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Changez vos étoiles : un conte nain

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Par monts brumeux, cimes glacées,
Jusqu'aux cavernes du passé,
Partons alors avant l'aurore
Pour retrouver l'or enchanté

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-Tu ne vas pas aimer ce que je vais te dire mais... il est mort, Thorin.

Balin effleura la visière du heaume relevée sur un visage beaucoup trop pâle et se rassit pour dévisager son vis-à-vis. Thorin était incapable de regarder son plus vieil ami et conseiller car cela voulait dire qu'il devrait affronter la réalité et il était loin d'être prêt à y faire face. Pas encore.

Il passa fébrilement sa main dans ses cheveux sales et se frotta distraitement la tête. Il devait avoir l'air misérable recouvert de poussière, de fumier, de brins de paille et de sang mais c'était bien le cadet de ses soucis pour le moment.

Messire Hubert était mort, et avec lui la chance que lui et ses quatre nains retournent chez eux avec de quoi manger. C'était maintenant impossible ! Quatre nains qui portaient la marque des esclaves sans maître avec eux mettraient immédiatement la puce à l'oreille de ceux qui les verraient. Ils seraient arrêtés et emprisonnés jusqu'à ce que les enfants de Sire Hubert viennent les chercher. Et encore si ils avaient de la chance.

Balin se leva lentement et balaya la poussière qui recouvrait sa culotte complètement tâchée et qui était manifestement hors d'usage. Habituellement, Thorin aurait offert son soutien au vieux nain mais il était pétrifié d'horreur.

Ils allaient mourir de faim. Ils allaient être abandonnés et traités comme des parias si ils n'étaient pas accusés du meurtre de leur feu Maître et Seigneur. Ils avaient besoin d'un plan et vite.

-Hé, j'ai retrouvé votre selle. Je me demande comment elle a fait pour se retrouver au pied d'un arbre au lieu de se trouver dans les écuries, annonça Fili qui revenait du village.

Il se tut immédiatement et fronça les sourcils de confusion lorsqu'il vit l'homme raide mort dans la tente. Son frère, Kili, qui était sur ses talons, se heurta contre lui, ne s'attendant pas à ce qu'il s'arrête aussi brusquement. N'y prêtant pas attention, il prévint :

-Mon Seigneur, le tournoi commence dans dix minutes.

Le désespoir submergea Thorin lorsqu'il posa son regard sur les fils de sa soeur. Balin poussa un soupir de tristesse et déclara doucement :

-Fili, il n'ira nulle part parce qu'il est...

Thorin avait bondi vers Balin pour plaquer sa main sur sa bouche lorsqu'il aperçut une silhouette s'avancer vers eux. Un elfe s'approchait d'une démarche raide et regarda avec dédain les quatre nains et l'homme qui semblait endormi malgré le fait qu'il soit blanc comme un linge. C'était fou comme les elfes avaient le pouvoir de figer sur place quelqu'un d'un simple regard. C'était à se demander si ils ne le faisaient pas exprès. Thorin tenta de reprendre une certaine contenance en fixant l'elfe qui demanda d'un ton gracieux et hautain :

-Quand le Seigneur Hubert nous rejoindra-t-il ? Il ne reste que dix minutes avant le début du tournoi.

-Il arrive ! promit Thorin d'un ton vif.

L'elfe plissa les yeux, suspicieux. Thorin inclina respectueusement la tête alors qu'il sentait Balin tenter de dire quelque chose sous sa main mais il l'ignora et lui écrasa le pied pour le faire taire.

-Monsieur, il arrivera à l'heure. Je crains qu'il ait eu un peu de mal avec son armure. On va devoir la desserrer avant qu'il réussisse à se déplacer, continua en Thorin en baissant la tête bien qu'il sentît son estomac se retourner violemment.

Il détestait les elfes. Ils étaient les seuls responsables du statut qui asservissait désormais son peuple. Eux et leur vertu hypocrite, leur froideur, leur amour écoeurant et mièvre des fleurs et des arbres !

-Sans doute, convint l'elfe, ignorant la consternation de Balin et la haine qui tenaillait Thorin, en observant Hubert un instant de plus avant de se détourner. Je reviendrai le chercher dans dix minutes, pas une de plus.

L'elfe s'en alla. Balin, en ayant plus qu'assez d'être retenu par Thorin, mordit la main qui couvrait sa bouche.

-Aïe ! Balin ! grogna Thorin en serrant sa main tout en lui lançant un regard noir que Balin lui renvoya, le front plissé.

-Quelqu'un pourrait nous expliquer ce qui se passe ? intervint Kili après avoir patiemment attendu.

Thorin jeta un dernier regard à Balin puis observa leur maître mort, Hubert. Ce n'était pas une bonne idée, mais Thorin savait ce qu'il devait faire. Il n'allait pas les laisser mourir de faim.

-Très bien, ne nous dites rien ! Ce n'est pas comme si ça nous concernait !

Balin se tourna vers Fili et Kili qui tapaient du pied avec impatience. Les cheveux bruns et hirsutes de Kili lui tombaient sur les yeux qu'il éloigna de son visage d'un rapide mouvement de tête alors que les mèches blondes de Fili étaient soigneusement tressées en arrière.

-Hubert est mort, déclara benoîtement Balin.

-Excuse-moi ? répondit Fili en clignant des yeux une fois, deux fois, trois fois avant de réussir à dire quelque chose.

-Hubert est mort, parti, fini, décédé. Son esprit a disparu, mais son odeur, elle, est toujours là.

-Il ne peut pas être mort, contesta Kili en faisant un pas hésitant vers le défunt alors que Thorin retirait adroitement son armure sous l'oeil désapprobateur de Balin.

-Désolé, je ne peux rien y faire. Cet homme est mort, répéta Balin en se tournant vers Thorin, ignorant les protestations de Fili et Kili qui n'avaient pas mangé depuis trois jours afin de garder le cheval, Beorn, en vie. Mais qu'est-ce que tu es en train de faire, mon garçon ?

-J'enlève son armure. Quelqu'un d'aussi sage que toi devrait le deviner sans peine, gronda Thorin en défaisant les liens sous la chair molle et flasque du mort, les sourcils froncés par le dégout.

Il connaissait bien cette armure. C'était toujours lui qui devait habiller le chevalier obèse. Ce n'était pas la tâche qu'il préférait. Surtout parce qu'il sentait toujours le regard inflexible de son maître sur lui à chaque fois qu'il se penchait pour fixer ses chausses. Il ne voulait surtout pas savoir ce que le vieil homme imaginait lui faire dans cette position.

-Arrête, mon gars.

-Il est mort, il n'en a plus besoin, rétorqua Throin en dénouant le dernier lien qui retenait l'armure avant de prendre le haubert qu'Hubert voulait toujours porter.

C'est vrai qu'il agissait très froidement envers leur maître désormais mort mais les remords n'avaient jamais été son style. Enfin, il n'avait pas vraiment le choix. Les elfes avaient toujours insisté pour que les nains les servent eux ainsi que les humains depuis des guerres ancestrales. Son peuple avait autant de droits et de privilèges que des chiens. Mêmes les wargs étaient mieux traités que la plupart des nains. Bien qu'Hubert n'ait jamais été exceptionnellement cruel, Thorin n'avait aucune raison de gaspiller des larmes sur quelqu'un qui le pensait uniquement bon à effectuer les basses besognes. Et il lui avait également fait plusieurs avances qui avait donné à Thorin l'envie de le poignarder avec l'épée dont il se servait. Si seulement la lame n'avait pas été émoussée.

Ce n'était pas vraiment surprenant qu'Hubert soit mort. C'est ce qui arrivait aux hommes qui étaient trop vieux pour faire des tournois et qui en faisaient quand même. Leurs coeurs lâchaient.

-Au nom de Mahal, qu'est-ce que tu fais, Thorin ?

Maintenant que Thorin avait réussi à débarrasser l'armure du cadavre, il s'employait à l'attacher sur son corps. Elle était un peu grande mais pas trop. Hubert avait toujours été un homme petit et Thorin était grand pour un nain. Il farçit les chaussures de l'homme de foulards pour pouvoir les mettre pour paraître plus grand et atteindre les étriers. Le problème le plus urgent était qu'Hubert était considérablement plus gros que Thorin.

-Allez, Balin. Tu vois bien ce que je suis en train de faire ? Je vais prendre sa place.

-Tu penses vraiment que ça peut marcher ? demanda Fili en passant derrière Thorin pour nouer les liens se trouvant au niveau des épaules.

Kili haussa les épaules d'un air indifférent et rejoignit son frère de l'autre côté de Thorin. Ses neveux fixèrent rapidement l'armure sur leur oncle.

Balin les regardait toujours avec une mine soucieuse. Il mit trente secondes avant de finir par dire quelque chose :

-Qu'est-ce que tu comptes faire, mon gars ?

-Je vais jouter à sa place, annonça Thorin en le regardant droit dans les yeux tandis que Fili tirait ses longs cheveux noirs en arrière.

-Eh bien, c'est complètement fou.

-Probablement, convint Thorin, complètement découragé en continuant à se préparer.

L'avis de Balin avait toujours été le plus important à ses yeux mais il refusait de rester assis à ne rien faire alors qu'ils mourraient de faim. Pas quand il avait la possibilité de sauver leurs vies. Le risque n'avait aucune importance. Parce qu'on ne lui infligerait aucune punition si on ne les prenait pas.

-On ne pourra pas manger tant qu'on n'aura pas d'argent. On aura de l'argent si Hubert gagne ce duel. Par conséquent, je vais jouter. Passe-moi son casque.

-Quel est ton nom ? demanda alors Balin, ne faisant aucun mouvement vers le casque posé à ses pieds.

Thorin souffla et s'avança pour le prendre lui-même mais fut arrêté par Fili qui le retint par les cheveux.

-Aïe, se plaignit Thorin en se frottant la tête mais Fili lui mit une tape sur la main.

-Non, non, non. Je dois les tresser sinon on va les voir. Les cheveux d'Hubert sont...

-Étaient, rectifia Kili.

-...étaient gris, pas noir.

-Je t'ai demandé ton nom, mon gars.

-Thorin, Fils de Thrain, répondit Thorin en laissant échapper un soupir frustré.

-Exactement, tu n'as pas de nom, ce qui veut dire que tu n'es ni elfe ni humain. Tu ne peux pas te battre.

-Je peux me battre mais je n'ai pas le droit de me battre. C'est là toute la différence. Aucun homme n'a autant de courage que moi. Avec ce casque, déclara Thorin en faisant un signe vers le heaume argenté. Je vais pouvoir me battre parce que personne ne saura réellement qui je suis.

-Tu es trop mince, déplora Kili.

-Le mome a raison. Si tu ne fais pas illusion, le casque ne te sera d'aucune aide.

-Kili, j'ai besoin de ta chemise, dit simplement Fili en lâchant les cheveux tressés de Thorin.

Etrangement, Kili ne protesta pas la demande de son frère. Il retira sa chemise sans rien dire et la lui passa. Fili la tassa dans le haut du haubert avant de le mettre sur la tête de Thorin. Il recula et examina son oeuvre, la tête inclinée.

-Ça pourrait effectivement marcher, admit Balin dans un accès de colère en se penchant lentement vers le casque pour enlever la poussière qui se trouvait dessus à l'aide de sa manche sale avant de regarder Thorin de haut en bas et sa voix s'adouçit. Si jamais on te découvre, on ne pourra pas te protéger.

Thorin hocha la tête.

-Je ne veux pas qu'on vous soupçonne d'être complices, dit-il en faisant un geste pour reprendre le casque mais Kili le lui arracha des mains.

-Et si tu dois l'enlever ? pensa le jeune nain, une lueur de panique dans les yeux.

-Alors, tu dois préparer une excuse, mon oncle, avisa Fili en saisissant à son tour le casque pour le placer sur la tête de Thorin en cachant rapidement ses cheveux. On voit des mèches ?

Balin secoua la tête et rappela d'une voix lourde :

-Tu sais qu'ils vont te tuer pour ça, non ?

Thorin acquiesça d'un signe de tête décisif.

-C'est pour ça qu'ils ne doivent pas le savoir, répliqua-t-il en abaissant la visière avant de faire un tour de tête pour faire un essai.

Il était un peu à l'étroit et ses mouvements étaient quelque peu raides dans cet armure mal ajustée mais c'était supportable. Le vrai problème sera de monter sur le cheval. Heureusement, Thorin avait toujours été exceptionnellement grand pour un nain.

-Tout ce que tu as à faire, c'est de rester sur le cheval, murmura Kili en croisant les bras sur sa poitrine nue.

Thorin ne put s'empêcher de remarquer que ses côtes rentraient désagréablement dans le métal de l'armure. Il courba le dos et se redressa.

-C'est pas mal, reconnut Balin avec surprise.

-Ouais, je n'arrive pas à croire que ce vieillard ait réussi à briser deux lances, ajouta Fili en opinant.

-Maintenant, Balin, planque le corps. Tu n'as qu'à le camoufler dans les buissons plus loin et rejoins le bas des gradins avec Fili comme je le fais habituellement. Personne ne se doutera de rien. Ils ne verront rien de suspect, ils n'auront aucune raison de nous soupçonner. On partira avec le prix et on aura à manger. Le plan est infaillible.

C'était tout sauf infaillible mais les nains étaient trop inquiets pour le dire à haute voix.

Thorin se retourna et se dirigea vers le petit carré d'herbe où son cheval attendait en piaffant. Par bonheur, c'était Thorin qui était en charge de la grosse bête, alors Beorn le connaissait et était habitué à sa présence. L'animal l'aimait beaucoup, ce qui était assez inhabituel chez les nains, mais vu les circonstances, Thorin n'allait pas s'en plaindre.

-Très bien, alors tu entres et tu sors, put entendre Thorin, reconnaissant la voix de Balin en menant Beorn vers le point de départ.

Elion, le rival de Thorin, monta sa propre monture et partit de l'autre côté pour se préparer. Fili lui remit sa lance et Dain, le nain d'Elion, l'imita et donna sa lance à son maître.

-Chevaliers, au départ ! informa l'elfe grossier qui les avait prévenu dix minutes auparavant qu'Hubert devait être bientôt prêt, se tenant au centre du terrain. Allez sur la marque !

L'elfe souleva un drapeau ridiculement grand puis le baissa d'un geste rapide, signalant le début de la joute avant de quitter le terrain. Thorin exhorta Beorn à avancer et empoigna la lourde lance aussi étroitement que possible. Il resserra ses genoux autour des flancs de Beorn et serra les dents.

Trois...

Deux...

Un...

L'impact fut beaucoup plus fort qu'il ne l'avait prévu. Il sentit la lance qu'il tenait se briser en mille morceaux et il continua à fermer les yeux alors qu'il était assailli de vertige. Il raffermit l'emprise de ses jambes autour de Beorn et empêcha son corps de faire le moindre mouvement. Son nez vibrait d'une douleur écrasante, suivi par sa tête lorsqu'il perçut le son assourdissant des acclamations. Il laissa tomber ce qui restait de sa lance pour s'accrocher à la crinière de Beorn. Le cheval hennit d'agacement mais n'ébranla pas son emprise.

Des mains agrippèrent ses bras et tirèrent sa poitrine pour le faire descendre de sa monture. Il reconnut l'odeur de Fili et Kili, rapidement suivie par leurs voix.

-Tu as gagné ! Tu as gagné !

-Normal, grogna Thorin, vaguement conscient que sa voix avait un ton bizarre, pouvant à peine respirer avec le goût du sang encombrant sa bouche. Hubert a gagné d'innombrables fois.

Fili recula aussitôt mais Kili garda une main sur son bras. C'était tout aussi bien, Thorin n'arrivait pas à voir ce qui l'entourait et il eut le sentiment désagréable que le casque ne pressait pas son visage correctement. Avant qu'il ne comprenne ce qu'il faisait, l'injurieux elfe se présenta avec une feuille d'or pour célébrer sa victoire.

C'est fou comme un elfe pouvait porter de l'importance à un prix.