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Les mondes d'Outre-Humanité

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Ce n'était pas facile d'encadrer un groupe d'adolescents turbulents. Ça l'était encore plus quand ils étaient enfermés. Et le fait de se retrouver isolés sur une planète inconnue n'arrangeait rien. Le lieu était plaisant à regarder, c'est juste qu'ils mourraient tous d'envie de se retrouver de l'autre côté de la fenêtre. Une peluche lui rebondit sur le crâne et les élèves s'arrêtèrent brusquement.

- Qui ?

Devant l'absence de réponse, il sortit un briquet.

- Nan m'sieur, c'est le mien !
- Et pourquoi je l'ai reçu sur la tête, alors ?
- C'pas moi, c'est Rayane !
- Hé m'sieur c'est pas vrai, le lapin il a sauté tout seul !
- Rayane tu me fatigues. Tu seras de corvée de repas.
- Oh noooon !

Oh non, en effet. Leur classe avait eu la chance énorme d'être sélectionnée pour un des tous premiers voyages interstellaires, à l'initiative d'un des mondes de l'Alliance. Plusieurs classes terriennes étaient donc parties à travers le cosmos, en dépit du fait que son absence de gouvernement unifié privait leur planète de relations diplomatiques officielles. Mais il s'était trouvé que le vaisseau qui devait les emmener à destination avait subi une rare avarie et avait dû se poser à la surface d'une planète. Rien de grave mais ils avaient été priés de ne pas quitter la zone de transit du spatioport. Lequel avait dû être évacué peu après en raison de secousses sismiques. Il avait donc dû se faire escorter jusqu'à une résidence spécialement affrétée pour les passagers du vaisseau - dans l'ensemble nettement mieux élevés que ses élèves - jusqu'à ce que dernier se fasse livrer les pièces neuves dont il avait besoin pour repartir.

Ce qu'ils n'avaient pas vraiment anticipé, si tant est qu'il est possible d'anticiper quoi que ce soit sur un monde extraterrestre, ce fut le silence absolu qui régnait localement. Celui-ci mit même mal à l'aise ses élèves, ce qui n'était pas peu dire. Leur accompagnateur et les autres passagers leur avaient expliqué que les humains locaux, au cours de leur évolution, avaient assez vite abandonné l'usage de la parole. À la place ils avaient développé des organes de communication émettant des vibrations non sonores, un peu comme une radio. En conséquence, leurs cordes vocales s'étaient peu à peu atrophiées, au point qu'ils n'étaient plus vraiment capable d'autre chose que de crier. L'articulation de mots leur était encore possible, mais au prix de pénibles efforts. Ce qui du reste ne leur était pas nécessaire puisqu'ils avaient développé depuis longtemps des appareils de traduction qui avaient été intégrés à la technologie générale du reste de l'Alliance.

Le résultat en était une civilisation étrangement silencieuse, en tous cas du point de vue des Terriens. Les étrangers s'équipaient parfois, par courtoisie, d'appareils de traduction inverse directement connectés au cerveau, leur évitant de briser le silence par l'utilisation de voix paraissant tonitruantes aux autochtones. La chose n'était pas facile ni naturelle car l'appareil traduisait du coup toutes les pensées. Apparemment les locaux trouvait ça extrêmement distrayant, aussi seuls les gens les plus maîtres d'eux-mêmes utilisaient-ils ce genre de technologie. Le silence n'était toutefois pas complet, la ville bruissant d'activités diverses et on pouvait entendre de la musique de ci - de là. Mais dans l'ensemble il régnait un silence rappelant celui d'un cimetière. Pas de rires d'enfants, de discussions entendues au coin de la rue, c'était déboussolant. Si on rajoutait l'environnement semi-désertique, on obtenait un sentiment de solitude qui ne collait pas du tout avec le cadre urbain.

Et bien entendu, à quoi d'autre auraient-ils pu s'attendre sinon qu'un des élèves fasse le mur ? Un adolescent enfermé et turbulent ne pouvait pas rester en place plus d'une heure, alors au bout de deux semaines... Les autochtones ne s'en étaient apparemment pas plus formalisés que ça. Puisqu'il avait reçu implants médicaux et mémoriels, aucun accident qui pourrait lui arriver ne serait véritablement fatal. Le hasard - ou la malchance - voulut que l'individu concerné soit emporté dans les profondeurs de la terre en compagnie de locaux alors qu'il sortait discrètement de la ville. Apparemment cela arrivait fréquement après un tremblement de terre, les sols stables étant rares dans le coin.

M'zie, Francis pour l'État civil, se réveilla dans l'obscurité en ayant mal partout. Il tenta de bouger mais s'arrêta immédiatement car vertiges et hauts-le-cœur le saisirent. Il réussit néanmoins à se palper le crâne et y sentit une plaie ouverte. La douleur devint lancinante et le dissuada de tenter de bouger, aussi resta-t-il dans le noir, s'efforçant de ne pas paniquer. Les profs allaient forcément savoir qu'il était là. Ce serait tellement ballot qu'ils repartent sans lui. Quant aux aliens, sérieux... ils auraient pu mettre des panneaux pour indiquer le danger ! M'zie resta un long moment seul, luttant contre une peur qu'il n'admettrait jamais devant quiconque. De légers bruits parvinrent à ses oreilles. Comme si... quelqu'un creusait ou râclait quelque chose ! Un bruit d'éboulement le fit se tendre mais il aperçut une faible lueur. Des silhouettes se faufilèrent pas un trou dans la paroi qu'elles venaient de creuser et titubèrent non loin de lui, suscitant un soupir de soulagement chez lui.

Il attendit que les personnes se rapprochent et, sans s'en rendre compte, perdit conscience. Quand il se réveilla, il était seul. Ils ne l'avaient pas vu ! Il entendit néanmoins des bruits proches. Ils avaient sans doute continué à creuser plus loin. Il fallait absolument qu'il attire leur attention. Mais M'zie n'arriva pas à crier, sa bouche était sèche et sa voix ne lui autorisait que quelques râles discrets. Paniqué, il tenta de bouger mais fut tétanisé par la douleur. Se croyant destiné à rester six pieds sous terre, il sentit honteusement des larmes lui couler sur les joues. C'est à ce moment là que son smart commença à émettre une mélodie. Le réveil ! La copine qu'il embêtait lui avait changé l'heure de réveil, ainsi que la mélodie. Les bruits s'étaient arrêtés et M'zie entendit la musique résonner faiblement dans la cavité où il était étendue, jusqu'à ce que le réveil s'arrête de lui-même.

Des visages perplexes finirent par se pencher au-dessus de lui avant d'échanger des regards. M'zie se souvint que les habitants étaient quasiment muets et que même s'ils arrivaient à articuler quelques mots ils ne parlaient pas sa langue. Ils avaient dû en arriver à la même conclusion puisqu'ils multiplièrent les coups d'œil avant de l'attraper et de le soulever aussi doucement que possible. La plainte qu'il émit leur fit comprendre qu'il avait probablement plusieurs fractures et ils semblèrent embêtés. Il y avait cinq adultes et deux adolescents. L'un d'entre eux fit un geste bref désignant le plafond. Visiblement le sol pouvait encore s'effondrer. M'zie les sentit le soulever, serra les dents et lutta pour ne pas s'évanouir pendant que deux adultes le portaient et l'entrainaient avec eux.

Au fil des heures qui suivirent il découvrit que le sous-sol était parcouru par un réseau de galeries, périodiquement comblées par les chutes de débris provoqués dans les tremblements de terre. Observant ses compagnons d'infortune, il se rendit compte que ceux-ci ne creusaient pas de passage à travers la roche mais la faisaient s'ouvrir. Lors des pauses il eut tout le loisir d'observer la façon dont ils s'y prenaient. Et il comprit qu'ils ne se déplaçaient pas non plus à travers la roche, mais à travers un matériau vivant. Il avait regardé beaucoup de séries de science-fiction et il lui sembla qu'il s'agissait d'un organisme prospérant sous terre et s'étendant à la façon de racines, formant un réseau complexe. Pourtant, les autochtones faisaient scrupuleusement attention à ne pas percer ni toucher l'extérieur, leurs appareils ne faisant qu'en assouplir la paroi au point qu'un champ de force pouvait le soulever partiellement pour laisser un passage. Lorsque l'épaule de M'zie frôla accidentellement une paroi il comprit tout de suite pourquoi ses compagnons l'évitaient : elle était brûlante. L'organisme en question devait générer beaucoup de chaleur.

Contre toute attente, ils arrivèrent finalement dans un village, ou en tous cas un petit rassemblement de structures d'où émanait de la lumière. L'ensemble semblait se trouver tout près d'un "nœud" de connections, au cœur d'une grotte creusée dans une roche plus solide et d'où essaimaient de nombreuses autres racines. Ils y furent soignés, un soin tout particulier lui étant réservé, puis un type qui bricolait non loin de lui depuis un moment vint le voir lorsqu'il fut déposé sur un lit de camp. Sans faire de manière, il lui colla deux pastilles sur les tempes et sembla activer un appareil. M'zie sursauta car il venait d'entendre une voix dans sa tête.

- Essai essai essai. Percevoir ? Perception ?

M'zie tenta de parler mais sa voix ne lui était pas encore revenue. L'homme lui fit signe de la main et désigna sa tête en faisant des moulinets. Ah, peut-être lui avait-il posé un appareil de télépathie ou quelque chose comme ça. M'zie se concentra et essaya de verbaliser ses pensées.

- Oui. Je vous entends. Si on veut. J'ai mal partout.

L'homme sourit, l'air satisfait.

- Vieille technique, marche encore, toujours pratique.
- J'ai soif.

L'homme lui amena de quoi boire. Une boisson fraîche qui soulagea sa bouche en feu et fit passer le goût de terre et de poussière qui s'y accumulait.

- Merci. J'ai mal.
- Côtes cassées, une jambe cassée, un bras cassé, crâne choqué lourdement.
- Merde. Plein le cul.

De nouveau, l'autochtone sourit. L'appareil devait traduire littéralement des expressions bien terriennes.

- Imprudent. Pas censé être là. Voyageur pas devoir sortir. Terrain dangereux.
- Je sais. Mais rester enfermer ça rend cinglé, alors fallait que je sorte.
- Et maintenant, encore plus enfermé. Mauvaise idée.

Le sourire se fit moqueur.

- Secours arriveront dans quelques temps. Autres survivants arriveront aussi.
- On est où ?
- Centre de rassemblement souterrain. Arrive souvent. Gens savent où devoir aller.
- Eh ben ça doit être cool de devoir s'habituer à tomber dans des trous.

Une respiration saccadée lui indiqua que son interlocuteur riait.

- C'est quoi, le truc qui parcourt le sous-sol ? Une plante ?

L'autochtone se fit plus sérieux.

- Oui. Au départ. Plante pousser partout. Autrefois grandes racines donner grandes plantes surface. Grandes plantes fertiliser sol pour petites plantes. Puis vient la guerre. Planète bombardée. Beaucoup de morts mais résister. Ennemis utiliser agents bioactifs. Plantes... changées.
- Leur ADN a été modifié ? Elles ont muté ?
- Oui ! Correct. Plantes utiliser soleil pour grandir. Après guerre, plantes utiliser minerai. Plus pousser en surface. Surface stérile. Écosystème changer. Et en-dessous, sol changer. Plantes trouver roche, plantes faire fondre roche, puis absorber. Beaucoup plus de roche, beaucoup plus de plantes. Plus grosses, toujours plus grosses. Quand plante pousser sous gisement, roche descendre, lentement.

M'zie absorba les explications et plissa les yeux. Puis il comprit.

- Elles bouffent le sol ! Plus elles poussent plus le sol s'affaiblit ? C'est ça les tremblements de terre ?
- Oui. Absorption de minerai crée vide. Quand vide trop important, surface tomber. Planète rongée. Lentement.

Voilà donc pourquoi on leur avait interdit de sortir quel qu'en soit le motif. La planète s'était transformée en immense gruyère spatial.

- Et vous n'arrivez pas à inverser ça ?
- Très long, très long. Organisme très lent. ADN corrigé, mais longtemps pour que correction atteigne toutes les branches. Villes continuent à disparaitre ou déplacées sur roches plus dures. Plantes préfèrent roches molles, digèrent roches dures quand plus rien à portée. Mais souvent roches dures reposent sur roches moins dures...
- Merde. Et ça fait longtemps que ça dure ?
- Plusieurs siècles. Mais correction beaucoup progressé et croissance presque arrêtée. Presque.
- Ah bon. Y a eu des morts ?

L'homme le regarda. Peut-être était-il soulagé qu'il poste la question.

- Douzaine pour le moment. Sans doute plus. On saura dans une semaine, quand tout le monde bien compté.

Il ne sut comment réagir à la nouvelle, si ce n'est qu'il l'avait vraiment échappé belle. Des nouveaux venus mals en point arrivèrent et l'homme dut le laisser pour les soigner. Effectivement, à peine un jour après des secours arrivèrent et commencèrent à remonter progressivement les survivants qui avaient été emportés. La technologie médicale étant nettement plus avancée que celle de la Terre, M'zie put sortit le lendemain avec toutefois de vilaines courbatures. Ce qui n'empêcha pas son enseignant de lui coller un vigoureux coup de pied au derrière, en attendant le sermon auquel il aurait certainement droit une fois rentrés dans la résidence qu'on leur avait affectés. Alors qu'ils marchaient, il croisa nombre de gens se rendant ou revenant du centre de secours, beaucoup étant en larmes. Et il se dit que la situation le rendait franchement mal-à-l'aise. Ce monde était réellement une tombe silencieuse, un cimetière rempli de hurlements muets poussés par des milliers de gens voyant leur planète s'effondrer sous leurs pieds depuis des siècles sans qu'ils puissent y faire quoi que ce soit. Pas sûr qu'il ait pu rester aussi stoïque qu'eux.