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Le daemon du sorceleur

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Jaskier se réveilla avec une migraine de tous les diables dans le lit le plus moelleux qu'il avait jamais fréquenté. Il se retourna pour essayer d'en profiter un peu plus longtemps, mais se figea en voyant avec qui il le partageait. Yennefer de Vengerberg était aussi allongée là et tous deux semblaient nus comme des vers sous les couvertures.
-Dites-moi que c'est un cauchemar, gémit-il en remontant plus haut encore les couvertures.
-Un jour tu m'écouteras quand je te dis que c'est le verre de trop, le sermonna Geis d'une toute petite voix.
Jaskier était tenté de l'assommer avec son oreiller. Il l'aurait fait, s'il n'avait pas craint que la sorcière à ses côtés se réveille. Il fit un mouvement pour sortir du lit et se figea aussitôt.
-Dis-moi que je ne suis pas nu dans le lit de Yennefer, par pitié.
-Je te le dirais bien, mais j'essaie de m'en remettre moi même.
Ils chuchotaient, mais le son suffit à réveiller Yennefer qui se retourna en grognant avant de s'étirer. En glissant, la couverture dévoila un peu plus ses formes. Une chose était certaine. Même si cela faisait du mal à Jaskier, il devait reconnaître qu'elle était absolument magnifique.
-Ne t'emballe pas Jaskier, marmonna-t-elle d'une voix pâteuse. J'ai trop d'amour propre pour coucher avec toi, même après tant de verres de vin. Je dois dire que j'admire ta descente. Voyager avec Geralt a du t'immuniser le gosier et l'estomac.
-Et être toi même a du t'assécher le cœur depuis longtemps, mais qui suis-je pour faire remarquer ce qui crève les yeux ?
Elle lui répondit par un sourire de vipère qui n'atteignit pas ses yeux et se leva d'un geste souple, parfaitement réfléchi pour faire valoir la courbure de ses hanches. Jaskier leva les yeux au ciel.
-Si tu crois pouvoir me séduire de cette manière... Je ne suis pas Geralt.
Yennefer se tourna vers lui en levant un sourcil amusé tout en rassemblant ses vêtements éparpillés au sol.
-Vraiment ? Vu comme tu me complimentais à tout bout de champ hier au soir, j'aurais tendance à croire qu'il ne me faudrait guère d'efforts pour y parvenir.
Jaskier retint la bordée d'insultes qui lui montait aux lèvres, mais uniquement à cause du regard inquiet de Geis. Elle était si inquiète qu'elle avait les plumes toutes ébouriffées et n'osait pas lâcher du regard Dorcha. C'était une bonne chose que le daemon soit un oiseau. S'il avait été un félin ou un singe, il leur aurait probablement adressé un sourire assez menaçant pour terrifier un royaume entier.
Des détails de la journée précédente revinrent alors à l'esprit de Jaskier. La conversation avec Yennefer. La torture qu'elle et Dorcha avaient subis. Ce qu'il avait vu dans les montagnes. Geralt qui n'avait pas daigné se montrer à Oxenfurt.
Avaient-ils vraiment consommé autant d'alcool qu'il se souvenait d'avoir bu ? Si oui, c'était un miracle qu'il tienne debout et que sa tête ne cogne pas davantage. Jaskier ne pouvait s'empêcher de penser que Yennefer avait quelque chose à voir avec ça, mais il tint sa langue. Il sortit à son tour du lit, enveloppé dans le drap, pour aller chercher ses habits roulés en boule de l'autre côté de la pièce. En silence, il se rhabilla, soulagé que Yennefer fasse de même de son côté. S'il y avait une justice, la tête devait lui cogner à elle aussi. Après tout, elle avait bu autant que lui, ou pas loin.
Ses souvenirs après que Yennefer lui ait avoué que Geralt semblait bien décidé à faire cavalier solitaire restaient flous. Quelque part entre le cinquième et le dixième verre, il s'était mis à pleurer. Yennefer aussi. Il ne se rappelait plus qui avait commencé, ni au combientième verre ils avaient fini assis sur le tapis devant la cheminée à faire la liste des défauts de Geralt.
Manger des sucreries en pleurant sur l'épaule de Yennefer de Vengerberg couché sur un tapis et s'amuser à lancer des épluchures d'orange au milieu du feu pendant qu'elle l'applaudissait derrière.C'était de loin la chose la plus folle qu'il ait jamais fait.
-Dis-moi que je ne lui ai pas dédié de chansons d'amour, murmura-t-il à Geis.
Celle-ci ricana.
-Si tu l'as fait, tu as mérité l'humiliation que tu subiras quand tout le monde sera au courant, mais tu ne diras pas que je n'ai pas essayé de t'arrêter.
-Ce n'est pas une réponse.
-La prochaine fois que je vois Geralt, je lui picore les yeux. Ça lui apprendra à nous faire vivre des choses pareilles.
-Ne fait pas ça, s'il te plaît. J'aime ses yeux.
-Trop pour ton propre bien. Parfois, je me demande ce que tu lui trouves, et quand je dis parfois, je veux dire tout le temps.
Du haut de son perchoir sur l'armoire, Dorcha ricana, faisant sursauter Jaskier. Il n'avait pas réalisé qu'ils étaient surveillés. La pie n'était nulle part en vue à son réveil et il ne l'avait pas entendu rentrer dans la pièce. Satané oiseau. Satanée Yennefer.
Yennefer se redressa, parfaitement habillée et coiffée. Elle avait probablement usé de magie pendant qu'il avait le dos tourné. C'était injuste pour Jaskier qui devait faire des efforts désespérés chaque matin pour discipliner ses cheveux. Décidément, Yennefer avait presque tous les avantages sur lui et c'était profondément injuste. Avec un peu de chance, le destin l'avait en compensation doté d'une voix de crécelle.
Quand elle vit qu'il n'avait même pas fini de reboutonner sa chemise, la magicienne claqua de la langue avec agacement.
-Presse-toi un peu, veut-tu ?
-Es-tu à ce point pressée de me mettre à la porte ?
-Idiot. Dépêche-toi de t'habiller. Il y aura un déjeuner de prêt quand tu le seras, mais si nous ne nous pressons pas, nous allons rater notre chance.
Jaskier avait parfaitement conscience de lui lancer un regard idiot, mais il n'avait pas la moindre idée de ce qu'elle racontait. Dorcha lança un jacassement sarcastique du haut de son perchoir.
-Je te laisse te débrouiller avec ça, déclara-t-il à Yennefer. Moi, je pars en éclaireur.
Il battit des ailes et un minuscule portail apparut devant lui. L'oiseau s'y engouffra et disparut. Yennefer reporta toute son attention sur Jaskier.
-Ne me dit pas que tu as bu hier au point d'oublier ce que nous avions convenu ? Te rappelle-tu au moins de quoi que ce soit ?
Jaskier se rappelait de l'avoir vue pleurer, mais garda sagement cette information pour lui. La mégère lui arracherait les parties et cuisinerait celles-ci devant lui s'il y faisait allusion, c'était certain. Il détourna les yeux d'un air coupable.
Yennefer leva les yeux et les mains au ciel.
-Parfois, je me demande pourquoi je prends la peine de faire le moindre effort. Dépêche-toi.
Elle quitta la pièce en faisant glisser sa robe d'un air dramatique. Cette fois, Jaskier s'empressa de lui obéir. Il était au moins aussi curieux qu'il était affamé. Geis se posa sur le dossier d'une chaise et se mit à sautiller dessus en l'enjoignant d’accélérer les choses. En deux temps, trois mouvements, il finit de s'habiller et décida qu'il était suffisamment présentable en attendant de trouver un miroir devant lequel régler les derniers détails de son habillement. Il quitta avec soulagement la chambre de Yennefer et revint dans le salon où ils s'étaient installés la veille. Le nombre de cadavres de bouteille au sol était instructif, mais Jaskier ne prit que le temps de ramasser son luth et ses partitions abandonnés près de la cheminée avant de se précipiter de la cuisine d'où provenaient de merveilleuses odeurs.
Sur la table immense, l'attendait une malheureuse petite assiette où un minuscule œuf au plat se battait en duel avec une mouillette rachitique. Debout près de la fenêtre, Yennefer finissait une pâtisserie qui avait coulé le long de ses bras. Quand à l'odeur délicieuse qui flottait dans toute la pièce, elle était bien évidemment de nature uniquement magique.
-Dépêche-toi, nous avons perdu suffisamment de temps.
Il s'assit sans poser de question et mangea tristement le maigre repas qu'elle consentait à lui fournir.

Cinq minutes plus tard, Jaskier se redressait, nauséeux, après avoir traversé le portail que Yennefer avait commencé à invoquer sans même attendre qu'il ait terminé son assiette. Geralt avait raison, les portails n'étaient pas un mode de transport à recommander. Au sol, Geis battait tristement des ailes sans trouver la force de décoller. Jaskier finit par la prendre dans ses mains pour la poser sur son épaule. Elle frissonnait.
Yennefer réussit à avoir l'air agacé qu'ils lui fasse encore perdre du temps. Jaskier aurait volontiers souillé ses chaussures, mais il valait mieux la laisser pester en paix. Il tenait à la vie. Il se redressa en caressant doucement le plumage de Geis et regarda autour d'eux.
Ils étaient, assez littéralement, au milieu de nulle part. Des montagnes de tous les côtés, des torrents loin en dessous d'eux, de la brume qui s'accrochait aux sommets. Pas une seule trace de vie humaine, à part l'étroit sentier à flanc de falaise où ils se tenaient. Pas une seule trace de vie animale non plus, et pas une seule plante.
-J'ai déjà accompagné Geralt dans des endroits sinistres, mais là, on atteint le sommet. Où sommes-nous ?
-Quelque part au fin fond du royaume d'Aedirn.
Aedirn, capitale Vengerberg. La patrie de Yennefer, pour autant qu'une magicienne ait une patrie. Jaskier s'y était déjà rendu plusieurs fois, avec ou sans Geralt, mais jamais si loin dans les montagnes. Quand à savoir si c'étaient les montagnes de Mahakam ou celles qui marquaient la fin du monde connu à l'ouest, Jaskier aurait été bien en peine de le dire.
-Et qu'y faisons-nous ? Sois-dit en passant, avec ce que j'ai bu hier, tu peux considérer que j'ai oublié tout ce qui s'est dit entre nous, et la moitié de ce qui s'est passé la semaine écoulée. Alors si tu pouvais reprendre depuis le début, je te serais grandement reconnaissant.
-Nous cherchons Geralt, répondit Yennefer comme si c'était une évidence. En route.
Jaskier fut bien forcé de la suivre. Ce n'était pas comme s'il pouvait partir dans l'autre direction. Ses chances de tomber sur la sortie de ce labyrinthe de pierre seul étaient proches du néant. Yennefer, par contre, avait l'air de savoir parfaitement où elle allait. Toutes les quelques minutes, ils croisaient d'autres sentiers qui montaient vers les sommets ou descendaient de la vallée, à moins qu'un éboulis ne leur barre la route, mais Yennefer ne montra jamais un moment d'hésitation avant de choisir sa direction. Jaskier suait à grosses gouttes rien qu'en essayant de tenir le rythme. Il fut obligé de faire une pause un instant pour éponger son front.
-Regarde là haut, murmura Geis, toujours posée sur son épaule.
Le ciel n'était pas aussi dépourvu de vie que l'avait cru Jaskier. Tout là haut, il y avait une minuscule forme qui volait en cercle au-dessus d'eux et parfois se précipitait en avant avant de recommencer son manège un peu plus loin. De toute évidence, Dorcha indiquait le chemin à suivre à Yennefer. Intéressant.
Ils continuèrent à avancer de la sorte pendant une heure ou deux, sans que le paysage ne se transforme vraiment. C'étaient toujours les mêmes montagnes, les mêmes torrents, la même absence de vie. Finalement, Yennefer finit par soupirer avec agacement et choisit une grosse pierre sur laquelle elle s'installa comme si c'était un trône. Elle tendit la main devant elle et deux pommes y apparurent. Tout en croquant dans la première, elle envoya la seconde vers Jaskier d'un air distrait, comme si elle remarquait seulement qu'il était toujours là.
-Geralt est un idiot, finit-elle par dire.
-C'est une évidence reconnue par tous ceux qui l'ont fréquenté des frontières de Nifgaard aux montagnes du Poviss.
Avec méfiance, il croqua dans la pomme. Elle était bonne.
-Un imbécile fini avec autant de maturité émotionnelle qu'une huître.
C'était indéniable. Jaskier ricana, mais pas seulement parce qu'il était d'accord avec elle. Si Geralt avait la maturité émotionnelle d'une huître, Yennefer avait celle d'un buisson d'orties et, pour être honnête, Jaskier lui même avait celle d'un têtard.
-Pire, murmura Geis dans son col, en écho à ses pensées.
Yennefer renifla avec amusement.
-Il faut toujours qu'il soit mélodramatique. Vraiment, cela le rend imbuvable à la longue. Ce besoin de se sacrifier...
-Ce besoin d'être toujours malheureux...
-Et imbu de lui-même avec ça.
Ils échangèrent un sourire complice, probablement pour la première fois. Pour la dernière aussi, espérait Jaskier, parce qu'être du même avis que Yennefer laissait un goût désagréable en bouche.
Cette dernière leva les yeux vers le ciel et se releva, époussetant sa robe.
-Allons y. Ce n'est plus très loin.
Dorcha n'était plus visible dans le ciel, mais cela ne les empêchait visiblement pas de communiquer. Jaskier les plaignait pour ce qui leur était arrivé et avait à moitié envie de précipiter Aretuza au fond de la mer, mais il les enviait aussi. Pouvoir communiquer de la sorte avec Geis serait extraordinaire.

Dorcha les avait guidé vers le lieu d'un massacre. Il n'y avait pas d'autres mots. Sept, peut être huit cadavres de harpies gisaient sur un large promontoire. Les coups d'épées ne laissaient pas le moindre doute. Un sorceleur avait fait ça. Jaskier avait passé assez de temps à ses côtés pour reconnaître les traces de certains des coups préférés de Geralt. Il y avait aussi les restes d'un feu de camp. Geralt avait attendu une partie de la nuit en méditant que les harpies arrivent. Les cendres étaient froides et les harpies toutes raides. Ils avaient deux nuits de retard sur lui. Jaskier parcourut le plateau, les yeux rivés au sol, mais c'est Geis qui découvrit la première ce qu'il cherchait. Des petites gouttes de sang à intervalles réguliers. Geralt saignait encore quand il avait quitté les lieux. Pas abondamment, peut être, mais vu comme la piste avait l'air de se poursuivre un bon moment, suffisamment pour que ce soit inquiétant.
-La triple buse, grommela-t-il.
-N'est-ce-pas ?
Le ton de Yennefer était faussement joyeux, mais la colère dans ses yeux rivalisait avec celle que ressentait Jaskier. Geis plantait ses griffes assez profondément pour qu'il les sente malgré son pourpoint. Jaskier ne donnait pas cher de la peau de Geralt quand ils le retrouveraient.
-Qu'est-ce qui lui permet de croire qu'il peut faire ça ?, demanda Geis.
Jaskier haussa les épaules avec une indifférence qui ne trompait personne.
-C'est Geralt, résuma-t-il.
-Oui, c'est Geralt, renifla Yennefer. As-tu jamais montré le moindre dégoût pour son absence de daemon ? Fais quelque chose qui pourrait le porter à penser que tu as peur de lui ?
-Jamais.
-Évidemment. Mais est-ce que Geralt t'aurait posé la question ? Non. Est-ce qu'il aurait pensé cinq minutes à ce que tes regards de poisson énamouré pourraient signifier ? Certainement pas.
Jaskier ne réussit pas à retenir plus longtemps son sourire.
-Yennefer de Vengerberg qui se met en colère pour moi. J'aurais tout vu.
Elle le foudroya du regard mais il ne se laissa pas démonter et lui tira son chapeau.
-Es-tu trop bête pour comprendre ce que ça veut dire ?
-Pas le moins du monde, ma dame, répondit-il avec une indifférence qu'il était loin de ressentir. Geralt a décidé que puisqu'il n'a pas de daemon personne ne l'a jamais aimé, que personne ne l'acceptera jamais comme il est et que la meilleure chose à faire était de disparaître dans un dernier baroud d'honneur au milieu de nulle part et là où personne ne retrouvera jamais ses restes pour prévenir ceux qui pourraient quand même s'intéresser un minimum à lui. Je parie qu'il a ruminé ça tout l'hiver afin de se tourmenter un peu plus. Oh oui, j'ai bien compris ça. Mais comme je préfère ne pas y penser, je préfère m'extasier de nous voir presque devenu bons amis toi et moi. C'est plus amusant et cent fois moins douloureux.
Sa voix manqua de se briser. Geis termina son idée pour lui.
-Nous briser le cœur et partir se faire tuer au milieu de nulle part ! Jaskier, tu aurais vraiment du écouter mes conseils et te glisser nu dans son lit si tu voulais lui faire comprendre ce que tu ressentait.
Elle avait du toupet. C'était elle qui l'avait empêché de le faire à plusieurs reprises en lui rappelant que Geralt était un sorceleur qui, par réflexe, réagirait violemment à ce genre d'intrusion.
-Brillante idée, ricana Yennefer, mais je parle d'expérience en disant que même ce genre de démonstration ne pénètre pas son esprit grossier.
Jaskier grimaça. Lui et Yennefer étaient peut être arrivés à une paix fragile, mais ça ne voulait pas dire qu'il était prêt à l'imaginer dans le lit de Geralt. Il tapa du pied dans un caillou proche et l'envoya en direction du ravin. Yennefer l'arrêta en plein vol d'un simple geste de la main.
-N'attirons pas inutilement l'intention.
Même si ça le chagrinait de le reconnaître, elle n'avait pas tort. Il pouvait y avoir pire dans le coin que des harpies. Bien pire.
-J'imagine que c'est reparti, soupira-t-il. Qu'as tu décidé de faire quand nous le retrouverons ? Si tu en as parlé, j'ai oublié ce détail avec le reste.
-Je ne te l'ai pas dit. J'ai préféré ne pas dire que nous partions à la recherche de Geralt pour éviter que tu ne te débines comme lui.
Geis pouffa, cette traîtresse. Jaskier en resta tout estomaqué, puis se mit à courir pour rejoindre Yennefer qui s'éloignait déjà à grand pas. Geis se mit à voler au-dessus d'eux, aussi haut qu'elle le pouvait, sans parvenir à rejoindre Dorcha qui continuait à leur indiquer la voie. Tout en marchant, il réfléchissait. Ce qui se passait entre Yennefer et lui défiait l'entendement. Des bribes de la conversation de la veille lui revenaient peu à peu, expliquant comment ils étaient parvenus de l'inimité réciproque de la veille à, et bien, à ça. Une trêve, c'était le meilleur mot qu'il trouvait pour décrire la situation, et pour tout avouer, le seul. Pour ça, il avait suffit qu'ils s'installent en tailleur sur un tapis au coin du feu et qu'ils consentent à quelque chose qui ne leur était naturel ni à l'un, ni à l'autre.
La sincérité.
Ils s'étaient dit la veille des choses qu'ils n'avaient jamais dit à voix haute, parfois même pas à leur daemon. Des choses qu'ils n'auraient jamais pensé dire à quelqu'un, même, voire surtout, à Geralt. Le matériau de chantage récupéré aurait été hallucinant, s'ils avaient eu la moindre intention de s'en servir. Jaskier était sûr que ni l'un, ni l'autre ne s'en servirait. Relativement certain, au moins. Yennefer restait Yennefer et lui même n'était qu'un gredin. Deux maîtres du mensonge et de la manipulation, chacun dans son domaine. C'était à se demander ce qu'ils trouvaient à un homme qui ne jurait que par la droiture et l'honneur, même s'il prétendait le contraire. Ou peut être n'y avait-il là rien de surprenant, justement.
Il finit par rire doucement. Yennefer se retourna vers lui en levant un sourcil interrogateur.
-Ce n'est rien. Je pensais à Geralt. Sa tête quand il réalisera que nous avons signé un pacte d'amitié pour nous liguer contre lui. Il sera blême comme la tombe. Encore plus que d'habitude, du moins.
Le bruit qu'émit Yennefer était à deux doigts du ronronnement satisfait.
-Il fera comme s'il était soulagé de nous voir nous entendre enfin, mais en vérité, cela le terrorisera. Il n'a aucune idée de ce dont nous sommes capable ensemble.
-Je parie qu'une fois la surprise passée il sera tout émoustillé. Les idées que ça va lui mettre en tête... J'ai hâte de lui expliquer que même dans ses rêves il est hors de question qu'il nous mette tous les deux dans le même lit.
Par contre, il se ferait un grand plaisir de lui narrer la vision qu'il avait raté au matin. Juste pour le principe.
-Je ne suis pas d'accord, intervint Geis en se posant sur son épaule. Il sera jaloux. Vous êtes censés vous détester, pas vous liguer contre lui et encore moins être ami. Il va détester ça et se mettre à bouder.
Le regard de Yennefer se fit distant pendant quelques secondes.
-Dorcha est d'accord avec toi, finit-elle par dire en s'adressant directement au daemon de Jaskier, mais je tiens le pari. Quand à savoir ce que je pourrais parier contre un daemon... Enfin, une idée me viendra forcément quand j'aurais remporté la victoire.
-Si je gagne, je veux que Dorcha arrête de me lancer ces regards menaçants, souffla Geis à l'oreille de Jaskier.
Jaskier hocha la tête en silence, encore tout chamboulé. On ne s'adressait pas directement au daemon de quelqu'un d'autre, à moins d'être très proches. C'était étrange de se dire qu'ils en étaient là. Très étrange. Être à couteaux tirés avec Yennefer allait lui manquer.

Ils finirent par trouver Geralt, à la mi-journée. Malgré la monotonie du paysage, le temps n'avait pas paru trop long à Jaskier. Échanger ses griefs sur Geralt avec Yennefer était étonnement cathartique. Il recommencerait volontiers à l'occasion.
La vision de Geralt se battant avec un griffon presque aussi gros qu'une montagne lui ôta toute envie de rire. Ils arrivaient à temps. À chaque manœuvre, chaque pirouette, Geralt manquait de glisser dans son propre sang. Il tenait bon, pourtant, parant chaque coup de griffe ou d'ailes qu'essayait de lui porter la bête avec une aisance dont il n'aurait pas du être capable, vu son état. C'était une danse, belle et mortelle. Jamais la musique et les vers de Jaskier ne parviendraient à lui rendre justice, mais il continuerais à essayer jusqu'à en avoir les doigts en sang. Si elle lui coupait le souffle aujourd'hui, ce n'était pas pour les raisons habituelles. Aujourd'hui, même si Geralt était aussi décidé que d'habitude à laisser son adversaire mort sur le champ de bataille, il n'y avait pas besoin d'être un guerrier pour savoir qu'il comptait y rester aussi.
Jaskier jeta un coup d’œil à Yennefer qui, sur sa gauche, observait elle aussi la scène en silence. Dorcha vint se poser sur son épaules. La magicienne et le daemon partageaient le même regard impassible, mais il pouvait les sentir bouillir à l'intérieur.
-Tes mots étaient justes, Jaskier. C'est une triple buse.
Elle leva la main pour incanter un sortilège qui aiderait Geralt à se sortir de ce mauvais pas. Le passage d'une ombre gigantesque au-dessus de leurs têtes la força à s'interrompre. Jaskier sentit tous les jurons de la création se bousculer dans sa bouche pour sortir.
Il y avait un deuxième griffon, plus gros encore que le premier. Le mâle, sans doute, à moins que ce soit la femelle qui ne soit la plus grosse chez cette espèce. Jaskier n'y connaissait rien en griffons.
-Je m'occupe de celui-là, décida Yennefer. Reste caché. Je ne voudrais pas voir ton corps s'écraser dans le ravin.
Un jet de flammes partit de sa main. Une odeur de chair et de plumes grillées parvint jusqu'à Jaskier, lui donnant envie de venir. Le griffon descendit en piqué, dans une chute qui n'était absolument pas contrôlée, et disparut de l'autre côté de la montagne. Yennefer saisit sa robe à deux mains pour le suivre.
Le premier réflexe de Jaskier fut d'obéir et de se cacher derrière la plus grosse pierre à proximité, mais dès que Yennefer eut disparu à son tour, il réalisa qu'il ne pouvait pas faire ça. S'il pouvait aider Geralt...
Il se retourna pour lui crier qu'ils étaient là et de tenir bon, mais se figea, les mots coincés dans la gorge. Geralt était à terre. Son bras gauche était coincé sous une serre du griffon. Son bras droit faisait un angle bizarre. Il était cassé, inutilisable. Dans le cas contraire, son épée aurait quand même été trop loin pour qu'il s'en empare. Geis gémit, à moins que ce ne soit Jaskier. Ils réalisaient la même chose. C'était la fin pour Geralt et ils étaient impuissant à l'aider.
L'instant d'après, le griffon était repoussé, comme par une force invisible. Ce n'était pas un signe lancé par Geralt. Il n'aurait pas pu le lancer, vu sa position et son état. En plissant les yeux, il sembla à Jaskier qu'une forme translucide se dressait un instant entre Geralt et le griffon.
-Tu as vu ?, demanda-t-il à Geis.
-Quoi donc ?
-Il y avait quelque chose là, répondit-il, moins sûr de lui tout à coup.
Une illusion produite par un reflet de soleil ? Mais le griffon avait bel et bien été repoussé. Un souvenir lui revint soudain en tête. Quelque chose l'avait heurté dans la clairière où il avait découvert le sort des daemons des monstres, des mois plus tôt. Quelque chose qu'il n'avait pas vu, non plus. Une pensée naquit dans sa tête, complètement folle. Il la rangea dans un coin pour y réfléchir plus tard et se concentra sur la fin du combat.
Geralt se relevait déjà et profita de la surprise du griffon pour l'acculer contre la paroi de la montagne et lui trancher la gorge. La bête essaya de se débattre et de rendre coup pour coup, mais elle ne parvint qu'à accélérer sa propre mort. Elle tenta de pousser un dernier cri, peut être pour alerter son congénère, en vain. Elle s'effondra, agonisante.
Geralt s'effondra à ses côtés.
Jaskier se précipita vers lui, paniqué. Au passage, il saisit le sac que Geralt avait jeté loin de lui en commençant le combat contre le griffon pour s'alléger d'un poids. Il devait bien y avoir des bandages dedans ou une potion qui lui sauverait la vie. Quand il parvint à ses côtés, Jaskier découvrit que Geralt était déjà inconscient.
-Imbécile, grinça-t-il entre ses dents. Tu n'as pas le droit de me faire ça. Tu n'as pas le droit de nous faire ça.
Il vida le contenu du sac sur le sol et l'éparpilla. Geis quitta son épaule pour se poser sur une des fioles qui roulait loin d'eux.
-Celle-là. Je suis sûre de reconnaître la couleur et le nom. L'hirondelle. C'est celle qu'il utilise quand il est blessé.
Jaskier n'hésita pas, arracha le couvercle et ouvrit la bouche de Geralt pour le forcer à en avaler le contenu. Le sorceleur déglutit, se convulsa deux fois, puis resta immobile. Jaskier n'osait même plus respirer, guettant le moindre signe de vie, mais n'osant pas prendre son pouls de peur de ce qu'il découvrirait.
-Comment va-t-il ?, demanda Yennefer en s'accroupissant à ses côtés.
Elle était couverte de suie et sentait la chair brûlée. Ses cheveux partaient dans tous les sens et une large éraflure entaillait son coup, mais elle n'en avait cure.
-Je lui ai donné ça à boire, expliqua Jaskier en lui tendant la fiole d'une main tremblante.
Yennefer l'examina rapidement puis se pencha sur Geralt pour l'ausculter. Dorcha se posa à ses côtés et la regarda faire. Même la pie semblait inquiète. Finalement, la magicienne se redressa.
-L'imbécile vivra, déclara-t-elle avec soulagement. Il vivra.
Jaskier s'autorisa à respirer. Il prit la main de Yennefer et la serra frénétiquement. Elle le laissa faire. Sa main tremblait légèrement.

Ils finirent par dresser une tente au-dessus de la tête de Geralt et le laissèrent dormir sous la surveillance attentive des deux daemons. Dorcha et Geis n'échangèrent pas le moindre mot, mais Jaskier ne sentait plus chez Geis sa peur habituelle en présence de la pie. C'était décidément une journée de miracles.
Ils attendirent le réveil de Geralt jusqu'au soir. Quand le sorceleur commença à bouger légèrement, Geis pépia pour attirer leur attention. Jaskier et Yennefer se précipitèrent, juste à temps pour voir Geralt ouvrir les yeux. D'abord brumeux, son regard se fit plus acéré et il fronça les sourcils en les voyant tous les deux à son chevet.
-Que faites-vous là ?, demanda-t-il sur un ton rude tout en essayant de se lever.
-Nous passions par là, répondit sèchement Yennefer en le forçant à se rallonger. Pure coincidence et heureux hasard.
Geralt fronça les sourcils et interrogea Jaskier du regard.
-Tout à fait, confirma Jaskier d'une voix froide. Heureux hasard, puisque tu te vidais de ton sang sans notre intervention.
-Je n'ai pas besoin d'aide, décréta Geralt en repoussant la main de Yennefer.
Il se leva sans qu'ils n'arrivent à l'en empêcher, malgré son bras soigneusement bandé par Jaskier. Il tituba, mais parvint à rejoindre son sac et en sortit une chemise propre.
-Oui, ça se voit à trois lieues, persifla la magicienne. Tu en as d'autre comme celle-là ?
Geralt l'ignora.
-Et où va-tu comme ça ?, demanda Jaskier qui sentait lui aussi la colère lui monter au nez.
-J'ai laissé Ablette à l'entrée de la vallée. Je ne peux pas la laisser seule.
Jaskier leva les yeux au ciel, mais adopta un ton joyeux et tapa dans ses mains.
-Quelle coïncidence ! C'est par là que je vais aussi. Et toi Yennefer ?
-Une totale coïncidence. J'ai affaire dans cette direction. On dirait que nous allons voyager ensemble.
Geralt fronça les sourcils, mais ne dit rien. Il enfila sa chemise et commença à essayer de nouer sa ceinture autour de sa taille d'une seule main. Presque en même temps, Yennefer et Jaskier croisèrent les bras pour indiquer qu'il était hors de question qu'ils l'aident à se vider davantage de son sang. L'idiot avait l'air de croire qu'il pouvait les ignorer et reprendre immédiatement la route, mais il n'arriverait même pas au bout de la combe avant de s'effondrer. Ce n'était pas grave, ils avaient tous leur temps et la route serait longue jusqu'à la sortie du défilé. Geralt ne pouvait pas les ignorer éternellement, après tout.
Du coin de l’œil, il sembla à Jaskier que quelque chose se tenait aux côtés de Geralt. Il cligna des yeux, et l'impression disparut.