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Un monde sans âge

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Circa 540 - Cité de Tikal

De retour à Tikal, Wak Chan K’Awiil s’enferma plusieurs jours dans le sanctuaire érigé en haut de la pyramide de Qʼuqʼumatz. Pendant le chemin du retour, il était resté nu, malgré la fraîcheur de la nuit, malgré les ronces et les fougères qui lardaient la peau de petites plaies pénibles… Il n’avait plus parlé, plongé dans un état de fatigue intense. Le joyau rayonnait toujours de sa profonde couleur. Mon regard se perdait parfois dans ses volutes alors que nous marchions sur la route qui liait nos deux villes.
— Je… ne me connaissais pas cette sauvagerie, Tun… Je ne me savais pas capable de tuer un homme de sang froid avec… autant de… cruauté...
Je parlais à mon Roi silencieux, lui murmurais mes pensées. Je ne regrettais pas d’avoir exécuté ce minable de Te’ K’inich. Mais la rage qui avait allongé mon acte pour transformer le sacrifice aux dieux en une mise à mort sadique… Ce n’était pas moi. Après la cérémonie, j’avais peu à peu repris possession de moi-même et je dus fouiller ma mémoire pour me rappeler les détails de ce qui s’était passé en haut de la pyramide de Caracol. Nous avancions tranquillement, tout le monde était épuisé par la bataille qui avait eu lieu. Après décompte, nous avions perdu deux-cents hommes, contre plus de cinq-cents opposants. Huit de mon escouade avaient survécu à la nuit. Il étaient partis en enfants et revenaient en hommes. En rentrant, ils couvriraient leurs familles de gloire. C’était une victoire retentissante. Tous les guerriers seraient accueillis comme des légendes. Nous allions bâtir un monument à cette bataille, incrémenter la stèle historique et nous préparer pour la suite du conflit. Car il y en aurait. Nul doute que Calakmul, quand elle apprendrait sa défaite, voudrait se venger d’une façon ou d’une autre. Sa riposte allait être massive. De plus, maintenant que les Vucub-Caquix avaient été révélés à Caracol et aux guerriers de Tikal, nous ne pouvions plus compter sur cet élément de surprise. Nous devions croire que Calakmul aussi allait préparer des ripostes. Les archers guetteraient la moindre forme dans le ciel, les troupes se camoufleraient dans la jungle. Ils nous fallait être sur nos gardes, dorénavant.

Nous arrivâmes à Tikal en début d’un après-midi pluvieux. Comme prévu, nous fûmes accueillis par la liesse de la foule. Wak Chan K’Awiil fut porté et amené en haut de sa pyramide par les Vucub-Caquix. Toisant son peuple, il resta muré dans son silence. Pas de grand discours, cette fois. Il savourait les acclamations de la foule. Elle criait son nom, scandant ses titres.
— Avatar du Dieu Serpent !
— Ciel d’Orage !
— Oh Dieu Roi !
Le Roi entreprit de descendre les marches de sa pyramide royale, lentement, solennellement. Il arriva en bas et traversa la foule. Celle-ci s’écarta, lui dessinant un chemin en se prosternant à son passage. Avançant sur la grande place, il se dirigea vers la pyramide de Qʼuqʼumatz, traversa la forêt de piliers en suivant la peinture du Dieu au sol, zigzaguant entre les colonnes de grès, puis monta les escaliers, ouvrit la lourde porte qui fermait le temple et la referma derrière lui sans rien ajouter. La foule criait toujours, acclamant les guerriers qui rentraient en procession dans la ville. Ce soir, les femmes feraient l’amour aux survivants ou porteraient le deuil de leurs maris morts, ainsi la virilité des hommes survivants serait transmise à la progéniture. Les Vucub-Caquix s’envolèrent, reprenant leurs rondes célestes. Ne jamais baisser sa garde, surtout face à un ennemi aussi pernicieux que Calakmul. Je m’en retournai dans ma chambre. Un repas chaud m’y attendait, délicieux mélange de viandes dans une sauce épicée, avec des légumes cuits dans le bouillon. Ce repas était d’autant plus savoureuex qu’il venait après plusieurs semaines à ne manger que le produit mal cuit de la chasse. Après avoir bien mangé, je m’allongeai dans mon lit et savourai la sensation d’une bonne couche… Je m’endormis, content d’avoir survécu, content d’avoir été suffisamment digne pour être épargné par Ah Puch. Content d’avoir combattu auprès de mon Roi. Une fois les dernières menaces éliminées, Tikal serait le centre du monde et Wak Chan K’Awiil, son Roi Immortel.

Je fus réveillé par le cri d’un garde dans le couloir. Le cri fut bref et étouffé. Je me levai dans le noir et me pris ma tête entre les mains. J’avais le vertige… mais pas celui qu’on éprouve quand on se lève trop vite, ni celui de l’ébriété… Je ne savais pas combien de temps j’avais dormi, mais il faisait nuit noire et la pluie tombait à verse. Un éclair zébra le ciel, éclairant rapidement ma chambre. J’eus le temps d’entrevoir le reflet de la lame qui se précipitait vers moi. Je roulai au pied du lit, esquivant le coup mortel et frappant devant moi, à l’aveuglette. Mon coup rencontra le cuir d’une armure mais fut suffisamment puissant pour déséquilibrer mon assaillant. L’adrénaline chassa toute sensation de déséquilibre et je me remis debout en un rien de temps. Un autre éclair dessina la silhouette de mon adversaire. Sa lame était tombée par terre et il était maintenant à mains nues. Mes muscles se bandèrent. Trois pas en avant, mes mains tendues vers son cou en hurlant un cri sauvage. Il se baissa et tenta d’attraper mon pagne. Mon ennemi était robuste mais manquait de technique. D’un mouvement fluide, j’enrobai le poing qu’il dirigeait vers moi, effectuai une roulade et lui brisai l’articulation d’une clé de bras. Il hurla sous le coup de la douleur mais j’étais déjà debout et lui écrasai mon pied dans la figure, lui décrochant la mâchoire au passage. Profitant de l’état de choc de mon rival, je me précipitai vers la lame qui était tombée à terre. Je revins sur lui et lui plantai le long couteau entre les côtes, droit au cœur. Mes instincts de garde du corps reprirent le dessus. Je me précipitai hors de ma chambre. Dans le couloir, le cadavre d’un des gardes. À son côté, un homme avec une armure rouge qui me tournait le dos. Je plongeai sur le soldat de Calakmul, enfonçant ma lame précisément à la base du cou, cherchant la jugulaire. Mon coup fit mouche et j’atterris sur le bougre alors qu’il se vidait de son sang à gros bouillons, m’aspergeant au passage. Je troquai ma petite lame contre la lance qu’il tenait. Je me lançai dans une course effrénée vers la sortie du batiment. Je devais me rendre jusqu’au temple. Je n’expliquai pas la présence de soldats de Calakmul dans notre ville. Ils étaient censés être à plus de deux jours de marche, nous aurions dû les voir venir !!
— À MOI, LA GARDE ! À MOI, DÉMONS !
Je hurlais comme un fou, de toute la puissance de ma voix dans les couloirs de pierre. Personne ne répondit à mon appel. J’arpentais les couloirs, croisant des cadavres de gardes à tous les détours. J’entendais au loin des cris et des bruits lointain de combat. J’arrivai enfin dehors… La grande place où s’était tenu un festin en fin de soirée était jonchée de cadavres et un silence de mort planait. La pluie était battante et rendait les pavés glissants. Au loin, on pouvait voir les masures en feu et un épais panache montait de la lisière de la ville. Les temples bordant la grande place étaient eux aussi en feu et les cadavres des prêtres jonchaient leurs parvis. À trois-cents mètres, sur les escaliers de la pyramide de Qʼuqʼumatz, une masse impressionnante de soldats se bousculait et les Vucub-Caquix bataillaient corps et âme pour défendre le temple dans lequel était réfugié notre Roi… Mon fils et ami Wak Chan K’Awiil. Des hommes étaient projetés loin dans les airs sous les coups démoniaques des hybrides.

Je me mis à courir vers le temple assiégé. Sur la grande place, deux soldats qui se dirigeait vers la bataille apparurent devant moi. Je bondis les cinq dernières pas et étendit mon bras armé. Ma lance se planta dans le premier soldat. Le deuxième, massue déjà en main, se retourna d’un coup. Son premier coup me heurta l’épaule gauche. Profitant alors de sa garde ouverte, je lui portait un coup le bras puis entaillai son ventre. Il s’affala de douleur. Je ne m’attardai pas à tuer, car je voulais me plonger dans la mêlée qui se tenait aux portes du temple de Qʼuqʼumatz. Je courus, traversant les rideaux de pluie comme si ma vie en dépendait. Je devais respecter ma promesse, l’ancien pacte que j’avais conclu avec Chak Tok Ich’aak, des millénaires auparavant. Et si ma vie devait se conclure en essayant de respecter cette promesse, je serais un homme comblé. Traversant cette place morte, je doublais les cadavres d’habitants, de soldats, tous semblaient avoir été tués sans opposer de résistance. Les soldats avaient toujours leurs armes à leurs flancs, les gens du peuple étaient affalés sur les tables du banquet qui avaient eu lieu en début de soirée. Alors que je me rapprochais au pas de course du dernier lieu de combats, la terre trembla. Ce n’était pas une petite secousse que Wak Chan K’Awiil générait pour impressionner la galerie. C’était un puissant mouvement tellurique, un tremblement de terre comme je n’en avais jamais senti jusqu’à ce jour. Je fus déséquilibré dans ma course, mais me rattrapai de justesse. Les soldats engagés dans l’ascension des escaliers de la pyramide vacillèrent et se mit à dégringoler les marches. Je n’étais plus loin de mes ennemis et j’allais me jeter corps et âme dans cette bataille, dans la multitude adverse… Mais alors, Wak Chan K’Awiil apparut en haut de la pyramide. Dans l’encadrement de la porte, il avait les bras ouverts vers le ciel. Et il riait, dément, insensé, aliéné, il riait si fort qu’il en devenait assourdissant. Je changeai de décision… plutôt que de courir à ma mort, j’allais essayer de rejoindre mon Roi et de le protéger aussi longtemps que mon vieux corps tiendrait. Je sifflais en direction de la mélée. Un Vucub-Caquix reconnut le signal, déploya ses ailes et quitta la ligne de front. Ses griffes puissantes m’attrapèrent les bras et je fut soulevé vers le haut du templs. Rax me posa prêt de mon Tun. J’étais épuisé, mais je me précipitais déjà au niveau des Vucub-Caquix, qui défendaient redoutablement les larges escaliers. Je reconnus le cadavre d’Ouro en descendant les quelques marches qui me séparaient du front. La secousse se calma… pour repartir de plus belle. J’avais l’impression que le sol se gondolait…

Dans une gerbe de pavé, une colonne gigantesque émergea du sol à trente mètres de moi. Le bruti était terrible et le choc m’envoya valsé sur le flanc de la pyramide. Je m’écrasais contre la pierre mouillée, le souffle coupé. Je repris mes esprits et regardai, ahuri, la colonne qui avait percé le sol, un tronc gigantesque et flou qui avait fracassé l’épais dallage de la place. L’air s’était rempli d’une puanteur nouvelle, qui venait s’ajouter à celle du sang et de la chair brûlée, un relent indescriptible, comme celui de milliers de cadavres en décomposition permanente… La colonne ralentit, pour finalement arrêter sa montée vers les cieux. Un instant d’immobilisme irréel… Puis elle se mit à tomber pour s’abattre sur les troupes adverses en un fracas infernal. La pierre se brisa en éclat, des centaines de soldats de Calakmul furent broyés sous le choc, les autres hurlaient de terreur… Je restais là, à peine à cent mètres au-dessus du carnage, assis dans la boue et le sang… Contemplant le massacre… Je me relevai et m’essuyait les yeux pour mieux voir ce qui s’était passé. Mon regard remontait ledit tronc depuis sa base jusqu’à son apogée pour en comprendre la nature… Le tronc avait une sorte de revêtement sur lequel ruisselait l’eau… un pelage… non… des plumes.
— Qʼuqʼumatz
Je n’eus pas le temps de comprendre plus. L’impossible créature se dégagea des décombres… le sol trembla de nouveau… Wak Chan K’Awiil était toujours dans l’encadrure de la porte en haut du temple. Je vis les murs de l’édifice trembler, une pierre se délogea du toit… Je plongeai sur mon Roi et le propulsai dans l’obscurité de l’intérieur du temple. La pierre s’écrasa sur moi. Il faisait noir et j’avais froid…