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Les mondes d'Outre-Humanité

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Ce n'était pas la première fois que les interventions de Greenpeace étaient filmées, surtout quand il s'agissait d'actions musclées comme tenter d'empêcher la chasse à la baleine. Des reporters étaient à bord de leur navire et pouvaient être aperçus à tribord, filmant le chalutier avec lequel un jeu du chat et de la souris avait commencé. Il durait depuis quelques temps. Le chalutier vira subitement de bord, prenant au dépourvu ses adversaires qui tentaient jusque-là de l'éloigner, ou du moins de l'empêcher de se rapprocher, d'un groupe de cétacés. Les membres de Greenpeace s'aperçurent alors qu'un spécimen adulte se trouvait à l'écart du groupe et que le chalutier lui fonçait droit dessus. Le chalutier tira son harpon.

- Bing ! En plein dedans !
- Vous êtes sûr ?
- Regardez, commandant ! Il y a du sang qui se mélange à l'écume.

L'officier de pont était nerveux et jeta un regard interrogatif aux matelots dont les fonctions actuelles l'intéressaient le plus. Le commandant observait la scène aux jumelles.

- Du mouvement ?
- Oui capitaine ! Ils arrivent, comme on s'en doutait.

L'officier se tourna immédiatement vers un autre matelot.

- Les Islandais les ont repérés ? Une réaction quelconque ?
- Pas chez les pêcheurs, ni chez Greenpeace, apparemment. Les garde-côtes ne vont probablement pas tarder à le voir, j'imagine. Ils arrivent vite.
- Capitaine, deux des navires islandais ont viré de bord. Ils viennent de recevoir un ordre de Reykjavik.

L'officier n'eut pas le temps de répondre car le vaisseau les survolait déjà et s'arrêta doucement au-dessus des chalutiers. Ceux d'entre eux qui n'avaient pas harponné de cétacé mirent plein gaz vers la côte, mais l'équipage qui venait d'en attraper un semblait stupéfait. Après quelques secondes de flottements, une activité frénétique agita leur pont. Aux jumelles, on voyait clairement que le capitaine du navire ordonnait de relâcher la baleine mais que le marin aux commandes du harpon semblait tétanisé.

- Ils abaissent leurs nacelles.

Effectivement, deux des immenses nacelles du vaisseau spatial descendirent vers la mer puis plongèrent dans les flots. Immédiatement, des colonnes d'eau se formèrent, montant vers lui.

- Et voilà. Tout les signaux sont enregistrés ?
- Oui capitaine.

Le matelot qui lui avait répondu enclencha les haut-parleurs de sa console, et des chants de baleine retentirent. Sauf qu'ils n'étaient pas émis par des baleines. Ils durèrent quelques minutes, et après un silence, ils eurent l'impression que des réponses parvenaient de la mer. Les exclamations étonnées de l'équipage poussèrent l'officier à lever la tête. Le spectacle se reproduisait. Des baleines entraient dans les colonnes d'eau de mer et étaient immédiatement hissées, une par une, vers le vaisseau spatial. Un petit engin, sans doute automatisé, descendit rapidement vers le harpon et en sectionna le câble au plus près du cétacé blessé qui fut hissé dans la colonne la plus proche.

- Capitaine, il y en a dans chaque colonne.

L'officier se dirigea vers une console où le zoom de caméras montrait clairement des extraterrestres entourer les cétacés comme pour leur souhaiter la bienvenue. La caméra révéla aussi que d'autres animaux se joignaient au voyage. Il crut distinguer des bélougas, et plusieurs dauphins. Au bout d'un moment, les colonnes se vidèrent, ne laissant plus passer qu'un dernier animal, un gigantesque cachalot. Plusieurs marins sifflèrent devant la taille de la créature.

- D'après ce qu'on voit, il doit bien faire trente-cinq mètres de long. Celui-là a dû rappliquer en vitesse en entendant l'appel. D'habitude ils ne remontent que pour respirer. Un coup de chance pour lui. Vu la taille du pépère, ça doit être un très vieux mâle qui doit traîner trèèès profondément.

Le cachalot disparut dans les entrailles du vaisseau, qui vida alors les colonnes et fit remonter ses nacelles. Alors que la dernière était sur le point de se fermer, un bruit retentit.

- Oh les cons !

Visiblement mécontent, un marin venait de tirer un harpon vers le vaisseau, qu'il n'atteignit de toute façon pas. Pour toute réponse, un sas s'ouvrit et laissa tomber une masse de matière indéterminée sur le navire, faisant tomber plusieurs marins à l'eau.

- Analysez-moi ça le plus vite possible !
- Hem... capitaine, je peux me tromper mais je crois qu'ils font le même coup qu'au Japon la semaine dernière.
- Quoi ? C'est-à-dire ?
- Ben il leur ont largué... comment dire... de la merde.

L'officier regarda son matelot sans rien dire puis se retourna pour voir le vaisseau repartir aussi vite qu'il était arrivé, laissant derrière lui des pêcheurs furieux et des écologistes hilares.


Le décor était... presque irréel. Les délégués de la commission baleinière internationale, accompagnés de personnels de l'ONU, observaient leurs hôtes évoluer dans leur milieu aquatique. Il faisait aussi clair qu'en plein jour, avec toutefois une légère ambiance bleutée en raison de l'eau qui les entourait de toute part. Une baleine bleue frôla nonchalamment la plate-forme sur laquelle ils se trouvaient, puis revint observer les nouveaux venus qui l'observèrent en retour, bouche bée. Ce vaisseau était immense et s'étendait à perte de vue, et pourtant il paraissait surpeuplé, se dirent-ils en avançant sur la passerelle qui longeait la paroi.

Ils se trouvaient dans un vaisseau de transit doté d'une technologie que les Terriens avaient immédiatement appelée Stargate en dépit du fait qu'elle n'avait rien à voir avec celle popularisée par d'anciennes séries de science-fiction. Au lieu de déplacer des objets ou des êtres vivants, les immenses anneaux qui se trouvaient en bout de chaque section se contentaient de stocker l'information de la matière qui les franchissait. Apparemment on y était "scanné" et instantanément... stocké dans un des anneaux, comprenant chacun plusieurs sections mémorielles. Une sécurité au cas où un anneau n'arriverait pas entier, comme ça on ne perdait pas tout le contenu de ce qui s'y trouvait, et on pouvait par exemple intégrer une section intacte à un autre anneau pour reconstituer ce qui s'y trouvait.

La délégation terrienne arriva à une plate-forme de contrôle et y attendit son interlocuteur. Ce dernier descendit lentement depuis l'autre côté du vaisseau, contournant élégamment les mammifères marins qui peuplaient les lieux, se permettant même de jouer avec un dauphin l'espace de quelques instants avant de franchir la paroi perméable qui retenait l'eau pour protéger les Sans-nageoires qui voyageaient parfois avec eux. Ceux qui peuplaient ce monde étaient néanmoins nettement moins sympathiques que les autres résidant dans l'alliance.

Il s'amusa de voir plusieurs d'entre eux sursauter en entendant ses cliquetis de bienvenue. Les Sans-nageoires communiquaient pourtant bien plus bruyamment, compte-tenu de l'environnement atmosphérique auquel leurs organes étaient adaptés, contrairement au sien. Heureusement, son interface de traduction prit immédiatement le relai. Ainsi commença un échange avec les représentants des Sans-nageoires de ce monde. Pour l'essentiel, ils venaient se plaindre de ce que son peuple nuisait à l'écosystème local et "pillait" leurs ressources. La même rengaine que les fois précédentes. Qu'il repoussa calmement mais sûrement.

Les Sans-nageoires avaient-ils autorisé certains des leurs à se rendre sur d'autres mondes ? Oui. Ce qui n'était possible que parce que l'alliance le permettait à titre gracieux, faute de gouvernement planétaire avec lequel traiter, n'est-ce pas ? Oui. Et son peuple était membre de l'alliance. Et il considérait la population pélagique locale comme douée de raison, et était donc parfaitement libre de lui octroyer le droit d'asile sans rendre de compte à qui que ce soit. L'impact écologique ? Il ne leur avait pas semblé que les nations de ce monde y avaient porté un intérêt démesuré jusque-là, l'argument semblait donc fallacieux. L'impact économique ? Ne défendaient-ils pas la libre concurrence ? Ne la défendaient-ils pas ? Oui, n'est-ce pas ? Ne défendaient-ils pas la libre circulation des personnes ? Oui. La population pélagique n'était pas constituée de personnes ? Réellement ?

Les délégués virent leur interlocuteur passer la tête à travers la paroi. Peu après, un dauphin et une petite baleine se mirent à tourner autour de la plate-forme. Le représentant extraterrestre lâcha dans l'eau deux petits symbiotes qui nagèrent jusqu'aux animaux et se fixèrent sur leurs têtes. Il incita dont les Sans-nageoires à tester l'intelligence des êtres qui évoluaient devant eux. Fréquentant des Sans-nageoires au sein de l'alliance depuis longtemps déjà, il lui sembla reconnaitre des expressions de malaise chez eux. Malaise qui dut croître quand ceux qu'ils considéraient comme des animaux leurs répondirent via son interface.

- Eux-du-dessus tuer. Eux-du-dessus pas écouter Eux-du-dessous. Eux-du-dessus parfois jouer. Parfois pas tuer Eux-du-dessous. Mais Eux-du-dessus manger nourriture Eux-du-dessous. Pourtant Eux-du-dessus avoir nourriture-du-dessus. Parfois enlever Eux-du-dessous avec nourriture.
- Eux-du-dessus tuer Mère et Grande-Mère. Eux-du-dessus voler zones de chasse. Eux-du-dessus rendre fous avec bruit long. Eux-du-dessus laisser poison noir.

Les délégués tentèrent maladroitement de convaincre les cétacés, sans effet. Faire plus attention ? Ce n'était pas assez. Arrêter la pêche intensive et abandonner la chasse à la baleine ? Les délégués Japonais et Norvégiens refusèrent de donner ne serait-ce qu'un accord oral à des créatures auxquelles ils avaient veillé à ne pas s'adresser. Car si on admet que votre gibier vous comprend et vous répond, alors on ne peut plus prétendre ignorer sa nature intelligente.

- Eux-du-dessous partir. Eux-du-ailleurs promettre grandes zones de chasse. Pas tuer. Pas voler. Eux-du-dessus plus faire peur.

Les délégués regardèrent les mammifères partir et surent qu'ils avaient perdu. Des décennies de déclarations de bonnes intentions immédiatement contredites se retournaient contre eux. Ils n'auraient jamais pu prévoir que des cousins issus d'une évolution où des primates seraient retournés vivre dans l'eau viennent un jour avec la ferme intention d'évacuer massivement les cétacés. Comme l'avait dit la presse, Flipper le dauphin en avait eu marre et avait passé un coup de fil à son cousin germain, celui qui possédait des destroyers, pour lui demander de lui filer un coup de main pour son déménagement. Nul ne savait quels seraient les résultats d'une telle migration, mais il était certain que les Terriens en paieraient le prix fort.