici, acheva-t-il.
Elle se releva en réajustant sa charge. Les informations qu’il venait de lui fournir correspondaient aux propres déductions effectuées par le conseil de guerre qu’ils avaient tenu avec Nordring. Sauf que leurs raisonnements n’incluaient pas quelque chose d’une telle ampleur.
- Rendez-vous dans deux jours, aux fosses, lui lança-t-elle en se hâtant de rattraper le retard accumulé.
Le jeune homme la considéra d’un œil ahuri, tandis qu’elle s’éloignait. Les fosses !? C’était l’endroit où l’on était envoyé si l’on faisait une incartade, rien qui ne vaille le fouet bien sûr – sauf si les responsables en jugeaient autrement. Néanmoins, il s’agissait de nettoyer les profondes tranchées dans lesquelles étaient jetés tous les déchets ainsi que le contenu des seaux d’aisance. Autrement dit, ils allaient littéralement patauger dans la merde ! Il se passa une main sur le visage. Par bonheur, le gel hivernal avait l’effet bénéfique d’engourdir les odeurs comme les sens, à défaut de rendre le sol plus facile à travailler.

Le surlendemain, en-dessous de la surface qu’arpentaient les habitants du camp, alors que résonnaient le tapage du choc des pioches et des pelles, deux silhouettes tenaient un bref conciliabule au milieu des larges saignées pratiquées dans la terre.
- Es-tu certaine que c’était lui ?
- Sans aucun doute possible, répondit Mei Ling.
La jeune femme s’estimait chanceuse d’avoir pu inclure Tristan à cette entrevue. En effet, elle avait convenu de cette rencontre précipitamment, tout en sachant qu’il serait difficile de contacter le Français. Heureusement pour elle, son dilemme se résolut de lui-même puisqu’elle le croisa le jour suivant sa rencontre fortuite, alors qu’il se rendait aux dépôts pour récupérer des outils neufs.
Elle ne l’aurait certainement pas reconnu de vive voix, mais elle était rassurée par sa présence, en un sens. Mesurer ses réactions n’avait jamais été son fort, aussi ne se sentait-elle pas de l’interroger toute seule.
- Dire qu’il était là tout ce temps, soupira le Capricorne.
La population des lieux se comptant en centaines d’individus, cantonnés à des zones précises pour une partie d’entre eux, la faible probabilité qu’ils se croisent apparaissait comme normal. Le hasard avait parfois quelque chose de vraiment fascinant.
Le Français remarqua l’air sceptique de son interlocutrice.
- Tu penses que je suis trop optimiste ?
- Compter un allié supplémentaire, de son calibre qui plus est, ne peut être que positif. Il faut néanmoins garder à l’esprit que …
- Que plusieurs sites, connus uniquement d’un très petit nombre de personnes, ont été la cible d’attaques précises, compléta-t-il. Je sais.
- Je propose juste d’être prudente, c’est tout.
- A raison.
Son soudain manque d’insistance interpella la Chinoise, elle qui lui reprochait encore son idéalisme poussé il n’y avait pas si longtemps.
Un bruit de pas tout proche les amena à faire volte-face. Son outil appuyé nonchalamment sur l’épaule, venait celui qu’ils avaient cru perdu.
- Einar, l’appela le Chevalier d’Or, sans trop élever la voix.
- Tristan, s’étonna l’Asgardien, avant de subitement sourire. Tu es là aussi. (Ses yeux gris clair balayèrent les environs proches.) Dois-je m’attendre à découvrir d’autres de nos amis ?
- Non, répondit un peu trop hâtivement le Français au goût de Mei Ling. Il n’y a que nous deux. Notre mission est bien assez risquée pour ne pas impliquer davantage de gens.
- Vous voulez dire que vous vous êtes laissés capturer à dessein ?
Tristan opina du chef.
- Je suppose que votre venue est en rapport avec ce qu’il s’est produit il y a quelques mois. (Son ton se fit soudain plus pressant.) Qui a affronté Siholt ?
- Gearóid.
- Est-ce qu’il est … ? Le Fléau de Jörmungand est revenu blessé, mais il paraissait fier de sa victoire. Pour qu’un homme tel que lui ressorte ravi d’un combat, c’est qu’il a vaincu.
- Malheureusement pour lui, le Chevalier d’Orion est plus coriace que ça, le rassura Tristan. C’est d’ailleurs suite à la reconnaissance qu’il a effectuée que nous avons échafaudé ce plan.
- Et quelle en est la teneur ?
Le Capricorne s’apprêta à parler, cependant, il prit note de l’attitude crispée de la Grue.
- Alors que nous étions assignés dans nos appartements au château de la reine Ylva, digressa-t-il, Oreste m’a conté sa première entrevue avec toi. Enfermé dans un cachot en compagnie du tout premier Marina, même s’il ne le savait pas encore, qu’il voyait. T’en souviens-tu également ?
Einar opina lentement, ne voyant pas où tout cela les menait.
- Tu te rappelles donc forcément de la question qu’il t’a posée à l’époque. Celle de savoir où allait ton allégeance. (Il inspira posément, à dessein.) Pas plus qu’il ne le fit hier, je n’irais pas par quatre chemins aujourd’hui : est-ce que l’on peut te faire confiance ?
Sa question était tombée, pareille à la pesante hache du bourreau qui s’abat de toute sa masse, sans écart possible.
- Quoi !? Bien entendu ! répliqua-t-il, visiblement blessé. Par les Ases, pourquoi irais-tu mettre en doute ma loyauté ?
D’un rapide coup d’œil, Tristan vérifia que son éclat n’avait pas attiré une attention malvenue de la part des soldats postés plus haut.
- Ce n’est …
- Récemment, nous avons eu à déplorer un certain nombre d’assauts visant des sites tenus secrets, enchaîna aussitôt Mei Ling. Or, et c’est là où nous voulons en venir, il s’agissait précisément de lieux dont peu de gens avaient connaissance.
- Et vous pensez que …
- Certains que tu avais toi-même recommandés après être allé reconnaître le terrain.
- Je n’étais pas seul, tenta de se défendre le Marina. Des soldats m’accompagnaient lors du trajet …
- Tous décédés avant ces évènements.
Le Capricorne ne se souvenait absolument pas de ça. L’espace d’un instant, il se prit à croire qu’elle inventait ces détails supplémentaires pour troubler Einar. Mais la guerre étant ce qu’elle, il se pouvait qu’elle ait effectivement raison. Il décida par conséquent de la laisser mener l’interrogatoire un temps, ravi qu’elle s’investisse autant.
- Et …
- Quant à Oreste, n’y penses même pas, le talonna-t-elle sans lui accorder la moindre occasion de contrer ses arguments. Il est mort lui aussi. Nordring nous a assuré ne pas avoir communiqué ces informations à qui que ce soit d’autre, il craint trop les espions pour ça. La seule carte répertoriant ces endroits se trouve dans sa tête, ajouta-t-elle en se tapotant la tempe de l’index, avant de le pointer sur lui. Et dans la tienne.
- Oreste … mort, articula difficilement l’Asgardien.
Il semblait très affecté par la nouvelle.
- Quand ? osa-t-il demander.
- Au début de l’année, répondit le Français, lors de la mise à sac d’Alskögg.
- Impossible, fit-il en secouant mollement la tête, avant de se reprendre. Vous devez me raconter ce qu’il s’est passé depuis ma capture.
Ses deux "compagnons" s’entreregardèrent, manifestement incertains sur la conduite à adopter.
- Comment puis-je me défendre face à vos accusations si je ne possède pas les mêmes éléments que vous ? s’exaspéra-t-il.
Un bref récapitulatif lui fut servi par Tristan : les décès d’Oreste et Morgan, l’alliance conclue avec le peuple Nain, l’avancée de la guerre, le récit du Chevalier d’Orion. Même la rébellion d’Andrei ne fut pas passée sous silence. En fin de compte, il ne se tut que sur la présence nouvelle de leurs alliés Asiatiques.
- Et pour quelle raison vos soupçons tombent tout à coup sur moi, alors que j’aurais dû être considéré comme mort à vos yeux ?
- Officiellement, tu as été porté disparu, le renseigna le Capricorne. Seulement, très peu d’entre nous t’avons cru tombé au combat.
- Quoi, dans ce cas ? s’irrita Einar, fatigué qu’ils l’aiguillonnent sans cesse, l’annonce de la perte de ses proches amis étant le dard l’accablant le plus.
- Nous savons de source sûre que tu étais présent lors de la prise d’Alskögg, débuta le Chevalier d’Or. Ta maîtrise de la glace à servi à créer un pont, permettant ainsi aux Managarm d’investir le castel, entraînant en définitive la mort d’une bonne part de ses habitants, mais également celle du Chevalier des Poissons.
- Non, il était déjà parti lorsque l’assaut a débuté … il … (Einar parut chercher ses mots, ses doigts levés à hauteur du visage, s’agitant comme s’ils effectuaient d’étranges calculs mémoriels.) J’ai cru ressentir son cosmos à un moment donné … je n’étais pas certain. Oh Odin, qu’ai-je …
Il s’interrompit brusquement.
- Par quel miracle pouvez-vous savoir ça si Oreste y est bel et bien resté ? Qui vous l’a dit ?
- Du calme, c’est nous qui posons les questions, le prévint Mei Ling.
L’Asgardien les considéra tour à tour, placés de part et d’autre de la tranchée, en proie à quelques signes d’inquiétude.
- Vous tentez de me piéger, c’est ça, hein ? De me faire passer pour un traître !
La poitrine du Marina enfla à mesure que sa respiration s’emballait au rythme d’une colère naissante.
Tristan avait du mal à reconnaître le personnage qu’il avait face à lui, lui qui était si effacé dans son souvenir. La guerre comme la détention avaient le don de changer tout le monde.
- Essaie de ne pas trop attirer l’attention, lui intima la Grue d’un murmure lourd de douloureuses promesses.
Sans qu’elle s’y attende, le flot de blessés et de mourants provoqué par ces attaques inopinées avait rejailli brutalement dans l’esprit de la jeune femme. Ce fut un choc pour elle, de réaliser qu’en fin de compte elle avait été touchée par le triste destin de ces hommes. Agitée par des émotions tumultueuses, sa prise sur son outil, loin d’être tremblante, s’affermit au contraire.
Face à cette attitude, Einar lui jeta un regard où l’effarement se disputait à la méfiance.
Le Capricorne leva une main en signe de paix, espérant ainsi détendre l’atmosphère, devenue d’un seul coup aussi lourde qu’avant un orage.
- Non, c’est la triste vérité, lui assura-t-il. Maintenant, en considérant que tu es bien innocent, dis-nous pourquoi tu as aidé les forces de Loki ?
Les épaules de l’Asgardien s’affaissèrent et il sembla se dégonfler comme une baudruche.
- Je … j’ai été faible, avoua-t-il. Le Fléau de Hati avait mis la main sur … mon amant, le prêtre d’Odin de la cité d’Alskögg. (Des larmes s’accumulèrent aux coins de ses yeux gris, sans toutefois se mettre à couler, tandis qu’il paraissait s’agiter.) Elle le menaçait. Je sais que j’aurais dû faire abstraction de mes sentiments et agir, mais j’ai fini par céder. (Il avait presque craché ces derniers mots.) Alors oui, j’ai formé ce pont pour leur permettre de franchir les eaux du fleuve. Oui, j’ai conduit une mort toute en crocs à s’abattre sur des dizaines de pauvres âmes pour en préserver une. J’ignorais néanmoins qu’Oreste était à l’intérieur du castel. De plus, je n’ai rien à voir avec ce qui a pu suivre pour la simple et bonne raison qu’ils m’ont durement assommé dès que j’ai eu terminé. Lorsque j’ai repris conscience, j’avais été jeté au fond d’un chariot en route pour cet endroit, couvert de chaînes et sans aucun pouvoir.
De sa posture, Einar défia le duo d’accusateurs de remettre ses paroles en question.
- C’est tout ce que j’ai à dire sur cet évènement, affirma-t-il. Maintenant, mettez-moi dans la confidence ou allez-vous en ! Les conséquences de ma décision me hantent suffisamment. Tout comme le mépris que je subis ici-bas de la part des soldats sur ma "condition", qui est déjà plus que suffisant sans y ajouter le vôtre.
Il planta sa pelle dans la boue gelée pour ponctuer ses ultimes mots et adopta une attitude bravade face à Mei Ling, la principale source de ce conflit. Les secondes qui suivirent s’écoulèrent à un rythme affreusement lent.
Une main se posant doucement sur son épaule mit fin à ce calvaire. Il tourna la tête pour découvrir le timide sourire de Tristan.
- Nous sommes donc … trois.
A la réflexion, le Français se demanda si, dans l’intensité de l’action, il n’aurait pas agi de même pour protéger un être cher.

Cette nuit-là, bien après que le soleil eut disparu derrière l’horizon, le Marina regagna, éreinté, l’un des abris alloués aux esclaves près de l’un des hauts-fourneaux. Il s’était mis à neiger et le vent nocturne allant en forcissant, il resserra les pans de sa maigre veste autour de lui.
Il n’y a pas que des désavantages à travailler à la forge, pensa-t-il en éprouvant un frisson de plaisir à l’idée de la chaleur qui l’envelopperait bientôt.
D’un geste de la main, il repoussa la peau tannée en piteux état, qui en marquait l’entrée et se figea. Malgré l’obscurité, il s’aperçut immédiatement que pas un de ceux qui partageaient habituellement l’endroit avec lui n’était présent, en-dehors d’une silhouette familière.
Celle-ci, allongée sur la paillasse, se redressa, alertée par son entrée. Des yeux d’un bleu digne d’un ciel d’été, vinrent couver de leur feu le corps d’Einar.
- Kilfgar, commença-t-il, pourquoi …
- Chut, viens plutôt me rejoindre, lui souffla son compagnon.
Einar hésita. Ce qu’il avait à révéler était important. D’une importance capitale même. Pourtant, en avisant le torse dénudé de son amant, le Marina se hâta d’ôter ses frusques puantes et se glissa sous les fourrures entassées qui leur servaient de couverture. Il lui fallait s’armer de courage pour annoncer ce qu’il venait d’apprendre, car leur situation risquait de devenir plus précaire qu’elle ne l’était déjà. Et c’était dans les bras du prêtre qu’il comptait bien le puiser.
Au bout de quelques baisers et caresses échangés, le Marina, le souffle court, choisit de se lancer, tant que sa volonté restait suffisamment ferme. Il s’écarta en douceur de son fougueux amant.
Ce dernier, intrigué par ce comportement soudainement chaste, ne cacha pas son étonnement.
- Deux de mes amis sont ici, dit Einar.
Kilfgar émit un rire de gorge.
- Quoi, tu veux faire participer des gens ?
Le prêtre tenta tant bien que mal de replonger dans ce tourbillon de volupté qu’il venait de quitter, mais son compagnon ne l’entendait pas de cette oreille et le repoussa à nouveau, bien qu’avec une assiduité feinte.
- Arrête s’il te plaît, je suis sérieux. Des Chevaliers se sont introduits dans le complexe et ont échafaudé un plan pour en faciliter la prise par les forces de la reine.
La nouvelle venait de réduire son compagnon au mutisme. A dire vrai, il paraissait même s’être complètement fermé, se drapant dans un voile de silence.
- Je t’en prie, cache ta joie, le taquina le guerrier de Poséidon.
- Et est-ce qu’ils ont un tant soit peu pensé à nous ? A ce que tous les esclaves vont devenir, dès lors que la panique aura gagné leurs cœurs.
Einar reconnut cet air maussade. Il avait arboré le même au moment où Tristan lui avait exposé les modalités de leur stratagème.
- La sécurité de tous ces gens nous importe. Je peux te l’assurer.
- Nous ? Tu n’as pas l’impression d’aller un peu vite en besogne en t’associant à eux ?
- Qu’est-ce que tu veux dire ?
- Ils t’ont oublié ! s’exclama Kilfgar. Cela fait presque un an que tu pourris ici, et ils n’ont pas eu l’air de s’en préoccuper plus que ça.
- Il me croyait mort, répliqua le Marina, bien qu’il serve là une excuse qu’il savait fausse, lui-même l’ayant combattue peu de temps auparavant.
- Tu es bien indulgent, maugréa le prêtre en détournant la tête.
D’un doigt sur la ligne de sa mâchoire, Einar l’amena à le regarder de nouveau.
- Peut-être. Mais je te parle d’une possibilité de liberté. On ne peut pas simplement jeter ça aux ronces.
Au bout de plusieurs secondes de ce qu’il semblait être un débat intérieur, les lèvres de Kilfgar s’étirèrent en une tentative de sourire.
- Dis m’en plus.
- Tristan et Mei Ling sont infiltrés depuis bientôt quatre mois et ils ont réussi à faire passer certains messages …
- Par quel miracle ? fut-il interrompu.
- Tout ce que je sais, c’est qu’environ toutes les trois semaines, quelqu’un à l’extérieur de ces murs récupère les informations collectées et les transmet à qui de droit. Très probablement le Chef de Bataille, Nordring. (Il marqua une pause.) Pour l’instant, nos alliés possèdent un plan des lieux, ainsi qu’une appréciation globale des systèmes de défense et de la capacité de la garnison.
- Pourquoi ne sont-ils pas déjà là dans ce cas ?
- Tristan les retient d’agir tant qu’il n’a pas trouvé un moyen de protéger les prisonniers du retour de flammes qu’ils subiront immanquablement de la part des séides de Loki.
- Il est évident qu’ils n’hésiteront pas à nous utiliser comme boucliers ou moyens de pression.
- C’est la raison pour laquelle, nous déciderons d’une date pour ordonner l’assaut et que d’ici là, il nous faudra déclencher une émeute, une rébellion qui paralysera en partie la garnison. Après tout, nous sommes plus nombreux qu’eux, et cela facilitera la prise de ce complexe.
Kilfgar resta songeur durant un long moment.
- Tu crois sincèrement qu’ils répondront à votre appel ?
Einar le dévisagea comme s’il avait perdu la raison.
- Pourquoi refuseraient-ils ?
Une hésitation se lut dans le regard du prêtre.
- Tu n’es peut-être pas suffisamment attentif, mais tu devrais savoir qu’il existe un noyau dur de mécontentement parmi les prisonniers.
- Quoi ? Non, pour quelle …
- Tu vois, tu n’écoutes pas.
Un bref sourire échappa au Marina. Il fit un mouvement de main pour l’inviter à poursuivre.
- Beaucoup doutent du bien-fondé de la croisade de la reine, révéla-t-il. Cette guerre a engendré énormément de morts et de destruction. Leur moral est au plus bas. Plus les conflits durent et plus leurs griefs se renforcent.
- Loki, ainsi que tous les jarls qui l’ont suivi, sont tout aussi coupables dans ce cas.
- Pour eux, ce sont des cibles trop nombreuses et Loki est une menace lointaine et indistincte. Elle, elle est presque palpable, toute proche. Le fait qu’une femme gouverne est une erreur en soi, poursuivit Kilfgar. Les Ases en sont courroucés.
- C’est stupide ! s’insurgea Einar.
- Pourtant, Odin ne répond à aucune de mes prières. A croire que les dieux se sont détournés de nous à mesure qu’ils constatent son incompétence …
- Hé ! Prends à garde à tes paroles ! C’est peut-être justement ce manque de ferveur qui est la cause de tous ces problèmes.
- Tout ce que je dis, c’est de vous montrer prudents, car ce que vous espérez n’est pas forcément ce que eux veulent.
Renfrogné par ces nouvelles, le Marina serra un poing qu’il appliqua contre sa bouche, y concentrant la somme de ces espoirs mis à mal, recouverts par une once de doute, tel un lierre s’enroulant autour d’un arbre vigoureux pour finir par l’étouffer sous le poids de ses vrilles.
Une main apaisante se referma par-dessus la sienne, et un baiser en calma les frémissements.
- J’essaierais de t’aider, Einar, lui promit son compagnon. Demain est un autre jour dit-on. (Il changea de cible et ses lèvres se lancèrent à l’assaut du cou de son amant.) Célébrons aujourd’hui.
Le guerrier de Poséidon offrit encore quelque résistance – au début –, jusqu’à ce que la chaleur du désir ne se réveille en lui, consumant sa raison et les problèmes qui la parasitaient.

9 janvier 1997
Norvège, Asgard, Province Centrale, place forte du jarl Hjörvarr

Sa démarche était mal assurée, ses pieds s’ingéniant à se gêner l’un l’autre, laissant dans la neige une série d’empreintes aussi confuses que l’esprit du jeune homme. Les dieux seuls savaient comment il avait réussi à se traîner, sans chuter une seule fois, de la taverne jusqu’au pied de la tour où il séjournait. Il toisa la grande colonne de pierre d’un œil trouble. Son prochain défi.
Tantôt à droite, tantôt à gauche, Arion rasait les formes courbes des murs, s’appuyant parfois dessus du bras ou du corps tout entier. Si on lui avait posé la question, il aurait répondu que c’était parce que la tour n’arrêtait pas de trembler. Achevant de gravir les marches, il s’arrêta face à la porte de sa chambre. Du moins, il y cala son front pour ne pas basculer, et entreprit d’utiliser sa clé. Manquant à plusieurs reprises les trois serrures qui dansaient leur gigue endiablée en le narguant, le Chevalier du Bélier sentit l’énervement le gagner et lança son poing contre le bois qui céda dans un craquement. Noyé dans les vapeurs éthyliques, il ne sentit pas les échardes prises dans sa chair, ni les quelques lambeaux de peau arrachés au passage.
Il tangua – ou était-ce le monde autour de lui qui improvisait une valse ? –, évita adroitement un tabouret en opérant une vague pirouette et s’effondra de tout son poids sur sa paillasse. La bouteille qu’il tenait depuis le début de son périple trouva enfin le moyen de lui échapper et roula en vomissant son contenu. D’audibles ronflements se firent entendre bien avant que la dernière goutte ait été répandue.

Le Tibétain flottait dans un océan noir, ses perceptions réduites à un état léthargique. Non, il ne dérivait pas. Il coulait ! Envoyant des injonctions à ses membres, il battit des bras et des jambes et creva la surface.
Etrangement, dès l’instant où il en émergea, le fond de l’abysse parut se précipiter sous lui pour le soutenir. Assis jusqu’à la taille dans une espèce de mélasse sombre à l’odeur aussi repoussante que son contact était désagréable, il entendait son cœur tambouriner à ses oreilles. Il cracha la bile noire qui obstruait sa gorge en un long filet glaireux et entreprit, péniblement, de se mettre débout. Dans son dos, le Chevalier d’Or perçut des vibrations qui provoquèrent des rides sur le liquide recouvrant le sol à ses pieds. Un rythme lent et puissant.
Lentement, comme cherchant à repousser l’instant où il poserait les yeux sur son origine, il n’esquissa qu’un imperceptible mouvement pour se retourner – encore qu’il n’eût nul besoin de le faire, car il savait pertinemment ce qu’il y trouverait. Néanmoins, tergiverser ne comptait plus parmi ses défauts depuis longtemps, aussi accéléra-t-il pour achever son rapide demi-tour … qui l’envoya presque au tapis tant sa surprise fut grande. Rien. Il n’y avait rien là où aurait dû se dresser l’immense porte habituelle.
Par la plante de ses pieds, il se rendit alors compte que c’était du sol que se propageaient ces frémissements. D’un bond dépourvu de la moindre élégance, il s’éloigna en toute hâte de l’épicentre. En dessous de la surface, d’énormes battants étaient en train de s’actionner, révélant une mince ouverture, et un bouillonnement que n’aurait pas renié un geyser, se manifesta. Une main aux proportions humaines émergea de ce chaos de bulles, tendue vers le haut.
Pareille à celle d’un mort-vivant s’extrayant de sa tombe, elle prit appui sur l’étendue poisseuse et entreprit de dégager le corps auquel elle se rattachait. Devant le jeune homme se tint bientôt un être à l’apparence humanoïde couvert d’une boue couleur de ténèbres.
- Est-ce censé m’effrayer ? demanda-t-il avec une moue dédaigneuse.
La silhouette ne cilla pas et n’émit aucun son en-dehors du glouglou incessant des bulles qui venaient crever la surface de son enveloppe. Hormis ça, le silence régnait désormais sans partage.
- Eh bien, tu n’as rien à me dire.
Son timbre était celui d’un professeur fatigué de la passivité d’un élève récalcitrant.
Arion fit trois pas en avant, guettant une réaction qui ne vint pas. Il se précipita sur la forme et la saisit par l’avant de la poitrine, comme si la matière qui la composait avait été du tissu. Une texture molle et visqueuse.
- Tu me colles au cul chaque fois que je mets les pieds ici et là rien ! rugit-il.
Le Chevalier du Bélier asséna un rapide crochet. Un bruit mat résonna à ses tympans. Il avait la sensation d’avoir frappé un de ces morceaux de viande, suspendus à un crochet de boucher.
- Qu’est-ce que tu me veux !?
Il administra un nouveau coup de poing, creusant un sillon dans la pâte qui servait de chair à la chose.
- Hein ? Pourquoi est-ce que tu viens continuellement me faire chier !?
Un énième bruit d’impact, assorti d’une déformation supplémentaire. Arion ne savait pas si cette poupée sans vie était une quelconque extension ou manifestation de la volonté cachée par-delà ces portes, mais il ne se priva pas de lui cracher tout le mépris, la souffrance, le ressentiment qu’elle lui inspirait.
- Tout ça parce que j’ai un pouvoir spécial. Un don censé aider les gens. (Un uppercut fulgura, accompagné d’un rire sans joie aussi effrayant qu’un cri de guerre.) Pour ce que ç’a a servi jusqu’ici …
Il envoya son genou à la rencontre d’un abdomen et repoussa violemment sa victime, son faciès mouvant captant alors brièvement la lumière.
- Je n’ai pas demandé à recevoir cet héritage, grogna-t-il en se désignant des deux mains. (Il engloba le vaste espace où il se trouvait d’un geste, accomplissant un tour sur lui-même.) Personne ne devrait avoir à posséder cela !
Le Tibétain regarda le pantin tituber en arrière. S’il avait reconnu le visage que celui-ci exhibait au moment de porter son attaque – un visage qu’il connaissait dans les moindres détails : ces traits androgynes, ces longs cheveux dont la finesse rappelait celle de la soie et ces yeux d’un vert si intense, si intelligents, à présent si atrocement déformés par les frappes répétées –, il n’en montra rien. Des choses s’agitaient à l’intérieur de lui, grattant pour sortir. Fatigué de cette nuisance, il leur ouvrit l’accès.
Il frappa derechef et la silhouette changea d’aspect à de multiples reprises sous le déluge, prenant tour à tour les identités d’innombrables hommes et femmes. Il n’en connaissait même pas le tiers. Puis survinrent des tresses rousses et un masque de souffrance assortie d’une bouche ouverte sur un cri muet. Des paroles se mirent à résonner dans la tête du Chevalier du Bélier. Des mots à la saveur amère.
« Nous avons besoin de savoir ce qu’il devait nous communiquer ! … Tranche-le ! Tranche ce putain de bras ! … Une simple perte de contrôle … Tu ne vois que le Chevalier, et non pas l’être humain qui se trouve au-dessous … Je n’ai pas de leçons à recevoir de quelqu’un comme toi ! »
Pareils à des filets d’eau s’écoulant toujours plus nombreux du corps d’une digue fragilisée, des actes et des paroles surgirent de sa mémoire. Ils affluaient en si grand nombre qu’un véritable torrent finit de faire céder le barrage. Et à mesure qu’il se retrouvait noyé sous le poids, des ombres accusatrices se manifestèrent à ses côtés, l’écrasant sous leurs pesants regards.
Son déchaînement de violence stoppa net. Une sensation de vertige semblable à celle due à l’ivresse s’empara de lui et une cacophonie s’éleva de l’âme du Bélier, une mélodie discordante qui marquait le bris de son humanité.
Abattu, Arion se laissa glisser jusqu’au sol en réprimant des sanglots étranglés.
- Je suis désolé … tellement désolé …
Il se retrouva écrasé par le fardeau de ses émotions. Culpabilité envers ceux à qui il avait fait défaut. Haine dirigée contre lui-même et toutes les erreurs qu’il avait commises. Dégoût pour son comportement. Son parcours se résumait-il uniquement à une annotation négative en bas de page du livre de sa vie ?
Malgré sa tête baissée, le jeune homme remarqua qu’autour de lui, l’espace, aussi improbable que cela puisse paraître, s’obscurcissait davantage. Un frisson irrépressible parcourut son échine. Une pluie d’épines de glace l’accabla subitement, tandis qu’un vent polaire le giflait, s’invitant dans sa gorge à chaque inspiration, brûlant ses poumons et gelant ses larmes sur ses joues. Ces tourmenteurs silencieux s’évanouirent un à un, mouchés telles des bougies par la tempête qui soufflait.
Sorti d’une cage thoracique aux proportions que l’écho rendait inquiétantes, un long et profond grondement secoua l’air. Au milieu du blizzard se déplaçait une forme massive. Par-ci, par-là, elle se dévoilait pour disparaître aussitôt. Les paumes du Tibétain devinrent moites. Une paire d’yeux brillants le scrutait avec une lourde intensité. Ce manège dura d’interminables secondes, avant que les bourrasques ne se calment.
Le Chevalier du Bélier découvrit un loup dont la taille n’avait rien à envier à celle d’un terrifiant mastodonte. La grande bête agita sa tête couverte de givre, délogeant de nombreuses échardes de glace de sa fourrure à la teinte neigeuse, qui se brisaient dans un bruit de cristal. Grondant, elle révéla d’abominables crocs sous ses babines retroussées et même à distance, son haleine brûlante le frappa de plein fouet. Arion avait entendu suffisamment de récits pour comprendre qu’il faisait face à l’un des principaux acteurs de la fin du monde selon les Asgardiens : Fenrir.
Pétrifié, Arion observa plusieurs silhouettes éthérées le dépasser pour s’arrêter à quelques mètres du monstrueux loup. Lentement, il les dévisagea une à une. Une soudaine angoisse s’empara de lui quand il reconnut les visages de Tristan et Mei Ling. Les pantins oscillèrent d’avant en arrière, puis se remirent en marche.
D’autres suivirent leurs traces : des êtres semblables à Raul, Nikolaï, Narya et ainsi de suite. La reine Ylva se présenta elle aussi, de même que le Chef de Bataille Nordring. Le flux d’individus ne se tarissait pas.
- Non, pas ça, lâcha-t-il d’une voix rauque.
A présent, les premiers arrivaient à hauteur du mastodonte qui d’un formidable coup de patte envoya valser le corps du Chevalier de la Grue et bondit pour refermer ses mâchoires sur le Capricorne.
- Non ! s’écria Arion en s’élançant au devant du danger.
Ce qui se déroulait sous ses yeux n’était un rêve, il en était conscient, mais les siens revêtaient une valeur prophétique, dont la conclusion était invariablement funeste.
Ayant tout juste partagé leur victime en deux, les redoutables mâchoires cherchèrent une nouvelle cible, qu’elles fauchèrent avec une brutalité identique. Un jet de lumière dorée frappa la bête à l’encolure, suivi par des dizaines d’autres ainsi qu’un cri rageur.
- Je ne te laisserai pas faire, t’entends !
Fenrir poursuivit son œuvre de destruction, inlassablement.
- Je t’ai laissé gagner bien trop souvent.
Son cosmos s’embrasa, fanal miniature au cœur de l’immensité ténébreuse. D’un effort de sa volonté ravivée, Arion matérialisa l’Armure du Bélier sur son corps, décuplant ainsi son pouvoir. Ses paumes fumantes toujours dirigées vers le colosse lupin, il multiplia les offensives qui avaient tout d’une violente averse.
Lorsque les flèches stellaires finirent par creuser de longues balafres dans la peau de sa cible, par-delà la protection de sa fourrure à l’éclat givrée, il obtint enfin l’attention qu’il souhaitait.
- Allez, viens ! lança-t-il à la Némésis mythologique. Cette fois, le vainqueur, ce sera moi !
Son aura redoubla d’intensité, tandis que Fenrir se jetait sur lui en poussant un hurlement bestial auquel répondit le cri de défi du Bélier. Pour le jeune homme, le temps commença à ralentir, ses mouvements répondant de moins en moins vite à sa pensée. Pour finir, l’univers se figea dans une immobilité éternelle.

15 janvier 1997
Norvège, Asgard, quelque part dans la Province Nord

En ce début d’après-midi, l’air du camp paraissait alourdie par une tension sous-jacente.
Plus qu’à l’accoutumée en tout cas, pensa Einar.
Etait-ce dû aux bribes de conversation qu’il avait surprises entre plusieurs gardes, celle de la visite imminente d’un Fléau de Loki ? Si la rumeur s’avérait exacte, leur tâche n’allait en devenir que plus difficile. Il poursuivit sa réflexion, tandis qu’il continuait son chemin pour se rendre, non pas à la forge, mais en un autre lieu.
La cadence des travaux s’était peu à peu accrue au cours des derniers jours et les Nains avaient congédié un à un les esclaves humains pour pouvoir se consacrer pleinement à ce qu’ils qualifiaient d’ultimes finitions. S’ils tenaient tant que ça à superviser par eux-mêmes la réalisation des prochaines pièces, c’était que les choses allaient atteindre leur point d’orgue. L’Asgardien songea qu’il lui faudrait impérativement en toucher deux mots à ses amis. Leur marge de manœuvre diminuant de jour en jour, il leur faudrait agir sous peu.

Pour l’heure, il se dirigeait vers la partie nord du complexe, là où il avait été réaffecté. Cette zone était l’une des plus surveillées, tout simplement parce qu’elle comprenait les geôles, où étaient enfermés les prises de choix. Son prédécesseur ayant péri sous le fouet la veille, il avait bien fallu lui trouver un remplaçant.
Les cachots se trouvant sous terre, le Marina emprunta une pente douce, passa sous l’arche marquant l’entrée et s’engouffra dans le couloir qui s’ouvrait devant lui. Au bout, à la lisière entre ombre et pénombre, le jeune homme aperçut le geôlier assis à une table branlante, en train de tailler un morceau de bois.
- T’es le nouveau ? demanda-t-il sans lever les yeux de son travail.
- Euh … oui.
- Occupe-toi de l’aile ouest pour aujourd’hui. (Il lorgna brièvement dans l’autre direction.) Le petit bonhomme pourra bien attendre un jour de plus. Doit pas tant remplir son seau que ça.
Il partit d’un éclat de rire, visiblement fier de sa plaisanterie.
Le petit bonhomme ? Sans doute parle-t-il du prince Nain, conclut Einar.
Sans un mot supplémentaire, l’homme lui jeta les clés pendues à sa ceinture, et reprit sa sculpture. Le Marina se saisit du balai et du seau reposant non loin et suivit la galerie de gauche.
Longue de près de dix mètres, celle-ci comptait à intervalles plus ou moins réguliers, une lourde grille délimitant le seuil de chaque cellule. Il en compta trois de chaque côté. A sa droite, la première était inoccupée, alors que la seconde comptait une forme recroquevillée à même le sol. Einar introduisit la clé et ouvrit pour rentrer dans la cage de roche grossièrement travaillée. La seule chose qui lui permettait d’y voir un minimum, était une ouverture pratiquée dans le plafond, à demi scellée par des barreaux, qui permettait à la lumière de s’inviter jusque là-dessous. Tout comme le vent, la pluie et la neige.
En s’approchant, le sens olfactif du guerrier de Poséidon se retrouva agressé par un horrible cocktail de fragrances qui menaça de lui faire rendre son déjeuner. Il vit un homme roulé en boule sur le lit de paille. Ses bras n’étaient plus que des os recouverts de peau et sans avoir à soulever les haillons qui le couvraient, Einar savait que ses côtes lui renverraient une image semblable. L’odeur à ses côtés devenait insupportable. En plein été, le corps aurait été probablement grouillant de mouches et de larves. Le pauvre hère aurait mérité davantage d’égards, que ce qui lui servait de maison fût propre ou demeurât dans cet état ne changeait cependant pas grand-chose. Avec un soupir, l’Asgardien se détourna du triste spectacle et ressortit.
Dans la troisième et dernière cellule, il y avait également une personne, une femme, accroupie dans un coin de la pièce. Elle avait remonté ses genoux contre sa poitrine et sa tête reposait sur ceux-ci. Quand le Marina tourna la clé dans la serrure, elle ne réagit pas. Pas plus que lorsqu’il entra. Ici, l’odeur était forte également, sans avoir cette saveur putride. Peut-être était-elle morte elle aussi. Pourtant, l’instinct du jeune homme lui souffla que ce n’était pas le cas, aussi jugea-t-il naturel de signifier sa présence. Il se racla la gorge.
- Je m’appelle Einar. Je viens pour … nettoyer.
Ses propos lui parurent d’une incongruité affligeante. Il s’occupa en premier lieu de changer le seau d’aisance plein par le vide qu’il tenait à la main. Ensuite, il s’attaqua à balayer le sol, réunissant ensemble les brins de litière éparpillés. A un moment, il jeta un coup d’œil à la prisonnière et s’aperçut qu’elle l’observait d’un œil unique à travers un rideau de cheveux crasseux qui avaient dû être blonds naguère. Elle le dévisageait avec une telle intensité qu’il se sentit frissonner malgré lui.
- J’ai bientôt …
L’Asgardien stoppa son action à mi-course, son balai encore en l’air. Il l’avait cru entendre chuchoter. Un son à peine audible qu’il se prit à identifier comme son prénom. Il la regarda avec une attention accrue et un flash explosa dans son esprit, amenant mots et images dans son sillage.
- Idda, coassa-t-il, la gorge subitement nouée.
Une lueur parut s’allumer au fond de la prunelle de la susnommée.
- Vous êtes l’épouse du jarl Gyjald, Idda, n’est-ce pas ? Nous nous sommes rencontrés il y a longtemps. J’étais venu accompagné d’un autre homme. Châtain, les yeux verts …
- Oreste, murmura-t-elle.
- Oui, c’est ça ! (Ce qu’il s’apprêtait à dire sonnait stupide à ses yeux, néanmoins, il ne put s’en empêcher.) Mais … Kilfgar m’a dit que vous étiez morte lors de la mise à sac d’Alskögg.
Idda commença à s’agiter, tel un animal acculé.
- Il est ici ?
La question d’Einar mourut sur ses lèvres au moment où la jeune femme se leva brusquement pour se confronter à lui, lui permettant de constater qu’il avait vu juste ; une probable infection avait eu raison de son œil droit. Qu’est-ce qu’elle était maigre … Un air farouche irradiait toutefois de ses traits émaciés.
- C’est à cause de cet homme que je suis enfermée ici ! jappa-t-elle sèchement.
- Qui ?
- Le prêtre ! Kilfgar ! Il m’a capturée et utilisée contre Oreste comme otage.
L’agressivité qui émanait d’elle soufflait pareille à une tempête.
- Non, non, …, vous devez vous tromper. Il a été fait prisonnier lui au…
Et quoi ? Il avait été inconscient dès lors qu’il avait créé ce pont de glace. La suite, Einar avait dû se contenter de l’entendre plutôt que de la voir. Tristan lui avait certes offert un éclairage nouveau sur ces évènements, mais sans pour autant en dévoiler toutes les zones d’ombre. Le Marina n’y avait jamais vraiment réfléchi jusque-là. A présent qu’il y repensait, il arrivait parfois que certaines choses clochent dans les récits de Kilfgar, que ce soit dans ce qu’il avait vécu après leur séparation ou après leurs retrouvailles. Il lui avait menti ! Einar se sentait comme un homme s’apprêtant à soulever le drap couvrant un cadavre. Il ne le voulait pas. Non. Mais il le devait.
- Je sais que c’était sa main sur ma gorge, sa bouche ordonnant à Oreste d’abandonner, ses mots qui me condamnaient, moi ainsi que les autres prisonniers, martela Idda.
L’air paraissait plus lourd quand il le respirait et sa tête n’était plus que bourdonnements. La voix de la jeune femme semblait lui parvenir depuis un long tunnel.
- Je lis encore la contrariété dans ses yeux quand il a découvert qu’il ne mettrait pas la main sur mon enfant.
Elle affichait désormais un sourire féroce. Sa dernière phrase et son air dément ramenèrent Einar à lui.
- Idda, commença-t-il, je vous ferai sortir d’ici, à n’importe quel prix. Bientôt.
Elle regarda comme si c’était lui qui avait l’air d’un fou.
- Et vous pourrez à nouveau serrer votre fils dans vos bras, acheva-t-il en quittant précipitamment la pièce en refermant le verrou.
Avec une étonnante vivacité, la jeune femme s’approcha de la grille, mais il avait déjà disparu dans les ténèbres du couloir.
- Vous ne savez pas tout …, gémit-elle faiblement, abattue, des larmes qu’elles croyaient taries, roulant sur ses joues sales.

En un éclair, Einar fut dehors. Les mains sur les genoux, il aspirait l’air frais à grandes goulées, heureux d’avoir quitté cet endroit oppressant. Il demeurait malgré tout désorienté, comme si une sorte de nuée noire le recouvrait à l’image d’une chape. En cet instant, il se sentait affamé. Affamé de vérité.
N’importe qui aurait remis en question les dires d’Idda, les mettant sur le compte de la folie provoquée par l’enfermement, la malnutrition, la maladie ou même la perte de son bébé. Néanmoins, le Marina s’échinait tellement à démêler la toile du vrai et du faux qu’il ne pensait même pas à ça. Un terrible pressentiment l’écrasait de toute sa masse. Le jeune homme repartit d’un pas rapide, refusant de courir afin de ne pas être arrêté par les gardes en patrouilles.
Il n’était pas très loin de l’entrée des mines lorsqu’il aperçut un attroupement formé par plusieurs esclaves. Ils étaient en train de huer quelqu’un.
Pris d’un affreux malaise, Einar fendit la petite foule, jouant des coudes pour s’y enfoncer davantage, essuyant les foudres de certaines personnes. Parvenu au bord du cercle, il découvrit avec effroi Tristan, à genoux, le visage tuméfié. De chaque côté, un homme lui tenait le bras. Il venait de se faire passer à tabac sous les insultes de dizaines d’individus, avides de violence. On le traînait à présent en direction des mines, ses pieds laissant un sillon dans la neige qui commençaient tout juste à couvrir le sol de son blanc manteau. Paralysé, Einar voyait des pierres voler en direction du Capricorne, mais fort heureusement peu l’atteignaient puisque les lanceurs préféraient éviter de toucher l’un des cerbères par inadvertance.
Qu’est-ce qui venait de se passer ? Pourquoi tout paraissait virer au cauchemar en l’espace de quelques heures ?
Inconsciemment, Einar sut qu’il avait fait quelque chose de mal. Un acte ou une parole passés dont les conséquences se répercutaient à l’instant. Les yeux bruns du Français se verrouillèrent aux siens et le sentiment qu’ils véhiculèrent fut un véritable crève-cœur pour l’Asgardien. Il y lisait de la colère, oui, mais aussi et surtout de la déception. De celle que l’on se réserve à soi-même lorsqu’une confiance accordée se retrouve trahie. On se sent déçu par l’autre et également par sa propre erreur de jugement. En une fraction de seconde, tous ses éléments se télescopèrent dans l’esprit du Marina, tandis que Tristan disparaissait à sa vue, avalé par la terre.
Une claque s’abattit sur son épaule, l’extirpant de ses sombres pensées.
- Hé, c’est grâce à toi si cet enfoiré a été stoppé, lança l’homme qui venait de le taper.
- Quoi ?
- Ouais, dit un autre, tu es l’ami de ce gars qui est prêtre ! Comment il s’appelle déjà … ah oui, Kilfgar ! Il nous a raconté comment ce chien de la reine t’avait approché pour te corrompre. Je comprends que tu aies eu du mal à le dénoncer, ça n’a pas dû être simple. Seulement, c’est qu’il nous aurait tous fait massacrer avec ses stupides idées de révolte.
- Hum, on est peut-être à la peine et la nourriture est dégueulasse, assura un grand gaillard, mais tant qu’on se tient bien, on peut tenir bon. Et les deux autres là, ils voulaient nous plonger dans le chaos. (Il cracha par terre.) Moi, je dis qu’ils n’ont que ce qu’ils méritent.
Einar brisa le cercle qui s’était formé autour de lui pour louer sa "célébrité" soudaine, et s’enfuit.
Chercher à sauver Tristan ne lui effleura même pas l’esprit. Comprendre devenait plus important que tout. Il ne cherchait pas de solution, uniquement la voix de Kilfgar. Le monde aurait pu s’effondrer qu’il n’aurait pas eu d’autre idée en tête.

Le Marina courut à perdre haleine, s’engageant bientôt dans le petit village que formaient l’ensemble des bâtiments alloués aux séides de Loki. Il ne savait pas exactement de quoi son amant s’occupait – ils n’en avaient jamais parlé –, mais il connaissait son lieu de travail. Il grimpa quatre à quatre les marches de la rampe extérieure et s’arrêta face à la porte de l’établissement servant de taverne aux soldats. Il ne pouvait pas entrer de cette manière, en nage, réclamant à cor et à cri des réponses. Il risquait de se faire expulser plus vite qu’il n’en aurait franchi le seuil.
Le jeune homme prit une inspiration pour se calmer et poussa le battant. Celui-ci s’ouvrit avec un grincement pour dévoiler un espace vide. Les tables ne comptaient aucun occupant, l’endroit était étrangement désert.
L’unique présence notable dans la salle était celle de Kilfgar en train de frotter le métal d’une chope avec un chiffon, en sifflotant.
- Einar ? s’étonna-il en délaissant son ouvrage.
Il fit le tour du comptoir pour rejoindre son jeune ami qui se planta face à lui.
- Pourquoi m’avoir dit qu’Idda était morte ? demanda le guerrier de Poséidon de but en blanc, incapable de se maîtriser plus longtemps.
- Idda ?
- L’épouse du jarl d’Alskögg ! Ne fais pas comme si tu ne la connaissais pas. Je l’ai vue dans les geôles aujourd’hui.
- Ah, cette pauvre femme … . J’ignorais qu’elle était toujours vivante, aussi j’ai préféré la considérer morte. Je crois que cela t’aurait évité un triste spectacle si ça avait été réellement le cas, ajouta-t-il en se frottant machinalement la nuque.
Le ton du prêtre n’était emprunt d’aucune peine, ni froideur. Un simple détachement. Simple et sinistre.
Sa réponse, Einar l’avait déjà, mais il ne voulait pas encore la contempler. Pour l’heure, il devait aller jusqu’au bout de sa colère. Elle couvait en lui, pareille au magma s’accumulant dans la cheminée d’un volcan, prête à jaillir. Brûlante et dévastatrice.
- Et Tristan ? Pour quelle raison es-tu allé raconter nos plans aux soldats et qui plus est, avoir fait de moi la source de cette délation.
- Einar …
- Non seulement, tu me fais passer pour un traître, mais tu compromets toutes nos chances avec cette folie !
- Einar ! J’ai fait ça pour te sauver, imbécile ! s’écria Kilfgar en frappant du poing la table la plus proche. Crois-tu que vos pathétiques manigances pouvaient faire tomber un lieu tel que celui-ci ? Même si c’était le cas, sache qu’il en existe d’autres. Avec ce que les Nains sont en train d’achever, il ne restera plus aucun espoir de victoire à la reine et ses alliés. Et grâce à ça, nous pourrons enfin commencer à être libérés du joug de tous ces dieux inutiles.
- C’est ce dont il a toujours été question finalement, hein ? dit le Marina, navré. Ta haine des Ases.
- Pas seulement eux. Toutes ces divinités, qui se servent des humains et nous abandonnent quand bon leur chante, sont concernées.
- Comment peux-tu dire ça, alors que tu as pourtant été ordon…
- Un rôle, le coupa Kilfgar. Je n’ai fait que jouer un rôle. J’avais une mission à accomplir.
- Et séduire le premier vieil ami retrouvé en faisait partie ?
Kilfgar ne put s’empêcher de lui dévoiler son sourire désarmant.
- Tu as été le miel au milieu du dard de toutes ces abeilles.
- Quels rôles Idda et son bébé avaient-ils dans tout ça ? continua Einar, sans même relever.
- Tout comme toi, je cherche à réunir les orbes. Car c’est ce qui permettra de voir mon désir le plus cher s’accomplir. Le problème, c’est qu’elles ne sont pas aisées à dénicher. Tu as dû toi-même t’en rendre compte. Toutefois, lorsque l’on sait à quoi elles sont liées, on peut "influer" sur leurs conditions d’apparition.
« Savais-tu que Völken, l’unificateur choisi par Odin, avait deux frères et une sœur ? Au fil du temps et des générations, les lignées de son aîné et de sa cadette s’éteignirent. Son benjamin assura la sienne jusqu’à nos jours avec le jarl Gyjald. (Il nota la mine déconfite du Marina.) Hé oui, ce vieillard rabougri appartenait à ce prestigieux clan. Toujours est-il que le sang de Völken s’est éteint il y a quelques années avec l’époux de l’actuelle reine, puisqu’il n’a pas réussi à l’engrosser.
Le vieux jarl s’était résigné à mourir sans descendance lorsque je suis arrivé à ses côtés. C’était un homme pieux, vois-tu. Je l’ai donc conseillé puis convaincu d’engendrer, afin que son fils fasse perdurer son héritage, qu’il redore toute la gloire de ses ancêtres. Mais aussi, et surtout, qu’il représente non seulement l’espoir d’un père, mais aussi celui de l’ensemble de la nation. Tu saisis ? L’espoir. Cet "attribut" qui appartient au genre humain, qui le symbolise plus que tout.
Voilà comment on parvient à tromper le destin, les dieux et toutes ces forces que l’on croit immuables et hors d’atteinte. »
- Un grain de sable est pourtant venu gripper ta machinerie bien huilée.
- Un Chevalier d’Athéna. Une nuisance passagère, qui prouve néanmoins que j’avais raison ! Puisque l’enfant a été mis hors de ma portée.
- Tu n’as fait que me mentir, lâcha le guerrier de Poséidon.
- Pas sur tout.
- Oh pitié, ironisa Einar en levant les bras au ciel. Ne me sors pas que tu as été sincère sur tes sentiments à mon égard. (Sa voix se chargea de fiel.) Je te crois incapable d’en éprouver de tels. J’ai juste été … une distraction.
Un silence s’installa entre eux. Chacun laissant l’effet des mots reçus se décanter lentement.
- Il faut que tu comprennes, Einar. Nous pourrons voir les Ases être balayés. Que dis-je, toute la classe divine ! Ces êtres qui nous entraînent dans le tourbillon de leurs guerres, qui restent sourds aux prières de leurs fidèles. Je t’offre une destinée libre de toutes influences.
- Et Loki ? demanda le Marina, décidé à ne plus se conduire en aveugle à tous ces indices. Qu’est-ce que tu en fais dans tout ton beau projet de déicide ?
- Nous avons une vision similaire. Il ne désire rien de moins qu’en finir avec tout cela. Mettre un terme à sa souffrance éternelle. (Dans les yeux bleus de Kilfgar, le Marina ne lisait plus qu’une sorte de fanatisme.) S’attaquer à tout un panthéon est une tâche ardue, alors se faire aider par l’un de ses membres est une aubaine inespérée.
- Et tant pis si tout ne sera plus que chaos, conclut amèrement Einar. Tu déclencherais volontairement le Ragnarök pour satisfaire tes besoins révolutionnaires, quitte à entraîner la mort de tout un monde.
- Certains te diront qu’elle représente aussi une forme de liberté.
Ils étaient tout proches maintenant, chacun sentant le souffle de l’autre. Einar se détourna légèrement quand son amant essaya de l’embrasser.
- Dois-je prendre ça pour un refus ?
- Considère-le comme tu veux. Tes méthodes et celles de ceux que tu as choisis de suivre me donne envie de vomir.
- Tu m’en vois navré.
- Pas autant que moi.
Sans un bruit, ils se déplacèrent chacun à la vitesse de l’éclair, voulant prendre le dessus sur l’autre. Un unique impact fut audible au milieu des grognements. Aucun de bougea jusqu’à ce que l’un d’eux ne s’affaisse contre le panneau de bois, la main crispée sur une plaie à l’abdomen d’où sourdait un flot rouge régulier. Le blessé sentait une bile à la saveur métallique remonter le long de sa gorge à chacune de ses inspirations. Il toussa et le liquide carmin tacha ses lèvres, avant de couler sur son menton. Une douleur sourde étreignait son ventre, néanmoins, ce désagrément physique n’était rien, comparé à la meurtrissure cuisante de la trahison, qui consumait son cœur et son âme.
Sa vision se troubla et il sombra dans le puits bienvenu de l’oubli.