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Les mondes d'Outre-Humanité

Chapter Text

Le vent était frais. Jérôme frissona un peu, hésitant à aller chercher quelque chose, mais c'était supportable. On était à la fin de l'été, et ces jours-ci il avait plu pas mal, mais heureusement le temps s'était calmé et les nuages s'étaient dispersés, révélant un ciel nocturne particulièrement clair. Ses amis étaient déjà plus ou moins inconscients après tous ces verres, vautrés de ci-de là. Il se pencha et rabattit la jupe d'une amie, allongée sur un des poufs, que le vent avait soulevée et qu'il souleva de nouveau. Il saisit dont ledit pouf et le tira pour déplacer son amie vers un endroit légèrement plus abrité. Il en profita pour rajuster une fois de plus la jupe, ainsi que son sous-vêtement qui avait tendance à descendre de lui-même. En son for intérieur il se dit que c'était sans doute parce que son amie se déshabillait un peu trop facilement. Quand il eut fini il retourna à son observation, et nota quelque chose sur son petit calepin. Puis son œil repéra un changement, et il se concentra sur son télescope. Pris d'un doute, il sortit son smartphone et activa le chronomètre, le lançant au moment voulu. Il répéta l'opération plusieurs fois de suite, nota consciencieusement ses résultats et les heures relevées et décida d'attendre le petit matin pour refaire des mesures. Vers six heures, alors que la luminosité commençait à rendre ses observations difficiles, il mesura de nouveau le temps écoulé, le nota et le compara à ce qu'il avait déjà consigné. I n'y avait plus de doute possible. Mars ralentissait et revenait à son rythme d'il y a dix jours. Calmement, Jérôme commença à rédiger un message où il indiqua ses mesures, puis le posta publiquement sur divers comptes. Il l'envoya aussi à certaines connaissances dont la profession leur permettrait de confirmer ce qu'il pensait avoir remarqué.

Il y a environ deux mois, les astronomes de toute la planète avaient remarqué la présence d'un objet volumineux, de la taille d'une lune, qui était entré dans le système solaire et dont la trajectoire devait a priori passer loin de la Terre. Mais l'objet avait changé de cap pour frôler leur planète et repartir en direction de Mars. Les observations avaient révélé une structure non naturelle et des sources d'énergie. Bref, un vaisseau spatial. Celui-ci s'était installé en orbite martienne puis... la planète rouge avait commencé à accélérer. En temps normal, Mars tournait autour du soleil en un peu moins de 687 jours terrestres. Mais à peine une demi-journée plus tard, elle s'était mise à filer autour du soleil à une vitesse inouïe, accomplissant une révolution toutes les trois minutes. Alors qu'il lui fallait presque deux ans terrestres pour finir son année, Mars en voyait désormais passer plus de trois cent milles par jour terrestre. En neuf jours, elle avait donc vu s'écouler au moins trois millions de ses années, soit plus de cinq millions d'années terrestres mais le rythme s'était brutalement accéléré jusqu'à ce que la planète devienne indiscernable. Impossible et inexplicable. Pourtant tout le monde pouvait parfaitement observer le ciel traversé par la traînée lumineuse martienne. On avait détecté que sa couleur avait changé et donc sans aucun doute la composition de son atmosphère. De très légers changements dans son orbite indiquèrent quant à eux que sa masse avait sensiblement augmenté. Tout ceci avait pris la communauté scientifique de court. Ses satellites Phobos et Deimos avaient dû subir le même sort puisqu'ils n'étaient plus visibles non plus.

L'humanité n'en était pas à son premier objet non identifié, en tous cas plus depuis que les premiers vaisseaux d'exploration étaient apparus dans le système solaire il y a un peu moins de dix ans. L'humanité avait découvert l'alliance (ou plutôt l'inverse), un ensemble de mondes peuplés de vies intelligentes. Et humaines pour beaucoup d'entre elles. La nouvelle avait bien entendu déclenché un raz-de marée médiatique et une poussée de fièvre militariste. Les nouveaux venus affirmaient avoir évolué en parallèle de la population terrienne sur d'autres mondes, et que ceci était le produit d'un projet pensé et mis en œuvre par une espèce disparue il y a très longtemps, qu'ils appelaient les Précurseurs. D'après leurs dires, l'immense vaisseau spatial qui affectait le rythme de Mars était un antique engin de terraformation. Eux-même en avait jadis retrouvé un unique modèle qu'ils avaient réussi à faire marcher, mais celui-ci se trouvait jusque-là abandonné et à la dérive au sein du nuage d'Oort séparant le système solaire de celui d'à côté. C'est un fragment d'information venant de leur modèle qui les avait poussé à lancer une mission d'exploration dans cette région plus éloignée de la galaxie afin de vérifier s'ils ne pourraient pas en découvrir un autre, ce qui fut le cas après qu'ils soient tombés sur la Terre. Mais leur approche avait réactivé le vaisseau qui se dirigea vers Mars en raison de l'instruction qu'ils lui avaient donné : terraformer la planète viable la plus proche, afin de bénéficier d'une base de départ pour des explorations plus lointaines.

Son principe était relativement simple : c'était une immense usine auto-réparatrice qui pouvait déployer toutes les installations nécessaires à l'éclosion de la vie sur une planète, mais un tel processus étant bien plus long que des vies humaines, l'usine accélérait le temps planétaire par rapport à l'extérieur afin de hâter les choses. Les extraterrestres pensaient que l'espèce qui avait développé cette machine était extrêmement pressée de partir de son monde, risquant peut-être l'extinction à cause d'un cataclysme imminent. Le fait que l'usine se soit rendue dans un système abritant déjà un monde humain pouvait suggérer, de leur point de vue, soit qu'elle se rendait en fait à son point de départ au moment où elle s'était arrêtée brusquement dans le nuage d'Oort, soit que leur instruction avait forcé ce retour en arrière. Beaucoup de mots pour avouer qu'ils ne savaient pas pourquoi l'usine était venue vers Mars. La presse en avait conclu que les Terriens étaient donc les plus anciens des humains, mais les extraterrestres avaient fait remarquer l'absence de signes existant dans les mondes les plus anciens de l'alliance. Fatigué, Jérôme décidé d'aller se coucher, laissant ses amis attraper un rhume dans la rosée matinale. Il verrait bien les réactions dans quelques heures.

Les réactions ne tardèrent pas, que ce soit celles de la communauté scientifique terrienne ou celles des extraterrestres. Ceux-ci furent nettement plus sobres car habitués au fonctionnement de ce genre d'engins. Avec cela il était facile de se créer un monde habitable. Néanmoins même eux ne maîtrisaient qu'à peine le fonctionnement de ces vaisseaux. Ils n'arrivaient qu'à les déplacer, leur désigner un monde cible et ils laissaient faire. On obtenait effectivement un monde habitable au bout d'une durée assez aléatoire. Mais rien ne garantissait qu'il soit hospitalier et dépourvu de tout danger. Bien des mondes répertoriés réservaient de vilaines surprises au visiteur étourdi. Pour l'heure, un seul vaisseau de l'alliance se trouvait dans le système solaire, et ce n'était pas le plus gros. Son officier de quart se retrouvait obligé de composer avec les gouvernements indigènes alors que sa propre hiérarchie le mettait en garde et lui déconseillait d'embarquer des Terriens à destination de Mars de peur qu'ils n'en revendiquent la propriété une fois posés. Il avait néanmoins cédé à leurs insistance et accepté la présence de cinq scientifiques devant observer la situation en même temps que lui. Alors que son vaisseau approchait prudemment de l'usine en orbite, ses propres scientifiques relevaient déjà quantités d'informations.

- La planète est effectivement plus dense, la gravité qu'elle génère indique que la masse a été multipliée environ neuf fois.
- Pourquoi ?
- Les usines de terraformation sont destinées à créer un monde habitable dont les caractéristiques générales sont suffisamment proches du monde d'origine des Précurseurs. Il faut donc une masse suffisante pour maintenir une gravité capable de retenir l'atmosphère, et dans des matériaux susceptibles de générer un bouclier magnétique.
- Évidemment. Sans quoi l'atmosphère est trop ténue et dispersée par les vents solaires. Ce qui ne constitue pas des conditions optimales pour s'installer.
- Oh, vous savez on a déjà trouvé de la vie sur des mondes a priori aussi peu propices que celui-ci.
- Nous détectons des foyers d'énergie. Et des signaux radioélectriques.
- Pardon ?
- Il y a de la vie intelligente là-dessous. Ça par contre c'est une première immédiatement après une terraformation.
- Nous recevons une transmission. Heu... d'après le vaisseau c'est une langue terrienne.

L'officier soupira. Qu'est-ce que c'était encore que ça ? Les Terriens leurs avaient très vite donné l'impression d'être une population encline à l'agressivité, beaucoup trop pour être capables de mobiliser l'ensemble des ressources planétaires nécessaires à une technologie spatiale digne de ce nom. Comment avaient-ils réussi à influencer une usine de terraformation alors qu'ils n'avaient même pas encore posé le pied sur la planète voisine ? Ils étaient apparemment très cachottiers et manipulateurs, mais leurs systèmes informatiques et de communication étaient primitifs et faciles à infiltrer, aussi les services de renseignements étaient certains qu'ils ne possédaient rien en dehors de fusées rudimentaires et de technologies aujourd'hui obsolètes dans l'alliance. Il fit un signe à l'officier de transmissions, qui diffusa un message sur la passerelle. Les Terriens relevèrent la tête et écoutèrent attentivement. Au bout d'un moment, le scientifique britannique se racla la gorge.

- Je peux me tromper mais cela ressemble un peu à du gallois.
- C'est le cas. C'est du breton, si je ne me trompe pas, quoique la prononciation est un peu différente.

Son collègue français semblait pour le moins surpris.

- Vous parlez cette langue ?
- Quelques mots, seulement. La famille de ma femme la parle mais je ne suis pas de la région et...

Ils s'interrompirent car le message était de nouveau diffusé, mais dans une langue beaucoup plus connue cette fois. Il fut successivement diffusé en anglais, en français, en espagnol et en arabe. En dépit de sa longueur, il pouvait se résumer à un "Soyez les bienvenus !" un peu élaboré. Un signal clair leur indiquait où ils étaient attendus, et l'officier se demandait s'il devait vraiment se rendre sur place. D'après les analyses, la composition de l'atmosphère était proche de celle de la Terre, l'environnement semblait débarrassé des poussières qui avaient poussé les Terriens à surnommer ce monde la planète rouge. Avec réticence, l'officier ordonna à son équipage de se poser. Ils survolèrent un monde aux teintes violacées et au ciel d'un bleu assez franc, et débarrassé de toute poussière. Un océan immense couvrait la planète, mais de taille moindre par rapport à celui que les Terriens pensaient avoir existé des millions d'années auparavant. Les observations indiquèrent la présence de plusieurs villes. Leur développement avait dû être rapide. Terraformer un monde aussi hostile ne laissait normalement pas le temps à une civilisation d'émerger. Ce n'était pas dans la programmation des usines. Du moins pour ce qu'ils en savaient. Ils se posèrent sur un espace visiblement spécialement aménagé, d'où émanaient les signaux reçus et où des silhouettes les attendaient.

- Bon. Nous allons vous remettre des combinaisons de sortie, afin d'éviter toute contamination réciproque. Puisque ce monde est occupé, vous n'êtes plus en mesure de le revendiquer, donc cela n'a plus aucune importance de vous laisser y accéder. Gardez en tête que je n'en sais pas plus que vous sur cette population et ses intentions. Notre vaisseau transmet instantanément tout ce qui se passe aux nôtres.

Les Terriens acquiescèrent et revêtirent les mêmes combinaisons que certains membres d'équipage. Puis ils sortirent et se dirigèrent vers les habitants, qui semblaient tout aussi humains que les Terriens ou les membres de l'alliance et portaient capes et tuniques colorées. La végétation consistait en une immense prairie recouverte de ce qui ressemblait à des mousses d'un vert pâle. L'un des Martiens s'inclina et les salua dans un parfait anglais.

- Soyez les bienvenus sur Meurth ! Je suis le pennsevik... mmm... gouverneur de ce lieu. Je m'appelle Bryok Arlodh-Lowen.
- Merci de nous avoir invités. Je suis le navigateur en chef du vaisseau d'exploration envoyé par l'alliance, et voici cinq représentant des nations de la planète Terre, votre voisine. Nous avons énormément de questions à vous poser, vous vous en doutez bien.
- Bien sûr. Cela fait des siècles que nous savons qu'une telle rencontre doit se passer. Souhaiterez-vous vous installer plus confortablement ?

Les nouveaux venus hésitèrent puis acceptèrent, les combinaisons étant relativement légères mais malgré tout peu agréables à porter. On les conduisit vers un bâtiment ou des gradins dominaient un petit amphithéâtre décoré de dessins colorés dont certains apparaissaient sur les tenues martiennes. Être assis leur permettait au moins de reposer leur dos. Leur hôte et ses compagnons s'installèrent sur des sièges au pied des gradins et il prit la parole sans tarder.

- Je vous en prie, commençons.
- Eh bien... Qui êtes-vous et d'où vient votre peuple ?
- Le vaisseau que vous appelez l'usine - nous avons eu des siècles pour collecter vos transmissions radios et les déchiffrer - a eu pour instruction de transformer cette planète en monde habitable. Mais lorsqu'elle est passé au large de la Terre - nous l'appelons Glas broas, la Grande Bleue - elle a semble-t-il détecté un signal de ses créateurs.
- Pardon ? Il y a des Précurseurs sur Terre ?
- Non. Juste un fragment de leur technologie. Il se trouve que quelqu'un examinait un objet issu de fouilles archéologiques qu'il pensait provenir de la Bretagne pré-celtique et qu'il a immédiatement été transporté à bord de l'usine. Nous pensons que l'objet qu'il examinait était une très ancienne... comment dit-on... une balise ? Oui c'est cela, une vieille balise réactivée par les manipulations et sans doute par les systèmes de communications locaux.
- Qui était cette personne ? Qu'est-il advenu d'elle ?
- Cette personne nous a laissé un long témoignage écrit, mais pas son nom, étrangement. Nous le nommons Tas Gwynn, grand-père dans votre langue. C'était un universitaire du pays que vous nommez Grande-Bretagne, travaillant au Royal Cornwall Museum. J'imagine qu'il est considéré disparu sur Terre. Quoiqu'il en soit, il a vite compris ce qui lui arrivait puisqu'il avait accès à une passerelle de contrôle.
- Quoi ? Nous n'avons jamais pu pénétrer cette enceinte sur le vaisseau que nous contrôlons. Nous devons nous contenter de donner des instructions à distance !
- Il a apparemment pu comprendre la mission attribuée au vaisseau et a peut-être même influé sur les choix de ce dernier. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'il a activé un module de stase.
- Pour attendre que Mars soit complètement transformée ?
- Sans doute. Il semble avoir programmé son réveil au moment où une espèce humaine suffisamment proche de lui apparaitrait.
- Mais l'usine est censée s'arrêter dès que l'environnement s'avère viable sur le long terme.
- Nous pensons que la présence d'un être vivant possédant une balise a dû la forcer à dépasser ce stade. Peut-être cet universitaire a-t-il été confondu avec un représentant des Précurseurs ? En tous cas, d'après son témoignage, dès son réveil il s'est beaucoup activé. Tout d'abord il a utilisé les ressources du vaisseau pour programmer la fabrication régulière de clones de lui-même, puis il a copié son savoir et sa personnalité et s'est arrangé pour qu'ils soient transmis à chaque clone par la suite.
- Il est devenu immortel !

Les Terriens se tournèrent vers les membres de l'alliance, estomaqués.

- Une usine peut faire ça ?
- Pas la nôtre. En tous cas pas sans pouvoir accéder à une passerelle. Mais il n'est pas devenu immortel à proprement parler.
- Comment ça ?

Bryok rit doucement.

- En effet. Son être a perduré, mais à chaque fois il devait redécouvrir ce que le clone précédent avait pu accomplir. On suppose qu'il avait trouvé un moyen de se laisser ces informations, ou bien que d'autres clones restaient sur la passerelle pour s'y succéder. Il est apparu à la surface il y a plusieurs dizaines de milliers de nos années, et a influencé nos ancêtres. Bien entendu, ceux-ci ont longtemps pris ses multiples apparitions pour l'œuvre d'un dieu ou ont essayé de les tuer, mais il n'a cessé de réfuter leurs croyances.
- C'est grâce à lui que vous parlez breton ?
- Cornique.
- Pardon ?
- Notre langue est le cornique. Une langue celte de Grande-Bretagne. Je crois me souvenir de textes mentionnant la langue dont vous parlez, ceci dit.
- Heu... ah. Mais cette personne avait réussi à ramener des écrits ?
- Non, pas du tout. Il les a écrits. De mémoire et en se basant sur ses propres connaissances. C'est un éminent linguiste, nous a-t-il semblé, qui avait décidé de donner à ce monde sa langue natale presque éteinte. Aujourd'hui nous la parlons tous.

Il observa leurs expressions pensives. Le scientifique chinois sembla avoir une idée.

- Pardonnez-moi mais cet homme est-il encore en vie ?
- Non. Son dernier clone est apparu il y a quelques siècles. Nous pensions que le vaisseau avait cessé de les fabriquer dès lors que sa mission principale avait pris fin.
- C'est faux, si c'était le cas, les clones n'auraient jamais vu le jour au-delà des premiers siècles de votre espèce.

Bryok sourit, ravi de la remarque.

- Tout à fait. C'est pourquoi nous pensons que notre fondateur a dû quelque peu tricher en programmant la fabrication de clones à intervalles rapprochés et sans doute plusieurs à la fois. Pour qu'il en reste toujours au moins un pour contrôler le processus. L'usine met du temps à s'arrêter mais il lui fallait s'assurer qu'elle ne s'arrête pas avant d'avoir terminé ce qu'il comptait faire. Il a sans doute fait en sorte qu'il y ait toujours des clones sur Mars pour nous aiguiller. Du moins jusqu'à ce que nous atteignons un certain niveau de développement.
- Mais combien de clones avez-vous connu ?
- Nous ignorons combien il y en a eu au total, mais nos sources suggèrent que des milliers de clones ont dû se relayer depuis les vingt-six mille dernières années. Si ce n'est plus.

Plusieurs scientifiques sifflèrent, impressionnés.

- Dans la mesure où chacun n'a vécu que quelques décennies au mieux, sans récolter les souvenirs des autres, aucune lassitude n'était possible. Enfin j'imagine.
- Quoiqu'il en soit, notre fondateur semble avoir mis fin de lui-même au processus de clonage à partir d'un certain stade. Nous supposions qu'il était mort depuis longtemps mais comme nous n'avions pas accès à la passerelle, nous ne pouvions le vérifier.

L'officier de l'alliance laissa les Terriens assimiler les informations puis reprit l'initiative.

- Possédez-vous un gouvernement planétaire ?
- Oui.
- Souhaitez-vous faire partie de notre alliance, ou entretenir des relations diplomatiques amicales ?
- Nous ne souhaitons pas entrer dans votre alliance, du moins pas pour le moment, mais sommes ouverts à des relations cordiales. Il en va de même pour nos voisins terriens. Nous vous laisserons le soin d'en informer vos responsables respectifs.
- Nous le ferons sans tarder.

Les Terriens semblaient très excités à la perspective d'avoir de nouveaux voisins. Sans doute les présumaient-ils plus ouverts que l'alliance qui refusait de traiter séparément avec chaque nation de leur planète et d'un niveau technologique qui les rendraient moins suspects aux yeux de leurs dirigeants. Pourtant, les représentants de l'alliance doutaient que les autochtones puissent se montrer intéresser par la Terre, surtout si leur fondateur leur avait parlé des mauvaises habitudes de ses habitants et de l'état déplorable dans lequel se trouvait son écosystème général.

- Puis-je me permettre de vous demander si votre peuple attend quelque chose de cette prise de contact ?
- Vous pouvez et la réponse est : pas grand chose. Ou disons plutôt que cela relève de la curiosité envers la planète dont venait notre fondateur. Ainsi qu'envers l'immensité de l'univers d'une manière générale. Jusqu'à présent le ciel était figé en dehors de nos satellites, maintenant nous allons pouvoir l'observer tel qu'il est réellement. Mais sans rejeter les autres civilisations intelligentes... Pour être honnête, nos sentiments sont assez contradictoires et nous ne savons pas vraiment que penser.
- Je vois. Il n'est pas utile de précipiter les choses ni de vous imposer des contacts.
- Nous vous remercions de votre compréhension.
- Pourriez-vous nous présenter votre civilisation ? J'imagine que vos nouveaux voisins seront tellement excités qu'ils vont tenter d'entrer en contact par signaux radio et vous harceler.

Les Terriens se regardèrent et hochèrent la tête, admettant que tant le grand public que leurs gouvernements n'allaient pas laisser la paix aux Martiens.

- Ma foi. Comme vous avez pu le constater, nous sommes à peu de choses près des Terriens à ceci près que nous sommes apparus sur Mars, mais j'imagine que les différences sont du même ordre que celles qu'on peut trouver au sein de votre alliance. Nous sommes un peu plus de deux milliards et gouvernés par un myghtern, vous diriez un roi, qui était au départ un souverain descendant de la dynastie qui avait su unifier les Martiens. Mais aujourd'hui c'est une fonction élue par l'ensemble des habitants. Il est assisté par la kesva, une assemblée qui vote les lois et peut démettre le dirigeant. Nous croyons que les individus sont égaux, du moins autant que possible, et nous efforçons de maintenir un certain équilibre entre ce que veut l'individu et ce qui est nécessaire pour la masse. Nous pratiquons le commerce mais sommes extrêmement méfiants des jeux comptables qui ne reposent sur rien de concret. Nous avons plongé dans une guerre civile à cause de cela et ne tolérons désormais plus les tractations qui n'ont pour but que de créer des chiffres à partir de rien. Nous verrons si les Terriens, ou d'autres, peuvent nous proposer des choses susceptibles de nous intéresser mais notre technologie ne nécessite plus vraiment de matières premières. Peut-être des produits culturels. Nous examinerons cela plus tard, peut-être.

Les visiteurs notèrent la mention d'une guerre civile. Il était édifiant de voir que Mars n'était pas un paradis idyllique, mais un monde ou la violence pouvait se manifester. Il ne faudrait donc pas les prendre pour des naïfs ou des imbéciles.

- Possédez-vous une armée ?
- Nous avons les moyens de nous défendre. Notre passé n'a peut-être pas été aussi violent que celui de nos voisins, mais la paix n'a pas toujours régné ici-bas. En dehors de cela, nous nous efforçons de maintenir une égalité entre hommes et femmes. Les deux ont les mêmes droits, le choix de la gestation restant toutefois leur... priorité ? ... Non. Prérogative ! La prérogative des femmes.
- Nous avions déduit le sens de la phrase, rassurez-vous.
- Pour assurer l'égalité, nous avons le système du double nom. Chaque enfant reçoit le nom de famille de ses deux parents, mais ne transmet que celui de son propre sexe. Par exemple, mon nom est Arlodh-Lowen, mais mon fils s'appelle Arlodh-Tekter et mes deux filles Tekter-Arlodh. Mon fils transmettra donc le nom Arlodh, de la lignée paternelle, et mes filles le nom Tekter qui leur vient de leur lignée maternelle.
- Je vois. Maîtrisez-vous le voyage spatial ?
- Nous avons pu nous rendre sur nos satellites, ainsi que sur l'usine bien entendu. La bulle temporelle dans laquelle nous vivions nous interdisait de quitter Mars, mais maintenant nous allons pouvoir nous intéresser de plus près à ce sujet si le cœur nous en dit.

Un des Terriens, l'Américain, semblait attendre depuis un moment l'occasion de poser sa question et bondit sur l'occasion.

- Que pensez-vous de la Terre ? Avez-vous des religions ? Des principes moraux ?

Ces questions soulevèrent encore un sourire chez Bryok, mais il sembla moins franc.

- Pour être honnête, la population est assez partagée et influencée par les écrits de notre fondateur. Ainsi que par les transmissions que nous avons réussi à intercepter depuis ces dernières semaines, et quelques bribes d'informations stockées dans des systèmes annexes de l'usine. Une bonne partie de la population considère que la Terre est une planète aux ressources dilapidées par ses habitants et qu'il ne leur reste probablement que peu de temps avant une extinction complète. Les Terriens ont chez nous l'image de populations promptes à la violence, irréfléchies, irrespectueuses de leur environnement. Vous n'avez pas très bonne réputation et vos dirigeants encore moins. Pourtant beaucoup d'entre nous considèrent que vous êtes également capables de réfléchir aux conséquences de vos actes et qu'il vaut mieux essayer de dialoguer que de vous rejeter d'emblée.
- Bref, vous nous voyez comme des barbares assoiffés de sang...
- Il y a de ça, en effet. En ce qui concerne nos croyances, nous avons eu des religions, mais elles n'ont pas vraiment eu le poids et l'influence qu'ont pu avoir les autres. La présence continuelle d'un être apparemment immortel et se trouvant à divers endroits à la fois, qui n'a cessé de nier sa divinité et rejeter les cultes, a sans doute évité qu'on fasse de sa mémoire un objet de vénération ou qu'on la déforme pour en faire autre chose. Il insistait beaucoup sur la rigueur intellectuelle et rejetait le sectarisme. Pour lui l'intelligence devait reposer sur une franche bonhommie, du flegme et surtout une approche scientifique admettant qu'il est impossible d'être certain de quoi que ce soit.
- Vous n'avez donc aucune religion ?
- Certains pratiquent encore des cultes hérités de nos origines, notamment le Seigneur du ciel et de l'océan censé résider au sommet du grand volcan ou la Mère. Leurs cultes relèvent en partie de la tradition, mais seulement en partie car certains semblent croire malgré tout en la possibilité de réalités qui nous échapperaient. Ils ne sont pas une majorité.

La réponse sembla déconcerter l'Américain mais les Européens et le Chinois sourirent de sa déconvenue. L'un d'entre eux sembla tiquer et pointa du doigt la tenue des Martiens.

- Mais...
- Oui ? Qu'y a-t-il ?
- Je n'avais pas vraiment fait attention mais... ce sont des armoiries, sur vos vêtements ?
- Oh, oui en effet. Un autre héritage de notre fondateur, qui semblait passionné par ces emblèmes. Chacun d'entre nous porte les armoiries de sa province.
- Ah. Mais elles sont carrées...
- ... Oui ?
- Chez nous elles ont la forme d'un bouclier, c'est un peu différent. Mais peut-être que nous en avons aussi des comme ça, je ne m'y connais pas assez.
- Nos ancêtres ont souvent utilisé des boucliers rectangulaires, ceci explique sans doute cela.

L'officier de l'alliance se racla poliment la gorge, ne comprenant pas vraiment ces subtilités culturelles. Une question lui brûlait encore les lèvres.

- Si je peux me permettre... qu'est-il advenu de la balise ?

Il vit Bryok plisser les yeux et sut que ce dernier se méfiait un peu de lui.

- Cet objet vous intéresse, n'est-ce pas ? Vous rêveriez de pouvoir mettre la main dessus.
- En effet. Il ne sert à rien de le cacher.
- Hélas, notre fondateur n'a pas voulu, ou pu, nous transmettre cet objet. Nous pensons qu'il se trouve encore à bord de l'usine, sur la passerelle. Ou alors a-t-il été détruit. En tous cas, le dernier clone à bord ne disposait pas de moyens de quitter l'usine. Nous pensons que les clones ont continué à nous observer pendant quelques siècles, avant d'arrêter d'eux-mêmes leur processus de clonage. Nous avons longtemps cherché à accéder aux centres de contrôle de l'usine, avant d'abandonner. Et nous n'avons pas votre développement technologique.

L'officier de l'alliance hocha la tête mais il n'était pas dupe. Ces gens avaient probablement accès à plus d'installations que l'alliance. Leur fondateur leur avait sûrement transmis la manière de procéder, ou leur avait simplement envoyé une clé d'accès neuve avant d'arrêter son petit manège. Il leur faudrait identifier cette personne et dresser son profil psychologique pour savoir quel type de société il avait pu générer et évaluer si elle représentait un danger potentiel, au moins pour ses voisins immédiats. L'utilisation d'une usine était un processus qui nécessitait de longues négociations au sein de l'alliance, car la possibilité d'élargir l'espace vital était un tel pouvoir que beaucoup redoutaient que certains puissent être avantagés et provoquer un déséquilibre. Comment réagiraient les instances et le grand public en apprenant qu'un nouveau joueur était apparu dans l'espace lointain ?

- Avez-vous d'autres questions ?
- Bien d'autres, mais vous avez répondu aux plus pressantes, me semble-t-il. Nous aurons certainement d'autres occasions d'échanger des informations.
- Je le pense, nous répondrons à toutes vos sollicitations, tant qu'elles restent mesurées et collectives.

Chacun comprit sans problème que les Martiens ne souhaitaient pas recevoir de messages et délégations de chaque gouvernement terrien. Les visiteurs repartirent sans s'attarder, certains espérant secrètement tirer des gains professionnels de cette rencontre imprévue. Alors qu'ils regagnaient l'orbite martienne, leurs hôtes communiquaient avec leurs propres responsables. Dont certains auraient beaucoup surpris les Terriens.

- Que retenir de ce premier contact, pennsevik ?
- Il était conforme à ce que nous attendions et à ce que Tas Gwynn avait décrit. Les Terriens sont divisés, un peu méfiants mais aussi fascinés par notre existence. Les gens de l'alliance sont plus habitués aux contacts avec d'autres formes de vie, et leur responsable a compris que nous avions un plus grand contrôle sur le vaisseau qu'ils ne l'ont sur le leur.
- Pressentez-vous une menace ?
- Non. Mais ils vont certainement être insistants à ce sujet et peut-être montrer les dents si nous avions des velléités de transformer des planètes dans d'autres systèmes solaires.
- Mmm.

Bryok se tourna vers l'actuel myghtern et regretta qu'il n'ait pas voulu se révéler aux étrangers. Son long museau et ses yeux noirs ne manifestaient pas la moindre expression, mais c'était chose normale chez les créatures que les humains appelaient Mebyon dor. Certes, les humains avaient évolué sur ce monde comme dans bien d'autres, mais ils étaient le fruit d'une volonté humaine et non de la sélection naturelle, aussi orientée qu'elle soit par l'usine. Car ils n'étaient que des rajouts imposés à un projet de transformation planétaire où le hasard et l'évolution avaient une grande part. Et surtout, ils n'étaient pas les seuls êtres doués d'intelligence. Les Mebyon dor étaient, bien plus qu'eux, les enfants de Mars et ses vrais habitants. Il y avait eu quelques conflits, voire des massacres, mais leur fondateur, Tas Gwynn avait lutté très tôt pour les empêcher et il était de toute façon très difficile de blesser un Mab dor. Presque autant que de le mettre en colère. Car cela ne faisait pas partie de leur nature. Bryok observa le corps aussi massif que ramassé et doté d'une longue queue puissante. Ils donnaient l'impression d'être faibles et placides, mais ces êtres avaient évolué pour survivre dans les réseaux de galerie que la nature avait mis à leur disposistion ou qu'ils avaient creusés, quoiqu'ils aimaient aussi vivre sur les rives des rivières.

Pendant des milliers d'années, les Mebyon dor avaient vécu sur Mars, avant que l'usine n'introduise des humains, conformément aux consignes de Tas Gwynn. Avant qu'il ne se réveille, des conflits sporadiques avaient eu lieu, les humains les déclenchant le plus souvent et les Mebyon dor les remportant. Ou du moins ne les perdant pas. Tas Gwynn avait ensuite constamment œuvré afin que les deux espèces coexistent en paix. Les ressentiments s'étaient peu à peu estompés jusqu'à ce qu'un équilibre soit trouvé : les Mebyon dor, bien plus résistants que les humains et leur ayant souvent dénié l'accès aux ressources du sous-sol ou à certains territoires, avaient progressivement vu leurs voisins développer une science et une technologie qui contrebalançait leurs faiblesses physiques. Aujourd'hui les humains avaient beaucoup recours à la puissance de calcul et d'analyse des Mebyon dor et les laissaient en échange perpétuer leur mode de vie ancestral sans les déranger. En temps que doyens de la planète, les Mebyon dor étaient toujours consultés pour les sujets importants comme celui-ci. Même s'ils manifestaient le plus souvent une certaine indifférence envers les affaires humaines. En dépit d'une élocution lente et d'une diction un peu particulière, les Mebyon dor savaient parler la langue humaine.

- Si nous nous débrouillons bien, nous pourrons nous aussi coloniser d'autres mondes.
- Partir c'est couper le lien à notre monde.
- Mais avec l'usine, nous pouvons faire d'autres mondes une extension de celui-ci. Comme-ci vous ne l'aviez jamais quitté, mais simplement étendu.
- Nous n'avons pas besoin de nous étendre.
- C'est ce que disait le clan de la grande île. Puis est venu l'éruption. Et aujourd'hui il n'y a plus de clan sur la grande île.

Le Mab dor inspira profondément en émettant ce qui pouvait passer pour un grognement mais était en réalité un signe de réflexion. Sa queue se dressa lentement puis se laissa lourdement retomber sur le sol.

- Ainsi va le monde.
- Mais il aurait pu en être autrement. Pourquoi risquer de perdre les chants ancestraux et les généalogies quand il est possible d'en assurer la survie en s'installant ailleurs ? Les Mebyon dor ne sont pas immortels. Et ils méritent tout autant que les autres de pouvoir rencontrer d'autres intelligences. Ou plutôt, les autres peuples de la galaxie méritent de découvrir la sagesse des Mebyon dor.
- Nous avons peu à apporter.
- Nous non plus. Mais mieux vaut apporter un petit quelque chose qu'un grand rien du tout. Et vous serez toujours mieux reçus que nos voisins de la Terre. Eux vont probablement disparaître à cause de leur propre stupidité. Ne faisons pas comme eux, assurons une possibilité de survie à notre descendance, mais aussi à la mémoire de notre ascendance.

Nouveau grognement. Une mélopée gutturale s'éleva et les Mebyon dor échangèrent à leur manière, en chantant lentement, chacun pouvant à la fois parler et écouter les autres. Ces discussions résonnaient dans la cavité qui abritait la réunion, créant une atmosphère que les Terriens auraient probablement qualifiée de mystique ou religieuse. La mélopée dura quelques temps, puis prit fin lorsque tous ceux pourvus de queues frappèrent violemment le sol avec la leur, faisant tomber un petit bout de roche d'une paroi. C'est ainsi que les Mebyon dor annonçaient qu'ils s'étaient mis d'accord. Le myghtern grogna puis prit la parole.

- Les Senteurs anciens vont suivre l'avis des Enfants de Tas, même s'ils ne sont pas préoccupés par leur avenir. Nous pensons que les Enfants de Tas sont encore trop jeunes pour ne pas faire les mêmes erreurs que leurs parents de la Grande Bleue. Nous allons donc accompagner les Enfants de Tas qui voudront aller fonder de nouveaux clans sous d'autres cieux.
- Nous en sommes ravis et remercions chaudement les Mebyon dor. Quand souhaiterez-vous rencontrer les étrangers ?
- Nous allons encore observer un peu. Laissez-les progressivement se renseigner sur notre monde, et attendez qu'ils posent les bonnes questions.
- Bien, myghtern.

L'assemblée se dispersa immédiatement, les Mebyon dor retournant à leurs terriers pendant que les humains s'occupaient d'informer la population du déroulement du premier contact et des décisions prises. Les Mebyon dor craignaient les réactions des Terriens, pensant qu'ils n'étaient pas intellectuellement prêts à faire réellement face à une espèce intelligente qui soit trop différente d'eux, à l'instar des Martiens avant le réveil de leur fondateur. Les humains de Mars, par contre, pensaient que plus tôt ils seraient confrontés à une coexistence pacifique, plus tôt ils en tireraient des conséquences. Du moins ceux qui souhaiteraient en tirer, du point de vue d'un bon nombre de Martiens.