Actions

Work Header

Etat civil

Work Text:

Cela faisait quasiment un an jour pour jour depuis qu’Emily avait annoncé à Faith son intention de revenir vivre à New York. Même si au départ elle avait espéré pouvoir revenir dès l’été, après avoir validé son diplôme, les plans avaient changé à la dernière minutes et elle avait décidé de rester au Texas une année supplémentaire pour poursuivre sa formation. Et le temps aussi pour Fred et Charlie de se faire à l’idée, avait-elle confié à sa mère.

Faith avait bien entendu été déçue par ce nouveau délais, mais elle comprenait et encourageait la décision d’Emily. De toute façon sa fille était maintenant assez grande pour savoir ce qui était le mieux pour elle, et elle respectait cela. Et puis elle savait également que, même si Emily revenait vivre avec elle et Bosco à New York, cela ne durerait qu’un temps. Bientôt sa fille ressentirait le besoin de prendre son envol et de mener sa propre vie de son côté.

Cette pensée serrait le cœur de Faith, évidemment. Pourtant elle ressentait aussi beaucoup de fierté. Sa petite fille était en train de devenir une femme, elle s’en rendait d’autant plus compte depuis qu’elle n’avait plus l’occasion de la voir aussi souvent d’avant.

« A quoi tu penses ? demanda Bosco en passant la porte de son bureau, la faisant sursauter.
- Emily.
- T’as eu de ses nouvelles ?
- Pas aujourd’hui non, répondit-elle, avant de demander : Tu m’attends, c’est ça ?
- Si t’es prête à partir. »

Faith regarda l’heure et soupira. Le service de Bosco était terminé depuis un moment déjà, il avait donc dû lui laisser plus de temps que nécessaire avant de monter la voir.

« Donne-moi juste une minute. »

Bosco hocha la tête et s’appuya contre le montant de la porte le temps qu’elle range ses affaires. Avant de quitter le commissariat, elle passa une tête dans la salle de réunion où Miller et Jelly étaient en train de parler et leur souhaita bonne nuit. L’affaire piétinait alors qu’elle y passe toute la nuit ou non dessus n’y changerait rien. Ils attendaient encore des retours d’analyses qui n’arriveraient que le lendemain, peut-être que tout se débloquerait alors à ce moment-là.

« Je suis passé voir Ma’ cet après-midi pendant le service, annonça Bosco. J’ai profité d’être dans le coin.
- Tout va bien pour Rose ?
- Ouais, tout va bien. Elle nous propose de venir manger chez elle, samedi. »

Faith hocha la tête et passa devant Bosco pour descendre les escaliers, laissant passer un collègue qui remontait dans l’autre sens.

« Tu seras en congé ?
- Oui, je te l’ai dit hier.
- Désolée, ça m’est complètement sorti de la tête.
- Je vois ça. »

Bosco lui toucha le front du bout de l’index et Faith chassa sa main comme s’il s’agissait d’un moustique. Il rigola tandis qu’elle levait les yeux au ciel, mais elle lui prit la main alors qu’ils passaient devant le bureau de l’accueil.

Même si Faith avait appris à lever le pied maintenant qu’elle avait pris ses marques à la criminelle, elle se laissait parfois bien trop absorber par ses enquêtes et pouvait rester plongée des heures dans ses dossiers sans même relever le nez. C’est pourquoi Bosco avait pris l’habitude de venir la chercher après son service, sans quoi elle pourrait rester au poste jusqu’à des heures indécentes. C’était arrivé plusieurs fois, déjà, quand Bosco était en congé. Il l’avait une fois attendu si longtemps qu’il s’était endormi devant la télévision, se réveillant un peu avant le début du jour, sans qu’elle ne soit rentrée. Ils s’étaient même disputés à ce sujet assez violemment, d’ailleurs. Faith était sur les nerfs à l’époque et n’avait que très peu dormi en plusieurs jours, cette fois-là, et le fait que Bosco lui reproche de ne presque pas la voir parce qu’elle restait tard au poste l’avait fait exploser. Dans tous les sens du terme.

Mais tout ceci appartenait au passé à présent. Maintenant elle connaissait ses limites, et elle prenait en compte le fait qu’elle n’était plus toute seule. C’était un facteur important auquel elle avait dû se réhabituer pour beaucoup de choses. Même si elle avait toujours plus ou moins pu compter sur Bosco depuis qu’ils se connaissaient, aujourd’hui cela prenait un degré bien plus profond encore. Elle ne pouvait pas juste faire à sa guise, sinon ils ne pourraient pas fonctionner. D’autant plus que tous les deux possédaient un caractère très fort, même si Faith était le plus souvent dans la retenue.

« T’as mangé ce soir ? voulut-il savoir quand ils furent dans la voiture.
- J’ai acheté un truc à grignoter au distributeur en rentrant, en début de soirée, admit-elle.
- Okay, alors on va passer prendre quelque chose avant de rentrer. T’as envie de quoi ?
- Italien ? »

Bosco hocha la tête pour lui faire savoir qu’il était d’accord avec son choix et fit faire un demi-tour à la voiture quand le feu passa au vert. Même s’il y avait un traiteur pas très loin de chez eux, Bosco préférait faire quelques kilomètres supplémentaire pour aller chercher ses plats chez Marcello’s, un restaurateur qu’il connaissait bien. Faith ne connaissait pas toute l’histoire entre eux, mais elle savait que celle-ci remontait à loin, et que le propriétaire était toujours en joie de voir son compagnon se présenter dans son établissement. Plus encore depuis qu’il se présentait avec Faith, qui avait le droit à tout un tas de compliments à chaque fois. Marcello était un drôle de personnage, mais pas un mauvais bougre.

La vie avec son ancien partenaire apportait autre chose de nouveau pour Faith : elle avait à présent dans sa vie quelqu’un qui veillait sur elle – parfois mieux qu’elle-même, d’ailleurs – et ça n’était pas désagréable. Elle avait mis un temps à s’y faire, à ça aussi, tellement habituée à devoir tout gérer par elle-même. Au contraire de Fred, Bosco veillait toujours à ce qu’elle ait mangé, même quand elle n’avait pas très faim du fait de contrariétés diverses. Il veillait toujours à ce qu’elle ne reste pas trop tard au poste, non pas parce qu’elle ne remplissait pas son bon rôle d’épouse – ou juste de compagne, en l’occurrence – en n’étant pas à la maison à des heures raisonnables, mais parce qu’il ne voulait simplement pas qu’elle se tue à tâche. Il ne questionnait jamais ses intentions quand elle mettait leur programme de côté pour se rendre précipitamment sur une scène de crime.

« A quoi tu penses ? lui demanda-t-il après avoir coupé le moteur devant le restaurant.
- Rien, répondit-elle d’abord. Puis, après plusieurs secondes de silence, elle avoua : A la façon dont tu as transformé ma vie.
- Comment ça ? »

Faith haussa les épaules en souriant. Bosco semblait réellement perplexe face à sa réponse et il y avait quelque chose d’attendrissant à cela. Il ne se rendait pas bien compte de l’effet positif qu’il avait sur les autres. Oh, bien sûr, il assurerait volontiers à quiconque lui poserait la question qu’elle était devenue un meilleur flic grâce à lui et il aurait raison, mais il faisait d’elle une meilleure personne également.

« Tu la rends plus belle chaque jour, lui dit-elle finalement avant de sortir de la voiture. »

Elle ne lui laissa pas le temps de répondre et passa la porte du restaurant alors même qu’il verrouillait la Mustang. Il la retrouva à l’intérieur alors que le réceptionniste lui demandait de patienter le temps d’aller chercher le patron, bien qu’elle ne lui ait rien demandé.

Marcello arriva bien vite pour les saluer et finit par les convaincre de rester manger sur place. Ou du moins, il réussit à convaincre Faith, surtout, qui avait au départ imaginé une soirée tranquille en tête à tête dans le canapé. Mais après tout pourquoi pas ? Ils méritaient tous les deux de prendre un peu de temps pour se faire plaisir. Depuis leur emménagement dans leur nouvel appartement, leur routine s’était installée de telle sorte qu’ils se voyaient presque beaucoup moins qu’avant, pris l’un comme l’autre par le boulot.

Il y avait un côté un peu triste à ce constat, de se dire qu’ils étaient peut-être tombés dans cette routine typique de la plupart des couples qui vivent ensemble, d’autant plus qu’ils vivaient à des rythmes différents. Pour autant elle n’avait pas particulièrement l’impression que de la distance s’était installée entre eux. Se tromperait-elle ?

« Eh, fit Bosco, la tirant de ses pensées en posant la main sur la sienne. Tout va bien ? T’étais encore perdue dans tes pensées.
- Désolée, répondit-elle avec un sourire d’excuse. Longue journée. »

Bosco la scruta un instant de ses yeux clairs. Elle aurait dû lui parler de ce qui venait de lui traverser l’esprit plutôt que tout garder pour elle. Oui, elle aurait dû le faire, le passé lui avait suffisamment prouvé que la communication était essentielle entre eux dans ces moments de doutes, mais elle resta silencieuse. Elle n’avait pas envie de gâcher cette soirée avec lui. Ils auraient tout le temps d’en parler plus tard.

« Comment ça avance ton enquête ?
- On piétine pour l’instant, répondit-elle en soupirant. J’espère que demain sera différent.
- Tu vas assurer.
- Bos’, tu dis ça à chaque fois.
- Et c’est le cas à chaque fois, non ? »

Faith secoua doucement la tête en riant, elle ne pouvait rien répondre à cela.

« Et toi ? Comment va Sully ?
- Il est content de reprendre les patrouilles avec Davis. Si tu savais combien de fois je l’ai entendu se plaindre de devoir répondre sous 55-David plutôt que 55-Charlie. Une véritable plaie.
- Comme si tu ne te plaignais jamais quand tu ne roulais pas sous 55-David ? »

Bosco chassa l’idée d’un geste de la main mais ne répondit rien. Le serveur venait de leur apporter leurs plats. Ils le remercièrent et le jeune homme s’éclipsa en vitesse après s’être assuré qu’ils étaient satisfaits et ne manquaient de rien.

« Si tu ne patrouilles plus avec Sully, alors avec qui ? Le fils du capitaine ?
- Nah, c’est Monroe qui se le coltine, répondit-il avec un sourire. Je suis avec Cruz. »

Faith resta silencieuse. Elle se mordit l’intérieur de la joue avant de vider d’une traite son verre d’eau. Elle n’avait pas envie de lui faire une scène ce soir, et puis elle ne voulait pas donner l’impression à Bosco qu’elle ne lui faisait pas confiance. Le problème ne venait pas de lui mais de la sergente.

Elle avait été soulagée quand Cruz avait été renvoyée dans l’unité de patrouille puisque cela signifiait qu’elle n’aurait pas à la côtoyer tous les jours. La sergente était peut-être une bonne inspectrice, avec de bonnes statistiques et connaissant bien son affaire, mais cela ne l’empêchait pas d’être une personne odieuse. Ce que Faith n’avait cependant pas réalisé c’était que son retour en patrouille signifiait qu’elle serait amenée à fréquenter Bosco bien plus souvent qu’avant, et ça ce n’était pas une bonne nouvelle car elle avait une affreuse tendance à faire du rentre-dedans à peine dissimulé à son ancien partenaire, plus encore quand Faith était dans les parages, juste pour la provoquer.

Bosco était un homme fidèle, elle ne remettrait jamais cela en doute. Mais elle avait peur de jusqu’où pourrait aller Cruz. Le contentieux entre elles deux était tellement important que les limites du raisonnables n’avaient plus la moindre signification. Du moins c’était ce que la sergente lui avait fait comprendre à demi-mot, un jour. Elle avait vécu l’enfer à Rikers par sa faute – même si Faith ne lui avait absolument rien demandé – et comptait bien lui rendre la pareille. Et quoi de mieux pour la faire souffrir que de lui voler l’homme qu’elle aimait ?

La main de Bosco sur la sienne lui fit reprendre pieds dans la réalité et elle laissa ses sombre pensées refluer. Face à elle, son compagnon était encore en train de parler, il ne semblait pas avoir remarquer qu’elle avait complètement décroché, et ce n’était pas plus mal. Elle serra sa main en retour et lui sourit. Bosco était en train de lui raconter l’une de ses interventions de la journée, et notamment la façon dont Carlos s’était vautré comme un raté – c’étaient ses mots à lui – alors qu’il essayait d’impressionner la petite amie de la victime d’un accident de la route. Il semblerait que le secouriste n’ait pas changé depuis qu’elle avait été promue.

« On peut rentrer ? lui demanda-t-elle soudain, le prenant de court.
- T’es sûre que ça va ? s’inquiéta-t-il. »

Elle le rassura d’un sourire, et quand le serveur réapparut pour débarrasser leur plat il réclama l’addition. Ils quittèrent le restaurant main dans la main et retrouvèrent la fraîcheur de la nuit. Prenant Bosco par surprise, elle le prit par la nuque et l’embrassa.

« Faith, murmura-t-il entre deux baisers sans pour autant la repousser. Parle-moi. »

Il ressentait dans son urgence autre chose que juste de la passion mais elle s’en moquait. Elle avait besoin de lui. Besoin de se rassurer. Besoin de savoir qu’elle avait toujours son cœur, et qu’elle était la seule.

« Prenez-vous une chambre, commenta aigrement un type en passant à côté d’eux, les bousculant.
- Abrutis… répliqua Bosco entre ses dents, en entourant Faith de ses bras. Viens, on rentre. »

Elle hocha la tête et fit le tour de la voiture avant de monter dedans. Ce soir-là Faith ne lui laissa pas l’occasion de la faire parler. Elle les réduisit tous les deux à un presque silence, du bout de ses lèvres et du bout de ses doigts. La vérité c’était qu’elle n’avait pas besoin de mots. Elle avait besoin de lui. Elle avait besoin de sentir sa peau contre la sienne, et leurs cœurs battre en rythme. Rien de plus.

*

Bosco n’insista pas quand elle choisit de ne plus revenir sur le sujet. La vie reprit son cours normal, et Faith se replongea dans son enquête.

Ils finirent par coincer l’homme qu’ils recherchaient depuis à présent plusieurs semaines, après qu’il ait commis une erreur : il avait épargné un enfant, pour une raison inconnue, et ce dernier avait été un témoin crucial. Maintenant il ne leur restait plus qu’à rassembler suffisamment d’éléments pour l’inculper car l’âge du témoin remettait en cause sa crédibilité devant la justice. C’était leur base, évidemment, mais il leur faudrait bien plus pour faire enfermer ce type.

Cependant cela s’avéra être une tâche bien plus compliquée que prévu dans la mesure où il n’avait quasiment pas laissé de traces, donc tout allait devoir reposer sur les témoignages et les caméras de surveillances. L’avantage maintenant c’était qu’ils savaient quoi chercher. Ce serait un travail long et fastidieux, mais ils pouvaient le faire.
Faith redressa la tête quand on frappa à la porte et mit en pause ce qu’elle était en train de regarder avec attention. Elle fut surprise de voir Bosco passer la tête par la porte. Il lui adressa un sourire et entra prudemment alors qu’elle jeta un œil à sa montre. Il était déjà plus de 14 heure.

« Bosco ?
- Je ne vais pas te déranger trop longtemps, lui dit-il. Je viens juste t’apporter ça. »

Il s’approcha et déposa un café ainsi qu’une salade de chez Marcello’s qu’il déposa sur le coin de son bureau.

« Emily m’a dit que tu étais partie avant elle ce matin.
- Oui, on a beaucoup de boulot et très peu de temps pour le faire, lui confia-t-elle en se passant une main dans les cheveux, s’autorisant à souffler un instant.
- Du coup je me suis dit que t’aurais probablement pas le temps de manger. »

Faith se laissa aller contre le dossier de sa chaise et lui adressa une moue coupable. Il la connaissait un peu trop bien. C’était sans doute pour le mieux, d’ailleurs. Sans lui elle serait probablement à bout très vite.

« Merci Bos’.
- A ton service, répondit-il en lui faisant une petite courbette théâtrale qui la fit rire. Bon, je ne vais pas te déranger plus longtemps. Bon courage !
- Bosco, attends.
- Oui ? »

Elle ne répondit pas tout de suite, prenant le temps de le regarder, et lui sourit.

« Sois prudent, là-dehors.
- Promis. »

Il s’approcha d’elle, lui vola un baiser puis repartit pour se préparer avant le briefing. Maintenant que son repas se trouvait sous ses yeux le ventre de Faith se mit à grogner bruyamment. Elle soupira puis mit de côté ses dossiers pour attraper la salade qu’elle mangea avec appétit.

« Mitchell, du nouveau ? demanda Miller en passant à son tour la porte du bureau, quelque minutes plus tard.
- Pas grand-chose pour le moment, répondit-elle la bouche pleine. »

Elle s’essuya la bouche avec une serviette en papier, puis ses mains, avant d’attraper son bloc-notes. Elle lui fit un résumé de ce qu’elle avait relevé jusqu’à présent, mais comme elle venait de lui dire ce n’était pas grand-chose. Miller l’écouta en hochant la tête.

« Bon, je vais ajouter tout ça au tableau, déclara-t-il. Continue comme ça, on finira bien par trouver quelque chose que l’assistant du procureur considèrera suffisant.
- Il ne parle toujours pas ?
- Non, et son avocat ne le laissera pas faire. Ce type est une pointure du barreau.
- Vous le connaissez ?
- Pas personnellement, mais il nous a déjà coûter des inculpations. »

Faith hocha la tête sans répondre et Miller quitta la pièce. Elle repoussa ce qui restait de sa salade – elle n’avait de toute façon plus très faim – et fit passer le tout avec une longue gorgée de café. Elle attrapa la télécommande et reprit la diffusion des caméra de surveillance. Elle en était en train d’étudier les films qui concernaient le deuxième meurtre. Par sécurité, ils avaient décidé de visionner les bandes en remontant plusieurs jours avant le passage à l’acte. Un crime comme ça ne se faisait pas sans préparation. Pour un meurtre unique, le doute serait encore possible, mais c’était loin d’être le cas ici.

Faith aurait bien insisté pour retourner régulièrement interroger le suspect sur des points qu’elle avait relevé durant ses analysées, mais Miller l’en avait dissuadé à raison. S’ils se contentaient de donner des miettes à l’avocat ça ne les avancerait pas davantage, d’une part, mais surtout cela finirait à tous les coups par leur revenir en pleine face de manière fort déplaisante.

Alors pour l’instant elle se cantonnait à cette tâche ingrate, sentant déjà la migraine arriver d’ici la fin de la journée. La semaine ne faisait pourtant que commencer. C’était dans ces moments-là que Faith regrettait le plus les patrouilles du soir. Elle n’était pas coincée pendant des heures derrière un bureau. La paperasse ne l’avait jamais dérangé outre mesure, mais il lui manquait la dose d’adrénaline quotidienne. Oh il y avait bien des moments où l’adrénaline montait en flèche dans son organisme quand elle était impliquée dans une enquête, mais ça n’avait absolument rien à voir. C’était toujours trop bref. Le seul point positif c’était qu’elle se retrouvait beaucoup moins souvent en danger de mort immédiat, mais elle n’avait plus vraiment la sensation de se sentir vivante.

Ce qui lui manquait le plus, sans doute, c’était de se sentir en symbiose avec son partenaire. Avec Bosco. Peu importaient les divergences d’opinions, lorsqu’ils se lançaient ensemble à la poursuite d’un suspect ils ne faisaient plus qu’un. Pas besoin de mots, un regard suffisait. Ils vibraient à l’unisson. C’était probablement ce qui leur avait permis de traverser tant de drames, les uns après les autres. Quoi qu’ils fassent et où qu’ils aillent, il y avait cette énergie qui les ramenait inévitablement l’un vers l’autre.

Faith n’avait jamais réussi à retrouver cette sensation avec qui que ce soit depuis qu’elle avait intégré l’unité criminelle. Elle avait gagné le respect de ses collègues et elle s’entendait bien avec eux, notamment avec Jelly qui était une bonne pâte contrairement au lieutenant Miller, mais ça n’avait pas la même saveur. La vérité c’était qu’elle doutait un jour de pouvoir retrouver cela. Avec qui que ce soit.

L’inspectrice releva la tête lorsqu’elle remarqua de l’agitation. Elle se leva pour passer la tête dans le couloir, juste à temps pour voir Miller partir avec un autre inspecteur. Elle alla trouver Jelly qui se trouvait toujours dans la salle de réunion.

« Qu’est-ce que j’ai loupé ?
- Ils ont repéré un truc sur la vidéo du troisième meurtre, l’informa son coéquipier.
- Vraiment ?
- Ouaip. Mais ne me demande pas ce dont il s’agit, je n’ai pas compris de quoi ils parlaient. Tout ce que je sais c’est que pour le lieutenant ça semblait suffisant pour se déplacer.
- D’accord. Et de ton côté ?
- Je fais choux blanc. Toi ?
- Idem. »

Jelly s’étira sur sa chaise et se massa les yeux. Il ne semblait pas dans un meilleur état qu’elle, et ça la rassura modérément. Parfois Miller lui donnait l’impression d’être une machine. Il était sur le pont jour et nuit, toujours là avant elle peu importe l’heure à laquelle elle arrivait au poste, et elle se demandait s’il lui arrivait de se reposer. Ou de seulement rentrer chez lui.

Elle jeta un coup d’œil à sa montre, puis retourna travailler de son côté. Elle aurait pu rester avec les autres pour visionner les vidéos de surveillance, mais elle avait besoin de calme. Elle travaillait mieux quand elle n’avait personne pour regarder par-dessus son épaule et quand elle n’avait pas à entendre chacun d’entre eux commenter ce qu’ils voyaient.

Faith se réinstalla à son bureau, attrapa son bloc-notes et son stylo, et de l’autre main attrapa le gobelet de café que Bosco lui avait apporté. Elle le reposa presque aussitôt en soupirant : il était déjà vide. Jugeant qu’elle n’arriverait pas à rester concentrée sans une dose supplémentaire de caféine, elle décida de retarder de quelques minutes son travail pour descendre à la machine à café au rez-de-chaussée. Voir du monde, autre que ses collègues de la criminelle, ne lui ferait pas de mal non plus. En bas, elle croisa Swersky qui se trouvait à l’accueil.

« Tout va bien, ma belle ? Tu as une mine affreuse.
- Merci pour le compliment, répliqua-t-elle avec ironie.
- C’est ça de rester enfermer toute la journée, fit la voix de Sullivan dans son dos. »

Faith se retourna pour voir son ancien collègue arriver avec un suspect menotté.

« Tu ne crois pas si bien dire, John, lui répondit-elle avec un sourire.
- Je suis content de te voir quand même, Faith.
- Moi aussi. Où est Davis ?
- Dehors, il est en train de parler avec Carlos.
- Content de retrouver 55-Charlie ?
- Quelle question ! »

Faith rit doucement en secouant la tête. Sully posa une main amicale sur son épaule avant de tracer sa route. Elle attendit que Davis arrive à son tour pour le saluer, et ce dernier la prit dans ses bras. Elle était contente de les voir.

« Ça fait plaisir de voir des visages familiers, lui dit-elle.
- En parlant de visage, tu as l’air épuisée toi, commenta Davis. Tu vas bien ?
- Décidément, vous vous êtes passez le mot aujourd’hui !
- Désolé, je pensais pas à mal en disant ça.
- Ne t’inquiète pas.
- D’accord. Mais prends soin de toi, d’accord ? On finirait pas d’entendre Bosco râler s’il t’arrivait quelque chose. »

Elle savait que son ancien collègue faisait notamment référence à la vilaine grippe qu’elle avait attrapé et qui avait conduit à la réconciliation avec son meilleur ami. Il avait dû leur en faire voir de toutes les couleurs. Davis la salua rapidement après ça et elle-même s’en retourna à l’étage. Il lui restait encore du pain sur la planche.

*

L’unité criminelle avait finalement réussi à boucler son enquête en rassemblant plusieurs témoignage et des preuves matérielles incriminantes, retrouvées un peu à l’écart des scènes de crimes, grâce à la reconstruction des allées-venues du meurtrier sur les vidéos de surveillances. Malgré sa prudence presque paranoïaque, il n’avait pas pu toutes les éviter et là était sa faille.

Cela aurait dû réjouir Faith et la soulager, pourtant ça n’avait pas été le cas. Ces derniers jours elle se sentait particulièrement agitée et à côté de la plaque. Avec l’hiver qui approchait c’était également la saison des virus en tout genre, et elle craignait d’être en train de couver quelque chose. Elle perdait un peu plus chaque jour l’appétit et se sentait de plus en plus fatiguée. Ce n’était pas faute pourtant d’avoir ralenti le rythme et de dormir suffisamment pour être reposée. Elle avait donc profité d’un peu de calme au poste pour prendre rendez-vous chez le médecin qui en avait profité pour l’envoyer faire une prise de sang de contrôle pour s’assurer que tout était en règle au plan physique. Pour ce qui était du reste, le médecin avait conclu à du surmenage, tout simplement, et probablement à un coup de froid.

Ce soir-là, Faith était rentrée plus tôt que Bosco du commissariat. Plus tôt que d’habitude, d’ailleurs. Emily n’était pas rentrée – et ne rentrerait pas de bonne heure – donc elle était seule à la maison. Le vendredi soir était sa soirée. Elle sortait avec ses collègues après le travail et allait en boite une partie de la nuit. Au début elle avait eu beaucoup de mal à se faire à l’idée, mais après tout sa fille était adulte à présent. Tant qu’elle faisait attention à elle, il n’y avait pas de soucis. Et puis Faith avait longuement insisté qu’elle ne devait pas hésiter à l’appeler, peu importe l’heure, s’il y avait le moindre problème. Elle ou Bosco seraient toujours disponible pour venir la chercher.

Dans la journée elle avait laissé un message à Bosco pour lui demander de rentrer à la maison plus tôt exceptionnellement. Ce n’était pas souvent qu’elle lui demandait ce genre de chose, le laissant vivre sa vie comme il l’entendait. Après tout, ce n’était pas parce qu’ils étaient ensemble qu’ils devaient absolument passer tout le temps l’un avec l’autre. S’il voulait aller boire un verre avec ses collègues après le service, ce n’était pas elle qui allait l’en empêcher. D’autant plus qu’il se montrait particulièrement patient quand c’était elle qui rentrait tard. Mais aujourd’hui était un jour important et elle avait besoin de partager la bonne nouvelle avec lui : les résultats de sa prise de sang étaient revenus et avaient révélé qu’elle n’était pas malade, bien au contraire. Si son corps était à ce point fatigué c’était parce qu’il était en train de créer une vie.

Pourtant ce soir-là Bosco rentra encore plus tard que prévu et elle commença à s’inquiéter. Ce n’était pas son genre d’être en retard. Encore moins de ne pas prévenir. Tout un tas de scénarios commençaient à lui passer par la tête, tous plus terribles les uns que les autres, quand enfin elle entendit le bruit d’une clé dans la serrure. Faith se leva du canapé et Bosco passa la porte.

« Tu vas bien ? lui demanda-t-elle avec inquiétude.
- Oui, pourquoi ?
- Tu rentres tard, il s’est passé quelque chose ? Tu n’es pas blessé ?
- Je vais bien Faith, la rassura-t-il avec un sourire. J’ai juste bu un verre avec Maritza. »

L’inquiétude de l’inspectrice se mua en contrariété en l’espace d’une seconde. Le nom de la sergente suffisait à la mettre d’une humeur massacrante.

« Avec Maritza, hein ? répéta-t-elle en mettant l’accent sur l’emploi du prénom.
- Elle avait besoin d’un ami à qui parler.
- Evidemment, répondit Faith avec sarcasme.
- Faith… soupira Bosco. Lâche-la un peu, c’est du passé tout ça.
- T’as raison. »

Sur ces mots secs, elle ramassa la tasse de thé sur la table basse et prit la direction de la cuisine. Elle vida ce qu’il restait de son contenu dans l’évier et fit couler un fond d’eau dedans. La vaisselle attendrait demain, tant pis. Elle n’était pas d’humeur.

« Oh aller, Faith, plaida Bosco depuis le salon. Tu vas pas faire la tête pour ça !
- Je ne fais pas la tête, répondit-elle calmement en revenant, parvenant même à lui adresser un sourire. Il est tard et je dois me lever tôt demain, donc je vais me coucher.
- Faith !
- Il y a des restes dans le frigo si tu as faim. »

Après quoi elle alla s’enfermer dans la salle de bain pour se laver les dents avant d’aller se coucher. Evidemment qu’elle était contrariée. Le seul jour où elle lui demandait de faire un effort pour rentrer plus tôt Bosco trouvait le moyen de traîner après son service et, plus frustrant encore, avec la personne qu’elle détestait le plus au monde. Si ça ce n’était pas du foutage de gueule… Dans un claquement de langue, Faith alluma la lampe de chevet de son compagnon, se coucha dans leur lit et se mit sur le flanc de sorte à lui tourner le dos. Elle remonta la couverture sur ses épaules et ferma les yeux. Tant pis pour lui. S’il croyait qu’elle allait laisser passer ça, il se fourrait le doigts dans l’œil et jusqu’au coude.

Ce n’était pas la première fois qu’elle voyait Cruz tourner autour de Bosco, et pas seulement à l’époque. Pratiquement tout le monde au poste désormais était au courant pour la relation qu’elle entretenait avec son ancien partenaire, mais ça n’empêchait pas pour autant la sergente de lui tourner autour et d’avoir des comportements plus qu’ambiguës quand elle était sûre que Faith pouvait la voir. Plus encore maintenant qu’elle était devenue sa partenaire de patrouille. Bosco ne semblait rien remarquer, ou en tout cas ne pas lui donner l’attention qu’elle cherchait désespérément.

Faith devrait s’en réjouir, mais elle n’y arrivait pas. Pas quand ce genre de choses arrivaient. Elle avait beau n’avoir aucun doute concernant les sentiments de son compagnon à son égard, il y avait toujours cette petite voix dans sa tête pour lui rappeler qu’il y avait tellement de femmes plus belles là-dehors, à commencer par Cruz même si ça lui coûtait de le reconnaître, et que Bosco pourrait se lasser d’elle un jour ou l’autre. Et ce soir, alors qu’il choisissait Maritza plutôt qu’elle, alors même qu’elle s’apprêtait à lui annoncer quelque chose d’important pour eux, pour leur couple, elle avait beaucoup de mal à ne pas le prendre personnellement. A ne pas se sentir blessée même si Bosco ne pouvait pas se douter de tout cela puisqu’elle ne lui avait pas laissé la moindre chance d’en discuter.

Mais la vérité c’était aussi qu’elle n’avait absolument pas envie de lui faire part de tout cela, de cette bonne nouvelle, alors qu’elle était contrariée. Ce n’était pas comme ça qu’il fallait que ça se passe. Ce n’était pas quelque chose que l’on balançait comme ça l’air de rien, et encore moins comme une attaque. Alors elle attendrait. Ils n’étaient pas à quelques jours près, pas vrai ?

Bosco ne tarda pas à venir se coucher à son tour. Il essaya de lui parler et de la faire se tourner vers lui pour discuter, mais elle prétendit être déjà endormie. Cela ne servait à rien, évidemment, car il savait faire la différence entre le vrai et le faux, mais il n’insista pas. Il se tourna à son tour, son dos collé contre le sien, et la gorge de Faith se noua. Elle détestait s’endormir en était fâchée avec lui, et en temps normal elle aurait rendu les armes, mais ce soir l’émotion – et probablement les hormones – l’en empêchaient.

*

Le lendemain matin était un jour de congé pour Faith. Le genre de journée où elle et Bosco pouvait davantage profiter l’un de l’autre, même quand lui n’était pas de repos. Ils avaient alors au moins la matinée. Mais ce matin-là l’ambiance était aussi grise que le ciel à l’extérieur. Si Faith n’était plus en colère elle n’était pour autant pas décidée à lui pardonner son erreur de la veille. C’est ainsi qu’ils se retrouvaient tous les deux dans la même pièce, mais plus distants que jamais. Beaucoup plus distant que le mètre qui les séparaient physiquement, lui sur fauteuil et elle sur le canapé.

La vérité, c’était qu’elle aurait pu lui pardonner si au moins il s’était montré un peu désolé. Or Bosco ne semblait pas prêt à reconnaître qu’il avait manqué de jugement. Pour lui ce qui s’était passé était tout à fait normal, après tout c’était ça le rôle des amis : prêter une oreille attentive et une épaule sur laquelle s’épancher de temps en temps. Dans les faits il avait raison. Combien de fois, en plus, avait-il été présent de la même façon pour elle, par le passé ? Bosco était un homme bon, il avait grand cœur. Pouvait-elle vraiment lui en vouloir ? Non. Son ressentiment à l’égard de Cruz était à l’origine de tout et cela n’avait rien à voir avec lui. Peut-être aurait-elle dû être plus claire avec lui dès le départ.

« Maman ? l’interpella sa fille, la tirant de ses pensées.
- Oui, mon ange ?
- Qu’est-ce que ça veut dire ? »

Emily se tenait là, au milieu du salon, et regardait l’objet qu’elle tenait dans ses mains. Le sang de Faith ne fit qu’un tour en reconnaissant le test de grossesse, et son visage se décomposa. Même si la prise de sang lui avait appris la nouvelle, elle avait eu besoin de le constater de ses propres yeux. C’était un peu bête, mais cela rendait les choses plus concrètes. Elle n’osa même pas tourner la tête de peur de croiser le regard de Bosco à cet instant.

« Où tu as trouvé ça… ? demanda-t-elle d’une voix blanche.
- Dans la poubelle, j’ai fait tomber mon mascara dedans et en le récupérant…
- Qu’est-ce que c’est ? voulut savoir Bosco qui était un peu trop loin d’elle pour voir.
- Rien.
- Un test de gross-, répondit Emily en même temps que sa mère avant de s’interrompre. »

Mais il était déjà trop tard. Les deux femmes échangèrent un regard et une expression coupable apparut sur le visage d’Emily qui se rendit compte qu’elle avait mis les pieds dans une situation épineuse.

« Faith… ? fit Bosco en se levant, une expression confuse sur le visage.
- Emily, tu peux aller remettre ça où tu l’as trouvé s’il te plait ?
- Faith, qu’est-ce que ça veut dire ?
- Ça veut dire qu’elle est enceinte, Bosco, ne put s’empêcher de lui annoncer la jeune fille en levant les yeux au ciel.
- Emily !
- D’accord, je vous laisse régler ça entre vous. »

Emily s’éclipsa alors. Elle les laissa tous les deux pour retourner s’enfermer dans la salle de bain.

« Faith, est-ce que… ?
- Oui, je suis enceinte, avoua-t-elle en se réinstallant dans le canapé, dépitée. »

Ce n’était pas tant le fait qu’il soit au courant qui la dérangeait, après tout il en était le premier concerné, mais plutôt la façon dont tout cela se déroulait. Ce n’était pas du tout comme ça qu’elle avait envisagé de lui annoncer.

« Pourquoi tu m’as rien dit ? »

Elle leva alors vers lui un regard lourd de sens, sans prononcer le moindre mot, et soudain Bosco comprit. Il réalisa alors l’origine de la dispute – si tant est que l’on puisse vraiment appeler ça une dispute dans la mesure où le conflit avait été principalement unilatéral – et la raison pour laquelle Faith avait tenu à ce qu’il rentre plus tôt ce jour-là.

« Je suis désolé, dit-il doucement en venant s’asseoir sur la table basse en face d’elle. »

Faith soupira alors et baissa la tête sur ses mains. Bosco les lui prit et appela son nom pour la forcer à le regarder, ce qu’elle consentit à faire.

« Jure-moi qu’il n’y a rien entre toi et Cruz, s’entendit dire Faith avant de vraiment réaliser.
- Il n’y a rien entre moi et Cruz, lui assura Bosco en la regardant droit dans les yeux.
- D’accord.
- Elle m’a annoncé qu’elle a une leucémie.
- Est-ce qu’elle va mourir ?
- Elle en a plus que pour quelques mois, confirma-t-il. »

Faith hocha la tête. A vrai dire, même si la situation de la sergente était particulièrement triste, elle n’avait aucun mot de compassion pour elle. Pas après tous les torts qu’elle lui avait causés. Elle n’irait pas lui rire au nez, ce n’était pas dans son caractère, mais elle ne verserait pas de larmes pour autant.

« Tu sais comme moi qu’elle n’a pas la meilleure réputation à la 55e, poursuivit Bosco. Elle n’avait personne avec qui parler de ça.
- Sauf l’homme qu’elle essaye de remettre dans son lit avec tant d’acharnement, apparemment.
- Faith… soupira Bosco. Je me fous de ce qu’elle cherche à faire. Je suis avec toi et je n’ai besoin de personne d’autre. C’est toi que j’aime, d’accord ? »

Faith baissa la tête avec la désagréable sensation de se faire gronder pour avoir fait un caprice.

« Je ne voulais pas que tu l’apprennes comme ça, lui dit-elle doucement.
- Comment ? demanda-t-il, confus.
- Comme ça, par Emily…
- Faith-
- Mais je ne voulais pas en parler alors que j’étais en colère contre toi, poursuivit-elle sans l’écouter. C’était censé être une bonne nouvelle…
- Eh, fit-il en se penchant vers elle, ç’en est une. Tant pis si ça s’est pas fait comme tu l’imaginais, ça reste une bonne nouvelle pour moi.
- Oui ?
- On va avoir un bébé, lui dit Bosco avec un sourire rayonnant sur le visage. »

Face à une telle image Faith ne put que sourire également. Un poids s’ôta alors de ses épaules et son cœur s’apaisa dans sa poitrine. Elle tendit la main vers lui et caressa son visage avec douceur avant de l’embrasser.

« J’en déduis que tout va mieux entre vous ? déclara Emily en revenant dans le salon.
- Je vais être papa ! lui annonça Bosco.
- Sans blague ? »

La jeune fille leva les yeux au ciel en souriant.

« Je suis contente pour vous, leur dit-elle néanmoins. Puis elle s’approcha de sa mère et l’entoura de ses bras par-dessus le canapé et l’embrassa sur la joue avant de chuchoter : Il était temps.
- Emily ! s’indigna Faith en lui tapant doucement le bras.
- Bah quoi ? »

Emily s’écarta en riant alors que sa mère lui faisait les gros yeux. Elle salua Bosco et sa mère avant de quitter l’appartement, les laissant tous les deux. Ce dernier se leva et vint prendre place à côté de Faith sur le canapé. Il passa un bras autour de ses épaules et l’attira contre lui. Faith soupira d’aise, se sentait un peu plus légère maintenant que ce détail était réglé. Mais pas tout à fait encore. Il y avait encore quelque chose qui la rongeait de l’intérieur. Alors, oubliant ses réticences, Faith finit par parler à Bosco.

Son ancien partenaire était quelqu’un de bien et même s’il ne le montrait pas toujours il était attentionné envers les gens qu’il considérait comme ses amis. Et que ça lui plaise ou non, Cruz avait fait en sorte de devenir son amie, alors elle n’avait pas d’autre choix que de l’accepter.

La situation de la sergente pesait mine de rien sur Bosco qui devait non seulement s’en faire pour elle en tant qu’amie, mais également en tant que flic. Ils étaient partenaires et il devait pouvoir compter sur elle. Or avec une maladie comme la sienne, ça pouvait aller très vite et il ne pouvait pas prévoir quand elle se mettrait à défaillir. Surtout si elle lui retenait des informations. Or... personne n’aimait avouer ses faiblesses, même quand c’était vital. Faith était la mieux placé pour le savoir. Et Bosco aussi. C’est pourquoi il avait besoin d’en parler avec elle une fois qu’il rentrait à la maison. Pouvoir extérioriser ce qu’il se retenait de faire en patrouille pour ne pas provoquer de discorde. Il avait besoin aussi d’un avis extérieur pour se rendre compte d’où se trouvait la limite. Il remettait en question son instinct, ce qui n’était pas habituel pour lui, et Faith n’était pas capable de rester distante par rapport à tout cela. Elle avait donc décidé d’être honnête avec lui, même si elle se sentait coupable de mettre une pression supplémentaire sur ses épaules, même si elle n’était que d’ordre émotionne. Surtout si elle était d’ordre émotionnel, en réalité.

S’en suivit une longue conversation à cœur ouvert, où le ton monta parfois quand leur point de vue différait. Ce n’était pas vraiment différent de d’habitude, en réalité. Pas différent de la façon dont ils avaient toujours fonctionné depuis le début de leur amitié, et il y avait quelque chose de réconfortant à cela. De savoir que même si tout changeait autour d’eux, même si leur dynamique elle-même évoluait, certaines choses ne changeaient pas. Ils pouvaient se raccrocher à cela quand les temps devenaient durs. En tout cas Faith s’y raccrochait.

*

Les derniers événements remirent beaucoup de choses en perspectives tant pour Faith que pour Bosco. Elle acceptait un peu mieux le fait que son compagnon accorde de l’attention à la sergente, et ce dernier la rassurait autant qu’elle en avait besoin.

Si au début Bosco avait commencé à douter des réelles intentions de Cruz, notamment à cause des propos de Faith qui semblait tellement convaincue par ce qu’elle affirmait, il avait rapidement mis le sujet sur la table et la sergente avait alors reconnu que ça avait longtemps été son intention, même si elle était parfaitement consciente que Bosco était heureux avec l’inspectrice. Ç’en était presque même devenu un jeu pour elle. Mais les choses étaient différentes à présent. Savoir qu’il ne lui restait plus très longtemps dans ce monde lui avait ouvert les yeux sur ce qui était important et ne l’était pas. Sur les opportunités gâchées et celles qui lui restaient encore. Comme faire quelque chose de bien pour quelqu’un d’autre qu’elle-même, pour changer. Briser le couple du seul ami qui lui restait encore ne faisait pas partie de ces choses-là. Et la vérité c’était qu’elle était heureuse pour lui. Le bonheur lui allait bien, lui avait-elle dit.

Ce fut ce jour-là, étrangement, après cette discussion avec Cruz, que Bosco comprit cette sensation qui vibrait dans sa poitrine : le bonheur.

Le bonheur n’était pas un concept étranger à Bosco, évidemment. C’était un mot que l’on entendait partout, dans la bouche des uns et des autres, pour qualifier tout un tas de choses. Même sa mère en parlait souvent. Elle répétait sans cesse à l’époque qu’un jour il finirait par trouver le bonheur et que, ce jour-là, il le saurait. Mais Bosco n’avait jamais tenu compte de ses paroles, se satisfaisant très bien de sa vie telle qu’elle était, sans réelles attaches mais aux multiples plaisirs. Et puis il y avait Faith, sans cesse en train de lui souffler le chaud et le froid, mettant sa vie sans dessus dessous et le remettant malgré tout sur le bon chemin à chaque fois, comme par un espèce de miracle. Le même miracle qui le ramenait toujours vers elle, peu importe à quel point il leur arrivait de s’entredéchirer, parfois avec violence.

Maintenant il comprenait : Faith était son idée du bonheur à lui. Depuis qu’il la connaissait, il était heureux à ses côtés comme il ne l’avait jamais été. Il avait simplement été aveugle à cela. Il s’était même montré particulièrement ingrat et égoïste envers elle. Pourtant ça ne l’avait jamais découragée, et elle avait toujours trouvé en elle la force de lui pardonner. C’était un sentiment à la fois merveilleux et terrifiant. S’il devait perdre un jour ce qu’il avait avec Faith, s’il devait un jour perdre Faith, il en mourrait. Ça, il n’en avait aucun doute. Maintenant qu’il avait goûté la vie avec elle il ne voyait tout simplement plus l’avenir autrement.

Pris d’une impulsion soudaine, Bosco quitta l’appartement bien plus tôt que prévu. Il traversa la ville pour se rendre sur le lieu de travail d’Emily. Il avait une idée en tête, peut-être un peu folle, mais pour ça il avait besoin d’elle et de son opinion. Alors quand il aperçut la fille de Faith sortir du bâtiment, il klaxonna pour attirer son attention. Lorsqu’elle tourna la tête dans sa direction et il lui fit un signe de la main. Une expression surprise, puis inquiète, se dessina sur son visage.

« Bosco ? Tout va bien ? demanda Emily en s’approcha de la Mustang bleue.
- Ouais. Tout va bien, et ta mère va bien aussi, rassure-toi.
- Qu’est-ce que tu fais là ?
- Je me suis dit qu’on pourrait aller manger un morceau ensemble ?
- D’accord, répondit-elle perplexe. »

Elle fit le tour de la voiture et grimpa sur le siège passager.

« Hey, la salua Bosco. Tu reprends à quelle heure cet après-midi ?
- 14h.
- D’accord, super.
- Qu’est-ce que tu magouilles encore, Bosco ?
- Moi ? Rien. Allons manger. »

Emily leva les yeux au ciel devant tant de mystères, mais accepta de ne pas insister pour l’instant. Bosco les emmena dans le restaurant que la jeune fille avait choisi et ils commandèrent avant de s’installer.

« Bon, c’est quoi l’idée ? demanda-t-elle après avoir avalé une première bouchée.
- J’ai besoin de ton aide.
- Je crois que je m’en serais douté, ricana Emily. Mais encore ?
- Je… commença Bosco avant de se gratter la nuque, soudain mal à l’aise. Je compte demander ta mère en mariage.
- Oh mon dieu ! s’écria Emily, faisant se retourner quelques têtes dans leur direction, puis elle répéta plus bas : Oh mon dieu… c’est vrai ?
- Oui. Est-ce que t’es okay avec l’idée ?
- Moi ? Evidemment, quelle question ! Bosco j’ai jamais vu ma mère aussi heureuse qu’avec toi ! Et vous allez avoir un bébé ! »

Un sourire étira les lèvres de Bosco comme à chaque fois qu’il pensait à cela.

« Le problème, reprit-il avec un peu plus de sérieux, c’est que j’y connais pas grand-chose en bijou alors…
- Tu veux que je t’aide à lui choisir une bague, c’est ça ?
- Ouais. »

Emily couina d’enthousiasme face à lui et frappa dans ses mains. Bosco la regarda avec une expression amusée sur le visage.

« C’est un oui ?
- Oui, tu peux compter sur moi.
- Merci, Em’. »

Tous les deux prirent le temps de manger tranquillement avant de se mettre en route pour leur mission shopping, espérant ne pas croiser Faith au passage. Emily le traîna dans plusieurs boutique avant de trouver ce qu’ils cherchaient. Ils discutèrent longuement avec l’une des vendeuses, qui écouta à la fois les désirs de Bosco et les recommandation d’Emily pour les orienter.

Bosco la questionna également concernant les alliances – après tout il n’avait pratiquement aucun doute concernant la réponse de Faith à sa demande, quand il la ferait – et le choix de celles-ci, mais la vendeuse le rassura. Il aurait tout le temps de revenir avec Faith pour les choisir ensemble. S’il y avait besoin d’ajustement ou de gravures sur les bagues qu’ils choisiraient, ce sera fait suffisamment rapidement pour être prêt avant la date du mariage. Du moins dans l’éventualité où ils feraient ça de façon traditionnelle, avec tout l’organisation qui allait avec, et non comme certains couples qui décidaient de ne pas attendre et de faire ça entre eux, le jour même.

Concernant la bague de fiançailles, Emily l’aida à choisir le modèle, mais Bosco insista sur le fait que la pierre devait être une émeraude. Le vert de la pierre précieuse rappellerait ainsi la couleur de ses yeux qu’il aimait tant. Ce commentaire, d’ailleurs, tira un sourire à la vendeuse.

*

Bosco redéposa Emily sur son lieux de travail pile pour l’heure et la remercia encore une fois pour l’aide précieuse qu’elle venait de lui apporter. Elle lui offrit un sourire éclatant en sortant de voiture puis, après un dernier signe de la main, pénétra dans le bâtiment. Après quoi il alla faire un peu d’essence avant de se rendre au poste. Pour une fois il serait un peu en avance. Il croisa d’ailleurs Swersky en arrivant, ce dernier était en pleine discussion avec d’autres gradés autour du poste d’accueil, et le lieutenant commenta sa ponctualité.

« Eh bien Boscorelli, c’est assez inhabituel, déclara-t-il. J’espère que c’est une nouvelle résolution que tu prends.
- Désolé de vous décevoir, patron, j’étais juste dans le coin.
- Tâche d’être dans le coin un peu plus souvent, alors.
- Je peux rien vous promettre. »

Bosco passa à côté du groupe de gradés, un sourire en coin, tandis que les collègues de Swersky ricanaient sous cape et que ce dernier soupirait. Il avait bien conscience que quoi qu’il dise il ne pourrait pas changer son officier. Du moins pas si facilement.

De toute façon, si on lui avait ne serait-ce que posé la question concernant ses retards, il aurait simplement répondu la vérité : ce n’était jamais de sa faute. A chaque fois que le timing était serré pour arriver à l’heure au boulot, il fallait que toutes les crasses de l’univers lui tombent dessus. Il était maudit, tout simplement. Il n’y pouvait rien. Et on ne pouvait décemment pas lui reprocher quelque chose dont il n’était pas responsable, quelque chose sur quoi il n’avait aucun contrôle. Pas vrai ?

Dans les vestiaires, il n’y avait pas un chat. Rien d’étonnant vu que le briefing ne commencerait que dans une demi-heure, pas avant. Bosco prit le temps de se changer, pour une fois qu’il en avait. Il sortit de ses affaires l’écrin dans lequel se trouvait la bague qu’il venait d’acheter. Il la regarda un instant et ne put s’empêcher de sourire. Si tout allait bien, Faith allait bientôt devenir officiellement sa femme. Cela ne changerait pas grand-chose à leur situation actuelle, dans les faits, mais il y avait tout de même ce côté symbolique.

Plutôt que de la laisser à portée des regards indiscrets dans son casier, Bosco décida que l’endroit le plus sûr – jusqu’à la fin de son service, en tout cas – était la poche frontale de sa chemise d’uniforme. Au moins il saurait où elle était en tout temps, et n’aurait pas à s’en inquiéter pendant ses patrouilles. Ce n’était pas tellement une question de confiance, en réalité, car il savait que le commissariat était aussi sûr qu’un coffre-fort. Mais il n’y avait pas vraiment d’aspect privé avec les portes grillagées. De plus, Faith avait libre-accès au sien. Il n’avait d’ordinaire aucun secret pour elle, et il lui arrivait de déposer un message écrit dans son casier quand elle partait plus tôt que prévu ou qu’elle avait besoin de lui dire quelque chose d’important sans avoir la possibilité de le voir ou l’appeler avant le soir. Or ce serait bête qu’elle tombe sur la bague avant qu’il n’ait eu le temps de la surprendre avec sa demande.

Bosco termina de se préparer et ferma son casier avant de quitter les vestiaires. Il croisa en sortant quelques-uns de ses collègues qui arrivaient seulement, et qui furent surpris de la voir déjà là et déjà prêt à partir en patrouille. Il les salua d’un signe de tête avant de monter à l’étage dans l’espoir de croiser Faith. Cependant il redescendit bien vite car les inspecteurs étaient enfermés dans leur bocal et semblaient être en pleine réunion. Le lieutenant Miller, entre-autre, avait le visage particulièrement fermé.

Il s’en retourna donc au rez-de-chaussée, se prit un café avant de se rendre en salle de briefing. Il prit place au fond de la salle, étendit ses jambes sous la table, croisa les bras sur son torse et ferma les yeux. Une petite sieste expresse en attendant le début de la réunion n’avait jamais tué personne, après tout. Il ne rouvrit les yeux en sursaut seulement quand Davis passa à côté de lui et lui donna une frappe vigoureuse sur le bras.

« On se réveille, là-dedans ! fit-il.
- Ben alors, Boscorelli, commenta Sully d’un ton railleur, tu couches ici maintenant ?
- Bonjour à tous ! les salua Swersky, l’empêchant de répliquer quoi que ce soit. Aujourd’hui on a beaucoup de choses à voir, alors dépêchez-vous de prendre place s’il vous plait. »

Bosco se redressa sur sa chaise et avala une gorgée de café. Swersky leur déblattera son speech habituel sur les statistiques et tout le tintouin habituel avant d’évoquer les différents sujets sensibles à l’ordre du jour. Puis, il mentionna une enquête en cours à la crim’ qui nécessitait leur vigilance. La posture de nombreux officiers changea alors, témoignant d’une attention accrue. Les patrouilles c’était la routine, mais quand la crim’ réclamait des renforts tout le monde prenait cela au sérieux.

Swersky laissa ensuite place à l’inspecteur en charge de l’enquête, qui n’était autre que Faith. Elle se tenait dans l’encadrement de la porte sans que personne ne l’ait remarquée jusqu’à ce que le lieutenant lui fasse un signe de tête. Elle s’approcha donc et vint prendre la place de Swersky au pupitre, posa à plat dessus un dossier cartonné et l’ouvrit.

Elle leur fit alors un topo sur l’enquête : qui, quoi, où, comment. Comme toujours, seul le pourquoi était une donnée manquante, mais ce détail-là ne les concernait pas. Leur mission était d’aider les inspecteurs à retrouver le suspect principal – presque certainement coupable – en quadrillant le secteur et en interrogeant les gens du quartier. Elle tendit ensuite à Swersky une liasse de feuilles format A4 sur lesquels se trouvaient un portrait-robot de l’homme qu’ils recherchaient, et le lieutenant les distribua à l’ensemble des policiers tandis qu’elle continuait de parler.

Quand Faith parlait, elle prenait le temps de les regarder chacun d’eux droit dans les yeux. Elle les connaissait pratiquement tous personnellement, pour avoir longtemps travaillé à leurs côtés, et elle les respectait tous les uns autant que les autres. Elle ne se sentait pas supérieure à eux, comme c’était le cas pour beaucoup d’inspecteur. Miller, en particulier.

Bosco la regardait parler avec un sourire collé au visage. Il avait beau essayer de garder une expression neutre, il en était tout bonnement incapable. Quand il observait Faith travailler, il ne ressentait qu’une immense fierté. C’était sa future femme qui se trouvait là devant eux, imposant le respect avec une autorité naturelle et pourtant toute la bienveillance du monde. Et bon sang qu’il l’aimait !

« Des questions ? demanda Swersky quand elle eut terminé et la plupart des officiers secouèrent la tête.
- Moi j’en ai une, fit Bosco en levant la main, surprenant tout le monde. »

Il était assez inhabituel que le policier se manifeste pendant un briefing en présence de son ancienne coéquipière. Personne ne savait vraiment si c’était pour ne pas attirer l’attention sur lui, pour ne pas perturber Faith, ou si la raison était toute autre, mais dans tous les cas il ne prenait jamais la parole.

« Dis plutôt que t’as pas écouté, railla un officier derrière lui, provoquant l’hilarité générale.
- La ferme, Larry. »

Même Faith esquissait un sourire quand il croisa son regard, et il pourrait jurer qu’elle se retenait de lever les yeux au ciel.

« Très bien, tout le monde, un peu de calme s’il vous plait, intervint Swersky. On t’écoute Boscorelli.
- J’ai écouté tout ce que t’as dit, Faith, mais y’a un truc que je me demande.
- Je t’écoute ?
- Est-ce que t’as compris quelque chose, au moins, déjà ? fit un autre officier.
- Faudrait déjà qu’il prenne le temps de réfléchir.
- C’est ça, continuez de rire… répliqua Bosco.
- Ça suffit tout le monde, intervint Swersky. Boscorelli, on ne va pas y passer la nuit. Si tu as une question, on t’écoute, sinon on clôture le sujet. »

Bosco hocha la tête, se redressa sur son siège et regarda l’inspectrice droit dans les yeux. Elle fronça les sourcils devant son mystérieux silence. Elle s’apprêtait à lui tirer les vers du nez lorsque son expression changea. Il semblait plus serein d’un coup, et en même temps il y avait cette lueur résolue au fond de ses yeux.

« Faith, veux-tu m’épouser ? »

Le silence se fit instantanément et tous les visages se tournèrent vers lui. Il n’avait lui-même pas prévu de faire sa demande maintenant, et surtout pas ici, mais il avait été pris d’une impulsion soudaine, comme lorsqu’on sait que c’est la bonne chose à faire. La seule chose à faire. Bosco avait l’habitude d’écouter son instinct car jamais il ne l’avait induit en erreur, et c’était ce qu’il faisait une fois encore.

Le visage de Faith avait perdu toute sa neutralité et elle restait plantée là, la bouche légèrement entre-ouverte sur des mots qui ne parvenaient pas à s’en échapper, complètement déstabilisée par la question sortie de nulle-part. Il lui fallut plusieurs secondes avant qu’elle ne puisse articuler le moindre son.

« Qu-quoi… ? »

Bosco se leva alors de sa chaise, traversa la salle de briefing d’un pas tranquille, conscient de tous les regards posés sur lui, et s’approcha d’elle. Swersky s’écarta de quelques pas par respect.

« Mets-toi à genoux au moins ! s’écria soudain un officier dans la salle.
- Deux minutes mon vieux ! répliqua-t-il avec un sourire en coin. »

Faith rit nerveusement en face de lui. Elle l’observa tandis qu’il fouillait dans la poche de sa chemise d’uniforme, en sortit une bague et posa enfin un genou à terre.

« Faith, répéta-t-il en prenant sa main. Veux-tu m’épouser ?
- Tu es sûr ? murmura-t-elle pour que lui seul puisse l’entendre.
- J’ai jamais été aussi sûr de quoi que soit dans ma vie, répondit-il de la même façon. »

Il savait que derrière sa question ne se cachaient pas réellement de doutes. Ils n’en avaient simplement jamais parlé autrement qu’en plaisantant et elle ne voulait pas qu’il se force à faire quelque chose dont il n’avait pas sincèrement envie juste parce qu’il croyait que c’était ce qu’elle voulait, ou que c’était la bonne chose à faire. Mais la vérité c’était que maintenant, avec leur vie à deux et le bébé en route, il savait que c’était ce qu’il voulait pour eux. Il voulait pouvoir crier sur tous les toits son amour pour Faith. Elle sembla lire sa résolution dans son regard car elle prit son visage entre ses mains, le força à se relever complètement, et l’embrassa.

« Est-ce que c’est un oui ? demanda-t-il contre ses lèvres.
- C’est un oui. »

Bosco l’embrassa à nouveau, le cœur débordant de joie. Puis, quand enfin ils se séparèrent, il lui passa l’anneau au doigt. L’assemblée des flics présents se mit alors à applaudir, et même ceux qui passèrent dans le couloir à ce moment-là et s’arrêtèrent du coup sur le pas de la porte. Mais ni Faith ni Bosco ni prêtèrent attention. Du moins pas tout de suite. C’était leur moment, même s’ils se trouvaient entouré de leurs collègues.

« Désolé de devoir briser ce moment, intervint Swersky. Mais le travail nous attend.
- C’est vrai, reconnut Faith en s’écartant de Bosco.
- Maintenant, Boscorelli, avais-tu une vraie question ?
- Nah… seulement ça.
- Félicitations à tous les deux, et maintenant au boulot vous autres. Rompez. »

Tout le monde se leva et les officiers quittèrent la pièce les uns après les autres pour aller récupérer leurs radios.

« On se voit ce soir, déclara Bosco avant de l’embrasser.
- Sois prudent, répondit Faith.
- T’as pas de raison de t’en faire, je le suis toujours.
- Justement, j’ai de quoi m’inquiéter. »

Bosco lui adressa un dernier sourire avant de tourner les talons et quitter la pièce à son tour. Sa coéquipière attendait déjà pour récupérer leurs radios.

« Félicitations, Faith, se répéta Swersky une fois qu’ils furent seuls dans la salle de briefing. Je suis content pour vous.
- Merci Lieu’ ça me touche beaucoup, répondit-elle avec un sourire.
- J’espère que je serai invité au mariage.
- Evidemment.
- Ça me fait plaisir, répondit-il. Aller, nous aussi on a du boulot.
- C’est vrai, admit-elle en le suivant hors de la pièce. »

Se rappelant soudainement d’un détail, elle s’arrêta sur le pas de la porte et interpella le lieutenant.

« Dites... vous avez vraiment lancé un pari sur Bosco et moi, à l’époque ? »

Swersky eut un sourire en coin et haussa les épaules. Il la laissa là, en plan, et retourna dans son bureau sans davantage d’explication. Faith secoua doucement la tête, à la fois dépitée et amusée par la situation. Si même le lieutenant s’y mettait, ils n’étaient pas sortis de l’auberge dans la brigade.

*

Bosco tira Faith de son bureau ce soir encore. Avec une enquête sur le feu ça n’avait rien d’étonnant, mais elle ne rechigna pas trop à se laisser mettre à la porte. La journée avait été forte en émotions et elle avait hâte de pouvoir rentrer chez elle et juste profiter de sa famille.

Emily était déjà à la maison depuis longtemps. Ils la trouvèrent en pyjama, installée confortablement sous un plaid, le regard absorbé par le film qui était diffusé à la télévision. Elle se redressa à peine quand ils passèrent la porte.

« Salut, dit-elle néanmoins.
- Bonsoir mon trésor, la salua Faith. Ta journée s’est bien passée ?
- La routine. »

Elle ponctua sa réponse d’un clin d’œil à Bosco lorsque sa mère eut le dos tourné.

« Tu ne demandes pas à ta mère comment s’est passé sa journée ? lui demanda Bosco
- Euh… d’accord, répondit Emily, perplexe, avant de se tourner sa mère : Comment s’est passée ta journée, m’man ? »

Faith et Bosco échangèrent un regard, puis l’inspectrice se mit à sourire avant de s’approcher du canapé.

« Eh bien… mon meilleur ami m’a demandé en mariage, aujourd’hui.
- Oh mon dieu ! s’exclama la jeune fille. Oh mon dieu, tu l’as fait ?
- J’ai pas pu attendre, répondit Bosco avec un sourire coupable.
- Tu étais au courant ? demanda Faith, avant de lever les yeux au ciel. Evidemment que tu l’étais, qu’est-ce que je raconte ? Vous êtes impossibles, tous les deux, vous en avez conscience ?
- Mais tu nous aimes quand même, pas vrai ?
- C’est vrai. »

Bosco lui adressa son habituel sourire charmeur avant de s’absenter dans la cuisine. Faith fit le tour du canapé et vint s’installer avec sa fille.

« Tu sais, ce gars-là t’aime vraiment.
- Ce gars-là ? Sérieusement ?
- Bah quoi ?
- Ne parle pas de Bosco comme ça, s’il te plait.
- D’accord, d’accord… Ton futur mari, alors. »

Faith leva les yeux au ciel, mais ne put s’empêcher de sourire.

« Mais je maintiens ce que je dis. Il est dingue de toi.
- Je sais, déclara Faith. Je sais qu’il tient à moi autant que je tiens à lui.
- Je crois que j’ai jamais vu papa se comporter avec toi comme le fait Bosco.
- Em’…
- Quoi ? C’est vrai ! Je ne critique pas papa, précisa-t-elle. Mais je ne suis pas stupide non plus, tu sais ? Je ne suis plus une petite fille, je suis capable de prendre du recul sur le passé.
- Le passé c’est du passé.
- Je sais. Je dis juste que je suis heureuse pour toi, maman. Tu mérites tout ça.
- Emily… »

Faith serra sa fille dans ses bras, les larmes aux yeux. Quand Bosco revint dans le salon avec la tisane qu’il avait préparé pour elle, il le remarqua.

« Tout va bien ?
- Super, répondit Emily avec un sourire.
- Tout va bien, approuva Faith en essuyant ses joues, et expliqua avec un léger rire : Les hormones. »

Bosco lui tendit sa tasse et vint s’asseoir à côté d’elle. Elle releva les jambes sur le canapé et s’appuya contre lui, sa main gauche reposant sur sa cuisse tandis que sa main droite gardait le mug fumant contre sa poitrine. Elle soupira.

« Alors… ? fit Emily qui croisa ses jambes en tailleur après leur avoir fait face.
- Alors quoi ? lui demanda Bosco le regardant par-dessus la tête de Faith.
- Vous avez déjà une date en tête ? Le mariage, tout ça… ? »

Faith avala une gorgée de tisane puis inspira profondément pour se donner un peu de courage. Ils n’en avaient absolument pas parlé tous les deux, et elle ne savait pas du tout ce que Bosco envisageait pour eux depuis sa demande en mariage inattendue.

« Pas avant l’année prochaine, déclara-t-elle avant de lever la tête vers Bosco. Si tu es d’accord.
- Tout ce que tu veux.
- Ou alors bientôt. Je… (Elle baissa brièvement la tête, un sourire timide sur le visage.) Je n’ai pas vraiment envie de ressembler à un cachalot en robe de mariée. »

Bosco rit doucement devant la grimace de Faith et murmura un tendre « okay » en déposant un baiser dans ses cheveux.

Le sujet dériva naturellement vers la grossesse de Faith qui n’en était qu’au début. Elle leur partagea ses souvenirs concernant la première grossesse, pour Emily, ainsi que des anecdotes autour. A l’époque elle était encore si jeune, elle avait dû abandonner ses études pour trouver du travail et subvenir aux besoins de leur famille. Ça n’avait pas été tous les jours faciles mais ils s’en étaient sortis malgré tout, à force de détermination. Elle ne regrettait rien de tout cela, même si parfois l’idée de tout abandonner lui avait effectivement traversé l’esprit. Mais après tout c’était ce qui l’avait conduit à devenir flic et à rencontrer Bosco. Sa vie aurait peut-être été bien différente aujourd’hui et elle n’aurait peut-être pas eu la chance de goûter au bonheur dont elle jouissait actuellement.

Emily était bien plus enthousiaste à l’idée d’avoir un autre petit frère ou petite sœur qu’elle ne l’aurait imaginé. Même si lors de leur première conversation à ce sujet – quand tout ça n’était même pas encore hypothétique – elle avait été celle à mettre les pieds dans le plat, Faith avait appréhendé sa réaction le jour où elle s’était retrouvée avec un test positif entre les mains. Les mots étaient une chose mais la réalité pouvait parfois être toute autre.

Lorsque 1h sonna, Faith décida de les abandonner pour aller se coucher. Contrairement à Bosco, elle devrait se lever de bonne heure le lendemain et avait besoin d’être en forme pour tenir le rythme. Ce n’était pas en traînant la patte qu’ils allaient mettre la main sur le tueur qui sévissait depuis plusieurs jours – du moins pour ce qu’ils en savaient jusqu’à présent – à New York. L’homme, en tout cas c’était ce que les inspecteurs supposaient pour le moment à défaut d’indices plus précis, semblait lancé dans une folie meurtrière et il n’y avait aucune logique dans le choix de ses victimes. C’était presque comme s’il tuait au hasard, au gré de ses envies, ou de ses pulsions, avant de disparaître dans la nature sans laisser de trace. Faith priait pour qu’il ne tarde pas à commettre une erreur, avant que le nombre de cadavres ne devienne trop important. La hiérarchie n’apprécierait pas trop ce genre de mauvaise presse. Mais, surtout, cela signifiait davantage de familles endeuillées.

« Tu crois qu’elle va accepter de lever le pieds d’ici quelques mois ? demanda Emily à Bosco.
- J’espère, répondit-il. Je ne vais pas lui laisser le choix de toute façon.
- Elle va te faire vivre un enfer si tu lui forces la main, t’en as conscience ?
- Tant pis, si c’est pour son bien et celui du bébé. »

Emily hocha la tête, d’accord avec lui. Elle était rassurée de voir qu’il prenait son rôle de futur papa à cœur et qu’il lui tiendrait tête si nécessaire. Il était d’ailleurs bien le seul à pouvoir le faire sans que la situation ne dérape. La plupart du temps en tout cas. Mais ça, elle les laisserait gérer tous seuls.

« Bon, je vais aller me coucher aussi. Bonne nuit, Bosco.
- Bonne nuit, Em’, répondit ce dernier avant de l’interpeler : Tu as besoin que je te dépose demain ?
- Je vais partir en même temps que maman, normalement, donc je vais profiter de sa voiture. Mais merci.
- D’accord. A demain. »

Bosco attrapa la télécommande et éteignit le téléviseur qui continuait de diffuser les programmes de nuit en sourdine, puis se leva à son tour. La soirée avait été longue pour lui aussi. Quand il se glissa dans le lit aux côtés de Faith, cette dernière vint se blottir contre lui. Il l’entoura de ses bras après avoir réajusté l’oreiller sous sa tête.

« Tu vas être un père formidable, lui dit-elle d’une voix ensommeillée.
- Je ferais de mon mieux, répondit-il avant de déposer un baiser dans ses cheveux.
- J’ai aucun doute là-dessus. »

Bosco ne s’endormit pas tout de suite, fixant le plafond jusqu’à changer de réalité. Il s’imagina quelques mois, quelques années dans le futur, avec un enfant. Il espérait sincèrement ne pas avoir hérité des mauvais gènes de son propre géniteur même si, avec Faith à ses côtés, il savait que rien ne pourrait arriver de mal.

*

Plusieurs semaines s’étaient écoulées depuis que Faith et Bosco avaient découvert qu’ils attendaient un enfant ensemble, et la première échographie était enfin arrivée. Pour elle ce n’était qu’une visite de routine, ou presque, alors que pour Bosco c’était le début d’une nouvelle aventure. Il était nerveux, à la fois anxieux et impatient. Et submergé par tout un tas d’émotions nouvelles, aussi.

« Tout es en ordre, le bébé est en bonne santé. Est-ce que vous avez des questions ?
- Est-ce qu’on peut connaître le sexe ?
- C’est encore trop tôt, Bos’. »

Bosco hocha la tête et reporta son attention sur l’écran de l’échographe. Il ne savait pas vraiment ce qu’il regardait, malgré les indications du docteur, mais une chose était sûre : c’était la plus belle chose au monde. La main de Faith dans la sienne exerça une légère pression, le tirant de ses pensées, et il tourna la tête vers elle.

« Est-ce que ça va ? lui demanda-t-elle avec douceur.
- Ouais. »

Il lui rendit son sourire et se pencha pour déposer un baiser sur son front. La caresse de la main de Faith sur sa joue lui fit prendre conscience qu’il pleurait. Le médecin prit congé du couple et Faith s’essuya le ventre avant de se relever et réajuster sa tenue, puis ils quittèrent le cabinet. Dehors, Faith s’arrêta et se tourna vers Bosco.

« Je dois retourner au poste, on se retrouve ce soir pour dîner ?
- T’es vraiment obligée ?
- Bosco… soupira-t-elle, à la fois frustrée par le sous-entendu et attendrie par la sincère inquiétude sur son visage.
- Okay, j’ai rien dit, se ravisa-t-il en levant les mains en signe d’apaisement. Fais attention à toi, d’accord ?
- Promis. »

Faith attrapa les pans de sa veste et l’embrassa avant de rejoindre sa voiture de fonction. Miller lui avait accordé une heure le temps de son rendez-vous médical – elle ne lui avait pas précisé ce dont il s’agissait, évidemment – pas une de plus. Elle ne devait donc pas trainer pour retourner au commissariat et se mettre à la page sur l’affaire en cours.

Elle appréciait d’avoir eu Bosco à ses côtés. Fred n’avait jamais vraiment été du genre présent du temps de ses grossesses. Il avait assisté à la toute première, pour Emily, puis les fois suivantes il s’était toujours trouvé occupé. Alors quand elle était tombée enceinte de Charlie elle n’avait même pas pris la peine de l’en informer, se contentant de le tenir au courant le soir venu. Mais avec Bosco c’était différent. Il avait envie d’être là. Il allait devenir papa pour la première fois et pour lui c’était un véritable événement. Non pas que ça n’en était pas un pour elle, bien sûr que non, mais ça n’était pas la même chose. Elle était déjà passée par-là et, même si la magie restait au moment de la naissance, tout le reste avait perdu ses paillettes. Elle ne dirait rien à Bosco, elle ne voulait pas le défaire de son euphorie.

Alors qu’elle avait la main sur la poignée de la portière, Faith se retourna. Bosco était toujours là, sans surprise. Elle savait qu’il attendrait de la voir partir avant de rentrer à son tour. Un sourire fleurit sur son visage alors qu’elle le regardait, et il fronça les sourcils tandis qu’elle revenait vers lui.

« Faisons-le ce week-end, déclara-t-elle avec détermination.
- Quoi ?
- Marions-nous ce week-end, Bos’.
- Tu es sûre ?
- Tu pourrais demander des jours à Swersky, je suis certain qu’il n’y verrait pas d’inconvénient.
- Mais tu voulais pas attendre ? »

Faith secoua doucement la tête, les mains agrippées aux pans de sa veste.

« Je n’ai pas envie d’attendre.
- D’accord, répondit-il alors avec un sourire.
- On refera une cérémonie à l’église avec tout le monde plus tard, si tu veux, mais là…
- Juste toi et moi, alors ?
- Juste toi et moi, confirma-t-elle. Avec Rose et Emily. »

Bosco hocha la tête puis, avec un sourire, remis une mèche de cheveux derrière son oreille.

« Pourquoi attendre ? demanda-t-il soudain.
- Qu’est-ce que tu veux dire ?
- On pourrait faire ça aujourd’hui.
- Mais tu travailles, et moi aussi.
- On pourrait se retrouver à la mairie sur ta pause déjeuner ?
- Vraiment ?
- Retourne travailler, je vais nous arranger ça. Je préviens ma mère et ta fille et je mettrais une tenue pour toi dans mon casier. »

Faith secoua doucement la tête en souriant.

« On va vraiment faire ça, alors ?
- On dirait bien, répondit-il avec un sourire rayonnant. »

Elle tira sur les pans de sa veste, l’attirant encore plus près d’elle, et l’embrassa. Bon sang qu’elle aimait cet homme !

« Maintenant file travailler, je m’occupe de tout, d’accord ?
- Je t’aime, murmura-t-elle en caressant sa joue.
- Moi aussi, Faith. »

L’inspectrice vola un dernier baiser à son compagnon, avant de s’écarter à regret puis de retourner à sa voiture. Si elle devait prendre une pause déjeuner à rallonge aujourd’hui, valait mieux ne pas mettre Miller de mauvaise humeur en revenant en retard à la réunion.

« Mitchell, tu tombes bien, annonça Miller. J’espère que t’as le cœur bien accroché.
- On en a un autre, lui expliqua Jelly alors qu’elle les suivait dans la salle de réunion. »

Faith retint difficilement un haut le cœur en regardant les photos de la nouvelle scène de crime. Sa nouvelle grossesse lui avait jusqu’à présent épargné les nausées matinales, en revanche elle avait beaucoup de mal à supporter les sensations fortes, au sens propre comme au sens figuré. Et ce qu’elle voyait sur ces clichés était particulière intense.

« Tu vas bien ? lui demanda discrètement son collègue. »

Elle se contenta de hocher la tête, pas sûre de pouvoir contenir son estomac si jamais elle osait ouvrir la bouche. Miller avait capté leur échange et la fixa en silence avant de poursuivre. Elle s’assit sur le rebord de la table et se concentra sur sa respiration en les écoutant la briefer sur le nouveau cas. Elle avait hâte de pouvoir retrouver Bosco à la mairie dans quelques heures. Elle se raccrocha à cette perspective pour tenir le coup. Il était hors de question qu’elle soit malade devant ses collègues.

Faith et Jelly se rendirent au domicile des parents de la nouvelle victime, afin d’en apprendre un peu plus sur elle. Apprendre le décès de quelqu’un à ses proches n’était jamais facile. Déjà en tant qu’officier de patrouille, à l’époque, il lui était arrivé d’annoncer des décès mais cela se révélait assez rare. En revanche, depuis qu’elle était devenue inspectrice, c’était chose courante. Chaque nouvelle enquête apportait son lot de victimes et elles et ses collègues se faisaient les messagers de la mort. Miller et Jelly lui laissaient aisément ce rôle, d’ailleurs, arguant qu’elle était douée pour cela. Mais Faith restait dubitative. Pouvait-on vraiment être plus ou moins doué quand il s’agissait d’annoncer à quelqu’un la pire nouvelle qui soit ? Elle ne le pensait pas. Elle se mettait simplement à la place des personnes qui se trouvaient en face d’elle. Après tout elle-même avait des enfants, et elle n’osait pas imaginer dans quel état elle serait si l’on venait lui annoncer leur mort.

Discuter avec les parents de la victime leur ouvrit de nouvelles pistes, en apprenant notamment l’existence d’un compagnon. Il n’y avait aucune photo de lui dans l’appartement de la jeune femme qui avait été assassiné, pas la moindre affaire appartenant à un homme et qui aurait pu donner l’impression qu’elle avait quelqu’un dans sa vie. Pourtant aux dires des parents les deux semblaient entretenir une relation sérieuse depuis plusieurs mois et ils avaient eu l’occasion de l’avoir à leur table pour dîner plusieurs fois. Cependant ils furent incapables de lui donner autre chose qu’un nom et un métier, ainsi qu’un vague descriptif de son apparence.

Nom banal, métier banal, physique banal. Voilà comment pourrait être résumé l’homme mystère en tout juste quelques mots.

« Tu crois qu’elle s’est inventé un petit ami aux yeux de ses parents ? demanda Jelly quand ils retournèrent à leur voiture.
- Possible, mais ça doit être quelqu’un qu’elle connait.
- Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
- Ses parents ont dit que ça faisait plusieurs mois, rappela Faith. Elle ne serait pas juste aller dégoter un type dans un bar. Pas si ça dure depuis suffisamment longtemps pour leur donner une impression de stabilité.
- Quelqu’un qu’elle aurait engagé, alors ?
- Peut-être. Il faudra regarder dans ses relevés bancaires. »

De retour au poste, ils se mirent au boulot sans attendre pour commencer les recherches sur cet homme. Jusqu’à présent il ne s’était manifesté et, si Jelly avait raison, il ne se manifesterait probablement pas tant qu’ils ne le retrouveraient pas. Plongée dans son boulot, Faith ne releva la tête que lorsque son collègue se leva de sa chaise et s’étira.

« Je vais manger en ville, tu veux venir ? lui demanda-t-il. »

Faith jeta un coup d’œil à sa montre et prit conscience de l’heure qu’il était. Elle se leva d’un bond à son tour en jurant et rassembla ses affaires.

« Tu es attendue quelque part ?
- Oui, et si je ne me dépêche pas je vais être en retard, lui dit-elle. A plus tard ! »

Sur ces mots elle s’éclipsa et, sans se retourner, se dirigea vers les vestiaires. Comme prévu, une housse à vêtements était pendue dans le casier de Bosco. Elle se hâta de se changer, troquant son ensemble tailleur contre une robe et une paire de chaussure à talons, avant de prendre la sortie.

Plusieurs regards se portèrent sur elle alors qu’elle traversait les couloirs pour quitter le commissariat. Les pompiers qui se trouvaient devant la caserne la sifflèrent et lui adressèrent quelques compliments auxquels elle répondit par un sourire avant de monter en voiture. Elle conduisit droit vers la mairie – profitant de son statut pour activer sirènes et gyrophares – avec une sensation étrange dans le ventre. Ce n’était pas de la nervosité, plutôt de l’excitation. Il n’y avait pas une once de doute dans son esprit. A vrai dire elle n’avait jamais été aussi sûre de quoique ce soit dans sa vie quand cela concernait Bosco. Pourtant elle se sentait encore plus enthousiaste que lorsqu’elle avait épousé Fred à l’époque. Ce n’était pas vraiment de la résignation qu’elle avait ressenti en épousant son ex-mari, après tout elle l’avait aimé sincèrement pendant toutes ces années, mais ça avait plus été quelque chose de normal à faire, comme l’on coche une liste de courses au fur et à mesure.

Faith se gara devant la mairie en vitesse, à cheval sur le trottoir, et déplia son pare-soleil passager, sur lequel était inscrit le mot « police ». Elle évitait d’en abuser, généralement, mais ce jour-là était un cas de force majeur. Elle ne pouvait tout de même pas se permettre d’être en retard à son propre mariage, pas vrai ? L’inspectrice quitta donc sa voiture et traversa se hâta de traverser le parvis de la mairie, sous les yeux intrigués de quelques passants. Emily vint au-devant d’elle à l’instant où elle passa la grande porte du bâtiment.

« Te voilà, enfin ! J’étais sur le point de t’appeler.
- Désolée.
- Tout le monde est prêt, on n’attend plus que toi. »

Faith se laissa entraîner par sa fille tandis qu’elle s’affairait à recoiffer un peu ses cheveux qu’elle venait de détacher pour l’occasion. Elle avait le cœur qui battait la chamade. Avant de passer la salle de cérémonie de la mairie, elle retint Emily par le bras.

« Comment tu me trouves ? demanda-t-elle, anxieuse.
- Tu es très bien, la rassura Emily. Tu es prête ? »

Faith inspira profondément en fermant les yeux, puis adressa un sourire à sa fille.

« Oui.
- Alors c’est parti ! »

Emily prit la main de sa mère dans la sienne et ouvrit la porte. Bosco se trouvait là-bas, de l’autre côté de la pièce, en costume. Il était beau.

A chaque pas supplémentaire qu’elle faisait, Faith sentit son cœur s’apaiser. C’était comme si tout l’univers était en train de trouver l’alignement parfait. Tout ce dont elle avait besoin se trouvait ici, dans cette pièce. Toutes les personnes dont elle avait besoin se trouvaient là, ou presque. Il ne manquait plus que Charlie. Mais Faith se fit le serment que le jour où ils feraient la cérémonie à l’église, en présence de leurs amis, son fils serait là également. Arrivée à côté de Bosco, Emily déposa un baiser sur sa joue avant d’aller prendre place aux côtés de Rose. Toutes les deux seraient témoins devant la loi de leur union civile.

« Hey, murmura son ancien partenaire en lui prenant les mains.
- Hey, répondit-elle. »

Elle était certaine que le sourire rayonnant de Bosco était un parfait reflet du sien. Le maire attira alors leur attention. Il adressa un sourire aux deux policiers, et salua Faith d’un « inspecteur » très formel. Elle avait eu l’occasion de le rencontrer à quelques reprises en sortant du tribunal après avoir témoigné pour une affaire, et il semblait se souvenir d’elle. Evidemment cela faisait partie de son job de connaître beaucoup de monde.

« Si vous êtes prêts nous allons pouvoir commencer. »

Le couple hocha la tête et se tourna face au maire, main dans la main, qui commença alors son laïus. Une demi-heure plus tard, ils sortirent de la mairie officiellement mariés. Le monde au-dehors n’avait pas cessé de tourner, et pourtant elle se sentait différente. Heureuse. Complète. Elle se sentait à sa place.

Emily et Rose insistèrent pour les prendre en photos sur le parvis de la mairie alors qu’ils s’embrassaient. Ils allèrent ensuite tous les quatre manger morceau au restaurant. Même si le cœur était à la fête, le champagne devrait attendre ce soir. Faith était en service et Bosco le serait également dans moins de 2h. Le policier reconduisit sa mère chez elle tandis que l’inspectrice déposa Emily à son travail avant de revenir au poste. Elle ignora de nouveau les commentaires auxquels elle eut le droit de la part de ses collègue, mais également d’un homme passablement alcoolisé qui était destiné à finir en cellule.

« Outrage à agent, crois-moi t’avais pas besoin de ça, mais c’est trop tard, déclara l’officier après que le type eut insulté Faith qui avait osé ignorer ses compliments. »

Elle fit un nouveau passage dans les vestiaires pour se changer et retourna travailler comme si de rien était, faisait semblant de ne pas sentir le regard de Miller sur elle lorsqu’elle passa devant la salle de réunion. Faith se remit au travail immédiatement, reprenant là où elle s’était arrêté quand Jelly s’était levé. Ce dernier n’était d’ailleurs toujours pas revenu.

« Mitchell, t’as deux minutes ? demanda Miller sur le pas de la porte.
- Bien sûr, répondit-elle en reposant la feuille qu’elle avait dans les mains. »

Le lieutenant ferma la porte derrière lui et s’approcha de son bureau avant de croiser les bras sur son torse.

« Est-ce que tout va bien ? lui demanda-t-il alors.
- Oui, pourquoi ? »

Il y eut un moment de silence pendant lequel son supérieur la jaugea du regard, la laissant complètement perplexe.

« Je ne veux pas me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais j’ai remarqué que ces dernières semaines tu n’étais pas spécialement en forme, expliqua-t-il. Et aujourd’hui tu t’absentes 2 fois pour rendez-vous médical, alors…
- Je vais bien, le rassura Faith avec un sourire soulagé.
- Je veux juste m’assurer que je peux compter sur toi.
- C’est le cas. »

Miller hocha la tête. Il la regarda sans rien dire encore quelques instants avant de tourner les talons. La main sur la poignée de la porte, cependant, il se retourna vers elle.

« Tu sais que tu peux venir me parler, en cas de problème, pas vrai ?
- Merci, Lieutenant. »

Nouveau hochement de tête et Miller quitta la pièce, laissant Faith un peu prise de court par cet échange. Le chef de l’unité criminelle s’était toujours montré correct envers elle, mais jamais plus que cordial. Ce genre de discussion était donc pour le moins inattendue.

Faith en était encore à se demander si elle devrait parler à Miller de tout cela quand Jelly réapparut enfin. Evidemment, elle ne pourrait pas repousser la conversation éternellement, notamment concernant sa grossesse. Déjà parce qu’elle ne pourrait pas cacher ce détails encore très longtemps, car bientôt ses formes la trahiront, mais surtout, elle ne pourrait pas rester sur le terrain dans sa condition.

« Tout s’est bien passé ? lui demanda Jelly, la tirant de ses pensées.
- Quoi ?
- Ton rendez-vous de ce midi.
- Oh ! Oui, ça s’est bien passé. »

Elle lui accorda un sourire puis se leva, sa décision prise. Faith passa la tête dans la salle de réunion, tapant deux coups contre le cadrant de la porte pour attirer son attention.

« Oui ?
- Je peux vous parler une minute ?
- Bien sûr.
- Dans votre bureau, précisa-t-elle. »

Miller hocha prudemment de la tête et se leva. Faith s’écarta pour le laisser passer et le suivit jusque dans son bureau. Il referma la porte derrière elle et l’invita à s’asseoir.

« Je ne savais pas trop quand vous en parler, déclara Faith sans tarder, mais puisque vous avez abordé le sujet tout à l’heure… je me suis dit que finalement le plus tôt serait sans doute le mieux.
- Je t’écoute, répondit-il en se laissant aller contre le dossier de son siège.
- Mon rendez-vous de ce matin, c’était effectivement un rendez-vous médical. Je suis enceinte.
- Félicitations. C’est prévu pour quand ?
- Aux alentours de Noël. Mais je ne veux pas m’arrêter tant je serais encore capable de bosser, le prévint-elle. Je ne compte pas vous lâcher, même si sur la fin je devrais rester derrière mon bureau.
- Je vois que tu y as beaucoup réfléchi.
- C’est vrai, oui, reconnut-elle avec un sourire. »

Miller se redressa et croisa les mains à plat sur son bureau. Il soupira.

« Merci de m’en avoir parlé, déclara-t-il. On reparlera de ton arrêt quand le moment sera venu, et en fonction on ajustera ton poste.
- Merci Lieutenant.
- Est-ce qu’il y a autre chose que je devrais savoir ? »

Faith lui adressa un sourire et secoua la tête en se levant.

« Je viens simplement de me marier, lui révéla-t-elle avant de quitter la pièce. »

Elle eut juste le temps d’entrevoir un début de sourire de la part de son supérieur alors qu’elle refermait la porte. Au moins les choses étaient au clair pour tout le monde.

L’avantage avec Miller c’était qu’elle savait que ce qu’elle venait de lui confier ne sortirait pas de son bureau. On pouvait reprocher beaucoup de choses au chef de l’unité criminelle, mais il n’était pas une commère. Le vent de son mariage avec Bosco ne ferait pas tout de suite le tour de la brigade. Avec un peu de chance, personne ne remarquerait rien avant qu’ils annoncent une date officielle pour la cérémonie qu’ils comptaient faire plus tard, une fois qu’elle aurait accouché. Son énorme ventre suffirait à retenir toute leur attention, à coup sûr.

*

L’hiver était arrivé bien plus vite que prévu à New York, et les fêtes de fin d’années n’était plus très loin. Le terme de la grossesse de Faith non plus. Aussi passait-elle ses journées coincée à la maison, bien au chaud mais à s’ennuyer terriblement. Au commissariat, Miller avait été forcé d’ordonner à ses hommes de lui transférer tous les appels de Faith directement dans son bureau pour être certains qu’elle ne serait pas impliquée dans les enquêtes en cours. Il avait dû lui répéter plusieurs fois qu’elle pourrait insister autant qu’elle le voulait, il ne cèderait pas. Son accouchement était prévu pour bientôt et elle devait se ménager.

A vrai dire le comportement protecteur de Miller, dès l’instant où il avait appris pour sa grossesse, l’avait surprise. Il avait alors révélé une nouvelle facette de sa personnalité et, même si elle s’en trouvait frustrée puisqu’elle ne pouvait même plus travailler pour occuper ses journées, lui rendant alors le personnage plus sympathique. Ceci étant, elle commençait à en avoir un peu marre de ces comportements surprotecteurs qui se multipliaient autour d’elle. Elle n’était pas en sucre et ce n’était pas la première fois qu’elle se retrouvait enceinte jusqu’aux yeux. Elle connaissait ses limites, même s’il lui arrivait parfois de les dépasser un peu.

Ce jour-là Faith était assise sur le canapé lorsque Bosco rentra de son match de basket avec les gars de la 55e. Il fila prendre une douche pour se réchauffer et vint la rejoindre dans le salon.

« Qu’est-ce que tu fais ? lui demanda-t-il en s’approchant.
- Je me vernis les pieds. Du moins j’essaie, déclara-t-elle. »

Elle se laissa aller contre le dossier du canapé en soupirant et referma le flacon de vernis, le reposant lâchement à ses côtés. Même en prenant appui sur la table basse, atteindre ses pieds dans son état relevait du sport olympique. Bosco s’approcha et vint s’assoir à côté de ses jambes, à même la table basse. Naturellement, il lui attrapa le pied et le posa sur ses cuisses avant de commencer à le masser doucement.

Faith avait découvert cet aspect de Bosco qu’elle ne connaissait pas. Bien sûr elle savait qu’il pouvait se montrer doux et affectueux, notamment avec elle, même à l’époque où ils patrouillaient ensemble et n’étaient qu’amis. Mais depuis qu’elle avait découvert sa grossesse, Bosco n’avait cessé de se montrer prévenant, anticipant ses besoins et se montrant présent pour elle à chaque instant. Au début il s’était montré étouffant, parfois, et elle avait bien vite mis les choses au clair. Depuis Bosco s’était montré raisonnable, faisant preuve de petites attentions comme à cet instant. Elle ferma les yeux de bien-être sous les massages de Bosco.

Gardant le pied droit de Faith sur ses cuisses, il se pencha en avant et attrapa le flacon de vernis laissé à l’abandon. Elle rouvrit les yeux et un sourire tendre étira ses lèvres alors qu’elle observait Bosco lui vernir les ongles de pieds avec une expression de concentration totale sur le visage. Tout à sa tâche, il ne se rendit compte de rien.

« Et voilà, annonça Bosco en refermant le flacon quand il eut terminé.
- Merci. »

Elle tendit le bras et Bosco lui prit la main avant de la rejoindre sur le canapé. Il s’installa à ses côtés et passa un bras autour de ses épaules avant de l’étirer contre lui, puis il posa sa main sur le ventre de Faith. Comme presque à chaque fois, comme si elle le reconnaissait, la petite crevette qui poussait sous le nombril de Faith donna un coup de pied pour faire savoir sa présence.

« Bébé confirme : tu as fait du bon boulot.
- Merci bébé, murmura Bosco après s’être penché tout près du ventre. »

Il se redressa ensuite et l’embrassa doucement sur la tempe.

« Comment s’est passée ta matinée ? voulut-il savoir.
- Ennuyeuse à mourir, répondit Faith dramatiquement. »

Elle ne supportait pas de rester à la maison sans rien faire. Elle avait beau avoir mis du temps à s’adapter à son poste d’inspectrice, elle avait tout de même appris à apprécier le rythme et l’intensité de son travail. Mais après tout ce qui s’était passé, elle ne pouvait pas en vouloir à Bosco d’être intransigeant à ce sujet. Elle savait qu’il avait raison de toute façon. Elle ne pouvait pas se permettre de prendre de risque.

« Tu veux que je demande à Ma’ de passer ? proposa Bosco, mais elle secoua la tête. Tu sais que ça la dérangeait pas.
- Je sais, mais ce n’est pas nécessaire. »

Elle râlait plus pour la forme qu’autre chose, et ils le savaient tous les deux. Elle était surtout frustrée d’être coincée à la maison et de se sentir empâtée. Pourtant il lui restait encore deux semaines à tenir. Même si le terme avait été estimé pour la fin du mois décembre, Faith espérait secrètement accoucher le soir de Noël. Ce serait un beau cadeau pour Bosco. Et ce serait sûrement le plus beau Noël depuis des années.

Charlie avait réussi à convaincre son père de le laisser venir à New York pour les vacances. Il souhaitait passer les fêtes avec sa sœur et sa mère, pour une fois. Depuis le divorce et le départ de Fred et des enfants pour le Texas, Faith n’avait jamais passé un seul Noël avec sa famille au complet. Et avant Bosco, elle les passait même seule. Ou presque. Plutôt que de déprimer toute seule dans le noir le soir du réveillon, à l’époque où tous les deux ne s’adressaient plus la parole – c’était Bosco qui refusait de lui adresser la parole, en réalité, mais au bout d’un moment elle avait tout de même fini par cesser de se battre elle aussi – elle se portait constamment volontaire pour être de permanence au commissariat. Ainsi, ceux qui avaient une vie de famille pouvaient s’en aller célébrer joyeusement.

A présent c’était son tour. Terminé les fêtes de fin d’année qui lui laissaient un goût amer dans la bouche. Terminé les fêtes de fin d’année où tout reposait sur ses seules épaules. Terminé tout cela. Même si tout ne serait pas toujours tout rose, elle savait qu’à présent elle se trouvait sur le bon chemin. Elle avait mérité son happy-ending.