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Les mondes d'Outre-Humanité

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Les visages affichaient un net enthousiasme alors que ses interlocuteurs se tordaient pour voir le vaisseau spatial qui passait au-dessus d'eux pour se poser. Elle les regarda et leva elle-même les yeux au ciel avant de reprendre une gorgée.

- Touristes.
- Hein ?
- Je disais "touristes". Arrêtez de vous émerveiller à chaque vaisseau qui passe, vous passez pour des ploucs. Enfin non mais moi je vous dis que ça vous donne l'air de ploucs.
- Pardon, c'est qu'on est pas habitués.
- Apparemment.

Les jeunes gens se reprirent et revinrent à la conversation qu'ils avaient abandonnée d'eux-même pour un banal cargo.

- Pardon, du coup vous disiez que vous étiez là depuis dix ans, c'est ça ?
- Quinze. Enfin un peu plus, en fait.
- Vous étiez dans les premiers à partir, alors !
- Eh ouais.
- Du coup, au bout de tout ce temps, c'est quoi votre impression de ce monde ?

La femme avala en grimaçant puis réfléchit quelques secondes.

- On se fait chier.

Les jeunes la dévisagèrent et se jetèrent des regards en coin. Réaction classique.

- Mais quand même... Une autre planète, une autre culture... ça doit être un peu excitant, non ?
- Comment dire. Je viens du trou du cul du Limousin... Ah pardon, vous n'êtes pas tous français c'est vrai. C'est une région du centre de la France. J'en suis partie parce que je m'y emmerdais comme pas possible. Eh ben ici, c'est encore un cran en-dessous au niveau de l'excitation.
- ... À ce point là ?
- Bon, vous venez d'arriver, mais c'est quoi votre première impression du lieu ?
- Tout est si différent !
- Ah ça oui oui, c'est sûr ! Mais les gens que vous avez croisé, le contexte ?
- Heu...
- Attendez, écoutez un peu, là.

Les oreilles se tendirent et s'efforcèrent de remarquer un phénomène inhabituel.

- Alors ?
- Je sais pas trop...
- On entend rien de spécial.
- Voilà !
- Voilà quoi ?
- On entend rien. Jamais. Parce qu'il n'y a rien à entendre ou presque. Parce qu'ils ne font jamais de bruit. Ou presque.
- C'est reposant !
- Pour quelques semaines, oui. Au bout de quinze ans... ça vous rend dingue. Il n'y a rien à entendre parce qu'il n'y a rien à faire, ici.

Ils la regardèrent avec incrédulité.

- Je dirais que, culturellement, ils peuvent être définis en trois mots : réserve, discrétion, placidité.
- C'est plutôt bien.
- Bon, je vais vous le dire posément comme ça ce sera fait. Comment vous avez trouvé votre "boisson de bienvenue" ? Honnêtement ?
- C'était... intéressant.
- Non. C'est tellement insipide que c'en est insignifiant. Eh bien ce sera votre boisson quotidienne tout au long de l'année.
- Hein ?
- Ici y a quasiment rien qui pousse en dehors de leurs plantes fétiches. Elles contiennent tous les nutriments nécessaires à leurs organismes, et une bonne partie de ceux dont les nôtres ont besoin. Et le résultat c'est ça. À boire ou à manger, on a des trucs sans saveurs. On peut pas le faire fermenter sinon ça devient toxique, y a rien qui se fume, même les quelques animaux qu'ils consomment sont assez fades. Si vous espérez faire une balade, j'espère que vous aimez la montagne, les plaines herbeuses ou les marais. Parce qu'en dehors de ça, y a rien à voir.
- Mais y a sûrement des trucs à visiter, non ?
- On a vite fait le tour. Et l'architecture locale n'est pas spécialement extraordinaire. Ajoutons à ça qu'ils maitrisaient déjà la technologie du repli urbain lorsqu'ils ont colonisé le coin, ça vous donne un monde où ils n'ont aucun scrupule à faire disparaitre les bâtiments qui ne leurs servent plus pour restituer un environnement pur. Donc pas vraiment de vieilles pierres ici.
- Vous forcez pas un peu le trait ? C'est des êtres humains, ils doivent s'amuser comme tout le monde.
- Non. Non non non. Enfin si mais c'est pas ce que vous trouverez le plus excitant. Ils aiment les débats, les conférences, c'est vrai. Si vous êtes plutôt intellos ça devrait vous plaire, au moins pour un temps. Ils organisent régulièrement des concours de chant et pour peu que vous aimiez leur style ça pourra vous occuper. Personnellement je déteste et je n'arrive même pas à saisir les nuances régionales. Ils ont beaucoup de projets collectifs, mais ça tourne autour de l'enseignement, des travaux d'utilité publique ou d'ingénierie de l'environnement.

Un serveur vint à leur table ramasser les bols avant que les plats n'arrivent, et la femme nota d'un air goguenard les regards que certaines lui jetèrent. Quand ils furent servis, des regards entendus furent échangés de part et d'autres. La femme pouffa.

- N'y rêvez pas trop.
- Quoi ? Il est gay ?
- Non, c'est juste un autochtone. Vous avez pas lu la brochure de l'ONU avant de venir ici ?
- Heu... si. Ça disait que la société était assez prude et que la ségrégation sexuelle était assez nette.
- Je ne dirais pas qu'elle est prude. Qui est le con qui a pu écrire ça ? Sans doute mon ancien collègue Gégé. Il a fait beaucoup d'efforts pour rendre la réalité plus présentable. En fait ils sont essentiellement...

Nouveau passage du serveur qui distribua les écuelles et amena la marmite.

- *Soyez indulgents.*
- *Nos palais sont médiocres.*
- ... C'est comme ça qu'on dit bon appétit, ici ?
- Oui.

Les jeunes se penchèrent au-dessus de la marmite, intrigués. La femme se leva et prit la louche pour servir.

- C'est à-nous de le faire, ici. Vous avez du bol, vous avez là ce qui se fait de plus goûtu sur cette planète. Donc, je disais qu'ils ne sont pas prudes mais surtout indifférents.
- C'est pas des... comment dit-on en français... des chauds lapins ?
- Ah non, et c'est peu dire. Vous savez que leur alliance a connu il y a plusieurs siècles une série de guerres provoquée par les Insatisfaits, n'est-ce pas ?
- Dans la brochure ils parlaient de Refusants.
- Oui, c'est une autre façon de traduire. N'attaquez pas tout de suite, c'est très chaud. Le truc vert ne se mange pas, c'est l'écorce, ou la carapace, de la denrée locale. Donc presque toute l'alliance a été secouée, avec des conflits annexes qui ont duré longtemps. Tout le monde est servi ?
- Oui. Mais heu... c'est de la viande ? Parce qu'Angélique est végé alors...
- Ici la différence animal / végétal s'estompe parfois. C'est entre les deux. Enfin bref, cette planète a été également affectée, et se trouvait dans une zone où les Insatisfaits ont fait un lourd usage d'armes biologiques. Pas toujours avec les résultats escomptés, d'ailleurs. Quoi qu'il en soit le génome de la communauté entière a été affectée, et s'ils ont pu contrer la plupart des effets, il y en a un qu'ils n'ont remarqué qu'après la fin de la guerre, soit presque deux générations plus tard.
- C'est curieux comme truc. On dirait du crabe qui aurait plongé dans un bain de caramel...
- Ha ha ! Bien vu ! Donc la population locale a vécu assez longtemps en craignant pour sa vie et en faisant passer la survie avant tout. Mais quand le conflit s'est terminé, ils se sont rendus compte que leur ADN avait quelques différences avec celui de leurs ancêtres, ce qui se traduisait notamment au niveau hormonal. Non ça se mange pas non plus, ça, c'est de la déco !

La femme regarda un jeune homme recracher un morceau d'apparence végétale qui n'avait rien demandé à personne et qui regagna seul son emplacement original sans que les jeunes le remarquent.

- Et donc ?
- Ben les conséquences sont variées, mais globalement ils ont aucune appétence pour le sexe. Je suis même pas sûre qu'ils continuent à le faire.
- ... Mais, les enfants ?
- Brassage génétique. Des bébés éprouvettes qui naissent d'utérus artificiels. J'ai ouï-dire que certains peuvent coucher, mais apparemment pour eux ça tient plus du dérèglement. Ils ont intégré un changement imposé par l'extérieur et la société en a été complètement modifiée.
- C'est que des célibataires, alors ?
- Ah non, pas mal sont... pas mariés parce que ça n'existe pas, mais vivent en tous cas en couple. Sauf que, pour ce que j'en sais, en-dessous de la ceinture il ne se passe rien. Ah, j'en vois qui ne sont pas ravies.
- Mais c'est nul ! Pourquoi ils ont pas essayé de revenir en arrière ?
- Ben ça les gênait pas puisque leur technologie leur permet de continuer à se reproduire. Et leurs ancêtres ont trouvé qu'ils étaient plus tranquilles comme ça, apparemment. Enfin bref, si vous comptiez vous en taper un - ou une -, laissez tomber. Moi j'ai réussi à en approcher que trois depuis que je suis là, et c'était... très décevant pour rester polie.
- Mais pourquoi ils vivent en couple, alors ?
- Mmm, de ce que j'en ai vu, ça tient plus de la collocation affective que de la vie de couple. Quoique certains ont effectivement l'air de tenir à leur moitié. C'est pas choquant en soi, mais quand on vient de la Terre, le temps est long.

La conversation marqua une pause, le temps de mastiquer et "savourer" le repas. Il fut facile de voir lesquels arrivaient à supporter ces goûts nouveaux puisqu'un seul réclama du rab.

- Mais au moins ils sont assez ouverts, non ?
- Intellectuellement oui. Ils aiment discuter et échanger, par contre leur intérêt s'arrête là. Savoir comment vivent d'autres peuples, pas de problème ! Mais une fois qu'ils auront fait le tour d'une question ils retourneront à leur petite vie pépère. On a toujours du boulot, hein ! Les gens viennent, se renseignent, et les quelques ouvrages qu'on a fait traduire, surtout de l'histoire globale ou la présentation de l'environnement terrestre, se vendent bien. Mais aucun n'ira jamais visiter un autre monde pour le plaisir. Même au sein de l'alliance.
- Eh ben...

Les jeunes gens semblaient beaucoup moins enthousiastes qu'en arrivant, mais crotte.

- Si je peux me permettre, si c'est si ennuyeux que ça , pourquoi vous avez pas demandé votre mutation ?
- Impossible, il me faudrait revenir sur Terre, je ne pourrais pas repartir sur une autre planète.
- Et ?
- Ben je suis en conflit avec le Quai d'Orsay au sujet des années passées ici. Un enfoiré avec qui je m'étais engueulée s'est arrangé pour que je perde mes annuités si jamais je rentrais trop tôt. C'était un contrat pour quatre années.
- Heu... oui ?
- Il m'a fait signer un avenant au contrat où il avait rajouté "locales". Une année locale fait un peu moins de cinq années terrestres. Ah oui, les saisons sont super longues, du coup. Winter is coming comme on disait dans le temps. Enfin bref, faut que je reste jusqu'à la fin de mon contrat ou je perdrais plein d'avantages. Je risquerais même de devoir rembourser des années de primes. C'est sympa, hein ? Cette enflure quand je pourrai quitter ce bled je lui ferai payer mais alors au quintuple !
- Vous n'avez pas porté plainte ?
- C'était mon ex-mari, il était déjà ambassadeur quand moi j'étais juste une conseillère mise à disposition de l'ONU. Alors non, vu les soutiens qu'il a, le réalisme fait que je n'ai pas porté plainte. Quand je pense qu'il m'a remplacée par une autre et que j'ai même pas pu le cocufier à tour de bras pour me venger.

Un ange passa pour faire ses courses et eut le temps de revenir.

- Hem. Du coup, c'est vrai que c'est silencieux pour une capitale, même si c'est plus petit que Paris.
- Oh, oui. Ils aiment les technologies silencieuses et d'une manière générale recherchent l'impact minimal sur l'environnement. C'est pour ça que la technologie de repli urbain leur a permis de ne pas laisser de champs de ruines ou de bâtiments abandonnés. Une fois toute trace urbaine retirée, c'est presque comme s'il n'y avait rien eu.

La femme se tourna et désigna l'immense plaine qui descendait lentement derrière la ville, à perte de vue.

- Vous voyez tout ça ?
- Oui ?
- Ben tout ça et l'autre versant de la montagne dans la direction opposée ça faisait partie de la capitale jusqu'à la guerre. Et puis comme le seuil de renouvellement des générations n'a pas toujours été atteint après ça, ben la population a lentement diminué. Avant c'était une ville de vingt-quatre millions d'âmes, aujourd'hui ils sont six cent mille.
- Putain !
- Bon ça a pris plusieurs de nos siècles quand même, mais globalement la population planétaire s'est stabilisée depuis un moment. Elle ne diminue plus, mais n'augmente pas non plus. Ne restent plus ici que le noyau historique et le fruit de quelques siècles de civilisation d'avant-guerre.

Un groupe d'enfants passa en chantant. Adorables. Presque trop sages.

- Du coup, y a peu de criminalité ?
- Non pas trop, sauf celle que les étrangers peuvent apporter, mais même dans le reste de l'alliance c'est très bas. Quand vous avez des dizaines de planètes où vous rendre facilement et que des processus de terraformation sont toujours en cours, il est facile de partir si la vie vous semble trop étouffante. Les gens ne sont donc pas trop frustrés. Et ici, le manque de testostérone et la quasi absence de viande rend les gens très calmes. Y a quand même quelques histoires de vols, plus souvent des échanges verbaux aussi courtois que profondément acides et parfois quelques coups. Mais en venir jusqu'au sang c'est extrêmement rare et extrêmement grave.
- Ils se mettent pas en colère, c'est toujours ça.

La femme se gratta le menton, l'air peu sûre d'elle.

- Mmm, je ne l'ai pas vu souvent. Ils ont plutôt la colère froide, je pense. Par contre, soyez toujours très patients avec leurs mômes. Mon ancien collègue Gégé, qui n'a jamais beaucoup aimé les enfants, en avait rembarré quelques uns qui le collaient trop, une fois. Comme il le faisait quand il prenait les transports en commun en Île-de-France. Ils ont eu peur, ils ont chialé. J'ai cru que les adultes allaient le massacrer. Ils sont allés direct le choper, l'ont soulevé et retourné à plat ventre sans rien dire puis lui ont proposé très calmement de présenter des excuses sans quoi son intégrité physique serait sérieusement si ce n'est définitivement compromise. Et là comme mon Gégé c'était plutôt le genre à gueuler, ils ont tous sorti leur espèce de couteau suisse local et lui ont tracé sur les bras "Les enfants me respecteront si je les respecte". Après ils lui ont souhaité une bonne journée. En ancien militaire il a tout de suite compris qu'il l'avait échappé belle.

Ils la regardèrent avec l'air effaré.

- Bref, soyez polis avec les gamins, ils sont de toute façon mieux élevés que les nôtres. En dehors de ça, les adultes encaissent généralement sans broncher et se contentent d'ignorer l'avis de ploucs venus d'une planète paumée dépourvue de gouvernement central. M'enfin vous voilà prévenus.
- Heu...
- Oui... Xiaomei, c'est ça ?

Une des jeunes femmes gigota sur son siège, mal à l'aise.

- Ils sont vraiment... tout comme nous ?
- Est-ce qu'un Africain est tout comme vous ? Sans vouloir te manquer te respect, Kadiatou.
- Heu oui mais on vit sur la même planète.
- Ben dis-toi qu'ici c'est pareil. Ceux-là sont issus d'un des mondes qui a constitué l'alliance, monde qui a connu un développement de la vie similaire et simultané à celui de la Terre et de beaucoup d'autres. Ça reste en travers de la gorge de beaucoup de monde sur Terre, mais on a apparemment été créés et planifiés par ceux qu'ils appellent les Précurseurs. Si l'alliance existe c'est d'ailleurs parce qu'ils ont trouvé un vaisseau de terraformation, encore en fonctionnement de nos jours. Ses principes scientifiques leurs échappent encore mais ils sont capables de l'utiliser depuis très longtemps pour rendre un monde habitable en créant un genre de bulle temporelle accélérée par rapport au reste de la galaxie. Enfin c'est ce que j'ai compris, en tous cas. Comme on est tous apparus plus ou moins au même moment, dans des environnements très similaires, les différences sont rares ou peu importantes. Mais peu visibles, ça c'est certain.

Le repas se termina et la femme paya les consommations puis emmena le petit groupe jusqu'au centre culturel terrien en traversant la ville.

- On dirait une petite ville de province.
- Ils ne sont pas dans l'exubérance, c'est sûr. Les bâtiments ont tous le même air de famille, et en dehors de quelques lieux importants ils n'ont pas recherché le grandiose.

La femme s'arrêta finalement devant un bâtiment guère différent des autres puis prit la pose devant l'entrée.

- TADAAAA ! Soyez les bienvenus au centre culturel terrien, votre nouveau lieu de travail. Un endroit plein de promesses et d'aventures palpitantes.

Ses jeunes collègues contemplèrent ce dernier sans grand enthousiasme et sans rien dire.

- Oh, et attention quand vous irez aux toilettes, leur fonctionnement est très déroutant au début. Oh je sens qu'on va bien s'amuser ! Croyez-moi, vous aurez le temps de tout découvrir en profondeur, ici !

Les nouveaux venus soupirèrent et se maudirent intérieurement d'avoir probablement et sans le savoir coché les mauvaises cases lorsqu'ils avaient postulé pour ce monde. Celle qui allait les encadrer pour quelques temps, elle, attendait impatiemment de voir leur lassitude à venir s'installer. Ça la distrairait pour les quelques années qui lui restait à faire ici.