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Un monde sans âge

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2014 - Banlieue de Metz

— Florian ! Arrête d’essayer de faire manger du sable à ton frère !
L’après-midi était radieuse, un soleil de mai resplendissant signait les premiers beaux jours dans les environs. Florian et Nicolas jouaient paisiblement dans le jardin. Paisiblement, en tout cas jusqu’à ce que Florian essaie de fourrer de grandes poignées de terre dans le gosier de son petit frère. Je ne sais pas ce que j’ai fait au bon Dieu pour mériter des gosses aussi bêtes parfois.
— Florian, je t’ai dit d’arrêter tes bêtises ! Ne m’oblige pas à venir !
Hurlement de Nicolas, Florian continue ses âneries. Je me lève de mon fauteuil, passe la baie vitrée que j’avais laissée entrouverte pour écouter mes marmots d’une oreille distraite et me dirige vers le fond du jardin où mes deux sacripants de fils se disputent. J’empoigne fermement la main de mon aîné alors qu’il s’apprête à réitérer son gavage et je le regarde sévèrement.
— Ce n’est pas bien Florian ! Il ne faut pas être méchant avec ton petit frère ! Il pourrait s’étouffer si tu continues !
— Mais papa, Nicolas, eh ben, il essaie de me voler mon trésor !
— Ce n’est pas une raison ! On ne donne pas à manger de la terre à son petit frère, point barre.
Florian boude, Nicolas s’essuie vigoureusement la langue sur son polo tout neuf que sa mère lui a acheté. C’est Julie qui va être contente…
— Bon, allez, ça suffit les bêtises, on rentre.
— Attends papa !
— Non ! Vous m’avez énervé avec vos histoires les mioches. Alors, on rentre. Et tout de suite !
— Papa ! Papa !
Le petit Nicolas tire avec insistance sur le bas de mon pantalon.
— Quoi Nicolas ?
— On peut ramener le trésor à la maison ?
Ce disant, il me désigne une boîte en métal toute rouillée, fermée d’un cadenas qui semble décrépit. À côté, un trou. Et voilà… sur la liste de bêtises que ces deux lascars m’ont faites, on peut désormais rayer “Faire un trou dans la pelouse”. Je garde mon calme, je ne m’énerve pas. Ne pas punir un enfant deux fois d’affilée, comme dit le bouquin, sinon, il ne comprend pas ce pour quoi on le punit. Il faudra revenir sur le trou dans le jardin plus tard. Pour l’instant, garde ton calme, Pierre, garde ton calme.
— Oui, si tu veux, on peut ramener le trésor à la maison. Mais d’abord, on va le laver, parce que si on met de la terre partout dans la maison, maman ne va pas être contente.
Nicolas et Florian de chaque côté de moi, j’entraîne ma marmaille jusqu’au robinet extérieur. Nicolas prend une grosse brosse et se met à frotter la terre alors que l’eau coule doucement sur le dessus de la boîte mystère. Tout de même, qu’est-ce que cette boîte pouvait bien foutre là ? Et puis, quelle était la probabilité que mes deux mioches creusent exactement à cet endroit ? Enfin. Au fur et à mesure que le petit Nicolas frotte vigoureusement pour débarrasser la terre de la boîte, on distingue un motif effacé par le temps et rongé par la rouille. Le cadenas, bien qu’ancien, n’a pas cédé aux attaques de l’oxydation et tient encore le coup.
— Dis papa, c’est toi qui as la clé ?
— Ouais, papa, tu sais, t’as la clé magique qui ouvre tout !
— Non fiston, je n’ai pas la clé. Mais si vous promettez d’être sages et de reboucher le trou au fond du jardin, on peut essayer de l’ouvrir quand même !
Ça ne manque pas, mes deux excités de fils se précipitent à l’arrière du jardin, à l’endroit de leur excavation, munis de leurs pelles de plage et se mettent à remblayer le trou qu’ils ont fait. Voilà Pierre, ça, c’est de la pédagogie !

Pendant que mes gosses s’affairent, je me réfugie dans le garage, j’installe la petite boîte dans l’étau, je sors la scie à métaux et entreprends d’ouvrir la mystérieuse boîte. Le cadenas résiste malgré son âge apparent, mais au bout d’une bonne dizaine de minutes à m’affairer dessus, je réussis à faire une entaille dans la matière et à entamer le verrou. Dix minutes encore et c’est la sécurité qui tombe au sol dans un bruit métallique. Florian et Nicolas hurlent de joie. Je ne les avais pas vus se glisser dans le garage.
— Allons, on se calme messieurs ! Allons ouvrir cette boîte dans le salon et découvrons les secrets qu’elle recèle ! Vous avez bien rebouché le trou ?
— Oui papa ! s’exclament-ils en cœur.
Mes deux fils sont surexcités et me traînent dans les pattes comme des chats réclamant leur pitance. Arrivé dans le salon, je pose solennellement la boîte au milieu de la table basse et une fois que tout le monde est bien installé, je me saisis d’un couteau et commence à essayer de décoller le couvercle du reste de la boîte. D’un coup, il cède et les deux petits gonds se brisent instantanément. La rouille a eu raison de leur intégrité et mes enfants piaillent d’excitation. Je pose donc le couvercle à côté de la boîte et sors mon portable pour prendre une photo du contenu avant que mes fils ne se jettent dessus. Dans la boîte se trouvent principalement des lettres et un petit livre. Les lettres sont cachetées d’une cire rouge qui n’a pas perdu son éclat écarlate, une fine poudre rouge tapisse le fond de la boîte. Le livret, quant à lui, est relié d’un cuir marron et fermé d’une lanière de cuir rouge.
— Les enfants, faites attention s’il vous plaît. Le papier est très fragile parce qu’il est très vieux.
— Pffff, c’est nul, y’a pas d’or.
— Ouais, c’est même pas un trésor de pirate d’abord !
— Viens Florian, on retourne dehors !
— OUAIS !
Pendant que mes deux fils se précipitent de nouveau dans le jardin, je me saisis de la première lettre. Elle n’a pas de timbre. Je ne sais même pas depuis quand on timbre les enveloppes. Je la retourne. Sur son devant, le cachet de cire est intact et on peut y lire une grosse inscription à l’encre “À LIRE IMPÉRATIVEMENT”. Je n’ose pas briser la cire de cette lettre. Peut-être a-t-elle de la valeur en tant que telle ? Je prends en photo l’enveloppe, des deux côtés, fais un gros plan sur le cachet de cire, puis je me saisis d’un couteau pour essayer de décoller le plus proprement possible le sceau. Sans succès. Je n’ai jamais été très agile de mes deux mains. Le sceau part en miettes. J’ouvre le battant de l’enveloppe et découvre la missive. Écrite d’une encre noire, à la plume visiblement. La main n’est pas stable et on voit plusieurs ratures.

“Écrit à Metz,
Le 29 Juillet 1914,

Je m’appelle Adhémar Mertz et ceci est mon ultime message, message que j’adresse au futur, en espérant que les hommes de cette époque disposent de suffisamment de sagesse pour étudier mon cas sans préjugé et sans peur, et que la science aura repoussé les limites étroites de notre ignorance. Car il est en ce monde de noirs mystères, que toute la sagesse des hommes ne peut expliquer à l’heure où j’écris cette lettre. En cette sombre époque, je ne peux plus dissimuler mon terrible secret aux yeux de mes semblables. La guerre vient d’éclater et je serai tôt ou tard convoqué pour aller servir. Je ne pourrai alors plus me cacher. Je décide donc de mettre fin à mes jours, en cet anniversaire sinistre. Et même si le péché est mortel, c’est la seule option qu’il me reste aujourd’hui. Six années déjà. Enfin, ma douce Apolline, je m’en vais te rejoindre. Que Dieu ait pitié de mon âme pécheresse, moi qui ai renié Sa Sainte existence, moi qui ai blasphémé toutes ces années durant de ma bouche impure à chaque occasion. Seigneur, prends pitié de moi.

Cependant, avant de quitter cette Terre malade, je me dois de faire ce dont je n’ai pas eu le courage de mon vivant, par peur de mes semblables, par couardise aussi. Il me faut mettre en garde. Il me faut prévenir. Le monde tel que nous le concevons est lacunaire, ce n’est qu’un fragment, une facette du cristal de la Réalité. Notre connaissance des choses est si infime… L’abyme de notre ignorance est si vertigineuse... J’ai consigné dans le journal enfermé avec cette lettre et quelques autres missives, l’intégralité de mes récits de voyage, de mes expériences. Mais encore une fois je mets en garde. À la lumière de ces récits, vous serez tenté de me traiter de fou, de menteur, d’aliéné. Je puis vous assurer, lecteur du futur, qu’il n’en est rien. Tout ce que j’ai consigné dans ce livret n’est que la pure vérité, ce sont des faits. Aussi fous vous paraissent les propos que j’expose, ils sont la retranscription la plus fidèle des évènements incroyables qui se sont passés dans ma vie et plus précisément lors de mon voyage au Guatemala, voyage qui scella mon destin et qui brouilla ma compréhension du monde à tout jamais.

Aujourd’hui, je ne peux plus vivre avec une telle énigme, énigme qui ne trouve de réponse que dans les nuits enfiévrées et dans les cauchemars qui hantent mon sommeil depuis lors. Je ne trouve le repos que dans l’opium et l’absinthe et je me hais pour cela. Je suis devenu un monstre, un déchet de la Société. Mes fonds si durement accumulés dans ma jeunesse se tarissent peu à peu et je peux voir venir le jour ou je serai expulsé de ma maison faute de pouvoir en payer le loyer. Je n’ai plus de famille, je n’ai plus d’épouse et je n’ai pas de descendance. J’emporterai donc dans la tombe le lourd secret de ce message posthume afin que mes contemporains ne découvrent jamais la tragédie de ma vie. Je remets ce carnet aux arcanes du temps. Puissent vos regards avisés juger votre humble serviteur d’un œil miséricordieux et compréhensif.

Adieu, monde cruel.
Adhémar.”

Je reste muet, stupéfait par cette intrigante missive. Heureusement que les enfants n’ont pas lu ça, ça les aurait terrifiés. Tremblant, je me saisis du journal relié, en défais le lacet de cuir et me plonge dans la lecture.