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Une Dernière Bataille

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Noires et profondes, les ténèbres formaient son espace personnel.

Peu importait qu’il sût que ce dernier fît un mètre cinquante de long sur autant de large. Assis au centre, tête basse, l’homme avait la sensation d’être au cœur du néant. Même la mémoire de son nom ou la raison de sa présence en ce lieu paraissaient s’être volatilisées. Il n’était pas certain de la date de son dernier repas. Il n’était pas certain de la date actuelle tout court. Et quand il réfléchissait trop, sa tête avait tendance à le lancer. Sans repères, il pouvait être là depuis une semaine ou un mois …

Privé de sa vue, ses autres sens s’en trouvaient décuplés. Il percevait le lent écoulement de l’eau sur les parois et le rapide cliquètement des griffes des rats sur la pierre. Il sentait le froid sur la peau nue de son buste et de ses pieds, hérissant ses poils et faisant tressauter ses muscles pour le réchauffer. Il flairait la crasse qui le recouvrait et l’immonde fragrance de moisissure flottant partout autour de lui.

 

Comme après chaque phase d’inactivité due à un sommeil plus agité que réparateur – la faute en incombant aux rongeurs qui tentaient de le dévorer et l’incapacité à pouvoir s’allonger –, le prisonnier n’osait bouger, de crainte de se briser en mille morceaux. La douleur faisait désormais partie intégrante de lui et le tiraillement de sa peau meurtrie devenait familier autour de ses poignets entravés de chaînes et de son dos lacéré.

Péniblement, il se traîna vers ce qu’il savait être une porte, celle par laquelle il avait dû arriver ici, de même que la nourriture qu’on lui glissait par en-dessous. L’épaule appuyée contre le panneau de bois gonflé par l’humidité, il glissa sa main droite entre le sol et le bas de la porte – là où une dalle était déchaussée. Faisant travailler ses doigts gourds, il se mit à gratter le matériau en passe de pourrir. A un moment, il dressa l’oreille, croyant avoir entendu un bruit, mais il conclut que ce devait être son imagination. Nombreux étaient les échos qu’il percevait durant les périodes où il évoluait à mi-chemin entre rêve et réalité, captant les cris des prisonniers ou les pas des geôliers au cours de leurs rares rondes. Apparemment, ce lieu lui-même semblait avoir tendance à sortir de la mémoire des gens qui en avaient la gestion.

Alternant entre ses deux mains, l’homme s’y reprit à plusieurs fois, s’arrachant deux ongles et s’en cassant trois autres, avant de se ménager un espace de travail suffisamment grand. Un coude en appui sur le sol, il poussa vers le haut tout en essayant de tordre le bois. L’effort lui donna le tournis et des étoiles dansèrent devant ses yeux. La malnutrition le minait. Il s’apprêtait à faire une pause lorsqu’il sentit céder la résistance que l’obstacle lui opposait. Sa réussite lui redonna des forces et il s’empressa de retirer d’autres morceaux, laissant bientôt apparaître un trou assez large pour lui permettre de sortir en rampant. Avant, il n’aurait pu se le permettre. Mais désormais privé de presque toute sa masse musculaire, il ne rencontra guère de difficultés. Affaibli, le cœur cognant contre sa poitrine osseuse, mais libre, il se retint d’exulter dans un cri victorieux.

La maigre lumière fournie par les torches disposées tous les vingt mètres suffit à l’éblouir, le contraignant à mettre une main en visière. Tout le temps que dura son accoutumance, il craignit de voir arriver l’un des gardes, car il savait parfaitement qu’il n’aurait pas les forces nécessaires pour lutter. Au hasard, il emprunta un couloir qui lui semblait remonter, s’aidant du mur de roche – il était donc sous terre – pour avancer d’un pas traînant. Il croisa plusieurs portes, toutes verrouillées, sans savoir si derrière elles les cachots étaient vides ou non. En tout cas, aucun son ne lui en parvint.

Il n’aurait su dire combien de temps s’était écoulé depuis son évasion. Craignant de s’être égaré, il reprit espoir en entendant des voix se répercuter sur les parois. Cela venait de quelque part plus loin devant lui. Les geôliers étaient vraisemblablement en train de disputer une âpre partie de dés. Aussi furtivement et souplement que le lui permirent ses membres raidis par sa détention, il se coula dans l’ombre la plus proche. Les deux gardes étaient assis à une petite table, une bougie plantée dans une bouteille représentant l’unique source lumineuse. Ils riaient. Le fugitif ne parviendrait jamais à passer sans se faire voir. Ne lui restait plus comme option que de les éliminer. Mais comment ?

La réponse vint toute seule lorsqu’il vit un des deux gardes se lever en annonçant qu’il allait pisser.

A présent, ils lui tournaient le dos. Devant agir vite, il se faufila jusqu’au premier et lui entoura le cou avec la chaîne reliant ses poignets. Tirant de toutes ses maigres forces pour achever sa besogne rapidement, il pria pour que l’autre ne remarque rien. L’homme sentit sa victime s’affaisser au moment où le second se tournait à demi, visiblement pour s’adresser à son comparse. Le temps sembla suspendre son cours, alors que l’autre prenait conscience de la présence de cet intrus hagard et famélique. Ses yeux s’écarquillèrent et il finit par arroser ses chausses sous la stupeur.

Le prisonnier s’empara prestement d’un des gobelets en métal qui traînait sur la table et le balança violemment à la tête de l’homme. Le projectile atteignit sa cible en plein front, causant une légère plaie, et la déstabilisant quelques instants, son pantalon se retrouvant sur ses chevilles. L’effet aurait pu être comique s’il ne s’était pas agi à cet instant d’une question de vie ou de mort. Ne laissant rien au hasard, le prisonnier avait chargé son adversaire à la seconde où le gobelet avait quitté sa main. D’une violente poussée, il fracassa le crâne de l’autre contre la pierre du mur et lui administra un second coup tandis qu’il s’effondrait, le visage en sang.

Haletant, flageolant sur ses jambes, l’homme crut qu’il allait perdre connaissance après ces brusques efforts, tant il était faible. Il s’adossa à la pierre glacée. Ce ne fut que lorsqu’il dût cesser de lutter pour retrouver une respiration calme, qu’il distingua enfin la lumière. Une chiche lueur blanche qui descendait presque à la verticale, comme vue du fond d’un puits. Il se mit à avancer à petits pas rapides en direction de cette lumière, tel un naufragé nageant avec frénésie vers une planche salutaire.

Brusquement, il se dit qu’il allait pouvoir rejoindre ses amis. Dès qu’il aurait découvert où il se situait, il serait capable de les retrouver facilement. Il … il avait du mal à se souvenir de l’endroit exact. Quels étaient les noms de ces gens qu’il savait proches de lui ? Plus il se rapprochait de la sortie et plus ses idées, ses souvenirs semblaient s’embrouiller. Des images l’assaillaient sous forme de flash, composant une folle sarabande où se mêlaient indifféremment sons et couleurs. Il crut que sa tête allait éclater quand il ne fut plus qu’à une dizaine de pas de la sortie. Son cerveau tentait de lui envoyer une donnée essentielle. Il était … il était … . La lumière l’enveloppa, il ferma les yeux et hurla, tant elle le brûlait.

 

Il aspira l’air à grandes goulées, à la manière d’un apnéiste remontant brusquement à la surface. Son regard affolé vola de droite à gauche, glissant sur le décor qui l’entourait. Ses bras étaient tendus de part et d’autre de son corps par des chaînes solidement fixées aux murs de sa cellule. Pas celle qu’il venait de quitter. Une autre. Différente. La précédente n’était donc qu’une illusion ? Et qu’en était-il de celle-ci ? Il se rappela vaguement avoir ressenti une impression de déjà-vu. La distinction entre le vrai et le faux devenait difficile.

Sa tête continuait de le lancer, comme si on fouillait dedans à l’aide de doigts crochus, arrachant et décortiquant chaque parcelle de ses souvenirs. Un désespoir insondable l’envahit, et il laissa libre cours à ses larmes.

 

23 juillet 1996

Norvège, Asgard, Province Centrale, place forte du jarl Hjörvarr

 

Il entendit une porte s’ouvrir avec fracas, le bois épais rencontrant la pierre plus dure encore. Des bruits de pas précipités et des éclats de voix accompagnèrent le chaos d’objets jetés au sol.

Il se redressa sur son lit, encore empêtré dans les fils du rêve dont il venait de s’extirper. De quoi était-il question au juste, d’ailleurs. Il ne parvenait pas à s’en souvenir. Il toucha sa joue droite. Bizarrement, elle était mouillée.

Il n’eût guère plus le temps de se questionner que la porte de sa chambre s’ouvrait à la volée.

- Que … !? s’exclama-t-il.

Fares se tenait dans l’embrasure, les traits marqués par l’urgence.

- Arion ! Viens vite, on a besoin de ton aide !

Sitôt qu’il eût prononcé ces mots, le Libyen disparut dans l’escalier, dévalant les marches en trombe.

Les paupières aussi lourdes que du plomb, le Tibétain sentit poindre une terrible migraine tandis qu’il s’extrayait péniblement de son lit. Sautillant à cloche-pied pour passer un pantalon par-dessus ses chausses, il se cogna dans un tabouret.

- Merde ! jura-t-il entre ses dents, alors que ses nerfs lui envoyaient une douleur fulgurante depuis le genou.

D’un œil vide, il regarda la bouteille vide qu’il avait bousculée, osciller de plus en plus, jusqu’à tomber de son perchoir et rouler doucement sur le sol pour finir sous le meuble. N’y prêtant guère plus d’attention, il attrapa la première chemise qui lui tomba sous la main au sommet du tas de vêtements jetés négligemmen, et s’assit pesamment sur le lit. Une fois qu’il l’eut enfilée, il se passa une main sur le visage et remarqua qu’elle tremblait. Il ferma le poing pour stopper les frissons.

Quand est-ce qu’il avait descendu cette bouteille ? Il ne s’en rappelait pas.

Il commençait même à avoir du mal à se souvenir des fois où il n’avait pas vu ses mains trembler. Mais il n’y pouvait rien – du moins, s’en persuadait-il. Les cauchemars se poursuivaient inlassablement et pour couronner le tout, la conclusion de son combat contre Suzaku ne le satisfaisait pas. Ce dernier était-il vraiment mort ? Il aurait voulu le croire, mais toutes les fibres de son être lui hurlaient que ce n’était pas le cas. Et c’était bien là ce qui le rongeait. A moins que, et c’était ça le plus inquiétant, même sa mort ne suffisait pas à l’apaiser … .

Finissant de chausser ses bottes, il franchit le seuil de sa chambre pour suivre le chemin emprunté par le Chevalier d’Argent quelques instants plus tôt. A mi-parcours, il commença à capter des paroles échangées à grands cris. Et lorsqu’il parvint au rez-de-chaussée, des bruits de lutte s’ajoutèrent à la cacophonie ambiante qui lui vrillait déjà le crâne.

 

Tristan, Narya et Fares se tenaient autour d’une table dont la vaisselle avait été flanquée par terre. Les yeux du Tibétain passèrent du chantier au sol à ce qui reposait désormais à sa place. Allongé sur le meuble : Gearóid. L’Irlandais, disparu depuis des jours, se contorsionnait comme un beau diable pendant que les trois autres tentaient de le maintenir immobile.

- Qu’est-ce qu’il se passe ? lança le Bélier à la ronde.

Le Chevalier d’Orion roulait des yeux fous et sa peau d’une franche pâleur était couverte d’un voile de sueur. Des traces de vomissures couvraient également son menton et le haut du col de son Armure. Cette dernière était d’ailleurs terriblement endommagée en divers points. A l’image de son porteur, elle était dans un sale état. Toutefois, le plus marquant demeurait la blessure à son avant-bras gauche. A cet endroit, la chair arborait une teinte maladive, verdâtre, et les ongles de sa main avaient virés au noir. Un vague effluve de pourriture flottait dans la pièce.

- Quelqu’un peut-il m’expliquer ? répéta-t-il plus fort, sa propre voix lui faisant l’effet d’un battant de cloche cognant contre les parois de son crâne.

- Tristan et Fares viennent tout juste de l’amener ici, l’informa enfin l’Islandaise, tout en continuant à maintenir d’une poigne ferme la tête de Gearóid. Il a plusieurs plaies et fractures, mais ça je peux gérer. Le plus inquiétant reste l’état de son bras. D’après sa couleur et l’od… (Une secousse plus rude que les précédentes faillit la déloger de sa position.) Mais tenez-le bon sang !

Arion se porta à la rescousse de ses compagnons.

- Les symptômes indiquent clairement un empoisonnement, reprit-elle.

- As-tu un antidote ? demanda le Capricorne.

- Je ne sais pas, avoua-t-elle. Je n’ai encore jamais eu à faire à ce genre de chose. La source du poison semble être le cosmos invasif que je sens imprégner la blessure.

- Quoi ? s’étonna Fares. Je ne sens rien en émaner, moi. Tu es sûre ?

- Lâchez-moi ! s’écria soudainement Gearóid. Pourritures, lâchez-moi, je dois absolument les prévenir !

- Calme-toi ! tonna le Bélier.

- Il est en état de choc, il délire !

- Tristan, dit Narya, fourre-lui ça dans la bouche.

Il prit le petit paquet de feuilles séchées qu’elle lui tendait et le plia avant de l’enfoncer entre les mâchoires ouvertes de l’Irlandais. La jeune femme les lui maintint fermées lorsqu’il tenta de les recracher. Après cinq minutes de lutte, leur patient se détendit finalement, drogué.

- C’est bon, vous pouvez le lâcher, les informa Narya en s’essuyant le front d’un revers de main.

- Alors, comment procède-t-on maintenant ? s’enquit le Français à brûle-pourpoint. On aspire le poison ?

- Ce n’est pas aussi simple, répliqua l’Islandaise. Je ne vois même pas comment … (Elle se tourna vers Fares.) File chercher Nikolaï je te prie, il doit être dehors en train d’observer les manœuvres.

Le Libyen hocha la tête et partit immédiatement.

 

Pendant le laps de temps où il s’absenta, Arion aida Tristan à ôter l’Armure du blessé – un simple coup d’œil avisé lui permit de voir qu’elle était moribonde –, pour permettre à la Marina de lui retirer son pourpoint et d’entamer les soins.

A présent, la jeune femme s’affairait autour de Gearóid, délaçant le garrot qu’il avait lui-même pratiqué sur son biceps gauche, désinfectant ses plaies, recousant celles qui en avaient besoin, avant de réduire les fractures de sa cheville et de son épaule. Elle accomplit son travail d’une main de maître, sûre et efficace.

Durant toute cette période, pas une parole ne fut échangée entres les trois compagnons.

- Pourquoi as-tu requis la présence de Nikolaï ? questionna finalement le Bélier.

Narya s’attarda sur le bras infecté.

- Ses talents devraient être … utiles, éluda-t-elle.

Les sons de pieds martelant le sol se firent bientôt entendre. Un instant plus tard, Fares passait le pas de la porte, le Russe entrant à sa suite. Il eut un bref mouvement recul face à l’odeur qui lui sauta au visage. Passant outre, il attendit que l’Islandaise lui expose la situation en quelques mots.

- Honnêtement, je ne sais pas si cela peut fonctionner, prévint-il, dubitatif. Habituellement, ma technique me permet d’extirper l’eau du corps tout entier de ma cible. Là, tu me demandes de concentrer ça sur une zone bien précise, pour en retirer un cosmos étranger qui plus est. C’est quelque chose de totalement différent.

- Je sais, admit la Selkie, mais je ne t’aurai pas fait venir si je ne t’en pensais pas capable.

- Je ne suis pas quelqu’un qui fait dans la dentelle, Narya. La force, je l’ai. Le contrôle … jusqu’à un certain niveau. Juste de quoi balayer un arbre au lieu d’une forêt. Je ne saurais viser une unique branche.

La Marina fit lentement le tour de la table en laissant sa main glisser sur les nœuds du bois.

- Oreste était capable grâce à son hydrokinésie d’englober du sang et des humeurs viciées dans une enveloppe d’eau et de cosmos pour ensuite les extraire, expliqua-t-elle. Je ne prétends pas être aussi talentueuse que lui dans ce domaine, mais pour l’avoir observé à plusieurs reprises, je devrais pouvoir reproduire une partie du processus. (Elle les jaugea de son regard vert clair et comprit qu’elle venait de devenir le réceptacle de tous leurs espoirs.) Je suis assez douée quant à ma capacité à deviner et lire les énergies. Presque autant qu’Ayame, songea-t-elle, dommage qu’elle ne soit pas là. Je vais d’abord tenter de guider ton cosmos, Nikolaï, pour qu’il ne se concentre que sur l’avant-bras de Gearóid. Ensuite, j’installerai une fine pellicule autour de l’intrus pour rendre visible les éléments sur lesquels tu pourras te focaliser.

- Bien. (Il se gratta la barbe.) Allons-y.

- Il va falloir y aller en douceur au début, l’avisa-t-elle pendant qu’elle nouait ses cheveux en un chignon haut.

- J’avais deviné, répondit-il en esquissant un léger sourire.

Les contours de sa silhouette s’auréolèrent d’un halo irisé. Bien qu’il s’apprêtât à lancer son arcane, le déploiement de son énergie était maintenu à un niveau relativement bas. S’en remémorant les sensations à travers les souvenirs flous de leur mission commune, Fares savait parfaitement que le Russe l’accroissait à un stade bien supérieur en temps normal. L’exercice de maîtrise risquait de s’annoncer difficile pour lui.

Narya se plaça en bout de table, près de la tête de Gearóid.

- Maintenant, je vais créer une sorte de canal pour que ton cosmos ne soit dirigé que dans une direction. Tu dois m’en laisser le contrôle. Souviens-t-en.

A son tour, elle déploya sa propre énergie et posa ses mains sur le cou de l’Irlandais.

Aspirant une grande goulée d’air, Nikolaï le chargea de son propre cosmos à l’intérieur de ses poumons et le relâcha lentement tout près du visage de Gearóid. Ce dernier absorba le mélange à courtes inspirations.

Fermant les yeux, la Selkie déplaça lentement ses paumes de la gorge vers la cage thoracique. Quelques gouttelettes de sueur apparurent sur le front du Cheval des Mers, preuve qu’il luttait pour garantir la fluidité d’action de la jeune femme. Elle poursuivit son mouvement vers l’épaule et enfin l’avant-bras. Ses mains étaient désormais disposées de part et d’autre du membre et émettaient de petites vagues d’énergie.

- Maintenant, je place la membrane. Concentre-toi sur ma signature. Lorsque je te le dirais, tu entreras en action.

Le Russe acquiesça et accrut sensiblement son pouvoir.

Elle-même commençait à avoir du mal à lutter, contraignant son esprit à se scinder en deux afin, d’un coté, de contenir le flot d’énergie instable de Nikolaï dans une zone restreinte et de l’autre, de se focaliser sur le flux invasif. Elle voguait dans un monde de couleurs et, de perceptions, se servant de l’espèce de voile qu’elle venait d’établir à la façon d’un champ sensoriel. Face à l’agressivité corrosive qu’elle rencontra, constatant les énormes dégâts que l’intrus provoquait, son inconscient faillit reculer pour la préserver. Elle se ressaisit néanmoins à temps et poursuivit son investigation, captant les variations de cosmos et les dissociant de celui propre au Chevalier.

Le Cheval des Mers réunit ses mains en coupe devant lui. A ses sens, la démarcation apparut clairement. Il y avait désormais deux auras au même endroit et la liaison entre les molécules d’eau et le cosmos s’effectua.

- Vas-y, l’enjoignit-elle.

- Vremja Otliva.

Son cosmos augmenta en conséquence de la mise en application de son arcane et il commença à "aspirer" sa cible.

 

Au début, rien ne se produisit. Ce fut Fares qui, poussant Tristan du coude, l’aperçut en premier. Une sorte de brume verdâtre à la forme serpentine s’éleva hors du bras de l’Irlandais, dont le corps se mit à être parcouru de spasmes. Contrairement à une fumée ordinaire, celle-ci semblait, non pas aller vers le haut, mais se déplacer de droite à gauche, luttant pour se libérer de l’emprise du Marina, telle une créature vivante.

Nikolaï intensifia la force d’attraction de sa technique, l’air se mettant à vibrer dans la pièce, s’alourdissant, à mesure que son pouvoir allait crescendo. Des veinules vertes apparurent bientôt sur le globe créé par le Russe.

- Ça fonctionne, laissa échapper le Libyen dans un souffle qu’il retenait depuis ce qui lui parut être une éternité.

L’entité s’agita davantage, se soustrayant peu à peu au contrôle du Marina. Le tourbillon de vapeur enfla, se boursouflant, pareil à un reptile augmentant son volume pour paraître plus menaçant. Des filaments se tendirent comme autant de langues se dardant en direction de ses oppresseurs. Un cri franchissant ses lèvres, les paumes de Narya s’écartèrent vivement de l’avant-bras alors qu’elle ressentait une violente brûlure. La sphère éclata brutalement. Le poing que Nikolaï porta machinalement devant sa bouche se retrouva taché de sang tandis qu’il toussait tant et plus, le gosier embrasé par l’acide. Il recula.

Les fumerolles verdâtres, enfin libres, plongèrent en virevoltant afin de réintégrer l’endroit d’où on les avait délogées, émettant presque d’audibles sifflements.

Un râle de douleur jaillit de la gorge de l’Irlandais, indiquant qu’il subissait de plein fouet le contrecoup de cette tentative d’extraction forcée. Ses membres furent pris de convulsions, ses muscles se tendant, similaires à des câbles d’acier. Tristan et Arion bondirent pour l’empêcher de basculer de la table. L’aspect de son avant-bras changea, devenant plus maladif, à mesure que la coloration morbide s’étendait. Apparemment, l’intense réaction avait entraîné la progression du poison.

- Dépêche-toi de trouver autre chose ! cria le Bélier à l’Islandaise pour se faire entendre par-dessus les plaintes du malade.

Celle-ci se tenait aux côtés du Russe, s’assurant qu’il allait bien. Une main apaisante se leva pour lui répondre par l’affirmative.

- Narya ! s’impatienta Arion. Il faut le sauver coûte que coûte. Nous avons besoin de savoir ce qu’il devait nous communiquer !

Sans le reprendre, la Selkie annonça :

- Ce "venin" semble être étroitement lié à son hôte et toute tentative pour l’en arracher se soldera inévitablement par un échec.

- Qu’est-ce qu’on fait alors ? s’inquiéta Fares. Gearóid va de plus en plus mal.

En effet, le Chevalier d’Orion avait davantage pâli et sa respiration s’était faite plus laborieuse.

- Narya, tu es douée en matière d’illusions, rappela le Capricorne. Ne peux-tu pas … je ne sais pas … leurrer cette chose ?

- Je peux imiter l’apparence de Gearóid, mais c’est à peu près ma limite. Créer un leurre de cosmos est bien plus ardu. Je ne pense même pas que ce soit à ma portée. (Elle se tut l’espace d’un instant, son regard s’éteignant.) Je regrette. La seule autre solution est de …

- Et si je te fournis de quoi reproduire son énergie, la coupa Arion.

- De quoi parles-tu ? Je ne saisis pas.

- Fares, remplace-moi, ordonna le Bélier.

Le Libyen fronça les sourcils face à son ton supérieur, sans toutefois émettre de refus. La réponse du Tibétain l’intriguait plus que son amour-propre froissé.

- Tout au long de sa vie, une Armure absorbe une partie de l’énergie de son porteur, via le sang qu’il verse, le cosmos qu’il brûle. Chacun prêtant sa force à l’autre, une connexion intime s’établit. L’Armure garde ainsi en mémoire chacun des individus qui l’ont revêtue. (Son expression se modifia, devenant tout à coup plus exaltée à mesure qu’il voyait les possibilités qui s’offraient à lui. Ce principe doit s’appliquer également à vos Ecailles. (Ses doigts tapotaient frénétiquement sur ses lèvres.) Oui, je pourrais essayer de … (Il s’arrêta.) Mais je m’égare … L’essentiel, c’est que grâce à mes techniques de forge, je peux, dans une certaine mesure, accéder à ces souvenirs.

Il récupéra le gantelet fissuré de la protection d’Orion.

- C’est comme une sorte … de fréquence à trouver. Dès que je l’aurai, je pourrais te la transmettre et tu n’auras plus qu’à t’en servir.

- Ça vaut le coup d’essayer.

- Agissez rapidement alors, les pressa Nikolaï d’une voix enrouée, parce qu’il a l’air de ne plus en avoir pour très longtemps.

- Nikolaï, l’avertit Arion, prépare-toi à réutiliser ton arcane dès que Narya aura élaboré le leurre.

Le Russe hocha sèchement la tête, l’urgence de la situation l’empêchant de montrer les dents.

Le Tibétain plaça une main dans le dos de Narya, entre les omoplates, tandis que l’autre tenait toujours la pièce de métal. Il ferma les yeux et entreprit de concentrer son énergie. Des paillettes dorées se mirent à danser au gré des ondulations de son cosmos. Sous ses paupières closes et immobiles, une tempête de scènes et d’images se déchaînait. S’ouvrant brusquement, elles révélèrent des yeux à la couleur de l’éclat du soleil. Un flot d’énergie que tous sentirent distinctement, sans pour autant le voir, circula du gantelet à travers le corps d’Arion jusque dans celui de Narya.

La jeune femme se concentra à son tour, forte d’une nouvelle connaissance, et fit signe au Cheval des Mers d’en faire de même. Identique à celle réalisée auparavant, une sphère se matérialisa devant lui. Simultanément, la jeune femme y déversa le cosmos modifié qu’elle venait d’élaborer. Grâce au flux continu qu’elle recevait de la part du Bélier, elle pouvait sans cesse modifier et adapter son imitation aux besoins de la procédure.

 

Contrairement à la précédente, la présente tentative se déroulait bien mieux, le poison s’éloignant sans rechigner de son hôte actuel vers le factice. Une atmosphère d’intense concentration emplissait la salle où plus rien d’autre n’existait en-dehors de la chaîne formée par les quatre individus. Inconsciemment, Tristan et Fares se sentaient de trop, leurs respirations apparaissant bruyantes et désagréables à leurs oreilles. Le Français choisit toutefois de perturber le silence présent en murmurant au Libyen :

- Dès que le poison se retrouvera entièrement dans la sphère, brûle-la avec tes plus puissantes flammes.

- Compte sur moi.

Le processus allait bon train lorsqu’une interférence se produisit. La lueur argentée censée représenter Gearóid au centre de la sphère ondula tout d’abord, son intégrité perturbée, puis se brouilla. La connexion entre Arion et Narya s’étiola. Et le cosmos venimeux y réagit aussitôt. Plus son retrait s’amorçait et plus il retrouvait sa mobilité et son "instinct" destructeur et sauvage. L’Irlandais vomit subitement.

- Arion ! s’écria la Selkie, les sourcils froncés sous l’effort. Nous perdons le contrôle ! Reprends-toi ! Maintenant !

- Je …, fit celui-ci en secouant la tête, comme pris d’un vertige.

Il ferma les yeux, s’affaissa et tout bascula.

Le subterfuge s’effondra, le cosmos délétère déchira les liens immatériels qui l’immobilisait et replongea vers le bras. Une langue de feu fusa pour lui couper la route, mais le manqua de justesse.

Dès lors, le Chevalier d’Orion se mit à convulser violemment. La férocité du poison s’étant décuplée, il ne lui faudrait que quelques minutes pour atteindre le cœur du jeune homme et le dévorer dans sa mortelle étreinte.

- Retiens-le Nikolaï ! le supplia Fares.

- Putain ! s’exclama le Russe à bout de souffle. Je n’y … arrive pas !

- Tristan, se reprit Narya. Coupe-lui le bras.

- Quoi ?

- Coupe-lui le bras, c’est sa seule chance, répéta-t-elle calmement.

- Mais … non, il y a … il y a sûrement un autre moyen. Je ne vais pas …

A ce moment-là, Gearóid riva son regard dans celui du Français à ses côtés. Un regard empli de souffrance, de folie et aussi de colère et de détermination. Etonnamment lucide également.

- Tristan, prévint-il d’une voix rauque, ne t’avise pas de faire ça ! T’entends ! Si tu … si … je te butes !

Aux coins de ses yeux verts perlèrent des larmes.

- Tristan ! l’interpella Arion, qui se tenait le crâne, en proie à une terrible migraine. Tranche-le ! Tranche ce putain de bras ! Il va mourir sinon et nous ne saurons jamais ce qu’il a découvert !

La silhouette du Capricorne s’auréola d’or blanc et il leva son bras tendu, pareil à un couperet prêt à s’abattre. Sa bouche s’assécha. Allait-il vraiment faire ça ? N’y avait-il pas une autre alternative possible ? Pourrait-il seulement se pardonner son geste ?

- Tristan, je t’en prie, l’implora Gearóid au bord de l’inconscience.

Le Chevalier d’Or retint son mouvement, hésitant, indécis, en proie à un conflit intérieur cruel.

- Tristan ! le somma Arion.

- Tristan ! se brisa la voix de l’Irlandais.

- Je suis désolé.

Son bras retomba.

 

*******************************

 

Il fuyait à travers bois. Il courait à perdre haleine, se glissant sous les branches basses, négligeant celles, plus fines, qui lui fouettaient bras et visage. Ces maigres égratignures ne comptaient pas. Elles en devenaient même ridicules face à ce qui le pourchassait.

A plusieurs kilomètres derrière lui, Gearóid entendait le craquement du bois qui plie avant de rompre, torturé par le chasseur, sur le chemin duquel il se trouvait.

Le jeune homme réfléchissait à une vitesse folle, y consacrant une énergie aussi intense que celle qui animait ses jambes. Il savait qu’il ne parviendrait pas à distancer son poursuivant, même maintenant qu’il usait de son cosmos. La solution de le conduire jusqu’à ses alliés, si c’était pour qu’il les mette en pièces, n’était pas des plus pertinentes. Restait l’alternative de se cacher avant d’être rattrapé. Mais pouvait-on réellement se cacher d’un homme capable de raser une forêt s’il tel était son bon vouloir. Il passa en revue plusieurs plans qu’il élimina aussi rapidement qu’ils étaient nés.

Si sa vie dans les rues lui avait apprit une chose, c’était que la chance devait se créer. Elle ne venait pas comme ça, tombant du ciel en attendant qu’on veuille bien la saisir. La proie devait devenir chasseur et pour ça, il lui fallait choisir son terrain.

Repérant finalement un endroit convenable, l’Irlandais décida que l’action s’y déroulerait. Il s’empara de son poignard, de la corde qu’il portait en bandoulière et entama ses préparatifs. Ses traces étaient tellement faciles à suivre qu’un aveugle aurait pu le retrouver, alors autant que le chemin soit semé d’embûches.

 

Depuis son point d’observation, le jeune homme eut tout le loisir de détailler le colosse blond qui s’avançait dans un grondement, aussi discret qu’un éléphant chargeant. Revêtu d’une armure mêlant métal, os et écailles, dont l’éclat vert renvoyait à la surface de la mer, ce dernier portait un effrayant casque représentant la tête d’une créature tenant à la fois du serpent et du dragon. Le Fléau progressait sans crainte, sûr de sa force.

D’un coup sec, le Chevalier d’Argent tira sur l’embout de la corde qu’il tenait. De sous le tapis de feuilles, le lien tressé se tendit brusquement, accrochant le pied de l’Asgardien. Déséquilibré par cet obstacle imprévu, celui-ci plongea droit vers le sol. Semblables à des ressorts, ses bras jaillirent pour stopper sa chute. Mais déjà, le jeune homme se dressait, son cosmos explosant, son arc d’argent bandé.

Airgead Bogha !

Il tira successivement trois fois.

Le séide de Loki rentra la tête dans les épaules et tâcha d’interposer l’un de ses bras pour se protéger. Les pointes des projectiles rebondirent sur sa protection, tandis qu’il s’étalait par terre, sauf une qui transperça son biceps de part en part.

Une décharge de pouvoir s’abattit là où l’Irlandais se tenait quelques secondes plus tôt, laissant un cratère fumant. Pareille au tonnerre, la voix du colosse éclata alors qu’il se relevait, plus humilié que blessé :

- Où te caches-tu, maudit !?

Venant des sous-bois, l’Asgardien entendit un sifflement distinct. Son poing, gorgé d’énergie, se serra l’espace d’un battement de cœur et il en balaya l’air à sa droite. L’onde de puissance désintégra la flèche en plein vol et arracha la végétation sur un large arc de cercle.

- Arrête ces jeux stupides et viens te battre comme un homme ! rugit-il en se frappant la poitrine. Contre moi, le Fléau de Jörmungand !!

Son cosmos décupla la force de son cri, faisant trembler la terre et les arbres, déclenchant une pluie d’aiguilles. Les vibrations se propagèrent jusqu’aux mains du tireur. Cependant, même sans ça, le Chevalier d’Argent n’aurait su réprimer les frissons qui parcouraient ses membres. Cet homme était d’une tout autre trempe que Sarn. Lors de leur affrontement, c’était essentiellement la présence des Managarm qui l’avait paralysé de peur. En un contre un, il ne doutait pas d’avoir pu finir par prendre le dessus sur le Fléau de Sköll. Ici, il lui fallait se contenter de reprendre la tactique de son défunt adversaire.

Gearóid sortit de sa cachette et se tint face au colosse, son arme brandie. Ce dernier se tourna et croisa les bras sur sa large poitrine, souriant. Coup sur coup, l’Irlandais visa et tira sur des points à découvert. A la vitesse de l’éclair, le Fléau esquiva les traits et une moue tordit sa bouche.

- Tu devrais tenter ta chance au corps à corps, conseilla-t-il, parce que …

Un grognement lui échappa lorsqu’il sentit une cuisante douleur sourdre depuis le bas de son dos. Un poignard y avait pénétré de moitié. En réalité, le Chevalier d’Orion savait parfaitement que sa salve n’aurait aucun effet sur son ennemi. L’attaque avait d’ailleurs dû lui paraître si lente que le voir bâiller face à elle n’aurait pas été surprenant. En connaissance de cause, Gearóid avait donc sciemment pris pour cible la corde qui, une fois tranchée, avait catapulté le couteau droit dans le dos du Fléau.

Les mâchoires contractées, le colosse empoigna le manche qui saillait et extirpa l’arme, un léger flot de sang commençant à couler de la plaie. Il cligna des yeux une seule fois, comme pour chasser la douleur d’un battement de paupières. Dans sa poigne, le poignard se mit à fumer, puis à fondre.

Le temps qu’il quitte la scène du regard, un rire malicieux se perdit entre les frondaisons, suivi d’un bruit de fuite.

- Attends un peu que je t’attrape, gronda-t-il en s’élançant à la poursuite du jeune homme.

 

Son pas lourd parvint jusqu’aux oreilles de l’Irlandais. C’est ça, compte là-dessus, pensa-t-il.

Il jeta un bref coup d’œil derrière lui et cela suffit à tout faire basculer.

L’instant d’avant, il foulait un sol dur, et celui d’après il se retrouvait à chuter dans le vide. Effectuant un roulé-boulé le long de la pente qu’il dégringolait, le jeune homme se réceptionna tant bien que mal au milieu d’une flaque de boue. Sonné, il se remit sur ses pieds, vaguement chancelant, ses cheveux emmêlés de feuilles. Le martèlement de bottes se rapprochant et l’idée d’être soudainement pris au piège firent monter une vague de panique en lui.

Non loin, il remarqua l’entrée d’une grotte, peut-être l’ancienne tanière d’un ours. Sans plus y réfléchir, le jeune homme s’y engouffra, tandis qu’à quelques pas dans son dos arrivait son poursuivant, dévalant quant à lui le même chemin sur ces deux jambes.

L’obscurité du tunnel se referma bien vite sur lui et le protecteur d’Athéna dut recourir à son arcane d’amplification des sens, notamment ceux de la vue et de l’ouïe. Gearóid remonta un long boyau et finit par parvenir dans une vaste salle où ne régnait qu’une timide pénombre. La faute en incombant aux trous dont le plafond était criblé. Un jour prochain, celui-ci s’effondrerait certainement, mais pour l’heure sa disposition actuelle servait parfaitement les desseins du fuyard, en lui permettant d’y voir comme en plein jour.

Caché par une imposante stalagmite, il attendit l’arrivée de l’Asgardien. A tâtons, il effleura son cosmos et recréa son arc d’argent.

- Il n’y a que les rats qui se terrent ainsi, cracha le colosse blond en surgissant hors de la galerie.

Il fut accueilli par une volée de traits mortels qui se confondaient avec les faisceaux de lumière. Nullement inquiété, le Fléau de Jörmungand les regarda se dissoudre dans la brume verdâtre qui flottait autour de lui.

- Tes petits tours ne m’amusent plus, annonça-t-il froidement. Et avec ça, peu importe que je te vois ou non. Sur Damper!

Il leva subitement ses paumes et l’étrange gaz se retrouva propulsé vers l’endroit d’où il avait vu venir les projectiles.

Effectuant une roulade, Gearóid évita l’attaque qui s’écrasa à la place qu’il venait de quitter, avec force de chuintements et de sifflements. Ses yeux verts s’écarquillèrent lorsqu’il contempla l’horrible spectacle de la roche en train d’être littéralement rongée. S’approcher de cet homme ne le tentait déjà guère auparavant, alors avec ce nouveau paramètre à prendre en ligne de compte, c’était un véritable appel au suicide.

L’Irlandais renouvela son assaut en tirant cette fois en pluie. Les flèches s’élevèrent en suivant une étrange et longue courbe. Puis, il y joignit une seconde salve à la trajectoire légèrement différente par rapport à la précédente et plus rapides. Par un effet calculé, les projectiles tardifs influèrent sur le sillage des premiers lorsqu’ils les touchèrent. Par ces nombreux et rapides ricochets travaillés, une partie des flèches eut bientôt le dos du Fléau en ligne de mire. Par expérience de son combat contre Sarn, Gearóid avait alourdi la pointe des traits grâce à un cosmos plus dense, destiné à pouvoir pénétrer l’armure du Fléau, contrebalançant ainsi leur vitesse amoindrie.

Tandis qu’une partie heurtait le bouclier corrosif, les autres percutèrent les arrières du séide de Loki, vraisemblablement présumées moins protégées par l’Irlandais.

Titubant sous l’impact, l’Asgardien se ressaisit et s’empara des fûts des flèches pour les retirer de sa chair, révélant des blessures d’ordre mineur. Sans dire mot, le Fléau se contenta de les briser en deux. L’énergie qu’il dégageait culmina subitement à un niveau bien supérieur, illuminant la zone d’un bref et intense éclat. Les fondations mêmes du lieu tout entier s’ébranlèrent face à tant de pouvoir libéré. Galvanisé par ce flot immense et destructeur, l’Asgardien relança sa technique en couvrant la totalité de l’aire présente. Toutes choses à la ronde se mirent alors à être dégradées, dévorées lentement par cette vapeur néfaste.

Scrutant son Armure d’Argent, le Chevalier s’aperçut que cette dernière était en train de subir une influence nocive identique, présentant d’apparents signes de corrosion à sa surface. A ce rythme, sa peau ne tarderait pas à peler. Après quelques minutes d’exposition, lui-même tendait à souffrir de nausées et d’une perturbation de ses sens.

Il avait cru être à son avantage dans un espace réduit et plongé dans la pénombre, mais à l’heure actuelle, ce lieu risquait devenir son tombeau – s’il restait de lui quelque chose à enterrer. Il devait partir au plus vite. Sauf que le colosse occupait la seule et unique sortie. Sa réflexion stimulée par l’urgence de sa situation, il leva des yeux incertains vers le plafond. Si cela fonctionnait, il ferait d’une pierre deux coups.

Mon capital chance risque de prendre une sacrée claque, pensa-t-il en se fendant d’un sourire.

 

Bondissant sur la paroi la plus proche, il s’agrippa ensuite à un pilier naturel et se hissa au plus près de la voûte. L’air était à présent devenu quasiment irrespirable. Cramponné, Gearóid canalisa son cosmos dans son bras libre et frappa un grand coup dans la roche.

- Créumha Shillelagh!

Le choc le secoua jusqu’à l’épaule. Des lézardes se propagèrent depuis le point de collision et un grondement tellurique se répercuta à de nombreuses reprises sur les parois. Montrant des signes de faiblesse, le plafond se mit à s’effondrer progressivement, pan par pan, menaçant d’ensevelir le Chevalier d’Argent sous sa propre initiative.

Toujours accroché aux aspérités naturelles de la colonne, il se balança et au moment où son élan fut suffisant, il changea de position pour se retenir aux bords de la voûte, qui eux n’avaient pas bougés. Il gravit les trois mètres qui le séparaient de la surface.

Se hissant péniblement au-dehors, il resta affalé là, respirant de l’air frais à pleins poumons. C’est alors qu’il observa une chose curieuse en train de se produire juste sous son nez. Les feuilles, les cailloux et même le sol s’étaient mis à frémir.

- Oh, c’est pas vrai, se lamenta-t-il.

Une explosion d’énergie projeta des monceaux de terre et souffla le jeune homme, l’envoyant rouler plus loin.

Evidemment, cela aurait été trop simple d’espérer que son adversaire meure ainsi.

Sonné, Gearóid tentait encore de se relever au moment où une colossale ombre le recouvrit. Il tourna la tête et découvrit la plus dense concentration de cosmos qu’il eût jamais vue. Un serpent démesuré, entièrement constitué d’énergie pure, lui faisait face. De ses écailles aux espèces de nageoires de peau tendue disposées çà et là sur son corps, en passant par ces énormes crochets et les cornes surmontant son énorme crâne, tout était criant de tangibilité. Et à l’arrière des mandibules de la guivre, garnies de dents acérées, ces deux bras tendus comme s’il plongeait directement dans le cerveau du monstre, le Fléau lévitait, auréolé de pouvoir brut, niché au creux de cette terrifiante apparition.

D’un mouvement sinueux, celle-ci se dégagea du reste des gravats. D’incoercibles frissons gagnèrent les bras de l’Irlandais, tandis que ses jambes lui paraissaient s’être changées en coton. C’était gros. Trop gros pour lui. Même Raul aurait pu avoir des problèmes. Dans quelle merde s’était-il fourré ! Son cœur battait à tout rompre, menaçant d’exploser. Lui, le petit voleur de Dublin, se retrouvait opposé à une bête tout droit sortie d’un récit de cauchemar. Il avait tout essayé, le moindre petit truc, l’astuce la plus infime qu’il avait pu élaborée et désormais, il ne lui restait que la confrontation.

D’instinct, il se jeta sur le côté pour éviter les mâchoires du serpent qui se refermèrent sur du vide. Roulant sur lui-même, déchaînant par la même occasion son cosmos, il se redressa, son arc brandi. Il se mit à courir, visant et tirant à une cadence incroyable. Néanmoins, bien qu’à nouveau alourdies, les têtes des flèches ne parvinrent pas à passer au travers de l’enveloppe entourant l’Asgardien.

S’en suivirent des manœuvres désespérées qui laissèrent le jeune homme exsangue, son cosmos palpitant au rythme d’un cœur mourant. La forêt alentour ressemblait maintenant à un amas de petit bois et de cratères brûlants – le venin dégouttant des crochets semblant aussi dévastateur que de l’acide.

- Tu te défends bien finalement, le complimenta le colosse blond, même si à part courir dans tous les sens, tu ne fais pas grand chose.

- Comme si j’avais d’autre choix, marmonna Gearóid.

- Pour te motiver à tenir encore un peu, je vais te confier un secret. Maintenir mes Orm-Verdens Kroker me demande beaucoup d’énergie et je serais bientôt à sec, alors … surprends-moi !

Tout en disant cela, il fit quitter sa position repliée au titanesque ophidien qui se détendit tel un fouet pour frapper.

 

Le Chevalier d’Orion sentait que la fin était proche. Faire front n’était plus possible, il ne lui restait que …

Au moment où il vit l’énorme tête arriver sur lui, il l’esquiva d’un bond suivi d’une impulsion supplémentaire qui l’en rapprocha suffisamment pour qu’il la cogne de toutes ses forces avec son Créumha Shillelagh. Des étincelles jaillirent lors de la collision, mais en dehors de quelques écailles détachées, rien ne se produisit. Son bras fut repoussé et ainsi déstabilisé, l’Irlandais ne pu esquiver la contre-attaque. Pareille à la gifle d’un géant, le heurt l’envoya bouler sur plusieurs mètres, semblable à un pantin désarticulé, vêtements et Armure fumants. Un nuage de poussière s’était formé à sa suite, le dissimulant en partie.

Gearóid essuya le sang de sa lèvre éclatée et constata de sa langue qu’une de ses dents du fond était branlante. De sa cheville gauche, une atroce douleur le frappa avec la force d’un coup de marteau. Tordue, brisée, peu importait, la fuite venait de s’effacer de sa liste d’option.

Trois réponses se proposèrent à lui : soit ses amis, ou même un parfait inconnu, apparaissaient miraculeusement pour le sauver et ils se retrouvaient tous à évoquer cette aventure autour d’une bonne chope de bière ; soit son ingéniosité lui permettait de trouver un moyen de vaincre le Fléau avec panache ; soit il était irrémédiablement foutu, ainsi en allait parfois la vie.

Seulement, même lui ne savait pas où il se trouvait et personne, en-dehors du chasseur qu’il avait sauvé, n’avait connaissance de sa dernière position. Quant à la bonne fortune qui pointait le bout de son nez comme ça, il n’y croyait pas. Ne lui restait donc plus qu’à se sortir lui-même de là. De sa propre volonté.

Il serra le poing et y concentra ce qui lui restait de cosmos. Un halo d’argent nimba sa silhouette, grandissant, fluctuant. De maigres éclairs se mirent à circuler le long de son bras droit. La vitesse à laquelle ils décrivaient des spires, ainsi que leur nombre s’accrut cependant que l’Irlandais continuait à puiser davantage d’énergie au cœur de son corps affaibli, menaçant d’entamer sa propre vie. Au fin fond du gouffre de son désespoir, ses sens s’éveillaient comme jamais, lui permettant d’atteindre un stade de conscience bien supérieur, sublimant tout le reste. Tout devenait … plus clair. Etait-ce que l’on ressentait lorsqu’on touchait du doigt le Septième Sens ?

Dire que Raul y baigne presque en permanence, soupira-t-il intérieurement. C’est vraiment donner de la confiture aux cochons !

Résolu, le jeune homme se remit tant bien que mal sur ses pieds, sa souffrance soudainement amoindrie. Testant sa cheville, il démarra une folle course, avec une célérité qu’il ne se connaissait pas. Surgissant de la poussière toujours en suspension, le Chevalier d’Orion s’élança vers son adversaire. Ayant remarqué que l’Asgardien ne bougeait pas de sa position, certainement trop appliqué dans l’exécution de son arcane, il chercha le bon moment pour frapper. Se dérobant aux tressautements furieux du monstre serpentiforme, il virevolta tel un danseur pour finir par atterrir directement sur son échine. Il remonta le grand corps à vive allure en direction de la nuque et donc du dos du Fléau, armant son bras. Un javelot étincelant de cosmos se matérialisa dans sa main. La foudre crépitait à une cadence effrénée tout le long de la hampe jusqu’à la pointe.

L’énorme créature bascula inopinément sur le flanc afin de pouvoir tourner la tête et happer sa proie. Suivant le mouvement, mais trop engagé dans sa manœuvre pour changer de direction, Gearóid risquait de finir face à ses crochets. Il accéléra encore dans le but de réussir à devancer la bête et la frapper de côté, un peu avant le point de jonction des mandibules. Arrivant au terme de son élan, il bondit. Le Fléau se trouvait de profil, mais ce serait suffisant.

- Gae Bolga !! hurla-t-il en ramenant son bras vers l’avant.

Un fracas proche de celui du tonnerre s’abattant se fit entendre au moment de l’impact, engendrant un épais nuage de fumée noire.

Dissipé un instant plus tard, il révéla que l’Asgardien avait réussi à bloquer le coup en interceptant la main de Gearóid. A présent, il luttait paume contre paume et le Chevalier d’Argent sentait la formidable poigne de son ennemi lui broyer les os. Cependant, l’arcane avait non seulement perforé la gangue d’énergie, mais également la main pour remonter jusque dans l’avant-bras du colosse, la pointe de la lance d’énergie en saillant au-dehors.

Coordonnées ou non à la volonté du Fléau, les mâchoires du serpent se resserrèrent avec une terrifiante pression sur l’avant-bras gauche que l’Irlandais avait dû inconsciemment glisser entre, au moment de la collision. Les dents éthérées du fond transpercèrent le membre, sans pour autant y laisser de marques visibles. Une sensation d’intense brûlure incendia immédiatement les nerfs du Chevalier auxquels ses hurlements firent écho. Son adversaire laissa échapper un sifflement.

- Pfiou, ce n’est pas passé loin.

Un sourire se dessina sur les lèvres.

- Intéressante technique, commenta-t-il appréciateur. Beaucoup plus puissante que les précédentes. Tu vois, on peut toujours faire mieux.

Entre la souffrance que lui infligeaient ses blessures et la fatigue suscitée par l’usage du Gae Bolga dans un état proche du Septième Sens, le Chevalier d’Argent n’était pas en mesure d’apprécier le sarcasme. Son front luisait de sueur et sa respiration était hachée. Tous ses muscles lui faisaient mal. Pourtant, il trouva le courage de dire :

- Et encore, tu n’as rien vu.

D’un brusque afflux de cosmos, il réveilla la foudre depuis son poing prisonnier et, soudainement, des pointes d’énergie blanche surgirent du bras du Fléau, dispersant des gouttes vermeilles qui se vaporisèrent au contact du courant électrique ardent. Un cri mêlant douleur et surprise échappa au colosse.

Son regard se durcit, ses muscles se contractèrent et son énergie flamboya de plus belle.

- Maintenant, je t’écrase.

Finalement, c’était la troisième réponse. La vie ne faisait pas de cadeau.

D’un mouvement de main, le Fléau de Jörmungand fit se rouvrirent les mâchoires, dans un angle encore plus grand qu’auparavant, avant de les faire se refermer dans un prodigieux claquement. Dans un geste éperdu, Gearóid lâcha tout contrôle conscient sur son arcane dont les éclairs se déchaînèrent.

L’intensité de leurs énergies monta crescendo en puissance et en explosivité. Dans une réaction tonitruante, le monde disparut dans un aveuglant cataclysme.

 

*******************************

 

Gearóid se réveilla en sursaut, empêtré dans des draps trempés de sueur, le souffle court. Immédiatement, il porta la main à son bras gauche pansé, pour constater son absence un peu au-dessus du coude. Frappé par la sévère réalité de son état, bien qu’il l’eût déjà compris lors de son premier réveil, le jeune homme se recroquevilla en serrant son membre amputé.

L’espace d’un instant, il crut se remémorer l’avoir perdu dans la bataille contre le Fléau, cependant, la vérité revint le meurtrir, dure et implacable. Il avait été privé de son intégrité physique par ceux qu’il considérait comme ses amis. Après tant d’années passées à s’enjoindre de n’accorder sa confiance, sa réelle confiance, à quiconque, il avait baissé petit à petit sa garde au contact de ces gens, croyant déceler une réelle amitié derrière leurs propos et non de simples calculs. Les paroles d’Arion et l’acte de Tristan témoignaient pourtant du contraire. Le son du bras armé fendant l’air pour trancher résonnait à l’infini dans sa tête. D’amères larmes embuèrent ses yeux verts et au travers du rideau de feu formé par ses cheveux, il sanglota.

L’abattement laissa ensuite place à la douleur dans son bras fantôme. Maladroitement, il tâtonna sur la table de chevet, à la recherche du mélange d’herbes et de résines que Mei Ling lui avait laissé à disposition pour soulager la souffrance.

D’une manière peu habituelle et incroyablement lente, il entreprit de bourrer sa pipe avec le complexe narcotique. Calée entre ses genoux remontés, il essaya tant bien que mal de l’allumer d’une unique main tremblante. S’échinant, peinant, il finit par jeter le tout dans un cri de frustration. Quelque chose d’aussi simple lui devenait une réelle épreuve !

Il rumina l’espace de quelques battements de son cœur affolé, ses dents frottant les unes contre les autres, avant de se raviser. Descendant du lit, il récupéra son matériel éparpillé et, s’asseyant en tailleur par terre, réessaya. Après maints essais infructueux ponctués de jurons, aiguillonné par le désir de plus en plus grand de se soustraire à ses tourments, il réussit.

Au bout de quelques bouffées, des fumerolles bleutées s’élevèrent paresseusement du foyer en se dandinant. A chaque nouvelle inspiration, les maux contaminant sa chair faible et maladive semblaient perdre de leur emprise. Enfin décontracté, son regard se perdit dans le vague tandis que sa respiration se faisait plus lente.

Toutefois, une chose demeurait tapie au sein de ce cocon d’oubli duveteux. Un sentiment intense dont le nom s’imprimait en lettres de feu : trahison.

 

Tristan, le dos raide de s’être appuyé trop longtemps contre le mur de pierre froide du couloir, remua.

Cinq jours durant, il avait pris place chaque nuit près de la porte de la chambre de Gearóid, veillant en quelque sorte sur son sommeil sans se montrer. A de nombreuses reprises, il avait hésité à pénétrer dans la pièce en entendant l’Irlandais se réveiller de façon agitée, gémissant de temps à autre. Ces moments-là lui déchirait le cœur. Non seulement parce que la responsabilité de son geste, bien qu’il eût sauvé la vie du Chevalier d’Argent, lui pesait lourdement, mais également parce qu’il maudissait son incapacité à trouver un autre moyen de l’aider. C’était idiot, on le lui avait dit. Et il le savait aussi. Ses doigts craquaient au rythme de ses pensées.

Lorsqu’il ne se sentit plus de rester là, sa culpabilité menaçant de le broyer, le Capricorne se frotta la figure des deux mains et quitta sa position. Il sortit du bâtiment pour prendre l’air.

Traversant la cour du château, il gravit les marches menant aux remparts. Au passage, le jeune homme salua les sentinelles en faction rassemblées autour d’un brasero – ici, même en été, les soirées demeuraient fraîches. Retrouvant le coin isolé qu’il s’était attribué, le Français s’accouda au parapet, contemplant le ciel nocturne. Il laissa son visage offert aux vents, goûtant leurs saveurs, appréciant ses caresses qui emportaient au loin toutes ses peines. Du moins, d’ordinaire.

A cet instant précis, les flux aériens ne parvenaient pas à l’apaiser. Tristan ruminait encore et encore sa décision. Ses pensées dérivant, son poing se serra au souvenir du ton véhément employé par Arion et de la dispute qui s’en était suivi, dès que les soins prodigués à Gearóid avaient été achevés. Entraînant le Bélier à l’écart, il l’avait interrogé sur ce qui s’était passé. Pour toute réponse, le Tibétain, en proie à un furieux mal de crâne, avait bredouillé quelque chose à propos d’une simple perte de contrôle. Le Capricorne avait alors saisi ses mains tremblantes et, le regardant droit dans les yeux, avait martelé : « Une simple … ? Avoue plutôt que tu as encore trop bu, oui !». Il n’était pas certain de se rappeler la dernière fois où il n’avait pas vu Arion un tant soit peu éméché. Il ne savait pas vraiment pourquoi le Bélier faisait ça, chose dont il se serait inquiété en temps normal, mais cette attitude désinvolte couplée à une technique requérant une grande maîtrise, avaient entraîné une brusque et irrémédiable dégradation de l’état du Chevalier d’Orion.

Arion riposta en arguant du fait qu’il était déjà perdu de toute manière et qu’il se serait chargé lui-même d’arracher le bras de l’Irlandais si cela pouvait garantir la sauvegarde des informations qu’il détenait. Bonus dans tout ça : il lui sauvait la vie en sus.

Le ton était ensuite vite monté entre eux, leurs échanges s’accompagnant de gestes et de regards appuyés.

Le Bélier avait tancé son compagnon d’être trop timoré et inconscient du devoir véritable d’un Chevalier. Avec Shiryû comme maître, comment pouvait-il être à ce point ignorant du sens du sacrifice ? Celui qui fait que sa mission passe avant ses propres désirs, ses propres douleurs, quitte à y perdre une partie de son corps ou même la vie. Ce à quoi le Français avait répliqué qu’il ne voyait que le « Chevalier », et non l’être humain en-dessous de l’Armure. Son cœur était-il devenu donc si noir pour qu’il considère Gearóid comme un objet, non comme un frère à qui l’on offre son soutien ? « Je n’ai pas de leçon à recevoir de quelqu’un d’aussi indécis dans ses actes et à qui il faut tenir la main tout le temps ! » s’était emporté Arion. Tous deux s’étaient soudainement retrouvés enveloppés d’une aura dorée grandissante, leurs poings dressés. Toutefois, ils avaient su s’arrêter avant que cela ne dégénère, préférant se séparer et partir chacun de leur côté.

Ils n’avaient échangé aucune parole dès lors.

 

Des larmes de mélancolie vinrent gonfler les yeux bruns foncés de Tristan et il redressa la tête pour respirer un grand coup. Il perçut alors des bruits de pas. D’un rapide coup d’œil, il reconnut Mei Ling qui le rejoignait. De la capuche bordée de fourrure du large manteau dans lequel elle était emmitouflée, émergeaient une paire de tresses. La Chinoise avait en effet laissé pousser ses cheveux au cours des derniers mois, bien qu’elle les portât encore relativement courts, et avait confectionné deux nattes de chaque côté de ses tempes avec les mèches les plus longues. Toutefois, contrairement à son habitude, le jeune homme ne lui accorda guère d’attention et redirigea son regard sur l’horizon étoilé.

- Excuse-moi, je crains de ne pas être une bonne compagnie ce soir, la prévint-il.

Elle s’arrêta à quelques mètres de lui sans lui rendre de réponse.

- C’est Narya qui t’a dit que je me trouverai là ?

Hormis le vent qui soufflait légèrement, le silence régnait. Des deux côtés.

- Je suis colère, finit-il par dire.

- Contre le Chevalier du Bélier ? demanda-t-elle, prononçant ses premiers mots depuis son arrivée.

Ainsi elle était au courant de ce qu’il s’était produit. Certainement la Marina de la Selkie y était pour quelque chose. Faire semblant de ne pas avoir entendu leurs éclats de voix eût été difficile.

- Oui. Non. Aaahh … peut-être, hésita-t-il en se grattant les cheveux, visiblement tracassé par la question. Arion me révèle une face sombre que je ne lui soupçonnais pas et qui semble se développer un peu plus chaque jour. Il est tourmenté par ses visions et il paraît clair qu’il a un problème avec l’alcool, mais il n’évoque jamais le sujet. La façon qu’il a eu de traiter Gearóid et le manque de respect envers tous ceux présents dans cette pièce devrait me le faire mépriser, pourtant …

La Chinoise n’ajouta rien, l’encourageant à se dévoiler davantage par son mutisme. D’une certaine manière, elle tentait de se ferait l’écho de la conscience de Tristan.

- Pourtant, je suis également en colère contre moi-même.

- Pourquoi ?

- Parce que dans un sens, Arion a raison. Je tergiverse trop. Couper le bras de Gearóid était l’unique moyen qui restait de le sauver, cependant, j’ai hésité parce que cela me paraissait aberrant et le raisonnement d’Arion, bien qu’avéré, cruel. Mon manque de réactivité aurait pu lui coûter bien plus. (Il soupira.) Je m’efforce de suivre un chemin emprunt de droiture, de celle que l’on attend d’une personne répondant au titre de chevalier. Il y a quelques temps, Arion m’a proposé d’occuper la place d’Oreste, mettant en avant mes … qualités comme gage de ma prédominance sur sa propre candidature. Néanmoins, je dois dire que je lui donnais volontiers tort à l’époque et qu’il en est toujours de même aujourd’hui. (Il ferma les yeux, soustrayant à sa vue les myriades d’étoiles.) Si lui s’assombrit, moi, je suis trop … lumineux, trop droit, trop engoncé dans mes valeurs. Dans un monde tel que le nôtre, s’en tenir à elles finira par me briser si je n’apprends pas à plier. Mais en suis-je seulement capable ?

La voix du Chevalier d’Or se fit rauque et il se mit trembler. De froid peut-être ? Le vent n’avait-il pas forci depuis tout à l’heure ?

Sans qu’il la vît, Mei Ling se rapprocha de lui. Davantage à chaque pas. Jusqu’à se glisser dans son dos, le frôlant presque. Une distance plus que significative pour elle. Le Français ne bougea pas. Sans prévenir, elle l’enlaça, passant ses bras fins autour de sa taille.

- Qu’est-ce … qu’est-ce que tu fais ? souffla-t-il, abasourdi par son geste.

- N’est-ce pas ce qu’implique ce genre de situation ? répondit-elle. Le réconfort par un contact humain ?

Son ton était dépourvu d’émotions, mais le Capricorne sentit presque y poindre … quoi ? Il n’aurait su le dire. Il ne chercha pas à voir son visage. Il resta d’une immobilité totale.

- Arion et toi avez tous deux raison, poursuivit-elle. T’endurcir en obscurcissant la clarté qui t’habite est la meilleure chose que tu ais à faire pour survivre ici-bas.

Tristan prit une profonde inspiration, qu’elle sentit de part leur proximité physique, pour lui répondre. La Grue prit toutefois les devants.

- Pour autant, tu ne dois pas perdre de vue ce qui fait de toi celui que tu es, car il y a décidément une sorte de sagesse dans ton innocence. Parvenir à teinter d’idéalisme les vérités que l’on peut t’asséner est un talent que nombre de gens t’envie. Et c’est cette perception si particulière qui pousse les gens vers toi …

Sa phrase resta en suspens, aucun ne cherchant à la prolonger. Ils restèrent encore quelques instants ainsi, puis, sans un bruit, elle se détacha de lui et repartit comme elle était venue, en silence.

 

Tandis que Mei Ling empruntait les escaliers pour quitter les remparts, le bruissement du vent vint lui murmurer un mot, au travers duquel se devinait un sourire : « Merci. ».

 

1er août 1996

Norvège, Asgard, Province Centrale, place forte du jarl Hjörvarr

 

- Allons bon, qu’est-ce qui t’prends ? maugréa Raul.

De sa position, appuyé contre le mur, bras croisés, il fixait le dos du Chevalier d’Orion, qui n’avait pas quitté son lit. Ce dernier refusait ostensiblement de croiser le regard du Mexicain.

- Rien, répondit l’Irlandais en tirant sur sa pipe d’où s’élevèrent d’oscillantes fumerolles. Je ne suis pas d’humeur, c’est tout.

- Allez, viens, l’encouragea le Chevalier du Taureau. (Son compagnon resta muet.) Quand tu entendras les échos de cette soirée mémorable organisée en mon honneur, tu regretteras de ne pas avoir bouger ton cul de ce lit.

Gearóid tiqua, relevant légèrement la tête.

- Un … hommage ? ne put-il s’empêcher de demander.

Même sans le voir, il devina que Raul souriait jusqu’aux oreilles.

- Ouais. Je suis devenu une légende, mon ami.

- Parce que t’es parvenu à coucher avec plus de femmes que tous les hommes de la garnison réunis ?

Le blanc qui s’en suivit, indiqua que le Mexicain réfléchissait sérieusement à cette possibilité.

- Hum, fit-il en se tenant le menton, le calcul mériterait d’être tenté … mais non, ce n’est pas pour ça. Je ne sais pas si t’es au courant, mais il y a deux semaines, l’un des camps d’entraînement des nouvelles recrues a été pris d’assaut par les forces de Loki.

- Un de ceux qui sont censés être tenus secrets ?

- Ouais, c’est bizarre je dois dire, peut-être a-t-on été dénoncé … enfin bref, j’étais là à leur donner quelques conseils sur la meilleure façon de se battre tu vois, quand une véritable petite armée sortie de nulle part s’est mise à déferler sur nous. Bon nombre des gars étaient sur le point de paniquer, alors j’ai dû intervenir. (Il ponctuait ses paroles de grands gestes.) Tu aurais dû voir ça, j’étais partout. Sur tous les fronts, combattant, balayant, martelant. A un moment, j’ai même réussi à apprendre à un mage des runes à voler ! Haha ! Quand les ennemis ont sonné la retraite, j’étais couvert de sang et d’autres … trucs. Et puis soudain, l’air s’est mis à vibrer et le sol à trembler. Derrière moi, les soldats tapaient du pied et entrechoquaient leurs armes sur leurs boucliers en scandant : Okse ! Okse ! Okse ! Leurs voix roulaient comme le tonnerre qu’on entend au loin. Je dois t’avouer que ça m’a remué les tripes. Après …

- J’ai compris, j’ai compris, l’interrompit le Chevalier d’Argent, ses dents serrées autour du tuyau de sa pipe. Tu les as tous sauvés, t’as massacré pas mal de monde et ils t’ont écrit une chanson. Ravi pour toi.

- Tu m’accompagnes, oui ou non ?

- Non.

- T’as l’air d’avoir été un peu malmené, mais quand même … Il y aura tout ce que tu aimes. Des chansons, de l’alcool coulant à flots, des femmes prêtes à tout pour voir un héros de près, très près … il y aura même des gens que tu pourras t’amuser à voler.

L’Irlandais le snoba obstinément.

- Bordel, s’insurgea le colosse au teint hâlé, en avançant de quelques pas pour saisir les draps recouvrant l’Irlandais.

- Arrête, Raul ! s’écria ce dernier en s’échinant à retenir ses couvertures. Arrê …

- Tu vas te lever et venir avec …

Le Chevalier du Taureau se figea en découvrant la manche vide pendante, au côté gauche du jeune homme.

- Mais …, bégaya-t-il. Qu’est-ce qui … enfin, quand as-tu …

- Quoi, t’as perdu ta langue ? Tu n’as jamais vu de manchot ?

Raul le considéra d’un œil ahuri. Ses cheveux couleur de feu étaient emmêlés, ses tresses défaites, des cernes marquaient son visage et même l’éclat doré dans ses yeux verts semblait s’être terni. Son haleine exhalait également une odeur bizarre.

A genoux sur son lit, l’Irlandais désignait le Mexicain du doigt.

- Eh ouais, on n’a pas tous une bonne étoile qui veille sur nous, poursuivit-il sur un ton cassant. Oh, par contre, force m’est de reconnaître que j’ai eu la chance de n’être qu’un peu malmené par ce Fléau, juste assez pour écoper de menues égratignures, dont un bras en moins.

- Je n’étais pas au courant, se défendit le Mexicain face à cet assaut qui le secouait par sa véhémence.

- Bien sûr que non ! explosa le Chevalier d’Orion. Tu te pointes toujours avec ton arrogance habituelle dépourvue de toute délicatesse, intéressé uniquement par ta petite personne !

- Ça suffit, marmonna le Taureau, ses narines se gonflant tandis qu’il prenait une profonde inspiration, en proie à une lutte intérieure.

- En entrant, tu n’as ni noté le renflement manquant de mon bras sous les draps, ni que je tiens ma pipe de la main droite, ni … cette chaise !

Raul tourna la tête en direction du coin de la pièce et nota enfin la présence du meuble.

- Oui, celle-là, le railla Gearóid. Celle sur laquelle il y a une chemise propre avec la manche gauche épinglée. Toutefois, ça ne m’étonne guère venant de quelqu’un qui ne remarque même pas qu’on lui a prêté main forte durant un combat. (Le gardien du Deuxième Temple le regarda sans comprendre.) Et oui, surprise ! Tu n’étais pas tout seul quand tu as vaincu le Fléau de Sköll ! Qu’il y ait eu davantage de cadavres de Managarm que ceux que j’ai annoncés avoir tués ne t’a pas effleuré l’esprit. D’ailleurs, soit dit en passant, c’est moi qui ai porté le coup décisif. Alors, ça fait quoi d’entendre la vérité ? J’espère qu’un jour quelqu’un te rabattra ton caquet bien comme il f…

- Assez ! rugit le Chevalier d’Or, les traits déformés par un brusque afflux de colère.

Empoignant le jeune homme par sa chemise, il le souleva facilement et le cloua au mur, poussant son poing refermé sur le tissu contre sa gorge.

- Tu t’en prends aux estropiés, maintenant ! cracha l’Irlandais. Bravo, il est beau le grand Raul ! Je me demande si on en fera aussi une chanson !

De la confusion et de la gêne se lisaient dans les yeux noirs du Mexicain. Il relâcha soudainement sa prise sur le Chevalier d’Orion qui s’écroula sur le matelas.

- Je … je suis désolé, je ne voulais pas …, tenta-il de s’excuser en levant ses mains, paumes visibles.

- Sors d’ici ! aboya Gearóid, le regard étréci.

Sans demander son reste, Raul obtempéra, la tête basse. En quittant la pièce, il claqua la porte qui faillit sauter de ses gonds.

 

Après son départ, le Chevalier d’Argent s’affaissa sur lui-même, la respiration hachée. Perturbé, la douleur dans son bras fantôme revenant agacer ses nerfs, il s’empressa de récupérer sa pipe qui était tombée par terre. D’une ou deux inspirations, il raviva le foyer et savoura le goût qui lui engourdissait les lèvres et le palais.

Ses dures paroles avaient été nécessaires. Il ne souhaitait pas inspirer de la pitié, encore moins paraître faible. Dans la rue, des personnes dans un état similaire au sien représentaient des proies faciles pour les forts. Et des êtres insignifiants pour les autres, de ceux que l’on peut trahir sans se soucier d’abuser de leurs déficiences. Il ne désirait être aucun des deux.

Mais, dans sa situation actuelle, incapable de tresser lui-même ses cheveux, que pouvait-il bien espérer ? Il renifla et tira plus fort sur sa pipe, inhalant avec reconnaissance les vapeurs narcotiques qui lui picotaient les yeux et le transportaient loin de tout cela.

 

5 octobre 1996

Norvège, Asgard, Province Nord

 

L’odeur d’une pluie récente flottait encore dans l’air. Celle-ci avait humidifié le terrain de la forêt sans pour autant le détremper, épargnant aux roues des lourds véhicules comme aux animaux les tirant, de s’enliser. Composé de dix voitures, le convoi, escorté par une vingtaine de cavaliers se déployait sur une centaine de mètres, formant une longue file qui avançait paresseusement sur le sentier. Derrière chaque chariot, des hommes et des femmes reliés entre eux par des chaînes, fixées aux montants de bois, avançaient en traînant les pieds.

Soudain, les oreilles des animaux s’aplatirent et quelques-unes commencèrent même à s’agiter. L’homme en tête du cortège, trapu d’aspect et à la moustache noire tombante, leva une main et cria :

- En formation !

Ceux qui l’accompagnaient depuis plusieurs années répondirent prestement à son ordre, passant les sangles de leurs boucliers à leur bras ou dégainant leurs armes. D’autres, récents ajouts, s’interrogèrent du regard, incertains de la conduite à adopter.

Bientôt, un sifflement aigu se fit entendre distinctement, remplaçant les trilles des oiseaux audibles jusque-là. Des projectiles plurent depuis les deux côtés de la route, perçant indistinctement de leurs dards mortels, gardes, parés ou non, conducteurs et prisonniers. La moitié du convoi venait d’être décimée.

La dernière flèche achevait tout juste sa course dans le bois d’un véhicule que des guerriers surgirent d’entre les arbres en hurlant. Des feuilles aux couleurs automnales, teintes pleines de promesses quant à la terrible bataille à venir, s’abandonnaient aux tourbillons que provoquait le souffle de leur passage. En sous nombre, le détachement gardien résista autant qu’il le put, mais finit par se fait massacrer en peu de temps, gorgeant la terre de sang. Il ne subsista bientôt plus dans l’air que les cris apeurés des personnes enchaînées et les râles des mourants.

Un homme à la barbe blonde, plus grand que ses congénères, s’approcha de la forme agonisante du chef du corps de garde.

- J’t’avais conseillé de passer ton tour cette fois, Hodur, s’adressa-t-il à ce dernier depuis sa selle. Cette cargaison était à moi.

Un glaviot quitta sa bouche pour s’écraser sur la poitrine du mourant.

- Fálki, grogna celui-ci, on … on peut discu…

La pointe d’une lance assénée en travers du visage l’interrompit définitivement dans sa phrase.

- Récupérez tout ce que ces chariots contiennent de valeur ! ordonna-t-il en se tournant vers ses hommes.

Ces derniers se ruèrent dans une joyeuse clameur sur les chariots et se juchèrent dessus pour commencer à transmettre à leurs voisins, métaux précieux, fourrures et vivres. Tout ce qu’ils pourraient revendre au marché noir à un bon prix.

Toutefois, l’un des guerriers de sa troupe ne se mêla pas à l’agitation générale et vint se poster près de lui.

- Et eux ? fit-il en désignant les prisonniers du menton.

Le chef de la bande lança un regard peu amène dans leur direction, puis cracha à nouveau par terre.

- Ils ne feraient que nous ralentir. Tuez-les tous.

- Fálki, intervint un énième membre du groupe, ne devrait-on pas plutôt les garder en vie ?

- Pour quoi faire, Elhig ? Qu’ils nous cassent les oreilles avec leurs gémissements et bouffent une partie de nos rations ? (Il avisa la présence de quelques femmes dans la file.) Je veux bien que les gars s’amusent un peu avec elles, mais ensuite …

Un sourire mauvais révéla ses dents gâtées. Comme s’ils avaient deviné ses pensées, certains de ses hommes s’acharnaient déjà sur deux femmes en pleurs. Un jeune homme voulut s’essayer de déloger les violeurs, mais chuta bêtement quand l’une de ses compagnes tendit volontairement la chaîne qui les entravait. Elle secoua la tête, ses deux courtes nattes tressautant au rythme de son geste, pour lui signifier l’inutilité de son geste.

- Hé, rit le chef de la troupe, laissez-en un peu les …

- Chef, pourquoi ne pas les vendre ? tenta une ultime fois le dénommé Elhig en l’interrompant. J’ai entendu dire par des connaissances qu’ils cherchent toujours de la main d’œuvre un peu plus loin au nord.

Le meneur des brigands sembla prendre un instant pour réfléchir, frottant son menton mal rasé.

- Hum, plus au nord, dis-tu ? Ce ne serait pas par là-bas que se trouve … Oh ! Oui, de la main d’œuvre ! Ça, c’est une bonne idée !

Il pointa sa lance encore rougie vers ceux de ses hommes occupés à besogner certaines prisonnières.

- Les gars, leur lança-t-il, finissez ce que vous faites rapidement et remontez en selle, on a des acheteurs qui nous attendent. Et gare au cul de celui qui abîme trop la marchandise !

                                                                                      


 

 

Orm-Verdens Kroker :

Crochets du Serpent-Monde

Gae Bolga :

Jet de Foudre

Okse :

Taureau en Norvégien