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Extraits du journal d’Angelo Salieri, Chevalier du Cancer

 

25 novembre 2004

 Ça y est, on a déménagé. Pas à dire, dans ce nouvel appartement, on ne se marche pas dessus. Limite trop grand pour ce qui me concerne mais je vais éviter de la ramener : après tout, c’est moi qui l’ai voulu, non ? Quitte à ne pas avoir le choix…

Il pleut. Comme hier. Et comme demain, à tous les coups. Paris, la plus belle ville du monde… Mon cul, oui. Au mois de novembre, c’est comme partout ailleurs : moche. “Tu vas prendre l’habitude” elle m’a dit, mais elle n’avait pas l’air convaincu. Tu parles, je parie que même elle ne s’y est jamais habituée.

On n’y a pas passé des heures : de son côté, elle n’a pas eu grand-chose à emballer et quant à moi, à part mes fringues, je n’avais rien d’autre en stock chez elle. Ça ne fait pas lourd. De toute façon, qu’est-ce qui pourrait bien m’appartenir ? Ah si, le bouquin. Si ça n’avait tenu qu’à moi… Mais Mü a réussi à me le refourguer. Sûrement pas mon exemplaire d’origine en tout cas, ou alors il aurait fallu qu’il aille fouiller dans mon temple pour le retrouver. Et ça m’étonnerait qu’il se soit amusé à ça. Mais qu’est-ce qu’il veut que j’en fasse ? Je la connais par cœur cette vieillerie, c’est moi qui l’ai traduite, bordel. Il croit quoi ? Que je vais avoir envie de la relire ? Pour de bon ? C’est ça, oui : voir ce mec, là, Bartolomeo du Scorpion, se lamenter sur des pages et des pages parce que son meilleur pote s’est suicidé il y a quatre ou cinq siècles, franchement, merci mais non merci. Pas en ce moment. Surtout pas en ce moment.

Même Marine n’a pas voulu y jeter un œil, c’est dire. Mais j’ai fermé ma gueule, et je l’ai pris. Mü n’a rien dit lui non plus, pendant que j’y pense, tiens. En attendant, je l’ai posé sur l’étagère sous la fenêtre. C’est bien, ça meuble.

Elle râle moins ; mais au fond, cette situation ne lui plaît pas. Je la comprends. Mais qu’est-ce qu’on pouvait faire d’autre ? “Je ne veux pas dépendre de toi”, elle a dit. Elle me tournait le dos. Je crois bien qu’elle pleurait. Elle a vécu des années sans jamais avoir besoin de personne, son statut de chevalier d’argent balancé aux ordures, bien à l’abri dans cette tombe qu’elle s’était fabriquée et à laquelle on a tous cru et voilà que maintenant… Elle a beau le détester, c’est du Sanctuaire qu’elle dépend, faut pas se leurrer. Si on peut se payer un appartement pareil dans ce quartier, c’est bien parce que mes “défraiements” sont à la hauteur, non ? Sa paye de serveuse et ses tableaux, quand elle arrive à les vendre, ne nous l’auraient jamais permis.

Marine, je suis vraiment, vraiment désolé. Je sais ce que ça te coûte. J’aurais voulu qu’on fasse les choses normalement, mais faut croire que pour certaines, ce ne sera jamais possible.

Ouais, une vie normale. Ce serait bien. Pour l’instant, ça y ressemble, enfin je crois. Elle est partie travailler et je suis seul. Bon, il reste bien quelques cartons à vider, et des trucs à ranger, mais j’ai le temps. Je ferai ça plus tard. C’est juste que… Je ne sais pas, je crois que c’est le silence. Dans ma tête.

Je vais allumer la radio.

 

21 décembre 2004

Six mois pile. Ça fait à peine six mois et j’ai l’impression que ça fait déjà un siècle. Un siècle qu’on s’est tous fait éclater la tronche comme jamais, un siècle qu’on a sauvé ce monde de merde, un siècle que l’autre enfoiré d’espanche m’a sauvé, moi. Putain, c’était hier !

Le champagne ce n’était pas une si mauvaise idée après tout. Elle aussi a risqué sa peau ce jour-là et on a bien mérité de le célébrer tous les deux. On est en vie. Tous. Enfin, presque tous, mais les deux autres vieux, là, si ça n’avait pas été les Portes, ça aurait été autre chose. Leurs enfants par exemple, tiens. Ou moi. Bon sang quand j’y repense… Nathan, ce n’était pas le pire des deux, non : Andréas, par contre ! Marine m’a encore aligné ce soir le concernant : ok, c’est vrai, sans lui, je ne serais sûrement plus là pour me rappeler à quel point j’ai eu envie de lui coller une raclée. Mais sans ma femme non plus. Et ça, c’est foutrement plus important.

On n’en a pas reparlé, mais je crois que comme à moi, cette journée lui a aussi rappelé que sans les Portes, on n’aurait pas été en train de vider cette bouteille en tête à tête. Parce qu’on ne se serait jamais trouvé. Je ne lui aurais jamais collé une claque pour cadavre mensonger, elle n’aurait jamais avoué son stratagème et nous ne nous serions jamais rendus compte que tous les deux, nous avions bien plus en commun qu’un peu de cosmos.

Elle, elle serait restée “morte” pour tout le monde et moi… Moi, je serais sûrement encore dans mon temple, à me demander une fois de plus ce que je peux bien en avoir à foutre de ce boulot de merde, que je n’ai jamais demandé. J’aimerais bien dire aujourd’hui que je n’ai pas changé d’avis à ce sujet. D’ailleurs, n’importe quel mec un tant soit peu normal dans sa tête serait d’accord avec ça. Mais faut croire qu’ils ont tous raison : il doit y avoir un truc qui ne tourne pas très rond chez moi.

Six mois. Je me demande comment ils vont. C’est que ça commence à faire depuis la dernière fois. Novembre ? Ouais, je crois que c’était novembre…  Ah oui, c’était novembre.

Sale con.

Je n’ai pas envie d’y penser. Pas ce soir. Surtout pas. D’ailleurs, est-ce qu’il y pense, lui ? M’étonnerait.

Les autres, oui, j’en suis sûr. D’ailleurs je parie que ce n’est pas la bouteille qu’ils ont ouverte au Sanctuaire, mais la caisse de six, cette bande d’ivrognes. Peut-être même que les jumeaux sont allés trinquer sur la tombe de ce connard d’Andréas qui leur a servi de père. Et Rachel… elle est bien capable d’en avoir fait autant en l’honneur de son paternel. Nathan, lui, ça l’aurait plutôt amusé, à tous les coups.

Ils doivent être tous ensemble à l’heure qu’il est. Ouais. Ensemble.

J’aurais peut-être dû écouter Marine et y aller. C’est con, mais là, j’aurais aimé en parler. Avec eux. Je sais qu’ils comprendraient. Comme moi je les comprendrais. Parfois je me dis que tout ça, c’était un rêve. Ou un cauchemar. Non, les deux en fait. On a morflé c’est vrai mais ce truc, là, ce truc ! Quand j’y repense, je me dis que ça valait le coup. Ce qui s’est passé à ce moment-là, c’était unique. Jamais je n’ai eu autant l’impression d’exister, alors que mon cosmos, lui… Il n’était même plus à moi, mais à nous tous. Et moi je possédais le leur. Tout cet entraînement, toutes ces combinaisons qu’on a testées entre nous, ces prises de têtes, ces engueulades, ces conneries qu’on a pu faire parce qu’on était trop débiles pour se rendre compte de ce qui était vraiment important… On s’attendait à tout. J’ai vraiment cru qu’on allait tous crever ce jour-là. Parfois, je me dis qu’on est peut-être vraiment morts, pendant une seconde. Ou moins. Ou plus. Je ne me rappelle pas. Tout ce que je sais, c’est que à nous tous, nous n’avons fait plus qu’un. Un seul cosmos. Et que ça nous a permis de gagner. On a détruit ces putains de Portes. On a fait le boulot.

Ils ressentent la même chose que moi, j’en suis sûr. Ils y pensent, comme moi j’y pense en ce moment. Non, au fond, je n’ai pas besoin d’être avec eux aujourd’hui. Ils sont là, quelque part. Ils seront toujours là. Même si tout s’en va si vite… A peine six mois.

Je n’ai pas envie d’oublier. Quoi que ce soit. Ni qui que ce soit.

Shura. Merde. Pourquoi ?

 

1er janvier 2005

Je l’admets : je n’y croyais pas mais faire le réveillon à New York, c’est un truc qui vaut carrément le coup. On a bien bouffé, bien bu, c’était un plaisir de passer la soirée avec Aiolia et Jane. Marine a bien fait d’accepter l’invitation et finalement, je me dis que c’est moi qui me fais du mouron pour rien : ils se sont dit tout ce qu’ils avaient à se dire, pourquoi ne s’entendraient-ils pas ? Par contre, il faudrait que le chaton arrête de me l’embêter avec cette histoire de cimetière : il a encore remis le sujet sur la table hier. Je me demande bien ce que ça changerait, que Marine aille avec lui s’y recueillir. Elle n’en a pas envie, point. Et si j’étais à sa place – façon de parler, hein – je n’irais pas non plus. C’est quoi l’intérêt ? Remuer la merde ? Génial. Oui, c’était le leur. Oui, Aiolia l’aurait élevé si tout s’était passé comme Marine l’avait prévu. Mais tout a foiré. Cette gosse est née trop tôt, elle est morte. Et Marine est “partie” quand même. Point. Barre. La seule différence, ce sont les remords qui la bouffent. Pour rien. Même Aiolia l’a compris. Alors, vouloir maintenir vivant ce bout de passé comme il le fait, je trouve ça malsain. Même si je suis prêt à parier que lui trouve ça complètement normal. Sont cons ces Grecs.

Elle n’a pas cédé, une fois de plus. De toute manière, cette histoire est à eux, je n’ai pas en m’en mêler. Du moment qu’il ne me la fait pas pleurer. Au cas où, faudrait peut-être que j’en touche un mot ou deux à Jane ? Elle est cool, cette fille. En plus d’être canon. Et intelligente. Même si son accent américain est vraiment à chier. Elle n’a pas caché qu’elle était au courant, mais elle ne juge personne. Je le vois. Ça vaut mieux pour elle en même temps : dans le cas contraire, elle se serait tirée depuis longtemps en criant à l’asile de dingues.

N’empêche… Ça ne doit pas être évident tous les jours pour elle : après tout elle vit avec un type qui discute par télépathie avec ses potes, qui cause de cosmos comme il causerait de la météo, et qui n’a d’autre objectif que de se faire trucider de toutes les manières possibles dans la joie et la bonne humeur. Au fond, je me demande si on est vraiment fait, tous autant que nous sommes, pour vivre avec quelqu’un qui n’est pascomme nous. Elle a beau avoir eu le comportement qu’il fallait quand le Sanctuaire a menacé d’exploser, elle n’a pas dû y comprendre grand-chose. Elle n’a pourtant pas l’air de s’en formaliser. Peut-être qu’elle ne se pose pas de questions ? Si c’est ça, il faut qu’elle me donne sa recette. Se poser des questions, c’est crevant.

Sinon, ce réveillon, c’était… chouette, c’est vrai. Sauf le monde. Ils m’avaient prévenu, je ne peux pas leur en vouloir. Mais putain, ce peuple ! J’ai tenu le coup. Avec un peu de chance d’ailleurs, ils n’auront rien remarqué. Enfin, Jane et Aiolia, hein, parce que Marine ne m’a pas lâché la main. Je sais pourquoi j’aime cette fille.

N’empêche… C’est dingue. De voir tous ces gens fêter la nouvelle année, ils ont l’air fou de joie comme si “hé, les gars, vous avez vu ? On est encore là, youpi !” C’est l’effet que ça m’a fait, et je n’étais pas le seul : les trois autres ont pensé la même chose, j’en suis sûr. Si on n’avait pas réussi l’année dernière, tous ces gens, là, qui riaient, et qui s’embrassaient cette nuit, ils ne l’auraient jamais vu leur putain de nouvelle année. Ou alors depuis le fin fond d’un bunker.

On s’est regardé, avec Aiolia : j’ai vu qu’il était fier. Venant de sa part, ça ne m’a pas étonné, il n’est pas le frère de Saint Aioros pour rien. Il a bien tenu le choc hier, en tout cas : vu comme on a été bousculés, il a dû le sentir passer. Je n’aimerais pas être à sa place.

Qu’est-ce qu’il m’a dit déjà ? Ah oui, il lui reste encore une greffe, la dernière, et après ce sera terminé. Il me l’a dit entre deux verres, mais j’ai bien vu qu’il était soulagé. Tu m’étonnes. Ça ne doit pas être facile pour Jane non plus : elle qui avait eu du mal à le convaincre de la laisser derrière lui et de rejoindre le Sanctuaire, au final elle a récupéré un rôti. Les joies et les bonheurs de vivre avec un mec qui « fait son devoir ». En tout cas, je peux toujours courir maintenant pour que Marine me plaigne, tiens : un bras et une jambe fracturés, ça ne fait pas le poids face à un greffé en mode patchwork.

J’imagine que je devrais être fier moi aussi, mais ce n’est pas ce que je ressens : moi, je suis juste content qu’on ait pu être là, tous les quatre ensemble. Et de savoir que les autres sont quelque part, eux aussi.

En parlant de ça, j’ai reçu les messages de tout le monde. Oui tout le monde. Je devrais être content, il paraît. Tu parles. Un “bonne année” en grec, envoyé en masse. Qu’est-ce qu’il croit ? Qu’on va s’en contenter ? Que je vais m’en contenter ? Alors que jamais il ne décroche ? Ou ne rappelle ? Ah oui, super, il est vivant. Ça me fait une belle jambe.

Mes vœux il peut se les mettre où je pense. Plutôt crever que de lui en envoyer.

 

12 janvier 2005

Demain je repars. J’ai mon compte. Je ne suis pas venu pour ça, je n’ai pas envie d’en parler. Et je n’ai pas envie d’en entendre parler. C’est donc si difficile à comprendre ?

Passe encore avec Thétis : j’entends tout ce qu’elle me dit, et elle a raison. Mais tout ce qu’elle me propose de faire, je l’ai déjà fait. Et ça ne sert à rien. Sincèrement, j’aurais aimé pouvoir lui répondre autre chose. J’ai bien vu qu’elle n’était pas convaincue, mais… On a déjà eu cette conversation tous les deux. Elle a l’air de croire qu’il n’y a que moi pour intervenir. Pourquoi ? Parce qu’il m’a sauvé la vie ? Parce qu’à cause de ça, il a perdu l’usage de son bras ? Parce que je devrais me sentir coupable ? Et merde.

Non, de la part de Thétis, je peux l’accepter. Mais des autres ? Dôkho et ses leçons de morale à deux balles peuvent aller se faire foutre : c’est tellement facile de dire à chacun ce qu’il faut faire… Et s’il n’avait pas été grabataire, il y serait allé, lui ? Il a eu le culot de me répondre que non. Que ce n’était pas son “rôle”. Ben voyons.

Et Saga. Alors là, le grand jeu : convocation officielle, entretien privé et ce grand couillon de jouer son grand Pope de service. Avec moi. La bonne blague. « Cela relève de ta responsabilité » il m’a dit, « tu dois intervenir dans l’intérêt de nous tous ». Non mais de quoi je me mêle ? Qui il est, lui, pour me dire ce que j’ai à faire ?

Qu’est-ce qu’ils croient, tous… Que c’est facile ? Ce ne sont pas eux qui l’ont eu au téléphone pour la dernière fois. C’est moi. C’est moi qui ai entendu sa voix. C’est moi qui lui ai parlé. Qui lui ai dit qu’il ne pouvait pas partir sans se retourner en nous laissant derrière lui de cette façon. Et pour quoi ? Rester seul ? Ce n’est pas une solution. Ce n’est pas comme ça que ça devait se passer. Oui, tout ça, je le lui ai dit. Et tout ce que j’ai eu en retour, c’est… rien. Comme s’il était déjà trop loin pour m’entendre. Comme s’il avait juste voulu être là une dernière fois avec nous, avant de… Je ne sais pas même pas. Vivre pour lui-même ? Pourquoi pas… Mais on sait tous que ce n’est pas vrai.

Il n’a pas envie qu’on fasse quoi que ce soit pour lui, voilà l’histoire. C’est moche, mais c’est comme ça. Ils doivent se faire une raison. Je me la suis bien fait, moi. Après tout, je suis son ami. Son meilleur ami. Peu importe tout ce qui a pu se passer, les trucs que j’aurais dû dire, ou ne pas dire l’année dernière, il sait qu’il peut compter sur moi.

Et s’il estime qu’il n’a besoin de personne, dans ce cas… Il n’a pas besoin de moi non plus.

Tiens, je n’avais pas fait attention. On est le douze et je ne vais pas lui souhaiter son anniversaire.

Pour la première fois en vingt ans.

 

3 mars 2005

Il est trois heures du matin, et je me demande bien ce que je fais là en train d’écrire dans ce foutu journal au lieu d’être au pieu. Putain de cauchemar. Ça faisait longtemps. Au moins depuis avant-hier. Comme d’habitude, je m’en rappelle à peine, alors les écrire pour m’en débarrasser, moi je veux bien, mais si c’était aussi facile ça se saurait.

Cette fois, je suis tombé dans le vide. Ce putain de vide. Ça m’angoisse. Je pourrais aller réveiller Marine ; après tout elle a l’habitude. Je me recoucherais auprès d’elle, on ferait l’amour et je me rendormirais. Sauf que… Non. Quelque chose me dit que ça ne va pas marcher.

C’est de pire en pire, merde ! J’aimerais tellement arrêter de penser. D’y penser. J’ai cru qu’elle avait raison. C’était sûrement le cas d’ailleurs : il a besoin de temps, voilà ce qu’elle me disait. Même les autres étaient d’accord avec elle au début. Et moi aussi. Parce que je peux comprendre, hein. Peut-être bien que moi aussi, j’aurais fait la même chose que lui : me mettre au vert pendant un temps, pour me reposer. Pour faire le point. On en a tous besoin, un jour ou l’autre. Mais…

Je ne sais même pas pourquoi je continue. A l’appeler. Faut croire que c’est devenu une habitude. Je bois mon café, j’allume ma clope et je prends mon téléphone. Je laisse sonner. Je tombe sur le répondeur. Je raccroche. Ça fait quoi, un mois ? Deux ? Facile, oui, que je ne lui laisse plus de messages. A quoi bon… Il s’en fout.

Il pourrait avoir disparu que ce serait exactement la même chose. Il pourrait être mort. Non. Non, il ne pourrait pas : on l’aurait su. Je l’aurais su.

Bon sang, qu’il ne les rappelle pas, eux, et alors ? Mais moi ? Pourquoi ? Tu m’en veux ? C’est ça ? Mais dis-le moi au moins, merde ! Dis-moi quelque chose, n’importe quoi, mais ne me laisse pas dans ce silence ! Tu crois que je n’ai pas deviné ? Mais je le sais ! Je sais que j’ai été nul à l’hôpital, en dessous de tout, un vrai connard. Je ne me rappelle même plus… Je ne suis pas sûr du tout. De l’avoir fait. Tu te rends compte ? Tu as sauvé ma misérable vie, et je n’ai même pas été foutu de te dire simplement merci. Oui, tu as le droit de m’en vouloir. Et tu as le droit de t’être tiré sans me dire au revoir. Et de me faire la gueule. Mais j’ai bien compris la leçon, tu vois. Alors… arrête. Ça suffit.

C’est débile. Je suis débile. Comme s’il allait m’entendre. Comme s’il avait écouté les messages que je lui ai laissés. Comme s’il se rappelait que nous étions amis.

Il ne veut plus de nous. Plus de moi. C’est tout. C’est comme ça. Amen.

 Mais ce vide est tout le temps là, maintenant. Et je ne suis pas sûr qu’il parte un jour.

 

20 mars 2005

On s’est encore engueulé aujourd’hui. Je ne me rappelle même plus pourquoi. C’est encore de ma faute, à tous les coups : faut vraiment que je me ressaisisse.

J’ai du mal à me concentrer depuis quelques temps. Je dors mal, c’est vrai, mais je n’ai pas envie de prendre de cachets. Je ne l’ai jamais fait, je ne vais pas commencer aujourd’hui. Je ne m’appelle pas Saga. Ce sont juste ces foutus cauchemars qui ne me laissent pas en paix. Alors je m’énerve. Pour tout, pour n’importe quoi. Et c’est Marine qui prend. La femme que j’aime. Je suis vraiment un gros con.

Je vois bien comment elle me regarde, va. Elle est inquiète, j’ai parfois l’impression qu’elle me surveille. Bon sang, j’espère que je ne l’effraie pas ? Non, elle me le dirait. Pas son genre de se taire.

Je n’arrive pas à lui expliquer. Ce vide que je ressens. Je ne suis pas seul pourtant : elle est là, avec moi, je l’aime, et j’aime cette vie qu’on se construit. Tout devrait rouler. Mais parfois, je ne suis pas . Ce qui me manque m’empêche de profiter. Et c’est lui qui me manque.

Shura. Oui, c’est toi qui me manques. Une fois de plus je te parle en écrivant dans ce journal, vu que c’est le seul moyen que j’ai trouvé de le faire sans passer pour un crétin auprès de ton répondeur. Non, ça ne sert à rien, mais oui, ça me défoule.

Depuis qu’on se connaît, c’est la première fois que tu disparais de ma vie. Que je ne sais pas où tu es, ce que tu fais, ni comment tu vas. Involontairement, je veux dire. Par la force des choses, ou juste parce que ce n’était pas une obligation, on a souvent passé des semaines voire des mois sans se donner de nouvelles et ça n’a jamais posé de problème. En tout cas, ça ne m’en a pas posé, à moi. Mais les choses sont différentes aujourd’hui. On ne va pas se mentir – d’accord, je vais plus me mentir – tu t’es tiré du Sanctuaire dans un sale état et, bordel, tu ne feras croire à personne que tu vas bien.

Tu t’es barré sans même me prévenir. En douce. Comme un lâche. Mais ce n’est pas toi, ça. Mü m’a raconté, pour la douleur, pour les cachetons… Et encore, je crois qu’il me cache des choses. Qu’est-ce que tu lui as dit à lui, que tu ne veux pas me dire à moi ? Si encore, je pouvais me persuader que tu m’en veux, que tu considères que c’est à cause de moi, tout ça, ce serait facile. J’accepterais. Mais là, tu vois, je ne peux pas. Parce que je sais, qu’au fond, tu assumes tes actes. Comme tu l’as toujours fait, et bien plus honnêtement que moi, d’ailleurs. Il y a autre chose, je sais pas quoi. Et ça me fait flipper.

A quoi tu joues ? Je vais encore essayer de t’appeler. Une énième fois. S’il te plaît, décroche.

 

31 mars 2005

 « Dans ce cas, c’est sûrement la meilleure chose que tu puisses faire », voilà ce que m’a dit Marine ce matin, après deux bonnes heures de discussion.

Il fallait que je lui en parle. Pour de bon.

On a souvent abordé le sujet, mais aujourd’hui, c’était différent. Je lui ai expliqué pour les autres, au Sanctuaire, ce qu’ils voulaient m’obliger à faire. Je lui ai raconté, pour le téléphone, et les messages, et le silence. Elle savait déjà tout ça. Et puis je lui ai dit, pour le vide. Ce que je ressentais. Ce qui me manquait. Qui. Et pourquoi. J’ai vidé mon sac.

Elle est restée silencieuse. C’était bizarre, je ne m’attendais pas à ça de sa part. Au fond, je ne sais pas à quoi je m’attendais : peut-être qu’elle me rassure ? C’est ce qu’elle a fini par faire d’ailleurs, en me disant que je m’inquiétais sûrement pour rien, que Shura allait bien et que s’il lui était arrivé quoi que ce soit, je l’aurais su. Sauf que ça, je me le répète en boucle depuis des mois. Et que ça ne fonctionne plus.

Elle a dit tout ça sans sourire. J’ai bien vu qu’elle n’y croyait pas vraiment, elle non plus. D’ailleurs, elle n’a pas insisté. A un moment donné, j’ai eu une drôle d’impression : comme si d’un seul coup, on était elle et moi dans deux lieux différents. Je pouvais encore la voir, lui parler, la toucher, et inversement, mais à travers une distance qui n’était pas là avant. Ça n’a pas duré. Heureusement.

Elle m’a demandé ce que je comptais faire. Je n’y avais pas pensé. C’est con. Et j’ai eu l’air con. Elle a été assez gentille pour ne pas me le montrer et me faire couler un café. Histoire de me laisser le temps de réfléchir.

Je n’ai pas dix mille choix. Deux à tout casser. Dont un que j’aurais pu faire depuis longtemps, et qui n’aurait servi à rien. Je suis à peu près certain que depuis les Portes, nous sommes capables de communiquer à distance. Pas comme avant, hein : non, de vraies distances. Je n’ai pas encore essayé, je ne sais pas d’ailleurs si quelqu’un l’a tenté : mais à tout les coups, ça marcherait. A une condition : que celui qu’on contacte veuille bien nous causer. Donc… C’est mort.

Reste le second. Celui que j’ai présenté à Marine. Elle a voulu savoir si j’étais sûr. J’ai répondu que je ne pourrais jamais l’être si je ne le faisais pas. Alors elle a hoché la tête.

C’est en le disant que je me suis rendu compte que c’était vrai : peu importe que ce je vais trouver. Tout ce dont je suis sûr, c’est que je vais enfin savoir. Quoi que ce soit, je m’en fous, pourvu que ça comble ce vide qui me bouffe.

Et après… après, je me démerderai avec.

Comme je l’ai toujours fait.