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L'ennemi intérieur

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Stan se réveille avec les yeux cernés, les traits tirés. Son sommeil a été long - presque trop long - mais pas assez réparateur. Ford est déjà levé, a quitté la pièce. Quand Stan passe la main sur la couchette du dessus, le drap est froid.

Il rejoint en bougonnant son frère qui travaille à mettre à jour son journal. Il s'attendrit en remarquant qu'il l'a attendu pour le petit déjeuner, mais se garde bien de le montrer.

"Combien d'oeufs ?" demande-t-il en se saisissant d'une poële.

"Deux, merci." lui répond Ford avec un grand sourire.

Les doigts de Stan se crispent sur le manche de la poële. Ses souvenirs sont toujours flous, ne reviennent que peu à peu. Parfois, il n'est pas certain de pouvoir leur faire confiance. Quand il le peut, il demande à Ford, ou il envoie un message aux petits. La plupart du temps, les choses les plus folles se sont réellement passées. Et Stan est assez fier d'avoir appris à un ours à conduire. N'importe qui n'en est pas capable.

Mais certaines choses sont plus difficiles à demander.

"Dis-moi, Ford," dit-il sans le regarder, "est-ce que nous avons déjà... est-ce que j'ai déjà..."

Il se retourne avec un grand sourire.

"Est-ce que quand tu apprenais à dessiner, tu me demandais de poser ? Est-ce qu'une fois, tu m'as même demandé de mettre cet horrible masque de loup parce que tu voulais dessiner un loup-garou ?"

"Oh oui. Quoi que tu puisses te rappeler de moi en train d'avoir de mauvaises idées quand nous étions jeunes, c'est probablement vrai." Ford lui adresse un sourire complice. "Quand on y pense, c'est probablement vrai si tu te rappelles avoir eu de mauvaises idées aussi."

C'est le moment où jamais pour poser la question.

Mais les mots de lui viennent pas à la bouche. Stan n'arrive pas à articuler les mots. "J'ai eu un souvenir où tu étais nu, couché sur moi, me demandant..." Pour être honnête, il ne sait plus très bien ce que Ford demandait, mais la situation était claire.

Il peste quand les oeufs commencent à sentir le brûlé. Ford les avale sans sembler remarquer la différence.


Cela ne peut pas être vrai. Dans tous ses souvenirs d'adolescence, qui redeviennent peu à peu clairs dans sa tête et dans son coeur, il n'a jamais voulu Ford, pas de cette façon.

Et maintenant, ce n'est pas non plus ce qu'il veut, se persuade-t-il - mais si tout était vrai, si c'était ce que Ford veut de lui ? - non, il le lui dirait - ou alors il attendrait que ce souvenir lui revienne ? Il regarde Ford, perdu dans ses propres incertitudes, sans même savoir s'il cherche dans son coeur une preuve d'attirance ou de son absence.

Veut-il le toucher, ou se rappelle-t-il juste l'avoir voulu ? Il tend une main timide, lui caresse les cheveux. Ford le regarde comme s'il lui avait poussé une deuxième tête, puis se reprend. "Désolé. J'ai été surpris." Cela ne résout rien.

Ces souvenirs se font de plus en plus nombreux, à la fois comme déconnectés et étrangement cohérents. La fureur d'être abandonné, l'envie de le toucher par une caresse qui est aussi un coup. La satisfaction de le voir jouir entre ses mains. Ford lui déclarant son amour avec ferveur.

Il va en devenir fou - ou peut-être que c'est déjà fait. Il doit demander.

Il imagine le visage dégoûté de Ford, et y renonce. Ils sont frères, putain !

Les jours passent, les semaines. Ils se disputent de plus en plus souvent. Ford ne comprend pas. Stan sait très bien pourquoi.


Ce n'est pas un rêve ordinaire, se dit Stan. Pas qu'il s'y connaisse en rêves, mais il sait ça dans ses tripes.

Le triangle infernal flotte au dessus de sa tête. Il est tout petit, et Stan aurait envie de lui rire au nez à ce sujet. Sauf qu'il se rappelle. Le démon est supposé être mort. Ce sont de mauvaises nouvelles.

"Saluuuuut, Stanley Pines ! Coment vas-tu ? Pas très bien, je vois." Le triangle s'approche, essaie de lui écarter les paupières pour lui examiner l'oeil ; Stanley veut le jeter sur le côté comme on écraserait une mouche, mais il le rate. "Pas beaucoup de sommeil ces temps-ci, et pour la plus grande partie occupé par des rêves de monstres marins, ou de t'envoyer en l'air avec ton frère. J'ai eu le plus grand mal à prendre un rendez-vous."

"Va te faire foutre !" s'exclame Stan.

"Si malpoli... alors que je suis le génie omniscient venu répondre à la question qui te tourmente ces temps-ci ! Ce sera même gratuit." Il laisse planer un silence. Stan tremblerait de fureur si ce n'était pas un rêve. "Et heureusement pour toi, car si je demandais un mot gentil ou un remerciement, je crois que tu n'aurais pas en stock. He bien ! Il ne s'est jamais rien passé entre toi et ton frère. Rien qui vaille la peine d'être mentionné. Oh, pardon, je voulais dire, rien de bestial et lubrique."

"Et tout est de ta faute ! Tu cherches quoi, le bâton pour te faire battre ?"

"Pas vraiment. Vois-tu, Stanley Pines, je vais être honnête avec toi. Je suis coincé dans ta tête. Je ne peux rien y faire. Même pour venir te parler dans tes rêves, je dois faire la queue et prendre un ticket. Un ennui mortel. Aussi, je me suis dit, pourquoi ne pas disparaître, tout simplement ? Et à qui d'autre léguer mes souvenirs qu'à mon cher ennemi Stanley Pines ? Tu étais mon dernier choix, pour être honnête, mais c'est dans ta tête que je suis coincé. Tu peux donc prendre cela comme un échantillon gratuit !"

Ses souvenirs, donc ! Trop flous pour pouvoir être compris. Stan fulmine de rage. Ce n'est pas qu'il n'avait rien compris au manège de Ford et du triangle. Il voyait bien qu'il y avait quelque chose, dans la façon dont Ford parlait de lui, qu'il reconnaissait bien. Les ex tarées sont un sujet de conversation toujours à la mode, entre hommes.

"Eh, attends !" s'exclame-t-il. Il trie ces souvenirs, ils ne lui semblent pas coller, pas tous. "Il m'a dit que tu voulais juste le manipuler, et je me rappelle autrement."

"Tu attends quoi ?" dit Bill d'une voix dure. "Que je rougisse ? Peut-être se sont-ils mélangés avec les tiens. Peut-être ce gros tas de cellules sentimental n'attendait-il que ça ?"

"Tu n'es pas venu juste te vanter." constate Stan. "Tu as quelque chose à proposer."

"Je dois reconnaître que parfois tu comprends vite. Il serait possible que je ne disparaisse pas. Je pourrais même récupérer les souvenirs que tu as déjà vus par accident. Mais pour cela, il faudrait que mon existence soit valable. Par exemple, que je puisse contrôler ton corps de temps en temps..."

Stan fronce les sourcils. "Certainement pas. Tu ne t'approches pas de mon frère."

Bill soupire. "Je pourrais jurer de ne pas blesser les gens de ta famille. C'est un pacte. Je ne pourrais pas mentir."

"Ou moi ?"

"Ou toi, même s'il m'en coûte."

"Ni moralement ni physiquement ?"

"Ha, je ne peux pas promettre cela. Fais un peu attention à ce que tu exiges, Stanley Pines. Le fait même que je te possède les blessera moralement. Aussi, ton frère se douterait forcément qu'il y a quelque chose de bizarre si tu montrais soudain du tact... tu as tellement l'habitude de le froisser."

Stan serre les dents. "Combien de temps ?"

"Je pensais à deux heures par jour." lance Bill joyeusement. "Tu as encore la plus grande partie. Ce serait un partenariat en entreprise, on pourrait même dire que c'est une majorité scandaleuse."

"Cinq minutes."

"Tu te moques de moi !"

Après un marchandage sévère, Stan et Bill arrivent à une demi-heure par jour.

"Aussi, ne dis pas à Ford que nous avons fait ce marché !" s'exclame Stan. "Je le lui dirai moi-même, en ces termes."

"Promis ! Je me ferai passer pour toi aussi longtemps qu'il faudra ! Si ton humour devient un peu plus raffiné, personne ne s'en rendra compte. Alors ? Serrons-nous la main, Stanley Pines !"

Une flamme bleue apparaît au bout de sa main minuscule. Stan a l'impression qu'il pourrait écraser le triangle entier dans son poing, s'il réussissait à l'attraper.

Stan sourit. "Certainement pas."

"Quoi ?" Stan savoure l'expression de surprise sur le visage du triangle.

"Si tu pouvais voir ta tête !" s'exclame-t-il. "Besoin d'une loupe, peut-être ? Je sais maintenant ce que tu veux, et cela suffit pour que je ne veuille pas te l'accorder. Salut démon !"

Bill en devient rouge de fureur, mais reste tout aussi minuscule.

"Finalement, tu peux rougir." fait remarquer Stan avec une certaine satisfaction mesquine.

"Tu le regretteras !" s'exclame le triangle. "Tu ne peux même pas imaginer tous les souvenirs que je vais te laisser. Je te laisserai désirer ton frère encore plus vivement, et sache-le, le petit Pine Tree me plaisait bien aussi, même si je n'aurai jamais autant d'occasions que toi. Tu te rappelleras avoir torturé ton frère pendant des heures, alors qu'il te criait des paroles de haine, et tu te rappelleras y avoir pris tellement de plaisir que tu brûleras toujours du désir de recommencer. Je t'enverrai des souvenirs de mensonges et de manipulation cruels et retors, et comme tu es, tu seras incapable de les distinguer des tiens, et je ne serai plus là pour te le dire. Tu te rappelleras avoir entendu ton petit-neveu et ta petite-nièce en train de parler de toi dans ton dos, et cela, avec mes souvenirs d'eux, t'empêchera de les prendre dans tes bras jusqu'à ta mort, parce que tu aurais trop peur de leur rompre la nuque ! C'est toi qui blesseras tous tes proches, physiquement et moralement, et tu regretteras de ne pas m'avoir laissé le faire ! Un homme n'est jamais plus que la somme de ses souvenirs, et j'en ai tellement plus que toi !"

C'est un rêve. Stan ne pâlit pas. Ne tremble pas. "J'ai déjà effacé ma propre mémoire. Je peux le faire à nouveau. Je peux même mourir si c'est le seule façon de t'arrêter."

Bill a un petit rire faux. "Et tu parles de ne pas faire souffrir ta famille ! Sais-tu ce qu'il en a coûté à ton frère la première fois ? Penses-tu qu'il survivra à une seconde ? Décidément, je suis le seul à le connaître et à le comprendre. Crois-moi, tu ne veux pas mourir."

Stan regarde Bill droit dans son oeil. "Et cela tombe bien, car tu ne veux pas mourir non plus. Je suis vieux. Cela ne change pas grand chose pour moi. Mais pour un être immortel... je ne peux même pas imaginer."

Bill est redevenu jaune, maintenant. Peut-être est-il calme, peut-être juste aigri. "Tu es doué en marchandage, Stanley Pines. Je t'ai sous-estimé. Je ne veux pas mourir, mais une vie comme celle que je mène actuellement est encore pire. Mais si tu voulais juste me laisser discuter avec toi de temps en temps, essayer de te convaincre encore, sans avoir à attendre tes nuits agitées... je m'en contenterais. Je m'ennuierais beaucoup moins."

Stan réfléchit. Il n'a pas envie d'accepter un pacte. Mais cela semble si inoffensif, avec un démon qui peut lui parler de toute façon, même si c'est rarement. Il peut bien le battre à un duel d'astuce, après tout !

"Tu effaceras de ma mémoire tous tes souvenirs répugnants." dit Stan d'une voix qu'il essaie de rendre ferme. "Tu ne les partageras plus jamais."

"Je me fais avoir, mais nous avons un pacte, Stanley Pines."

Cette fois-ci, Stan serre la main minuscule du démon.

Il se réveille aussitôt. Il vérifie ses souvenirs, paniqués. Les scènes que lui a envoyées Bill sont toujours là, mais floues, impersonnelles, comme un film qu'il aurait vu il y a longtemps.

Il pousse un soupir de soulagement, si fort que Ford remue sur sa couche. "Stan ?" appelle-t-il. Soit il ne dormait pas, soit Stan l'a réveillé.

Stan passe un bras autour de son épaule, frotte sa joue contre la sienne, le serre dans ses bras. C'est tellement agréable, d'une façon qui n'a rien d'ambigu, rien de malsain.

"Que se passe-t-il ?" demande Ford, un peu tendu.

"Est-ce que je n'ai pas le droit de faire un calin à mon frère préféré ?"

"Si." répond Ford. Il se laisse aller maintenant. "J'avais l'impression que tu m'évitais depuis des jours."

"Je ne le ferai plus." répond Stan.

"Jusqu'à la prochaine fois." ricane Bill. Stan l'ignore. Le démon ne sait pas à quel point il est doué pour ignorer ceux qu'il ne veut pas entendre.