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Maudits Silmarils, livre 2

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Chapitre 22 : Himring

 

 

L'espérance de vie

 

En fin d'après-midi, quand Belin revint dans leur chambre, toujours souriant comme un imbécile, il trouva Ecthelion assis dans un fauteuil, la tête dans les mains, en train de sangloter. L'humain avisa l'ouvrage qu'il était en train de lire : c'était le traité de Curufin sur l'espèce humaine.

« Messire, pourquoi pleurez-vous? »

Ecthelion releva la tête ; ses joues étaient pleines de larmes, ses yeux étaient rouges.

« Il ne vous reste plus que six ans à vivre... »

« Quoi ?! »

« C'est dans ce livre... Il est écrit que l'espérance de vie des humains est de 25 ans. »

Il se remit à pleurer.

« Voyons, Messire... ça ne se peut point ! Mon père avait 60 ans quand il est mort... Et ma mère 53 ans ! Et c'estoit pareil pour tous mes aïeux, sauf quand ils mouroient d'une peste, ou quand ils étoient bébé, comme ma ptite sœur Hermeline. »

« C'est vrai ? » dit l'elfe en cessant de pleurer.

« Oui. »

L'humain examina le livre.

« Messire, il est écrit en moyenne sur la page. Curu-Fine explique qu'il a fait la moyenne des âges de mort sur une tribu, c't'un calcul pour ainsi dire. »

« Ce n'est tout de même pas beaucoup... », murmura Ecthelion, à la fois soulagé et désespéré.

« On peut tous mourir à n'importe quel moment », déclara alors Belin, philosophe.

Puis il sembla se rappeler quelque chose.

« Messire, l'elfe qui m'avait tiré dessus avec son arc, tout à l'heure j'ai entendu dire qu'il avait un traumatristre. »

Ecthelion fronça les sourcils.

« Un quoi ? »

« Un traumatristre au crâne... »

L'humain se frotta le haut de la tête inconsciemment.

« J'm'en fiche de son traumatristre ! » s'indigna Ecthelion. « Il a failli vous tuer ! Si vous étiez mort, je l'aurais achevé de toute façon. »

Belin alla chercher dans le tiroir de la table de nuit le saucisson qu'il avait pris aux cuisines, et lui en donna une rondelle. Le chevalier la mâchonna l'air grognon, les yeux toujours rouges et mouillés.

« Quand je vous ai vu avec cette flèche... » dit-il ensuite, des larmes perlant à nouveau sur ses longs cils noirs. « J'ai cru que vous alliez mourir... »

« Mais je suis toujours en vie mon sire », répondit Belin en essuyant les nouvelles larmes.

Ecthelion leva les yeux. L'humain était debout face à lui, qui était toujours dans son fauteuil. Il se hissa hors du fauteuil, et Belin recula pour le laisser passer, mais Ecthelion se contenta de le prendre dans ses bras.

« J'ai eu si peur... » dit-il en le serrant contre lui.

Belin sentait tout son corps contre lui, ses mains s'agripper à son dos. L'un d'elle s'éleva et vint caresser ses cheveux blonds. L'humain ne disait rien. Son cœur battait à tout rompre.

« Je veux rester avec vous pour toujours. »

 


 

Go East I

 

Lorsqu'Ecthelion alla rendre son livre à Curufin, il ne manqua pas de l'interroger sur la question de l'espérance de vie des Humains.

« C'est une moyenne, en effet. Beaucoup meurent enfants. Quelques-uns vivent 70 ou 80 ans, et leurs cheveux deviennent entièrement blancs, leur peau étrange. »

Les yeux du Chevalier de la Fontaine s'humidifièrent encore.

« Il n'y a pas un moyen… Un moyen pour qu'ils vivent plus longtemps ? Comme nous… »

« Non », répondit Curufin. « Du moins, pas à ma connaissance. Mais si vous allez vers l'Est, comme c'est votre projet, là d'où viennent les Humains et les Elfes, peut-être en apprendrez-vous davantage. »

« Mais vous en savez déjà beaucoup. »

« J'ai juste dépassé quelque peu les Montagnes Bleues. Vous n'avez pas idée de l'étendue des terres au-delà du Beleriand. »

« Et là-bas… Est-ce qu'ils sont tous comme lui ? »

« Comme lui ? »

« Beaux comme lui. »

Curufin fronça les sourcils.

« Hem. En ce qui concerne les jeunes, j'avoue avoir eu du mal à voir leur visage, sous tous leurs poils... »

Il lui tendit un lot de cartes.

« Voilà pour votre voyage. Et je vous conseille de prendre la route qui passe par Himring, c'est la plus sûre et la plus rapide. Un convoi part dans deux jours. Là-bas, mon frère pourra vous donner d'excellentes montures, et peut-être vous en apprendre plus.»

 


 

Le Séminaire II

 

Dire que je t'ai donné le biberon, dire que j'ai changé tes couches ! commença rageusement Maedhros, sur la feuille de parchemin.

Il écrivait une lettre à son frère Maglor, car celui-ci avait bien sûr quitté les lieux avant son retour.

Et toi tu me tendais ce guet-apens... Destiné à me faire oublier celui dont l'existence illumine mes...

« Votre Altesse ? » dit le domestique fëanorien.

« Qui appelez-vous Votre Altesse ? » s'agaça le seigneur d'Himring.

« Vous, Votre Altesse. Parce que vous êtes l'unique roi légitime, fils aîné de Fëanor, lui-même fils aîné de Finwë, lui-même fils aîné de- »

« Bon. Bouclez-la. »

« Fidèle à la Cause, et au véritable Roi, Votre Altesse. »

« Mais quel est l'objet de votre venue, au juste ? »

« Vous servir votre collation post-voyage, Votre Altesse. »

« Très bien, alors faites-le en silence. »

Le valet eut l'air perdu.

« Le Seul Roi Légitime vous demande de vous taire », précisa Maedhros.

Le serviteur hocha la tête, puis, les lèvres exagérément et démonstrativement serrées, fit rouler sa desserte dans le bureau. Il se saisit d'une théière ornée de l'étoile fëanorienne, versa de la soupe de raves dans un bol lui aussi orné de l'étoile fëanorienne. Il y ajouta une miche de pain et un morceau de fromage de brebis. Le tout avait été posé sur un plateau, qu'il déposa très délicatement sur le secrétaire. Puis il quitta la pièce avec sa desserte, après avoir fait un signe de salut on ne peut plus solennel.

Maedhros soupira. Il but une gorgée de soupe, et poursuivit.

...journées. Comment as-tu pu oser me faire ça ? Sans parler de cette conspiration ridicule. Que Curufin et Celegorm complotent, cela ne me surprend guère. Mais que toi, que j'ai bercé et nourri, et qui n'a pas dès l'enfance démontré des tendances amorales et cyniques des plus inquiétantes...

Mais il s'arrêta car le domestique se tenait à nouveau à ces côtés.

« Quoi encore ? »

Le serviteur brandit une ardoise sur laquelle était écrit : Des lettres sont arrivées pour vous par oiseau, Votre Altesse Royale.

« Donnez-les moi. »

Le domestique s'exécuta, et Maedhros prit connaissance des lettres.

Un premier courrier, de Caranthir, disait qu'il avait entendu dire que deux chevaliers qu'il connaissait bien, Boulin et Exaction, allaient se rendre chez lui à Himring. Or ils lui devaient trois pièces d'or pour le passage de butin à la frontière... Pouvait-il leur demander remboursement de cette dette ?

Une deuxième lettre, de Curufin cette fois, lui indiquait que deux aventuriers de sa connaissance, un Noldo et un Humain, allaient se rendre à Himring en accompagnant le prochain convoi d'armement. Eþelion, le Noldo, était chevalier de Turgon, mais surtout le fils unique d'un ancien suivant de Maglor, Korma, dont on disait à Valinor qu'il était « Beau comme un Maia ».

Je travaille à rallier cet Eþelion de la Fontaine à notre camp. Brosse-le dans le sens du poil. Ou autre. (je crois qu'il est comme toi)

« Comme moi ? »

Oui. D'ailleurs, il ressemble à son père. Mais comme son père est mort, il te serait bon de faire son éloge (voir la fiche de renseignements ci-jointe). Tu peux bien sûr utiliser tes propres méthodes, étant donné ses préférences. Mais fais attention à son écuyer humain, il passe son temps à embrasser ce pécore, sans paraître le moins du monde répugné par le pelage qui le recouvre.

Maedhros se souvint alors qu'il avait déjà rencontré le dit Ecthelion auparavant, à Barad-Eithel. Ce dernier était en fauteuil roulant, et avait accidentellement roulé sur le pied de Turgon. C'était au moment où il avait offert l'Elessar à Findekáno... Oh, Findekáno ! Il espérait tant que l'Elessar le protège...

Plus amer que jamais, le prince aux cheveux roux jeta les deux courriers au feu, devant le domestique interrogateur.

 

 




La température des elfes, II

 


Le convoi fëanorien en route pour Himring s'était arrêté pour une veillée de nuit de quelques heures, ce qui allait permettre aux plus jeunes de dormir, ainsi qu'à Belin.

Ecthelion et lui s'étaient installés un peu à l'écart du campement, avec un supplément de fourrure pour qu'il n'ait pas froid.

« Nous sommes plus tranquilles ici », expliqua l'elfe. « J'ai peur que les autres se fassent des idées en me voyant vous serrer contre moi pour que vous ayez plus chaud. »

Le ciel était complètement dégagé. Il s'étendit dans sa couche de fortune pour pouvoir mieux les contempler, et Belin fit de même, se glissant sous les couvertures communes.

« Elles sont si belles ce soir... » déclara Ecthelion.

« C'est vrai Messire. »

Ils restèrent silencieux un bon moment, le regard plongé dans le firmament.

Belin finit par parler.

« J'ai encore entendu parler du Bâtard tout à l'heure, mais je ne sais toujours pas qui c'est... »

« Hum. Laissez tomber. »

Nouveau silence.

« Messire… Vous savez, c'est mon anniversaire, aujourd'hui... »

Ecthelion se tourna vers lui, leur visage se trouvant maintenant face à face.

« Vraiment... Comment j'ai pu oublier ! »

« Ce n'est pas grave Messire. Mais j'ai vingt ans maintenant... C'est une date importante pour un humain. »

« D'après l'ouvrage de Curufin, vingt ans chez les humains équivaut à avoir entre 60 et 100 ans chez les Elfes. »

« Vous, vous en avez 83. »

« Pour moi, les trois ans qui se sont écoulés depuis que nous nous connaissons ne sont rien, mais pour vous... »

Ecthelion baissa la tête brusquement.

« Messire... Ne vous attristez point », répondit Belin. « Je ne suis ni mort ni vieil. Et on est bien vivants tous les deux. »

L'elfe releva la tête, les yeux brillants.

« C'est vrai... »

Nouveau silence.

« Vous savez... Vous pouvez m'appeler Ecthelion. »

« Ecthelion », dit alors Belin, précieux et magnifique dans la lumière des étoiles.

Le voir l'appeler ainsi par son prénom suscita une impulsion chez l'elfe, qui abolit le peu de distance qui le séparait du visage de l'humain. Brièvement, ses lèvres touchèrent à nouveau les siennes. Son esprit cessait toujours de fonctionner à ce moment-là. Après coup il réalisa qu'il venait à nouveau d'embrasser son meilleur ami... mais très légèrement, il n'y avait pas de mal à ça après tout ! Et c'était un tel délice à chaque fois, de sentir ses lèvres contre les siennes... Cette fois-ci cependant, Belin prit son visage entre ses mains, et le ramena vers lui, pour relancer un baiser bien trop court. Et il ne se contenta pas d'un simple contact : il captura sa bouche avec avidité. Ecthelion ne pensait pas qu'un tel plaisir était possible... Il ne le repoussa pas, se perdant dans les lèvres, la peau et l'odeur de cet ami auquel il était tant attaché et qu'il trouvait si beau.

L'humain, sentant non seulement qu'Ecthelion ne le repoussait pas, mais lui répondait, se mit à caresser son dos et ses épaules larges, comme ivre. Il entendit Ecthelion pousser un gémissement aigu, puis il le sentit l'agripper avec vigueur, comme pour le retenir, le garder avec lui.

Belin risquait de disparaître d'un moment à l'autre, alors Ecthelion voulait être tout contre lui, le toucher. Il lui caressait les cheveux, le visage, les bras.

« Oh, Belin... »

Il déposa de petits baisers sur ses joues piquantes, son cou.

« Ecthelion... » murmura l'humain.

C'était encore mieux qu'avec Meleth, plus intense, et plus… Il ne sauroit trouver les mots qui l'exprimerait ! Mesme si avec Meleth ils s'étaient aussi embrassés avec la langue. Le seul contact des lèvres du jeune homme elfe lui donnait l'impression de brusler entièrement.

Les deux jeunes gens s'embrassèrent plus passionnément encore, comme si c'était la dernière minute de leur existence.

Malheureusement, ils n'étaient pas seuls.

« Hé, les deux bleus ! C'est pas un peu fini ? »

Les deux acolytes se séparèrent, hagards, et levèrent les yeux, suivant la provenance de la voix. Un sergent de la maison de Celegorm les surplombait, ses bottes près de leurs têtes.

« Qu… Qu'y a-t-il ? » balbutia Ecthelion.

« A votre avis ? On arrête de s'câliner entre soldats ! »

« Mais c'est amical... » protesta le jeune elfe.

« Amicale, la ventouse de bouches ? Certains se croient tout permis, dès qu'ils arrivent vers Himring... Et les mains en l'air, tant qu'on y est ! »

L'elfe et l'humain s'exécutèrent.

« On s'fait des trucs sous la couverture, et le lendemain, arrive une attaque d'orques... Bam ! On n'a plus d'forces dans les giboles. »

Belin se gratta la tête.

« Alors restez tranquilles, si vous ne voulez pas subir la Punition... »

La Punition consistait à endurer l'interdiction de chanter ou jouer de la musique pendant une dizaine de jours, ce qui était insoutenable pour un elfe. Cette mise en garde prononcée, le sergent noldo s'éloigna. Belin et Ecthelion restèrent interdits quelques instants. Le roucoulement d'un oiseau de nuit se fit entendre...

« Bon, essayons de dormir », dit alors le Chevalier de la Fontaine.

Comme à son habitude, il se positionna contre Belin pour le réchauffer, en l'entourant de ses bras athlétiques. Puis il regarda si le sergent était parti, et embrassa discrètement la joue de son camarade.

« Bonne nuit. »

L'écuyer ne dit rien, les yeux larmoyants de bonheur.

 


 

Himring

 

Himring leur apparut dans la brume, par un froid matin d'automne.

C'était une colline couverte de sapins et de lande, surmontée d'une forteresse austère, qui n'avait rien à voir avec le palais blanc de Gondolin, ou le château d'Eithel Sirion, aux toits bleus et aux multiples fanions dansant dans le vent.

Les murs du bâtiment étaient très hauts, en granit et ciment noldorin, percés de meurtrières, sans vitres aucune.

« Ce n'est pas très joli », commenta Belin.

Un chemin en pente mena le convoi jusqu'aux hautes grilles constellées d'étoiles à huit branches, puis dans la grande cour ; les murailles dissimulaient aux yeux ennemis plusieurs donjons et jardins d'herbes plus accueillants. Il y avait même quelques sculptures, qui semblaient être des copies du style nerdanelien.

Le bâtiment principal était une importante caserne. A l'intérieur des hauts murs, on croisait de nombreux soldats en rouge, mais aussi des civils, souvent vêtus eux aussi de couleurs vives, comme pour faire mentir la tristesse du lieu.

Le commandant de la caserne vint accueillir la livraison d'armes. Il était accompagné d'un homme aux longs cheveux bruns noués en une large tresse, tout vêtu de jaune, et qui semblait s'occuper de la gestion des chevaux.

« Qui est cet homme en jaune ? » s'enquit Ecthelion, le regard fixé sur lui.

L'un des Fëanoriens qui les accompagnaient répondit.

« Lui ? C'est le Grand Ecuyer. Le Favori de Maedhros. »

« Le favori ? » questionna Belin.

« Oui. Il lui accorde toutes sortes de faveurs. Il peut même dormir avec lui le soir, si vous voyez ce que je veux dire... »

« Mais.... C'est peut-être juste pour lui tenir chaud », balbutia Ecthelion.

La remarque l'avait fait rougir, et distrait de son observation. Il finit par revenir à son objet d'intérêt : l'elfe à la tenue si voyante ; ses épais sourcils noirs, ses yeux clairs, son corps robuste, sa taille fine.

« Il me rappelle quelqu'un... » murmura-t-il.

« Oui Messire », dit Belin. « Moi aussi il me rappelle quelqu'un. »

« Qui ça ? »

« Je ne le sais. Quelqu'un qu'on a déjà vu. »

« Je me demande bien qui. »

 


 

« On n'aurait pas dû venir ici », chuchota Ecthelion quelques heures plus tard, « c'est plein d'homosexuels. »

A la table du festin, les tréteaux de sa table faisaient face à ceux d'un groupe d'elfes dont certains se gourmandaient sans vergogne, ou bien dévisageaient les nouveaux arrivants.

« Le brun est vraiment beau », dit l'elfe vêtu de jaune. « Mais d'une perfection mortelle. »

« Tu es bien difficile... » dit un autre elfe. « Je le trouve tout à fait à mon goût. »

« Si l'on aime les statues, oui. »

« On devient difficile quand on s'occupe du cheval d'un ancien roi... » dit encore un autre. « C'est triste quand on songe que notre altesse, elle, ne monte pas qu'un seul cheval. »

Maedhros venait d'adresser son sourire le plus séducteur à Belin.

« Il lui montre juste de la sympathie... » répliqua le Grand Ecuyer.

« Oui. J'ai entendu qu'il montrait régulièrement sa sympathie à un maître d'armes en Himlad... Et à un cuisinier à Tol Sirion. »

« Et à un fabriquant d'arbalètes à Amon Ereb. »

« Oh oh. Il a dû lui montrer sa grosse arbalète pour qu'il la répare... »

Les jeunes gens rirent aux éclats, sauf le Grand Ecuyer, l'air morose.

Ecthelion, occupé à manger sa cuisse de gibier, fronçait les sourcils.

« Belin, j'ai l'impression qu'ils se moquent de moi. »

« Mais non Messire. Je suis sûr qu'ils disent que vous êtes bien beau et noble d'apparence. »

« D'apparence ? »

« Que pensez-vous du banquet Messire ? »

« C'est plutôt bon », jugea-t-il. « Et surtout les musiciens, les musiciens sont excellents. »

« Mais il fait trop froid ici, je trouve. C'est encore pire que chez votre tante, alors que c'est plus bas sur la carte. Je ne l'comprenons point. »

Le repas terminé, le reste de la soirée se passa en discussion, dans une salle plus petite et mieux chauffée. Les murs avaient été couverts de tentures et de boiseries. A plusieurs reprises, Belin sentit le regard de Maedhros chercher le sien. Il lui fit un clin d'œil. Quand le seigneur elfe traversa la pièce, il le sentit même le frôler intentionnellement...

Ses yeux bleus s'écarquillèrent.

« Messire », déclara Belin quand il fut seul avec Ecthelion, « le seigneur Maedhros n'arrête point de me regarder et de me faire des clins d'œil depuis que je sommes arrivé en sa demeure. »

« J'ai bien vu cela ! Mais c'est normal aussi, vous êtes tellement séduisant. »

« Séduisant, je ne pense point. Mais il m'a mesme mis une main sur la joue. J'pense bien qu'il veut t'utiliser son droit de cuisson. »

« Son quoi ?! »

« Mais je ne veux point Messire. Il ne me plaît point. »

« Ne vous inquiétez pas... »

Révolté et indigné, Ecthelion entoura son écuyer de son bras droit, posa sa main gauche sur le haut de son torse.

« Je ne le laisserai pas vous toucher. »

L'humain le contempla avec des yeux humides.

 


 

On leur montra bientôt leurs chambres, qui étaient très bien chauffées, même si d'après Ecthelion la décoration laissait à désirer.

Dans chaque chambre, on leur avait laissé un pyjama. Mais au bout d'un quart d'heure, l'elfe vint rejoindre Belin dans la sienne. Il avait l'air préoccupé.

« Belin, il faut que je vous dise quelque chose... »

« Oui Messire... euh, Ecthelion. »

Les joues du Chevalier de la Fontaine rosirent, comme à chaque fois que l'humain l'appelait par son prénom.

« Hum, Belin... Je sais que vous êtes tout le temps en train de chercher quelqu'un avec qui faire l'acte, comme vous dites. Mais il ne faut pas que vous alliez avec lui. »

« Avec qui Messire ? »

« Avec Maedhros », répondit Ecthelion. « Vous savez, il n'y a que votre corps qui l'intéresse. » Les yeux du jeune elfe devinrent lumineux et palpitants. « Il ne vous aime pas... »

Le visage de Belin se transforma, comme ému.

« Oh Messire... moi aussi. »

Moi aussi quoi ? pensa Ecthelion.

Puis il dit : « Je pense qu'il vaut mieux que vous dormiez avec moi cette nuit, au cas où il viendrait vous faire des avances. En outre j'ai vu de nombreux elfes me jeter des regards salaces pendant la soirée. Je ne me sens pas très en sécurité non plus. En restant ensemble tous les deux, on pourra se protéger de tous ces homosexuels. »

Belin fronça d'abord les sourcils, puis il hocha la tête avec enthousiasme.

Ils se rendirent dans la chambre d'Ecthelion, en prenant avec eux les couvertures du lit de Belin. Un grand feu brûlait dans l'âtre, et ils ajoutèrent les couvertures apportées sur le lit.

« On va être un peu à l'étroit », déclara Ecthelion, « mais vous aurez bien chaud et je me sentirai rassuré de vous savoir ici. »

A ces mots, il se mit dans le lit et ôta son haut de pyjama, car étant un elfe, il avait trop chaud avec toute cette garniture. Le voyant ainsi, ses larges épaules mises à nu, sa seule chaîne en argent reposant sur les muscles parfaits de son torse, et ses yeux toujours perçants ressortant par contraste avec ses longs cheveux noirs détachés, l'humain ôta aussi sa tunique.

« Pourquoi vous l'enlevez ? » protesta Ecthelion. « Vous allez avoir froid et tomber malade ! »

« Elle me gratte », mentit Belin.

Il s'installa dans le lit, et se colla contre son compagnon d'aventures, torse poilu contre torse imberbe, et remonta les couvertures jusqu'à leur cou. Ecthelion en rougit, mais il passa ses bras autour de lui, le regardant d'un air amoureux.

« Vous n'avez pas froid ? »

« Non Ecthelion », répondit Belin, les yeux scintillants, si heureux de se sentir aimé par lui.

Il restèrent comme cela à se contempler en silence pendant un long moment, puis s'endormirent, harassés qu'ils étaient par la fatigue du voyage.

 


 

Maedhros défit la coiffure avec application, pour ne pas abîmer un seul des longs cheveux bruns, presque noirs. Et quand il eut fini, il les répandit d'un coup sur le dos puissant, comme un flot ondulé d'ombre, si désirable…

« Dis-moi que tu m'aimes », murmura-t-il dans le creux du cou de l'autre homme, dont la tunique jaune était déjà complètement ouverte.

« Je t'aime, Maedhros. »

« Tu me veux ? »

Il fit glisser sa main sur le torse musculeux, où ne brillait nulle Elessar.

Un frisson traversa l'échine de l'écuyer sinda.

« Oui », répondit-il d'une voix rauque.

Même s'il savait que tout à l'heure, quand le seigneur fëanorien ne pourrait plus contrôler ses paroles, il l'appellerait Findekáno.