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A l'Aube – Les Monstres ne Meurent Jamais

Chapter Text

Elle échappait à la mort, mais pas aux flammes. On l’a maudite d’un brasier tout aussi impérissable qu’elle ; d’un feu qui ne cesserait jamais de la dévorer. Une malédiction qui puisait ses origines du moment où elle s’arracha au destin qui l’attendait. Quand le brasier resta sur sa faim la première fois, il jura qu’il tourmenterait celle qui s’était joué de lui jusqu’à la fin des temps.

On ne lui échappait pas. Personne ne pouvait prétendre à ce titre… Pas même celle que la Mort ignorait lorsqu’elles se croisaient. La Mort n’osait réclamer celle qui ne lui aurait jamais appartenu.

 


 

Une détonation. Un violent pang ! figeait la scène. Plus personne n’osait bouger. Les vampires du château juraient que la Créatrice insufflait son humeur dans les fondations de l’édifice. Dès la première porte dégondée, les murs ronflèrent de la même énergie dévastatrice que celle à l’origine de leur construction.

La machine infernale du château s’accélérait pour rattraper la cadence du martèlement des pas de la Créatrice. Ici, on ne dormait jamais, une nouvelle raison de ne plus fermer l’œil venait de faire son apparition. Les gardes oubliaient de respirer au passage de la Créatrice, purement choqués par son apparence.

Eux, ils demeuraient des vampires, la Créatrice, quant à elle n’était plus qu’un mort-vivant. Un cadavre qui ne mouvait que grâce à sa volonté de repousser l’échéance.

 

Les âmes peuplant le domaine longeaient les murs à la recherche d’un endroit où se réfugier. Chaque recoin d’ombre croulait de vie et de chuchotements fébriles. Le bruit courait qu’un membre de la garde rapprochée de la Créatrice ne serait pas revenu. Les rumeurs disaient même qu’il s’agissait de Didyme, la sœur biologique d’Aro. On parlait d’une catastrophe, les murmures ajoutaient fréquemment « piège» et « traîtres ».

 

Les pas de la Créatrice sonnaient comme des tambours de guerre. Grondant, tonitruant, ils portaient avec eux une aura funeste. Tout était si lourd soudainement.

Un éclat rouge du coin de l’œil, de longs brins de cheveux acajou roussi. Une flamme qui n’espérait qu’un souffle pour tout consumer. Bientôt, les murs du château devront résister à la déflagration.

La Créatrice était une bombe à retardement.

Sa voix tonna comme les trompettes de l’apocalypse, « la loi du talion ! » D’autre pas. Le nouveau fracas de portes ouvertes à la volée.

 

Tic, tac.

 

« Le clan roumain va payer. » Jurait la Créatrice, la même respiration chuintante qu’une vieille cornemuse usée et percée. « Ils ont eu Didyme ! » Sa voix mélodieuse d’un temps n’était plus que rocaille dans sa gorge râpeuse, asséchée par la soif : les voyelles à moitié mangées par la précipitation et par ses poumons qui ne pouvaient plus s’emplirent correctement.

Elle s’exprimait dans un mélange cru et anachronique de dialectes oubliés et plus actuels. Elle créait ainsi un nouveau langage incompréhensible par les plus jeunes du château.

 

Ceux face à elle gardaient un visage impassible, ils avaient besoin d’un temps pour digérer l’annonce. Ils nécessitaient un moment pour accepter le fait que celle qui se tenait là, face à eux, était bien leur femme. La même personne que celle qu’ils aimaient éperdument.

 

Le plus rapide à réagir fut celui qui semblait tout droit émerger des ténèbres. Elles suintaient de lui, rampaient sur sa peau, dégoulinaient dans l’atmosphère. On se trouvait absorbé, puis étouffé par la calamité qu’il était. Il ne restait plus d’humanité en lui, uniquement de la noirceur. Les ombres du tréfonds de la terre, le noir des cavernes dont on ne ressortait jamais. Il n’était plus que l’obscurité qui vous accompagnait dans la tombe.

« Didyme ? Non… Toi aussi. Qu’est-il arrivé ? » Demandait dans un souffle celui à l’essence d’onyx. Sa voix tranchante adoucit par la saccharine de son ton rappelait sans s’y méprendre, à des éclats de verre plongés dans du miel.
« On nous a piégés. »

Un début de consternation enflait dans le mince auditoire que les quatre protagonistes représentaient. Sulpicia et Athenodora étaient restées en retrait, déjà entre les mains de vampires du clan ayant le moindre pouvoir capable de soulager les blessures qui les handicapaient. Elles s'en sortiraient, Didyme et la Créatrice étaient celles qui avaient le plus gravement soufferts.

 

« Il ne me reste plus beaucoup de temps. » Poursuivait leur femme de cette voix qui résonnait en eux par son inhumanité.

Il n’en fallait pas plus. Trois paires d’yeux rouges errèrent sur le corps de leur compagne, décrivirent les longues entailles purulentes de venin qui saccageaient la chair exposée, les tâches de suies qui brouillaient les restes d’albâtre. Même les riches habits n’étaient plus que de vilains oripeaux, totalement déchirés et brûlés.

Une mission diplomatique qui avait tourné à la tentative d’assassinat. Un complot.

 

Leur femme portait l’odeur du bûcher, celle aussi de la mort. Même si cette dernière était habituelle sur elle, à ce moment, la fragrance mortuaire ne possédait plus rien d’envoutant. Le parfum macabre prenait désormais un relent malsain de pourriture.

Avec la Créatrice, la mort possédait cette magie : son don fascinait. En transcendant les lois du commun des mortels, elle donnait une illusion de confort, car l’on savait que pour elle, la mort n’était pas une fin absolue. Sauf qu’ici, il n’y avait plus que la brusque réalité : certes, pas une fin définitive, mais une fin tout de même.

Inévitablement, l’absence indéterminée provoquée par sa mort causerait du chagrin. La Créatrice parvenait à échapper aux griffes de la Mort, elle n’en restait pas moins épargnée. Pour des êtres vieux comme ses compagnons, la mort ne signifiait plus grand-chose ; excepté maintenant : la violence d’une fin sans glamour pour celle qui l’aurait méritée.

La Mort, lorsqu’elle guettait, n’offrait aucun luxe pour les apparences. Les conséquences de la fin ne réservaient que l’effroyable, l'hideux. Ce corps, celui de leur compagne, celui qui abritait une âme si ancienne, finirait bientôt par être clamé par la terre. Un cycle inaltérable.

 

Est-il possible de trouver de la beauté dans la vérité ?

La Créatrice se parait de cette apparence de macchabée, déjà prêt à se décomposer. Les os apparents sous les monceaux de peau liquéfiée par les flammes et les yeux en partie vitreux, abimés par la chaleur. Ses cheveux et ses cils roussis. À d’autres endroits, on distinguait les muscles douloureusement exposés, une charogne à l’abandon de l’air libre. L’avaient-ils torturé avant de la jeter au bûcher ?

 

Il ne restait plus que le feu dans les prunelles de la Créatrice pour exprimer qu’elle vivait encore. Qu’elle insufflait toute sa rage pour nourrir l’étincelle ! Dans les lacs de sang il restait l’énergie du Vésuve prêt à dévorer Pompéi — ses yeux déclamaient une ode à la destruction, ses orbes rougeoyants œuvraient en muse du chaos. Elle voulait ravager autant que son corps était ruiné.

Il n’y avait plus d’espoir, ce qui ne rendait que ce moment plus précieux, cet instant éphémère où il existait encore un soubresaut de vie en elle.

La vérité est aussi vilaine qu’elle est accablante. Ils ne lui avaient offert aucune chance de survie.

 

Les trois hommes sentaient gronder en eux ce monstre vicieux qui s’envidait autour de leurs estomacs. Leurs bêtes qui réclamaient de protéger ce qui leur appartenait, ses dragons avides de défendre le trésor de leurs cavernes. Les serres de la colère perçaient leurs entrailles, la brume de la folie opacifiait leurs jugements, l’engourdissement du choc les laissa froids, si froids…

Ceux qui survivraient se perdaient d’avance.

 

Ils fulminaient face à la vision outrageuse de leur compagne. Ceux qui avaient infligé ça trouvaient leurs jours comptés : ils connaitront l’enfer.
Le monde s’arrêterait de tourner tant que le prix n’aura pas été payé. Ils ne se contenteraient pas d’un simple dédommagement ; d’une équivalence. Non, ils détruiraient tout. Ils n’offriront aucun répit, aucune pitié.

 

Un roulement de tonnerre : « Qu’ont-ils fait ! »

Le rugissement à plein poumon déchira le silence pesant qui s’éternisait dans la salle ovale. Des fondations jusqu’aux toits, tout trembla face au cataclysme. La population du château accourrait, en alerte — sous tension. Électrisée par l’instinct qui les conduisait à se précipiter aux côtés de leurs créateurs et souverains.

La salle se remplissait rapidement sans un bruit. Incapable d’émettre le moindre son, pas même celui de leurs propres respirations. Les gardes restèrent mutiques, consternés. D’autres se trouvaient révulsés, apercevoir leur créatrice dans cet état lamentable les consumait d’indignation.

« Qu’ont-ils fait ? » Demandait à nouveau Caïus, cette fois plus composé, imperceptiblement démuni.

La population du château avait la réponse au bord des lèvres. Le venin affluait dans leurs gueules à la mâchoire contractée. Ils muselaient leurs bêtes intérieures pour ne pas partir immédiatement sur le pied de guerre.
Ils attendraient les ordres, ça ne sera que les phalanges blanchies de leurs poings contractés qui trahiraient le besoin brûlant de commettre immédiatement une vendetta.

« Ils veulent notre place. Me détruire leur semblait un bon moyen de vous attendre. D’un certain point de vue, ils n’ont pas eu tort. » Le ton de la Créatrice hésitait entre humour et analyse. Sa voix toujours aussi rauque à cause de sa gorge en charpie.

Autour d’elle se répandait une flaque à la couleur d’argent noirci. La Créatrice perdait ce qui lui restait de fluide vital, son propre venin. L'infime espoir qu'elle se rétablisse gisait là, à la vue de tous. La preuve claire que toutes chances de survie s'évaporait littéralement.

Certains membres du château se prenaient le visage dans les mains, déjà en train de se morfondre.
D’autres s'ennuyaient à la place de la Créatrice, elle qui ne semblait pas plus inquiète de bientôt connaitre son trépas d'immortel. Un tel flegme dans un moment comme celui-ci ? Puis, comment pouvait-elle seulement reconnaitre le peu d’ingéniosité de la part de leurs nouveaux ennemis —de ses assassins ?

Tic, tac.

 

« Envier notre rôle n’engendre que tragédie… Tenter de nous plier en vous utilisant les conduira à leurs pertes. »
« Elle s’occupera d’eux lorsqu’elle sera remise ! »

 

Contre toute attente, un long soupir se fit entendre. Il provenait du dernier homme, encore assis alors que ceux à ses côtés étaient déjà debout, prêts à bondir pour combattre. Les gardes le trouvaient frigide, impassible, seuls ses compagnons parvenaient à décrypter ce qu’il transmettait à travers ses yeux.

L’échange muet ne dura qu’un bref instant, mais il suffisait pour qu’ils se comprennent. Les quatre devaient s’y résoudre, ce nouveau conflit entamait les lignes de la dernière page. Un autre tome que la Créatrice conserverait dans la bibliothèque infinie de ses vies.

 

Ça ne surprenait que le reste de l’assemblée lorsque celui qui glaçait le sang par son long aspect spectral se levait enfin. Marcus fit lentement une ligne droite vers sa compagne sans la quitter des yeux. Face à elle, il capturait précautionneusement la main aux phalanges décharnées pour la porter avec révérence à ses lèvres.

Certains de ceux présents dans la salle constataient que les bagues et bracelets en métaux précieux qui avaient une fois orné le corps de la Créatrice avaient fini par fondre. Fusionnés dans les restes de peau et d’os qu’offrait encore l’épave de sa carcasse.
Cette image en traumatisa plus d’un. Heureusement pour eux, la Créatrice se chargerait de leurs souvenirs avant de pousser son dernier souffle…

 

Les yeux toujours plongés dans ceux de sa compagne, Marcus chuchotait, « vous nous accorderez la même promesse, n’est-ce pas ma chère ? » C’était un murmure froid, hanté par l’espérance.

Elle ne le vocalisait pas, mais « toujours » transperçait les yeux de la promesse qu’il cherchait. Toujours: peint sur ce qui lui restait de ses lèvres calcinées, étirées dans un craquèlement de sourire fané. Là où il n’existait plus rien, les os de la mâchoire s’entrouvrir dévoilant une langue livide : le portrait saisissant forgeait en Marcus l’idée que sa compagne était derrière la représentation que l’on se faisait de Hel. La Créatrice, origine de la déesse de la Mort.

 

« Vos souvenirs resteront intacts. Vous êtes la clef de mon retour. » Offrait-elle, plus gaiement que ce que la situation aurait dû prêter. La Créatrice scellait le pacte par un baiser léger au goût terrible de fin. « Puis, elle ne peut pas me retenir. »

L’agonie torturait les cœurs.

En entendant ça, celui qui évoquait l’orage par la couleur nuageuse de sa chevelure eut un ronflement digne de la foudre s’apprêtant à fendre les cieux, « ils ne vous toucheront plus ! » Jurait-il.

D’un clin d’œil il se tenait près de la Créatrice pour brosser tendrement la pommette charbonneuse avec la jointure de son poing. Des mains forgées dans l’unique but de tuer. Des doigts qui ne portaient pas de bagues, mais l’éclaboussure argentée et indélébile du venin de ses ennemis en ornement. Des paumes scarifiées par le meurtre. Des instruments mortels qui ne portaient que de la tendresse pour ses compagnons.

« Ils nous ont eu Caïus. » S’attristait-elle, les yeux voilés par la colère qui rongeait ses entrailles froides. Le clan roumain leur a pris Didyme. Ils se vengeront. « Je ne survivrai pas. » La vérité ; rien que la vérité. Irréfutable, douloureuse à reconnaitre.
Elle tenait à peine debout, assoiffée et défigurée. Il ne restait plus grand-chose d’elle. Bientôt, il ne restera plus rien.

 

Tic, tac.

 

L’acceptation refusait de faire son chemin dans l’esprit de Caïus. C’est uniquement lorsqu’il tentait de protester qu’on l’interrompit, « le Printemps s’achève. »
Il n’y avait plus de sucre, seulement de l’amertume dans la voix tranchante d’Aro. « Tu nous annonces les prémices de l’Hiver. »

Encore une tentative de déni, mais leur compagne hochait la tête dans un crissement de vertèbres à hérisser le poil. « Vous ne verrez pas les cycles passer. Tout ira bien. » Assurait-elle d’une voix lointaine, berçant l’espoir qu’elle possédait et tentait de leur transmettre.

 

Aro approchait. Son ombre encerclait ses compagnons, les ténèbres les brassaient pour tenter de les protéger. Une tentative irrationnelle, un acte futile — le mal était déjà fait.
Il se frayait un chemin jusqu’à sa compagne pour bénir ses derniers mots par un baiser sur le front. Il reconnaissait ça chez elle, les mots, l’esprit, sa façon de leur donner une once de lumière dans ce qui s’annonçait être une longue nuit sans fin.

Au contact de la peau de sa compagne Aro vit défiler l’horreur de ses dernières heures. Sans un mot il enterrait profondément ce qu’il avait vu. Il n’en parlera jamais, mais ce qu’Aro aperçut ce jour-là fut ce qui le plongea définitivement dans la folie.

Les Roumains n’avaient eu aucune pitié pour elles. Toutes les atrocités qu’ils leur avaient fait subir…

On aurait offert à Aro la capacité de pleurer qu’il n’aurait eu aucune honte à verser le double des océans sur ses joues, mais son corps lui déniait cette possibilité, alors il se contentait de sourire. Un sourire cassé, faux.

Aujourd’hui il avait perdu des êtres si précieux.

Son sourire s’étirait pour devenir dément. Didyme n’existait plus, elle ne reviendrait jamais. Il ne préférait même pas imaginer les séquelles que traineraient Sulpicia et Athenodora après l’épreuve d’aujourd’hui… Même la Créatrice n’en était pas sortie indemne.
Il réalisait alors que sa compagne disparaitrait, sans laisser de traces. Personne ne se souviendrait d’elle. Personne ne serait capable de lui dire lorsqu’elle reviendrait.

Il ne resterait que des cendres. Plus rien d’autre que des cendres.
Aujourd’hui sonnait la fin de la paix.

Seuls Marcus, Caïus et lui se souviendraient de la Créatrice. Les deux hommes à ses côtés sentaient les ténèbres se resserrer autour d’eux, en cœur ils offraient un geste pour tenter d’apaiser Aro. Ils partageaient son deuil, à eux trois ils parviendraient à traverser cette ère obscure qui s’annonçait.

 

« Laisse-leur le souvenir de Didyme. » Plaidait soudainement Aro en coulant un regard à l’assemblé autour d’eux. « Donne au nom de ma sœur le poids de vos disparitions. »

« Elle ne méritait pas de mourir ainsi. Préserver son nom est tout que je puisse faire pour l’honorer. » La Créatrice fermait un instant les paupières, les lèvres tremblantes. « Vengez-la pour moi. »

 

Le prix du sang n’effacerait pas le poids de leurs absences, il ne les soulagera qu’à peine, mais c’est tout ce que ses compagnons pourraient s’offrir. Se repaître de l’agonie de ceux à l’origine de leurs malheurs.

« Didyme ne souffrira pas de sa mort sans conséquences. » Reprenait Caïus, en pressant l’épaule d’Aro pour soutenir son chagrin. Le guerrier portait ensuite un regard lourd vers sa compagne, « la prochaine fois que nous nous retrouverons, tu les achèveras. Tu leur prouveras que de nous, tu es la pire.»

« Caïus… » réprimandait doucement Marcus, comme si cela pouvait adoucir la tension qui se déversait dans l’atmosphère.

« Jure-le ! » Rugissait Caïus en ignorant Marcus qui le dévisageait pensivement. « Jure que tu reviendras, si puissante que plus rien ne pourra t’arracher à la vie. Je veux que tu fasses regretter aux Roumains d’être nés ! Nous vengerons Didyme, mais personne d’autre que toi ne les achèvera. Notre sœur ne sera plus jamais des nôtres. Toi, oui. »

« Ça pourrait prendre plusieurs siècles avant qu’elle ne revienne, on ne peut pas prendre le risque. » S’opposait Aro en adressant une grimace à Caïus.

« Arrêtez. Le moment est mal — »
« Je vous retrouverai, ici. Plus forte. Soyez prêts. »

Le feu du bûcher qui aurait dû tuer la Créatrice se figeait dans ses prunelles. L’énergie du volcan de sa colère se déversait en magma dans ses veines arides. Les langues des flammes léchèrent son âme pour s’y blottir ; elles ne l’avaient jamais quittée. La chaleur maudite continuerait de la dévorer. Sa seule compagne pour les autres longues vies qui l’attendait.

La Créatrice n’appartenait à personne, mis à part aux flammes. Elles la consumeraient encore à chaque pacte que la Créatrice conclurait avec la vie, la mort n’ayant jamais eu son mot à dire sur la destinée de la Créatrice.

 

Les quatre compagnons s’examinèrent, les rétines brillantent des larmes qui ne parvenaient pas à s’échapper. À travers la pellicule de venin qui opacifiait leurs yeux se figeait la scène qui hanterait leurs mémoires durant les prochains siècles.
Sous leurs paupières se photographiait cet instant où ils avaient échoué. Inscrit là où même, lorsqu’ils fermeraient les yeux, ils feraient face à la conclusion d’un des leurs.

L’éternité avait une fin pour l’un d’entre eux. Eux qui juraient de se protéger mutuellement contre l’adversité avaient échoué. Ils avaient perdu.

 

Tic, tac…

 

À l’unisson, ils s’étreignirent. Une embrasse acharnée dans le désespoir.

Les restes de chaire de la Créatrice se marquaient, elle la sentait griffée, agrippée par toute la force de ses compagnons. De toutes leurs étreintes incommensurables, ils tentaient de la retenir. Ils retenaient égoïstement du bout des doigts les dernières étincelles de vie qu’il restait à leur compagne.

Son corps ne tenait déjà plus à rien, elle ne pouvait pas leur en vouloir d’y ajouter quelques égratignures. Ils avaient besoin de ça, de tenter l’inutile pour la sentir une dernière fois contre eux. Elle avait besoin de se sentir complète avant de ne plus rien sentir. La douleur possédait cette vertu réconfortante…

Le cœur aux bords des lèvres empêchait les mots de s’échapper. L’Hiver serait silencieux, seulement hanté par les cris de ceux qui l’avaient provoqué.

 

Boom.

 

Plus tard, ce jour-là, les hommes oublièrent le nombre de quatre. Pour eux, il n’avait jamais existé que trois rois. Toutes les traces d’Histoire existantes ne contaient plus que le début du règne de trois tyrans. Tous trois, aussi assoiffés de sang que de pouvoir. Les quatre anciens souverains d’une longue ère de paix disparurent de l’esprit de ceux qui avaient coulé l’idylle de ce temps jadis.

Les tyrans ne sont pas nés monstres ; le destin les avait forgés pour devenir ainsi. Plus rien dorénavant ne les arrêterait, car ils ne possédaient plus rien pour les retenir.

 

Même si les monstres remportaient la guerre, ils resteraient perdants : inévitablement la fin survenue. L’origine de la guerre n’était plus avant même que le premier venin sacrifié sur l’autel de la vengeance ne soit versé.

La fin emporta celle à l’origine des beaux jours. Sa déchéance causa une rupture.

Le deuil ne fut pas porté, le seul noir que les tyrans arborèrent fut les cendres indélébiles du bûché qui servit à faire taire définitivement leurs ennemis. Des cendres macabres qui noircirent tout sur leurs passages.
Ils n’eurent pas non plus de larmes, uniquement des éclaboussures du sang de la chasse pour rassasier les troupes. Ils n’eurent pas de cris de désespoir, seulement des ordres pour mener les hommes jusqu'aux portes de l’ennemi.

 

Ainsi, les hommes marchèrent et tuèrent sans merci. Les gardes déchiquetaient de leurs crocs et leurs griffes pour réclamer ce qui était dû à leur clan. Ils se battaient pour leurs souverains et créateurs. Aveuglément loyaux, ils marchaient dans l’unique but de les satisfaire, les gardes ne questionnèrent jamais les ordres. Ils tuaient pour l’honneur de leur clan. L’étendard de la vengeance enfoui sous celui du pouvoir.

Les manteaux marqués par les cendres deviendraient le symbole de la terreur et de l’ordre. Le noir, la couleur de l’Hiver sans fin. L’Hiver toujours plus glacé malgré tous les feux qu’il allumait dans son sillage. Un Hiver où les flocons ne fondaient plus, ils ne possédaient qu’un goût de charbon et de chagrin. Un Hiver où il n’existait plus de lumière.

« Il arrivera un nouveau Printemps. »