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De l'autre côté de l'éternité

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Bill a prédit autrefois qu'il mourrait d'une attaque cardiaque à 92 ans. Pourtant, même aux temps où il avait toute confiance en lui, Ford n'y a jamais vraiment cru. Il affrontait toujours les dangers avec la conscience qu'il pouvait y mourir.

Cela change le jour où il fête ses 92 ans, pourtant.

Dipper, Mabel et leurs enfants sont auprès de lui (Fiddleford lui manque douloureusement, et surtout Stan, comme l'année précédente, comme celle d'encore avant). Et il sent qu'il va mourir cette année.

Cela ne le chagrine pas. Il a vécu longtemps et a fait tout ce qu'il désirait de sa vie, et plus. Même l'idée que Bill aura eu raison a cessé de le travailler. Tout cela est loin derrière lui. Il se sent suffisamment en paix pour ne pas laisser de fantôme, pour juste disparaître.

Il vit encore quatre mois et cinq jours. Il est très fatigué. Ses os craquent, et tout son corps lui fait mal, à passer ses nuits dans un demi-sommeil hanté. Heureusement, pendant qu'il est éveillé, son esprit reste presque intact. Une dégenerescence mentale est ce qu'il craignait le plus.

La douleur est aiguë, mais brève, et il se sent mourir.

"He bien he bien he bien he bien he bien he bien. Stanford Pines. Je t'attendais justement aujourd'hui."

Ford Pines n'a jamais pratiqué un scepticisme excessif. Il n'a pas cru aveuglément à toutes les histoires surnaturelles qu'il entendait, non, mais il a cherché et rassemblé toutes les preuves qu'il pouvait, dans le but de confirmer ou d'infirmer chaque potentialité en gardant un esprit scientifique.

Il n'a jamais eu de raison, jusqu'à aujourd'hui, de croire à l'enfer.


Le ciel est noir, veiné de rouge, strié d'éclairs. Comme dans le monde des rêves autrefois, Ford n'arrive pas à distinguer de sol, mais se tient debout sans peine. Plus facilement, à vrai dire, qu'il se levait dans les dernières années de sa vie.

Et Bill se tient en face de lui.

"Alors tu étais le Diable, le vrai ?" demande Ford d'une voix qu'il parvient à garder ferme. Il pensait s'être libéré de lui quand il avait aidé à sauver le monde. Mais il ne le méritait sans doute pas. Il a fait assez de mal dans sa vie, et il en a réparé autant qu'il pouvait, mais trop tard.

A vrai dire, il est surpris que son corps ne se torde pas déjà de douleur, dans les flammes, ou dans les décharges électriques qu'il connaît déjà, que son corps n'a jamais vraiment oubliées.

"Pfffff, je ne voudrais pas. Ce type est un tel loser. Non, ta présence ici n'a rien à voir avec une quelconque morale humaine ou même d'ailleurs."

Bill étend ses deux mains, saisit Ford par les épaules. Sa voix est solennelle quand il poursuit, presque triste. "Tu m'appartiens, Sixer. As-tu vraiment oublié cela ? Tu t'es donné à moi jusqu'à la fin des temps, tu as promis ! Tu m'as dénié ton corps avec cette plaque de métal, et ton coeur je ne sais pas comment, mais ton âme est à moi !"

Ford sent Bill le secouer par les épaules. On dirait que les âmes, ou quoi qu'il puisse être maintenant, ont gardé la capacité de ressentir. Il ne fait pas vraiment attention, se demande juste quand la torture va commencer - une autre torture que simplement d'être avec lui. C'est injuste. On donne son âme à un démon, et il n'y a plus aucun espoir de retour. Sa surprise initiale s'est déjà dissipée. Une partie de lui le savait.

Bill se rapproche de lui, l'oeil si proche de son visage, et l'embrasse avec fureur, une immense langue sur ses yeux et ses joues, sur ses lèvres, dans sa bouche.

Ford lui assène un coup de poing, le plus fort qu'il peut, juste à l'endroit où est son noeud papillon. Le corps de Bill est trop élastique pour que le contact soit satisfaisant, mais Ford le sent reculer sous le choc. Son coup a fait quelque chose.

C'est comme une fureur qui s'empare de lui. Il saisit Bill par les côtés, l'arrache de son visage. Il le jette à terre, l'écrase de ses genoux, commence à le marteler de coups de poing, maintenant qu'il a un appui. Il saisit un de ses bras, le plaque au sol et le tord de façon qu'il espère douloureuse. De son autre main, il glisse ses doigts sous la pupille fermée, y enfonce ses ongles et ses doigts crispés. La matière gluante est peut-être un oeil, peut-être encore l'intérieur d'une bouche, il s'en moque.

A la fin, quand il s'est défait sur lui de toutes les frustrations - non, d'une infime partie des frustrations - qu'il a accumulées pendant toutes ces années, il se retrouve à haleter bruyamment, au dessus de Bill. Il lui a arraché une main et il est quasiment certain d'avoir mordu son chapeau.

La respiration de Bill - pourquoi respirent-ils au fait ? Ils sont morts ! - est hachée aussi, résonne dans l'espace vide.

"Fordsy..." murmure le triangle d'une voix extasiée. "Tu m'as tellement manqué..."

Son corps commence déjà à se reconstituer. Ford sent sa satisfaction insondable lentement retomber.

"Tu te moques de moi." gronde-t-il. Il n'est pas là pour que Bill puisse jouer à nouveau avec lui comme avec un chiot, lui laisser un petit plaisir pour marquer sa supériorité. Ou plutôt, si, et l'idée le met en fureur. "Tu ne sens rien, n'est-ce pas ?"

"Plus que dans le monde des rêves." dit Bill avec délices. "Oh, tu ne te rappelles pas à quel point j'aimais la douleur ? Cela fait longtemps que je veux te laisser faire ça."

La colère de Ford s'enflamme à nouveau, mais une idée lui vient à l'esprit. Il faut qu'il la teste. Le résultat n'en sera pas définitif, mais ce sera des données.

Il se concentre, et le ciel infernal devient bleu - un bleu sombre de nuit qui s'approche, mais toujours du bleu.

Peut-être - peut-être, il sait si bien jouer - Bill n'est-t-il pas le maître ici. Peut-être Ford a-t-il une part de pouvoir. Et l'idée qu'il va devoir décider comment l'utiliser, que son sombre destin n'est pas encore totalement fixé par un démon, loin de le réconforter, le panique plus encore.


"Où sommes-nous ?" demande Ford. "Ce n'est pas ton royaume. Tu n'as pas tout pouvoir ici."

Il s'est écarté de Bill, lui tourne maintenant le dos, assis à terre. Il se sent suffisamment épuisé pour que cela puisse passer pour de l'apaisement. Il n'a pas l'intention de croire ce que Bill va dire, juste d'en tenir compte pour trouver la vérité.

"C'est vraiment moi qui dois te rappeler que j'ai perdu, par ta faute et celle de ton frère la tête de cochon ? Si tu veux jouer à se rappeler nos humiliations, je peux jouer aussi."

Ford retient un frisson, poursuit calmement. "Sommes-nous dans ta dimension ? Celle que tu as détruite ?"

"Fordsy, tu viens juste d'arriver, et tu as déjà réussi à me rappeler que ma situation pourrait être pire ! Non, j'ai perdu, mais pas à ce point. C'est une dimension de poche. Pas de possibilité d'en sortir, mais on peut en faire ce qu'on veut !" Il tournoie, se retrouve devant Ford. "Tada !" En agitant le bras, il fait pleuvoir des jambons fumés, qui explosent à terre, laissant une impression à la fois de charcuterie de luxe et de champ de cadavres.

Ford baisse la tête. Il n'a pas l'intention de regarder.

"Tu avais prévu la date de ma mort." continue-t-il. "Vois-tu vraiment l'avenir ? Savais-tu que nous finirions ici ? Depuis le début ?"

"Non, non." répond Bill d'un ton évasif. "Je ne perçois qu'un flux de probabilités, pas des certitudes. Sinon, où serait le fun si je ne pouvais rien changer ? J'aurais pu gagner, je n'ai juste pas eu de chance. Et tu n'étais pas forcé de mourir maintenant. J'aurais pu te tuer. Ou te rendre immortel. Cela nous aurait épargné cela. Même si nous serons quand même ensemble. Ce n'est pas si mal. Cela, je l'ai su depuis que je suis ici."

Ford a un rire amer.

"Je t'ai déjà dit, Bill Cipher, que j'aurais préféré la mort à ta compagnie. J'ai eu les deux, ne retourne pas le couteau dans la plaie."

"He, mais tu n'as pas eu à m'aider à détruire le monde. Je pensais que c'était cela ton problème. Comme tu peux être blessant, Sixer..."

"Non." répond Ford durement. "Je ne peux pas."

"Allons, ne te sous-estime pas. Mais cela n'a pas à continuer. Tu m'aimais tellement autrefois. Nous pouvons recommencer. L'éternité en sera plus agréable pour nous deux."

"C'est toi qui as tout brisé." continue Ford. Il hait la façon dont il ne peut pas s'empêcher de regretter. "Certaines choses ne se réparent pas. Même avec tout le temps du monde."

"Tu es sûr ?" demande Bill.

Une tasse de thé apparaît, flottant dans l'air. Un jeu d'échecs entre eux deux.

"Es-tu sérieux ?" demande Ford. Toute sa colère est revenue. Cela fait soixante ans qu'il ne ressent plus rien pour lui, et recommencer à zéro n'est pas une option, ne l'a jamais été !

"Ou alors," continue Bill d'une voix goguenarde, "nous pouvons essayer autre chose ?"

Des petites mains effleurent les joues de Ford. Bill se serre contre lui de façon faussement affectueuse, ses cils papillonnants caressent son cou, comme des baisers minuscules. Le contact est si doux que Ford doit se forcer à le trouver déplaisant, serrant les poings à se griffer les paumes.

Une des mains de Bill descend sur sa taille, glisse vers son entrejambe.

"Arrête !" crie-t-il enfin, plus tard qu'il aurait dû.

Bien entendu, Bill n'arrête pas, le masse doucement. Comment peut-il le faire ressentir ainsi ? Ford est un vieil homme. Pas tant que ça, constate-t-il en regardant les rides peu marquées de ses mains. Il faut croire que son image personnelle est influencée par des souvenirs plus anciens.

"Il est évident que tu me veux et que je te veux." murmure Bill presque doucement. Tu as besoin de moi comme j'ai besoin de toi. Personne ne peut être seul."

"Parle pour toi." dit Ford, furieux. "Peut-être que tu as besoin d'une audience ? Quelqu'un pour apprécier tes clowneries. Je ne suis plus celui-là. Dommage que tu n'aies plus tes amis démons. Ou les humains que tu as manipulés, que dis-je, 'inspirés' avant moi."

"Oh, tu es jaloux, ça me fait plaisir ! Tu crois quoi, que je partage l'éternité avec n'importe qui ? Crois-tu que j'ai couché avec Isaac Newton ? Même s'il était intéressé je n'aurais pas voulu. Et les pythagoriciens, pouah. A la fin, je les ai tellement énervés que certains se sont suicidés, dit-on. Ca leur apprendra à préférer les triangles rectangles ! Et ce vieux Gerbert d'Aurillac ! Sais-tu qu'il a nié m'avoir adoré devant tout un concile ? Mais toi, toi tu es honnête. Tu n'as jamais été jusque-là. Personne d'autre que toi n'est ici, et je n'en voudrais pas d'autre. Tu as toujours été le meilleur, tu as toujours été spécial pour moi, même avant de me vaincre, même avant de construire le Portail. Il m'arrive de dire la vérité, il ne faut pas croire."

Il continue de le toucher, ses caresses aussi douces et mielleuses que ses mots.

"Je suis content, Fordsy !" dit-il avec un enthousiasme pétillant. "Tu n'as même pas essayé de retirer ma main."

C'est vrai, pense Ford avec amertume. Tout ceci va déjà trop loin. Il est temps d'arrêter ce jeu. Il est temps de tester ses théories et de déterminer ce qui est réel ici, quelles sont les lois de ce monde.

Il pousse avec son esprit, et le contact se rompt. Bill se retrouve devant lui, à bien un mètre de distance, semblant surpris et choqué.

"He, ne joue pas à ça !" s'exclame Bill. Le miel a disparu de sa voix. "Que crois-tu ? Je te faisais une faveur ! Toi aussi, tu es incomplet. Certainement plus que moi, gamin qui n'a même pas un siècle ! Combien de temps crois-tu vivre sans t'ennuyer avec tes souvenirs et ton savoir minuscules ?"

"Tu as fini ?" répond Ford d'un ton glacial.

Il se concentre, et l'équivalent d'un coup de vent emporte Bill, le projette derrière lui. Comme c'est approprié. Il sourit, pour la première fois depuis sa mort.

La voix geignarde de Bill le poursuit. "Ton âme est à moi, ou mon âme est à toi, quelle différence ? Nous sommes liés, Sixer. Parce que tu l'as promis, et que je l'ai promis aussi. Je te le promets encore maintenant !"

"Tu n'as pas d'âme." répond Ford sans le regarder, "et je ne possède rien de toi. Je n'en voudrais pas."

"TU ES A MOI !" hurle Bill. "ET JE TE VEUX !"

Il a pris Ford dans sa main devenue géante, le serre à lui faire mal, malgré l'élasticité et la douceur de sa peau.

Un instant, Ford se sent troublé. Il voudrait que cette dernière part soit vraie. Pourquoi ? A-t-il vraiment encore besoin de l'attention de Bill pour croire en sa propre importance ? Ou est-ce tout simplement un espoir de lui faire un peu mal, même un millième de ce que Bill l'a fait souffrir ?

Encore une fois, il invoque toute sa volonté et un champ de force repousse doucement les doigts de Bill. Il sourit.

"Non." répond-il. "Non, je ne le suis plus." Il glisse doucement de sa main, jusqu'à terre.

"Une dimension pour deux." continue-t-il. "Elle est petite, mais nous pouvons bien nous la partager. Laisse-moi tranquille. J'ai vu ton petit numéro de tout à l'heure, tu as de quoi s'amuser. Si vraiment je t'amuse, crée une illusion de moi, et fais-en ce que tu veux."

"Ce n'est pas pareil." dit Bill d'une voix qui tremble de rage.

"Je suppose que non." répond Ford. Il lui tourne le dos et s'éloigne, maintenant son champ de forces. "Mais j'ai eu une illusion de toi, et c'est tout ce que tu mérites."

Il y a dans sa sortie un vicieux sentiment de triomphe. Peut-être, se dira-t-il plus tard, se serait-il effondré de désespoir sans lui.