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Un monde sans âge

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Lundi 5 Février 1909 - Camp de Base - Quelque part au nord de Santa Elena

Nous arrivâmes au campement quelques jours plus tard. Quelques tentes étaient dressées et les premiers baraquements étaient déjà en train d’être érigés. Les ouvriers avaient dégagé une clairière circulaire d’une dizaine de mètres de diamètre et continuaient leurs abattages. Nous passâmes une petite semaine dans les tentes, puis les maisonnettes furent bâties, les lits et les tables furent amenés depuis Santa Elena. Nous commencâmes par acheminer les forets moyens pour le moment, réservant les plus grandes tailles au cas où nos prospections seraient fructueuses. Pendant que le petit village se construisait, nous continuions d’arpenter les alentours à la recherche d’indices plus probants. Au détour d’un tronc d’arbre, coincé entre deux rochers dans un dépression, Jules remarqua une mare à l’aspect noirâtre et visqueux. Plusieurs animaux morts flottaient, immobiles, à la surface réfléchissante comme un miroir de cette étrange petite flaque. Excité, celui-ci préleva un extrait à l’aide d’un gobelet monté sur un manche et approcha une allumette. Le liquide prit feu. Le doute n’était plus permis, nous étions bien au-dessus d’une poche. A l’aide de Cristobal, nous apprîmes aux autochtones les plus débrouillards à se servir des instruments de carottage et prélevâmes à plusieurs endroits des extraits de terrain. L’experience fut concluante : sous la couche de terre et sur environ cinq bons mètres et demi, une roche poreuse qui suintait d’un liquide noir. Nous y étions. Un gisement de pétrole se trouvait sous nos pieds. La prochaine étape serait de le circonscrire, d’estimer sa surface et sa profondeur pour envoyer un rapport définitif à la Compagnie Française des Huiles Rocheuses estimant le volume du gisement.

Jules et moi étions excités par cette nouvelle découverte. La perspective de savoir que monsieur Lebuchy avait eu raison dans son audacieux pari de prospection américaine était enivrante. Je me sentais exalté, impatient. Nous emmenâmes les cinq locaux que nous avions formés sur le tard avec nous et retournâmes à la mare de mazout avec des fils à plomb et de la craie. Nous fîmes des relevés réguliers pour quadriller la zone, marquant la profondeur de la roche-mère à coups de traits sur des poteaux de bois que nous plantions aux endroits des relevés. L’entreprise n’était pas aisée, car plus nous allions au nord, plus la jungle devenait dense, et nous dûmes bientôt nous frayer un chemin à coups de machette. De plus, les jours se réchauffaient et la tiédeur agréable des débuts de février commençait déjà à se transformer en une épaisse chaleur moite, de moins en moins supportable.

Les jours qui suivirent constituèrent toujours la même lente prospection, carottant, s’écartant de cinq mètres, carottant de nouveau… À l’aide d’une carte, j’avais tracé la topographie des profondeurs auxquelles on rencontrait la roche-mère pour la première fois et je commençais à avoir une bonne idée du centre de la nappe, l’endroit où nous allions creuser. J’en discutais avec lui le soir même dans nos petites huttes en bois.
— Regarde, Jules. On pourrait presque distinguer la concavité de la poche souterraine.
— Rien n’est encore sûr, Adhémar. Tu ne peux pas interpoler la forme de cette partie, vers le nord. Il nous faut encore quelques relevés dans le coin. On pourrait très bien tomber sur une forme déversante plutôt que sur un “bol”.
Ainsi, le lendemain, munis de nos travailleurs guatémaltèques et de nos machettes, nous nous mîmes en route vers l’endroit dont nous avions discuté. Nous passâmes notre dernier marquage et décidâmes d’avancer en ligne droite vers le nord, forant tous les vingt mètres et de se décaler d’autant vers l’est au retour. Ainsi, nous doublions nos relevés. La jungle devint un obstacle véritable. Nous fûmes forcés à de larges détours pour éviter d’imposants tas de caillasse recouverts de mousse, insurmontables avec notre barda. Tous les vingt mètres, nous nous arrêtions pour faire un carottage. La roche-mère s’enfonçait, indéniablement. Il y avait donc une poche qui communiquait avec celle que nous sondions, plus large, plus au nord.

J’avais peur que nous arrivions à une profondeur où nos instruments ne pourraient plus sonder. S’il fallait amener jusqu’ici nos plus grosses foreuses, l’entreprise serait longue. Lors d’un forage, le sol trembla très légèrement. Étonnés, nous stoppâmes le carottage en cours, interrogeant du regard Cristobal. Un des autochtones s’exprimait. Cristobal nous traduisit que ce genre de secousse était commun dans la région et qu’il ne fallait pas s’inquiéter. Soit. Après tout, ces gens vivaient ici depuis plus longtemps que nous. Nous continuâmes dans notre entreprise. Deux forages plus loin, la terre trembla de nouveau…
— C’est pas normal, Jules. Cristobal, dis-lui d’arrêter.
— Detener el taladro.
— Adhémar, ce ne sont que des secousses sismiques. Probablement des mouvements tectoniques ou en...

Le sol se déroba sous nos pieds. Dans un tremblement de fin du monde, la terre au-dessous nous s’effondra et nous chutâmes d’une bonne dizaine de mètres. Je ne sais pas si je perdis connaissance, mais le noir complet me drapa de son inquiétante cape. Je me débattis, tentant de respirer. Mais il n’y avait que de la terre. L’air me manquait, je remuais dans tous les sens, tentant de creuser vers ce que je pensais être le haut. La panique me saisit. Chaque mouvement que je faisais, chaque espace que je dégageais à la force de mes ongles se remplissait de terre instantanément. Soudain, je sentis une main attraper la mienne et me tirer violemment.
— … hémar !! Adhémar !!
Je restai hagard, incapable de parler, toussant toute la terre que j’avais dans la bouche et dans le nez. Jules se tenait debout, plus loin, entouré de neufs travailleurs de notre troupe. C’était Cristobal qui m’avait sorti de là. Il me frappait vigoureusement dans le dos, voyant que je toussais encore. D’un geste de la main, je l’écartais, lui signifiant que je n’étais pas en train de m’étouffer.
— Je vais bien. Je vais bien… Todo bien ?!
Ma voix fut accueillie par quelques borborygmes d’assentiment, mais surtout, par un fabuleux écho. Cristobal poussa un cri. Il s’amplifia à en devenir assourdissant. Je me retournai vers le jeune interprète pour découvrir l’horreur. Un des hommes qui nous accompagnaient s’était fait défoncer le crâne par un rocher qui avait déboulé en même temps que nous.
— Christ mort… jurai-je à voix basse.
Je ne connaissais même pas son nom. Le sang s’était mêlé à la boue et un amas de terre rouge. Quel spectacle horrible. Je pris finalement le temps de regarder où nous avions chu. Nous nous trouvions dans un large boyau, peut-être dix, voire quinze mètres de diamètre. On n’en voyait pas le bout, ni d’un côté ni de l’autre. A droite, la suite du conduit se dérobait à notre regard, inclinant sa trajectoire vers la droite et s’enfonçant. A gauche, l’obscurité engloutissait rapidement le boyaux. Au centre, une petite rivière coulait paisiblement, nous indiquant l’amont à gauche et l’aval à droite. Puis, je me tournai pour constater notre point d’entrée. Un large éboulis avait ouvert une entrée en haut de la galerie, formant une rampe de terre et de gravats vers l’air libre. Nous étions tous sous le choc, pleins d’ecchymoses et de contusions.
— On rebrousse chemin, intima Jules.

Nous rentrâmes au campement en silence. Les femmes avaient déjà commencé à préparer les galettes de maîs pour le repas. Nous fûmes accueillis par les fragrances de la viande de poulet cuisant au feu. Les porteurs allèrent trouvé une jeune femme. Après quelques paroles, elle fondit en larmes, voulant se précipiter dans la jungle d'où nous venions. Les hommes la retinrent. Nous n’avions pas pu ramener sa dépouille jusqu’au camp. Il aurait fallu déblayer le corps, mais la pierre qui lui était tombé dessus était trop lourde... J’allai me coucher tôt ce soir mais je ne trouvais pas le sommeil. Mes yeux rivé sur les grandes feuilles qui me servaient de toit, je voyais en superposition le cadavre du pauvre bougre, coincé sous cet énorme rocher. Il avait dû mourir sur le coup. Et ce gigantesque souterrain… Parfaitement circulaire, maintenant que j’y repensais… D’où venait-il ? Où allait-il ? Quelle était l’origine de cet insensé phénomène géologique que je n’avais jamais vu, ni lu dans aucun livre de géologie ?...

Alors que je concluais ce compte-rendu, une légère secousse me fit commettre une rature...

Mercredi 15 Février 1909 - Camp de Base - Quelque part au nord de Santa Elena

Nous étions tous bouleversés par la tragédie qui s’était produite. Personne n’avait vraiment le cœur à reprendre le travail de prospection, Jules et moi inclus. J’avais été confronté de façon brutale à la dangerosité du milieu. Les conseils de nos guides et des locaux résonnaient désormais dans ma tête, non plus comme des règles que je n’utiliserai jamais, mais comme des préceptes de survie qui devaient être connus par cœur. J’étais titillé par une curiosité à la limite de l’obsession.
— Tu ne trouves pas ça curieux, Jules ? Une telle formation géologique ?
— Je ne remettrai pas les pieds dans ce boyau, Adhémar. Tu as bien vu qu’il n’est pas stable !
— On pourrait le stabiliser ! On a du bois, on pourrait faire des piliers et imiter la structure d’une mine !
— Adhémar, s’il te plaît. Redescends sur terre. S’engager dans ce souterrain est non seulement dangereux, mais sans but. Je me refuse à engager nos moyens dans une entreprise risquée qui n’apporte rien à notre prospection.
— Nous sommes peut-être devant une découverte majeure !
— Une découverte pour laquelle je ne suis pas prêt à risquer ma peau. Cette discussion est close, Adhémar. Repose-toi. Tu as l’air fatigué.

Et il n’avait pas tort. Mais je ne pouvais empêcher mon esprit de dériver vers ce sous-sol inconnu. Je me revoyais, debout, au milieu de la galerie. Je voyais le souterrain pendant mes nuits, un bruit lointain s’en dégageait mais j’ignorais la provenance de ce son… Étaient-ce les gouttelettes d’eau dégouttant du plafond et résonnant en une symphonie minimaliste et aléatoire ? Ou encore l’écho des secousses telluriques qui secouaient régulièrement le terrain ? La femme du jeune homme avait quitté le campement. Elle nous en voulait, nous, hommes blancs qui venions en ces contrées et sacrifions la vie des habitants pour de l’huile de roche. Elle était partie seule, car les ouvriers que nous embauchions étaient bien contents de la somme que nous les payions. Tout le monde connaissait les dangers de la jungle et cette expédition venait de prouver que nous n’étions pas à l’abri. Malgré l’interruption de nos sorties, la vie au camp ne s’était pas stoppée. Il continuait à s’agrandir, on construisait toujours plus de bâtiments pour héberger toujours plus d’ouvriers. Le trou dans la forêt s’était transformé en une vraie clairière, une bonne centaine de mètres carrés étaient à l’air libre. Un chemin avait été tassé entre la lisière et notre petit village forestier. Une petite étape avait été prévu à mi-chemin des deux jours de marche, avec une cabane dressée. La nuit, on allumait huit feux tout autour du village et des ouvriers armés de fusils, payés avec le budget de la Compagnie, montaient la garde en se relevant toutes les deux heures. Précaution un peu exagérée à mon sens, étant donné que la seule menace venait des animaux sauvages et qu’on m’avait maintes et maintes fois expliqué qu’il n’y avait rien à craindre de la faune tant qu’on ne la provoquait pas. Mais depuis l’incident, j’avais décidé de ne pas remettre en cause les consignes de sécurité des locaux.

J’étais fatigué, comme l’avait fait remarquer Jules. J’avais dans un premier temps mis cet épuisement sur le coup du choc psychologique de la mort violente de l’indigène. Mais au bout d’une semaine, je dus bien admettre que j’étais en train de tomber malade. Mes nuits devenaient fiévreuses et la journée, j’étais épuisé au moindre effort. Jules insista pour que l’on me ramèna à Santa Elena, mais je décidai d’ignorer ses conseils. Les femmes qui occupaient le village me préparèrent des infusions à base d’herbes qu’elles récoltaient. Au plus fort de ma fièvre, je fis un rêve étrange. J’étais dans ce boyau qui me hantait depuis une semaine, ce boyau tortueux et aux parois humides. Je me rapprochais des parois. Un liquide noir en suintait. Ce n’était pas de l’eau… c’était du pétrole. Je remarquais un autre détail : le petit ruisseau qui coulait au centre de la galerie n’avait pas fait de lit dans la roche. Je m’en approchais et constatais, à l’odeur, que c’était aussi de l’huile de roche… Cette galerie était donc plus récente que ce que je pensais… Je me retournais de nouveau vers la paroi pour en observer les motifs. Mettant une main en parapluie au-dessus de la zone que je voulais observer, je constatais avec surprise que la paroi était quasiment lisse…

Ce rêve récurrent me rendait perplexe. Je cherchais à formuler des hypothèses pour comprendre cette structure rocheuse qui semblait défier tout mon savoir géologique... Peut-être était-ce le lit d’une rivière souterraine apaisée depuis peu ? De la même façon que le Coulomp dans les Alpes-Maritimes, ce pourrait être une rivière qui avait creusé son lit dans la roche de la montagne avec un débit très important et qui se serait brutalement tarit, au point qu’il ne resta plus qu’un filet de liquide ? Un éboulement souterrain aurait libéré le pétrole et asséché le cours d’eau, donnant cette structure ? Ou alors un tunnel de lave issu de l’activité volcanique au sud du pays... La roche en fusion se serait libérée des entrailles d’un point chaud local dont on n’aurait pas connaissance, pour s’écouler dans le sol de la région, se frayant un chemin parfaitement cylindrique… Cela expliquerait les petits tremblements de terre permanents… Mais dans ce cas-là, on n’aurait pas cette impression que la roche avait été découpée et lissée, non, on aurait des roches poreuses, type basalte… Il fallait se rendre à l’évidence : aucune de mes hypothèses ne pouvait répondre à toutes les énigmes de cette galerie décidément trop… ronde! Et toujours, j’entendais cette mélopée enivrante, ces gouttes qui exsudaient du plafond et se fracassaient sur la roche froide en de petits bruits aigus et distincts…

Dans mon rêve, je me mettais à avancer dans le souterrain à la géométrie parfaite. J’étais trop curieux, je sentais mes pieds qui fonctionnaient machinalement, sans que je ne puisse les arrêter. Je tournai à droite, puis à gauche, descendant cette galerie creusée sous le sol… La lumière diminuait et je ne voyais bientôt plus grand chose. Je mis une main sur la paroi pour me servir de guide et décidai d’avancer prudemment, afin de ne pas glisser sur le sol humide. Je constatai d’ailleurs que j’étais pieds nus et que je sentais le froid qui commençait à s’insinuer dans mon corps. Ma vision ne s’adaptait toujours pas au noir… L’obscurité fut bientôt complète. Devais-je m’arrêter ? Rebrousser chemin ? Non, la curiosité était trop forte. Je ne savais pas ce que je m’attendais à trouver. Peut-être un lac de pétrole souterrain, peut-être un puit sans fond où je pourrais contempler la vraie nature du centre de la terre… Je n’aurais su dire combien de temps dura ma balade onirique… Il n’y avait pas d’embranchement, pas de bifurcation pour me tromper. Le trajet était unidirectionnel, sans possibilité autre que de monter ou descendre la faible pente du boyau. Les choses se mirent à changer… Ce fut d’abord une impression, la sensation auditive que le bruit des gouttelettes s’écrasant sur la roche et dégouttant des parois n’était plus plat. C’était mon seul compagnon dans cette randonnée révée et je l’écoutais depuis des heures, des jours peut-être sans n’y prêter plus aucune attention… L’intensité de l’hymne aquatique fluctuait régulièrement, comme une stéréophonie, un coup venant de devant, un coup de derrière… Et puis ce fut une très légère brise qui troubla l’air. Elle me soufflait dans le dos, puis de face, puis de nouveau dans le dos… oscillant de la même manière que le bruit des gouttes… Les relents qu’elle transportait étaient fétides mais supportables, sûrement le corps d’un animal égaré se décomposait-il quelque part dans les ténèbres… Et puis finalement, ce fut visuel...Au détour d’un virage, mes pupilles dilatées à leur maximum captèrent un faible brasillement se reflétant sur une des parois humides… Une lueur qui se dissipa aussi vite qu’elle était apparue… Je n’étais même pas sûr de son existence… Comme poussée par une curiosité qui outrepassait maintenant tous mes instincts, mes pieds redoublèrent d’ardeur… Je ne pouvais deviner la provenance de l’éclat fugace qu’en allant plus avant dans le tunnel et mon corps semblait obéir à ce désir de savoir, de comprendre. Puis, elle brilla de nouveau, plus nettement cette fois avant de disparaitre encore. Je ne pouvais plus douter de sa réalité désormais… Mes pas se transformèrent en petites foulées, mes foulées en pas de course… Je courais maintenant, comme un fou, je ne supportais pas de ne pas savoir… Les gouttes de pétrole étaient devenues plus abondantes, leurs bruits assourdissants, chaque “plic” résonnait de façon démesurée, tout en variant en intensité. Ce que j’avais pris pour une symphonie s’était transformé en un brouhaha, une cacophonie monstrueuse. La brise était bourrasque et soufflait de façon infernale, rendant la progression difficile par moments et instable par d’autres. Les bourrasques changeaient de sens toutes les minutes. À un moment, elles me poussèrent si fort que je chutai et fus poussé au sol. La lumière elle aussi avait crû en intensité. Je relevai la tête de la boue dans laquelle j’avais été plongé et je la vis. D’un éclat à peine discernable, elle était devenue aveuglante… et d’un rouge effrayant, phare sanglant dans l’obscurité de l’inconnu. Elle projetait des lueurs impossibles sur les parois réfléchissantes et bien que je n’en discernasse pas la source, je me savais tout proche. Cette lumière… hypnotisante… J’aurai pu me noyer dans l’infinité de ses reflets qui rebondissaient contre le mur. La roche était si lisse que j’avais l’impression d’apercevoir la source de ce brasier en remontant les rayons de lumière… Une nouvelle rafale me poussa et me projeta face contre un mur…

Je me réveillai en sueur, le soleil de midi baignant ma maigre cabane. Mon matelas de paille était détrempé, mais je me sentais mieux. Beaucoup mieux. Je me sentais guéri. L’épreuve avait été difficile, la nuit… troublante. Le rêve avait été si réaliste, si présent dans mon crâne que j’avais encore du mal à détacher la réalité onirique de la réalité réveillée. J’allai voir Jules dans la foulée pour lui dire que j’étais remis et, à l’aide de Cristobal, je remerciai personnellement les femmes qui m’avaient préparé les décoctions aux pouvoirs curatifs. Après cette nuit, j’étais convaincu qu’il me fallait retourner dans la caverne… Coûte que coûte. J’étais près à affronter les dangers d’un effondrement, les périples de la jungle, l’éventualité que je ne revienne pas de l’expédition, tout ceci pour percer enfin le mystère de cet absurde tunnel.
— Jules. Je vais aller explorer ce tunnel. C’est une occasion unique, qui ne se représentera pas.
— Adhémar… S’il te plaît...Pour une fois dans ta vie, sois raisonnable !
Le ton de reproche teinté de condescendance ne me plu pas. Jules avait toujours eu cet air de supériorité paternelle, attitude qui avait servi en son temps, mais qui était maintenant plus irritante que pertinente. Jules, qui avait décidé pour moi toutes ses années, toujours chef de projet, toujours au devant de la scène. Il avait organisé ce voyage sans me prévenir, m’avait fourré la petite servante dans les pattes. Jules, qui m’avait fait séquestrer à l’hopital lorsque ma famille était décédée… Aussi loin que je me rappellais, jamais Jules ne s’était mis de mon côté, n’avait supporté que je prenne une quelconque initiative…

— Je partirai avec ou sans ton autorisation, Jules, répondis-je fermement. La possibilité de documenter un nouveau phénomène géologique de cette ampleur est une chose qui arrive une fois dans la vie d’un homme, peut-être même pour l’humanité. Je ne laisserai pas cette occasion passer sous prétexte que tu te contentes de la médiocrité.
— Ne sois pas idiot, Adhémar. Cesse d’agir comme un enfant pour une fois !
— Je ne goûte pas ton ton, Jules.
— Et moi je ne souffre plus ton alcoolisme, tes idées suicidaires et tes sautes d’humeurs. Regarde-toi, que diable ! Tu es sale, crasseux et tu empestes ! Tu te négliges...
Son ton était froid et dur, pas celui d’un ami qui s’énerve, celui d’un père qui se fâche mais reste concentré sur les vraies priorités du moment.
— La peste sur toi et ton tutorat ! Je n’ai besoin ni de ta protection, ni de ta pitié ! Va au diable, couard ! La peste soit de toi, tu m’entends ?! LA PESTE !
Je sortis en claquant la porte, allai chercher Cristobal et lui ordonnais de rassembler les hommes volontaires pour une expédition dans le boyau. En attendant qu’il réunisse les hommes motivés — je ne voulais forcer personne dans cette entreprise vers l’inconnu — je pris soin de noter notre désaccord dans le journal de bord de l'expédition. Je ne savais pas si je reviendrai de ce voyage…

Je veux que tu saches, cher Jules, que je regrette mes paroles. Maintenant que la colère est passée, je réalise que la frustration a emporté ma langue trop loin. J’espère de tout cœur ne pas t’avoir vexé. Crois en moi, Jules, fais confiance à l’enfant que je suis et comprends que je ne peux réfréner cette pulsion d’explorer. Bien à toi, mon cher ami.