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Les mondes d'Outre-Humanité

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La plage était belle, il fallait le reconnaitre, mais il regrettait l'absence de sable, quand bien même ces petits galets étaient assez doux. La couleur de l'eau était plus surprenante, mais on leur avait expliqué qu'elle était surchargée du pollen issu des arbres qui bordaient le rivage et qui se fertilisaient ainsi à travers tout l'archipel. Il ne fallait pas se plaindre, cette concentration de pollen repoussait les animaux carnivores que les étrangers ne savaient pas repérer, rendant la baignade aisée et sûre. En plus l'eau était tellement chaude !

- Tu veux une boule ?

Philip se retourna et tendit le bras pour attraper le fruit que lui tendait son collègue. Les mots de la langue locale étaient assez difficiles à prononcer, aussi utilisaient-ils des surnoms pour beaucoup de choses. Il planta une paille dedans et se mit à aspirer le jus du fruit.

- C'est quand même hyper sucré.
- On dirait les sodas que mon neveu achète. Sauf que ceux-là c'est cent pour cent naturel.
- Faut pas être diabétique, ceci dit.
- Ben je crois qu'en réalité ça contient pas beaucoup de sucre, c'est surtout le goût qui donne cette impression.

Les deux hommes observaient la population se prélasser. Beaucoup de gens se baignaient, d'autres grimpaient aux arbres ou jouaient. Une nette insouciance régnait sur la plage.

- J'espère qu'ils n'ont pas été trop vexé quand ils ont vu que Katie n'est pas venue.
- Non, ça leur arrive souvent avec les étrangers. Ceci dit, on a de la chance d'avoir été autorisés à quitter les territoires urbanisés pour les Archipels et Péninsules. Pour eux c'est le cœur de leur civilisation, c'est encore plus intime que d'inviter un étranger à manger dans son jardin.

Cela faisait six mois que Philip était arrivé sur ce monde, en compagnie de sa femme et de son fils Will. Officiellement il était payé par l'ONU au sein du centre culturel terrien. Officieusement, il était au service de la CIA, quoique détaché au Département d'État. En réalité ça n'avait pas vraiment d'importance tant personne ne prenait la Terre au sérieux. Encore fallait-il connaitre son existence...

- Il est où Will ? Je croyais qu'il était avec toi.
- Resté derrière.
- Quoi ? Mais on ne laisse pas un enfant sans...

Philip avait commencé à chercher son fils des yeux, puis l'aperçut et comprit ce qui le retenait. Trois demoiselles locales de son âge semblaient lui avoir mis le grappin dessus. Ce qui lui déplut assez.

- Je t'avais demandé de ne pas le laisser seul !
- Je ne l'ai pas laissé seul, il m'a dit qu'il me rejoignait. Maintenant, ne viens pas te plaindre, tu savais où tu arrivais et que leurs mœurs étaient différentes.
- Désolé, mais je le trouve trop jeune pour être confronté à... je souhaiterai qu'il reste dans l'enfance encore un peu.
- Fallait pas accepter cette planète, alors. Écoute, que tu le veuilles ou non, quand ils sont en vacances ils se promènent tout nus, t'as accepté d'emmener ton fils ici alors forcément il va y voir des choses qu'il n'aurait pas... qu'il n'aurait vues que dans deux ou trois ans.
- Papa !
- Ah, te voilà... Installe-toi.
- Euh... est-ce que je peux aller jouer avec les filles ?
- Écoute, je suis pas sûr que ce soit...
- Y a des chutes et un toboggan naturel plus haut, elles vont me montrer ! Allez !

Philip fit la sourde oreille, mais les suppliques conjointes de Will et de son collègue le firent céder. Il attrapa toutefois le bras de son fils et l'attira de manière à pouvoir lui parler à l'oreille.

- Tu ne vas pas trop loin et tu reviens si je t'appelles.
- Mais ouiiii !
- Et tu ne poses pas les mains là où ta mère ne voudrais pas que tu les poses !
- J'l'aurais pas fait !
- Mmm. Et tu gardes ton maillot de bain, même si tes amies insistent.
- Oui oui.

Après une nouvelle hésitation de son père, Will repartit gaiement, avec la ferme intention de contrevenir aux commandements parentaux. Hé ! À Bethesda il n'aurait jamais rêvé que des filles toutes nues viennent le voir. Même pas s'il avait eu quatre ans de plus ! Il oublia donc aussitôt son père qui soupirait déjà.

- Si sa mère apprend que je l'ai laissé faire ça, je suis mort. Bon dieu, elles ont même pas douze ans et elles se baladent le derrière à l'air ! Au moins en ville ils nous épargnent ça.
- C'est un autre mode de vie, une autre culture. C'est sûr que vous qui venez de Nouvelle-Angleterre, ça doit vous faire drôle.
- Y a quand même des choses qui m'échappent. C'est quoi leur truc avec le naturisme ?
- C'est pas du naturisme, c'est le souvenir de leur vie tribale. Ils mettent un point d'honneur à préserver leurs savoirs traditionnels depuis des siècles.
- Je vois pas très bien à quoi ça sert quand on dispose de la technologie spat... non mais je rêve !
- Quoi ?

Horrifié, Philip tendit le bras pour lui montrer quelque chose. Derrière des rochers, deux très jeunes adolescents se livraient à des activités sans équivoque.

- Ah, oui. Ça surprend, hein ? Tu vois qui c'est Isaac ?
- Quoi ? Non. Qu'est-ce qu'il vient faire là ? Jack je vois des gamins en train de...
- C'est un de nos ethnologues. Barbu, cheveux gris. Non ? Peu importe, il a eu le temps de les étudier, et a trouvé de nombreuses ressemblances entre leurs mœurs et celles des habitants des îles Tromelin, sur Terre.
- Tu dois te tromper. J'y suis passé une fois, quand j'étais dans la marine, et c'est juste un atoll. Il n'y a pas d'habitants.
- On s'en fout, Philip ! C'est juste pour dire que même si ça nous choque, y a la même chose chez certaines populations de la planète Terre. Ils ne sont donc pas spécialement aliens ni barbares. Tiens, regarde ils ont fini, ils vont ailleurs. Bon par contre je vais pas aller me baigner dans ce coin là.

Philip ne rit pas à cette plaisanterie et garda une mine renfrognée, se retournant une fois ou deux dans l'espoir d'apercevoir son petit garçon.

- Trobriand, Jack.
- Hein ?
- Ça doit être les îles Trobriand, pas Tromelin. Vers la Papouasie ou l'Australie, quelque part par là. Tromelin c'est au large de l'Afrique.
- Peut-être. Je sais même pas pourquoi ces bleds ont des noms pareils.
- Elles ont été découvertes par des navigateurs français.

Ils continuèrent à siroter le jus de leurs fruits, Jack espérant que le fils de son collègue ne se vanterait pas trop d'éventuelles frasques le soir venu.

- Je crois que je ne reviendrai pas. Will non plus, d'ailleurs. Si c'est pour le plonger dans une ambiance sexe, drogue et rock'n roll...
- Ils sont pas très portés sur les drogues, en fait. Quant à leur musique c'est loin d'être du rock. C'est réellement tribal et strictement codifié. Enfin, tout ça n'est qu'un vaste antidépresseur collectif, toujours selon Isaac.
- Ils ont pourtant pas l'air stressé.

Jack se rapprocha de lui et se pencha légèrement.

- L'avantage, quand on vient d'une planète inconnue, c'est que les gens vous sous-estiment. Et quand on suit les même leçons que les enfants, on apprend des trucs.
- Des trucs qui n'étaient pas dans les rapports ?
- Si si ils y étaient, mais il y a à peine un mois j'ai eu un déclic, et le puzzle s'est reconstitué.

Curieux et intéressé, Philip lui fit signe de continuer.

- Quand on ne les connait pas, on voit juste un peuple évolué qui veille à préserver ses traditions, quitte à y passer un tiers de son temps. Mais ça c'est juste le sommet de l'iceberg.
- Mmm ?
- Dans leur alliance, à la fin de la guerre, ils se sont retrouvés avec un certain nombre d'armements qu'ils ne pouvaient pas détruire. Les trucs les plus dangereux, qu'ils ont décidé de garder dans un coin pour les étudier, et en tout dernier ressort, les réutiliser si les Insatisfaits remontraient le bout de leur nez.
- Oui et ?
- Il a fallu les stocker quelque part. Seulement la population de l'alliance n'était pas très chaude. Apparemment seule une poignée de planètes se sont proposées, et depuis le secret est bien gardé.
- Tu veux dire qu'ils ont des planques d'armes ? Ici ?
- Non non. Ils ont pas des planques d'armes, la planète entière est une planque d'armes.
- Et un petit agent de renseignement comme toi a réussi à comprendre ça tout seul...
- D'après la documentation à laquelle on a pu avoir accès, ça fait déjà plusieurs siècles, au point que même chez eux le grand public ne s'en souvient plus trop. Et puis surtout, il n'y a pas eu de guerre depuis, et à part surveiller l'espace lointain au cas où des descendants d'Insatisfaits en fuite reviendraient avec de mauvaises intentions, il n'y a pas vraiment d'hostilité entre les mondes de l'alliance, et les quelques rares mondes agités ne représentent pas vraiment de menace pour eux.
- T'es en train de me dire qu'ils ne savent pas ce que c'est que le contre-espionnage ?
- C'est l'impression que j'ai. Ceci dit, ils ne doivent pas être dupes non plus et doivent sûrement lire nos correspondances, mais comme on rentre probablement dans la catégorie des petits mondes agités...
- On est insignifiants, hein ?
- Ah ça ! On dépend d'eux pour le voyage spatial et les communications alors oui, ils doivent se moquer de ce qu'on peut découvrir parce qu'on aura jamais les moyens d'en faire quoi que ce soit.

Un groupe de personnes âgées passa. Philip regretta cette vue qui lui rappela une plage californienne.

- Quel est le rapport avec leur société, du coup ? Pourquoi tu m'as raconté ça ?
- Ben comment tu les décrirais ?
- Heu... insouciants, détachés des choses, philosophes. Et impudiques.
- Voilà. Ben moi je suis persuadé que c'est pour eux une échappatoire, un... comment dire ? Un exutoire !
- Hein ?
- Tu serais serein, toi, si tu vivais en permanence au-dessus d'un dépôt de têtes nucléaires, ou d'armes chimiques ou autres ?
- ... Je crois que non. Et Katie encore moins.
- Ben eux ils ont pas le choix. Je ne sais pas trop ce qu'il y a sous nos pieds, mais quand tu écoutes les gamins chanter, tu comprends qu'il doit y avoir beaucoup de vilaines choses là-dessous. Et certaines doivent être vivantes.
- Sérieusement ?
- Les Insatisfaits avaient apparemment une prédilection pour les armes biologiques. Et j'ai retrouvé des mentions d'organismes génétiquement modifiés lâchés dans des environnements pour y semer la destruction.
- Quoi, comme dans Alien ?
- Dans quoi ?
- C'est un vieux film de science-fiction.
- Connait pas. En tous cas les comptines du coin parlent souvent des monstres des étoiles qui dorment sous les océans.

Philip eut un frisson en pensant à ce qu'il côtoyait peut-être sans le savoir.

- Enfin bref, je pense que toute leur société, leur insouciance et leur mode de vie bucolique n'est qu'un mécanisme de défense semi-conscient.
- ... Si je te suis bien, pour éviter d'être paralysés par la peur et l'angoisse, ils batifolent en permanence et ils utilisent le sexe comme une soupape de sécurité, c'est ça ?
- C'est la conclusion à laquelle je suis arrivé. Tous ceux que tu voies, tous ceux que tu croiseras, ne sont tous au final que des névrosés qui essaient d'oublier qu'ils vivent sur un champ de mine. C'est le paradis libertin qui masque l'enfer le plus cauchemardesque.
- Eh bien...
- En fait, avec le recul, ça me fait presque de la peine. Parce qu'en fait ils n'auront jamais une vraie paix de l'esprit, pour moi ce n'est pas de la vraie détente ni de l'insouciance, c'est juste... je ne sais pas... être esclave d'un environnement anxiogène. Ils ont pas vraiment le choix d'être comme ça, ils sont juste revenus à leurs vieilles coutumes parce qu'elles leurs avaient permis de survivre à la guerre en se planquant au plus profond des grottes et des forêts, et parce qu'après elles leur ont permis d'évacuer leur stress. Je ne les envie pas, en fait.

Le soir venu, Jack et Philip repartirent en se félicitant d'avoir repoussé les avances d'une ou deux femmes par ailleurs fort charmantes (mais ils furent aussi légèrement vexés qu'il n'y en ait pas eu plus que ça), et retrouvèrent le jeune Will épuisé par une après-midi de jeu mais les yeux brillants. Philip n'eut pas le cœur de lui demander le détail de son après-midi, mais les suçons lui en donnaient un vague aperçu. Sa mère serait folle de rage, et la soirée voire la semaine s'annonçaient difficiles, en tous cas. Au même moment, dans la capitale, des officiels parlaient de leurs hôtes étrangers.

- ... et c'est à peu près tout ce qu'ils ont pu dire d'intéressant à notre sujet. Le reste se constituait essentiellement de banalités, de critiques de nos mœurs et surtout d'inquiétude vis-à-vis de l'innocence du jeune garçon. Le conseil de l'alliance avait raison, c'est un point qui semble préoccuper beaucoup des représentants de leur planète, même quand ils viennent de cultures différentes voire antagonistes.
- Je vois pas ce qu'ils ont avec ça, enfin bon. D'ailleurs il l'a toujours, son innocence ? On sait comment sont les jeunes quand ils vont dans les îles, et ça me surprend qu'il ne se soit rien passé.
- Je ne sais pas trop, nous avons surtout observé les deux adultes, et nous avons dû abandonner la surveillance du petit pour empêcher un des Rampants de rejoindre la surface.
- Combien de morts ?
- Douze, dont deux adolescents qui avaient nagé jusqu'à un rocher proche de l'accès auxiliaire par lequel il a tenté de sortir.

Celui qui avait le plus d'ancienneté poussa un long soupir.

- Ce n'est pourtant pas faute de les avertir depuis l'enfance et de leur apprendre à reconnaitre les zones interdites. Bon, j'imagine que vous avez récupéré les implants mémoriels de tout le monde ?
- Oui oui, on a reconstitué en priorité les corps des adolescents et on est en train de resynchroniser leurs mémoires avec celles des doubles décédés. Les parents étaient furieux et leurs passeront un savon dès qu'ils seront réveillés.
- Hé hé hé. En voilà deux qui vont devoir rester en ville pour le reste des vacances.
- On ne pense à rien quand on est adolescent, de toute façon.
- Oh si, ceux-là devaient penser à quelque chose, mais pas à leur sécurité. Enfin, il faut bien que jeunesse se passe, et le souvenir de leur frousse les dissuadera de renouveler l'expérience. Bon, je pense qu'on a fait le tour des événements de la journée. Si personne n'y voit d'inconvénient, levons la séance et rentrons chez nous. Avec ces températures, j'ai hâte de pouvoir aller piquer une tête dans le lac ! Quelqu'un d'autre y va ?
- Ah non, moi j'ai un repas de quartier et en cette fin de semaine j'imagine que notre douce amie va se mettre en chasse d'une compagne ?
- Vous êtes deux idiots ! Pourquoi seulement une ?

Le groupe d'officiels quitta sa réunion en riant, laissant l'équipe de quart continuer la surveillance continue de l'activité en surface, mais aussi et surtout celle des enclos sous-terrains de haute sécurité, une mission de tous les instants absorbant presque un cinquième de la population active.