Actions

Work Header

On vit dans une société

Chapter Text

Les cloches du début de la prière tintent, et voici tous les fidèles qui entrent dans la nef. Chacun prend place, comme s’ils avaient tous un endroit attitré. La maison de Dieu ne fait guère de sélection : elle accepte tout le monde, et tout le monde l’accepte.

Tandis que les jeunes choristes se regroupent dans un coin de la pièce, Karamatsu se précipite entre eux et manque de tomber à plusieurs reprises. Mais il arrive à obtenir une vue d’ensemble sur toute la nef et sur le père Dekapan, qui entame son discours en ouvrant les bras, comme s’il souhaitait étreindre toute la population présente, et par extension, tout le genre humain.

Voilà ce qu’est cette pièce : un éloge de l’humanité et du vivre ensemble.

Ici, rien n’est laissé au hasard et à l’abandon. Toute personne est entendue, et si sur terre, aucune oreille mortelle n’est assez attentive à nos malheurs, au creux des bras du Père Dekapan, tout semble possible, et toute prière est écoutée.

Karamatsu rêve d’un jour où il pourra prendre la place du Père.

Il n’est encore qu’un enfant, mais ses petites années à travailler sa voix dans le chœur font qu’il ne songe qu’à une chose : utiliser ses cordes vocales d’or pour réciter les passages du Livre à toutes les personnes présentes dans cette pièce. Il aimerait tellement pouvoir instaurer toute cette paix dans le cœur des gens… Et puis ce serait une bonne façon de remercier les moines qui l'ont trouvé et hébergé.

Non, c’est sûr et décidé, il lui volera sa place !

Pour ça, il s’entraine devant les autres enfants de son âge. Apprenant tout entier une bonne moitié du Livre, récitant à tout moment de la journée, en instaurant un petit brin de mélodie à chaque mot, mettant le ton aux passages les plus poignants… Dans sa gorge, les textes les plus sacrés deviennent une chanson du cœur, et le chœur tout entier le complimente à chaque fois.

Mais malgré ses ambitions, il reste tout de même un enfant à l’heure actuelle. Et les enfants sont souvent très inattentifs quand quelque chose d’inhabituel attire leur regard. La nature joue bien des tours quelques fois…

Tandis que chaque croyant semble investi dans la prière, tout au fond de la pièce, Karamatsu aperçoit un adulte au physique atypique : il ne porte pas de chapeau comme la majorité des hommes présents, arbore un vêtement jamais vu jusqu’à lors et présente des couleurs très flashy. Karamatsu a plutôt l’habitude de voir passer des redingotes, des hauts-de-forme, ou (depuis peu) des smokings, tout cela dans des coloris plutôt sombres. La couleur claire est généralement destinée aux robes des femmes, avec leurs broderies soigneuses et leurs longs gants.

Les prêtres ont toujours reproché à Karamatsu d’accorder trop d’importance à l’apparence de certaines personnes. Mais il est vrai que le monde de la mode, aussi extravagant et loufoque soit il, est intéressant. Et puis l’extérieur se doit d’être un reflet de notre âme, pas vrai ? C’est pour cela que pour beaucoup d’esprits, avoir bonne allure signifie avoir bonne conscience.

Mais revenons à cet homme du fond qui prend la majeure partie de ses pensées. Comme dit précédemment, il arbore un costume cyan qui transgresse complètement la mode contemporaine.

Ce n’est cependant pas la seule caractéristique étrange que l’homme montre : il se tient debout, dos au mur, les bras croisés, un pied au sol et l’autre appuyé sur la surface derrière lui. Cette posture, c’est celle d’un homme s’ennuyant et attendant le tramway… Autant dire qu’on ne vient pas prier pour se tenir comme cela devant Dieu.

Enfin, une dernière chose semble étrange dans toute cette personne. Ses yeux. Il semble regarder un peu n’importe où dans la pièce, comme si ce qui se passait ne l’intéressait pas le moins du monde. Mais lorsque ses deux pupilles croisent celles de Karamatsu, le jeune choriste voit une lueur qu’il n’avait jamais vue avant dans les yeux de quelqu’un, même dans les yeux les plus emplis de foi et les plus larmoyants que l’on retrouve sur le visage des nonnes. Cette lueur est tellement profonde que Karamatsu s’y perd, comme hypnotisé par la danse cristalline.

C’est un de ses voisins choristes qui le ramène à la réalité en le cognant du bras. Il se concentre de nouveau sur les paroles divines.

Cet homme, est-ce que personne d’autre ne le remarque ? Il se tient là depuis le début, à l’écart des autres, et n’a rien de commun. Il est invraisemblable qu’il soit le seul à l’avoir vu.

La fin de la prière arrive enfin, et alors que Karamatsu voit les personnes quitter la pièce, l’homme a déjà disparu.

Ce scénario se répète un mois durant. Chaque jour, on accueille les fidèles, cet homme survient et prend cette même allure, et il disparait sans laisser de trace. Au bout d’un mois, il est clair que la curiosité de Karamatsu brûle en lui. Jusque là, rien ne se mettait en travers de sa concentration et de son écoute. Suffisait-il de si peu pour l’ébranler et changer ses priorités ?

A la fin de la prière du jour, on l’assigne au balayage de la crypte se trouvant sous le cloitre. Fier qu’on lui confie une tâche aussi importante, il s’y met rapidement, et en pas moins d’une heure, il a déjà fait trois pièces supplémentaires qu’on ne lui avait même pas demandé. Si cela peut alléger le travail d’un autre, il le fera avec satisfaction. Et puis c’est à force de travail qu’on construit sa voie jusqu’au Paradis.

Alors qu’il s’apprête à rejoindre les autres pour leur faire part de son action exemplaire, il sent que quelqu’un l’observe. Il se retourne et aperçoit l’homme du fond de la salle.

La surprise manque de le faire sursauter, mais pour éviter de le vexer, Karamatsu lui sourit chaleureusement.

« Bonjour monsieur ! Vous seriez vous perdu par hasard ? Avez-vous besoin d’aide ? »

L’homme joint les mains dans son dos, et prend un air embêté.

« J’ai un petit problème. Je ne comprends pas le but de tout ceci, et j’aimerais que tu m’apportes une réponse, petit prêtre. »

Karamatsu sursauta à l’appellation. Prêtre, lui ? Il n’était encore qu’un élève, mais cela lui donna le sourire.

L’homme ricane en le voyant.

« Pourquoi Dieu a –t-il créé les hommes ? »

Bonne question, Karamatsu se demande la même chose depuis quelques années, et ses années dans l’abbaye ne lui ont pas apporté encore de réponse, mais il imagine que cela viendra.

« Je suis encore incapable de vous l’expliquer, mais si vous vous rendez auprès du père Dekapan, il pourra surement vous répondre de la meilleure façon qui soit.

- Tu rigoles ? Je me fiche de ce que peut dire cet homme. Il est déjà si vieux ! Il a eu le temps d’apprendre et maintenant, il se contente de réciter ce que tout le monde veut entendre. Non, moi, ce que je veux, c’est ta réponse à toi. Tu es jeune, non ? Tu dois bien avoir de l’imagination ?

- De l’imagination ?

- Eh bien oui ! Enfin… » Il ricane derrière sa main. « Je sais qu’entre ces murs, ta créativité est à l’étroit, mais tu restes un enfant. Les petits hommes, c’est toujours très créatif. »

L’homme fait les cent pas devant lui en le regardant, les mains derrière le dos. Il est trapu et a l’air de mijoter quelque chose. Mais Karamatsu reste stoïque. L’homme veut peut-être simplement le mettre à l’épreuve ? Si c’est cela, il va relever le défi.

L’homme part alors. Avant de s’éloigner, il lui a dit qu’il reviendrait le dimanche prochain. Cela laisse à Karamatsu une semaine pour échafauder une logique sur la raison de l’existence des hommes.

Il passe alors deux jours le nez fourré dans le Livre. Il prend des notes, il fait des liens, il conjecture.

Il est plus réfléchi que son apparence le laisse paraitre, c’est ce qu’on dit. Et par envie de montrer à l’homme qu’il n’a pas fait erreur en le mettant au défi, il a décidé de ne s’arrêter que lorsqu’il aura trouvé la réponse à cette question.

Pourquoi les Hommes sont-ils sur Terre ? C’est tout de même assez redoutable.

Au matin du troisième jour, ses frères l’appellent, avec une très bonne nouvelle à la clé. Il va apparemment pouvoir réciter une partie du livre saint devant tous les croyants le dimanche prochain. Il oublie alors la question existentielle pour se consacrer à la récitation du Livre.

Le vendredi d'après, chacun s’accorde à dire que sa façon de réciter est assez bonne pour paraître ce dimanche. Il en est tout content. Le samedi, il s’entraine encore. Rien ne peut l'arrêter, car le lendemain, il parlera devant tout le monde ! Dans sa chambre, une petite fenêtre donne sur des bâtiments en contrebas. Il choisit de réciter au travers de celle-ci : si les mots lui reviennent en échos, c’est qu’il parle assez fort. S’il entend des coups de balais au travers des murs, c’est qu’il parle trop fort. Quelques fois ça arrive. Mais on ne lui en veut jamais vraiment…

Il regarde en même temps les gens passer. Il les déplore, vraiment. Comment peut-on vivre à l’extérieur d’une abbaye, loin de toute cette imprégnation spirituelle ? C’est peu dire s’il ne s’imagine pas une vie en dehors…

Les gens de l’extérieur sont des êtres bien singuliers. On raconte qu’ils disent croire en Dieu seulement dans la forme, mais pas dans le fond, que certains viennent prier seulement pour bien paraitre devant les autres. De toute façon, Dieu se rend compte de tout. Mais mieux vaut venir prier à l’abbaye sans y croire plutôt que commettre de mauvais actes toute la journée. C’est ce que Karamatsu pense.

Vraiment, l’existence des hommes est étrange.

Pourquoi ils existent au fait ?

Et voilà le retour de cette question aussi intéressante qu’affolante. Ses méninges ont repris le lourd assaut contre l’ignorance, et le voilà à songer.

S’il était Dieu, pourquoi aurait-il pris la peine de faire vivre des humains ?

Il réfléchit encore…

…et après quelque minutes, il se dit que…

Oui, ça devait être ça.


A la prière du dimanche, chacun est surpris qu’un enfant aussi jeune que lui puisse aussi bien réciter les Ecritures. Il a réussi avec le temps à tout apprendre par cœur, si bien qu’il n’a même plus besoin de lire. Il regarde en même temps l’auditoire, les yeux émerveillés des adultes, l’air fatigué des enfants… Certains parents frappent l’arrière de la tête de leur enfant, l’air de dire « pourquoi tu ne sais pas faire ça, toi ? ». Mais chacun forme sa propre voie. On ne peut pas être doué dans tout.

Il n’y a pas un seul moment où il ne lève pas les yeux vers les croyants pour capter leur attention. Mais alors qu’il atteint la partie du texte saint qu’il connait le mieux, son regard croisa celui de l’homme du fond de la salle.

Il entend alors un raclement de gorge désapprobateur. Le père Dekapan n’est pas très satisfait de son manque de concentration…

Mais comment se concentrer quand un individu sort autant de l’ordinaire ?

Comme dit précédemment, il en était arrivé au passage qu’il connaissait le mieux, et simplement à cause de cette présence pesante, il ne peut plus rien dire sans bafouiller. Il prie intérieurement pour que Dieu ne lui en veuille pas.

Satané homme du fond… Il ne peut pas se faire plus discret ?

Un autre raclement de gorge désapprobateur survient. Karamatsu choisit de ne plus regarder l’homme du fond, mais son esprit est encore tourmenté, et il bégaye pendant toute la durée de son discours.

Lorsque la récitation est finie, c’est le Père qui reprend la main. Karamatsu descend de l’estrade, la tête baissée devant les regards désapprobateurs des plus anciens moines.

Il finit par quitter la pièce, pour rejoindre le jardin du cloître.

Comment a-t-il pu aussi mal faire ? Lui qui s’était entraîné sans relâche, lui qu’on complimentait pour sa capacité à bien réciter…! Déçu de ne pas avoir été à la hauteur, il finit par se jurer que cela ne recommencera pas. Il se donnera à fond pour réussir à son prochain essai !

« Tu avais l’air vraiment perturbé pendant que tu parlais. C’est ma faute peut être ? »

Cette fois ci, Karamatsu n’a pas pu s’empêcher de sursauter. C’est que cette entrée en scène n’est vraiment pas adaptée lorsqu’on se trouve dans un endroit seul.

« Tu as bien réfléchi à ce que je t’ai demandé la semaine dernière, petit prêtre ? »

De prêtre, il n’en a malheureusement que le nom et l’habit. Il n’est même pas capable de parler devant une assemblée de croyants, alors…

Mais si une chose peut bien lui remonter le moral, ça serait de répondre à cette question au mieux possible. Peut être que sa langue n’est pas parfaite, mais sa pensée, elle, mérite qu’on l’écoute.

« Bien sûr. Je ne renonce jamais à un défi. » Karamatsu redresse son dos, lève le menton et prend des allures d’homme savant. Enfin…c’est l’allure qu’il aimerait avoir. « Je me suis rendu compte que même les pères ne le savaient pas vraiment, mais j’ai réussi à me mettre à la place de Dieu et- »

A ce moment là, l’homme en costume bleu est mort de rire. Karamatsu s’est rendu compte trop tard de l’arrogance de ses propos. Mais il se reprend.

« …j’ai dit que j’avais tenté de prendre le point de vue de Dieu, et j’ai compris qu’en fait, il s’agissait de donner une chance à toutes formes de vie d’expérimenter les choses du monde.

- C'est-à-dire ?

- Il y a tellement à voir sur cette Terre. Il y a toujours des contrées inexplorées, un savoir à acquérir, et de nouvelles gens à rencontrer. Je pense que Dieu voulait que le plus de gens possible puissent voir une telle œuvre, et en être tout autant émerveillés.

- Je vois. C’est tout ?

- Hm ? C’est quand même quelque chose… »

L’homme entre alors dans un fou rire bruyant et ténébreux. Karamatsu ne comprend pas très bien, mais ce rire ne présage rien de bon.

« Dans ce cas là, pourquoi ne pas avoir créé des anges de plus, plutôt que de piètres humains ? Les anges, ça aurait été beaucoup plus esthétique, pas vrai ?

- Je ne comprends pas très bien…

- Et puis si la simple raison était de découvrir tout ce qu’il y avait de beau dans ce monde, pourquoi vous perdez votre temps enfermés dans une abbaye, à prier toute la journée ? C’est stupide ! La vérité, tu veux la savoir ? Dieu a une arrogance tellement insatiable qu’il a toujours besoin de plus de croyants ! Et pourquoi des croyants humains ? Tout simplement parce que les anges ont le pouvoir de se rebeller contre lui, tandis que les humains sont faibles et obligés de suivre ses instructions, au risque d’aller en enfer ! L’emprise mentale qu’il exerce sur les humains est tellement lâche que je déplore les gens de ton espèce, ceux qui passent leur journée à prier celui qui les a foutus dans la merde ! »

Ohlala…Karamatsu est presque sûr qu’il s’agit d’un blasphème…

Mais au milieu de tous ces rires méprisants, Karamatsu observe toujours les yeux qui ont su le captiver bien plus que la prière. Ils sont cette fois ci pleins de larmes, et si n’importe qu’elle autre personne aurait cru à des larmes causées par le fou rire, Karamatsu est certain d’entrevoir de la tristesse dans son expression.

« Monsieur, je me rends bien compte que vous n’êtes pas un croyant, mais votre comportement ne colle pas à vos dires. »

L’homme soulève un sourcil.

« N’importe quel non croyant se serait contenté de rester hors de l’abbaye. Mais vous prenez la peine de venir tous les jours, vous écoutez jusqu’à la fin, et au final, vous conservez cette mauvaise image de Dieu, bien que vous reveniez à chaque fois... Pourquoi au juste ? »

L’homme ne rit plus du tout. Il essuie ses larmes, et semble perdu dans ses pensées. Il regarde au travers d’une fenêtre à sa droite ; les rayons du soleil recouvrant son visage ne semblent pas l’éblouir. Il se met à sourire en voyant les rayons s'amenuiser, au fur et à mesure que des nuages sombres englobent le ciel.

« C’est vraiment étrange. Auparavant, venir ici m’aurait fait me sentir comme chez moi…c’est ridicule…j’ai l’impression de me faire virer de ma propre maison.

- Je ne comprends toujours pas…

- Parce qu’il n’y a vraiment rien à comprendre ! Un jour, tu te retrouves dans un lieu parfait où tout le monde est heureux, mais le lendemain, Dieu te reprend tout et ne te laisse absolument rien…! C’est cruel, tu ne trouves pas ? C’est une loi inébranlable. C’est lui qui décide toujours. Les choses sont comme ça… Si tu veux mon avis, petit prêtre, tu devrais faire attention à tout ce qu’on t’a donné jusqu’à présent…tu pourrais bien tout perdre. »

Et sur ces mots, l’homme lui tourne le dos et s’engouffre dans l’obscurité de la salle adjacente.

« Attendez monsieur ! La sortie est de l’autre côté ! »

Karamatsu s’apprête à le suivre, mais une odeur de brûlé parvient à ses narines.

Cet homme étrange n’est bientôt plus le centre de ses pensées quand il voit les immenses flammes noires brûler l’intégralité de l’abbaye.