Actions

Work Header

La rêveuse de nuit

Work Text:

Helga se saisit d'un bâton, s'entraîne à se battre. Bientôt, lui a dit son père, l'année prochaine peut-être, elle pourra utiliser une petite épée, juste pour elle. Et quand elle sera plus grande, il l'emmènera sur les champs de bataille.

Le père d'Helga parle toujours d'honneur et de gloire, mais ce qu'elle veut est voir le sang couler de la gorge d'un autre être humain, sa vie se répandre sur le sol. Elle le veut si fort que quand elle y pense, les battements de son coeur résonnent dans ses oreilles.

Elle fait quelques pas en marchant sur les mains, profite pendant quelques instants juste d'être jeune et forte. Elle a fait un cauchemar cette nuit. Elle fait de terribles cauchemars toutes les nuits où tout ce qu'elle possède la quitte, sa force, sa beauté, sa bravoure, même les flèches acérées de ses paroles. Et quand elle regarde par la fenêtre, le ciel est noir, et le soleil est pâle, comme en train de mourir. Elle se demande si c'est le Ragnarök dont elle a entendu les histoires.

Et soudain, elle voit une grenouille dans l'herbe.

Une colère sans nom la prend. Elle reprend son bâton pourtant. Elle ne veut pas la toucher, pas même avec sa chaussure, de peur d'être contaminée. Elle l'écrase d'un mouvement ample et furieux.

Le bruit n'est rien de ce qu'elle imaginait, la joie de voir la vie quitter un corps est absente. Elle frappe encore quelque coups, en se forçant presque.

"Que se passe-t-il ?" demande sa mère. Elle a le don de sentir toutes les faiblesses d'Helga, de venir toujours avec des bandages quand elle s'est blessée. Helga lui en veut un peu pour cela, mais de façon respectueuse. C'est une magie qu'elle ne comprend pas.

La mère d'Helga regarde la grenouille morte dans l'herbe, et comprend.

Et un instant, Helga la hait de tout son coeur, et se demande si ce n'est pas réciproque. Dans les cauchemars d'Helga, elle regarde ses mains, qui sont celles d'une grenouille. Sa mère est là, et ne la tue pas. Helga devrait lui en être reconnaissante, mais quand elle se réveille, elle regrette toujours un peu.

Elle ne dit rien. Aucune des deux ne dit rien.

Le silence est seulement rompu quand une cigoggne atterrit près d'elles, et, sans les quitter des yeux de crainte d'un lancer de pierre, ramasse les morceaux de la grenouille écrasée, sans doute pour ses petits. Helga a presque l'intention de l'entendre dire, d'un ton de mère, Il ne faut pas laisser perdre.

Une fois les restes de son crime disparus, Helga retrouve toute son assurance.

"Je vais très bien !" dit-elle à sa mère, comme un défi, pour avoir cru que quelque chose pouvait la blesser. "Si un jour je suis blessée, ce sera quand j'irai à la guerre ! Et tu ne seras pas là pour y changer quoi que ce soit !"

La femme du Viking baisse la tête. Elle ne veut pas d'une dispute, et Helga, magnanime, ne la poursuit pas pour la forcer. Elle garde ce qui lui vient à l'esprit Je suis sûre que tu n'es pas vraiment ma mère, que tu m'as ramassée sur le chemin. pour une autre fois.


Dans les cauchemars d'Helga, le monde est beau et empli de couleurs. Et elle est un monstre qui déteste cette beauté au point de vouloir la détruire. Aucun des souvenirs de ces merveilles ne sont purs de ces instincts terribles.

Dans ses cauchemars, elle ne voit pas la beauté de sa mère aux traits tirés qui veille sur elle, encore et encore. Elle est capable de parler, pas seulement de comprendre ses mots, mais elle n'ouvre la bouche que pour lui dire des méchancetés.

Ses cauchemars sont si proches d'être les rêves les plus merveilleux, et elle les ruine toujours entièrement par elle-même.

Et maintenant, la pâle lumière de la lune observe Helga (dans ses cauchemars elle se moque du soleil, l'insulte quand il lui brûle les yeux, mais quand elle est réveillée elle ne peut que s'imaginer tomber à genoux si elle le rencontrait). Sa mère lui parle des moissons, des cigognes qui vont bientôt partir, des génies de glace qui se préparent à redescendre du nord.

Helga voudrait lui dire qu'elle l'aime. Elle voudrait lui dire merci. Elle connaît tous les sons. Elle connaît les sentiments dans son coeur. Mais sa langue refuse de bouger.

Elle lève la main. Sa mère comprend et la serre, marque sa peau fragile. Sa mère comprend toujours quand elle souffre. C'est réconfortant, mais, pense Helga, rien que pour elle, elle devrait essayer de souffrir moins.

La mère d'Helga va se coucher. Helga reste seule. Elle a toujours la même occupation lors de ses longues nuits : elle imagine des histoires. Les histoires sont ce qu'elle connaît le mieux, parce que sa mère lui en raconte toujours.

Les contes qui vivent dans sa tête se passent tous dans un monde où le soleil brille et la lune avec lui. Les animaux y sont capables de parler, depuis les cigognes jusqu'à la plus humble grenouille.

Parfois Helga est un des personnage. Alors elle est belle et forte et peut parler comme dans ses cauchemars, mais elle n'utilise cette force que pour sauver les autres et pour serrer ses parents dans ses bras. Elle peut être une princesse perdue, ou une héroïne.

C'est le mieux qu'elle puisse avoir, quand ni sa vie ni ses rêves ne lui permettent de sauver qui que ce soit, pas même elle-même.