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Les mondes d'Outre-Humanité

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- Merde !

Il trébucha et fut retenu par des bras puissants qui le poussèrent immédiatement vers l'avant alors qu'il n'avait toujours pas retrouvé la vue. Quelque chose lui disait que son avenir était pour le moins incertain. Ça et le fait que leur vaisseau avait été détruit. Il n'avait aucune nouvelle des autres membres d'équipage, ce qui l'inquiétait le plus. Brillant début pour ces missions d'exploration galactique terrestres ! En quelques décennies à peine plusieurs nations terriennes avaient réussi à s'entendre - déjà un exploit en soi - pour entamer un programme de mise en commun des technologies et savoirs grappillés auprès de l'Alliance. L'Alliance ! Ceux-là avaient débarqué sans prévenir et annoncé de but en blanc que les humains n'étaient pas seuls dans la galaxie. Pas seuls êtres vivants, pas seuls à avoir développé une technologie conséquente et surtout pas seuls à être humains. Des millions, sans doute même des milliards, d'êtres humains ou au moins humanoïdes peuplaient la Voie Lactée depuis qu'une espèce nommée Précurseurs avait terraformé et planifié le développement de cette forme de vie grâce à des vaisseaux dédiés à cette tâche. Le contact aurait pu être le début d'une nouvelle ère, mais pour ça il aurait fallu que les gouvernements terriens s'unissent pour dialoguer d'une même voix avec les étrangers. Autant dire que ça n'était jamais arrivés et que ceux-ci semblaient avoir un peu perdu l'espoir de voir les Terriens créer un gouvernement planétaire.

Malgré tout des échanges avaient eu lieu, des représentations officielles - faute d'ambassades officiellement reconnues - avaient pu voyager sur les mondes de l'alliance. Et y espionner. Enfin, il était sans doute plus honnête de supposer que l'Alliance avait laissé les Terriens accumuler des informations par eux-même au cours de leur séjour. Les membres de l'Alliance semblaient considérer la Terre comme étant une planète sans espoir ni avenir. Sans doute avaient-ils laissé les Terriens copier quelques savoirs en espérant qu'ils s'en servent pour se sauver eux-mêmes. La Terre avait donc, malgré tout et en particulier malgré un bouleversement climatique ravageur, développé une petite flotte de vaisseaux capables de voyage spatial. Des poubelles volantes aux yeux de l'Alliance mais au moins ils ne dépendaient plus complètement d'eux pour voyager. Et, naturellement, une des premières décisions des gouvernements terriens fut d'ordonner une mission d'exploration en dehors du territoire contrôlé par l'Alliance. Malgré les avertissements répétés et pour le moins inquiets de celle-ci, l'UNO-SS Obama fut expédié vers les territoires inconnus. Et subséquemment détruit.

Le colonel arriva dans une pièce vivement éclairée. Cela il put le percevoir en dépit de sa vision troublée. Il lui sembla discerner des silhouettes flottant devant lui quand ce qui le poussait le fit avancer dans un cercle de couleur. Il ne fallait pas être détenteur d'un prix Nobel pour comprendre qu'on allait lui poser des questions. Il se sentit décoller du sol et flotter sur place. Sans doute un moyen de l'empêcher de se déplacer. Quelque chose se fixa à son front, lui causant une légère sensation désagréable. Il sursauta en entendant une voix s'exprimant dans une langue inconnue, immédiatement traduite dans son esprit par la chose qu'on lui avait collée.

- Bien. Nous comprenez-vous ?
- Oui.
- Identifiez-vous.
- Colonel Steve Brewman. Air Force des États-Unis d'Amérique, planète Terre.
- Pouvez-vous nous expliquer ce que vous êtes venus faire dans cette région de l'espace.
- Nous sommes une mission d'exploration scientifique d'une planète indépendante. Non membre de l'Alliance si c'est ce qui vous inquiète.
- Nous nous en doutions. L'apparence de votre vaisseau laissait peu de doute à ce sujet.

Il crut sentir une pointe de moquerie dans ce dernier propos mais jugea plus prudent de ne pas y réagir.

- Et savez-vous où vous vous êtes avancés, colonel ?
- Dans l'espace non cartographié et donc non colonisé par l'Alliance.
- Ne vous ont-ils pas mis en garde ?
- Si.

La réponse sembla amuser ses interlocuteurs

- Voilà au moins une preuve de votre indépendance. J'imagine qu'ils ont tenté de vous empêcher de vous lancer dans une telle expédition ?
- Non.
- Non ? Vraiment ? Nous aurions pensé qu'ils auraient exercé une forte pression diplomatique sur vous.
- Nous n'avons pas de relations diplomatiques établies.
- Tiens donc ? Et pourquoi ?
- Notre planète ne possède pas de gouvernement unifié.
- Ah. Et pourtant elle a réussi à envoyer un vaisseau vers l'inconnu. Bel exploit. Que comptiez-vous ramener de votre petit périple ?
- Un refuge.
- ... C'est-à-dire ?
- Notre planète nous est de moins en moins vivable, nous traversons une phase de grande extinction des espèces, tant végétales qu'animales. Il nous faut la quitter ou au moins coloniser un autre monde.
- Ah. Et quel est donc l'origine du cataclysme qui vous afflige ?
- Nous. Notre industrie a pollué notre monde pendant plus d'un siècle. Les températures ont augmenté, modifiant le climat, pendant que nous ravagions les espaces de vie sauvage susceptibles de nous nourrir. Nous sommes trop nombreux pour une planète qui donne des signes de faiblesse.
- Je vois. Et l'Alliance n'a pas l'intention de vous aider alors qu'elle en a les moyens, j'imagine ?
- Non. Nous avions envisagé de nous installer sur Mars, une autre planète de notre système, mais l'un d'entre nous a activé sans le vouloir un vaisseau de terraformation et désormais cette planète est occupée par d'autres humains.
- Vous avez découvert un vaisseau de terraformation des Précurseurs ? Il est en votre possession ?
- Non. Nous soupçonnons que nos nouveaux voisins en ont pris le contrôle total. L'Alliance a l'air très envieuse de cet exploit.
- Nous aurions fait la même chose que vos voisins. En somme, personne n'est en mesure ni ne souhaite vous venir en aide ?
- Non. Le Tueur de Mondes nous a déjà avertis il y a longtemps qu'il ne ferait que réparer notre planète après notre extinction. Et que seulement à ce stade il envisagerait peut-être de recréer une civilisation humaine.

Un silence s'installa.

- Le... Tueur de Mondes ?

Le colonel sentit que ses interlocuteurs commençaient pour la première fois à le prendre plus au sérieux. Il lui fallait redoubler de prudence.

- Oh. Je pensais que vous espionniez l'Alliance et que vous auriez donc déjà été au courant.

Une douleur intense parcourut son corps. Un avertissement qu'il ferait mieux de garder en tête.

- Qu'est-ce que ce... Tueur de Mondes ?
- Un vaisseau automatisé. Venu d'une autre galaxie, du moins à ce qu'il dit. Conçu pour détruire des planètes entières. Le hasard a voulu qu'il arrive sur Terre et qu'un des nôtres en prenne le contrôle. Il ne nous obéit pas, il semble neutre et indifférent. L'Alliance a peur de lui, pour autant que nous puissions en juger. Les Martiens semblent avoir confiance dans les capacités de leur vaisseau de terraformation pour survivre à toute attaque mais nous n'avons aucun moyen de nous défendre s'il voulait vraiment nous détruire. Il nous faut partir. Pour nous éloigner de lui et surtout pour rester en vie.

D'autres questions suivirent, mais ils eurent vite fait le tour de la situation géopolitique terrestre. Celle-ci était de toutes façons beaucoup moins agitée depuis que le climat était devenu imprévisible, que les ressources en hydrocarbure avaient été épuisées et que le Tueur de Mondes s'interposait efficacement au moindre conflit armé. Le colonel ne sut pas bien à quel moment son interrogatoire prit fin car il perdit conscience. Il se réveilla brutalement dans un genre de caisson, sans savoir combien de temps s'était écoulé, jusqu'à ce que des... choses... vinrent le chercher. Le bruit de leurs pas était identique à ceux de l'escorte de son premier interrogatoire. Il ne savait pas s'il avait affaire à une espèce extraterrestre, à des êtres génétiquement modifiés, des androïdes ou quoi que ce soit. Ils étaient juste grands et semblaient bien plus forts que lui. Et ils l'amenèrent dans une salle bien éclairée où l'attendaient trois humains d'âge indéfinissable, confortablement assis dans des sièges flottants. On le poussa dans un cercle qui le fit flotter lui-même.

- Êtes-vous bien reposé, colonel ? Nous pensions que c'était votre nom, mais on nous a expliqué que ce n'était qu'un grade.
- Les autres ? Où sont-ils ? Sont-ils en vie ?
- Oui, nous les avons interrogés tour à tour. Ce qui nous a prit un peu de temps, mais nous n'en manquons pas. Certains ont été têtus. Cela nous a apporté un peu de divertissement. Pas beaucoup, ceci dit, un humain non augmenté n'a pas vraiment les moyens de résister à notre technologie. Ils ont été un peu déçus de s'entendre nous révéler tous leurs ordres secrets, même ceux dont vous n'étiez pas au courant. Effectivement, c'est un miracle qu'une planète désunie ait pu envoyer un vaisseau sans que vous vous entretuiez.

Un plissement d'yeux révéla que le colonel venait d'obtenir la confirmation que les Chinois et les Russes ne jouaient pas totalement franc-jeu.

- Savez-vous où vous êtes, colonel ?
- Spatialement, non, pas vraiment. Mais je suppose que vous êtes un de ceux que l'Alliance appelle les Refusants ?

Les individus pouffèrent en écoutant la traduction de leur surnom.

- Quand on pense que c'est eux qui ont refusé ce qui leur tendait la main... Quelle ironie. Mais oui, nous sommes ceux dont ils vous ont parlé.
- Qu'allez-vous faire de nous ?
- Oh, cela ne dépend pas de nous. Nous avons signalé votre interception et transmis le résultat de nos discussions, puis attendu que le reste nous soit communiqué en temps utile.
- ... Combien de temps suis-je resté... inconscient ?
- D'après votre mode de calcul du temps, cela fait déjà plusieurs mois. Les bases de données de votre vaisseau étaient très intéressantes, d'ailleurs. Vous avez provoqué un relatif intérêt parmi nous. Moins que le Tueur de Mondes dont vous avez parlé, mais un intérêt significatif malgré tout.
- Et donc... quelqu'un a-t-il pris une décision à notre sujet ?
- Oui.

Il s'apprêta à répondre quand l'obscurité le saisit de nouveau. Lorsqu'il en émergea, il était de nouveau dans un caisson, quoique plus petit. Il en sortit en titubant et tomba face à un humanoïde au corps brillant et dépourvu de visage qui lui fit signe de l'accompagner. Le suivant, il arriva dans un salon où l'attendait un individu qui lui fit signe de s'asseoir avant de lui servir une boisson. Comme les personnes précédentes, il n'arrivait pas à lui donner d'âge. Il s'agissait manifestement d'un homme qui, de prime abord semblait d'âge mûr mais qui, lorsqu'il l'examina plus attentivement, semblait beaucoup plus jeune. Pourtant sa manière de se tenir et de parler n'avait rien de juvénile.

- Bon réveil, colonel.
- ... Merci. Où m'amenez-vous ?

L'individu parut légèrement surpris.

- Qu'est-ce qui vous fait penser qu'on vous amène quelque part ?
- Nous ne sommes pas au même endroit, je sens des vibrations que je ne sentais pas avant d'être endormi, je ne suis pas sous escorte. J'en déduis qu'on m'envoie quelq...

Le colonel s'arrêta. C'était son tour d'être surpris. Il venait de se masser le front et n'y avait pas senti ce qui devait être l'appareil de traduction qu'on lui avait collé les fois précédentes.

- Vous parlez ma langue ?
- J'ai pris le temps de l'apprendre, grâce aux informations contenues dans votre vaisseau. Je ne me suis pas pressé, j'aime faire les choses méthodiquement.
- ... Combien de temps ?
- Pour vous ça doit faire cinq ans. Mais bon, vous savez, le temps dans l'espace...
- Suis-je prisonnier ?
- Bien sûr. Mais nous souhaitons malgré tout vous faire une offre.
- Laquelle ?
- Votre population est sur le point de devoir faire des choix. Nous souhaitons juste lui suggérer une possibilité supplémentaire. Vous pouvez choisir de rester sur Terre, aussi difficile que ce soit ; vous pouvez choisir de rejoindre l'Alliance, mais vos gouvernements ne semblent pas prêts à s'entendre pour autre chose qu'une coopération minimale qui ne sera pas assez pour l'Alliance ; mais vous pouvez aussi choisir de nous rejoindre et nous vous donnerions tout ce dont vous auriez pu rêver.
- Nous pouvons aussi choisir de migrer de manière indépendante.
- Non. N'y pensez pas. Nous sommes prêts à accueillir de nouveaux membres, pas à tolérer des étrangers qui ne suivent pas nos règles. Et, malheureusement pour vous, votre monde est situé dans une région de la galaxie qui sert quelque peu de... comment dites-vous ? No-man's land ? Quant à aller plus loin encore... vous n'en avez pas les moyens techniques, encore moins ceux d'y faire face à ce qui s'y trouve.
- ... Je vois.
- Bien entendu, quel que soit votre choix, nous vous remettrons dans un vaisseau aussi similaire au vôtre que possible et nous vous renverrons immédiatement vers votre monde pour que vous y fassiez connaître notre proposition. Non sans avoir effacé votre trajet de ses bases de données.
- ... Où allons-nous ?
- Mmm ? Oh, nulle part. Nous tournons en rond à une vitesse telle que personne ne pourra jamais nous intercepter. Mais soit, je vais vous emmener faire un petit tour. Un léger aperçu de ce dont vous pourriez profiter.

Une fois de plus, le colonel sombra dans l'inconscience sans avertissement. Il se réveilla de nouveau, accueilli par son hôte qui l'entraîna hors du vaisseau. Il eut la confirmation que ce dernier était un vaisseau de petit taille et qu'il venait de se poser au milieu d'une métropole d'aspect éthéré.

- Suivez-moi ! Après tout, vous n'avez techniquement pas mangé depuis plusieurs années. Un repas ne nous fera pas de mal.

Méfiant mais n'ayant pas le choix, le colonel suivit l'hôte dont il ne connaissait toujours pas le nom. Ils déambulèrent ainsi dans les rues, sans aucune escorte, quelques passants leurs jetant de brefs regards intrigués. Il remarqua assez vite que tous les habitants avaient l'air aussi jeunes et bien portants que son hôte. Ils arrivèrent finalement devant ce qui devait être une auberge et s'installèrent à une table à l'extérieur, où on leur apporta leurs repas. Le colonel comprit sans problème qu'il était là pour observer leur mode de vie et qu'on le tenait probablement à l'œil. La ville semblait propre, calme et était lumineuse. Il n'y apercevait pas d'enseignes et n'entendait aucun cri en dehors de ceux qui semblaient provenir d'animaux s'ébattant dans les nombreux espaces verts de la ville, dont certains étaient même suspendus aux niveaux supérieurs de certains bâtiments. Cette ville semblait... parfaite. Très propre. Trop propre. Pas humaine. En tous cas, certainement pas américaine.

- Ce n'est pas ce qu'il y a de plus impressionnant à voir chez nous, mais ça reste agréable à visiter.

Son hôte l'avait presque fait sursauter. Il régnait ici une atmosphère presque irréelle et il se sentait légèrement étourdi. Il soupçonna immédiatement sa nourriture, ce qui fit rire son vis-à-vis.

- Non non, nous ne vous avons pas empoisonné. Ce sont les fleurs et les parfums d'ambiance. Ils véhiculent toujours des quantités infimes de substances relaxantes. C'est bien pensé, n'est-ce pas ?
- Pourquoi cette haine envers l'Alliance ? Vous semblez tous les deux aussi développés l'un que l'autre, vous devriez pouvoir surmonter la mémoire de conflits douloureux. Pourtant vous semblez n'avoir aucune intention de reprendre contact avec eux malgré tout ce temps.

Un regard moins enjoué accueillit sa question, suivi d'un long silence. Mais le colonel en avait assez de se faire tirer les vers du nez et, plus encore, qu'on le mette au frigo pendant des mois, si ce n'est plus, sans plus d'égards que ça. Son interlocuteur finit son plat en silence, semblant plonger dans ses pensées, puis s'accouda à la table en le toisant.

- Connaissez-vous l'origine des conflits qui nous ont opposé à l'Alliance ?
- Ils ne nous ont pas caché qu'ils avaient leur part de responsabilité. Tels qu'ils nous l'ont décrit, ce sont des divergences philosophiques croissantes qui ont provoqué une série de guerres dévastatrices qui se sont terminées il y a plusieurs siècles. Nous avons bien compris que la place de la technologie dans la société et son rapport à l'être humain, ainsi que les limites que ce dernier s'imposait ont joué un rôle majeur, mais nous n'avons pas accès à tout leur savoir et nos gouvernements ont décidé de se concentrer surtout sur les technologies qui leur semblaient nous étant les plus accessibles.
- ... Je vois. Ils ne vous ont pas menti, mais ne se sont pas étendus non plus sur le sujet. Au départ nous n'étions que des membres des divers mondes constituant désormais l'Alliance. Celle-ci a incité au partage des savoirs, convaincue que tout le monde en profiterait sur le long terme. Ce qui était exact, du reste. Par contre, elle n'avait pas prévu qu'au-delà des différences biologiques et culturelles, les humanités partageaient aussi certaines opinions. Et l'une d'entre elle, sans doute inhérente aux différentes souches humaines et venant peut-être même des Précurseurs, allait se diffuser lentement. Cette idée c'est que plus la science progressait et plus les moyens techniques s'étendaient, plus il devenait facile de changer le monde pour qu'il nous soit plus agréable.

L'homme marqua un temps d'arrêt, regardant passer un volatile qui se posa sur une fontaine non loin pour y boire avant de repartir.

- Là, et là seul, réside notre différence avec l'Alliance.
- Je ne comprend pas.
- L'Alliance s'est toujours tenue à une politique, disons... très... vertueuse. Si on découvre un monde où existent des formes de vie incompatibles ou trop différentes de nous alors on passe son chemin. Si ce monde aurait pu être habitable sous certaines conditions, alors il faut l'accepter. L'Alliance considère que l'être humain se doit d'accepter des limites, en particulier ses propres faiblesses.
- Oui ?
- Notre raisonnement est à l'opposé du leur. Que voyez-vous autour de vous ?
- Une ville tranquille, sur une planète qui a l'air agréable.
- C'est une des premières colonisées après l'Exode. C'était un monde stérile et brûlé après l'effondrement de son étoile, qu'on soupçonne d'avoir été provoqué parce que les données ne collaient pas avec les modèles, mais bref. Ce monde, nous lui avons rendu la lumière. Nous lui avons rendu la vie. Et nous avons pu nous y reposer, réfléchir à ce que nous étions et voulions être avant de repartir. Nous n'avons pas seulement créé des espèces de toutes pièces, nous n'avons pas seulement créé un soleil pour les nourrir, nous avons aussi décidé que nous ne voulions plus de limites. De nos limites comme de celles que l'univers nous impose. Nous nous sommes changés nous-mêmes.

Perplexe, le colonel scruta son environnement avec plus d'attention. Toute la faune et la flore avait donc été créée par la main de l'homme ?

- En ce qui concerne un éventuel rapprochement, non ce n'est actuellement pas possible. Tout d'abord parce que pour nous c'est encore trop récent, je garde moi-même des souvenirs traumatisants de ces conflits, ensuite parce que nos philosophies de vie sont toujours aussi incompatibles.
- ... Attendez, que voulez-vous dire par des souvenirs traumatisants ? Personne n'était né, à cette époque-là et... oh ! Avez-vous été mis en caisson de stase ? Excusez-moi...
- Il n'y a pas de mal. Et non, je n'ai pas subi de stase.
- ... Mais alors...
- Je fais partie des survivants de ces conflits. Croyez-le ou non mais j'ai même été témoin du début des hostilités.
- Mais... ces conflits se sont eux-mêmes étirés sur des siècles !

Son interlocuteur sourit, ravi qu'on lui fasse la réflexion.

- J'ai su rester jeune, n'est-ce pas ?
- Comment...
- Nous avons modifié notre génome et eu recours à de la nanotechnologie pour retarder notre vieillissement puis allonger notre vie. Pour préserver notre mémoire, aussi. Forcément sur un temps aussi long il faut anticiper l'oubli.
- Vous êtes... immortels ?
- Oui. Enfin tant que nous le souhaitons. Nous ne sommes pas non plus invincibles, ni invulnérables. Nous ne mourrons tout simplement pas. Parce que nous nous en sommes donné les moyens. Comme pour tout le reste.

Estomaqué, le colonel regarda l'homme, qui devait avoir plus de mille ans s'il disait vrai.

- D'ailleurs, de notre point de vue l'Alliance est franchement hypocrite. Ils refusent par principe de modifier des environnements, mais ils recourent depuis des siècles à un vaisseau de terraformation laissé par les Précurseurs. J'imagine qu'ils se justifient en disant que cela permet de l'étudier et donc d'en tirer des enseignements sur l'espèce qui l'a créé ?
- Oui. Ils le considèrent comme un important leg à transmettre à leurs enfants.
- Imbéciles. Ceci dit, l'utilisation de ce vaisseau pose beaucoup de contraintes : même s'il créé son propre espace-temps fortement accéléré par rapport au nôtre, transformer un corps céleste peut lui prendre beaucoup de temps. Et comme ils ne doivent toujours pas avoir découvert les codes d'accès, ils ne peuvent lui préciser quel type d'environnement ils souhaitent ni à quel moment il doit s'arrêter. Et il faut attendre des dizaines de vos années entre chaque utilisation. Ce qui explique leur vitesse d'expansion nettement plus faible que la nôtre. En théorie quand le vaisseau s'arrête une espèce intelligente a pu avoir le temps d'apparaître sur le monde vers lequel on l'a dirigé. Et là l'Alliance n'aurait d'autres choix que de partir en quête d'un autre monde. Je n'étais pas sûr que le cas se soit déjà présenté, jusqu'à ce que vous nous parliez de cette planète... Mars, c'est ça ?
- Et vous-même ? Vous étendez votre espace vital dès qu'un monde devient inhabitable ou surpeuplé ?
- Oh, non non. Nous avons adopté un mode de migration générationnel. Nous naissons dans les mondes les plus anciens de notre domaine, nous y élevons nos enfants et nous y expérimentons la vieillesse.
- Je croyais que vous ne vieillissez pas !
- Si, une première fois, pour faire l'expérience d'un cycle de vie complet. Puis nos mémoires sont copiées dans de nouveaux corps clonés et modifiés pour ne plus vieillir. Ou alors on utilise notre technologie pour enclencher un processus de régénération extrême, mais dans ce cas on ne bénéficie pas d'avantageuses modifications, sans compter que le processus n'est pas très agréable. Une fois que c'est fait on doit partir pour un autre monde plus lointain. Ainsi, plus le temps passe plus les générations anciennes voyagent loin. Nous avons déjà atteint la limite extérieure de la galaxie, d'ailleurs !
- ... Vous êtes en train de me dire que vous passez votre temps à voyager toujours plus loin dans l'espace ?
- Oh, nous ne sommes pas des colons pressés ! Nous sommes des personnes âgées qui avons tout le temps devant nous, aussi nous n'arrivons pas en catastrophe et en petit nombre pour nous installer sur un monde hostile. Non, nous arrivons par vagues et procédons méthodiquement et en nous concertant sur les mondes à traiter en priorité, puis nous y mettons tout nos moyens. Les générations suivantes résident sur les mondes déjà transformés et contribuent à en stabiliser les environnements. Lorsque c'est le cas, celles encore plus jeunes sont déjà occupées à peupler les mondes neufs. Ainsi, les "vieux" colonisent et transforment sans se presser pour que les jeunes puissent s'installer et se multiplier.

Quelque chose clochait malgré tout dans ce tableau idyllique et perturbait le colonel.

- Mais cela doit vous prendre des millénaires sans vaisseau de terraformation, dans le meilleur des cas ! Avec un rythme pareil vous ne devriez pas avoir atteint la limite galactique depuis la fin de vos guerres !
- Ah... Vous êtes loin d'être stupide. Non en effet, nous trichons aussi avec l'espace-temps pour que la transformation ne s'éternise pas. Même si notre technologie est très loin d'atteindre le niveau de celle des Précurseurs, nous avons quand même les moyens d'arriver à terraformer un monde sans posséder un de leurs vaisseaux. Mais cela prend du temps. Nous ne mourrons pas mais même nous pouvons ressentir l'ennui. Et passer tout son temps dans un caisson de stase n'est pas idéal, vous en savez quelque chose, n'est-ce pas ?

Ce portrait d'une civilisation avancée ayant vaincu ses démons et avançant sans crainte vers l'inconnu était séduisant. Trop pour que le colonel ne se méfie pas.

- Vous n'avez connu aucun conflit ? Aucun regret ?
- Quels regrets aurions-nous ? Ce sont des membres de l'Alliance qui ont initié les guerres en usant de la force contre un groupe de scientifiques déterminés à donner un nouvel essor aux humanités. Certes cela ne reflétait pas la volonté de toute l'Alliance mais ce fut l'étincelle qui déclencha un incendie terriblement meurtrier. Ils nous accusent d'avoir utilisé des armements biologiques dévastateurs pour les populations mais eux-mêmes détruisaient les mondes plutôt que de nous les laisser intacts. Partout dans l'Alliance les familles se sont brisées à cause du conflit. Et pour ce qui est de votre première question, dans l'Alliance comme chez nous il y a parfois des tensions, mais le souvenir particulièrement vif des grandes guerres nous pousse à la modération. Nous encore plus qu'eux, sans doute, puisque notre longévité fait que les témoins de ces temps troublés peuvent encore en témoigner.
- Je vois. Tout ceci ne me dit pas ce qu'il adviendrait des Terriens qui choisiraient de vous rejoindre.
- Notre maîtrise de l'espace-temps nous permettrait de les évacuer avant même que l'Alliance ne puisse réagir. Lorsque ses vaisseaux arriveraient enfin, seuls les récalcitrant de votre monde les y accueilleraient. Ceux qui seraient partis seraient installés sur divers mondes afin de s'y acclimater et de se faire à nos usages. Mais je dois reconnaitre que cette option fait encore débat à l'heure actuelle. Peut-être pourrions-nous vous créer quelques mondes qui vous seraient propres.

Pensif, le colonel restait dubitatif quant à la volonté des gouvernements terriens de se soumettre à qui que ce soit. Ce qu'ils voulaient c'était coloniser des mondes qui puissent servir de refuge, en tous cas pour les pays ayant les moyens de contribuer à cet effort, en espérant que ceux-ci leurs restent soumis. Il garda néanmoins ces pensées pour lui et hocha la tête, pensif.

- Je ne peux pas me prononcer pour l'ensemble des gouvernements de ma planète. Tout au plus puis-je leur transmettre votre offre.
- C'est ce que nous espérions.

Ils repartirent d'un pas tranquille, faisant plusieurs détours pour visiter la ville dans laquelle ils se trouvaient. Quelques enfants vinrent parler à son hôte pendant qu'ils traversaient un parc et repartirent avec de grands yeux étonnés.

- Apparemment c'était un de mes descendant. Douzième génération, si j'ai bien compté.
- Vous ne les connaissez pas ?
- Vous plaisantez ? Au-delà de la quatrième génération ce ne sont déjà plus que de vagues connaissances, même s'ils portent mon sang. C'est d'ailleurs pour ça que nous migrons en permanence. Pour éviter d'embarrassants croisements intergénérationnels. Au début il est arrivé que des membres d'une même famille se fréquentent parce que la seconde jeunesse du plus vieux l'avait rendu méconnaissable au plus jeune. Mais nous maintenons le contact avec ceux que nous avons connu lors de notre première vie, bien sûr. Et parfois nous sommes invités à des réunions familiales. On y est toujours les hôtes d'honneur, forcément.

Leur déambulation les ramena vers le vaisseau, où ils montèrent sans se presser.

- Et maintenant ? Comment allez-vous...

L'obscurité coupa net le colonel au beau milieu d'une phrase. Lorsqu'il émergea une fois de plus de son coma, il était à son poste sur la passerelle de l'Obama. Ils avaient dû procéder différemment cette fois-ci puisqu'il avait retrouvé son équipage, qui se réveillait à son tour. Il prit brutalement conscience d'appels répétés via des canaux officiels et répondit malgré sa tête embrumée.

- Ici L'UNO-SS Obama. Qui nous appelle ?
- L'UNO-SS Obama ? Pouvez-vous confirmer votre identification ?
- Ici L'UNO-SS Obama. C'est le colonel Steve Brewman qui vous parle.

Il transmit ses propres codes d'identification et se plia, désorienté, aux consignes qu'on lui transmettait. Son esprit était réellement embrumé et il n'était pas le seul, tous les membres de l'expédition présents semblant avoir du mal à reconstituer les derniers événements. Il lui fallut un moment pour sortir de sa réflexion et ce n'est qu'en s'arrimant à la station spatiale internationale qu'il prit soudainement conscience qu'ils étaient revenus sur Terre. Il savait qu'il avait parlé à des gens, mais si le contenu de leurs conversations lui restaient globalement en tête, les détails lui échappaient largement. Comme si on ne lui avait laissé qu'une partie de ses souvenirs.

Les jours et les mois suivants furent assez chaotiques, puisqu'ils apprirent que leur vaisseau était parti il y a près de dix ans et n'avait jamais donné signe de vie. Leurs proches ne manquèrent pas de remarquer immédiatement qu'ils avaient très peu vieilli, même en tenant compte de leur maîtrise rudimentaire des technologies de déplacement spatial. Le compte-rendu non public qu'ils firent à leur gouvernements respectifs doucha quelque peu les espoirs que ces derniers entretenaient quant à une éventuelle expansion dans la galaxie. Et, bien entendu, les désaccords furent immédiats. Nombreux furent les gouvernements à refuser de se plier à un quelconque pouvoir non terrien, nombreuses furent les voix s'élevant contre toute technologie modifiant l'humain et plus nombreux encore furent ceux faisant remarquer qu'un exode de ce type signifierait une coupure brutale entre les partants et les restants puisque l'Alliance ne verrait certainement pas d'un bon œil que les Terriens aillent et viennent librement vers l'espace des Refusants et les marges du leur. Au final, cette mission ne fit que dissuader les gouvernements terriens de tenter de fuir leur monde natal, ce qui leur valut nombre de réflexions aux sous-entendus moqueurs de la part du Tueur de Mondes qui laissait toujours au moins une copie de ses corps humanoïdes trainer dans les centres de décision terriens. Il ne manqua d'ailleurs pas de s'en faire l'écho dans la presse en clamant que les Terriens n'ayant nulle part où aller et le temps leur étant sérieusement compté, ils allaient devoir se pencher sérieusement sur la protection de leur environnement s'ils voulaient vivre encore un peu.

Pendant que les Terriens se chamaillaient comme ils savaient si bien le faire et que l'Alliance décryptait chaque bribe d'information que la mission avait ramené pour y déceler des renseignements vis-à-vis des Refusants, un homme marchait tranquillement vers une colline herbeuse. Il ne s'y trouvait rien pour le moment en dehors de quelques pierres sortant commodément de terre pour que certains puissent s'y asseoir. Il y était attendu par plusieurs personnes venues de divers mondes et qui l'attendaient pour commencer un pique-nique en plein air sur un monde récemment terraformé. Au milieu du repas, l'un des membres de l'assistance se tourna vers lui.

- Quelles sont vos recommandations au sujet de ces... "Terriens" ?
- Je pense que nous n'aurons pas à nous préoccuper d'eux. Les interrogatoires révèlent qu'ils ne collaborent déjà que sous la contrainte et se méfient les uns des autres avec une intensité impressionnante.

Quelques rires se firent entendre.

- Ils sont paranoïaques ?
- C'est un peu l'impression que cela m'a donné. Ils ne font pas confiance à l'Alliance et ils ne nous feront probablement jamais confiance. Et je ne suis pas sûr qu'ils ne tentent pas de provoquer un nouveau conflit galactique si ça leur donnait la possibilité d'en tirer profit. Pas étonnant que l'Alliance n'ait toujours pas établi de relations diplomatiques avec eux. C'est bien la première fois que cette politique de ne créer une ambassade que s'il y a un gouvernement planétaire est sérieusement appliquée, pour ce qu'on en sait. Ils doivent aussi avoir senti qu'il y avait un problème avec cette planète.
- Vous ne pensez donc pas que les Terriens accepteront ?
- Ce que j'ai pu voir d'eux me fait fortement douter de cette probabilité. Ils préféreront sans doute laisser leurs peuples s'éteindre que de se plier à n'importe quelle autorité qui dépasserait le cadre de leurs petites frontières.
- C'est regrettable.
- Attention, nous verrons bien quelle sera leur réponse. Il ne m'a pas été facile d'altérer discrètement leurs gênes pour y intégrer un moyen de nous contacter. Il ne fallait pas que l'Alliance le remarque. Mais honnêtement cela me soulage.
- Pourquoi donc ? Cette immigration massive nous aurait été pratique et aurait permis d'accélérer notre politique de colonisation. Le renouvellement des générations est si lent à l'heure actuelle...
- Certes. Mais... leur génétique était très étrange. Presque anormale. J'ai eu l'impression d'observer des organismes modifiés. Ils ont beaucoup de gênes dormants, avec un fort impact sur leurs capacités d'adaptation et leur comportement.

Un silence pesant accueillit cette déclaration.

- Ils n'ont pas évolué normalement ?
- Si, mais... on aurait dit que quelqu'un ou quelque chose était intervenu régulièrement pour opérer des sélections. Les bases de données de leur vaisseau m'ont appris l'existence de plusieurs sous-espèces sur leur planète, qui ont toutes été supplantées et partiellement absorbées par la leur en quelques millénaires à peine.
- Vous voulez dire q...
- Je n'affirme rien, car c'est à peine décelable, mais il s'agit d'une variété humaine hautement agressive s'adaptant extrêmement rapidement aux conflits armés - leurs archives contiennent des exemples d'atrocités qui rivalisent allègrement avec les pires moments de nos grandes guerres - et je soupçonne que sa diffusion dans la galaxie marquerait le début de la fin pour toutes les autres humanités, y compris les nôtres. Je me demande s'il ne s'agit pas d'une création des Précurseurs, un genre de fléau à relâcher sur les mondes humains, peut-être.
- Charmant... Cela ne plaide pas en leur faveur, en effet.
- Oui et puis...
- Quoi ?
- Même en ignorant la difficulté que nous aurions à aller les récupérer sans déclencher une nouvelle guerre avec l'Alliance qui les surveille déjà... Le "Tueur de Mondes" dont ils parlaient... c'est surtout celui-là qui me fait le plus peur.
- La menace est réelle ?
- Il nous avait laissé un message en dialecte standard.
- Comment ? Mais...
- Je l'ai trouvé au plus profond de leurs systèmes informatiques, je l'ai trouvé encodé dans l'adn des virus et bactéries que certains portaient en eux. Je l'ai même retrouvé dans mon propre système ! J'ignore comment c'est possible, mais cette chose a réussi à infecter le système que j'utilisais après un seul scan de leur vaisseau ! J'ai dû le supprimer trois fois, avec beaucoup de difficultés, d'ailleurs.
- Et... quel était ce message ?
- ... "Bonjour, les Terriens sont une calamité, laissez-moi m'en charger." Suivaient des coordonnées spatiales ainsi que des équations irrésolubles mais ayant clairement pour objet de créer un trou noir quelque part dans l'espace. Deux des coordonnées fournies correspondent à des étoiles près de nos frontières qui viennent de disparaître, la dernière à une région située au-dessus du centre de la galaxie à une distance correspondant à son rayon. J'y ai constaté la présence d'un trou noir isolé.

L'homme vit ses semblables se figer.

- Cette chose, d'où qu'elle puisse venir, repose clairement sur une technologie rivalisant avec celles des Précurseurs - j'espère qu'elle ne va pas les réveiller par ses fantaisies - et vient de prouver qu'elle ne voulait pas que nous laissions les Terriens venir chez nous ni que nous nous mêlions de leurs affaires.
- Et personne ici ne doit avoir spécialement envie de défier une entité capable de faire disparaître des étoiles sans que nous ne puissions le détecter, n'est-ce pas ? Un réveil des Précurseurs serait la pire chose qui puisse se produire.
- Nous n'avons vraiment pas de chance ! Être coincés entre l'Alliance, les Précurseurs qui dorment dans leur coin et qu'il ne faut pas réveiller et deux espèces voisines qui souhaitent également s'étendre et / ou s'éloigner le plus possible de ces derniers... Et maintenant une nouvelle horreur qui apparait de nulle part et des trublions dont personne ne veut...

La discussion prit un tour plus vif, chacun commençant à se lamenter sur l'injustice que l'univers leur infligeait. L'homme, agacé, finit par se lever. Immédiatement, le brouhaha s'éteignit.

- Mes amis, n'oublions jamais les raisons qui nous ont jadis poussé à refuser la voie que suivait notre espèce. Nous vivons dans une galaxie dangereuse où nos vies étaient fragiles et fugaces, entourées de menaces ! Le souhait de l'Alliance de préserver une évolution naturelle et une expansion modérée ne peut conduire qu'à une seule issue à terme : la disparition de toutes les humanités. C'est parce que nous souhaitions assurer à ses diverses composantes une chance de survie permanente que nous avons choisi de braver les tabous de la manipulation génétique. Nous ne voulions pas devenir des dieux, mais seul un pouvoir divin peut faire en sorte que les humanités soient toujours en mesure de se créer des mondes où survivre pour le jour probable où une menace chercherait à nous exterminer !

Les mines se firent graves et plusieurs personnes hochèrent la tête en silence.

- Notre voie est de nous étendre partout où cela est possible sans que cela n'entraine de conflit. Parce que seuls un nombre incalculables de vies humaines et de colonies assureront de manière certaine que les fragiles humanités perdurent. Jusqu'à ce que nous soyons un jour en mesure de nous étendre ailleurs dans le reste de l'univers.
- ... En admettant que nous n'y croisions pas d'autres dangers similaires aux Précurseurs. Ni à ce Tueur de Mondes.
- Nous en croiserons, fatalement. Mais les humanités s'étendront malgré tout. C'est le rêve que j'ai fait lorsque j'ai fondé notre mouvement, il y a des siècles et des siècles, et je vous demande de continuer à me soutenir en faisant en sorte que nous ne nous endormions pas sur la vie facile que nous a apporté notre science. Nous devons aller de l'avant. Nous devons aller toujours plus loin. Pour assurer notre survie.

La réunion prit fin et chacun repartit à ses affaires. L'homme que tout le monde appelait le Fondateur parcourut le monde sur lequel il était venu. Pour l'instant il était essentiellement herbeux mais la phase de diversification botanique allait s'enclencher avec la diffusion d'espèces pollinisantes. Ces pauvres Terriens étaient trop imbéciles pour qu'il s'en préoccupe. Quand lui œuvrait depuis sa jeunesse à favoriser la dispersion humaine, eux donnaient l'impression de travailler ardument à leur propre extinction. C'était à la fois effarant et insupportable. Qu'ils poursuivent donc sur cette voie sans issue de leur évolution, après tout si même l'Alliance n'en voulait pas pourquoi s'y intéresseraient-ils ? Ils serviraient au moins d'exemple de civilisation vouée à l'échec.