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Faith arriva après lui au poste cet après-midi-là, de profonds cernes sous les yeux. Un peu coupable, Bosco éprouva malgré tout une forme de satisfaction à savoir qu’elle avait elle aussi mal dormi. Cela prouvait que tout cela comptait pour elle et qu’elle y avait repensé pendant une bonne partie de la nuit. A moins qu’il ne s’agisse d’une de ces fameuses migraines dont lui avait parlé Emily.

Tout en enfilant son uniforme Bosco ne put s’empêcher de lui jeter de fréquents coups d’œil, essayant de deviner sur son visage l’état d’esprit dans lequel elle se trouvait. Elle dut sentir son regard puisqu’elle tourna les yeux dans sa direction, avant de les détourner aussitôt. Elle ne semblait pas souffrante, à première vue, juste un peu mal à l’aise. Rien d’anormal étant données les circonstances, donc.

« Je suis désolée pour hier soir, lui dit-elle sans pour autant oser le regarder. »

Bosco releva le nez de son casier pour l’observer à nouveau et croisa son regard l’espace d’un instant avant qu’elle ne baisse les yeux une fois encore et continue de se changer. Il soupira et retint les mots qu’il lui démangeait de prononcer. Il attendrait que tout le monde soit sorti et qu’ils ne soient plus que tous les deux.

« Je suis content que t’ailles mieux, répondit-il d’un ton nonchalant. »

Faith releva la tête et il vit la surprise dans son regard. Ce n’était pas vraiment surprenant, quand on y réfléchissait : après la façon dont s’était terminée la soirée de la veille, il aurait effectivement pu continuer de lui en vouloir. Pourtant ce n’était pas le cas.

Elle hocha la tête et enfila sa chemise d’uniforme. Peu à peu le vestiaire se vida autour d’eux. Il ne restait plus que leurs collègues de 55-Charlie. Encore quelques minutes et il pourrait lui parler. La vérité c’était qu’il ne voulait pas attendre d’être dans le RMP pour avoir cette conversation car, comme ça, si les choses tournaient au vinaigre ils pourraient l’un ou l’autre demander à Swersky un changement d’équipe, au moins pour la journée.

« Bosco t’es prêt ? demanda Davis en refermant son casier.
- Dans une minute. Vous avez qu’à partir devant.
- Soyez pas en retard, lança Sully avant d’ouvrir la porte.
- Mêle-toi de ce qui te regarde, Sullivan ! »

Faith ne réagit même pas à l’échange et ajusta sa ceinture avant de vérifier son arme et de la glisser dans son holster. Bosco s’approcha d’elle quand elle reposa sa brosse dans son casier après s’être recoiffée.

« Qu’est-ce qui s’est passé hier ? lui demanda-t-il pour ouvrir le dialogue.
- Pourquoi ? T’étais pas là ? »

La réponse de Faith avait fusé sans même qu’elle réfléchisse et elle se mordit la lèvre avant de souffler par le nez.

« Excuse-moi, je suis… commença-t-elle en refermant son casier.
- Un peu à cran en ce moment ? compléta-t-il. Ouais, c’est ce qu’Emily m’a dit.
- C’est ce qu’elle t’a dit, hein ?
- Ta fille s’inquiète pour toi.
- Elle ne devrait pas, affirma Faith avant de se laisser tomber sur le banc. Je vais bien.
- Ouais, vachement.
- Bosco-
- Moi aussi je me fais du soucis pour toi, Faith. Encore plus avec ce que t’as fille m’a confié hier soir quand t’es partie comme une furie.
- Ça-
- Et vient pas me dire que ça me concerne pas, la coupa-t-il, parce que ça me concerne bien plus que t’imagine ! Si je peux pas te faire confiance là-dehors, je peux pas faire mon boulot correctement.
- C’est censé vouloir dire quoi, ça ? demanda-t-elle froidement.
- Tu ne dors plus, tu prends des médicaments sans prescription, tu-
- Qu’est-ce que tu es en train d’insinuer, Bosco ? Que je me défonce ? C’est ça que tu dis ? »

Faith se leva d’un bond et secoua la tête. Quand il croisa son regard, il sut qu’il l’avait blessé plus que de raison.

« J’essaie de comprendre, simplement, se défendit-il en reprenant un ton plus doux.
- De comprendre ? En me jugeant sans savoir ?
- C’est bien ça le problème, Faith, je peux pas savoir ce qui ne va pas si tu me parles pas. Je veux t’aider, vraiment, mais je suis impuissant si tu me laisses dans le flou. »

Il vit alors Faith baisser la tête et ses épaules s’affaisser. Il n’y avait plus rien de sa posture vindicative de l’instant d’avant. Plus rien du masque de neutralité qu’elle arborait lorsqu’elle était entrée dans les vestiaires. Alors il s’approcha d’elle et posa les mains sur ses bras, en douceur.

« Parle-moi, la supplia-t-il presque.
- Je n’y arrive plus… confia-t-elle finalement d’une voix brisée.
- T’arrives plus à quoi ? »

Faith releva la tête et son expression lui tordit le ventre. Elle chercha ses mots, ouvrant plusieurs fois la bouche pour dire quelque chose avant de se raviser, mais finalement se lança. Elle vida son sac, déballant tout ce qu’elle accumulait depuis des semaines, des mois, et qui commençait à peser.

Elle lui fit part de toutes ses insécurités, qu’elles soient professionnelles ou émotionnelles, sans plus d’égard pour sa dignité, comme si elle n’avait plus rien à perdre. Et la vérité c’était qu’elle n’avait rien à perdre avec lui, qu’elle pouvait lui faire confiance pour rester à ses côtés peu importe ce qu’elle lui avouerait.

Malgré l’impression de bonne figure qu’elle donnait, elle doutait d’absolument tout dans sa vie en ce moment. Bosco n’était pas certain d’être la personne la mieux placé pour la rassurer – Rose aurait été bien plus douée que lui pour ce genre de choses – alors il l’écouta parler sans l’interrompre. Elle passait parfois du coq à l’âne, suivant le cheminement de ses pensées où qu’elles aillent et peu importe la direction qu’elles prenaient, mais ce qu’il retenait c’était surtout la détresse dans laquelle elle se trouvait.

Pas un seul instant il n’avait perçu cela depuis qu’elle était retombée sur ses pieds après le divorce et le retour d’Emily chez elle. Il y avait évidemment eu des hauts et des bas dans l’humeur de Faith, elle n’était pas parfaite, mais elle avait fait illusion du début à la fin et il n’y avait vu que du feu.

Le sentiment de colère qui la submergeait, parfois sans prévenir et pour des raisons souvent très aléatoires, Bosco arrivait à le comprendre, du moins en partie. Le monde était en train de perdre la tête et la violence semblait être la seule réponse à cela. Et après ce qu’elle avait subi, il pouvait comprendre qu’elle puisse ressentir de l’injustice et de l’impuissance, et que tout cela se mue en colère.

Et à tout cela venait s’ajouter la double pression de perfection, dans son boulot et dans son rôle de mère, même si personne ne lui en demandait tant, en réalité. Mais comme pour tout, Faith ressentait le besoin de toujours faire ses preuves. Prouver qu’elle méritait sa place en tant que membre des forces de l’ordre bien qu’elle soit une femme, qu’elle méritait le respect de ses pairs et de ses supérieurs, mais également qu’elle pouvait jongler avec sa casquette de mère de famille et être présente pour sa fille. Ce dernier point précisément, Bosco savait qu’il était né de sa culpabilité concernant ces dernières années. Fred – et Emily aussi, à l’époque – lui en avait fait baver quand ils étaient encore mariés. Constamment remise en cause, constamment rabaissée. Aujourd’hui elle gardait les séquelles de ce qui, pour Bosco, n’était autre qu’une forme d’abus.

Et il était pratiquement certain que cela jouait sur la confiance et l’estime que Faith avait d’elle-même sur le plan sentimental, même si elle le nierait sûrement s’il lui suggérait ouvertement l’idée. D’ailleurs, si à l’époque cela ne le réjouissait jamais quand Faith osait aborder sa vie sexuelle avec son mari, il devait reconnaître qu’il détestait plus encore l’imaginer papillonnant d’homme en homme, même s’il n’y avait pas spécialement suite à ses rencards. Et ce fut là qu’il comprit ce qui le tourmentait depuis un moment déjà.

Bosco se frotta le visage d’une main pour chasser cette pensée de son esprit et se reconcentrer sur ce que Faith lui disait plus tôt. A présent les larmes coulaient sans honte sur son visage et Faith se détourna de lui avant de se passer une main dans les cheveux. Il ne savait pas si c’était de la pudeur ou autre chose, mais il n’en voulait pas. Il n’aimait pas qu’elle ressente le besoin de se cacher de lui pour pleurer.

Sans vraiment avoir conscience de ce qu’il faisait, il lui attrapa le coude et fit un pas vers elle en la forçant à lui faire face, puis il prit son visage entre ses mains avant de l’embrasser. Il n’hésita pas une seconde et éprouva la douceur ses lèvres, et le goût salé de ses larmes dessus.

Il sentit la tension dans son corps, mais cela ne dura qu’une fraction de secondes. Puis Faith posa les mains à plat sur son torse et, même si cela n’avait rien d’un geste de refus – elle ne cherchait pas à le repousser, à en croire ses doigts qui s’agrippaient légèrement à sa chemise d’uniforme – cela suffit à lui rappeler où ils étaient et ce qu’il mettait en danger par ce simple baiser.

« Faith, je suis désolé… bon sang… je… bredouilla-t-il.
- Arrête, lui dit-elle doucement. »

Elle lui caressa la joue doucement, les siennes légèrement plus roses que d’habitude, et elle lui sourit. A son tour elle l’embrassa et soudain tout son monde fut sans dessus-dessous. Ou en tout cas était-ce la sensation qu’il eut à cet instant.

« Tu devrais filer pour le briefing, murmura-t-elle en se détachant de ses lèvres. »

Bosco fronça les sourcils, confus, et elle déposa un baiser sur sa joue comme pour le rassurer.

« J’arrive tout de suite après.
- D’accord. »

Quand il passa à côté d’elle, elle attrapa sa main pour le retenir un instant et lia leurs doigts avec tendresse. Dans ses yeux il n’y avait pas une once d’hésitation. Juste de la paix.

Il n’y avait jamais vraiment eu besoin de grands discours entre eux et cette fois-ci ne faisait pas exception. La main de Faith dans la sienne était la seule promesse dont il avait besoin pour retrouver son assurance. Il déposa un baiser sur ses doigts et quitta le vestiaire. Pour une fois, il ne se serait pas le seul retardataire du 3e quart.

*

Swersky ne fit pas de commentaire sur son retard lorsqu’elle passa la porte de la salle de briefing. Il se contenta de relever la tête, avant de reprendre son discours là où il en était tandis qu’elle allait prendre place dans un coin de la pièce. Il semblait encore plus tolérant avec elle que d’habitude depuis la fusillade, comme s’il avait peur qu’elle finisse par s’effondrer du jour au lendemain. Cela concordait avec la sensation qu’elle lui avait exprimé un peu plus tôt.

Pas une seule fois pendant leur service ce jour-là ils n’évoquèrent la discussion dans les vestiaires. Faith semblait plus détendue à présent, comme si extérioriser toutes ses émotions avait remis les compteurs à zéro, et il était prêt à se contenter de ça. Du moins tant qu’ils seraient en service. Il espérait bien reprendre leur discussion le soir venu, ne serait-ce que pour comprendre où ils en étaient tous les deux.

Jamais Bosco n’avait été du genre à se prendre la tête avec les femmes, peu importe qu’il s’agisse d’histoires d’un soir ou de relations plus longues. Mais un baiser de Faith n’était pas rien à ses yeux. Faith n’était pas n’importe qui, surtout, et pour la première fois il se sentait un peu intimidé.

Ces derniers semaines – ces derniers mois, en fait – Faith et lui s’étaient beaucoup rapprochés l’un de l’autre, plus encore qu’il n’aurait cru possible. Le lien qu’il avait créé avec sa meilleure amie, il n’avait jamais su le recréer avec quelqu’un d’autre qu’elle. Pas qu’il l’ait vraiment voulu, ceci dit. A présent ils avaient développé une forme d’intimité qu’il avait au départ associé à leur amitié, et il appréciait cela. Néanmoins, le temps passant, il s’était rendu compte qu’il y avait peut-être quelque chose de plus, finalement.

Peu importe les sentiments qu’il avait pour Faith, Bosco n’aurait jamais mis en péril leur amitié comme ça. Il y avait bien trop à perdre. Il ne savait vraiment pas ce qu’il lui avait pris de l’embrasser, et il s’estimait chanceux d’être encore vivant. A vrai dire il ne s’était même pas attendu à ce qu’elle lui réponde comme elle l’avait fait. C’est pourquoi son attitude envers lui l’avait laissé perplexe. Il était incapable de dire s’il devait faire comme si rien ne s’était passé entre eux ou s’il avait le droit d’espérer plus.

Bosco décida de mettre tout cela dans un coin de son esprit et de voir venir. S’il y avait bien une chose qu’il avait appris avec Faith, c’était que pour les choses importantes il fallait lui laisser du temps. Si cette histoire devait aller quelque part, alors ça se ferait naturellement.

*

Les premières lueurs du jours filtraient déjà dans la chambre de Faith qui se laissa retomber sur son oreiller un instant avant de venir se blottir contre le corps chaud de Bosco à ses côtés. Elle soupira. Etrangement, elle ne s’était pas sentie aussi reposée depuis longtemps. Pourtant ils avaient passé une bonne partie de la nuit à parler, évoquant sans détours tout ce qui avait été tu pendant tant d’années, et l’autre partie à se donner l’un à l’autre avec un abandon total. Rien de tout cela n’avait été forcé, ou précipité. Comme leur amitié avant cela, tout s’était fait avec facilité et naturel.

Ils restèrent silencieux, se satisfaisant de la présence de l’autre. Bosco l’entoura de ses bras et déposa un baiser dans ses cheveux avec une tendresse qui lui était nouvelle – du moins avec elle – mais qui pourtant ne l’avait pas surpris. Elle n’était plus très loin de s’endormir, bercée par le mouvement de ses doigts effleurant sa peau avec douceur, quand il se mit à parler. Sa voix vibra dans son torse sous son oreille.

« C’est moi qui aie descendu Donald Mann. »

La confession de Bosco était inattendue, mais ne la surprenait pas pour autant. Il venait juste confirmer quelque chose qu’elle avait senti dès le départ. Pourtant, le simple fait qu’il lui confie ce lourd secret était précieux, et l’amour qu’elle lui portait n’en fut que plus grand.

« Je sais, murmura-t-elle. »

Les caresses de Bosco sur son bras cessèrent et il la força à le regarder. Faith se tourna complètement pour se mettre sur le ventre, réajustant le draps sur son corps alors qu’elle se dressa sur ses coudes. La confusion était visible sur les traits de son visage.

« Qui te l’as dit ?
- Personne, répondit-elle en lui caressant la joue. Je l’ai su, c’est tout.
- Comment… ?
- J’aurais fait la même chose pour toi. »

Faith avait prononcé ses mots avec une telle détermination qu’elle en fut elle-même surprise. Pourtant c’était la vérité : si ce jour-là les rôles avaient été inversés et qu’elle avait cru Bosco mort sous ses mains impuissantes, elle aurait probablement perdu toute raison et aurait été trouver cette ordure pour lui flanquer une balle dans la tête. Et elle l’aurait fait tout en le regardant droit dans les yeux.

La stupeur dans le regard de Bosco, mêlée à tellement d’autres émotions, lui tirèrent un sourire timide. Elle était peut-être la plus raisonnable d’eux deux, habituellement, mais pour cet homme elle était capable de tout. Même du pire, si c’était nécessaire.