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Les mondes d'Outre-Humanité

Chapter Text

La lumière commença à changer de couleur, afin d'indiquer qu'on venait de passer en cycle diurne. On n'entendait que le ronronnement habituel du vaisseau : le système de purification d'air, le chauffage, la circulation de l'eau. Une sonnerie acheva de tirer l'homme de son sommeil.

- Ah putain, il est que six heures, bordel !

L'homme se leva et alla ouvrir la porte, non sans trébucher sur un de ses sacs. Un membre de l'équipage le salua et s'adressa à lui avec un fort accent.

- Capitaine Wilkins, le navigateur vous demande.

Wilkins le regarda en s'efforçant de réprimer sa misanthropie naturelle, les cheveux complètement désordonnés et ne portant qu'un caleçon et un t-shirt.

- Ok. C'est pour quoi ?
- Heu... c'est une des familles qui voyage avec nous.
- Oui ?
- Deux jeunes gens se sont glissés à bord d'une navette de transport et ont rejoint la surface.

Après l'avoir dévisagé sans rien dire, Wilkins se massa le visage et soupira.

- Bon. Je prends un douche et j'arrive.
- Merci, capitaine !
- Pas de quoi.

Wilkins referma la porte, resta immobile un moment, puis se dirigea vers sa petite salle de bain.

- Putains de Rednecks...

Vingt minutes plus tard (car Wilkins avait somnolé sous sa douche), il arrivait sur la passerelle du... peu importe, il était infoutu de se souvenir ou de prononcer le nom. Le commandant, ou plutôt le navigateur-en-chef comme ils disaient, l'attendait et le mit au jus. Leur vaisseau avait fait une escale pour livrer du matériel à une planète en phase de colonisation, et deux des enfants Perry s'étaient installés tranquillement à bord puis en étaient descendus tout aussi tranquillement pour aller faire une balade au sol. Normalement les systèmes de sécurité auraient dû les détecter mais comme ils n'étaient censés recevoir leur implants d'identification qu'à l'arrivée et que la navette transportait quelques animaux... le système les avait pris pour tels.

- Bon, j'imagine que cela va ralentir votre départ, et donc votre trajet...
- Oui, un peu, mais c'est pas tellement ça le problème.
- Ah ? Ils risque de se faire dévorer ?
- Non, enfin je ne crois pas. Ils ont même eu de la chance car ils sont sortis sans combinaison, et ça tombait à la saison la plus chaude. Normalement il fait... je ne suis pas familier de vos mesures... enfin on gèle très vite.
- Je suis profondément navré de la stupidité de mes compatriotes, et m'excuse des désagréments qu'il vous causent. Encore.
- Ne vous en faites pas. Nous avons bien compris qu'ils cherchaient à vous ennuyer. Néanmoins...
- Oui ?
- Cela pourrait s'avérer problématique pour eux. L'environnement de vie des colons est sous quarantaine permanente, bien que j'ignore pourquoi. La santé de ces enfants est peut-être en jeu.
- Ah. Est-ce dangereux ?
- Je l'ignore. Cela fait des décennies que les colons ont simplement fait en sorte que personne ne puisse débarquer sans combinaison intégrale. L'alliance les a autorisé à faire comme ils voulaient, mais la raison n'a pas été divulguée.
- Bon... Eh bien descendons voir ce qu'il en est, alors.

Il fallut naturellement informer la famille Perry de la situation. Wilkins détestait le père depuis des années, grinçant des dents à chaque interview où il apparaissait pour vomir son fondamentalisme et son hyper-conservatisme. Quelle plaie que ce soit cet abruti qui ait réussi à se faire désigner "ambassadeur" des États-Unis. Pour qu'il ait pu être ambassadeur, il aurait déjà fallu que l'alliance ait des relations diplomatiques avec les États-Unis. Ce qui n'était pas le cas. La Terre n'était semble-t-il considérée que comme un monde de culs-terreux agressifs et arriérés, un monde à l'équilibre écologique dangereusement compromis. Au point que certains se demandaient si les membres de l'alliance ne venaient pas sur Terre que pour mieux documenter l'effondrement à venir de la civilisation. Ceci dit, la planète était aussi le monde humain le plus éloigné que l'alliance avait jamais découvert, et le premier depuis des siècles. Ça donnait apparemment aux Terriens une aura d'exotisme, façon planète des singes.

Le représentant Perry accepta très mal que Wilkins lui refuse la possibilité de l'accompagner, lui jetant à la figure un statut social qui n'avait pas vraiment de sens ici. Mais il tint bon et ne se priva pas de mettre en avant le risque de contamination, qui doucha assez fortement les velléités paternelles. Il accepta cependant d'être accompagné du Dr Wang, médecin choisi par Wilkins en personne pour son "ambassade", qui saurait certainement mieux que lui analyser ce qui se passait. Ils se rendirent donc au sas d'accès de la navette, où l'équipage les aida à revêtir des combinaisons intégrales. Ils seraient accompagnés par le pilote et son co-pilote qui effectuaient leur deuxième rotation.

La navette était dépourvue de hublot, mais le pilote leur montra sur un écran à quoi ressemblait la planète où ils se rendaient. Ils contemplèrent donc sur l'écran un monde de teinte turquoise, aux mers de petites tailles mais nombreuses dans un des hémisphères. Faute de langue commune, et surtout pour ne pas les déranger, ils ne purent discuter avec le pilote et furent prestement poussés dehors à peine arrivés. Le spectacle qui les attendait était... terriblement commun. Le spatioport se trouvait au pied d'une petite chaîne de montagnes, et les installations semblaient enterrées au sein de celles-ci. Un immense ciel bleu, peu de végétation... rien de folichon. On leur fit signe de se diriger vers les installations, ce qu'ils firent. Wilkins sortit de sa rêverie en entendant la voix de Wang.

- Test. Test. Un, deux, trois.
- Pardon ?
- Le commandant a fait installer des traducteurs automatiques sur ces combinaisons, mais ils étaient un peu pressés alors je vérifie. Sinon on n'aurait même pas pu communiquer avec les habitants.
- Ah... oui, c'est vrai tiens.
- Vous n'y aviez pas pensé ?
- Il est trop tôt pour moi.

Deux personnes munies de respirateurs les attendaient et s'inclinèrent à leur arrivée.

- Soyez les bienvenus sur UshNan47.
- Merci beaucoup. Je suis le capitaine Wilkins et voici le docteur Wang, de la planète Terre. Nous nous excusons platement du comportement de ces deux jeunes gens. Ils sont très turbulents et, je suis navré de le dire, complètement inconscients des risques qu'ils peuvent encourir sur d'autres mondes. Et ils ignorent mises en garde et procédures de sécurité. Du moins jusqu'à maintenant.
- C'est l'impression qu'ils nous ont donné. Nous vous recommandons fortement de conserver vos combinaisons pour éviter toute contamination réciproque.

Les... Ushnaniens (le capitaine n'avait pas eu le temps de se renseigner à leur sujet) sourirent poliment et leur firent signe de les suivre. Wilkins eut l'impression de se balader dans un aéroport lambda. La technologie différait, mais ça restait un pôle logistique destiné à recevoir et expédier des cargaisons, rien de plus. Les locaux avaient un peu le type nordique et semblaient peu loquaces et peu curieux, quoiqu'on leur jeta quelques regards quand ils passaient. On les conduisit à ce qui semblait être une infirmerie. Quoique Wang, utilisant un canal privé, le compara tout de suite à une chambre d'isolement. Les deux garçons avaient été séparés et le plus vieux était allongé. Un médecin local se présenta à eux, et une fois les présentations faites, ils s'enquirent de l'état de santé des adolescents.

- Nous avons préféré les mettre en observation. Il est arrivé que, malgré les éco-barrières de l'alliance, des étrangers soient contaminés par un organisme qui pullule ici. Et ces jeunes gens ne portaient aucune protection.
- Hem... quelle est le risque qu'ils encourent ?
- C'est une information confidentielle et je ne peux vous la communiquer. Je peux toutefois vous assurer que les contaminations que nous nous efforçons d'empêcher ne sont en aucun cas mortelles. Par contre ces jeunes gens ne sont pas à l'abri d'un choc biologique d'origine différente. Ceci dit, nous devrions être vite fixés puisque cela fait maintenant quarante ans qu'ils ont été exposé, un temps suffisant pour être certain de ce qui les attend.
- Pardon, quarante ans ?
- Oui, quarante ans, pourquoi ?

Wang tapa légèrement le bras de Wilkins et indiqua leurs traducteurs.

- Ça doit être un problème de traduction, la durée équivaut à plusieurs de nos révolutions planétaires.
- Ah ! Pardon, j'articule mal et l'appareil a dû mal comprendre. Quarante shwesh. Je ne sais pas ce que ça peut vous dire, d'ailleurs. Presque une nuit complète chez nous.
- Ça doit faire une dizaine d'heures pour nous, je pense. Grand maximum. Enfin il me semble que le vaisseau a commencé à livrer sa marchandise juste avant que je m'endorme. Enfin peu importe.

Des petits coups répétés attirèrent leur attention. Le plus jeune les avait remarqué et frappait à la vitre. Le médecin local appuya sur un communicateur et fit signe à Wang de parler.

- Salut Roy !
- Bonjour docteur. J'ai la bouche pâteuse.
- Vous avez encore fait une belle connerie, vous savez ?
- Ben quoi ? Qu'est-ce qu'on risque ?
- De mourir ?
- Hein ? Mais on s'est juste baladé !
- Justement. On est pas le dans le Kansas, ni même en Europe ou en Chine. C'est une autre planète, avec un environnement différent. Des bactéries différentes. Des maladies différentes, donc.
- J'ai tous mes vaccins !

Wilkins, agacé, prit la parole.

- Hé, Roy ! T'es bon en histoire ?
- Un peu.
- Tu te souviens de ce qui s'est passé quand le gouvernement a distribué des couvertures aux Indiens, au XIXe ?
- ... Elle portaient une maladie. Y a eu beaucoup de malades et de morts, non ?
- Oui et pourquoi, à ton avis ?

Roy haussa les épaules, incertain.

- Parce que les Indiens n'avaient jamais été exposés au typhus. Donc ils sont tombés comme des mouches quand leur organisme a rencontré une maladie inconnue. Donc un simple rhume d'ici pourrais très bien décimer entièrement New York. Accessoirement, je suis le chef de la sécurité, tu ne m'as pas écouté et tu as désormais l'interdiction de quitter le vaisseau tant que nous ne serons pas arrivés à destination.

Le jeune garçon sembla prendre conscience de sa bêtise, ou en tout cas afficha une franche contrariété.

- Pouvez-vous lui demander de se placer au milieu de cercle blanc à côté de lui ? Ça nous permettra de l'examiner.
- Ah. Pardonnez ma curiosité, mais comment fonctionne cette technologie ? Si ce n'est pas indiscret.

En dépit des limitations de leurs traducteurs, Wilkins observa les deux médecins discuter, apparemment ravis d'échanger. Pour ce qu'il en comprenait, l'appareil analysait chaque molécule au sein d'un champ donné, ce qui permettait d'examiner un patient sans avoir à le toucher, et à détecter la propagation de maladies en temps réel. Il devait falloir une sacrée puissance de calcul pour faire ça. Bon à savoir. Passé un moment, le médecin local sembla satisfait et déclara que l'enfant était vierge de tout organisme intrus. Aussi débloqua-t-il un meuble pour que le jeune Roy puisse enfiler une combinaison similaire aux leurs. Wilkins ne se priva cependant de lui coller un petit coup de pied au derrière.

- Ça c'est pour t'apprendre à obéir. Bon, voyons donc ton frère.

Les deux médecins appelaient Dick, le plus âgé des deux frères, mais ce dernier restait allongé et semblait accablé. Wilkins nota l'expression embarrassée du médecin local. Ce dernier pressa quelques boutons, et un mécanisme souleva délicatement le jeune homme pour le suspendre au dessus du cercle. Il ressemblait un peu à une marionnette suspendue à un drone. L'analyse prit plus de temps, et d'autres habitants s'approchèrent progressivement. C'était étrange de les entendre discuter d'ailleurs, leurs conversations passées à travers le traducteur étaient assez spéciales. Ils semblaient utiliser le même mot pour s'apostropher les uns les autres. Un sentiment d'étrangeté saisi le capitaine. Il avait été policier, avant de passer au FBI pendant de longues années pour le quitter tout en restant consultant. Il était habitué à analyser les comportements, la gestuelle et les expressions faciales. Et quelque chose clochait, sans qu'il puisse mettre le doigt dessus.

Désormais curieux, il observa attentivement les habitants. Ils étaient tout autant humains que lui, il y avait des hommes et des femmes, bref rien d'a priori trop exotique. Et pourtant... Certes, chaque culture avait une gestuelle qui lui était propre. Mais il lui sembla que chaque individu présent manifestait les mêmes expressions faciales. Étrange. Il se rendit compte que les médecins ne discutaillaient plus et que le docteur Wang lui jetait des petits coups d'œil inquiets, aussi se rapprocha-t-il pour échanger en privé.

- Alors ? Quelles nouvelles ?
- Je ne sais pas. Le médecin est devenu curieusement peu loquace. Et je ne suis pas naïf, je vois bien qu'il fait défiler en boucle les mêmes écrans depuis tout à l'heure. J'ai l'impression qu'il ne veut pas nous dire la vérité.
- Ah... Bon... Eh bien nous allons tenter de le secouer un peu.

Sans attendre de réponse, Wilkins s'approcha du médecin et se planta devant lui.

- Veuillez m'excuser, mais quelle est l'état de santé de cet enfant ?
- Mmm... c'est encore un peu tôt...

Dick choisit ce moment pour sortir de sa torpeur, mais semblait fortement désorienté. Le drone le déposa néanmoins au sol, et il finit par se relever de lui-même. Bien que le docteur Wang jugea la situation positive, Wilkins tiqua en observant l'adolescent qui marcha vers une machine et en obtint un grand verre d'eau. Il allait lancer un hameçon et verrait bien ce qu'il en tirerait.

- Bon, il n'a pas l'air si mal en point. J'imagine qu'on va pouvoir l'emmener vite. Si je peux permettre, est-ce que votre écriture est répandue ? Je commence à apprendre un peu la langue diplomatique de l'alliance et je ne reconnais pas ces caractères.
- Mmm ? Oh oui et non, nos ancêtres étaient originaires d'une planète qui a conservé sa langue sans devenir un pôle commercial. Mais nous parlons tous une ou deux autres langues plus répandues en plus de la nôtre, donc ça ne nous pose pas trop de problèmes.
- Ah. Bien, bien. Au fait, notre cher Dick est-il resté longtemps chez vous ?
- Nous ne les avons pas vu tout de suite puisqu'ils se sont aventurés dans la vallée et ont passé un peu de temps près du lac, jusqu'à ce que trois des nôtres les découvrent il y a dix shwesh.
- Ah, je vois.

Wilkins resta silencieux et son regard passa d'un Dick assez groggy à des autochtones qui ne le quittaient plus des yeux.

- C'est quand même un peu étrange.
- Pardon ? Quoi donc ?
- Si je comprends bien, Dick a passé l'essentiel de son temps à jouer dehors avec son frère sans discuter avec qui que ce soit, et pourtant il a appris à lire et utiliser un distributeur de boisson local. C'est très remarquable pour un jeune homme dont on m'a dit qu'il était peu porté sur les études et...

Wilkins s'arrêta brusquement. Dick avait jeté un regard à l'attroupement de l'autre côté de la paroi et venait de faire un geste. Le genre de gestes qu'on fait sans y penser. Naturel. Sauf que ce geste, Wilkins ne l'avait vu que chez les habitants. Qu'est-ce que cela signifiait ?

- Docteur, pouvez-vous lui demander s'il va bien ? Je m'inquiète quant à son état de santé.

Il avait saisi le bras du docteur Wang avant de prendre la parole, lui faisant discrètement signe de se taire et virent alors son collègue activer le micro sans se poser plus de questions. Un habitant, sans doute membre de son personnel, lui montra discrètement un écran portatif, échangeant des paroles à voix basse. Occupé, le médecin s'enquit de l'état de santé de son patient dans sa propre langue. Et Dick lui répondit, dans la même langue. Ils échangèrent d'autres petites phrase avant que le médecin ne s'arrête brusquement, se rendant compte de sa bourde. Wilkins se pencha pour s'adresser au jeune homme, ayant vu comment le médecin procédait.

- Bonjour Dick ! Je suis ravi de voir que tu vas bien. Tu as l'air bien plus doué pour l'apprentissage des langues que ce qu'on m'en a dit, dis-donc !

Un silence de mort suivit ces phrases, le jeune Dick pâlissant et jetant des coups d'œil au médecin. Celui-ci se redressa lentement, conscient qu'il ne pouvait plus mentir.

- Bien, sans vouloir vous manquer de respect, docteur, allez-vous nous dire ce qui se passe ?
- Il serait plus simple d'en discuter dans mon bureau. Veuillez me suivre.

Ils laissèrent Roy discuter avec son frère et suivirent le médecin. Une fois arrivés, il ne traîna pas pour leur annoncer les résultats de ses analyses.

- Le plus jeune peut repartir. Mais pas l'autre.
- Et pour quelle raison ? Je doute que ses parents acceptent de le laisser ici.
- Ils n'auront pas le choix. Cet enfant est désormais contaminé comme le reste de la population.
- Il va nous falloir plus d'arguments. Est-il malade ? Est-ce contagieux ? N'existe-t-il pas de remède ?
- ... Oui il est contagieux, et non il n'existe pas de remède. Je ne suis pas tenu de vous informer d'avantage au regard des procédures de quarantaine que nous avons négociées avec l'alliance.
- Nous ne sommes pas l'alliance, et notre gouvernement n'appréciera absolument pas de devoir laisser un enfant sur une planète inconnue, en particulier l'enfant d'un diplomate.
- Mais votre planète n'a aucun pouvoir diplomatique, ni même de flotte de transport.
- C'est vrai. Néanmoins les parents de ce jeune homme ont le droit de savoir ce qui lui arrive.

Le médecin resta silencieux un moment puis soupira profondément.

- ... Il y a environ quatre générations, des membres de notre colonie sont tombés sur une ancienne ogive militaire. Il y avait dû y avoir une bataille en orbite ou non loin, lors des grandes guerres. Elle était désactivée depuis longtemps, mais plus complètement étanche. Elle contenait des agents bioactifs destinés à susciter des mutations au sein de populations visées. Soit on ajoutait des armes biologiques dont les agents se nourrissaient pour modifier l'adn des habitants, soit elle diffusait un produit très nocif ou mortel, soit on laissait les agents œuvrer tout seuls au contact de l'environnement local. Cette dernière possibilité n'a d'ailleurs pas donné de très bons résultats puisqu'elle n'a pas fait grand chose à part renforcer virus ou bactéries existantes. Mais il se trouve que sur notre planète ces agents sont entrés en contact avec un individu qui avait subi une restauration cérébrale.
- De quoi s'agit-il ?
- Mettons qu'un rocher vous tombe dessus et vous écrase le crâne, notre technologie nous permet de maintenir le corps en vie, d'en reconstituer le cerveau, puis d'y recopier une sauvegarde de la mémoire et de la personnalité. Au pire vous y perdez quelques jours ou semaines de souvenirs, suivant la date de votre dernière sauvegarde.
- Oui. Et ?
- Les agents bioactifs ont infecté un de nos habitants qui avait subi une telle intervention. Et ils sont entrés en contact avec les agents bioactifs qui avaient permis la restauration. Lesquels ne sont pas dangereux puisqu'ils n'ont qu'une seule tâche : restaurer la mémoire de l'individu possédant tel adn unique. Les agents bioactifs de l'ogive ont copié les informations de la restauration, mais pas ses instructions.

Le docteur Wang plissa les yeux, puis sembla comprendre et laissa échapper un murmure de juron.

- D'où la quarantaine ?
- Absolument. Nous ne tenons pas à laisser cette chose se propager. Nous travaillons depuis à l'éradiquer, mais honnêtement nous pensons que c'est trop tard, même si le temps joue peut-être en notre faveur. Nous avons remarqué que de plus en plus de nouveaux nés semblent avoir un développement normal en dépit, ou à cause, de leur infection dès la gestation.
- Je ne comprends rien. Wang, que se passe-t-il ici ?
- Capitaine, c'est un agent biologique qui a infiltré l'organisme de Dick et qui a remplacé sa mémoire et sa personnalité par celle de l'habitant infecté autrefois. Comme tous les habitants.
- Pardon ?
- C'est cela. Bien malheureusement. Tous les habitants de cette planète sont le même individu, qui le matin même du jour où il reçut un énorme rocher sur le crâne, avait fait une sauvegarde. Ce qui avait légèrement réactivé ses propres agents bioactifs, ce qui lui a certes sauvé la vie, mais a aussi permis à ceux de l'ogive de les copier et de les dupliquer chez nous. Nous nous souvenons tous de son enfance, de ses rapports sexuels, de ses soucis digestifs, du visage de ses proches, etc. Alors que nous ne les avons jamais vécus. Le jeune homme que vous souhaitez récupérer a peut-être encore des souvenirs d'avoir été Dick, mais d'après les témoignages de nos prédécesseurs, ils vont s'estomper avec le temps. Et il risque de contaminer toute personne qu'il croisera puisqu'il n'a pas hérité de générations de résistance progressive à ces agents.

Wilkins soupira profondément. Comment allait-il annoncer ça à ses parents ?

- Bien entendu, si nous trouvions une solution ou que son état s'améliorait de lui-même, nous ferions en sorte qu'il puisse quitter cette planète, mais je préfère être honnête avec vous : ça n'arrivera probablement pas. Je vous remercierai de ne pas divulguer le détail de ces informations si possible, les mondes de l'alliance sont extrêmement nerveux quant à tout ce qui touche aux anciennes armes biologiques. La peur d'une contamination pourrait pousser nombre de vaisseaux à ne plus nous livrer le matériel que nous ne produisons pas encore sur place et dont nous avons encore un besoin vital.
- Ça ne va pas être facile de faire avaler ça aux parents. Ils vont faire un scandale et sans doute tenter de débarquer.
- S'ils veulent rester avec lui, pourquoi pas, mais ils risquent fortement d'être également contaminés par la suite. Je vous suggérerais toutefois de prendre contact avec les autorités sanitaires de l'alliance et de les informer directement de la situation. Peut-être auront-ils une solution à suggérer. Une possibilité serait de procéder à un clonage complet avec restauration mémorielle.
- Hélas ils n'ont pas encore reçu d'implants d'identification.
- Ah... bien... effectivement, pas de restauration mémorielle alors. Le mieux qui reste envisageable c'est encore un simple clonage. C'est-à-dire le reconstituer à partir de l'embryon pour le laisser grandir normalement. Mais ce ne sera de toute façon pas la même personne que ses parents ont connu.

Wilkins et le docteur Wang retournèrent voir "Dick", qui les regarda avec une expression navrée.

- Ça va ?
- J'ai la tête qui tourne, et je suis un peu confus. Les souvenirs se mélangent. J'ai jamais connu de fille et pourtant je me souviens des gros seins de ma femme ou de la maîtresse que j'ai eu. Enfin que l'autre a eu. Pas Dick. Ah, bon sang ! Papa va être furieux.
- Mais tu peux pas rester là !

Wilkins posa la main sur l'épaule de Roy.

- Ton frère et toi avez fait une grosse bêtise, Roy. Il a attrapé une maladie et est désormais très contagieux. Il ne va pas mourir mais il ne peut pas repartir. Sinon il va contaminer tes parents et tout le monde à bord. Il va devoir rester ici.

Roy ouvrit grand la bouche, horrifié. Malgré un début de migraine, Dick, qui se tenait la tête entre les mains, essaya de réconforter son petit frère.

- T'en fais pas. Au pire on pourra toujours se parler à distance. Ça coûte une blinde mais papa va les emmerder pour obtenir ce qu'il veut, comme d'habitude. Bordel faut que je m'allonge, je sens que le pire est à venir.

Le trio terrien ne s'attarda pas pour épargner au plus jeune des séparations difficiles. Après d'ultimes adieux, ils rejoignirent la navette dont les deux membres d'équipages semblaient fatigués d'attendre. Ils remarquèrent vite qu'il en manquait un à l'appel et leur firent subir la procédure de décontamination intense avant de les laisser s'installer dans le sas. Roy semblait choqué et avait les larmes aux yeux. La leçon était cruelle, en tous cas. Wilkins ne s'était pas trompé, les parents prirent particulièrement mal la nouvelle et le père, déjà infect au naturel, fut absolument odieux. Il devint même menaçant et tenta de s'emparer d'une arme, mais il fut neutralisé par l'équipage et confiné dans sa cabine jusqu'à ce qu'ils arrivent à destination. Wilkins et le docteur Wang firent ce qu'ils purent pour essayer d'arrondir les angles, mais les Perry leurs reprochèrent d'avoir laissé leur enfant sur place, sans surprise, et leurs vouèrent une hostilité durable. Quand ils furent débarqués, au grand soulagement du commandant et de l'équipage, ils se heurtèrent immédiatement aux autorités de l'alliance qui d'une part s'en tinrent à la décision prise localement, et d'autre part n'hésitèrent pas à nier la nature diplomatique du représentant Perry. Ce dernier accueillit mal le fait d'être menacé d'emprisonnement pour avoir lui-même menacé les autorités de donner une grande publicité à l'affaire. Finalement, la famille fut mise au secret et renvoyée directement sur Terre via un vaisseau militaire spécialement dépêché. Wilkins et Wang se retrouvèrent donc à attendre que Washington envoie un nouveau représentant les rejoindre au sein du centre culturel terrien. Ruminant la situation, Wilkins se dit qu'ils auraient sans doute dû faire débarquer les Perry sur UshNan47. Ils y auraient perdu leur personnalité, mais la Terre y aurait au moins perdu deux cons.