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Une Dernière Bataille

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- Khefd Ela Remad !

Fares attaqua d’entrée de jeu en projetant un énorme globe de feu – pourquoi faire dans la demi-mesure face à un Chevalier d’Or ? – sur son adversaire qui l’esquiva en plongeant.

Exécutant une roulade parfaite pour se relever aussi sec, Andrei bondit sur l’une des parois d’Yggdrasil et créa un support de glace à chacun de ses pas pour prendre davantage de hauteur. Parvenu à une altitude qu’il jugea satisfaisante, il invoqua un grand courant d’air froid, balayant le sol et les environs en dérobant chaque molécule d’eau pour les réunir sous la forme de pics noirâtres.

- Smuglyjkholodnyi Kop’ë !

D’un mouvement de la main, il déclencha une pluie acérée qui s’abattit sur le Libyen.

S’attendant à la vélocité de l’assaut, ce dernier n’avait pas attendu pour déclencher un tir de barrage. Certains projectiles éclatèrent en plein vol, d’autres furent proprement vaporisés, provoquant une légère brume, mais quelques uns en réchappèrent.

Un premier entailla la chair du biceps du Centaure, tandis qu’un second se fichait dans sa cuisse sans toutefois la traverser de part en part. Fares hurla sous le choc de la perforation, avant de constater, inquiet, qu’il ne sentait presque plus rien autour de la plaie ; le froid intense l’avait quasi-instantanément engourdi.

Du nuage de gouttelettes en suspension surgit Andrei. Tombant sur le Chevalier d’Argent, il lui porta un coup de poing à la tête, l’attrapa ensuite par les épaules pour lui administrer à deux reprises son genou dans l’abdomen, et termina le mouvement en lui envoyant ses poings réunit en une masse compacte pour le cueillir sous le menton.

Le Libyen atterrit durement sur le dos et cracha du sang. Il roula sur le flanc et, se relevant tant bien que mal, embrasa à nouveau son cosmos argenté. Un étrange et familier écho se mit à résonner en lui. Alors que ses doigts agiles caressaient les flux aériens, il observa Andrei.

Le brusque et intense effort de ce dernier l’avait laissé quelque peu essoufflé et une fine pellicule de sueur couvrait son visage. Des "larmes" de fatigue suivaient l’angle de sa mâchoire pour s’accumuler à la pointe de son menton.

- Un problème ? s’enquit le Centaure.

Se rapprochant à pas mesurés, celui-ci chargea son opposant par le flanc, fonça aussi vite que sa vitesse de déplacement lui permettait et, prenant appui sur sa jambe intacte, tournoya pour lancer un coup de pied. Le prince de Blue Graad détourna habilement l’assaut, néanmoins le Libyen enchaîna avec une nouvelle rotation pour lui asséner un revers.

L’impact fit éclater l’arcade sourcilière du Verseau qui, malgré sa célérité plus élevée, ne parvint pas à esquiver. Pas plus qu’il ne réussit à se prémunir contre les trois directs suivants, qu’il encaissa en sentant une dent se briser. A ses yeux, les assauts décrivaient une courbe bizarre, fluctuante et imprévisible. Fares ne lui donna pas l’occasion de respirer et fit exploser une gerbe de feu directement depuis sa main, apposée sur le ventre d’Andrei. Le Verseau grimaça en accusant le coup, mais la solidité de son Armure d’Or le prémunit des brûlures. Il recula de quelques pas, toussant et expectora une glaire sanglante où se trouvait le fragment de sa précieuse dentition.

- Tu te crois donc tout permis ?! rugit-il, ses lèvres rougies.

A nouveau, le poing du Centaure lui parut devenir flou, tandis qu’il revenait à la charge. Toutefois, Andrei n’avait pas obtenu son titre par hasard, aussi parvint-il cette fois-ci à ajuster sa parade. Coinçant le bras du Libyen, il riposta par une salve bien sentie. Son opposant en eut le nez brisé, sans pour autant abdiquer.

En réponse, le Centaure, faisant mentir son apparence fluette, donna un sauvage coup de tête, égratignant leurs diadèmes respectifs. Cette attaque lui permit de dégager son membre emprisonné et de rouler plus loin. Sitôt redressé, il contra avec un jet de flammes, le torrent d’air glacé projeté contre lui. De leur point de contact, les deux énergies aux caractéristiques opposées engendrèrent une vapeur sifflante. Lorsqu’elle se dissipa, le prince de Blue Graad vit de nouveau le Chevalier d’Argent agiter légèrement sa main, comme si …

- J’y vois plus clair à présent, dit-il. Tu as subtilement augmenté la température ambiante. Voilà pourquoi je me sens essoufflé et que je suis en nage. Ça, et l’aspect flou de ma vision, ajouta-t-il en levant sa main pour voir ses contours se modifier.

- Ghibli, révéla le Libyen. Un arcane qui me permet de recréer des conditions désertiques. Dans un espace clos et pour quelqu’un d’aussi froid que toi, ça ne doit vraiment pas être simple.

Il s’autorisa un sourire en coin.

- Ton pouvoir est risible comparé au mien. (Le sol se mit à trembler en réponse à son soudain courroux.) Tu t’escrimes pour rien, toi et tes pathétiques tours de passe-passe, parce qu’au final … (Un puissant souffle glacial balaya la scène, faisant instantanément disparaître la chaleur accumulée.) tu finiras en cadavre gelé à mes pieds.

Son cosmos s’auréolant d’un or terni et d’éclairs crépitants, Andrei s’élança sur Fares, poussant ce dernier à se mettre en garde. A la moitié de la distance qui les séparait, le Libyen lança quelques projectiles enflammés. Ceux-ci ne firent que frôler le Verseau, alors qu’il venait d’effectuer une glissade sur une pellicule de verglas tout juste créée.

En position basse, il arriva rapidement tout près de Fares et lui décocha un violent uppercut en se redressant. Utilisant la force du coup à bon escient, le Centaure laissa l’élan l’emporter et effectua une pirouette arrière. A peine retombé sur ses pieds, il se jeta en avant, bousculant Andrei en l’obligeant à se confronter à lui dans un corps à corps. Les échanges se succédèrent impitoyablement, néanmoins, de manière étrange, les coups du Libyen ne semblait plus porter. Et il comprit bien vite pourquoi, à mesure que ses poings ensanglantés le lançaient de plus en plus.

De petites plaques de glace sombre se manifestaient aux endroits où il tentait de faire mouche, brisant l’impact de ses attaques. Un sourire féroce ourla les lèvres du Verseau devant le trouble du Centaure.

- On ne dit plus rien, hein ? se moqua-t-il. Tu n’es pas le seul à avoir tes petits trucs, Fares. Le mien est juste … plus élaboré.

En effet, Andrei purifiait l’eau à la surface de sa peau et de son Armure à l’aide de son énergie, pour ensuite en abaisser la température en dessous du seuil de congélation, sans qu’elle ne se solidifie pour autant. Dans cet état métastable, le liquide se changeait en glace à la moindre perturbation, créant une défense réflexe. Oui, il était réellement fier de son Tëmnyjalmaz Tkan’.

Le Verseau frappa ensuite d’une telle façon que le Libyen ne put que voir le coup arriver, et riposter automatiquement en conséquence. Evidemment, sa contre-attaque se solda par un échec similaire aux précédents. Un éclat de rire la salua.

- Désolé, c’était vraiment trop tentant, lâcha Andrei, tandis que de la glace se détachait de sa joue. L’entraînement se termine maintenant.

Le prince de Blue Graad décocha un direct dont la vitesse outrepassa la réactivité concevable par le Centaure. Les poumons de ce dernier se vidèrent et c’est à peine s’il eut le temps de récupérer, avant d’être littéralement roué de coups. L’Armure d’Argent encaissa tant bien que mal les assauts répétés, mais dut en partie s’incliner, lorsque les frappes se chargèrent de la puissance d’un cosmos supérieur. Des éclats volèrent, des plaques se fissurèrent et le sang gicla. Soudain, le son du carillon à l’intérieur de sa tête se fit plus fort, gagnant en ampleur.

La face tuméfiée, le corps brisé, Fares fut projeté contre l’une des parois d’Yggdrasil. Laissant l’empreinte de sa silhouette derrière lui, le jeune homme glissa avant de s’effondrer accompagné d’une pluie d’échardes, face contre terre. Dans un état de semi conscience, il entendit l’écho des pas du Verseau qui s’approchait. Celui-ci le retourna du pied et l’agrippa par le col de vêtement pointant par-dessus son Armure meurtrie. Le soulevant à demi, le prince de Blue Graad se pencha sur lui.

- J’espère que la leçon s’est avérée fructueuse, susurra-t-il. A présent, tu vas me remettre l’orbe.

Entre ses yeux en train d’enfler, Fares comprit qu’Andrei ne s’en emparerait jamais par lui-même. Ce serait comme s’il le volait. Non, ce que le Verseau désirait réellement, c’était le remporter comme un trophée et qu’il s’abaisse à lui donner, mettant en évidence sa faiblesse et l’écart qui les séparait. Entre l’individu de sang bleu et le gueux, entre l’Or et l’Argent.

Fares chuchota et Andrei dut se courber davantage vers lui pour comprendre.

- Viens … le chercher toi-même.

Le faciès du prince se déforma sous l’affront qu’il pensait venir d’essuyer.

- Pourquoi t’entêter à ce point ?

Il infligea une nouvelle volée de coups au Libyen.

- Peuh, je n’aurais pas dû en attendre tant de quelqu’un comme toi, fit-il, las.

L’expression vaguement désabusée du Verseau laissa subitement place à autre chose. Un air de profonde malice se peignit sur ses traits.

- Dis-moi, j’ai entendu dire que tu savais y faire avec les instruments.

Le tenant toujours d’une main, il utilisa l’autre pour s’emparer de celle de Fares. Son cosmos brillant le long de son bras, Andrei commença à exercer une pression de plus en plus forte sur l’un des doigts du Centaure. Un cri de souffrance lui échappa quand une des phalanges cassa, dans un bruit de bois sec rompu. Une autre suivit, et une autre encore, jusqu’à ce que l’index et le majeur droits de Fares ressemblent plus à une racine noueuse qu’à un doigt.

- Comment vas-tu faire pour jouer du moindre crincrin maintenant, hein ?

La tête du Centaure dodelinait de droite à gauche.

- Hé ! Hé ! protesta Andrei en lui administrant une claque. Ce n’est pas le moment de s’endormir. Il y en a huit autres qui attendent leur tour.

A présent, le bourdonnement sous le crâne du Libyen avait la force du fracas du tonnerre.

- J’ai une meilleure idée pour les prochains. Cette fois, je les gèlerai avant de les écraser, qu’en dis-tu ? (Il avisa les yeux presque révulsés du Chevalier d’Argent.) Bah, la douleur te réveillera bien à un moment ou à un autre et là, tu me supplieras d’accepter l’orbe pour que j’arrête.

La température de l’épiderme du pouce de Fares était en train de chuter dramatiquement, quand le prince de Blue Graad remarqua que les lèvres de sa victime bougeaient imperceptiblement.

- Na… Narey Hedyan, soufflèrent-elles.

- Quoi ?

La température s’accrut brutalement, conduisant à ce que s’élève un filet de fumée depuis les mains du Verseau. Une légère odeur de chair brûlée accompagnée d’un cri de surprise indiquèrent qu’elle venait de surpasser ses capacités glaciaires.

Une vague de cosmos sauvage jaillit du corps du Libyen, éjectant le prince de Blue Graad de sa place. De puissantes flammes se manifestèrent avant de s’enrouler autour des avant-bras et des jambes du Centaure et une couronne flamboyante ceignit son front.

Fares se redressa et demeura immobile, la tête basse, l’énergie circulant le long de sa silhouette de manière compacte, telle une bête repliée sur elle-même, prête à charger. L’espace d’un infime instant, le Chevalier d’Or eut une pensée dubitative.

Puis, tout explosa dans une débauche de flammes.

Andrei cligna des yeux sous la chaleur subite et durant cette brève action, il vit le Libyen se rapprocher à une vitesse ahurissante, précédé d’un hurlement rageur. Le Verseau sentit clairement deux de ses côtes se rompre au moment du choc entre eux deux. La suite se passa trop vite pour qu’il puisse réagir et il dut essuyer des coups lourds et puissants, contre lesquels sa technique de défense ne lui permettait que d’amoindrir l’impact, sans l’amortir complètement, l’ardente chaleur entrant en conflit avec la glace, minant sa solidité.

Un uppercut le dépouilla de son diadème et il tituba à reculons. D’un bond maladroit, Andrei s’éloigna autant qu’il put, le crâne encore bourdonnant.

Qu’est-ce qui est en train de se passer ? jura-t-il intérieurement. Cette puissance … cette vélocité … ce n’est pas le Septième Sens, c’est encore … différent. On dirait un animal enragé.

- Tu finiras par comprendre que je te reste supérieur ! se contraignit-il à hurler.

Son cosmos explosant, le Verseau engendra de nouveaux épieux qui, cette fois-ci, étaient plus massifs.

Le Centaure le fixa de son regard vide. En moins d’un battement de cœur, il était en mouvement. Andrei agita les mains et les pics de glace s’animèrent, fusant droit sur son adversaire.

Sans marquer le moindre temps d’arrêt, le Chevalier d’Argent sauta au-devant d’une véritable pluie acérée, prête à la déchiqueter, et exécuta une alternance de coups de pied, que n’aurait pas renié son professeur, et de déplacements, profitant du souffle de chaque petite explosion pour se propulser plus avant.

Le prince de Blue Graad ne put que le regarder faire, à mesure qu’il se rapprochait. La panique commença à l’envahir. Il n’affrontait plus un être humain. Non, ce qui lui faisait face tenait davantage du démon. En dernier recours, il canalisa son énergie autour de son corps, amplifiant son intensité et projeta une terrible vague de froid dans l’espoir d’abattre son opposant … ou de lui procurer une ouverture … ou au moins le ralentir … Tout simplement honteux ! Il était inconcevable qu’il en vienne à avoir ce genre de pensée ! Il se tint prêt, une longue pique à la main.

La rafale glacée percuta le Centaure de plein fouet, libérant un énorme panache de vapeur, mais elle ne le freina qu’à peine. Des morceaux de son Armure l’abandonnèrent dans son sillage.

Il se précipita sur le prince de Blue Graad qui esquissa un mouvement d’empalement. Néanmoins, le Libyen opéra un brusque changement de direction, lui évitant de finir transpercer. Du tranchant de la main, il brisa l’arme de glace et enchaîna avec un direct qui sonna le Verseau. Sans s’arrêter là, le Chevalier d’Argent libéra un véritable torrent de frappes enflammées, mettant sa cible au supplice.

L’ultime coup porté laissa le poing du Centaure brisé et dégouttant de sang, tandis que le plastron de l’Armure d’Or présentait une nette fissure en étoile. Sous le heurt, Andrei bascula à la renverse et dans un geste désespéré leva les mains, dans une dérisoire tentative de tenir à distance le monstre qui le martyrisait.

- Assez ! cria-t-il. Par pitié !

Fares le considéra un moment, sans mot dire, la tête penchée sur le côté. Tel un humain observant un insecte en se demandant s’il allait l’écraser ou non. Le feu autour de son poing redoubla d’intensité. Il arma le bras, prêt à l’abattre.

- Non, je t’en prie ! Pitié ! Tu ne peux pas frapper un homme à terre.

La Mort amorça sa descente.

- Non !!

Andrei ferma les yeux, terrifié par ce qui arrivait. Pourtant, rien ne se produisit. Il entrouvrit les paupières et distingua un faciès changé. Les traits de Fares n’étaient plus déformés par la rage, mais désormais emprunts de calme.

Le temps se figea. Les deux Chevaliers se considérèrent pendant un semblant d’éternité. Andrei eut une brève pensée pour ce qui avait stoppé le Centaure, alors que lui-même était à sa merci. Ensuite, tout s’enchaîna extrêmement vite.

Une lance de glace apparut entre les doigts du Verseau et sans une once d’hésitation, il la plongea droit dans le torse du Libyen, embrochant son cœur. Un filet de sang s’échappa des lèvres de Fares pour cascader sur son menton et il bascula sur le côté sans émettre un son. De son poing encore fermé, il laissa s’échapper un objet rond.

Aussitôt, le prince de Blue Graad marcha à quatre pattes pour le récupérer. L’étreignant des deux mains, ses yeux brillaient d’une étrange lueur. Etait-il furieux d’avoir été battu ? Non, il n’avait pas perdu puisqu’il était encore vivant et que l’autre passait de vie à trépas à chaque nouvelle giclée de sang. Etait-il alors enfin rassasié ? Heureux ? Honteux de cette victoire volée ? De lui-même ? Il … il ne savait pas.

Ses pensées s’emmêlaient en un imbroglio confus, qui enflait. Il secoua la tête, subitement nauséeux, mal à l’aise. Il se releva, se sentant plus faible que jamais, jetant des coups d’œil éperdus à la ronde. Andrei aperçut bientôt un être difforme, alliance entre une femme et une araignée, suspendu au-dessus du bassin à l’eau bleuâtre.

- Va à présent, prince de Blue Graad. Mène ta tâche à son terme.

D’un pas mal assuré, le Verseau recula vers l’entrée d’Yggdrasil, sans même avoir un regard pour Sosia, rencognée dans un angle, et disparut à l’extérieur.

 

Ce ne fut qu’à partir du moment où elle n’entendit plus l’écho de ses pas, que la Haute Prêtresse s’autorisa à respirer. A pas lents, elle se dirigea auprès de la dépouille du jeune Libyen. Elle avisa son teint livide, la plaie de sa mortelle blessure et s’agenouilla à ses côtés.

D’une main tremblante, la quinquagénaire chercha à le toucher, mais se retint finalement. Un air profondément navré prédominait sur ses traits.

Un souffle d’air venant du dessus et un bruit de glissement feutré lui firent lever la tête. Avec une grâce aérienne, les Nornes descendaient vers elle.

- Ne t’émeus pas davantage, crachota la voix d’Urd.

- Il a pris sa décision, dit Verdandi.

- Et en assumeras les conséquences, annonça Skuld d’un ton grave.

- Il l’a déjà fait, s’insurgea Sosia. Il est mort. Et nous avons perdu l’orbe …

- Oh, ce n’était pas réellement l’artefact, s’amusa Urd, juste un vieux galet poli de bonne taille.

- Pourtant … j’ai clairement reconnu la lueur de l’objet qu’Andrei a récupéré.

- Maintenant, c’est un véritable artefact, révéla Verdandi, car c’est le dernier acte du Verseau qui lui a conféré son pouvoir. Si Fares l’avait tué, …

- La pierre serait restée à l’identique.

- Non, elle serait devenue la même, ricana Skuld.

Sosia fronça les sourcils.

- Je ne comprends pas.

- En tuant Fares de cette manière, Andrei a rempli l’orbe de l’essence d’une mort profane. Celle d’une mort sans honneur. Montrer de la miséricorde sur un champ de bataille lui aura été fatal. Il a reculé alors que son adversaire était défait. Il s’est montré lâche de ne pas l’achever. A l’inverse, la pierre se serait gorgée de la mort honteuse d’Andrei qui aurait été tué alors qu’il suppliait pour sa vie, ce qui est indigne d’un vrai guerrier.

- Mieux aurait tout de même valu que ce soit Andrei qui périsse.

- Peut-être … et peut-être pas.

- Je suis désolée, mais je ne vois pas l’intérêt caché derrière ça.

- Parce que tu n’as pas bu à l’eau du puits. Lui, oui. Et c’est pourquoi, il savait qu’il pourrait avoir accès à ceci.

Dans la paume des Nornes reposait un orbe à l’intensité lumineuse telle, qu’on aurait pu le prendre pour une petite étoile.

- Plus profonde est l’ombre, plus vive doit être la lumière.

Les Nornes laissèrent échapper l’objet au-dessus de la poitrine perforée du Libyen et la Haute Prêtresse vit l’impensable se produire. Le globe iridescent s’enfonça dans la cage thoracique du Chevalier d’Argent en cautérisant le passage derrière elle. Ebahie par ce spectacle, elle remarqua à peine les doigts du jeune homme se remettre à bouger.

Toutefois, elle ne put manquer la soudaine aspiration d’air des poumons qui s’emplissaient, ni les yeux du Centaure qui s’ouvrirent en grand. Déjà à genoux, Sosia en tomba néanmoins sur les fesses en libérant un cri de stupeur.

 

**************

 

Sosia venait d’achever son récit. Assis autour d’une table de bois circulaire, des breuvages encore fumants à portée de main, ses interlocuteurs laissèrent doucement les échos de ces dernières paroles se décanter.

- Donc Fares est devenu … quoi ? Une espèce de mort-vivant ? demanda le Chevalier du Capricorne.

En compagnie de Mei Ling, il venait de l’écouter relater l’incursion sur l’île des Nornes. Eux seuls, en-dehors d’Einar – absent à l’heure actuelle –, n’étaient pas encore au fait du nouvel état du Centaure.

Sosia jeta un coup d’œil par la fenêtre, en partie embuée par la chaleur qui commençait à s’élever dans la pièce. Dans la cour, elle observa brièvement le Libyen en train d’aider à transporter des marchandises d’un entrepôt à un chariot. Il agissait de façon tout à fait normale.

- Non, répondit-elle, après avoir laissé échapper un court souffle par les narines, d’une façon qui se voulait amusée. Fares n’est ni devenu ce que nous nommerions un draugr, ni un einherjar. Il est le même jeune homme que vous avez toujours connu … tout en étant légèrement différent.

- Mourir pour ensuite revenir à la vie aurait de quoi chambouler n’importe qui, dit la Chinoise. Mais, en même temps, c’est une opportunité qu’il a eu la chance d’avoir. Provoquer Andrei, un Chevalier d’Or, n’était pas très malin. Ça ne lui ressemble pas du tout.

Sosia fronça les sourcils face à sa remarque.

- Je ne peux pas parler pour lui et je ne préfère d’ailleurs pas m’y aventurer, précisa-t-elle, mais Fares savait ce qu’il avait à faire dès l’instant où il a bu au puits.

- Il savait qu’il devait mourir ? s’étonna Tristan.

- Oui … enfin, je crois qu’il l’a pressenti. Essayer ne serait-ce que de deviner ce qu’il a vécu pendant les quelques minutes où il a été inconscient est impossible. Du peu qu’il a bien voulu m’expliquer, cela ressemblait à un genre de … voyage. Quelque chose de très personnel. De perturbant aussi.

- Qu’est-ce qu’il a bien pu y voir ? lança Tristan, songeur.

- Je ne suis pas parvenue à en apprendre davantage. Du moins, ce n’était pas très clair. Ce qui m’inquiète davantage, c’est ce qui lui tient désormais lieu de cœur.

 - Vous croyez qu’il …

Mei Ling laissa sa phrase en suspens.

- Va vivre éternellement ? compléta la Haute Prêtresse. Qu’on devra l’arracher de sa poitrine pour le récupérer ? Pour l’instant, il est à l’abri si j’ose dire, alors il sera bien temps de s’en inquiéter ensuite vous ne croyez pas.

Soupirant, le Capricorne se leva, bientôt imité par la Grue.

- Fares a payé le prix fort pour entrer en possession de cet orbe et je ne peux qu’admirer la détermination dont il a fait preuve. J’espère qu’il en a toutefois bien saisi tous les enjeux.

Les deux interlocuteurs de la Haute Prêtresse se rapprochèrent de la sortie.

- Merci de nous avoir consacré un moment, Sosia.

Ils passèrent ensuite le seuil de la porte qu’ils refermèrent derrière eux.

- Quelque chose me dit que le rôle de Fares ne s’arrêtera pas là, marmonna la quinquagénaire tout en s’emparant d’une des chopes.

 

5 février 1997

Norvège, Asgard, Province Centrale, Völkengard

 

- Votre Majesté, supplia Einar, organisez une mission de sauvetage. S’il est vivant, nous ne pouvons pas le laisser croupir là-bas.

L’Asgardien, suffisamment remis de ses blessures, avait profité de la première occasion pour rallier la capitale, où la reine Ylva se trouvait actuellement, dans le but de réitérer son serment de fidélité, mais aussi de faire entendre sa requête dès qu’il avait appris la "triste" nouvelle.

Après deux années écoulées, il était à nouveau à genoux dans cette grande salle, face au trône noir depuis lequel officiait la souveraine. Toutefois, à la différence de la fois précédente, il n’y avait pas une rangée d’hommes en armes prêts à intervenir, et les énormes âtres disposés de chaque côté de la pièce n’entretenaient qu’un foyer crachotant.

- J’ai entendu ton souhait, Einar, commença la reine d’une voix douce. Et j’aimerais sincèrement y répondre favorablement, car je n’oublie pas ce qu’a fait Oreste pour notre royaume. Néanmoins, il est prisonnier de Loki et celui-ci, maudit soit son nom, doit le garder au plus près de lui, soit au cœur de la montagne où il été enseveli pour ainsi dire.

- Majesté, intervint une seconde voix féminine, permettez que j’ajoute mon souhait à celui d’Einar.

Celle qui venait de parler avait à présent bien meilleure mine que lorsque le Marina l’avait retrouvée prisonnière à l’intérieur du camp d’esclaves. Correctement lavée, vêtue d’une robe d’un vert profond davantage en accord avec son rang que ses anciennes guenilles – qui ne réussissait toutefois pas à effacer sa maigreur –, Idda tenait son fils dans ses bras, le berçant tendrement. Les cheveux de la jeune mère avaient été soigneusement peignés et coiffés en un chignon agrémenté de tresses, et une pièce de cuir habilement ouvragée dissimulait l’œil qu’une infection avait emporté.

- Oreste a permis à mon enfant de venir au monde et était prêt à donner sa vie pour nous défendre ainsi que tous les habitants du castel d’Alskögg, poursuivit-elle. Il mérite qu’on …

- Je ne sais que trop bien tout cela, la coupa la souveraine en tachant de ne pas paraître trop brutale. (Elle soupira.) Le bastion de Loki est sévèrement protégé, le rendant inexpugnable. Pouvons-nous réellement nous séparer de suffisamment d’hommes pour réussir à le prendre par la force ? Chaque jour le conflit mine un peu plus nos ressources, qu’elles soient humaines ou matérielles. Si je suis revenue ici, c’est pour tâcher de redonner confiance au peuple en leur montrant que leur dirigeante n’a pas peur, que je ne céderai pas et continuerai le combat. Mais, leur situation n’a rien de comparable à la mienne, j’en suis également consciente.

- Si je pouvais solliciter ne serait-ce que l’aide de Nikolaï ou d’un Chevalier …

- Là encore je vous repose la question : est-ce que nous pouvons nous permettre de diviser nos troupes et nous priver du moindre appui, d’un des rares atouts que nous possédons encore face aux Fléaux, aux mages des runes, ainsi que les créatures que le Mage des Mensonges peut aligner ?

Vu sa tête, il était évident qu’Einar aurait souhaité ajouter quelque chose, trouver de meilleurs arguments. Cependant, il demeura silencieux, trop en proie à un soudain et terrible abattement.

- Je suis sincèrement désolée, déclara la reine en voyant son désarroi ; elle-même arborait un air peiné sur ses traits délicats. J’aimerais faire plus, malheureusement, nous devons … consentir à faire des sacrifices. Et après une année passée dans les geôles de Loki, comment savoir s’il n’est pas mort. Ou pire. C’est peut-être cruel à dire, mais il est possible qu’il n’y ait plus rien à sauver.

Toujours plongé dans son mutisme, Einar quitta sa position agenouillée et sortit de la salle du trône, ses pas résonnant lourdement. Idda adressa un regard où se mêlait déception et amertume à la reine avant de prendre le même chemin que le Marina.

 

18 février 1997

Norvège, Asgard, Province Centrale

 

Cela faisait désormais trois jours qu’Arion était venu s’installer dans la forêt en bordure des montagnes environnant la capitale du royaume d’Asgard.

Il s’était mis en quête d’un endroit isolé, mais tout de même suffisamment abrité. Le lieu idéal avait fini par se présenter sous la forme d’un renfoncement creusé dans une petite butte. Elle était surplombée par un imposant if dont les branches formaient une couverture parfaite pour le soustraire aux intempéries.

Très vite, Arion avait monté son campement, formant dans le sol un foyer pour le feu et à l’aide de plusieurs branches mortes et de sa longue cape, un abri supplémentaire. Vierge désormais de toutes traces de neige, le sol serait tout de même plus confortable pour y dormir s’il le recouvrait d’un lit de mousse. Ces dispositions prises, il lui fallut encore compter une bonne heure pour finir de s’établir correctement.

A présent, le Bélier pouvait mettre en pratique ce pourquoi il avait voulu se retrouver seul. Il avait besoin de conseils, de quelque chose, n’importe quoi, sur lequel réfléchir. S’asseyant en tailleur, face au feu dont les flammes jetaient des lueurs partout, mouchetant de taches de lumière les frondaisons alentour, il ferma les yeux. Caressé par les ondes de chaleur et enivré par les fragrances de la nature, il tenta de se plonger dans un état de méditation profonde.

Il usait là de techniques utilisées et peaufinés par les moines tibétains, eux-mêmes les ayant apprises de certains ancêtres du peuple du jeune homme. Il essaya à de nombreuses reprises, pendant plusieurs minutes qui se transformèrent en heures. Sans l’aide de substances comme des drogues ou de l’alcool, c’était dur. Arion se mit à douter de parvenir à se forcer à déclencher ses visions. Cependant, il avait changé et il ne pouvait plus se permettre ce genre de choses. Il lui fallait s’appuyer sur ses nouvelles résolutions.

Alors, il recommença, tandis que des flocons de neige parvenaient à se frayer un passage entre ses barrières, pour venir se déposer sur sa tête nue et ses épaules. Dans son esprit, le monde se résuma à un tableau noir, doté des sons du bois qui crépite, du vent dans les arbres en passant par les ululements d’une chouette. Puis, un à un, il supprima ses perceptions auditives, olfactives et tactiles, les rayant de son esprit, ne laissant subsister qu’un grand silence vide de sensations. Il s’immergea dans ce dernier, oubliant jusqu’à l’existence même de sa propre respiration et descendant de plus en plus profondément au cœur d’un immense puits.

Tel un apnéiste, le Bélier cherchait à atteindre le fond de l’abîme. Y parviendrait-il seulement ? Il n’aurait su le dire, mais il se mit soudain à entendre des bruits de chaque côté, aussi se hasarda-t-il à entrouvrir les paupières. Celles-ci s’ouvrirent en grand lorsqu’il visualisa le décor où il se tenait désormais. Plus de campement, plus de forêt – du moins ne se trouvait-il pas en plein milieu –, juste une vaste plaine, au centre de laquelle il était assis dans la même position.

Au loin, il perçut le roulement du tonnerre et une volée d’oiseaux noirs s’envola dans un funeste croassement. Non, ce n’était pas ça à bien y prêter attention. C’était davantage … un martèlement, celui de milliers de pieds lancé au pas de charge. Le fracas augmenta jusqu’à se transformer en véritable tremblement de terre. De part et d’autre, il distingua ce qui l’avait provoqué. Deux masses compactes faites de silhouettes d’ombres, dont les contours indistincts évoquaient sans nul doute possible des guerriers en armes, se jetaient l’une contre l’autre. A l’impact, de nombreux corps se retrouvèrent catapultés dans les airs.

Le chaos emplit les sens du Bélier. Les coups pleuvaient drus et où que le regard se posât, les traces de la gigantesque bataille se creusaient. Le sol prit la consistance d’une boue collante mêlant sang, terre, viscères et cendres, quand il ne s’ouvrait pas sur des cratères béants. Dans le ciel, des nuées de projectiles divers se croisaient, se percutaient, avant de s’abattre férocement sur leurs cibles en hurlant leur soif de mort. Rien qui ne déroge au déroulement d’un affrontement de cette ampleur somme toute.

A un détail près.

 

Loin, très loin au-dessus, Arion aperçut quelque chose. Quittant sa position, il bondit et abandonna le sol derrière lui, s’affranchissant des lois qui ne régissaient pas un tel monde. Filant tout droit, il s’arrêta, flottant à proximité d’une sphère de la taille d’un boulet de catapulte qui allait en grossissant. Il jeta un coup d’œil vers le bas et découvrit avec une certaine terreur que le conflit prenait des dimensions mythologiques. Managarm, automates de métal, géants de feu et même le serpent Jörmungand, dont les anneaux disparaissaient entre les montagnes toutes proches, participaient aux festivités.

A chaque coup donné, le paysage se déformait sous la puissance de ce dernier. A chaque âme fauchée, un filament d’énergie rejoignait la sphère qui n’en finissait pas de grossir, tel un énorme globe se remplissant de tout ce sang versé. Pourtant, elle finit par se contracter sur elle-même et réduire sa taille jusqu’à celle d’une pomme.

Face à lui, un spectre aux contours mouvants, ceux d’un fier et hautain personnage. Ses yeux rougeoyants étaient rivés sur l’orbe.

Le Tibétain tendit la main le premier, la glissant sous ce globe à la surface souple. Au toucher, le contact se révéla glacial et un sentiment étrange l’envahit, un trouble qui alla en s’intensifiant. Celui-ci se mua rapidement en panique quand l’orbe se coula dans sa peau, commençant à recouvrir sa main, puis son bras tout entier, à l’image d’un second épiderme fait de sang liquide. Et cela s’étendait au reste de son corps, à mesure qu’il paniquait. Pour finir, l’envahisseur se glissa dans sa gorge, ouverte sur un cri silencieux. Son cœur battait à tout rompre tandis qu’il étouffait, mourant. Avant que sa vision ne s’éteigne, il crut apercevoir du coin de l’œil, l’immense Fenrir à la crinière gelée, à des centaines de kilomètres de là, vers le sud.

 

Ses yeux se rouvrirent sur un univers complètement différent, pareil à une grande pièce plongée dans les ténèbres. En dépit de l’obscurité persistante, il reconnut sans peine les lieux. Une identique mélasse noirâtre et visqueuse recouvrait le sol sur plusieurs centimètres d’épaisseur. Arion se demanda ce qu’il faisait ici. A l’image de la dernière fois, il s’attendit à voir apparaître des corps depuis la boue. Finalement, ce qui en émergea dans un sourd grondement n’avait rien à voir avec une quelconque chose à échelle humaine. Arion observa s’élever la titanesque double porte ornée d’un ouroboros. Encore une fois.

Que peut-il bien y avoir au-delà ? songea-t-il.

Quelqu’un ou quelque chose qu’il ne vaut mieux pas libérer. Malgré tout, le Bélier était tiraillé par des sentiments contraires, entre attraction et répulsion. Il leva la main, l’approchant tout doucement de la colossale gravure, bien que le contact précédent aurait dû lui inculquer la prudence quant à ce qu’il devait toucher. Il parut s’en rappeler à cet instant, puisqu’il marqua un temps d’hésitation, stoppant son mouvement à un cheveu.

Une autre main, blafarde, se posa alors sur la sienne, comme pour l’encourager. Arion tourna la tête et distingua les traits de Suzaku s’imposer sur ceux de la créature formée par la fange.

- Si tu savais ce qu’il y a derrière, tu en serais tout excité, susurra-t-il.

Une seconde main s’empila par-dessus les leurs. Son propriétaire était un homme pourvu de longs cheveux à l’aspect soyeux en dépit du fait qu’ils soient tachés de boue.

- Si tu savais ce qu’il y a après le seuil, tu ne te sentirais pas aussi réticent.

Une autre encore les rejoignit.

- Si tu savais ce qu’elle cache, tu t’en réjouirais, annonça un homme au faciès changeant, mais toujours doté d’une chevelure blonde.

Des dizaines de mains se pressèrent autour de la sienne, chacune accompagnée d’une voix tantôt sifflante, tantôt grondante, tantôt à l’accent suave. De tous côtés, elles le pressaient, tant et si bien qu’il dût commencer à lutter pour ne pas se perdre dans cet enchevêtrement de volontés.

- Non ! s’insurgea-t-il. Allez vous faire voir tous autant que vous êtes !

L’aura de son cosmos brilla plus fort, mais cela ne suffit pas à empêcher la vague de noirceur de le recouvrir. Les portes s’entrouvrirent, sa tête se vit pousser dans l’entrebâillement et les ongles de sa main libre s’enfoncèrent dans l’un des battants, pitoyable ancre censée le retenir. Ses paupières refusèrent de se fermer et c’est alors qu’il contempla un amas de galaxies dans toute leur beauté céleste, se percuter les unes les autres, explosant dans une myriade d’éclats éblouissants. Des comètes fusèrent et des étoiles s’enflammèrent. Au travers de ce nuage de poussières galactiques, la Terre apparut dans son champ de vision. Il s’en approcha à toute vitesse. Un courant de destruction semblait envelopper la planète toute entière, sa face luisante d’un rouge sanglant et incendiaire. Vue d’encore plus près, il put détailler pour la première fois depuis deux ans, d’autres régions que celles d’Asgard.

Europe, Asie, Afrique, Amériques, tous les continents étaient concernés par ce brusque tourbillon chaotique. Il vit des Chevaliers se battre sur plusieurs fronts, accompagnés de tant d’autres guerriers différents qu’il ne put tous les identifier, face à de grandes ombres nébuleuses. Il pouvait sentir courir leurs douleurs sur sa peau comme autant d’insectes à la piqûre de feu, et goûter la cendre de leurs peurs sur sa langue.

Qu’est-ce qui a bien pu déclencher de pareils conflits ? s’interrogea-t-il.

Cela était-il en train de se produire ou n’était-ce qu’un aperçu du futur de la planète ? Etait-ce un découlement de leurs … échecs ?

Brusquement, il se retrouva aspiré en arrière, jusqu’à revenir à sa position d’observation orbitaire. La Terre se mit à rougeoyer davantage, depuis un point qu’il situa quelque part dans l’hémisphère nord, un peu au-dessus du Royaume-Uni, pour ensuite présenter d’immenses fissures incandescentes sur toute sa surface. Il y eu un bruit de … fin du monde – difficile de le qualifier autrement – et la planète explosa. La colossale onde de choc en résultant, le balaya.

 

Arion s’éveilla en sursaut, bondissant sur ses pieds pour retomber aussi sec lorsque ses jambes, percluses de crampes, se dérobèrent sous lui. Il grimaça et sentit un goût métallique sur ses lèvres. Du pouce, il essuya le sang qui avait coulé depuis son nez.

Il éprouva d’un seul coup toutes les sensations qu’il avait tues jusque-là et le froid intense le pénétra. Il se mit à claquer des dents de façon incontrôlable, faisant tomber la pellicule de neige accumulée sur lui. Combien de temps était-il resté dans cet état ? A voir le feu réduit à un tas de cendres fumantes, cela devait faire de nombreuses heures. Peut-être une journée entière. Parcouru de tremblements, il s’activa à relancer péniblement le foyer.

Ce voyage astral avait bien failli le tuer, mais à présent qu’il reprenait petit à petit des couleurs et que sa tête ne lui faisait plus souffrir le martyr, le Bélier entreprit de creuser les pistes qu’on venait de lui offrir.

 

24 février 1997

Norvège, Asgard, Province Centrale, Völkengard

 

Arion avait demandé une audience privée avec la souveraine. Bien entendu tout cela n’était question que de protocole, car s’il l’avait voulu, il se serait directement téléporté dans son bureau.

Le garde qui l’escortait signala sa présence en toquant à la porte selon un code convenu, puis une fois l’accord reçu, s’effaça pour libérer le passage au Bélier. Après s’être incliné, il repartit.

Arion tira sur le loquet et entra dans l’officine. Il trouva la reine debout près d’une fenêtre. Elle était vêtue d’une très belle robe aux teintes bleues et blanches, rehaussée ça et là par de la fourrure claire – probablement du lapin en parure hivernale. Ses longs cheveux de la couleur de l’or blanc encadraient un visage tout aussi gracieux où, même de profil, pouvait cependant se lire les milles et un tracas du statut de souveraine controversée, au cœur d’une nation en guerre.

Au centre la pièce, il avisa le solide bureau en bois précieux, héritage d’une longue lignée de souverains, croulant malgré tout presque sous le poids de la massive paperasserie inhérente à leur charge. A droite, une bibliothèque emplie de livres de divers formats, dont les tranches aux diverses nuances formait un camaïeu, émaillées par les titres runiques dorés. A gauche, une carte d’Asgard réalisée sur une peau de chèvre des montagnes occupait la moitié du mur, tandis que l’autre s’ornait d’une vitrine regroupant tout un fatras d’objets, soit aux consonances artistiques douteuses, soit aux cadeaux obséquieux d’un noble à son souverain. Peut-être l’un d’entre eux était-il la réelle expression d’une dévotion non feinte.

- Votre Majesté, la salua-t-il une fois son regard revenu sur elle.

Elle se tourna vers lui et ses traits regagnèrent un peu de leur ancienne souplesse.

- Arion, que puis-je faire pour toi ?

- Pour tout vous dire, c’est moi qui peux faire quelque chose pour vous, reine Ylva.

 

Il lui exposa le raisonnement qui avait conduit à son éloignement volontaire et le résultat qui lui était apparu au terme d’une douloureuse méditation.

- J’ai parfaitement conscience du poids de ce que je vous annonce, acheva-t-il. Je sais aussi que la seule réponse qui vous vient à l’esprit actuellement est : non. Pourtant, je suis convaincu qu’il s’agit du seul moyen de mettre un terme définitif à cette guerre.

Elle le fixait comme s’il était fou, ou complètement saoul pour tenir de pareils propos. Voire, les deux à la fois.

- Si j’ai correctement saisi ton idée, et je ne dis pas que c’est le cas, tu me suggères de regrouper nos forces et de … quoi, envoyer un mot de défi à Loki ? Désirer une telle bataille rangée, tout cela, dans le but de provoquer l’apparition d’un orbe.

- Du dernier orbe préciserai-je, celui associé à la destruction. Nous en possédons trois et Andrei un, mais mon instinct me dit que Loki a déjà les trois restants en sa possession. Que vous dit le vôtre à ce sujet ? (Sans lui laisser le temps de répondre, il enchaîna :) Einar m’a raconté de quelle manière le Fléau de Fenrir avait créé une telle opportunité, amenant à la manifestation d’un des artefacts. Celui-là même que tenait le bébé d’Idda le jour de sa naissance. Seule une bataille de cette ampleur peut répondre à ce besoin.

- Est-ce que tes compagnons sont tous du même avis ?

- Je tenais à vous en informer en premier, mais … je saurai les rallier à mon point de vue.

- Et que fais-tu de l’orbe que détient Andrei ?

- A l’heure actuelle, je crois que c’est le cadet de nos soucis.

- Hé bien, tu as réponse à tout, constata la souveraine avec une ironie non feinte. Tu jouerais donc le destin d’une nation toute entière sur un coup de dé ? Parce que c’est bien de cela dont il est question. Toute ta théorie repose sur des hypothèses quant à ce que va faire Loki une fois que nous l’aurons défié. Va-t-il se moquer de la détresse que porte notre provocation ? Les orbes feront-elles partie des bagages de ses troupes ? Difficile de le vérifier. Et si nous sommes défaits, plus rien ne pourra s’opposer à la conquête totale d’Asgard par Loki.

- Oui, ce sera quitte ou double, avec une part de hasard non négligeable, je m’en aperçois clairement, énonça-t-il platement. Mais le Mage des Mensonges a beau être réputé comme étant un être rusé, avec les orbes dans la balance et un pari à relever, je suis convaincu qu’il ne pourra s’empêcher de mordre à l’hameçon. De plus, le défi étant de notre initiative, nous pourrons préparer les lieux de notre confrontation à notre guise.

La reine resta pensive de très longues secondes. Puis, elle se tourna à nouveau vers la fenêtre, laissant son regard vagabonder sur les toits de la cité en contrebas. Sa main se posa sur l’un des carreaux.

- Je suis lasse de cette guerre, Arion, soupira-t-elle. Elle a laissé le royaume exsangue de tout : ressources, personnes, … espoir. Le chaos progresse et on ne peut lui opposer qu’une résistance somme toute friable.

Elle lui fit face, ses traits empreints d’une résolution inflexible.

- Si nous nous lançons dans cette entreprise, je me dois d’en faire partie.

- Non ! s’écria aussitôt le Bélier. C’est bien trop dangereux.

- N’oublie pas à qui tu t’adresses, Chevalier, sa voix s’élevant d’une octave. Tu me demandes de jeter toutes mes forces dans un affrontement qui pourrait signifier la fin de mon royaume, et je devrais m’y soustraire, alors que j’en serais l’instigatrice.

- Si ça tournait mal, le Sanctuaire pourrait toujours vous accueillir …

- Et il faudrait que mon peuple moribond suive et se fie à un souverain qui reste en arrière. Qui fuit ? Non, ce n’est pas ce dont il a besoin. Quelqu’un sachant faire face à ses adversaires est bien plus adapté à la situation.

- Un guide est tout aussi indispensable, dit doucement Arion. Vous avez déjà prouvé que vous étiez un bon dirigeant qui se souciait du bien-être de ses gens. Et de ce que j’ai entendu dire de la part de Beldin, vous savez très bien vous servir d’une lame, ajouta-il, une ébauche de sourire sur les lèvres. Vous avez déjà fait honneur au statut guerrier de votre fonction.

La confusion se lisait aisément dans les yeux bleu glace de la jeune femme.

- Narya peut prendre votre apparence, suggéra le Chevalier du Bélier. En tant que doublure, elle nous accompagnera en jouant votre rôle, tandis que vous resterez au château. Il suffira de faire croire à l’inverse au reste de l’armée et de la population.

Cette dernière tirade parut raviver l’indignation de la souveraine.

- D’autres que moi devraient donc prendre tous les risques d’après toi. (Elle se tut un instant.) Tes réflexions ont eu le mérite de jeter un éclairage nouveau sur le futur de ce royaume, mais aussi de troubler mon esprit comme jamais auparavant. Je ne peux me permettre d’y répondre dans l’immédiat.

Arion hocha la tête pour montrer qu’il comprenait.

- Je te ferai part de ma décision en temps voulu.

 

6 mars 1997

Norvège, Asgard, Province Nord

 

- Alors, qu’en penses-tu, Holdyrr ? demanda Loki, en donnant une pichenette au parchemin qu’il tenait, l’envoyant voleter.

Le vieux guerrier saisit la note au vol et lui jeta un nouveau coup d’œil.

- La reine est très courageuse d’adopter cette ligne de conduite ou bien … complètement désespérée, commenta-t-il. De plus, nous ne savons pas si elle est en possession de tous les orbes manquants.

- Cette femme a sans doute eu la même pensée à notre égard, s’amusa Loki, une jambe passée par-dessus l’accoudoir, de façon totalement désinvolte. Et toi comme moi connaissons la réponse à cette question.

- Que faut-il répondre à sa provocation ?

- L’accepter bien sûr, annonça le dieu comme si cela coulait de source.

- Aujourd’hui, nos armées se valent à peu près, hasarda lentement le Fléau de Surt. Mais d’ici cinq ou six mois, nous pourrions certainement ne plus avoir à prendre de gants avec elle. Même en comptant ses alliés étrangers.

- Allons, allons, ne me dis pas que tu as perdu le goût du défi, Holdyrr, le piqua Loki, cela me peinerait plus que tu ne peux l’imaginer.

- Non, bien entendu, mon seigneur, s’empressa-t-il de répondre. Je ne serais jamais contre une bonne bataille rangée. J’évoquai simplement … l’éventualité d’y aller avec un plan.

- Bien, je te reconnais là, le félicita le Mage des Mensonges. Cela m’aurait déplu de devoir confier le commandement de mes troupes à quelqu’un comme Siholt. Il est très performant dans son domaine, après tout, il incarne au mieux l’aspect destructeur de mon reptilien de rejeton. Toutefois, savoir se servir de ce qu’il y a là-dedans, ajouta-t-il en se tapotant la tempe, a ma préférence. Je te laisse réfléchir sur la composition des unités qui t’accompagneront, ainsi que des questions de logistique.

Le Fléau de Surt s’inclina.

- Bien, mon seigneur.

- Encore une chose, Holdyrr.

Ce dernier releva la tête avec une lenteur mesurée.

- Garde-toi bien d’échouer, lui conseilla le dieu.

L’intonation avait la suavité du miel, mais un éclair dangereux avait zébré le regard de l’auteur de ses paroles, leur conférant une valeur désastreuse pour celui à qui elles étaient destinées.

Et il en avait pleinement conscience.

L’ultime directive reçue, Holdyrr se retira de la salle du trône. L’entreprise de rassembler l’armée allait s’avérer suffisamment ardue pour qu’il vaille mieux commencer au plus tôt.

 

Lorsque l’écho des pas du Fléau de Surt eut cessé de se répercuter sur les parois caverneuses depuis plusieurs minutes, Loki reprit une position plus formelle. Il aimait entretenir la confusion chez ses interlocuteurs avec son apparence juvénile et ses mimiques étranges. Cependant, pour son prochain invité, il récupéra une forme plus mature. Celle d’un homme dans la force de l’âge. Se carrant bien droit dans le trône qui lui servait de prison, il lança :

- Kilfgar, montre-toi.

Des volutes de brume qui serpentaient le long des parois, cachant les réelles proportions de l’endroit, une ombre parut s’en extraire à quelques mètres de lui.

- Seigneur Loki.

Le jeune Asgardien s’agenouilla en serrant les dents lorsque son genou appuya contre sa blessure au flanc, encore douloureuse, bien que subie un mois et demi plus tôt. Une grimace de colère déforma ses traits, avant qu’il ne les recompose sous l’aspect d’un masque charmeur.

- Cela tire encore un peu ? lança la déité, un œil teinté par l’amusement.

Il ne pouvait s’en empêcher.

- Un désagrément passager, répondit le Fléau de Fenrir.

- J’ai une tâche à te confier, mon cher fils …

- Je n’accompagnerai donc pas Holdyrr.

- J’apprécie ton sens de la déduction. Moins ta propension à me couper la parole.

Le souffle de Kilfgar se bloqua dans sa gorge et il se mit à scruter avec intensité le sol de la caverne.

- J’en étais à évoquer ta future mission, reprit le Mage des Mensonges. Pendant que le gros des forces marchera à la rencontre de nos adversaires, tu te rendras à la capitale en te faisant passer pour l’un de ces réfugiés crasseux. On t’accueillera à bras ouverts, ou aussi chaleureusement que possible et tu en profiteras pour t’infiltrer dans le château.

- Pensez-vous qu’ils auront laissé les orbes là-bas ? demanda Kilfgar en tâchant de suivre le chemin de pensée du dieu.

Raté.

- Non, ils les risqueront bel et bien sur le champ de bataille, tout pétris d’honneur qu’ils sont. Ce qui ne nous empêchera pas de les imiter.

Il se fendit d’un sourire en avisant la réaction du jeune homme en face de lui.

- Je fais confiance à Holdyrr pour remporter la victoire, mais si je ne le stimule pas en misant gros, son sens guerrier ne lui fera pas donner le meilleur de lui-même. Et quand bien même, un soupçon de malice se glisserait dans leurs intentions, ils ne les cacheraient pas ailleurs qu’à Völkengard. En revanche, la chose qui ne va pas être mise en gage, c’est la reine. Elle a beau fanfaronner, elle n’en demeure pas moins une femme qui redoutera la confrontation d’une telle bataille rangée.

- Dois-je la capturer …

- La tuer bien évident. Je n’ai pas l’intention de proposer un marché quelconque ou quoi que ce soit du même ordre d’idée. Assassiner le représentant d’Odin sera l’amorce de la ruine de son œuvre. Un genre d’avant-goût sur la victoire finale. Je t’imagine déjà jeter sa tête tranchée depuis le sommet des remparts pour la voir rebondir sur les toits.

- Le plaisir de cette vision est partagé mon seigneur. Et ensuite ?

- Ensuite ? Amuse-toi un peu dans les rues de Völkengard. Laisse ta pensée te guider.

Jouer le croque-mitaine après la mort de la souveraine et durant l’interrogation des habitants de la cité sur la défaite ou la victoire des troupes royales ?

Oui, pourquoi pas, se dit Kilfgar.

- Tout ton être respire le plaisir anticipé, commenta Loki avec un visage rayonnant. Garde ça en tête et mets toi en route sans tarder. Sois discret, sois rapide, sois mortel en toute circonstance, mon fils.

 

11 mars 1997

Norvège, Asgard, Province Centrale, Völkengard

 

Le jeune homme contempla le ciel morne et grisâtre d’un œil songeur. Une volée d’oiseaux traversa son champ de vision, ombres rapides qui s’en allaient à tire-d’aile.

Un frisson le parcourut subitement et il se sentit soudain à l’étroit dans son gambison de cuir bouilli, lorsqu’il s’imagina que des flèches zébrant l’horizon devaient avoir la même allure. Et c’est ce qui s’abattrait sous peu en plein sur lui.

Que n’aurait-il pas donné pour s’enfuir, aussi librement que ces volatiles.

Au lieu de ça, il avait ouvert la vieille malle de son père pour en sortir les breloques qu’il avait sur le dos en ce moment même.

Bon sang, pourquoi …

Une bourrade stoppa net sa réflexion. Contraint à avancer par ceux qui le précédaient, le jeune homme se recentra sur le fait de mettre un pied devant l’autre. Remontant les rues de la capitale par centaines après avoir quitté leurs casernes, les soldats affluaient vers les grandes portes marquant l’entrée de la cité. Une fois franchies, ils se rendraient vers un point de ralliement quelconque.

Enfin, ce n’était pas le genre d’information qui circulait librement au sein des corps d’armée. D’autres détachements les rejoindraient pour qu’ensemble, ils puissent entreprendre la longue marche qui les mèneraient droit vers le lieu où se jouerait le destin de leur nation. Du moins, c’était le message que leurs capitaines leur servaient dernièrement.

Ouais, ou plus simplement, on va aller se mettre joyeusement sur la gueule avec les gars de Loki, résuma-t-il avec une pointe de fatalisme.

 C’était dit crûment, mais c’était là la simple vérité aux yeux de ce jeune homme.

Tout ça par décision de la reine. D’ailleurs, où était cette femme qui décidait aussi aisément et selon son bon vouloir de leurs destins à tous ? Le Chef de Bataille Nordring aurait été mieux qualifié, selon lui.

Il faillit rentrer dans le guerrier devant lui, alors que ce dernier venait de s’arrêter brusquement. Tandis que les immenses chaînes étaient manœuvrées pour permettre l’ouverture des colossales portes, il avisa un groupe de cavaliers qui arrivaient par une large avenue adjacente.

A leur tête, juchée sur un robuste destrier d’un noir charbonneux, se trouvait la réponse à sa question. Le reine Ylva, coiffée d’un casque couvrant la partie supérieure de son visage et décoré d’une paire d’ailes, était vêtue d’un mélange de mailles, de plaques de métal ouvragées et de tissus nuit et neige. Ses cheveux à la nuance presque platine avaient été rassemblés en une solide natte qui lui tombait entre ses omoplates. Le port altier, couplé à ses artifices guerriers, renvoyait une prestance certaine de la part de cette femme.

Il comprit subitement qu’il la suivrait jusqu’au bout de la terre si elle le lui ordonnait.

A ses côtés se tenaient les individus censés les aider à remporter la victoire finale. Certains arboraient une armure irradiant une teinte semblable à celle d’un soleil d’été, tandis que d’autres présentaient l’éclat froid de la lune d’hiver. Parmi ces combattants se trouvait même une jeune femme. L’idée n’avait pourtant, en ces années sombres, rien de fou. Le sexe opposé en avait lui aussi assez de cette guerre, alors quand les premières combattantes avaient fait leur apparition, on ne les avait pas repoussées avec bien de force. Le manque d’effectifs n’y avait pas été étranger non plus.

Occupé à les admirer, le jeune homme faillit manquer la reprise de la marche.

Oui, ils s’en allaient probablement tous au-devant de leurs morts, mais cela servirait bien à quelque chose, hein. Et on l’accueillerait avec force de cris et de chopes s’entrechoquant au Valhalla. Non ?

 

Depuis une haute fenêtre de la forteresse, elle les regarda partir, minuscules points noirs qui se suivaient en une interminable file indienne.

Déjà, en périphérie de la cité, était stationnée une grande partie du cortège qui les accompagneraient ; ravitaillement, fournitures militaires et médicales, fourrage pour les bêtes. Combien de ces braves ne rentreraient pas ?

- Tout va bien, votre Majesté ? demanda une voix derrière elle.

Se retournant, la souveraine d’Asgard découvrit le Chevalier d’Orion qui se tenait dans l’encadrement de la porte.

Un fin duvet couvrait ses joues qui, associé aux cernes soulignant ses yeux à l’éclat terni, lui conférait un air négligé et fourbu qu’il semblait prendre plaisir à entretenir. Il n’y avait que ses cheveux d’un roux toujours flamboyant, ornés de quelques tresses, auxquels il avait pris soin d’offrir une légère coupe.

La manche gauche de sa chemise était épinglée au niveau de son épaule, rappel cruel de l’absence qui l’affectait. Physiquement, il allait pourtant bien. Sa blessure était guérie et, bien qu’elle l’handicapât encore, l’Irlandais compensait de mieux en mieux ce manque.

C’était du côté psychique qu’il y avait eu des réserves de la part de Tristan, quant à sa capacité à les accompagner au combat. Le Capricorne ne voulait pas avoir sa mort sur la conscience à cause d’un manque de discernement.

Il avait donc été assigné à la sécurité de la reine, Arion ayant évoqué une menace pesant sur la capitale. Peut-être n’était-ce qu’un tour que lui jouait son pouvoir, galvanisé par le poids de la scène apocalyptique qu’il avait vu, ou peut-être y avait-il un danger bien réel. Enfin, ils en vérifieraient la véracité suffisamment tôt.

- Oui, merci de t’en inquiéter Gearóid. Tu peux disposer.

Sur ces paroles, le Chevalier d’Argent prit congé.

- J’espère simplement que j’ai fait le bon choix, murmura-t-elle pour elle-même dès qu’elle fut seule.

 

25 mars 1997

Norvège, Asgard, Province Nord

 

- Bordel ! Où est-ce qu’ils sont ? gronda le Fléau de Jörmungand.

Depuis le dernier rapport en date des éclaireurs, le colosse blond faisait les cent pas dans la tente de commandement, menaçant d’y creuser une tranchée. Mécaniquement, il se mit à gratter le bandage qui entourait chaque jour son bras depuis maintenant huit mois. La blessure infligée par le Chevalier qu’il avait affronté s’était en partie résorbée, cependant, pas suffisamment pour permettre une guérison totale. La plaie suintait toujours et la douleur, bien que largement soutenable par le grand guerrier, n’en finissait pas, tel le vol d’un moustique, de l’irriter. Son attitude virait de plus en plus à l’irascible.

- Ralentis un peu, Siholt, tenta de le tempérer Holdyrr.

L’interpellé se retourna d’un bloc.

- Ce ne sont finalement que des lâches ! Je suis certain qu’ils ont débordé notre position et qu’ils se dirigent tout droit vers le bastion du seigneur Loki !

- Pour la dernière fois, calme-toi, lui demanda calmement le vieux guerrier.

Son ton restait uni, mais une autorité naturelle en transparaissait.

- Tu veux te battre, vieil homme ?

L’atmosphère à l’intérieur du pavillon était soudain devenue électrique. La table sur laquelle était déroulée une carte des environs, se mit à trembler sur ses pieds.

- Réfléchis un peu, le but de cette bataille est de récupérer les orbes. Nous esquiver n’aurait aucun sens.

- Mais …

Il venait d’apercevoir un soldat porteur d’une missive, se présenter à l’entrée de la tente.

- Quoi ? grogna le Fléau blond.

- Nous les avons enfin retrouvés, commandants.

- Où ? fit Siholt en s’avançant, projetant une ombre menaçante sur le pauvre messager.

Celui-ci eut un mouvement de recul instinctif et parut se recroqueviller sur lui-même.

- A environ quarante kilomètres de notre position actuelle, arriva-t-il enfin à articuler, vers le sud-ouest …

Déjà Siholt ne l’écoutait plus.

- Nous devons nous mettre en mouvement tout de suite ! s’exclama-t-il, son enthousiasme revenu.

- Non, inutile de nous précipiter. La journée est déjà bien entamée. Le temps de nous organiser, il fera nuit noire lorsque nous nous mettrons en route pour une marche forcée. Les hommes seraient complètement fourbus en arrivant. Une configuration plus que dangereuse.

- Nous n’avons pas besoin d’eux !

- Plus que tu ne crois. Ne sois pas présomptueux, Siholt. (Il s’adressa au messager qui assistait, muet, à leur échange :) Va prévenir toutes les compagnies que nous partirons un peu avant les premières lueurs de l’aube. A un rythme rapide, mais pas forcé.

L’homme salua et s’en fut remplir ses consignes.

- Ainsi, nous arriverons en ordre de bataille aux alentours de midi.

- Je pourrais partir avec l’avant-garde et …

- Démarrer les hostilités en avance ? Certainement pas ! Tu es une force de la nature, mais tu as besoin d’être canalisé. Je préfère t’avoir sous contrôle.

- Tu m’emmerdes, Holdyrr ! Je me plierai à tes désirs pour cette fois, mais demain, évite de te trouver dans mon champ d’action.

D’un geste rageur, il écarta le rabat de la tente et s’en alla d’un pas lourd.

- Je me le tiendrai pour dit, commenta le Fléau de Surt.

Le Fléau de Jörmungand était un adversaire redoutable, néanmoins, cela pouvait se révéler vrai aussi bien pour ses ennemis que ses alliés.

Même si elle échauffait son sang de guerrier, le quinquagénaire appréhendait la journée du lendemain. La bataille qui s’annonçait serait une des plus, si ce n’était la plus, grande qu’avait jamais connu Asgard, avec à la clé, le sort final du royaume.

Dans quel sens, l’affrontement allait-il tourner ? Quel genre d’opposant la reine Ylva se révélerait-elle être ? Et quel dénouement aurait la préférence d’Holdyrr ?

Il aurait bien tout le temps de s’en tourmenter plus tard. Pour l’heure, il allait s’assurer que ses directives étaient suivies, puis il prendrait un repos bien mérité.

 

26 mars 1997

Norvège, Asgard, Province Nord

 

Comme l’est commençait à s’éclairer, les hommes se levèrent de leurs couches incommodes, revêtirent leur armure et s’équipèrent de leur arme. Puis, un cri traversa le camp de la reine.

L’armée ennemie venait d’être repérée. D’un seul coup, ce fut l’effervescence au sein des troupes. Des ordres furent lancés dans l’air froid du petit matin et l’armée s’ébroua telle une immense bête. Chaque bataillon se regroupa selon un ordre pré-établi – du moins, ils tentèrent de le faire dans un ensemble aussi correct que possible.

Alors qu’ils en étaient encore hier soir à discuter du meilleur moyen d’empaler un cavalier en pleine charge, certains tripotaient des insignes et des amulettes en forme de marteau dans l’espoir qu’ils leur portent bonheur.

- Ils sont en avance, nota Arion, on ne les attendait pas avant encore quelques heures. De nombreux cosmos sont présents, déclara Arion. Des centaines même.

- Leur chair à canon, compléta Tristan. Mais …

- Oui, il y a de très puissantes énergies parmi eux, intervint Mei Ling.

- Je reconnais celle de Genbu, les renseigna le Cheval des Mers. Lui, je m’en occupe.

- Je serai non loin de l’unité des Nains, les avertit le Chevalier du Bélier.

- Et moi, là où il y aura le plus de combats, s’amusa celui du Taureau.

- Raul …

- Ouais, je sais.

- Tâchez de ne pas mourir.

Tous se regardèrent en acquiesçant.

Le grondement de l’imminent affrontement résonnait dans leurs oreilles, de même que les battements rythmés de leurs cœurs, et leurs muscles étaient prêts à faire étalage de leur puissance. Comme un seul individu, ils se mirent en marche, rejoignant chacun le poste qui leur avait été désigné.

                                                                                                                      


 

 

Ghibli :

Sirocco

 

Tëmnyjalmaz Tkan’ :

Habit d’ObscurDiamant

 

Narey Hedyan :

Délire Ardent

 

Draugr  :

Littéralement « celui qui marche après la mort ». Il s’agit de cadavres animés, contrairement aux fantômes, qui ont un corps physique avec des aptitudes similaires à celles des êtres vivants.

 

Einherjar  :

Guerrier choisi par les Valkyries après une mort glorieuse au combat, pour entrer au service d’Odin et s’entraîner continuellement jusqu’au jour du Ragnarök.