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Un monde sans âge

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Samedi 12 Janvier 1907 - Paris

Alors que je me baladais dans la Ville Lumière, je suis tombé sur ce petit carnet dans le recoin d’une boutique. Sa couverture de cuir était lisse et d’un marron profond, tirant sur le rouge. La reliure était robuste, le petit lacet élégant. J’avais de longue date prévu de consigner mon parcours, ma vie, dans un cahier, un carnet de voyage. Pour l’exercice introspectif d’une part et pour l’avenir d’une autre, si jamais le destin m’appelait à devenir célèbre. Mais déjà, je devenais vaniteux. Après tout, je n’avais que vingt-sept ans et le parcours que j’avais déjà accompli me gonflait suffisamment de fierté sans que j’eu de surcroît besoin de chercher à atteindre la postérité. Aujourd’hui, j’étais joyeux car mon père avait pu faire le déplacement pour la cérémonie de ce soir ! Je n'allais pas tarder d’ailleurs à aller le chercher à la gare du Nord. Je profitais donc de cette fin d’après-midi froide pour commencer la tâche que je m’étais promis d’accomplir, voilà des années, alors que je n’étais encore qu’enfant et que je rêvais d’accomplir de grandes choses.

Je suis né en Moselle en l’année mille-huit-cent-quatre-vingt de notre Seigneur, dans cette belle région de l’Empire Allemand, parsemée de lacs et de petites vallées, de villages isolés et de sentiers bucoliques. Mon esprit pourrait parcourir ces chemins des heures durant tant j’ai gambadé étant plus jeune dans cette paisible campagne. Mes parents, Aldric et Eloïse Mertz, m’avait éduqué dans la religion chrétienne dès mon plus jeune âge puis, étant suffisamment aisés, avait engagé un tuteur pour me prodiguer une éducation scientifique. Après de longues années d’étude à ses côtés, j‘avais décidé de tenter ma chance à la prestigieuse École des Mines et de m’expatrier dans la France voisine pour venir étudier à Paris. J’avais vingt ans quand j’arrivai dans cette radieuse capitale et nous passions un siècle, laissant le dix-neuvième et ses conflits derrière nous et entamant le vingtième d’un pas joyeux et plein d’espoir. Paris était en liesse. Jamais je n’avais vu un tel essor, une telle gaieté, autant de sourires. Après quelques évaluations que je passais sans difficulté, je fus admis aux Mines de Paris et commençai mes études. Je profitais autant que possible des centaines de divertissements que proposait la ville sans pour autant négliger mon instruction, que mon père avait gentiment accepté de financer. À l’école, j’étudiais la physique et les mathématiques, mais très vite, je confirmais la passion que j’avais vu naître lors de mes cours en Moselle, pour la physique des sols et la géologie. Je décidai donc de me spécialiser dans ce qui faisait la réputation de l’école : les techniques des mines et des excavations. Je brillais en la matière et plusieurs voyages d’études dans les grandes mines de charbon de la Ruhr me confirmèrent que je voulais faire de cette passion mon métier.

Paris offrait mille loisirs et plaisirs. Le cinéma prenait son essor et je me délectais de ce miracle technologique autant de fois que je le pouvais. Les lieux de culte étaient tous plus splendides les uns que les autres et je me recueillais de façon hebdomadaire dans cette merveille architecturale de Notre Dame. Ce monument me rendait humble et exerçait sur moi une telle emprise qu’à chaque fois que j’étais en son transept, je pouvais — j'en étais sur ! — sentir le regard du Tout-Puissant s’abaisser sur ma pauvre existence alors que je priais. Je me fis rapidement quelques amis avec qui j’allais fréquenter les clubs de réflexion et autres rendez-vous mondains, étoffant mon réseau de connaissances autant que faire se pouvait. Mon père veillait à ce que je ne manque jamais de provisions. Ainsi, je ne me privais d’aucun art de la table. Paris se trouvait aussi être la capitale de la gastronomie et les hôtels prestigieux proposaient souvent des tables aux mets fins et réputés. Comme tout homme de bonne famille, je m’étais mis à fumer le tabac à la pipe, car la plupart des docteurs recommandaient cette plante pour les effets bénéfiques qu’elle avait sur la santé. Pour Noël 1905, mes parents m’offrirent une sublime pipe en ivoire et en d’ébène.

Et me voici aujourd’hui, sept années plus tard, revêtant mon plus beau costume pour la soirée de la remise des diplômes qui se déroulerait à l’hôtel Vendôme dans quelques heures. Mon appartement surplombait le jardin du Luxembourg, à dix minutes de mon école à pied. Je pouvais voir la fontaine Médicis jouer de ses trombes d’eau. Je pouvais apercevoir aussi le palais, perdu dans le grand parc. La lumière d’hiver rasait les toits de Paris, découpant les cheminées dans un contraste particulier. La neige venait de s’arrêter de tomber mais il était certain qu’au petit matin, le beau jardin serait nappé d’un blanc virginal.

Au fur et à mesure que ma plume glisse sur ce papier de qualité, je me félicite de l’achat de ce carnet que je me jure, en cet instant, de transporter avec moi partout. Ma montre à gousset indique les seize heures, il est temps que j’aille me trouver un cocher.

Dimanche 13 Janvier 1907 - Paris

Quelle soirée inoubliable ! Nous sommes arrivés avec mon père sur les coups de dix-neuf heures à l’hôtel Vendôme dans la grande salle aménagée pour l’occasion. Tout était splendide, chaque détail avait été soigné. Un buffet gigantesque avait été dressé et on pouvait y goûter les mets les plus raffinés. Là, du raisin, ici, des légumes exotiques, des blocs de foie gras, des pintades farcies… Après une cérémonie très solennelle, je me voyais remettre le diplôme tant convoité, diplôme qui m'assurerait, j’en était sûr, un emploi stable en tant qu’ingénieur. Tout en me restaurant, je passais de groupe en groupe, et mon père m’introduisait à tous ses contacts présents. Je fis notamment la rencontre de monsieur Lebuchy, directeur de la Compagnie Française des Huiles Rocheuses, pour qui mon père travaillait en tant qu’architecte, et ce deuis bientôt vingt années. Il me proposa un entretien dans les plus brefs délais.
— Ah ! Monsieur Mertz ! Quel plaisir de vous rencontrer enfin.
— Monsieur Lebuchy. J’ai souvent vu votre nom sur les correspondances qui arrivait à la maison. Un plaisir de vous rencontrer.
Les deux hommes échangèrent un regard complice, puis monsieur Lebuchy reprit.
— J’aimerais vous convier, jeune homme, à venir me rencontrer dans mes bureaux à Vincennes la semaine prochaine. Votre père, un ami de longue date, me vante vos mérites depuis que vous êtes né et je m’en voudrais de ne pas laisser sa chance à un jeune homme aussi talentueux que vous.
— Monsieur Lebuchy, vous êtes flatteur ! Soyez sûr que je serai présent. Quelle heure serait convenable ?
— Présentez-vous sur les coups de huit heures.

Une fois que l’ami de mon père s’en alla, je me retournais vers mon bon père et je le remerciais chaleureusement d’une ferme embrassade. Puis je le laissais vaquer à ses affaires. Il s’éloigna vers un des nombreux salons annexes aménagés pour l’occasion. Alors que je me dirigeais vers mon cercle d’amis, c’est là que je la vis. Une femme d’une beauté éblouissante qui se tenait à deux pas de moi, dans un cercle voisin. Je partageais donc rapidement la nouvelle de mon entretien avec mes amis avant de focaliser mon attention sur la belle qui m’avait charmer l’oeil. Je décidais de m’enfoncer un peu plus dans la foule qui entourait le banquet pour tenter de poser mon regard un deuxième fois sur cette femme au port singulièrement gracile, tout en essayant d’être discret pour ne pas qu’on me soupçonnâtes, à tort, d’être un obsédé libidineux. L’orchestre entamait quelques morceaux à la mode et elle se mit à danser. Sa robe virevoltait en d’envoûtantes volutes et je m’assis sur une chaise pour observer le spectacle, hypnotisé. Le temps se figea, ou plutôt je me décidais à ignorer son lent égrenage afin de pouvoir savourer chaque geste et chaque mouvement qu’elle fit pendant ce bref moment suspendu. Enfin, après une durée que je ne saurais estimer, elle s’assit sur une chaise afin de reposer ses pieds. J’interpellais le premier garçon qui passait et lui chipa deux coupes de champagne,et prenant mon courage à deux mains, je m’avancais vers ma belle danseuse.

La dame s'appelait Apolline Lavergne et nous avons discuté pendant tout le reste de la soirée. Nous sommes sortis pour flâner dans les jardins adjacents à l’école. L’air y était frais, quelques flocons se mettaient déjà à tomber. Elle me parla de son frère, diplômé lui aussi, que je n’avais croisé que quelques fois ; de sa famille, normande ; de ses passions et de ses amis. Moi, je lui racontais ma vie, mes études et mes projets. Je lui parlais de ma foi et nous nous retrouvâmes autour de ce sujet, car elle m’avoua être elle aussi très croyante. Puis, je lui proposais que nous nous revissions dans un de ces cafés mondains tant à la mode chez la gent féminine. Quel ne fut pas mon plaisir quand la charmante Apolline accepta mon invitation. Je la raccompagnai ensuite à la fête puis m’éclipsai, fatigué, traversant les quelques rues verglacées qui séparaient le prestigieux hôtel de mon appartement. Je ne revis pas mon père du reste de la fête. Sûrement etait-il resté tard à discuter avec monsieur Lebuchy d’affaires. Les remontées de mon paternel à Paris se faisaient rares — le voyage le fatiguait de plus en plus — et il profitait de chaque instant sur place pour prendre le temps de voir tout ses amis et ses partenaires en affaire.

En cette brumeuse matinée d’après fête, je ne peux pas détacher mon regard du manteau blanc qui drappe le jardin du Luxembourg tant il me rappelle l’obsédante blancheur de la robe d’Apolline et la candeur si charmante de son âme. Alors que je m’assois, comme à mon habitude, dans le transept de la cathédrale Notre Dame pour l’eucharistie, je rayonne de bonheur et de reconnaissance envers Notre Sauveur pour la chance d’être en vie à une si belle époque et je m’incline humblement alors que je reçois le Corps du Christ.