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Dans sa toile

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Shouta aurait aimé prétendre ignorer comment il en était arrivé là, à moitié étouffé dans l’étreinte possessive d’Hizashi. Mais la triste vérité, dont il était pratiquement le seul détenteur, fort heureusement pour lui, était qu’il en connaissait la moindre circonstance. Vraiment. Il en avait même déclenché quelques-unes.

Comprenez bien, Shouta Aizawa n’était pas de nature sociable et certainement pas tactile. Le fait d’être un adolescent dégingandé dont le principal objectif était de développer l’agilité d’un félin et la puissance colossale d’un titan nain ne changeait en rien ce fait. Oui, il avait tout fait pour intégrer la section héroïque de l’école la plus prisée du Japon, mais il ne l’avait pas fait pour se faire des amis. Il l’avait fait parce qu’il n’était pas dit qu’il ne deviendrait pas héros sous le faux prétexte que son alter n’était pas tape à l’œil.

Le festival du printemps avait été la porte d’entrée idéale pour se réaliser et montrer aux autres de quoi il était capable. Il s’était entraîné dur pour ça. Il était donc passé de "l’inconnu silencieux et cynique de la filière générale" au "gars bizarrement silencieux et cynique s’incrustant en cours d’année dans une classe de futurs héros". Et ça lui allait. Il leur avait fait ravaler leur fierté. Il les avait remis à leur place, celle de jeunes faibles une fois privés de leur principal atout.

Autant dire qu’ils s’étaient fait autant d’ennemis qu’il y avait d’élèves. Du moins, l’avait-il agréablement cru. Il aurait dû savoir que ce genre de foi était complètement sourde aux prières, d’autant plus face à quelqu’un capable d’éclipser n’importe quelle supplication en parlant plus fort qu’elle. 

Shouta s’était toujours senti maudit. En avoir la preuve n’était pas dans ses aspirations.

— Alooooooooors, insista l’oiseau de mauvais augure en claquant une paume sur sa table.

Avant maintenant, Shouta avait longtemps ignoré qu'il détestait les gens qui étiraient leurs voyelles. Ce gars lui enseignait quotidiennement ses propres limites. Il commençait d’ailleurs à penser que sa limite était justement lui, Hizashi Yamada. Son exubérance, ses cheveux blonds coiffés vaguement en crête, sa voix, ses sourires, ses yeux verts d’eau étranges, son allure, même son look. Vraiment, Shouta était persuadé d’être en train de développer une forme d’aversion. Le gars portait des lunettes triangulaires avec des verres teintés.

Des verres teintés jaune.

Était-ce une manière de se venger du festival du printemps ? Avait-il pris Shouta en grippe ? Comptait-il lui faire vivre l’enfer de sa bonhomie jusqu’à la fin de leur cursus scolaire ? Avait-il compris que Shouta avait besoin de sommeil parce qu’il était littéralement insomniaque ? Pensait-il que le priver de sa moindre sieste était une bonne façon de le tuer ?

— Ça te dit de sortir avec Iida, Shirakumo et moi après les cours ? demanda Yamada en rapprochant tellement son visage que Shouta commença à loucher.

— Non, se contenta-t-il de répondre de manière laconique en rangeant nonchalamment ses affaires.

— Alleeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeez, Zawaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa, geignit l’idiot en grimaçant exagérément.

Shouta sentit le nerf près de son œil droit commencer à le titiller méchamment. Ça faisait des semaines qu’il essayait d’ignorer le gars. Des semaines. En général, les gens se lassaient de lui sans qu’il n'ait à fournir le moindre effort. Juste en restant naturel. Personne n’aimait être traité avec indifférence.

Shouta tenta vainement de faire abstraction. Ça aurait été tout à fait envisageable si le gars n’avait pas possédé une voix impossible à ignorer. Entendez bien, Shouta avait un don pour rester sourd aux emmerdes. Il l'avait développé lorsqu’il n’était encore qu’un bambin essayant de contenir les litres de bave que sa bouche produisait sans son consentement. Mais il s'était récemment découvert l'incapacité pathologique d'ignorer Hizashi Yamada.

Déjà ses omoplates se contractaient et ses mains cherchaient à se recroqueviller en poings.

— Cette salle d’arcade n’attend que toi, insista Yamada en faisant la moue. Sois un héros, Aizawa. Pour moi ? 

Ce mec était une plaie avec la subtilité manipulatrice d’un idiot incarné. Shouta ne lui accorda qu’un regard vague et blasé avant d’accrocher son sac sur son épaule.

— Je te gagnerais un porte-clefs, essaya l'adolescent bavard alors que Shouta se dirigeait vers la porte. Celui avec une peluche de chat !

Et peut-être que Shouta hésita une microseconde. Juste le temps pour ses jambes de prendre le relai du pilotage automatique et de l’entraîner loin de celui qui n’aurait absolument pas dû savoir qu’il aimait les chats. Comment savait-il ça ? Shouta ne parlait strictement à personne.

— Simple supposition, Aizawa, se moqua Yamada en le dépassant comme s’il lisait ses questionnements intérieurs.

Il se mit face à lui et marcha à reculons, tout sourire. Exaspérant. Il s’arrêta si promptement qu’il faillit les faire entrer en collision. Heureusement, Shouta avait de bons réflexes.

— Ou alors, chuchota Yamada en pensant certainement le faire sur le ton de la confidence. J’ai peut-être vu tes chaussettes. Qui sait ?

Il lui fit un clin d’œil ridiculement exagéré. Son sourire aurait gagné à perdre une ou deux dents.

Shouta, exaspéré, se pinça aussitôt l’arête du nez. Ses chaussettes. Il avait oublié de faire sa lessive. C’étaient les dernières qui lui restaient ce matin-là. Vivre seul avait quelques inconvénients, surtout quand ça permettait à votre crampon personnel d’en apprendre davantage sur vous et de lister vos faiblesses.

Preuve qu’il n’avait pas que des malheurs dans sa piètre existence, Iida chopa le blond, adressa un signe d’excuse tout aussi rapide à Shouta et entraîna le piaf dans son sillage. Shouta appréciait un peu le futur héros aux turbos propulseurs intégrés, surtout parce qu’il avait la tendance sympathique à propulser Yamada loin de lui.

Évidemment, ça ne s’arrêta pas là. Pas du tout. En y songeant, ce fut à ce moment précis que tout commença.

Le lendemain matin, sur le coin de son bureau, se trouvait un porte-clefs. Un chaton noir. Le souci du détail de Yamada voulait qu’il lui ait ajouté une arme de capture en feutrine grise et qui lui ait éventuellement collé une paire de lunettes jaune sur le front, juste avant ses minuscules oreilles.

Shouta sentit sa paupière trépigner sur son œil à moitié sec. Il saisit la chose avec l’envie irrépressible de la broyer dans sa paume. Mais une fois dans sa main, la traitresse s’y ajusta parfaitement. En y réfléchissant, le porte-clefs n’y était pour rien si le mec qui avait décidé de le customiser était insupportable. Et s’il omettait qui le lui avait offert, c’était assez amusant. Shouta n’était pas fan du jaune, mais même lui pouvait admettre qu’avec tout ce noir, ça rendait plutôt bien.

Ce fut ainsi que Hizachi Yamada s’imposa dans sa vie avec la subtilité d’un bulldozer conduit par le professeur Nedzu au meilleur de sa forme.

Un jour après l’autre, Yamada s’incrusta comme un parasite rodé qui érodait toutes ses convictions, des bienfaits de la solitude au pouvoir salvateur du silence. Shouta, qui avait toujours aimé rester dans l’ombre et cultivait cette propension pour s’y dissimuler quand il deviendrait un héros underground, se retrouva bientôt en plein jour avec nul autre que le soleil en personne. Non content de s’autoproclamer son ami, Yamada y entraîna Tensei et Oboro, multipliant par rien de moins que trois ses relations sociales, de quoi vous perturber le plus saint des adolescents. Et saint, Shouta ne l’avait jamais été de prime abord.  

— J’ai récupéré des chatons dehors, tu veux passer les voir ? Je vais les garder le temps de trouver preneurs. On pourrait même s'en occuper ensemble !

Franchement, c’était en tous points lamentable de prévisibilité. Le pire hameçon possible. Shouta se dépitait lui-même de l’attraper. Mais… des chatons. Il ne pouvait pas refuser, même si le sourire vainqueur du gars lui filait de l’urticaire et qu'il commençait à développer une forme d’instabilité persistante de la cadence cardiaque.

Pratiquement tous les jours, Yamada inventait une nouvelle excuse pour s’imposer dans son existence. Ça débutait souvent avec ses points faibles comme les chats, les sachets de gelée au litchi ou la promesse d’une sieste surveillée pour lui éviter des ennuis auprès des professeurs. Il ne pouvait pas prétendre n’y trouver aucun profit, mais il savait également que Yamada gagnait une bataille après l’autre. Franchement, Shouta était trop fainéant pour entreprendre une guerre. Il ignorait même par où commencer.

Personne n’avait jamais réussi à s’ancrer aussi profondément dans son quotidien en si peu de temps. Soit le gars était doué, soit Shouta avait pris goût à ses sauts de cœur intempestifs. Ses haut-le-cœur plutôt. Yamada le rendait malade, voilà tout.

Un midi, la bonne étoile un peu glauque de Shouta se décida enfin à lui prêter une de ses cinq branches. C’était l’été et il était à peu près certain que toute cette lumière ambiante allait finir par lui vriller les rétines. Il se préparait à se joindre à ses camarades quand Yamada s’arrêta devant son bureau. Shouta aurait aimé dire qu’il entendait parfaitement ce qu’il disait, mais depuis quelques jours, il regardait surtout ses lèvres bouger. Le reste de ses mots n’était plus qu’une étrange mélodie à laquelle il s’était habitué malgré lui. Rien à voir avec le fait qu’il le trouvait mignon ni que sa présence était étonnamment appréciée. Du tout.

Et puis, elle était juste là, petite et noire. Pas besoin de se rapprocher pour remarquer qu’elle avait huit pattes et que chacune d’elle était sur la peau joliment pâle de l’oiseau rare aux lèvres graciles. Heu, mobiles. Aux lèvres mobiles.

— Tu as une araignée sur la joue, lâcha-t-il sans humeur en finissant de ranger ses affaires.

Le silence fut tellement assourdissant que Shouta ne put décemment pas l’ignorer. Réussir à faire taire la seule personne à sa connaissance qui parlait même quand il dormait (il avait des preuves inavouables avec quelques chatons et l’incriminé dans son téléphone), c’était perturbant, même pour un futur héros.

   Il se redressa et tomba sur la bouille blafarde de Yamada. Ses grands yeux verts d’eau étaient trop écarquillés pour son visage. Plus de sourire ni de joie. Plus de plaisir ni d’espoir. Son âme semblait vouloir sortir de son corps par sa bouche entrouverte dans une stupeur maladive. Shouta en vint à se demander si son silence était à ce point habituel que l’entendre parler suffisait à lui déclencher une attaque cérébrale.

— U-une araignée, tenta le pauvre diable d’une voix agonisant dans les aiguës.

Ou alors, Hizashi Yamada avait une peur bleue des bestioles.

Shouta n’était pas quelqu’un de méchant. Vraiment. Il voulait devenir héros, aider des gens, sauver des vies. Il n’avait pas un mauvais fond. Mais il n’était pas non plus gentil. Par exemple, il n’aurait pas fait de mal à une araignée, même si elle était sur le visage de quelqu’un à deux doigts de la syncope. Ce qui faisait peut-être de lui une horrible personne. Mais toute vie était importante. Alors il resta stoïque devant un Yamada suffocant et se demanda sincèrement ce qu’il était censé faire.

Et peut-être, peut-être que lui-même commença à ressentir une légère forme d’appréhension en constatant l’autre dans cet état. Il regarda à droite et à gauche, mais personne ne semblait avoir de panneau lui indiquant comment agir. Voir Yamada tourner de l’œil n’avait rien de rassurant. Ce ne fut que lorsqu’il tomba au sol, aussi raide qu’un piquet, que Shouta réagit enfin et lui épargna de se fracasser totalement en sacrifiant un de ses genoux au passage. Sa bonté le perdrait.

Il connaissait les crises d’hystérie en raison des phobies en tous genres. Mais le mec venait de se casser la gueule sans pousser le moindre cri. Comme il n’était pas le dernier des crétins (il aimait plutôt penser qu’il était dans les premiers), il balaya l’araignée avant de tapoter la joue fraîche du garçon.

Yamada finit par se réveiller doucement. Son cerveau sembla attraper assez rapidement la situation, soit lui dans les bras d’un Shouta charmant, et juste comme ça, il se leva d’un bond. De l’avis de Shouta, certaines claques à l’ego n’étaient pas bonnes à prendre. Il aurait apprécié davantage de reconnaissance pour son acte de chevalerie. Une bise, une tape sur la tête, quelque chose.

Toujours affolé, Yamada chercha partout la tueuse en série qui l’avait confondu un instant en taxi avant de regarder Shouta, le sol, de nouveau Shouta, les murs, les tables, les jointures du carrelage, les fenêtres, les chaises, les murs, les fissures du mur même s’il n’y en avait pas, encore Shouta, et il se sauva en courant.

En courant.

Ça faisait plus d’un mois que Shouta n’avait pas mangé seul. Il finit donc par abandonner l’idée et s’assit simplement avant de poser la tête entre ses bras croisés sur le bureau et de s’endormir.

Après quoi, Yamada l’évita quand il ne le fuyait pas. C’était déroutant. Presque trop reposant. Bon, d’accord, c’était affreux. Le gars au sourire ensoleillé était censé être l’un des rares à ne pas le craindre et à se foutre royalement de son apathie naturelle. De plus, cela signifiait également qu’il ne pouvait plus aller visiter les chatons et que certains seraient adoptés avant qu’il n’ait pu somnoler une dernière fois en leur compagnie. Il fallait absolument qu’il arrange les choses.

Il passa donc sa soirée à se renseigner sur le sujet. Simple curiosité et éventuellement le besoin de tuer le temps en comblant ses insomnies.

Après tout, Yamada n’était pas si mal. Il était toujours là, il lui offrait des sourires comme s’il les méritait, des babioles, des sucreries, même des moitiés de bento parce que Shouta prétendait ne pas y penser plutôt que d’admettre qu’il n’avait pas les toujours moyens de s'en payer. Alors ce fut tout naturellement qu’il se renseigna pour savoir comment l’aider à endiguer ce qui pourrait devenir un handicap, surtout pour un héros. Il fit des recherches et établit mentalement un plan.

Voilà comment débuta la mission "désensibilisation d’un crétin fuyard et rougissant qui n’a aucun droit de m’abandonner après avoir mis ma vie à sac". L’idée était simple ; permettre à Yamada de surmonter sa phobie afin de garder une excuse pour traîner avec lui. Ce qui était proprement égoïste, mais pas tout à fait.

Il dormit peu, mais bien.

— Il a honte, balança Oboro le lendemain avant d’aller s’assoir à sa place comme si de rien n’était.

Shouta essaya d’ignorer que Yamada l’ignorait.

— Tu manges avec nous à midi ? s’enquit Tensei à la fin du cours.

Shouta fronça les sourcils avant de réaliser que ce simple geste lui demandait une quantité inutile d’énergie. Il retrouva aussitôt son visage impassible par défaut.

— Yamada…

— Il nous bassine avec toi depuis hier en faisant des geignements d’enfant en bas âge, se moqua clairement le turbo propulseur. Juste, si tu ne le fais pas pour toi, fais-le au moins pour nous, mec.

Tensei n’était pas si bien comme futur héros. Qu’est-ce qui lui avait fait penser qu’il était cool déjà ?

— Il dit que c’est la honte de faire un malaise pour une araignée, ajouta Oboro dans un petit rire mesquin.

— Il n’a pas tort, rétorqua Iida sans scrupule.

C’était précisément l’une des raisons pour lesquelles Shouta n’était pas sociable. Plus vous connaissiez quelqu’un, plus vous aviez de chance de découvrir le connard enfoui en son tréfonds. Hypocrite ? Peut-être.

— Il est entomophobe, pesta-t-il en lui lançant son regard le plus froid. Ce n’est pas quelque chose qui se contrôle.

— C’est une chochotte, renchérit Oboro avec un sourire en coin beaucoup trop amusé.

Testaient-ils ses limites ? Voulaient-ils s’assurer que Yamada était suffisamment important à ses yeux pour qu’il les maquille en panda avec ses jointures ? Shouta était certain de ne pas aimer les voir se moquer de lui.

— La phobie est une peur irrationnelle. Vous ne pouvez pas en parler comme si c’était si facilement surmontable.

— Ho, aller, Aizawa. Le gars rêve de devenir héros et il tombe à la première bestiole.

Ses poings se resserrèrent.

— C’est une vulnérabilité émotionnelle sur laquelle il n’a aucune prise, insista-t-il, détestant son envie soudaine de les étouffer avec son arme de capture.

— Zawaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa, geignit Yamada en l’enfermant dans une étreinte trop étroite pour ses côtes. J’ai cru que tu ne voudrais plus jamais me parleeeeeeer !

Shouta écarquilla légèrement les yeux sans plus oser bouger. Voir les deux autres sourire comme si tout se passait exactement comme prévu l’épuisa immédiatement et toute tension quitta son corps. Bras lâches, il se laissa enlacer sans retenir un soupir vaincu.

— Ils sont tellement méchants avec moi, continua Yamada en resserrant sa prise. Tu peux les frapper si tu veux.

— Ouais, frappe-nous pour défendre son honneur, se moqua Tensei en s’éloignant déjà pour se rendre à la cafétéria.

Ce fut ce jour-là que Shouta réalisa quelque chose de tout à fait inhabituel. Là, entre les bras nus du gars à la voix trop sonore et à l’exubérance exaspérante, il comprit qu’il appréciait énormément ses câlins.

Vous pensiez vraiment que Shouta était devenu quelqu’un bien sous le prétexte puéril et désuet qu’il avait réalisé l’importance de Yamada à ses yeux ? Eh bien, pas du tout. Rien n’avait foncièrement changé. Il ne s’était pas miraculeusement transformé en quelqu’un de sympa et altruiste avec une propension maladive à l’abnégation. Il pensait toujours que les bestioles méritaient leur chance, que certaines personnes pouvaient vivre avec leurs craintes les plus ancrées tant que celles-ci n’étaient pas mortelles, et qu’être opportuniste n’empêchait personne de posséder des convictions profondément héroïques.

Les prémisses de son sadisme se déployèrent doucement devant ses yeux irrités par l’air ambiant.

Oui, la veille, il avait cherché comment l'aider. Mais là, avec le gars enroulé autour de lui comme une pieuvre possessive et son propre cœur qui s’emballait, tressautant tout contre la poitrine de Yamada dans l’espoir d’y être invité, il comprit comment lui être indispensable.

La première phase de la thérapie consistait à confronter Yamada à sa frayeur, mais au travers de son imagination. Ainsi, Shouta pouvait le rassurer. Normalement, la relaxation était la clef maîtresse, parce que, qui disait relaxation, disait contraire à l’angoisse. D’après internet, personne ne pouvait faire les deux en même temps.

Shouta se fit la réflexion qu’il pouvait ignorer certaines étapes. Il pouvait devenir l’objet de l’apaisement. Ainsi, il n’aurait pas la nécessité d’apprendre des techniques de méditation et bonus, Yamada aurait besoin de lui et par conséquent, ne pourrait plus l’abandonner à la première antenne qui se pointerait.

Un sourire cruel s'esquissa lentement sur ses lèvres et il trouva même en lui la force de relever le bras pour tapoter le dos de son futur meilleur-ami-peut-être-plus-s’il-s’y-prenait-bien.

Toute la semaine, Zashi le colla comme une seconde peau. Shouta lui avait exposé son idée de thérapie improvisée que Yamada avait naturellement accepté. Depuis, ils passaient environ une demi-heure par jour chez lui, dans son lit envahi de chatons, pour parfaire les scènes que Shouta imaginait pour lui.

— Elle se rapproche, conta-t-il d’une voix grave et posée. Elle a beaucoup de pattes et une petite tête affreuse.

— Humpf…, geignit presque silencieusement son ami.

— Tu as l’impression qu’elle te voit grâce à ses nombreux yeux noirs et difformes…

— Shoutaaaaaa…, pleurnicha Yamada, tirant inconsciemment un sourire vil à son tortionnaire.

— Mais je suis là et je l’empêche de venir vers toi, promit-il calmement en serrant la main de Yamada dans la sienne. 

Il sentit aussitôt la tension dans les épaules d’Hizashi se dissiper. Parfait.

— Je ne laisserais jamais un insecte te blesser.

— D’accord, acquiesça l’autre d’une voix un peu désincarnée.

— Je la repousse gentiment et tu n’as plus rien à craindre.

— Plus rien à craindre, répéta Zashi en entrecroisant leurs doigts ensemble.

Shouta retint un instant sa respiration et accepta le geste agréablement déstabilisant.

— Bientôt, on pourra te confronter à la réalité, souffla-t-il en léchant ses lèvres soudain sèches.

— Je ne suis pas sûr…

— Je resterais avec toi. Je ne te lâcherais pas, assura-t-il en serrant leurs mains liées pour illustrer son propos.

Ce qu’ils commencèrent moins de deux semaines plus tard. Ce traitement psychologique accéléré n’était peut-être pas idéal. En même temps, Shouta n’était pas thérapeute.

Il n’avait jamais autant fait attention aux bestioles de toute sa vie. Il avait développé un radar à insectes et prenait peut-être un certain plaisir à partager ses trouvailles avec son trouillard. Si Tensei et Oboro comprenaient sa ruse machiavélique, d’aucuns n’essayèrent même de le dissuader. Ce qui faisait d’eux les pires amis que la terre ait portés en plus de faire de Shouta une personne terrible, insensible, égoïste et éventuellement promis aux flammes de l’enfer. Il avait toujours préféré le monde souterrain à l’étendue du ciel.

— Tu es sûr de ça ? demanda Hizashi le vendredi suivant, clairement septique quant à sa proposition de camping au fin fond de la forêt pleine de bestioles en tous genres.

Shouta avait peut-être manqué de subtilité sur ce coup.

— Tu veux être héros, non ? questionna-t-il de manière laconique en caressant le petit chat installé tout contre son cou.

Ils étaient dans la chambre de l’oiseau rare. C’était devenu normal. Eux ici, seuls, Shouta affalé sur son lit et Hizashi au sol adossé trop près de lui. 

— Shouta, je ne crois pas que ce soit une bonne idée, geignit sa victime, pâlissant à vue d’œil.

Shouta sentit son cœur trébucher à l’entente de son prénom entre ses lèvres bien trop tendres pour sa santé mentale. Ils avaient convenu de perdre toute convenance. Ce qui était bien. Mais ses sentiments s’en trouvaient malmenés, avides de plus. Comme goûter son prénom au sortir de cette bouche magnifique. 

— Ce n’est que la suite logique de la thérapie de désensibilisation, répéta-t-il pour ce qui semblait être la dixième fois. Après l’imagination, il faut te confronter à la réalité.

Lui-même n’était plus certain de la raison pour laquelle il insistait à ce point. Ni s’il y croyait encore d’ailleurs, mais là n’était pas la question.

— Shoutaaaaaaaaaaaaa, supplia ridiculement Hizashi en se cachant derrière le minuscule corps de l’un des chatons, saisissant l’occasion pour le couvrir de baisers.

Shouta avait toujours souhaité être un chat. Il fixa la scène sans cligner des yeux, le cœur dans la gorge.

Sa bonne étoile un peu glauque se moquait-elle de lui ? Était-ce une façon de lui faire comprendre qu’il était sur la voix des vilains pas beaux qui voulaient profiter de la faiblesse d’un ami pour se l’approprier tout entier et plus si affinité ?

— Elles vont me dévorer, gémit le magnifique idiot.

— Je te protègerais, promit-il en se retenant de lever les yeux au ciel.

Heureusement, le sable métaphorique qui s’accumulait derrière ses paupières rendait tout mouvement de rotation oculaire trop difficile. Ainsi ne risquait-il pas de démontrer à quel point sa propre réplique le dépitait lui-même.

— Tu pourrais simplement rester là ce week-end, Shouuuuu, essaya Hizashi avec beaucoup trop d’espoir et d’étoiles pour un seul regard. 

Franchement, Shouta était tenté de dire oui. Ici, avec lui, sur un futon, toute une nuit, sans bestiole, ni vent, ni risque de pluie ? Presque idéal. Mais l’excuse de la thérapie allait tomber à l’eau et la dépendance future de Zashi reculerait de quelques jours. Peut-être de quelques mois si ce dernier se mettait à comprendre que Shouta pouvait céder à ses moindres caprices simplement en continuant à afficher cette moue boudeuse. Et un futon à côté du lit de Yamada n’était pas vraiment l’idée qu’il se faisait d’une nuit parfaite. Un sac de couchage pour deux s’en rapprochait davantage, mais il n’allait pas non plus pousser sa bonne fortune. Si tant est qu’il en ait déjà eu une.

Entre autres, Shouta voulait vraiment beaucoup que Yamada ait besoin de lui. Pas juste un passe-temps dont il se lasserait. Parce qu’il fallait rester honnête, Shouta avait autant de chance de ne pas lasser le gars que de trouver un million de yens cachés sous son propre matelas. Il n’était pas quelqu’un d’attachant.

Il était naturellement cynique, au point que ses propres parents ne se s’étaient pas battus pour gagner sa garde. Il n’avait pas de centre d’intérêt notable en dehors de l’héroïsme et de son amour démesuré pour les chats. Il prenait soin de lui quand il y pensait, soit pour ainsi dire, jamais. Il vivait seul et ne réussissait à dormir que par intermittence.

Autant dire qu’il était aussi attrayant qu’un insecte pour un entomophobe.

Donc, au choix, il préférait devenir un héros dont Hizashi clamerait les mérites chaque fois qu’une petite bête malintentionnée chercherait à l’impressionner du haut de ses trop nombreuses pattes, le tout sans remarquer que Shouta était probablement semblable aux bestioles qui l’effrayaient.

— Ça peut attendre, finit-il par admettre de mauvaise grâce. Il est important que l’envie de guérir vienne de toi. Si je t’y pousse trop, ça risque certainement d’empirer.

Il enfouit aussitôt son nez dans le pelage duveteux du chaton pour se réfugier quelque part. Il adorait l’odeur des félins. C’était particulièrement réconfortant. Il ferma les paupières et profita des minuscules ronronnements de son petit otage.

En y songeant, c’était un peu absurde de vouloir enchaîner Yamada à lui. C’était prétentieux de croire qu’il puisse y arriver. Quand il se décida à ouvrir les yeux, ce fut pour tomber dans un regard pétillant et étrangement embrumé. Son sourcil subit une brève contraction nerveuse et Hizashi rougit en bégayant un non-sens. Trop accaparé par les battements défectueux de son propre cœur, Shouta ne chercha pas à le traduire.

— Demain, alors ? murmura Hizashi du bout des lèvres.

Shouta acquiesça, soudain aussi perdu que son souffle. Il ne savait plus ce qu’il acceptait, simplement qu’il ne pouvait rien refuser à ce visage-là. Il voulait garder Hizashi à ses côtés. Au pire, sa morale n’avait jamais été lisse d’imperfections. Quelques accrocs sur les bords de son âme grise rendraient la pièce finale plus artistique, non ?

Leur sortie camping fut une véritable catastrophe. Shouta enterra pas moins de neuf fois ses tympans. Il n’était même plus certain de s’il entendait encore le chant des oiseaux ou si son acouphène était devenu mélodieux pour lui faire accepter sa nouvelle surdité. Il avait essayé de désactiver l’alter de Hizashi, mais ne pas cligner des yeux toute une journée ne serait possible que quand il serait mort, autant dire qu’il espérait ne pas y arriver de sitôt.

Ils étaient donc là, allongés sur le dos dans la tente, Shouta réfléchissant au sens de sa vie et à toutes les mauvaises décisions qu’il avait prises depuis l’âge tendre de trois ans.

— Shoutaaaaaaa, geignit Hizashi en se resserrant contre lui.

Le camping restait une excellente idée. Toute la journée n’en était pas une, mais la tente étroite n’était pas si mal. En plus, Shouta réalisa qu’il n’était pas sourd, ce qui faisait deux bonnes choses. Sa soirée n’était peut-être pas totalement perdue.

— Shoutaaaaaaaaaaaa, insista son adorable emmerdeur.

— Non, Zashi, nous n’allumerons pas la lumière, refusa Shouta en comprenant ce que cachait la complainte de sa sangsue.

Il retint l’envie, apparemment vieillotte, de se pincer l’arête du nez pour illustrer son irritation.

— Mais…

Il semblait que Yamada n’appréciait pas spécialement l’obscurité. Trois bonnes choses. Décidément, quand sa chance tournait, elle ne faisait pas dans la demi-mesure.

— Zashi, si on l’allume, on va attirer toutes les bestioles, soupira-t-il pour la forme, secrètement satisfait de sentir l’autre se blottir davantage.

À ce train-là, dans moins de deux minutes, il serait soudé à lui. La thérapie de désensibilisation était un échec cuisant. En revanche, la contraction du dérivé du syndrome de Stockholm par substitution héroïque imaginé par Shouta était étonnamment efficace.

— Je les entends, Shou, gémit Yamada, peut-être plus proche de tomber dans une syncope que dans ses bras.

Shouta se redressa en position assise, à peine surpris de sentir le crampon suivre le mouvement.

— Il faut que tu penses à un truc apaisant, Hizashi, réfléchit-il sincèrement. Si tu te focalises sur autre chose, ton angoisse se dissipera.

Évidemment, il disait ça sans avoir le début d’une idée concrète à proposer. Mais c’était toujours plus rassurant pour une personne apeurée de se retrouver devant quelqu’un qui faisait semblant de savoir de quoi il parlait. Le manque apparent de réactions émotionnelles chez Shouta pouvait s’avérer être un atout. En de très rares occasions. Comme maintenant.

— D’accord, accepta Hizashi par automatisme en acquiesçant vivement.

Ils étaient littéralement accolés. La tente était petite. Shouta était fort, mais il avait ses limites et elles portaient justement le nom d'Hizashi Yamada.

— Attends, Za, décale-toi un peu, souffla-t-il faiblement en entreprenant vaguement de détacher la prise de son ami. Je ne vais pas y arriver si tu me colles comme ça. Pousse-toi. Zashi ? Allez, je vais essayer de te parler d’autre chose. Hizashi… Non… tu es plus proche, là. Je crois que j’étouffe… Za-shi… 

Son cœur était en roue libre, son ventre était douloureux et sa poitrine affolée. S’il ne se détachait pas de cette étreinte, il allait possiblement faire une connerie. C’était du moins ce qu’il pensait. Puis Hizashi attrapa sa nuque et grimpa sur ses cuisses pour s’enrouler autour de lui et respirer près de son oreille. Après quoi il oublia le fonctionnement de son propre cerveau et ce que signifiait le verbe penser.

C’était… Ce n’était pas prévu comme ça. Pas à ce point.

— C’que tu fais ? se pétrifia-t-il en comprenant que son corps aimait beaucoup leur nouvelle position.

— Je pense à autre chose ? proposa Zashi dans un souffle rauque.

— Zashi ?

Sentir la bouche de celui-ci s’entrouvrir sur sa jugulaire était un peu trop pour son dernier neurone encore actif.

— Shouta, soupira Zashi en reculant assez pour accoler leurs fronts.

Une alarme ténue et lointaine résonna dans le cerveau en gelée de litchi de Shouta. Quelque chose tenta de s’imposer à sa conscience, comme un puzzle dont il venait de résoudre le mystère malgré lui. Et ce puzzle n’avait pas l’air d’être le sien, mais celui du gars qui faisait son possible pour lui liquéfier la matière grise.

— Est-ce que… ? commença-t-il, un brin de suspicion réussissant à percer un trou d’aiguille à travers la brume de son esprit. 

Yamada écarquilla légèrement les yeux avant de poser vivement sa bouche sur le coin de la sienne, comme pour garder sa lucidité à distance.

— Attends, Zashi.

Mais un nouveau baiser hâtif captura ses lèvres entrouvertes. Shouta sentit sa dernière synapse se survolter avant de lâchement mourir.

Une seconde il retenait son souffle, celle d’après, il aspirait celui de Zashi. Ses bras s’enroulèrent autour de lui, l’une de ses mains remontant pour attraper sa nuque. La sensation était foudroyante. Son grognement fut complètement noyé par le gémissement de Yamada. Hizashi le repoussa sur le dos pour le dominer entièrement, goûtant sa langue et saisissant durement ses cheveux.

— Za-shi, essaya-t-il sans le début d’une idée de ce qu’il allait dire.

C’était bon. Douloureusement bon. Étouffant, brûlant. Une asphyxie dont il voulait apprécier le supplice. C’était bâclé, désordonné, mouillé et bruyant, mais tellement bon. Son premier baiser. Shouta était à la fois terrifié et exalté, surexcité et en état d’alerte générale. C’était étrangement épuisant, toute cette adrénaline dans ses veines. Quand Yamada recula, Shouta l’emprisonna, irrationnel et paniqué.

— T’arrête pas… t’arrête pas.

Et ça sonna pour ce que c’était, une supplique. 

Sourire en coin, regard prédateur, Hizashi obéit. Il l’embrassa plus profondément, s’essouffla entre ses lèvres avant de les mordiller. Shouta s’entendit délaisser un son déplorable. Il ne savait plus rien en dehors du plaisir qui s’empressa de l’ensevelir tout entier.

Il ne dormit pas de la nuit.

Il ignorait même être capable de rester aussi longtemps dans cet endroit indécis entre " tomber de sommeil " et " comprendre les vampires ". Hizashi roupillait comme un bien heureux, enfoui dans leur sac de couchage. Il faisait trop chaud et Shouta était certain d’avoir découvert certaines parties de son corps jusqu’alors inconnues grâce aux démangeaisons dues à leurs sueurs mêlées. 

Sur le dos, regard égaré sur le tissu imperméable de leur chambre improvisée, il réfléchissait. Ou du moins, il laissait son cerveau tourner en rond comme un pauvre poisson dans un aquarium. Il avait pensé être maître de la situation. Vraiment. Pourtant, à la lueur de cette aube qui tardait à réveiller sa bouillotte apparemment plus maline que lui, il était certain de pouvoir percevoir tous les filins de la toile de Zashi enroulés autour de lui. 

Il revoyait ce fichu cacatoès, tout sourire, cherchant à l’attirer pendant des semaines. Il lui avait offert un porte-clefs à sa propre effigie en y mettant une touche de jaune clairement égocentrique, comme un mini grappin en forme de lunettes. Il avait récupéré des chatons orphelins. Il l’avait invité chez lui tous les soirs et week-ends sous quelconque prétexte. Il n’avait jamais lâché l’affaire, pas une seconde. Shouta avait toujours eu les deux pieds dans le piège extensible de celui qu’il pensait injustement être sa proie. Non content de parvenir à se rapprocher suffisamment de Shouta, Hizashi était devenu entomophobe du jour au lendemain, poussant ainsi ce dernier à monter tout un plan aberrant pour obtenir ses faveurs en jouant les héros.

Shouta ne savait même pas qu’il pouvait faire preuve d’un tel degré de naïveté.

C’était lamentable. Il avait voulu piéger Hizashi dans un remix du syndrome de Stockholm, mais c’était lui qui s’était fait piéger dans un syndrome vieux comme le monde.

Parce que dans toute cette ivresse qu’ils avaient expérimentée ensemble, dans toute cette folie née du désir brutal de sa peau, il avait compris beaucoup trop de choses. Comme le plaisir indicible qu’il prenait simplement en inspirant profondément son odeur. À quel point il aimait glisser ses mains sur lui, dans ses cheveux. Combien tout en lui lui plaisait, de sa voix trop puissante à sa sociabilité enjouée presque maladive. De ses moues ridicules et exagérées à ses prestations lamentables de présentateur radio périmé.

Il pencha la tête sur le côté pour observer l’arrière-arrière-arrière-[...] petit fils illégitime de Machiavel. Hizashi ronflait, bouche ouverte, bavant à moitié sur son épaule engourdie. Ses cheveux étaient un véritable désordre de mèches emmêlées par ses soins. D’ici, il n’avait pas l’air hanté par une quelconque forme de culpabilité. Au contraire, il était tout ce qu’il y avait de plus détendu. Shouta se détourna pour fixer de nouveau le plafond de leur tente. Yeux grands ouverts, il était certain de ne jamais avoir si peu cligné des paupières de toute son existence. 

Qu’était-il censé faire ? Laisser cette mante religieuse déguisée en adolescent de son âge gagner son cœur rabougri ?

— Qu’est-ce qui t’arrive ? baragouina Zashi, torse nu contre son torse nu.

Le cœur de Shouta n’était pas fait pour battre aussi vite.

— Hum…, lâcha-t-il, parce que son vocabulaire s’était paumé quelque part entre sa troisième côte et sa neuvième vertèbre en partant de la droite. 

— Quelque chose ne va pas ? s’inquiéta sourdement son attrape-nigaud.

Shouta se contenta de tourner la tête pour lui renvoyer son regard le plus irrité (au sens propre comme au figuré). Hizashi eut la décence d’afficher sa compréhension et sa gêne en une seule grimace.

— C’était ton plan depuis le début ? s’enquit-il en plissant les paupières.

— Ho, allez, Shouta…

— Oui ou non ?

— Pas tout à fait, je veux dire, je me serais totalement passé de cette sortie en forêt, mais…

— Alors tu as vraiment monté tout ça juste pour…

— T’emballer ? proposa Hizashi en arquant l’un de ses sourcils ridiculement mignons.

Shouta devait bouger avant  de perdre son peu bon sens. Il se redressa pour échapper à la peau et au corps et au regard et à l’odeur… Bref, pour échapper à Hizashi Yamada tout entier. 

— Ho, allez, ne réagis pas comme ça, Shouuuuu, se plaignit l’infâme trublion en se laissant retomber sur le dos dans un soupir théâtral.

Ce dernier ne répondit rien et enfila son tee-shirt surtout parce qu’à la lueur du jour, il était très certainement beaucoup moins attrayant que dans l’obscurité.

— Tu n’as plus le droit de m’en vouloir maintenant qu’on est…

— Qu’on est quoi ? grogna Shouta, dissimulant au mieux l’étourdissement qui le prit d’assaut en réalisant ce qu’impliquait Zashi.

— On s’est, tu sais, embrassé et tout, gémit Hizashi, déjà suppliant, en se relevant en position assise.

— Et ? fit-il semblant de ne pas comprendre.

À ce stade, n’importe quelle forme de vengeance était bonne à saisir, même la plus puérile et cruelle.

— On est… tu sais… ensemble ?

Sa voix d’ordinaire si tonitruante manquait clairement d’aplomb. Shouta aurait apprécié en être insensible. Il se contenta de fixer l’oiseau de mauvais augure, l’observant perdre toute son assurance.

— Ho, aller, Shouta…, murmura-t-il en essayant d’attraper sa main, grimaçant au rejet qui suivit. C’est bas, Shou… toi aussi tu le voulais. Tu as inventé toute cette thérapie…

Pouvait-on mourir de honte ?

— Je me suis renseigné sur internet, baragouina-t-il en détournant le regard.

Le petit rire feutré de Zashi ne propulsa pas du tout ses battements de cœur dans une course effrénée. Du tout. 

— Je ne crois pas que sur le net, ils conseillent de dire au patient que tu es leur sauveur.

— Va te faire foutre...

Hizashi rit de nouveau, plus clairement cette fois, avant d’attraper le poignet de Shouta pour l’attirer à lui. Shouta était censé bouder, donc il s’accrocha à son rôle, quelles que soient les protestations de son cœur débilitant.

— As-tu même seulement peur des insectes ? grogna-t-il de mauvaise grâce.

— Pas tant que ça. Je veux dire, allez quoi, c’était un peu évident, non ? Les véritables entomophobes sentent les bestioles de loin. C’est physique, ça les horripile.

— Un jour, tu te retrouveras couvert d’insectes de la tête aux pieds et je ne viendrais pas te sauver, Zashi, promit-il d’une voix prophétique qui tira un rire nerveux à son certainement-petit-ami.

Avant qu’il n’ait pu ajouter quoi que ce soit, deux lèvres se posèrent sur les siennes. Il répondit à leur pression sans réfléchir et quand Zashi recula, il inspira profondément, laissant tout semblant de colère s’estomper suffisamment pour admirer le sourire timide qui s’apposa doucement sur sa bouche.

— Mieux ? demande l’effronté à la tignasse blonde ridiculement ébouriffée.

— Non, mentit Shouta en le rapprochant pour l’empêcher d’envisager de seulement s’éloigner un peu.

Le ricanement de son crétin de petit ami vibra sur ses lèvres et il les pinça en guise de punition. 

C’était quelque chose d’être amoureux. Le gars l’agaçait toujours autant et Shouta pensait franchement qu’il gagnerait à se débarrasser de ses lunettes aux verres teintés, mais intérieurement, au plus profonds de lui, là, caché dessous quelques couches de cynisme, de désinvolture et de tout le dépit qu’il lui inspirait, Shouta tenait énormément à Hizashi et à sa voix tonitruante. Plus qu’à sa propre vie.

 

Quelques années plus tard

 

— Et quoi ? Je fais quoi ? pesta Katsuki, excédé par son professeur d’anglais qui tapait son index sur son front de manière répétitive et exaspérante.

Shouta, caché à leur vue, secoua légèrement la tête devant le spectacle lamentable de leur échange.

— Tu n’as pas écouté ? se moqua Hizashi en testant dangereusement les limites de la bombe à retardement.

— Je ne vais pas jouer les connards de peureux face à Deku pour que ce crétin développe une merde de complexe du héros sur moi ! cracha l’élève alors que Shouta essayait de ne pas se laisser ensevelir sous son propre dépit.

— Ça a marché pour moi ! rappela son époux à la huppe blonde érectile.

— Aizawa n’a pas de foutu syndrome de héros !

— Le sadisme n’empêche pas ce syndrome… je crois ?

— Je refuse de me rabaisser à ce point pour attirer son attention !

— Je te pensais prêt à tout.

— Pas à devenir une putain de chochotte de merde !

Shouta choisit cet instant pour entrer dans la pièce. Il posa ses clefs ainsi que le chaton rapiécé qu'il se trimbalait depuis ses quinze ans sur le bureau et colla éventuellement une claque derrière la tête de son époux.

— Aïeeee, Shoutaaaaaaaaaaaaa !

— Tu n’as qu’à chercher de quoi lui a peur, lâcha-t-il d’un ton laconique sans même regarder Bakugou.

— De quoi il a peur…, réfléchit sérieusement l’explosif en se calmant légèrement.

— Et tu deviens son sauveur…

— Comment avez-vous même fait pour être autorisés à devenir de foutus professeurs ? demanda l’adolescent abasourdi en les dévisageant à tour de rôle.

— Nedzu était dans la panade, admit Hizashi en haussant les épaules.

— Je voulais que de jeunes embryons de héros comme toi tirent profit de mon expérience, répondit Shouta en s’installant devant son ordinateur. Maintenant dégage d’ici et va réfléchir au sens de ta vie et à toutes les mauvaises décisions qui t’ont amené à demander conseil à un homme qui a plus de gel dans les cheveux que de sens de la mode.

— Shouuutaaaaaaaaaaaaaa, tu es tellement méchaaaaaaaant !

Ce dernier se contenta de lui offrir son sourire le plus sadique.