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Maudits Silmarils, livre 2

Chapter Text

**TOME 1**


 

Chapitre 1 : Le Prince Vaillant

 

 

« Vous ne trouvez pas que l'ambiance est différente ? » demanda soudain Turgon, qui présidait une réunion de la table ronde. « Elle est plus calme, plus détendue... »

Penlodh haussa les sourcils et leva le menton.

« Ce n'est pas faux », concéda Galdor.

« Je me demande à quoi c'est dû... »

Les yeux de Turgon ponctuèrent sa remarque d'un rapide coup d'oeil jeté à la place du seigneur de la Fontaine, qui était déserte.

« Ah oui, Ecthelion est parti en stage à Barad Eithel depuis un mois. Quelles vacances cela nous fait, vous ne trouvez pas ? Plus de jérémiades, de scandales, de catastrophes, de scalps... Plus de table qui bouge parce qu'il arrête pas de bouger sa jambe. Ah oui et on n'est plus obligés de lui parler de son écuyer pour qu'il nous réponde, non plus. »

« Moi je l'aimais bien », dit hypocritement Salgant.

« Oui mais vous vous aimez tout le monde. Rien qu'à l'idée que c'est maintenant mon père qui va devoir le supporter.... C'est tellement bon. »

Penlodh s'éclaircit la voix et manipula sa pile de papiers.

« Dans ce cas, vous serez peut-être satisfait d'apprendre que ce n'est pas le cas », déclara-t-il.

« Quoi ? Ne me dites pas qu'il revient ici ?! »

« Non. Mais d'après un courrier que j'ai reçu ce matin-même, il a demandé à rejoindre le camp militaire de Fingon situé sur Ard-Galen, pour participer au siège d'Angband. »

« Vous voulez dire que c'est mon frère qui va devoir se le coltiner ? »

Turgon semblait aux anges.

« Je devrais peut-être faire comme Ecthelion, tiens », murmura Aredhel, mais personne ne l'entendit.

« Au fait, il est parti avec son écuyer, du coup ? » demanda Rog. « Comment il s'appelle déjà... Blondin ? »

« Bien sûr qu'il est parti avec son écuyer. Vous ne pouvez plus les séparer, ces deux-là. Ils sont inséparables jusqu'à la mort. Je cite Ecthelion. »

 

 


 

 

Belin le Blond, qui avait maintenant dix-neuf ans, était assis dans l'herbe jaune, sur l'une des rares aspérités que comportait la vaste plaine.

De sa position, il pouvait observer le camp, situé en contrebas. Plus loin au sud, les pentes du Dorthonion. A l'Est, les landes désolées de la Lothlann : les montagnes Bleues n'étaient qu'une ligne à peine perceptible. A l'Ouest, la vallée du Sirion et les Montagnes Grises, qu'ils avaient quittées, lui et son maître, il y a une semaine. S'il se tournait, enfin, vers le Nord, il y avait l'ensemble des montagnes de Morgoth, dont le volcan du Thangorodrim, étrangement silencieux. Derrière lui, des monts enneigés, calmes et beaux – mais la triple montagne noire qui en affleurait était hideuse, comme contre-nature, et l'humain l'avait tout de suite détestée.

En la regardant, il ne put contenir un frisson. Outre les militaires, quelques elfes vivaient ici et cultivaient la terre... Mais comment pouvaient-ils supporter cela ? Toujours avoir en vue la forteresse du Diable... Et la sentir. Lui n'aurait pas pu vivre ici continuellement.

Et si l'herbe verte avait fini par recouvrir la terre de la région, cette dernière demeurait brûlée à certains endroits, comme malade à tout jamais. L'herbe y poussait jaune, et la végétation s'y flétrissait vite. Devant le camp, il y avait une grande bande de cette terre-là, sur laquelle était assis Belin en ce moment. On disait que c'était les endroits qu'avait dévastés Glaurung, quand il s'était élancé hors des cachots de Morgoth en tête d'une légion d'orcs, tuant les parents d'Ecthelion. Il avait fallu toute l'habileté stratégique du prince Fingon pour parvenir à le défaire.

L'ancien paysan se remit debout, épousseta la belle livrée que l'armée du Grand Roy Fingolfin lui avait donnée. Il marcha un peu pour se dégourdir les jambes, et s'aperçut bientôt qu'il n'était pas venu pour rien... Sur l'herbe jaune, de la terre asséchée par le dragon, une plante différente avait réussi à pousser, un ensemble de fleurs roses délicates. L'humain se pencha pour en prélever une, sans arracher de tige. Puis il entendit quelque chose – et se redressant, vit qu'un convoi militaire revenait du Nord. Les soldats étaient maintenant assez près pour qu'il puisse les voir, eux et la couleur de leurs bannières.

Elles étaient bleu ciel, comme les bannières du prince Fingon, qui était parti visiter les bastions de garde de la Grande Porte, avant leur arrivée.

Messire Ecthelion allait donc pouvoir rencontrer son héros ! Belin se mit à courir en direction du camp, sa fleur toujours dans la main.

Là, au milieu des tentes, l'agitation régnait. L'humain s'adressa à un lieutenant noldo aux cheveux noirs comme de la réglisse, mais qui étaient rasés sur les côtés, et regroupés en d'étranges nattes toutes abîmées sur le sommet de sa tête. Il était très beau, mais son œil droit était toujours à moitié fermé, et l'intérieur en était blanc.

« Vous savez où est messire Ecthelion ? » lui demanda-t-il.

« La dernière fois que je l'ai vu », répondit cet elfe, « il était près du quartier général. »

« Merci. »

Belin courut pour rejoindre les grandes tentes du commandement. Il ne tarda pas à tomber sur Ecthelion, qui marchait vers l'entrée du camp.

« Messire, il y a son altesse Fingon qui arrive ! »

« Je sais », lui répondit Ecthelion. « J'y allais, justement. »

L'humain se souvint de sa fleur.

« Regardez ce que j'ai trouvé messire. Cette belle flor, dans un des endroits maudits. »

« Mais qu'est-ce que vous allez faire dans les endroits maudits ? »

« Je ne sais point. »

L'écuyer baissa la tête.

« Vous venez avec moi ? » demanda Ecthelion.

« Oui messire. Mais prenez cette fleur. »

Le cœur gonflé d'affection, il l'accrocha à son armure.

« Elle est bien belle. »

Mais Ecthelion la regardait à peine, tant il semblait tout entier tourné vers l'événement à venir, et la rencontre avec son héros de toujours.

La compagnie qui revenait du nord était composée d'une dizaine de cavaliers et d'une cinquantaine de fantassins. A leur tête trottait leur commandant, le fils de Fingolfin, qui était le seigneur de Dor-Lómin mais aussi et surtout le coordonnateur de cette partie du Siège. On ne voyait pas son visage, caché sous un heaume blanc, seuls ses yeux d'un bleu d'azur et sa bouche, dont l'expression était sévère. Le suivaient plusieurs de ses barons, dont une femme aux longs cheveux gris. Ecthelion sembla se crisper à sa vue.

Arrivés à la hauteur de ce qui formait une grande place à l'intérieur du camp, les hauts seigneurs descendirent de cheval. Le prince Fingon ôta son casque, délivrant une abondante masse de tresses brunes entremêlées d'or, qu'il secoua au soleil.

Ecthelion le regardait la bouche ouverte, l'air extatique et complètement pénétré, comme s'il avait devant lui, en chair et en os et grandeur nature, la figurine de son enfance, venue à la vie par une sorte de miracle.

Fingon parut l'apercevoir, fronça les sourcils et regarda ses armoiries. Le cœur d'Ecthelion s'arrêta quand il vit qu'il se dirigeait vers lui.

« Je ne vous ai jamais vu ici... Et ces armes... » commença le Prince.

Sa voix était naturellement forte et sonore, mais aussi mélodieuse. Ecthelion s'agenouilla immédiatement.

« Mon nom est Ecthelion, seigneur de la Fontaine d'Argent, au service du roi Turgon votre frère. »

« Mon frère... Il est donc toujours en vie ? » plaisanta Fingon.

De nombreux rires accueillirent cette saillie.

« J'ai une lettre », balbutia Ecthelion. « Le roi votre père m'a autorisé à me mettre à votre service pour six mois. »

« Nul besoin de lettre, seigneur Ecthelion. J'ai bien connu vos parents. Et ne serait-ce que par loyauté envers eux, et reconnaissance pour leur courage, je ne pourrais qu’acquiescer à n'importe laquelle de vos requêtes. Mais par ailleurs, votre tante, la Dame de la Source, est ici avec moi. D'après ce qu'elle m'a dit, vous ne vous êtes pas vus depuis très longtemps. »

La femme aux cheveux gris qui se trouvaient aux côtés de Fingon, et dont le blason représentait une rivière, s'approcha de lui, et ôta son casque.

Belin remarqua qu'elle avait une estafilade, assez récente, sur le menton. Il vit aussi que le visage d'Ecthelion avait changé. Il s'était comme fripé. Belin ne lui avait presque jamais vu cette expression – sauf quand il tombait malade. 

« Mon neveu... » fit la femme. « Tu es un grand garçon maintenant. »

« Je ne suis plus un enfant... » protesta Ecthelion.

Fingon s'était déridé semble-t-il. Il arborait maintenant un franc sourire.

« Nous allons dîner de ce pas, seigneur de la Fontaine », déclara-t-il. « Joignez-vous à nous. Vous me ferez un immense plaisir. »

Ecthelion ne se fit pas prier, et le suivit vers les tentes du haut commandement, comme hypnotisé. Belin ne le revit pas de la soirée, mais quand il sortit prendre l'air, au crépuscule, il trouva sur le sol, non loin de la tente de Fingon, la fleur qu'il avait donnée à Ecthelion, et qui devait être tombée de son armure.

 


 

Le jeune seigneur de la Fontaine avait l'impression de se trouver dans un rêve. Il suivait le prince Fingon et ses barons avec un grand sourire sur son visage, le regard rivé sur l'or des nattes de son héros, qui se détachait nettement sur le brun de ses cheveux – comme il le faisait sur le jouet qu'il avait lorsqu'il était enfant. Bientôt, il put même regarder un écuyer débarrasser ce héros de son armure et de sa tunique, admirer sa musculature si parfaite – ses épaules larges et solides, son torse ample, ses hanches étroites, ses cuisses musclées. Le plaisir primitif ressenti lorsqu'il tenait sa figurine par la taille était là à nouveau – ainsi qu'autre chose, qu'il ne parvenait pas à identifier.

« Ecthelion ! » dit alors le fils aîné de Fingolfin. « Je vais prendre un bain avant de souper... Rendez-vous donc dans la tente de cérémonie, le cuisinier a préparé une collation d'entrée. Vous y trouverez votre tante. »

Le jeune elfe ne sut que dire et ne parvint qu'à balbutier quelque chose.

Dans la tente de cérémonie, quelques seigneurs et chevaliers étaient déjà là. La plupart de ceux qui étaient de retour avaient seulement quitté leur armure et expédié une rapide toilette. Il y en avait aussi d'autres, de ceux qui étaient restés au camp, comme ce type borgne à la tête à moitié rasée qu'il voyait souvent parler à Belin. Dans un coin, en train de se servir à boire d'un cratère, il aperçut sa tante Maica. Elle sembla le voir, puis détourna la tête. Ecthelion hésita quelques instants, puis apercevant un grand plat empli de tranches de rôti cuites bleues, décida que saluer son aînée pouvait bien attendre.

Fingon n'arriva qu'une heure plus tard. Ecthelion avait eu le temps de manger quatre tranches de rôti, un demi pâté, une truite, deux tranches de gâteau aux fruits confits et à la pâte d'amande.

« Alors, faites-vous bonne chère ? » demanda Fingon en se plaçant à côté de lui. « Cela n'a pas grand chose à voir avec les banquets de Barad Eithel, mais cela change un peu de l'ordinaire du camp... »

Ecthelion avala sa bouchée d'un coup et faillit s'étouffer. Fingon lui tapa dans le dos. Le jeune seigneur de Gondolin comprit alors que c'était du prince que venait cette abominable odeur de violette et de patchouli. Par ailleurs, le héros d'Hithlum était merveilleusement vêtu et paré. Il portait une tunique de soie bleu azur dont l'encolure était bordée d'un ruban doré brodé de motifs sylvestres. Ses cheveux avaient été entièrement retressés, et la partie droite était attachée sur le côté de son crâne avec de petites pinces dorées en forme de libellules. Il avait un bracelet serti d'émeraudes au poignet gauche, et des boucles d'oreilles argentées aux oreilles.

« Oui, c'est très bon », bredouilla Ecthelion, qui trouva que tout cela n'était pas aussi beau que ses yeux, d'un bleu frappant sous ses sourcils épais et expressifs.

« Avez-vous parlé à votre tante ? »

Le jeune elfe se sentit brusquement coupable et mentit.

« Oui... »

« C'est l'un de mes meilleurs chevaliers », précisa Fingon.

« Ah... J'aimerais en être aussi un ! » s'exclama brusquement son cadet.

« Un quoi ? »

« Un de vos meilleurs chevaliers ! »

Il baissa la tête.

« Comme mes parents aussi... Vous les avez vengés ! »

Fingon lui posa une main sur l'épaule, l'air compatissant.

« Je suis désolé, Ecthelion. J'aurais aimé pouvoir faire plus... »

 


 

Quand le seigneur de la Fontaine revint dans sa tente, deux heures plus tard, il était débordant d'énergie. Il raconta tout ce qui s'était passé à Belin, ne cessant de lui parler de Fingon le Vaillant, son modèle et héros. Dès que l'humain tentait de dire quelque chose, Ecthelion lui coupait la parole, et reprenait son monologue sur la magnifique soirée qu'il avait passée.

« Messire, vous auriez dû parler à votre tante. »

« Pourquoi faire ? Elle s'en fiche de moi. Je préfère parler avec Fingon. Il est prodigieux ! »

 

 


 

 

Au bout de quelques jours d'accointance, Fingon commença à donner à son nouveau protégé des cours particuliers de tir à l'arc, le seigneur de la Fontaine ne maîtrisant jusqu'à présent que le combat à l'épée et par coups de tête.

Belin ne tarda pas à s'ennuyer. Les autres écuyers, tous des elfes, avaient des loisirs qui constituaient presque uniquement à chanter des chansons et jouer de la lyre. Le jeune homme avait appris à jouer de la flûte traversière, pourtant, mais ce n'était pas une activité qu'il aurait pratiquée des heures (surtout qu'au fond il préférait toujours le pipeau). Il tenta de convertir ses vagues connaissances aux jeux d'osselets et de cartes, ce qui l'occupa pendant quelques jours, et lui fit gagner en popularité (en plus d'être déjà considéré, en tant qu'un des Edain, comme une sorte d'attraction). Mais l'ennui le saisit à nouveau, et l'ennui était bien un souci typiquement humain, bien qu'il fût partagé par certains elfes – dont Ecthelion faisait partie. Durant ses heures de relâche, il se mit alors à suivre Ecthelion lors de ses leçons particulières avec Fingon, et à ramasser les flèches.

« Vous n'êtes pas obligé de faire cela », lui fit remarquer Ecthelion.

« Je m'ennuie messire. »

Ecthelion ne répondit pas, hypnotisé qu'il était par la façon qu'avait Fingon de tendre son arc et ne jamais rater sa cible.

« A votre tour », dit Fingon.

« Je n'arriverai jamais à vous égaler, seigneur Fingon. »

« Il faut laisser le temps au temps... Et je vous en prie... Appelez-moi Findekáno. »

Le fils de Fingolfin l'aida à positionner ses bras et tandis qu'il visait, posa une main sur son épaule. L'air maussade de Belin s'amplifia. Ce n'était pas la première fois que l'altesse elfe était tactile avec Messire... Et en fait, Fingon était tactile avec tout le monde, sauf que Belin ne l'avait jamais remarqué, et qu'il croyait cette attitude exclusivement réservée à Ecthelion.

Le soir venu, ce dernier était en train de retirer ses vêtements d'entraînement, quand il vit que Belin avait installé sa natte et ses couvertures à l'autre bout de leur tente, dans l'extrémité droite.

« Vous ne venez pas vous coucher avec moi ? » demanda Ecthelion torse nu, son maillot de corps roulé en boule dans une main.

« Non, je préfère dormir seul cette nuit », répondit l'humain.

« Mais vous n'avez pas peur d'attraper froid ? »

« Il ne fait pas froid en ce moment. »

« Si vous le dites », fit Ecthelion en finissant d'enfiler ses vêtements de nuit.

En réalité, il faisait froid. Du moins pour un humain. Malgré ses deux couvertures, Belin grelottait, et il s'endormit en se sentant seul, pour la première fois depuis longtemps, abandonné par son meilleur ami, qui lui préférait maintenant un autre.

 


 

Le lendemain matin, comme prévu à la suite de l'une leurs discussions passionnées de la veille, le prince Fingon se leva à l'aube et marcha jusqu'à la tente du jeune Ecthelion, son tout nouveau camarade, pour qu'ils fassent ensemble leur premier entraînement de la journée.

Cependant, quand il appela, personne ne répondit. Alors il se permit d'entrer dans la tente. Mais sur les nattes de paille disposées au centre de l'espace, il n'y avait personne.

Fingon s'avança un peu. Cela lui permit de voir que quelqu'un dormait, dans le côté droit de la tente... Mais en clignant des yeux, il comprit vite qu'ils s'était trompé, et qu'il n'y avait pas une, mais deux personnes.

Il reconnut d'abord Ecthelion – s'était-il couché nu ? – dont le torse et les bras dépassait de sa couverture. Le jeune elfe était couché sur le flanc, complètement collé contre un homme blond, qui lui aussi dormait sur le flanc, et paraissait enroulé dans une autre couverture que celle d'Ecthelion, qui elle les recouvrait tous deux. Le bras d'Ecthelion reposait sur le corps de l'autre homme en s'agitant vaguement, comme s'il tentait de l'enlacer, puis sa main se mit à caresser tendrement les muscles de son bras.

Une violente rougeur colora soudain le visage de Fingon. Il sortit de la tente. A la lumière du jour, il semblait maintenant d'une pâleur de mort.