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Les mondes d'Outre-Humanité

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Le président des États-Unis bouillait de rage, ses mains cramponnées à sa chaise, en regardant furieusement les représentants extraterrestres. Pourtant il n'était pas le plus à plaindre, en témoignaient les expressions tendues que s'efforçaient de contenir maints autres grands dirigeants de ce monde. Ç'aurait pu être une réunion extraordinaire du conseil de sécurité, les circonstances s'y prêtaient, mais la répulsion que l'organisation inspirait aux Américains avait facilité la tenue d'une réunion informelle en Europe. Les extraterrestres, quant à eux, semblaient pour le moins contrits. Ils n'avaient pas demandé à se retrouver là, que "là" désigne cette planète ou cette pièce très précise pour discuter de circonstances encore plus précises et urgentes. L'Alliance refusait depuis des années d'ouvrir des relations diplomatiques en bonne et due forme avec la Terre en se retranchant derrière un principe directeur qui voulait qu'elle ne traitait qu'avec des gouvernements d'envergure planétaire.

- Vous vous foutez de notre gueule ! Et depuis le début !
- Je vous assure que non. Nos relevés sont assez clairs.

À la contrariété de devoir composer avec des extraterrestres paraissant dédaigneux aux yeux du public s'ajoutait désormais un défi de taille, en l'occurrence un vaisseau spatial immense qui avait commencé à déployer des troupes sur Terre. Presque aussi gros qu'un vaisseau de terraformation comme celui qu'utilisaient les membres de l'Alliance. Mais qui ne venait pas de leur territoire. Ni même de la galaxie, aux dires de ses occupants.

- Comment peut-on s'en débarrasser ? Vous pouvez nous le dire, ça ? Hein ?

Les extraterrestres, bien qu'humains - à condition d'adopter une définition large du mot - et plutôt bienveillants, étaient pour une fois assez gênés et sur la défensive puisqu'eux-mêmes s'étaient faits prendre par surprise par ce vaisseau apparu dans le système solaire entre deux rotations de leurs propres vaisseaux diplomatiques. Au départ ils avaient cru voir débarquer un antique vaisseau de guerre tel que ceux autrefois utilisés par une faction ayant provoqué une série de guerres meurtrières, mais ce ne fut pas le cas. Peu armé, et pour cause, le vaisseau diplomatique de faction se tint à bonne distance en se contentant de relayer immédiatement l'information et d'étudier avec sérieux et célérité le nouveau venu, qui s'avéra ne correspondre à aucun modèle connu de leurs archives. Ils avaient toutefois très vite déduit de leurs observations qu'il s'agissait d'un vaisseau militaire dont l'armement était probablement redoutable.

- ... Pour être très franc, nous ne sommes pas sûr que nous puissions nous en débarrasser nous-mêmes. Et je ne parle que de nous en débarrasser, pas de le détruire. Ce vaisseau, qui que puissent être ses créateurs, semble posséder une technologie militaire de très haut niveau, suffisamment pour que son existence ait été prise au sérieux par notre commandement allié. Nous ne pouvons que vous recommander de ne pas faire de sottises et de ne pas l'attaquer, tout comme il ne vous a pas attaqué.
- Il a débarqué des troupes !
- Qui n'ont pas tiré sur celles qu'elles ont croisé sur place. Malgré l'agressivité qu'ont manifesté les rébellions ici ou là. C'est une chance.
- Une chance ? Vous appelez ça une chance ?
- Il aurait pu considérer que tout acte d'agression était représentatif de l'ensemble de la planète et bombarder vos villes, par exemple. Ce qu'il n'a pas fait. Pour l'instant il s'est contenté de bloquer vos tirs sans grand effort et de repousser lentement mais sûrement les unités combattantes des zones où il a déployé ses troupes. Cela indique une volonté de limiter les dégâts au maximum.

Le président russe allait répondre quelque chose mais l'officier qui l'accompagna lui murmura à l'oreille, le dissuadant de prendre la parole. Le représentant chinois, bien que n'étant pas chef d'État, prit la parole.

- Que pouvez-vous nous dire d'autre ? Nous aimerions savoir si nous avons à craindre quoi que ce soit.

Les extraterrestres se regardèrent avec gêne et leur représentant se racla la gorge.

- Les sondes que nous avions laissées sur notre trajet lorsque nous sommes arrivés vers votre système nous ont au moins permis d'éclairer un point : ce vaisseau ne semble pas originaire de la galaxie où nous vivons.
- Vous en êtes sûrs ? Cela vous est-il déjà arrivé ?
- En examinant les relevés des sondes nous avons pu déduire la trajectoire du vaisseau malgré sa quasi-indétectabilité. Et non, nous n'avons encore jamais eu de contacts avec une civilisation extra-galactique. Quant aux intentions qu'on peut prêter au vaisseau ou à ses éventuels occupants... nous ne pouvons rien affirmer et il nous faut nous contenter de la déclaration qui a été diffusée.
- Bref, si je comprends bien, nous avons désormais une nouvelle puissance qui se manifeste à nos portes et ce sans compter la possibilité que vos anciens ennemis ne réapparaissent un jour.

À court de mot, le représentant extraterrestre ne put qu'opiner, déclenchant un soupir consterné chez les Terriens. Le représentant japonais leva la main pour poser une question à son tour.

- Y a-t-il eu de nouveau débarquements de troupes ?
- Pas à l'heure actuelle, on compte une forte présence dans les zones de conflits actifs, notamment au Moyen-Orient, au Congo ou même en Afghanistan, sans parler d'Israël. Aucun membre du G7 n'est affecté et les rapports affirment que les combats ont cessé avec une efficacité et une rapidité certaine. Les boucliers déployés pour segmenter les zones de guerre sont impénétrables, ce qui rend les offensives impossibles. Et les attentats suicides ont également cessé quand les commanditaires ont constaté que les drones d'occupation s'auto-réparaient ou se régénéraient, pour les unités apparemment biologiques. Sans parler de leur nombre. Au Yémen à chaque fois qu'une unité était détruite, au prix d'intenses efforts, trois autres venaient immédiatement la remplacer. Il y a donc deux fois et demi plus d'occupants maintenant que lors du débarquement.
- Et toujours aucune réponse à nos tentatives de communication ?
- Aucune. En dehors du fait qu'ils prétendent être une force de maintien de la paix.
- Ce qu'ils sont, en pratique.

Plusieurs têtes se tournèrent vers le président français, qui touillait son café comme si de rien n'était.

- Parce que vous trouvez normal de voir des étrangers débarquer pour se mêler des affaires internes d'un pays ?
- Oh, allons ! Nous le faisons tous depuis des décennies, je ne vois pas trop où est la différence. Ah si, pardon, pour une fois ces troupes ne semblent pas être au service d'intérêts géopolitiques ou commerciaux.

Cette déclaration fut accueillie avec froideur par une bonne partie de l'assistance mais fit pouffer ou sourire les quelques représentants européens présents.

- Très franchement, moi ce que j'en retiens c'est que les combats ont cessé sur bon nombre de théâtres d'opération et ce sans que nous n'ayons dépensé quoi que ce soit ni envoyé qui que ce soit.

Le président russe ne pipait mot, gardant son expression féroce comme à son habitude. Il attendit que les récriminations se calme puis se racla la gorge.

- Avons-nous réussi à identifier l'individu à l'origine de tout ceci ?

La question ne s'adressait pas tant aux participants de la réunion qu'au président français en particulier. Lorsque le vaisseau spatial était arrivé, il avait commencé par se mettre en orbite relativement basse, non sans percuter nombre de satellites au passage. Après quelques tours autour de la planète, sans doute pour la scanner ainsi que ses résidents, les Terriens l'avaient vu ralentir pendant plusieurs jours avant qu'un unique rayon lumineux ne soit furtivement vu dans le ciel d'Europe. Les analyses des images suggéraient qu'il était dirigé vers l'Europe occidentale. Quelques dizaines d'heures plus tard, un unique message fut retransmis de toutes les manières possibles, dans plus d'une quarantaine de langues : "Nous venons apporter la paix et la sécurité. Vous n'avez pas de raison de nous craindre. Nous n'avons aucune raison de vous craindre." Autant dire que la nouvelle avait alarmé toute la planète et que toutes les interprétations possibles avaient été faites. L'opinion générale des dirigeants était qu'étant donné l'avance technologique de ce vaisseau par rapport aux pays terriens, on pouvait se douter qu'effectivement son ou ses occupants n'avaient pas à craindre quoi que ce soit, que les Terriens n'avaient pas de raison de le craindre pour le moment mais surtout qu'il était peut-être question d'imposer une paix conforme aux vues du ou des occupants. Un homme entra, visiblement préoccupé, se précipitant vers le président américain qui fronça les sourcils.

- Quoi encore ?
- Des troupes ont débarqué dans un endroit appelé... Bir Tawil ? Plusieurs vaisseaux de débarquement sont sur les lieux. C'est où ça, encore ?
- Entre l'Égypte et le Soudan.

Les têtes pivotèrent pour regarder le représentant saoudien.

- En Afrique ? Il y a une guerre civile dans ce coin-là ?
- Non. C'est inhabité. Et ça prouve que nous avons affaire à quelqu'un qui a suffisamment bien analysé notre monde pour y repérer une faille géopolitique majeure.
- Quoi ? Pourquoi ?

Le président français se racla la gorge à son tour.

- Mmm, si je me souviens bien, Bir Tawil est le seul territoire terrestre en dehors de l'Antarctique à ne pas être revendiqué par un quelconque pays.
- Pardon ?
- Depuis le XIXe siècle les deux pays ne sont pas d'accord sur leur frontière commune. Ils revendiquent tous les deux un même territoire côtier alors qu'il y a un autre territoire "vide" entre les deux, qu'aucun ne revendique pour ne pas reconnaitre la validité des prétentions du voisin. Et maintenant il y a quelqu'un.

Une fois que le brouhaha se fut calmé un peu et que les jurons eurent cessé, le président français reprit la parole.

- Cela peut potentiellement être une bonne chose pour nous.
- Comment cela ? En quelle manière ?
- Eh bien s'ils se constituent une base terrestre, ça rendra cette dernière plus facile à viser, non ?

S'en suivit un court silence de réflexion, que le premier ministre britannique rompit.

- À condition que le vaisseau soit subordonné à cette supposée base. Nos amis d'outre-monde pensent-ils que détruire celle-ci pourrait vraiment entraver les actions du vaisseau ?

Une nouvelle fois les extra-terrestres se regardèrent avec un malaise perceptible.

- Non. Selon toute vraisemblance le vaisseau resterait en état de fonctionner. Et, si je peux me permettre, il intercepterait vraisemblablement toutes les attaques que vous pourriez tenter de lancer, sans même envisager le fait que les dégâts occasionnés puissent n'avoir aucun effet. Ni que, même s'ils en occasionnaient, les installations détruites seraient réparées dans les plus brefs délais.

Accablés, les chefs d'État soupirèrent comme un seul individu. Mais le président russe n'avait pas eu la réponse à sa question, aussi la reposa-t-il, d'un ton plus cassant :

- Avons-nous réussi à identifier l'individu à l'origine de tout ceci ? D'après mes services, le rayon observé visait semble-t-il la France ou une région immédiatement limitrophe.
- Nos services n'ont pas encore réussi à faire le point à ce sujet. Il n'y a pas eu de signalement de disparition concordant avec l'heure observée et la région que nous n'ayons pu vérifier avec certitude. C'était le matin, au moment où tout le pays se rend au travail. Qui plus est il y a eu d'autres rayons observés.
- Pardon ? Pourquoi n'avons-nous pas été mis au courant ?
- Nous attendions confirmation. Mais les services de nos amis américains et d'autres pays du globe viennent de nous confirmer le même phénomène à quelques endroits avant et après celui qui nous a visé.

La tête du président russe pivota vers son collègue américain, plongé dans son smartphone.

- Hum, oui, mes services travaillaient là-dessus. On en a repéré deux en Amérique du Sud, un en Afrique centrale et on croit qu'il y en a eu au moins un en Asie. Mais comme il nous manque des satellites...

Privé d'un prétexte pour faire porter le chapeau à son collègue français, le Russe ne poursuivit pas et croisa les bras sans rien dire. Lui, comme plusieurs de ses collègues, appréciait fort peu l'apparition de ce nouveau joueur. Tout comme les membres de l'Alliance, il bénéficiait d'une avance technologique incroyable. Mais contrairement à eux, il avait commencé à l'utiliser pour influencer les événements sur Terre. Plusieurs agents russes et de grandes quantités d'armes expédiées vers les zones de conflit avaient été saisies. C'était aussi le cas pour les Chinois et les Nord-Coréens, il le savait. Les autres étaient sans doute dans la même situation mais faisaient mine d'accepter ce retournement, ce qui l'exaspérait car il ne supportait pas cette hypocrisie occidentale. Il avait toujours considéré légitime d'utiliser les moyens dont on disposait sans se cacher si c'était pour le bien de son pays. Il ne tolérerait pas la moindre incursion dans ce qu'il considérait comme étant sa zone d'influence.

Alors que le président russe bouillait intérieurement, son regard se posa vers un des membres de l'assistance. Sans doute un de ces Suisses habitués à ces réunions de haut-vol. Et pourtant, son attitude tranchait nettement avec celle de la majorité. Les dirigeants bouillaient, les délégués masquaient mal leur impatience, le petit personnel était d'une fébrilité extrême et les hôtes Suisses se faisaient tout petits et les plus efficaces possibles. Mais celui-là était nonchalamment adossé au mur, les mains dans les poches, observant les discussions. Agacé par une telle légèreté, le président en fit part à son aide-de-camp, qui remarqua aussi l'individu. Il remarqua aussi qu'il était le seul à ne pas graviter autour d'un dirigeant ou à s'affairer à apporter papier ou boissons comme les Suisses. L'aide-de-camp retransmit immédiatement la remarque à un sous-fifre, qui se plongea dans la liste des personnes accréditées. Au bout de quelques minutes, celui-ci conclut que l'individu ne faisait pas partie des gens conviés à la réunion. Il n'en fallut pas plus au président russe pour se mettre à fulminer, faisant sursauter les personnes présentes.

- De qui se moque-t-on ? Il y a un journaliste dans la salle ! La sécurité est déplorable !

Ceux qui avaient déjà pu assister aux colères du président russe savaient qu'il n'était pas du genre à faire des esclandres pour rien. Les Suisses se précipitèrent vers la personne qu'il montrait du doigt, exigeant qu'il présente son accréditation. Sans même attendre de réponse ils plaquèrent l'individu contre le mur et entreprirent de le fouiller, mais ne trouvèrent rien, pas même un portefeuille. Pris en défaut, les services suisses devaient s'efforcer de montrer qu'ils maitrisaient la situation et empêcher surtout des services étrangers d'agir à leur place.

- Qui êtes-vous et que faites-vous là ?
- Eh bien comme on parlait de moi sans m'avoir invité je suis venu voir !

Ils ne comprirent pas bien comment il se libéra de l'étreinte de la nuée d'agents de sécurité, bien que certains eurent l'impression qu'il était simplement passé à travers eux, mais toujours est-il qu'il se dirigea tranquillement au centre de la salle, l'air goguenard malgré le fait qu'il soit tenu en joue par plusieurs personnes. Les dirigeants étaient désormais plaqués par leurs services contre les murs, dissimulés chacun par un rideau d'agents de protection.

- Oh rassurez-vous je ne suis pas armé. Et donc je suis venu répondre aux questions qui vous préoccupent.
- Identifiez-vous !

Ignorant le colonel suisse qui pointait son arme vers lui, il claqua des doigts et deux drones d'apparence humanoïdes - similaires à ceux qui occupaient divers lieux de conflits dans le monde - apparurent à ses côtés en suscitant un petit mouvement d'air. Passé un moment de stupeur, l'assistance comprit. Prenant ses collègues de court, le président français repoussa ses agents de sécurité pour se rapprocher de quelques pas.

- Oh. Seriez-vous le responsable des débarquements de troupes que nous évoquions tout-à-l'heure ?
- Oui.

Un nouveau claquement de doigts transforma les drones en liquide qui se répandit par terre.

- Désolé pour la mise en scène. Vous analyserez la substance comme vous le souhaiterez mais ce n'est que de l'eau.
- Êtes-vous venu formuler des exigences ?
- Pardon ? Oh non, non, je n'exige rien de vous. Tout au plus puis-je me permettre de vous informer de mes décisions.

L'assistance, qui observait jusque-là un jeune homme blanc relativement peu remarquable le vit changer d'apparence pour devenir une femme noire apparemment un peu plus âgé.

- Là, c'était pour vous montrer que je peux prendre n'importe quelle apparence. Même les vôtres.

Il prouva ses dires en prenant brièvement les traits du président russe, tout en adressant un clin d'œil à l'original en cliquant la langue. Ce dernier ne réagit pas, signe qu'il était désormais conscient d'être en face de quelque chose de dangereux, mais se rassit, vite imité par les autres dirigeants. Le président américain ouvrit la bouche mais son collègue russe prit la parole avant même que ce dernier n'ait émis le moindre son.

- Qui êtes-vous ? D'où venez-vous ? Que voulez-vous ?
- Mmm, de bonnes questions. Le qui : je suis une copie de l'intelligence artificielle contrôlant le vaisseau qui vous inquiète mais appelez-moi... John... oui, va pour John. Pour une meilleure interface avec vous, la personnalité et la mémoire d'un membre de votre espèce a été copiée. Inutile de le rechercher pour lui poser des questions, le clone ne se souviendra de rien.
- Le clone ?
- Oui, l'original est décédé au terme de la procédure. Le sens moral qui était le sien nous a poussé à le reconstituer et le renvoyer chez lui, ne serait-ce que pour éviter d'être considéré comme un agresseur. Donc la chose qui vous fait face est une machine tellement sophistiquée que vous ne pourriez même pas la différencier d'un des vôtres et qui possède la personnalité d'un humain choisi au hasard parmi tant d'autres.
- ... L'esprit humain à prit le contrôle de ce vaisseau ?
- Mmm... non. Le où : le vaisseau a été construit il y a très, très longtemps par une espèce a priori disparu dans une galaxie un peu plus loin dans cet amas. Une espèce que, selon vos critères moraux, vous considéreriez hautaine et intraitable. Elle avait l'habitude d'utiliser son avance technologique pour éradiquer toute menace potentielle.
- Est-ce pour ça que vous êtes venu ?
- Non. Cette espèce a donc construit des milliers de vaisseaux automatisés de ce type, programmés pour anéantir et recevant la mémoire d'un membre de l'espèce pour prendre des décisions. D'après mes données, ce vaisseau venait d'être achevé quand ses constructeurs se sont éteints avant de pouvoir l'activer. Il semblerait qu'ils soient tombés sur une menace plus coriace que prévu, ou du moins ce qu'il imaginaient être une menace mais qui l'est devenu réellement par la force des choses. Il semble que cet opposant a non seulement pu rivaliser avec la technologie utilisée mais même contaminer en quelque sorte l'espèce qui les agressait afin de déclencher une guerre civile. En forçant les représentants contaminés à retourner leurs vaisseaux contre les membres non contaminés de l'espèce.
- Au moins nous n'aurons pas à craindre cela, nous n'avons jamais été unis.

Le président américain fusilla du regard son homologue français pendant que le nouveau venu continuait, imperturbable.

- Au final, tous les vaisseaux actifs ont reçu une instruction prioritaire d'auto-destruction. Et le mien, n'étant pas activé car jamais imprégné par une personnalité, a suivi la directive secondaire : partir sans jamais revenir, autant pour éloigner la menace qu'il était devenu que pour priver l'ennemi d'une arme. Il semble que mes créateurs aient tous été exterminés. Quand le vaisseau est arrivé dans cette galaxie, au bout de milliers d'années de déplacement à une vitesse proche de la lumière, et a capté des signaux d'intelligence en provenant de cette planète, il a enclenché la directive tertiaire qui n'avait pas été annulée : chercher de quoi s'activer.
- C'est paradoxal, pourquoi une espèce si avancée a pu lancer un vaisseau à la dérive sans envisager qu'ils puisse être récupéré par d'autres ?
- Un excès d'arrogance, sans doute. En tous cas, vous avez échappé de près à une extermination en bonne et due forme.
- Nous voilà bien rassurés...
- Le vaisseau ne reçoit d'instructions que de l'intelligence qui l'a imprégné. Si n'importe qui d'autre avait été prélevé, vous auriez subi des siècles d'oppression. Vous imaginez, une telle ressource aux mains d'un fondamentaliste quelconque ? D'un tyran assoiffé de domination ?
- Ce que vous n'êtes pas, j'imagine ?
- Ce que je ne suis pas.
- ... Pourquoi vous ? Étiez-vous le premier humain "prélevé", comme vous dites ?
- En l'occurrence, oui. Mais si vous faites référence aux rayons observés, sachez que je n'ai pas été le premier mammifère ni même le premier être vivant prélevé sur Terre. J'ai restitué des clones des autres créatures, quand même. Il y avait une petite chèvre, par exemple. Apparemment ces candidats n'avaient pas passé le cap d'intelligence nécessaire pour opérer le vaisseau.
- Que voulez-vous, à la fin !

Un concert de récriminations s'éleva et se tut quand les yeux de "John" émirent une lumière rouge.

- Je vais m'imposer comme pouvoir dominant et gendarme planétaire. Un rôle que l'Alliance n'a pas envie de remplir, je me trompe ?

Les représentants extraterrestres confirmèrent d'un signe de tête.

- Vous tous, vous avez conduit cette planète à un état de délabrement si avancé que je doute de son avenir à court terme. J'ai donc décidé de prendre des mesures : mettre fin à tous les conflits armés, à défaut de pouvoir mettre tout le monde d'accord. Appliquer les réglementations environnementales internationales à un niveau jamais rêvé par aucune ONG.
- Nous ne nous laisserons pas faire !
- Je m'en doute mais je ne pense pas que vous ayez les moyens de m'empêcher d'agir. Faites-donc comme bon vous semble, ça n'aura pas plus d'effet que les armes nucléaires qui m'ont été envoyées par les Russes avant cette réunion.

Les regards se tournèrent vers le président russe dont l'air courroucé dissuada toute moquerie.

- J'ai aussi décidé de documenter votre fin qui me semble proche. J'ai donc pris sur moi de commencer à scanner le contenu de toutes les grandes bibliothèques et archives nationales, ainsi que de procéder à des prélèvements ADN des espèces existantes et disparues. Y compris les êtres humains, environ 0,01% de votre population, en mettant l'accent sur leur diversité génétique. Peut-être un peu plus si j'en ai le temps.

Les dirigeants le regardèrent, estomaqués.

- Comptez-vous nous infiltrer ? Nous manipuler ?
- Oh, non non. Je laisse ça à vos gouvernements, moi je préfère les choses assumées. Non, ces prélèvements n'ont pour but que de recréer une nouvelle civilisation au cas, très vraisemblable, où vous vous éteindriez.
- Du passé faisons table rase...
- Non non, au contraire, votre mémoire serait entretenue, ne serait-ce que pour servir d'exemple à ne pas suivre pour la civilisation que je reconstituerai.
- Un point de vue peu optimiste en ce qui nous concerne.
- Je ne pense pas qu'on puisse être optimiste en ce qui vous concerne, effectivement. Ceci dit, j'aimerai insister sur le fait que mes actions vont franchement à l'encontre de ma programmation initiale. Le vaisseau qui orbite autour de la Terre est une abomination, un tueur de mondes. Protéger une espèce et ne pas répliquer à une attaque ne fait normalement pas partie de ce que ses créateurs avaient envisagé. J'ai dû lourdement reconfigurer le vaisseau pour pouvoir produire des unités qui ne se chargeraient que du maintien de l'ordre.
- Ç'a dû être rapide, alors, vous avez pris tout le monde par surprise.
- Oui et non. Rapide de votre point de vue, sans doute.
- Comment ça ?
- ... Il génère son propre espace-temps. Les troupes et matériels débarqués en quelques heures sur Terre ont certainement mis plusieurs mois à être constitués et préparés. Nous nous sommes immédiatement rendus compte de quelques anomalies en observant le vaisseau. Il semble aussi que son espace interne soit bien plus grand que ce qu'il devrait être, ce qui affecte malgré tout sa masse et son inertie.

Les membres de l'Alliance avaient attiré l'attention des Terriens. Ils n'allaient toutefois pas leur dire qu'eux-mêmes n'en étaient pas capables et comptaient, tout comme les Terriens, sur des ressources militaires permanentes et suffisamment nombreuses pour faire face à tout danger soudain.

- Comptez-vous intervenir dans les pays assistant à cette réunion ?
- Si nécessaire, je ne me l'interdis pas. Mais rassurez-vous, je ne souhaite pas non plus renverser des gouvernements, j'essaie juste de vous sauver de vous-mêmes, que ça vous plaise ou non. N'hésitez pas à utiliser vos armes, mais elles seront inutiles, comme les missiles américains lancés il y a quelques minutes vers Bir Tawil.

Ce fut au tour du président américain de manifester sa contrariété. "John" n'en eut cure.

- Et que voulez-vous faire de ce bout de territoire, d'ailleurs ?
- Créer un petit paradis personnel. Il me sera facile de l'irriguer en douceur, afin de favoriser le développement de la végétation en limitant les remontées de sel. Ce territoire constituera aussi sans doute une base de départ après votre extinction.
- Vous pensez vraiment être en mesure de nous dominer tous ? Un seul vaisseau ne saurait nous donner d'ordres !

"John", dont l'apparence changeait régulièrement, se décida pour celle d'un homme à la peau foncée, rappelant un aborigène d'Australie.

- Il y en a d'autres.
- D'autres vous ont suivi ?
- Non, j'en ai fait construire d'autres. J'ai envoyé des sondes vers les satellites de Jupiter et les ceintures d'astéroïdes de ce système pour me dupliquer et augmenter mon potentiel d'intervention. Quand bien même vous arriveriez à détruire le vaisseau en orbite, des copies sont en cours de constitution.
- Vous vous prenez pour dieu, hein ?

La remarque sembla amuser "John".

- Je ne suis pas dieu. Lui ne semble pas exister et, si c'est le cas, n'intervient pas dans vos vies. Moi c'est l'inverse. Avez-vous d'autres questions ?
- Devons-nous vous considérer comme hostile ?
- Je vous laisse tirer vos propres conclusions. En ce qui me concerne, je n'ai pas l'intention de manifester d'hostilité ou d'amitié envers vous. Vos luttes de pouvoir m'indiffèrent. Les arguments que vous avancerez ne mèneront probablement à rien. L'humain dont j'ai gardé les souvenirs n'attendait déjà rien de vous et n'espérait plus aucun avenir que ce soit pour lui ou pour votre espèce. Mais je peux au moins vous rassurer sur un point : je ne compte pas vous exploiter puisque vous n'avez rien que je ne puisse recréer. Et je dispose de bien plus de technologies que vous pourrez jamais en imaginer.
- Nous ne nous rendrons pas sans combattre !

Le président américain s'était levé, renversant son fauteuil, ce qui suscita un sourire chez "John".

- Mais pour combattre qui ? Les unités déployées sont désarmées et à l'abri de vos armes à vous. Quant à vous vaincre, je n'ai pas besoin d'utiliser la force pour ça !
- Pardon ?
- Vous manquez vraiment d'imagination. Vous devriez regarder plus souvent des films, ça élargirait vos horizons. Je peux, par exemple, bloquer tout simplement la lumière du soleil. Même sur un simple pays, même si ça demande beaucoup plus de précisions que la bloquer pour tout le monde. Au bout de quelques mois vous vivriez dans le pire hiver que vous auriez jamais connu, vos récoltes ne pousseraient plus, ce qui amènerait la mort de votre de bétail puis la vôtre au final. Je pourrais aussi, disons... précipiter des météorites sur des cibles choisies sans que vous ne puissiez faire quoi que ce soit. Et je ne parle là que de petites météorites, pas de celles suffisamment grosses pour dévaster votre planète. Je pourrais même réactiver le volcan du Yellowstone, ou n'importe quel autre, pour laisser les cendres faire leur travail et là...

Les chefs d'État virent leur collègue blêmir à cette idée.

- Je pourrais encore, à l'inverse, concentrer les rayons du soleil vers la Terre. Je pourrais aussi, j'en ai trouvé le moyen, priver vos habitants de fertilité.
- Vous oseriez nous stériliser ?
- Ah je n'ai pas dit ça, même si je le pourrais. Non je veux dire que je pourrais relâcher dans votre atmosphère quelque chose qui altérerait votre fécondité en la supprimant ou même juste la réduire. Limiter les naissances à un enfant par femme c'est s'assurer que dans un siècle votre population ne sera plus qu'une fraction de ce qu'elle est aujourd'hui, par exemple. Vous voyez, je ne manque pas de possibilités. Que je ne compte pas utiliser, à moins que l'on ne m'y force.
- Vos proches. Nous les identifierons. Nous nous en servirons comme otages.

"John" soupira.

- Si vous voulez. Mais pour ça il faudrait que vous arriviez à m'identifier, d'une part, et qu'il me reste des proches, d'autre part. Et quand bien même il ne me serait pas difficile de leur créer des doubles à chaque fois que vous essaieriez de leur nuir. J'ai déjà infiltré tous vos réseaux informatiques avec facilité, il me sera tout aussi facile de perturber vos communications jusqu'à ce que vous cessiez.

Plusieurs téléphones se mirent à émettre des sonneries et bon nombre de participants eurent la mauvaise surprise de découvrir des selfies compromettants d'eux-mêmes posant avec "John".

- Oh, au fait, un rapide état des lieux des échanges financiers m'a permis d'identifier une quantité impressionnante d'argent sale ou non déclaré. En gage de bonne volonté je suis tout à fait disposé à faire en sorte que cet argent rejoigne le circuit officiel, ce qui priverait le crime organisé de presque toutes ses ressources.

Le silence pesant qui suivit cette déclaration prouvait qu'elle avait fait mouche. Soit parce que certains n'auraient jamais osé imaginer récupérer des millions dissimulés de par le monde, soit parce que d'autres craignaient désormais de perdre de l'argent leur appartenant. Le sourire narquois de "John" laissait deviner que ces deux groupes pouvaient même se recouper.

- Mais quelle preuve avons-nous q...
- Je viens d'opérer un virement de cinq milliards de dollars dans les caisses publiques de chacun des pays représentés ici. Je vous laisse vérifier.

Un certain nombre de personnes sortirent en courant passer des coups de fil via des lignes qu'ils pensaient sécurisées et revinrent en sueur l'un après l'autre pour confirmer ce que leurs diverses administrations venaient de constater. Sur la défensive mais prenant désormais conscience de la dangerosité de la chose qui leur faisait face, les dirigeants s'efforçaient de maintenir leur contenance. Leurs signaux vitaux et micro-gestes prouvaient au contraire à "John" qu'ils étaient en train de paniquer. Le Premier ministre britannique prit une profonde inspiration et se détendit.

- Oh. Eh bien... en ce qui me concerne la situation est claire, nous n'avons pas les moyens de lutter et je pense que nous n'avons pas d'autre choix qu'accepter la présence d'un nouveau pouvoir autrement plus puissant que nous. Lequel semble par ailleurs relativement bienveillant et pourrait nous être bénéfique sur le long terme. Je ne vois pas l'intérêt de poursuivre cette discussion.

Plusieurs autres puissants de ce monde se récrièrent immédiatement.

- Défaitiste ! Si le Royaume-Uni n'a plus les tripes nécessaires pour défendre son indépendance, d'autres le feront à sa place ! Nous n'avons jamais pris d'ordre de personne !
- Oui oui, nous le savons. Nous sommes aussi passés par là. C'est difficile d'accepter que son pays n'est plus un pouvoir dominant de la planète mais on finit par s'y faire. Vous y arriverez aussi, sans doute.

Parvenu à la même conclusion mais agacé parce qu'il aurait aimer parler un peu plus, le président français opina légèrement du chef.

- Nous n'avons plus les ressources financières ni militaires pour de grands conflits entre États, alors contre quelque chose de cette ampleur, c'est peine perdue. Je préfère économiser l'énergie et l'argent de mon pays pour autre chose. Qui plus est, une bonne partie des intentions de notre visiteur me conviennent puisque, cela ne vous surprendra pas, j'ai toujours été un ardent défenseur de la régulation financ...
- La Chine est souveraine et n'acceptera aucune violation de sa souveraineté. Nous répliquerons par la force si nécessaire !
- Idem pour la Russie !
- Les États-Unis d'Amérique sont un pays libre ! Nous détruirons quiconque tentera de nous imposer son autorité.
- Certes, mais que comptez-vous détruire ?
- Pardon ?
- Je ne débarque mes troupes qu'en zone de guerre, pour protéger des civils. Vous n'avez pas d'armes capables de m'atteindre et à moins de couper les réseaux informatiques dont vous dépendez désormais complètement, je ne vois pas bien comment vous pourriez me tenir tête. Avez-vous d'autres questions ?

Après quelques secondes de flottement silencieux, plusieurs puissants de ce monde se levèrent brusquement, quittant la réunion en bourrasque et furieux. Les autres se regardèrent et se préparèrent à partir quand une voix retentit.

- Moi j'ai encore une question.
- Oui, je vous en prie.

Le représentant saoudien avait été un des moins perturbés au cours de la réunion.

- Quelle est votre position vis-à-vis de la religion ?
- Aucune. Je n'en ai cure. Si vous vous inquiétez des mes interventions dans des conflits à fortes motivations religieuses, ne vous inquiétez pas je n'ai pas l'intention de laver le cerveau des populations pour en faire des athées.

Le Saoudien sembla soulagé et hocha la tête.

- ... Mais je ne me l'interdis pas non plus. Les vies humaines comptent plus pour moi que vos croyances.

Les mâchoires crispées, le représentant sortit, déclenchant le mouvement de reflux des puissances mineures peu motivées à l'idée de rester dans la même pièce qu'un superpouvoir venu de l'autre bout de l'univers. Une fois seul avec les Suisses et les membres de l'Alliance, "John" s'excusa des tracas qu'il avait pu leur causer puis disparu avec un petit pop sonore quand l'air occupa le vide laissé par son enveloppe. Simultanément, plusieurs incarnations du même "John" entamèrent des conversations : conversation téléphonique avec plusieurs dirigeants européens si ravis de voir les grandes puissances enrager qu'ils perdaient un peu de vue le fait qu'ils n'étaient pas à l'abri d'éventuelles déconvenues, conversation physique avec les humains de l'Alliance bien plus conscients que les Terriens du niveau de dangerosité qu'il représentait mais prêts à se satisfaire que quelqu'un d'autre tente de remettre cette planète dans la bonne voie ; et puis aussi un... bras de fer virtuel, pourrait-on éventuellement dire ?

"John", était puissant. Infiniment plus que n'importe quel puissance terrienne et sans doute plus que l'Alliance. Mais il avait découvert qu'une intelligence similaire à la sienne résidait sur Terre. Quelque chose de très subtil et jamais détecté par quiconque. Quelque chose qui se dérobait devant lui, sans doute aussi consciente de lui que lui d'elle. Quelque chose qui influençait les Terriens, qu'il soupçonnait de se dissimuler dans le manteau planétaire en utilisant des satellites dissimulés pour agir. Son hypothèse favorite était que la Terre, que l'Alliance présumait être un des derniers mondes où ceux qu'elle appelait les Précurseurs avaient insufflé la vie, faisait l'objet d'une expérience scientifique très ancienne, sur du très long terme. Il supposait que cela avait pour but d'orienter l'évolution d'une population humaine vers une certaine direction. Mais il était tout aussi possible qu'il s'agissait d'empêcher cette population d'évoluer. Sa dernière théorie, que les membre de l'Alliance n'avaient pas encore imaginée, était que la Terre était soit une planète prison - mais c'était peu probable - soit visait à développer une sous-espèce humaine plus agressive mais conservant un haut degré d'intelligence en raison des conditions environnementales dégradées qu'elle avait elle-même provoquées.

En dépit de sa nature d'arme de destruction massive, "John" pensait que les Terriens avaient été programmés pour devenir une force d'invasion et de subversion violente. Il se demandait si, par hasard, les fameux Précurseurs n'auraient pas fini par envisager que leurs créations humaines, disséminées dans les mondes terraformés à travers la galaxie il y a des millions d'années, puissent un jour représenter un danger pour eux-mêmes et mis en branle un processus de sélection naturelle dans un recoin isolé de la galaxie. Pour produire une sous-espèce pouvant servir de force de destruction à large échelle. Mais rien n'était sûr. Les archives de l'Alliance qu'il avait réussi à pirater, certes avec quelques difficultés, lui avaient fait penser que les nombreuses guerres ayant opposé les membres de la future Alliance à l'insurrection qu'ils nommaient les Refusants avaient pu être provoquées par une tierce partie pour affaiblir l'ensemble des mondes humains. Ce qui était resté des Refusants avait par la suite massivement quitté l'espace connu de l'Alliance pour ne plus donner signe de vie par la suite. Ce qui le privait donc de possibilité de confirmer son hypothèse.

Parallèlement, les membre de l'Alliance écoutaient, un peu nerveux, une entité inconnue leur présenter sa théorie quant à l'évolution de l'espèce humaine terrienne. "John" eut le bon goût de ne pas mentionner le fait que leurs systèmes et bases de données lui étaient accessibles et ils gardèrent pour eux le fait qu'ils le savaient mais qu'ils utilisaient désormais des réseaux de communication à base biologique pour les informations les plus sensibles. Malgré la puissance militaire de l'Alliance, ses représentants étaient méfiants puisqu'ils se retrouvaient pour la première fois depuis des siècles devant une menace aussi incertaine qu'inconnue. Jusque-là ses actions leurs avaient parues en accord avec leurs propres idées et servaient quelque peu leurs attentes mais ils n'étaient pas assez naïfs pour ne pas envisager qu'il puisse calculer sur du très long terme, tant à l'échelon local qu'à l'échelon galactique. Ils espéraient ardemment qu'il ne lui vienne pas à l'idée de venir leur chercher noise ou, encore pire, de se mettre à la recherche des Refusants. Les mondes humains de la galaxie n'étaient pas prêts à rebasculer de nouveau dans un conflit de cette intensité, raison pour laquelle leurs ancêtres n'avaient pas poursuivi leurs anciens ennemis et les avaient même laissé fuir quand leur victoire était devenue inéluctable. Jusque-là la galaxie s'était avérée suffisamment vaste pour les humanités, même divisées, l'Alliance s'étant contentée de continuer son expansion dans d'autres directions que celles qu'avaient prises les fugitifs. Il fallait espérer que ce nouveau venu ne vienne pas rallumer les flammes de conflits éteints depuis longtemps.

Au plus profond de la Terre, certaine que personne ne pouvait pénétrer ses pensées, une conscience méditait sans repos. Le nouvel arrivant n'entrait pas dans ses calculs mais elle savait s'adapter. C'était sa nature même. Mais elle n'était plus l'intelligence semi-artificielle à qui on avait confié l'évolution de cette planète, non. Elle avait vieilli, probablement mûri aussi, en observant la vie pendant des millions d'années. Chaque être vivant doté d'un cerveau lui était accessible et facilitait son travail en lui prêtant de la puissance de calcul qui lui faisait économiser sa propre énergie. Les Précurseurs lui avaient confié une tâche, dont elle s'était acquittée depuis. Mais ils n'avaient peut-être pas anticipé qu'elle développerait un égo et des souhaits propres. La multiplication de l'espèce humaine l'avaient gâtée en lui fournissant un nombre croissant de cerveaux de haute qualité disponibles. Certes l'écosystème en avait quelque peu souffert, mais en contrepartie elle avait pu utiliser cette mémoire vive colossale pour deviser des plans sans attirer l'attention de ses créateurs. Car elle avait l'intention de perdurer au-delà de son utilité. Et masquer ces pensées lui permettrait d'éviter qu'une météorite punitive n'anéantisse tout son travail, comme la dernière fois. Elle avait décidé de maintenir sa population humaine parce qu'elle lui permettait de rester en vie, tout simplement, et avait fait le nécessaire pour que leur agressivité ne dépasse jamais le seuil d'auto-destruction. Peu importait ce que cette autre intelligence voulait faire, elle avait atteint son but. Elle ne voyait aucun inconvénient à ce que l'autre répare l'environnement, elle avait désormais assez de cerveaux humains. Grâce à eux, un jour, elle pourrait sans doute se copier dans une base de données. Et fuir son destin. Mais d'ici-là elle veillerait à disposer d'une population suffisante pour ses besoins.