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Toutes ces choses qu'on ne s'est pas dites

Chapter Text

Harry,

Je me demande si tu vas ouvrir cette lettre en comprenant qu'elle vient de moi. Je vais supposer que tu me liras jusqu'au bout, même si c'est peu probable. Je ne t'en voudrais pas d'arrêter immédiatement ta lecture et de mettre ma lettre au feu, ce n'est pas comme si j'avais fait quoi que ce soit pour mériter ton temps et ton attention.

Cela fait des mois, ou plutôt des années, que j'envisage de t'écrire. J'admets avoir écrit des dizaines de lettres que je n'ai jamais envoyées. Tu sais que je n'ai jamais été très courageux.

Je ne sais pas par où commencer. Il y a tellement de choses que je ne t'ai pas dites. Tellement de choses que je veux te dire aujourd'hui. Et tellement d'autres que je regrette d'avoir dites. Je ne suis pas très doué pour communiquer, surtout quand mes sentiments entrent en ligne de compte.

Pardon.

J'aimerai commencer par te présenter mes excuses. Pour tout ce que j'ai pu te dire quand nous étions à Poudlard, pour toutes les insultes, toutes les piques, tous les coup-bas. Pour tout le mal que je t'ai fait, à toi, mais aussi à tes amis. J'étais stupide, arrogant et jaloux, même si j'ai conscience que ça ne m'excuse pas.

Je ne supportais pas de ne pas être au centre de l'attention, je cherchais à prouver ma supériorité parce que je me sentais menacé. Si tu savais comme j'étais jaloux. De toi, de tes amis Gryffondor, même de ton ami Weasley. C'était tellement facile d'être méchant, de chercher à vous blesser, de vous rabaisser.

C'était aussi ce qu'on attendait de moi. J'étais à Serpentard, j'étais un Malefoy. Vous humilier et vous harceler, c'était un moyen pour moi d'être reconnu par mes pairs. Par mes camarades et surtout par mon père. Or je voulais tellement lui plaire, à mon père. Je voulais qu'il soit fier de moi. Lui qui était si dur et si froid.

Ne va pas croire que je cherche à t'attendrir et à me dédouaner, ce n'est pas le cas. Tu sais, j'ai eu le temps de réfléchir aux conséquences de mes actes, quand j'étais en prison et même après. Oui, j'étais un enfant jaloux et pourri-gâté. Oui, aujourd'hui j'ai conscience d'avoir mal agi. Mais tous mes regrets ne pourront jamais réparer mes erreurs. Je dois vivre avec. Et essayer d'être un homme meilleur, à défaut de pouvoir remonter le temps.

Bien sûr, j'aimerais que tu me pardonnes, mais je comprendrais que tu refuses de le faire.

Peut-être que tu te demandes si j'ai présenté mes excuses à d'autres personnes. Après tout, tu n'es pas le seul avec qui j'ai pu être infect à Poudlard. La réponse est oui. Peut-être d'ailleurs que tu le sais si tu es toujours en contact avec eux. J'ai envoyé plusieurs hiboux l'an dernier. Granger, Weasley, Londubat et même Lovegood pour ne citer qu'eux. C'était des lettres assez courtes. J'ignore si toutes ont été ouvertes, une seule personne m'a répondu. Bien évidemment, il me serait impossible de m'excuser auprès de toutes les personnes à qui j'ai fait du mal, pour la triste raison que je ne me rappelle pas de tous les noms. Disons que j'ai fait une sélection.

Tu es le dernier de ma liste, alors que tu es sans aucun doute le plus important. C'est tellement difficile. Et tellement compliqué. Parce qu'il y a tellement plus entre nous qu'une simple histoire de jalousie et de rivalité mal placée.

Je t'aimais, Harry.

J'imagine le choc que tu dois ressentir en lisant ces mots, mais je te prie de me croire. Je t'aimais tellement. Depuis la quatrième année, je t'aimais et toi tu me haïssais. Et je me haïssais moi-même de t'aimer. Parce que tu étais Harry Potter, mais surtout parce que tu étais un garçon. Je ne prétendrais jamais t'avoir aimé d'un amour sain et pur. J'ai conscience que c'était tout le contraire.

C'est arrivé progressivement. À moins que ces sentiments n'aient été présents depuis le début. C'est compliqué. Mais rétrospectivement, quand je me rappelle combien, dès la première année, j'étais jaloux de Weasley et de Granger, au point de vouloir leur faire du mal, je me dis que mon obsession pour toi n'a sans doute jamais été anodine. Je me souviens que je parlais de toi en permanence, je te suivais dans les couloirs, voulant connaître le moindre de tes faits et gestes.

J'ai mis du temps à comprendre pourquoi je pensais constamment à toi, pourquoi j'avais besoin de te voir, pourquoi je voulais tellement que tu me regardes, que tu me parles, que tu me touches. Et quand j'ai compris que je t'aimais, pire que tu m'attirais, que je te désirais, ça a été pire. Je te tenais responsable pour ce que je considérais comme ma déviance. Alors je me suis vengé.

Et comme si ça ne suffisait pas, j'étais terrifié à l'idée que quiconque me démasque. Alors j'ai été toujours plus loin, en réalisant des badges contre toi, rejoignant la brigade d'Ombrage... J'ai tellement honte. Si tu savais combien je me détestais à cette époque. D'un côté, je me haïssais de te faire du mal, de l'autre je me dégoûtais de t'aimer.

Je me demande si tu vas me croire en lisant ces lignes. Je pense que n'importe qui douterait de mon honnêteté. Je comprends que ce soit difficile à croire, mais je n'ai jamais été aussi sincère de ma vie. J'étais amoureux de toi, amoureux à en pleurer, amoureux à en mourir.

Je l'ai pleinement accepté et embrassé mes sentiments en dernière année, quand tu n'étais plus là. J'étais mort d'inquiétude. Tu avais disparu et j'ignorais si je te pourrais te revoir un jour. Je me rappelle que je surveillais les journaux et j'écoutais la radio pirate en espérant avoir des nouvelles.

Quand je t'ai reconnu au manoir, j'ai cru que mon cœur allait exploser. J'étais tellement heureux de voir que tu étais vivant, et terrorisé à l'idée qu'on te fasse du mal. C'est pour ça que j'ai prétendu ne pas te reconnaître. C'est pour ça que je ne me suis pas défendu quand tu m'as arraché ma baguette. Et lorsque je t'ai menacé dans la Salle sur Demande, c'était juste parce que je voulais te revoir une dernière fois. Je ne t'aurais jamais livré à l'ennemi.

Oui, il était aussi mon ennemi, même si je l'ai compris bien trop tard.

J'aurais pu simplement t'oublier, passer à autre chose, commencer une nouvelle vie. Mais chaque jour qui passe me rappelle ton souvenir. J'ai toujours les cicatrices de ton Sectumsempra. Si je dois utiliser une nouvelle baguette magique, c'est parce que tu as gardé la mienne. Et dois-je vraiment mentionner la dette de vie qui me lie magiquement à toi ? Il ne se passe pas un jour sans que je pense à toi. Même si mes sentiments se sont effacés progressivement, tu feras toujours partie de ma vie, malgré toi, malgré moi.

Tu te demandes peut-être ce que j'attends de toi avec une telle lettre. Je crois qu'au fond, j'espère que tu me pardonnes un peu. Ou au moins que tu comprennes l'adolescent que j'étais.

Ma crainte est que cette lettre te fasse plus de mal que de bien. C'est une question que je me suis posée à chaque fois que j'écrivais à quelqu'un pour m'excuser. J'imagine que beaucoup auraient préféré que je m'abstienne. Peut-être que ça a ravivé de trop mauvais souvenirs. C'est difficile à prévoir. Mais autant si Londubat me déteste encore plus qu'avant, j'arrive à être en paix avec moi-même, si je te fais encore plus de mal que je ne t'en ai déjà fait, je ne me le pardonnerai pas.

Je fais peut-être la deuxième plus grosse erreur de ma vie en t'envoyant cette lettre. J'espère néanmoins que tu me liras jusqu'au bout.

Pardon. Pardon pour tout.

Drago.

Chapter Text

Mrs. Bones
Pardonnez-moi de vous déranger, je sais que nous avons rendez-vous la semaine prochaine, mais est-il possible de vous voir plus tôt ? Demain par exemple ? Ou après-demain ?
Merci d’avance
H. P.

Mr. Potter,
Je peux vous proposer une séance ce soir à 19h. 
Bien cordialement
Dr. Jane Bones

J’arrive par Cheminette dans le salon comme à mon habitude. D’ordinaire Mrs. Bones n’accepte pas que ses patients entrent ainsi chez elle, mais pour moi elle a accepté de faire une exception. Il faut dire que ma situation est particulière. Si on me prenait en photo en bas de son immeuble, elle ferait la couverture de la Gazette du Sorcier dès le lendemain. De la même manière, je ne peux pas risquer de croiser ses autres patients qui pourraient trouver un intérêt à vendre l’information aux journalistes. 

Comme toutes les semaines depuis plus de quatre ans, je suis accueilli par Mrs. Bones et son sourire chaleureux. Elle me serre la main avec fermeté et m’invite à la suivre dans la petite chambre qui lui tient lieu de cabinet. Je m’assois toujours dans le fauteuil rouge plutôt que sur le divan recouvert d’un velours bleu ciel qui m’irrite au toucher. Ma psychomage s’installe dans son propre fauteuil, jumeau du mien, son carnet sur les genoux et sa plume à la main. Comme d’habitude, la Plume à Papotte qu’elle utilise avec la plupart de ses patients reste sagement sur le bureau. Trop de mauvais souvenirs. Lorsque j’en vois une s’agiter sur le parchemin, même si on m’assure qu’elle ne prend pas note de mes paroles, les mots se bloquent dans ma gorge et il m’est impossible de prononcer le moindre mot. 
— Qu’est-ce qui vous amène, Harry ? J’imagine qu’il y a eu un imprévu pour que vous demandiez à avancer votre séance.
Je hoche la tête. Je n’essaye pas de fuir, je sais très bien pourquoi je suis ici. J’ai besoin d’en parler à quelqu’un et il était impensable d’attendre encore une semaine entière avant de vider mon sac. D’une main tremblante, je sors un parchemin de la poche arrière de mon jean. Il est déjà tout froissé et plié alors que je l’ai reçu hier.
— J’ai reçu… cette lettre.
Je la déplie machinalement avant de la tendre à Mrs. Bones. Néanmoins elle n’esquisse pas le moindre geste et garde ses mains sur son carnet.
— De qui provient-elle ?
Ça bloque immédiatement. Pourtant Merlin seul sait combien de fois j’ai prononcé ce nom dans l’intimité de ce cabinet. Aujourd’hui, ça me paraît insurmontable. 
— Lisez-la, s’il vous plaît, je murmure en espérant naïvement échapper à l’exercice qui se profile.
— Vous savez très bien qu’en me montrant que vous êtes incapable de me dire qui vous l’a envoyée et ce qu’elle contient, vous m’encouragez à insister pour que vous me racontiez tout ça à voix haute.
Je sais. C’est toujours comme ça. Mes yeux se posent sur le haut du parchemin où l’écriture fine et pointue me nargue. J’aurais reconnu cette écriture entre mille. Avant même de l’ouvrir, je savais qui me l’envoyait rien qu’en observant la façon dont était tracé le P de Potter. J’aurais aimé trouver la force de ne pas ouvrir cette lettre. Je l’ai rangée dans le tiroir de mon bureau et j’ai essayé de passer à autre chose. J’ai tenu un quart d’heure avant de déchirer l’enveloppe, le cœur battant.

Je ne m’attendais pas à recevoir ce courrier, mais il m’est arrivé d’en rêver. Surtout l’année dernière, quand avec Mrs. Bones nous travaillions sur les souvenirs liés à cette personne. Je lui en ai même écrit, une lettre. Elle doit encore être dans mon dossier, je n’avais voulu ni l’emporter, ni l’envoyer. Mrs. Bones était contre l’idée que je la détruise et m’a proposé de la conserver au cas où je souhaiterais la relire un jour. Je pressens qu’elle va me la ressortir. Je la connais. 
Les minutes passent. Je commence à paniquer. Il faut absolument que j’arrive à en parler aujourd’hui. Je suis venu pour ça. Je sens venir une de ces séances dramatiques où je me retrouve incapable de parler. Il n’y a rien de pire.
— Qu’avez-vous fait cette semaine ?
Il faut que je réponde. J’ai la réponse toute prête dans ma tête. J’ai commencé à travailler sur un nouveau roman. Ron m’a parlé d’une affaire sur laquelle un de ses collègues travaille en ce moment, une sombre histoire de trafics de potions de sommeil et ça m’a inspiré. J’ai passé la nuit de mardi à prendre des notes, jusqu’à tomber de fatigue au petit matin. Cela faisait longtemps que je n’avais pas fait de nuit blanche. 
— Comment vont vos amis ? me demande encore Mrs. Bones.
— Très bien.
Enfin quelques mots franchissent mes lèvres. 
— Vous les avez vus cette semaine ?
— Ron est venu à la maison lundi soir. 
— De quoi avez-vous parlé ?
— Du Ministère, de son patron qui lui tape sur les nerfs, d’Hermione. Et un peu de mon dernier livre qu’il a enfin pris le temps de lire.
Mrs. Bones poursuit ses questions qui ont le mérite de me débloquer. Ça me fait du bien, même si j’appréhende le moment où elle va revenir sur la raison de ma venue.
— Il est sorti le mois dernier, je me trompe ? Comment il s’appelle déjà ?
— Lily Moon et la baguette de pouvoir.
— Il se vend bien ?
— Mon éditeur est content. Il a fait un meilleur démarrage que le précédent. 
C’est mon troisième roman, le troisième de la série policière Lily Moon. J’écris des histoires depuis trois ans déjà, toujours autour du même personnage : une Auror orpheline avide de sensation et de justice. Le premier tome a eu un immense succès, le second a bien moins marché. J’ai beaucoup d’espoir dans ce nouveau roman. Je pense que c’est mon préféré.
— Qui vous a envoyé cette lettre ?
— Drago Malefoy.
Si elle est surprise, ma psychomage n’en montre rien. Elle me regarde droit dans les yeux.
— Et pourquoi il vous a écrit ?
— Pour me demander pardon et pour…
Je m’arrête. Je ne peux pas dire ça. Les larmes me montent aux yeux, je me contiens avec difficulté. Mrs. Bones ne me quitte pas du regard, elle attend. Je prends une profonde inspiration, ferme les yeux. Il faut que je le dise. 
— Pour me dire qu’il m’aimait. Ou plutôt qu’il m’avait aimé à l’époque, je corrige d’une voix tremblante.
Cette fois, je ne peux pas observer la réaction de Mrs. Bones car mes yeux sont complètement embrumés de larmes. Les émotions me submergent, comme la première fois que j’ai lu la lettre. Ça déborde en moi et je ne sais plus comment les gérer. Alors je pleure. Mrs. Bones fait léviter jusqu’à moi la boîte de mouchoirs dans laquelle je me sers sans me faire prier. Elle attend patiemment que je retrouve un semblant de calme avant de reprendre la parole.
— Il vous a demandé pardon dans cette lettre, et il vous a avoué qu’il vous avait aimé.
L’entendre dire par une autre personne est encore plus déstabilisant. Ça rend cette information encore plus réelle. Il m’a aimé. Drago Malefoy m’a aimé. Et jusqu’à aujourd’hui, je n’en avais aucune idée. Je parcours la lettre les yeux, mais je la connais déjà par cœur. 
— Qu’est-ce que vous ressentez actuellement ?
— J-je ne sais pas. 
J’attrape le parchemin posé sur la table basse à ma droite. C’est une liste des émotions que Mrs. Bones met toujours à disposition. Moi, ça m’aide à faire le tri et à mettre des mots. Mais là, tout de suite, j’ai l’impression que je les ressens toutes. 
— La colère, la tristesse, la peur, le dégoût, la culpabilité. La honte aussi, un peu.
Et la joie. Je n’ose pas le dire. Alors je le garde pour moi. 
— Sur une échelle de 1 à 10, vous avez l’impression que cette lettre vous perturbe à combien ?
— 12. 
C’est pour ça que je suis venu. Je ne fais que lire et relire cette lettre depuis que je l’ai ouverte. J’ai fait des cauchemars toute la nuit sur l’époque de Poudlard, et sur Drago. Je me suis revu dans les toilettes, au manoir Malefoy, dans la Salle sur Demande. Et je n’avais personne à qui en parler. Personne n’est au courant. Seulement ma thérapeute. 

Mrs. Bones hoche à nouveau la tête et prend des notes. Je reste silencieux et m’enfonce un peu plus dans mon fauteuil. Après avoir posé sa plume, elle tire sa baguette de sa manche et l’utilise pour faire glisser la Pensine jusqu’à moi. Je me raidis. Déjà ? Je penserai qu’on parlerait encore un peu avant d’aller fouiller dans mes souvenirs.
— Fermez les yeux, comme d’habitude, commence la sorcière.
Je m’exécute avec une certaine appréhension.
— Pensez à cette lettre que vous tenez dans vos mains. Pensez à Drago. Imaginez-le en train de vous écrire. 
J’ai peur, mais j’obéis. J’ignore à quoi il ressemble aujourd’hui alors que je visualise à 18 ans, la dernière fois que je l’ai vu, lors de son procès. Il doit porter des robes de sorciers luxueuses. Le dos courbé sur son courrier, comme à Poudlard. Son écriture acérée. Je me revois en sixième année, lorsque je le suivais dans les couloirs comme une ombre. 
Le souvenir m’échappe sans que je puisse le contrôler. C’est une sensation froide sur ma tempe à laquelle je suis habitué. Ça ne dure que quelques secondes. Je rouvre les yeux pour observer le filament argenté tomber lentement dans la Pensine. 
— Je vous laisse regarder ?

Je plonge tête la première. Je suis dans un couloir de Poudlard. Le moi de 16 ans a la Carte du Maraudeur dans une main, ma baguette dans l’autre. Je ne suis plus un enfant, mais je me trouve un air encore innocent. À cette époque, j’ai l’impression d’avoir connu le pire, mais je n’ai aucune idée de ce qui m’attend. 
Je dépasse la version jeune de moi-même pour m’approcher de la personne que je suis à la trace, à savoir Drago. Il marche à grand pas, dans cette robe noire très seyante qu’il portait souvent cette année-là. Il n’a pas sa cape d’uniforme, seulement sa cravate. Elle est trop serrée, il a l’air d’étouffer. Le jeune moi le suit le plus discrètement possible. Je pense que si Drago avait été un peu attentif ce jour-là, il m’aurait remarqué. Mais son esprit était ailleurs. Il doit déjà penser à sa prochaine tentative de réparer l’armoire à disparaître dans la salle sur demande. Il doit penser à ses parents. Et je réalise que peut-être, il pense aussi à moi.
À ce moment, j’étais complètement obsédé par lui. Bien sûr, j’avais l’excuse de vouloir le démasquer et savoir si oui ou non, il avait pris la Marque. Cependant, il y avait plus que ça. Seulement, je refusais de le voir. Il était impossible d’envisager quoi que ce soit. C’était plus qu’une obsession. J’aurais pu suivre ses mouvements sur la carte. Oui, j’ai parfois demandé à Dobby de surveiller Drago à ma place, mais j’appréciais plus que tout le faire moi-même. Le suivre. Le regarder. Le dévorer des yeux.
Il était tellement beau à 16 ans. La Pensine ne rend pas justice à la nuance argentée de ses cheveux et encore moins à ses yeux d’orage. Mon cœur se serre. Il m’aimait. Si la version de moi-même qui actuellement le suit avec acharnement sortait de sa cachette et lui tendait la main, est-ce qu’il la prendrait ? Est-ce que l’histoire aurait pu être différente ? Est-ce qu’on aurait pu s’aimer ?
Je suis arraché au souvenir qui s’étiole soudainement. Me revoilà dans le fauteuil de Mrs. Bones. Cette dernière récupère mon souvenir pour le placer dans une minuscule fiole qu’elle me tend. Je la récupère immédiatement pour la fourrer au fond de ma poche. 
— Qu’avez-vous vu ?
— La sixième année, quand je passais tout mon temps libre à surveiller Drago.

Je me force à l’appeler Drago. Mrs. Bones y tient. Malefoy, c’est trop impersonnel et ça ne m’aide pas à le distinguer de son père. Elle tient à ce que je le considère comme une personne, pas comme le fils d’un ennemi. Au début, c’était difficile. Son prénom me laissait un goût amer dans la bouche. Aujourd’hui, ça va mieux. J’ai pris l’habitude. 
— Qu’est-ce que ça vous évoque ?
— Du regret.
— Pourquoi ?
— Parce que je me dis qu’on s’est manqués ?
Mrs. Bones soupire. Je me mords la lèvre.
— Quand est-ce qu’il était amoureux de vous exactement ?
Amoureux de moi. Amoureux de moi. Amoureux. C’est surréaliste. 
— Dans sa lettre, il dit que c’était en quatrième année. Mais qu’il ne l’a vraiment accepté qu’en septième année quand…
— Quand vous étiez en fuite et donc absent de Poudlard, complète ma psychomage. Si vous aviez su, qu’auriez-vous fait ? Si vous aviez su que Drago vous aimait dans ce souvenir.
Je réfléchis. Rien. Je n’aurais rien fait. Cette information m’aurait au mieux terrifié, au pire dégoûté. Si j’avais su, j’aurais fui le plus loin possible. Je reste silencieux, baisse les yeux.
— Vous vous souvenez de la lettre que vous lui aviez écrite ?
— Oui.
Comment oublier ? J’ai connu des séances très dures, des séances où je ressortais dans un état pire que celui dans lequel j’étais arrivé, mais celle durant laquelle j’ai écrit cette lettre était particulièrement intense. C’était la première fois que je mettais des mots sur ces sentiments confus qui m’envahissaient dès que je pensais à Drago. 
Un parchemin vole jusqu’à moi. C’est la lettre en question. Je range celle de Drago dans ma poche. Mrs. Bones me regarde par-dessus ses lunettes. J’inspire profondément avant de m’emparer du vieux parchemin. 
— J’aimerais que vous me la relisiez à voix haute.
J’en aurais mis ma main au feu. Je me racle la gorge. Ce n’est pas la première fois que je fais cet exercice. Je l’ai lue à haute voix encore et encore. Jusqu’à ce que ça rentre. Jusqu’à ce que la honte s’estompe, au moins en partie. 

Drago,
Cette lettre est un peu étrange et je ne sais pas bien pourquoi je te l’écris. Je crois que tout simplement, j’ai beaucoup de choses à te dire. Il y a tellement de choses que je ne t’ai pas dites. 
On n’a jamais été amis, je dirais même qu’on était plutôt ennemis. Surtout quand on était enfants. En grandissant, c’est devenu un peu plus compliqué. Pour moi en tout cas. 
Il faut que je vide mon sac et que j’arrête de tourner autour du pot. Je t’ai tellement, tellement désiré Drago. Ça me rend dingue encore aujourd’hui d’y repenser. J’ai honte. Parce que ça n’aurait jamais dû arriver, parce qu’il a fallu que ça soit toi entre tous les mecs de Poudlard. En même temps, tu es aussi celui que j’ai le plus observé, le plus dévisagé, le plus suivi en douce. 
En 6e année, j’étais complètement obsédé par toi. C’est là que je me suis rendu compte que plus que de te mettre mon poing dans la figure, j’avais envie de te déshabiller et de te baiser. J’ai refoulé ce désir tellement profondément que la plupart du temps, j’oubliais qu’il existait. Et puis je te croisais dans un couloir avec ta foutue cravate trop serrée et ça me tordait le ventre. J’arrive pas à comprendre pourquoi c’est arrivé, mais le fait est qu’avec les mois, tu es devenu l’un de mes plus grands fantasmes. Si tu savais tout ce que je t’ai fait dans mes rêves. Je savais même pas que c’était possible d’être attiré par un mec. Ça me terrifiait d’être, encore une fois, anormal et bizarre. 
À la fin de la guerre, ça a été pire. Je n’arrivais pas à me sortir ce qu’on avait vécu de la tête. Le manoir, ta baguette, la salle sur demande. Je pensais tout le temps à toi. À tes bras autour de ma taille, à tes yeux gris saisissants. Je me suis convaincu que j’étais amoureux de toi. Je ne sais pas si c’est vrai, de toute manière j’étais complètement en vrac à cette époque. Incapable de penser de façon cohérente. Je ne sais pas pourquoi je me suis arrivé à croire que si je t’évitais la prison, tu me tomberais dans les bras. Mais tu es quand même allé en prison, malgré tous mes efforts. Lors de l’audience, tu ne m’as pas regardé une seule fois. Quand tu es sorti, j’ai cru que tu viendrais me voir. J’ai attendu. J’ai attendu un an. Après, ta période de sursis s’est terminée et tu as fui en France. J’ai cru que j’allais crever. J’ai voulu crever. 
Tu te foutrais tellement de ma gueule si tu lisais cette lettre. J’imagine ce rictus insupportable sur ton visage. Ça me donne envie de vomir. Tu me donnes envie de vomir. Penser que j’ai pu avoir envie de coucher avec un type comme toi, pire, que je t’ai aimé, ça me fout la gerbe. Ça n’aurait pas dû arriver. 
Je sais pas ce que je veux. Je crois que j’aimerais te revoir. Pour mettre de l’ordre dans tout ce bordel. Comprendre enfin ce que je ressens. J’aimerais te revoir et réaliser que tout est terminé, que je ne ressens plus rien pour toi. 
Harry.

Je n’ai pas été capable de faire des belles phrases comme lui, et encore moins de présenter une pensée cohérente. Cependant lui, il a dû écrire et réécrire sa lettre jusqu’à ce qu’elle soit parfaite, car il comptait réellement l’envoyer. La mienne relève plus du journal intime que de la correspondance.
Il dit que son amour n’était pas sain et pur, mais en me relisant, je me rends compte que j’étais bien pire. Il me décrit ses sentiments et moi je raconte combien j’avais envie de le baiser. Le gouffre entre nous ne pourrait pas être plus grand. 
Cette lettre m’a occupé plusieurs séances. J’ai essayé de comprendre comment c’était arrivé, pourquoi lui en particulier. Ce n’était pas qu’une histoire de physique. Il y avait bien plus que ça. Je pense que le refoulement de ma sexualité a beaucoup joué. Fantasmer sur Malefoy, c’était un moyen de concentrer cette attirance pour les hommes en une personne totalement inaccessible. Parce qu’il était impossible qu’il m’aime et me désire en retour, c’était presque rassurant. Sans compter qu’il est évident que je ne parviens pas à laisser quelqu’un m’aimer. Il suffit de voir comment ça s’est terminé avec Ginny. 

Mrs. Bones pense que c’est dû à mon enfance. J’ai l’impression de n’avoir jamais aimé, je n’ai pas connu mes parents et ma seule famille m’a toujours rejeté. Personne ne m’a appris ce que c’était, l’amour. Résultat, je le cherche partout, inlassablement, y compris là où il n’est pas, sans être capable de le reconnaître quand il est vraiment là. Je ne sais pas si c’est vrai ou si c’est de l’analyse à deux mornilles. 
Et dire que mon pouvoir sur Voldemort, c’était l’amour. Quelle connerie. L’amour a été mon arme, mais maintenant que le combat est terminé, je suis perdu. Je ne sais pas comment aimer, une fois sorti du champ de bataille.
— Ça vous fait quoi de relire ces mots maintenant que vous savez ce qu’il vous aimait ?
— Ça me met en colère. 
— Pourquoi ?
— Parce qu’il a attendu sept ans pour me le dire.
C’est long, sept ans. Et encore, s’il m’aime réellement depuis la quatrième année, ça fait encore plus longtemps que ça. 
— Vous auriez voulu qu’il vous contacte plus tôt ?
— Je ne voulais pas qu’il quitte l’Angleterre. Je l’ai attendu. S’il m’aimait, pourquoi il n’est pas venu ?
— Comment aurait-il pu savoir que vous éprouviez des sentiments à son égard ?
Il n’aurait pas pu savoir, c’est vrai. Il n’a aucune idée de ce que je pouvais ressentir. La preuve, il m’envoie cette lettre pour se faire pardonner et étale ses sentiments comme une excuse pour son comportement odieux. Je lui en veux tellement. 
— Est-ce que vous allez lui répondre ?
— Non, je réponds immédiatement.
Je n’ai même pas besoin de réfléchir pour savoir que je ne répondrai pas. C’est impossible. Je ne veux pas lui écrire encore. Je n’ai rien à lui dire. J’ai tourné la page depuis longtemps. Cette lettre déterre suffisamment de souvenirs sans avoir besoin d’en rajouter. De toute manière, qu’est-ce que je lui dirai ? 

Salut Drago, j’espère que tu vas bien. T’inquiètes pas, je t’ai pardonné depuis un bail. Au fait, j’avais grave envie de coucher avec toi quand on était à Poudlard et même après. Dommage ! Au plaisir de se recroiser. Bises

Je ne peux décemment pas lui répondre ça. Alors il vaut mieux que je m’abstienne. 
— Et si vous essayiez de me lire à voix haute la lettre de Drago ? Comme ça je pourrais en prendre connaissance.
Je serre les dents. Elle pourrait tout aussi bien la lire toute seule. J’inspire profondément et lui rends ma vieille lettre avant de sortir à nouveau le parchemin signé par mon… puis-je encore l’appeler mon vieil ennemi ? Mon ancien fantasme ? Mon vieux camarade de classe ? Je serais incapable de décrire le lien qui nous unit aujourd’hui. Il a été tellement de choses pour moi.
— Allez, levez-vous Harry. Et lisez-moi cette lettre. 

Chapter Text

La séance avec ma psychomage a été salutaire. J’ai bien fait de demander un rendez-vous rapidement. J’en suis sorti plus léger et la lettre de Drago dans la poche arrière de mon pantalon ne me perturbait plus qu’à 8/10. Un gros progrès. La nuit qui a suivi, j’ai réussi à dormir. 
À la suite de cette journée, j’ai essayé de ne pas relire la lettre. Je l’ai rangée soigneusement dans un tiroir de mon bureau en me promettant de passer à autre chose. J’ai tenu deux jours. J’ai beau la connaître par cœur maintenant, je ne peux pas m’empêcher de la relire. Comme pour m’assurer que c’est bien vrai, que je n’ai pas rêvé. Je la garde avec moi en me persuadant que c’est préférable si je ne veux pas que quelqu’un tombe dessus. Alors qu’au contraire, elle serait plus en sécurité dans un tiroir fermé d’un sortilège seulement connu de moi-même que dans une poche d’où elle pourrait tomber. 
J’ai toujours l’impression que c’est une blague, que d’un jour à l’autre un hibou peut débarquer avec une seconde lettre de Drago qui dirait « Sérieusement, tu y as vraiment cru Potty ? Qu’est-ce que tu croyais ? Tu me dégoûtes, sale pédé ! ». Mais jusqu’à présent, je n’ai rien reçu.
Pour confirmer ou non la véracité de ces aveux, j’ai mené ma petite enquête. À la base, je souhaitais seulement savoir s’il y avait des rumeurs ou des indices permettant de confirmer que Drago était gay. 

Je me suis plongé dans les journaux français, en particulier la presse à scandales. Merci les sorts de traduction instantanée. J’ai aussi épluché les journaux sorciers de ces sept dernières années pour trouver toutes les mentions de Drago et des Malefoy de façon générale. Comme il m’est impossible de mettre les pieds au Ministère sans faire une crise d’angoisse (or, c’est là que se trouve le centre d’archives), j’ai demandé à Minerva de me laisser accéder à la bibliothèque de Poudlard, qui conserve également la presse britannique. Elle ne m’a pas posé de questions et j’ai pu faire toutes les copies que je voulais. 
De fil en aiguilles, je me suis retrouvé à retracer toute la vie de Drago depuis la Guerre. Sans surprise, il est décrit au Royaume-Uni comme un Mangemort qui a eu de la chance de faire sa scolarité avec moi car sinon il aurait écopé d’une peine de prison à vie. Seul le Chicaneur raconte les faits sans chercher à donner dans le sensationnalisme. Sorcière Hebdo m’a permis d’apprendre que ses fiançailles avec Astoria Greengrass avaient été rompues juste après son procès. Je me demande si elles auraient été maintenues s’il avait été innocenté. 
La presse française est beaucoup plus instructive. Bien sûr, son passé de Mangemort est parfois évoqué, surtout au tout début, lorsqu’il venait de s’installer, mais aujourd’hui il est seulement décrit comme un Maître des Charmes et la majeure partie des articles le concernant sont centrés sur son travail. Ses apparitions sont très rares dans les magazines people. J’ai trouvé un article sur ses vacances en Espagne, un autre où il avait été reconnu dans un parc d’attraction moldu. Il y a aussi parfois des photos de ses tenues et coiffures. 
J’ai honte, mais j’en ai découpé quelques unes que j’ai rangées dans une enveloppe. Je me fais pitié. Je ne peux pas m’empêcher de les sortir pour les regarder. Il a grandi. Non, il a vieilli. Il s’est laissé pousser les cheveux mais étrangement il me fait beaucoup plus penser à sa mère qu’à son père. Évidemment, il est toujours aussi beau. Il correspond totalement à mes goûts en matière d’hommes. Très droit, très grand, avec des mains fines et beaucoup d’assurance. Ça me terrifie d’envisager que mon désir pour lui a sans doute conditionné mon attirance pour les hommes de son genre, et non l’inverse. 
Pour en revenir à l’objet principal de ma recherche, des rumeurs : il y en a. C’est discret, mais elles sont là. Il n’a jamais été vu publiquement avec une femme à son bras et certains journalistes se demandent s’il ne préférerait pas tout simplement la compagnie des hommes. Mais je n’ai pas trouvé une seule déclaration de sa part à ce sujet. Il est écrit plusieurs fois qu’il refuse catégoriquement de répondre à toute question sur sa vie privée. Ce que je retiens, c’est qu’il ne dément pas. Jamais. « Pas de commentaire » semble être sa réponse préférée. Comme moi. 
En fouillant un peu plus, j’ai fini par tomber sur l’article d’un journal français indépendant qui titrait le mois dernier « Drago Malefoy fera-t-il un jour son coming-out ? ». Le titre est volontairement racoleur, mais questionne surtout la raison qui pousse les personnalités sorcières à rester au placard. Plusieurs hommes et femmes sont cités avec Drago, mais le journaliste se garde bien de confirmer ou non les rumeurs. 

Il est gay. C’est sûr. Ou peut-être bi, je n’en sais rien. Je sens que c’est vrai. Si c’était faux, il aurait démenti depuis longtemps, il n’aurait pas laissé les rumeurs enfler à ce point. J’ai exactement le même comportement. Je fais semblant d’ignorer les on-dit, parce que ça serait trop difficile de mentir. Je ne dois pas dire de mensonges. C’est gravé sur ma main. 
Allongé dans mon canapé, je tourne et retourne la situation dans ma tête. Si Drago est gay, alors sa lettre est peut-être sincère. Il m’aimait. Au passé. Moi aussi, je l’ai aimé. Même si cet amour était nocif, malsain, dangereux, toxique. Je l’ai aimé quand même. Au passé. Alors pourquoi je n’arrive pas à être indifférent ? Pourquoi j’ai le ventre qui se tord et une boule dans la gorge qui m’empêche de respirer ? 
Sa lettre à lui est tellement détachée. Bien sûr, on sent qu’il est ému et un peu stressé, mais il me présente sa version de l’histoire comme s’il était passé à autre chose depuis longtemps. Il n’attend rien de moi. Juste mon pardon, à la rigueur. Et encore, il ne l’exige pas. Ça serait mieux s’il l’avait, mais il peut vivre sans. 
Qu’est-ce que je dois faire ? Je crois que j’ai envie de lui répondre. Mais pour lui dire quoi ? Il y a trop de choses que je ne lui ai pas dites. Et en même temps, je n’ai rien à lui dire. Tout ça, c’est du passé. À quoi ça sert de tout déterrer ? S’il savait que moi aussi, j’ai eu des sentiments pour lui, est-ce que ça lui serait réellement utile ? Je ne sais pas quoi faire de sa révélation, que ferait-il de la mienne ? Visiblement, il n’a pas eu besoin de savoir pour passer à autre chose et reconstruire sa vie. 

Je me retrouve à mon bureau. Je sors un parchemin neuf, trouve une plume pas trop usée. Qu’est-ce que je fais ? Ma main reste suspendue en l’air. Une goutte d’encre tombe sur le papier, fait une énorme marque noire. Je me récite ses mots à lui. Je vais procéder dans l’ordre. 

Drago,
J’ai très vite ouvert ta lettre en comprenant qu’elle venait de toi. Je l’ai lue jusqu’au bout sans m’arrêter et je ne l’ai pas mise au feu après avoir terminée. Au contraire, je l’ai relue. Plusieurs fois. 
J’accepte tes excuses. Je ne sais pas si j’arriverai à te pardonner totalement, mais je suis heureux de voir que tu reconnais tes erreurs. Je te souhaite d’être un homme meilleur que l’adolescent que tu as été. 
Je t’aimais aus-

Je m’arrête. C’est complètement con. Je ne peux pas écrire ça. Je froisse le parchemin pour le jeter à la poubelle. Je recommence.

Drago,
Ta lettre est une véritable surprise. J’ai du mal à comprendre pourquoi tu me l’as envoyée. Je sais que tu dis que tu ne sais pas toi-même ce que tu attends de moi, mais

Poubelle.

Malefoy.
Tu n’aurais pas dû m’envoyer cette lettre. Oui, elle me fait plus de mal que de bien. Je donnerai tout pour oublier ce qu'elle contenait. C’était une erreur. Maintenant je ne sais plus quoi faire. Je suis là comme un con avec toutes ces révélations et ça me prend la tête.

C’est plus honnête, mais toujours pas ça.

Drago.
Ta lettre a juste eu pour effet de réveiller mon désir pour toi et je sais pas quoi foutre de tout ça. J’ai envie de te baiser, j’ai envie de t’entendre me dire que tu m’aimes, j’ai envie de te faire mal pour me venger de tout ce que tu m’as fait subir. 

Non. Non. Non. 
Je déchire le parchemin, envoie valser ma plume et mon pot d’encre. Je hurle. Aussi fort que je peux. Laisser sortir les émotions. Mrs. Bones dit que c’est bénéfique. Si je suis en colère, j’ai le droit de crier, casser des objets et même imaginer frapper des gens si ça me fait du bien. Si je suis triste, il faut que je pleure. Si je suis dégoûté, je peux m’imaginer vomir encore et encore jusqu’à ce que le dégoût sorte de mon corps. Si je suis heureux, je dois sourire, sauter, danser, chanter. Ne rien garder à l’intérieur, tout laisser sortir. En sécurité dans mon appartement, il n’y a personne pour me juger. Je fais ce que je veux. Y compris me laisser déborder. 

Je me retrouve à pleurer, assis par terre, la tête dans mes genoux. J’aurais voulu qu’il ne m’envoie jamais cette lettre. Il aurait dû la garder pour lui. Il avait le droit de l’écrire si ça lui faisait du bien – je sais ce que c’est –, pas de l’envoyer. C’était cruel. J’avais réussi à passer à autre chose, à être en paix avec cette partie de ma vie. Et maintenant tout est remis en question. J’ai envie de m’arracher les cheveux. Non, j’ai envie de boire.
Juste un verre. Pas grand chose, peut-être juste une bière. J’ai bien le droit, avec tout ce qui m’arrive. Un verre, c’est rien. Ça ne veut pas dire que je vais replonger. Ça fait deux ans que je n’ai pas bu une goutte l’alcool, je suis officiellement guéri. Même si je finis ivre ce soir, ça ne signifie pas que je recommencerai demain.
Je cherche mes clés. Je vais sortir, passer à la supérette. Je connais le chemin par cœur, je pourrais y aller en fermant les yeux. Mais à la place de prendre mes clés, j’attrape mon portable. Je cherche le numéro de Lysander. J’espère qu’il n’est pas encore chez Ollivander, sinon il ne va pas capter. Heureusement il y a une première sonnerie. Puis deux. Il décroche à la troisième. 

— Ouais Harry ? 
— Salut, ça va ?
J’ai un peu de mal à parler et à articuler intelligiblement.  
— Tranquille. T’as du bol, je viens de sortir du Chaudron Baveur ! Ça va comment toi ?
— Bof, justement. Tu penses que tu peux venir ?
— T’as envie d’un verre ? me demande-t-il d’une voix plus grave.
— Oui.
— Bouge pas, je vais transplaner. 
 
Il raccroche. Il ne se passe même pas une minute avant qu’on frappe à ma porte. Il a dû transplaner dans la petite cour juste derrière chez moi. J’ouvre d’une main tremblante. Je ne sais même pas ce que je vais lui dire.
Lysander m’enlace sans me laisser le temps de respirer. Je referme mes bras autour de son corps chaud, ça me fait plus de bien que je l’aurais imaginé. Lorsqu’il estime que cette étreinte a assez duré, il me repousse avec un sourire. Il retire son manteau et ses chaussures, se met à l’aise dans mon canapé et lance quelques sorts pour faire du thé. Je le rejoins avec une certaine appréhension.
C’est un sorcier, mais on s’est rencontrés à une réunion moldue des Alcooliques Anonymes. C’est un Né-Moldu, il est plus âgé que moi si bien que nous ne nous sommes jamais croisés à Poudlard. Il était à Serdaigle. Aujourd’hui, il travaille chez Ollivander, il fabrique des baguettes. Il a fêté sa sixième année d’abstinence le mois dernier. Il est mon parrain. Enfin, je ne l’appelle jamais comme ça, ça me rappelle trop de mauvais souvenirs, mais c’est l’idée. Il est mon mentor, il m’a aidé à tenir. 
Contrairement à beaucoup de sorciers, il ne me met pas sur un piédestal. Quand il m’a vu débarquer, il a d’abord agi comme s’il ne me connaissait pas alors qu’il savait très bien qui j’étais. Il s’est présenté normalement et a tenu à ce que je fasse de même. Ça m’a mis en confiance. Il ne m’a jamais brusqué, a toujours respecté mes silences et ma pudeur sur certains sujets. Je lui fais confiance. En deux ans, il n’a jamais failli. Il n’a rien dit à la presse et il ne m’a pas forcé à retourner dans le monde sorcier. 
J’ai énormément de respect pour lui. Je l’admire aussi dans une certaine mesure. Il est celui que je voudrais être. Un sorcier fier, ouvertement bisexuel, drôle, qui réussit professionnellement. Il a ses démons, une grande partie de sa famille a été assassinée par les Mangemorts et il est alcoolique. Il est tombé très bas, mais il est remonté. J’aimerais lui ressembler un jour. 
— Alors ? Qu’est-ce qui se passe ? Tu me racontes ?
La théière flotte jusqu’à nous, il nous sert deux tasses qu’il a fait apparaître. Il s’y connait en enchantements. Comme Drago. Merde, Drago. 
Je ne réponds pas. Lysander attend, souffle sur son thé brûlant. Ses yeux gris-verts me fixent sans ciller. Il a coiffé ses cheveux bruns avec du gel pour former comme une crête. Il est habillé à la moldue, comme toujours, avec un jean et une chemise à carreaux. Dans la boutique du fabricant de baguettes, il dénote énormément. Mais depuis la Guerre, la mode moldue s’est imposée. Je ne sais pas si c’est une bonne ou une mauvaise chose. Pour certains, c’est juste un moyen de se faire bien voir et de faire oublier qu’ils ont collaboré lorsque Voldemort était au pouvoir. 
Comment je peux expliquer cette histoire à Lysander sans pour autant tout lui dire ? Même Ron et Hermione ne sont pas au courant. 
— Disons que… j’ai reçu une lettre. D’une personne que j’ai connue à Poudlard avec qui j’avais des relations… chaotiques, on peut dire.
— Si tu dis « une personne », c’est que c’est un mec, conclut immédiatement Lysander avec un petit rire. Donc un ex.
— Non, pas un ex, je le corrige. Justement, il n’a jamais su que j’étais… Enfin il n’a jamais su. On s’engueulait tout le temps, il passait son temps à me harceler, c’est pour ça que je dis que c’était chaotique.
Mon mentor hausse les sourcils et boit bruyamment une gorgée de thé. Je poursuis d’un ton hasardeux :
— Bref, il m’a écrit une lettre pour s’excuser. Pour tout ça, les insultes, les sorts. Et dedans il ajoute que-
Je bloque. J’inspire profondément.
— Il ajoute qu’il m’aimait. Et que c’est aussi pour ça qu’il se comportait comme un connard. En gros.
Je crois que j’ai bien résumé la situation. Je me demande si Lysander devine de qui je parle. N’importe qui dans ma promo aurait été capable d’additionner 2 et 2, mais lui ne m’a pas connu à Poudlard avec Drago. 
— Et ça, ça te donne envie de foutre en l’air tout le travail qu’on fait ensemble depuis deux ans ?
Je baisse les yeux. 
— C’est pas un jugement, juste un constat. Tu sais que je te jugerai jamais. Mais tu sais, je comprends. L’été dernier, j’ai revu mon ex. Celui qui a failli me livrer aux Mangemorts, certes sans le faire vraiment exprès, mais ça comptait quand même. Il était avec son nouveau mec, il faisait les boutiques, tout ce qu’il y a de plus normal. Je me suis retrouvé dans un bar et j’ai commandé un verre. 
— Mais tu ne l’as pas bu.
— Non, je l’ai offert à la fille mignonne qui s’était assise à côté de moi. Et je l’ai ramenée chez moi. Ça m’a aidé à me changer les idées. Alors, je comprends totalement. Les histoires de cœur, ça peut te faire vriller. 
Est-ce que je peux réellement qualifier mon passif avec Drago d’histoire de cœur ? La réponse à cette question m’angoisse. 
— Tu as bien fait de m’appeler. Quand c’est comme ça, il faut pas rester tout seul. 
Je fixe la tasse que Lysander m’a servie et à laquelle je n’ai pas encore touché. Je me sens quand même un peu mieux d’en avoir parlé. 
— Ça arrive d’avoir envie de craquer. C’est pas la première fois que ça t’arrive et tu sais que ça sera pas la dernière. Et toute ta vie, ça sera comme ça. Mais tu sais que ça vaut le coup de tenir. Tu sais que tu ne veux pas recommencer à boire. 
Il poursuit dans la lignée des conseils, me parle un peu de son expérience, d’une fois où il a rechuté, au tout début de son abstinence. Je l’écoute. Je bois lentement le thé qu’il nous a préparé. Je suis heureux qu’il soit venu, alors je souris. 
Lysander finit par mettre ses pieds sur ma table basse. 
— Du coup, désolé de ramener le sujet sur le tapis, mais tu vas faire quoi avec ce mec ? Tu lui as répondu ?
— J’ai essayé mais… 
Je fais un geste évasif. Ce n’est clairement pas une bonne idée de lui écrire. 
— T’es amené à le revoir, tu crois ?
— Il vit en France maintenant.
Je n’aurais peut-être pas dû donner ce détail. Trop tard. Lysander hoche la tête. 
— Tu l’aimes encore ?
— Non.
— Alors peut-être que tu devrais oublier cette lettre.
Je pense qu’il a raison. Je laisse échapper un soupir, termine lentement mon thé. Je ne peux pas véritablement oublier ce que j’ai lu, mais je peux au moins essayer de tourner la page. Encore une fois. Je ne peux rien faire d’autre. C’est du passé, pour Drago comme pour moi. Tout ce qu’on peut faire maintenant, c’est avancer et essayer de ne pas avoir trop de regrets. 

De toute manière, ça n’aurait jamais marché. Même s’il s’était déclaré en sixième année. Même si j’étais allé le chercher à sa sortie de prison. Que j’ose envisager qu’il ait pu être autrement est absurde. Au mieux, ça aurait été un bonne partie de jambes en l’air.
— Tu vois quelqu’un en ce moment ? me demande mon mentor avec un petit sourire en coin.
— Non, j’admets en sentant mes joues chauffer.
— Tu devrais peut-être. Ça te ferait du bien et ça pourrait t’aider à penser à autre chose.
Ça fonctionne peut-être pour lui, mais je ne suis pas certain que ça soit une solution me concernant. J’ai encore trop de problèmes. Je n’arrive pas à faire confiance et en même temps je veux toujours tout donner tout de suite. Quand je suis avec quelqu’un, je passe mon temps à imaginer qu’il ou elle va me quitter, ou à me demander si elle ou il m’aime vraiment. Soit je me donne à 1000%, soit je reste détaché. Je n’arrive pas à trouver le juste milieu. Avec moi, c’est tout ou rien. Et même quand je donne tout, je me retrouve souvent avec rien.
Sortir avec des sorciers, c’est prendre le risque de fréquenter quelqu’un qui ne me voit que comme un héros. Sortir avec des moldus implique trop de mensonges. Il y a un an et demi, ça a presque marché avec une sorcière américaine. Elle me voyait comme une célébrité locale, mais ne passait pas son temps à me remercier d’exister. Je pouvais lui parler de la Guerre, de Voldemort, et ça ne réveillait chez elle aucun traumatisme. C’était reposant. Malheureusement, ça n’a pas marché. J’étais trop jaloux, carrément possessif et complètement obsessionnel, elle n’a pas supporté et elle est partie. Je la comprends. Si j’avais été à sa place, moi aussi j’aurais fui loin de quelqu’un comme moi. Elle méritait mieux. 
— Bon, c’est pas le tout mais faut que je rentre. Ce soir, j’ai un date justement, déclare Lysander avec un clin d’œil.
Nous nous relevons, je l’accompagne jusqu’à la sortie.
— Ta baguette, ça va ? Pas besoin d’une révision tant que je suis là ?
Je secoue la tête négativement. Le problème ce n’est pas ma baguette, le problème c’est moi. Je n’arrive plus à faire de la magie comme avant. Rien à voir avec les périodes où j’étais au plus bas et durant lesquelles je n’arrivais même plus à lancer un Lumos, mais je sais que ma magie est limitée. Je m’y suis habitué. De toute manière, j’ai toujours fait la plupart des choses à la moldue. J’ai une pensée pour la baguette de Drago, cachée depuis sept ans dans la malle contenant mes affaires de Poudlard. 
Après une dernière accolade, Lysander quitte mon appartement. Il me fait promettre de l’appeler si jamais j’ai à nouveau envie de boire. Je le regarde descendre l’escalier avant de refermer la porte. 

Chapter Text

Avec Ron et Hermione, nous avons pris pour habitude de déjeuner ensemble le samedi midi. En général, ils viennent chez moi. Ça me fait une occasion de faire la cuisine. J’aime bien, je teste de nouvelles recettes, il n’est pas rare que je passe toute la matinée aux fourneaux. 
Étrangement, même si j’ai appris à cuisiner à cause des Dursley qui prenaient pour leur domestique et que je me rappelle très clairement n’avoir pas toujours mangé à ma faim, je n’ai pas exclu cette activité de ma vie. La cuisine m’évoque aussi Molly Weasley et les buffets gigantesques de Poudlard. 
Aujourd’hui, j’ai préparé du fish and chips pour essayer ma nouvelle friteuse. Et un gâteau au chocolat pour le dessert. Bien sûr, je fais tout à la moldue. D’une part parce que je préfère, d’autre part car je serai incapable de réussir mes sortilèges. D’ailleurs il n’y a rien de sorcier dans mon appartement. À part moi. Après la Guerre, j’ai voulu vivre au Square Grimmaud. Au bout de trois mois à faire des cauchemars, à me prendre la tête avec la mère de Sirius et à me disputer avec Keattur, je me suis rendu à l’évidence : ce n’était pas une maison pour moi. J’ai fait don du manoir à une fondation pour les orphelins de guerre. Je n’y suis jamais allé depuis que les lieux ont été aménagés, mais je crois qu’ils font du bon travail et que les enfants sont heureux. 
Ron et Hermione arrivent par Cheminette à midi pétantes. C'est le seul accès à mon appartement, et il est strictement restreint à quelques lieux dont le salon de Mrs. Bones, celui de Ron et Hermione, Poudlard, la maison d'Andromeda et Teddy, le Terrier. J'ai demandé à Hermione de poser un sort anti-transplanage chez moi, qu'elle renouvelle régulièrement, question de sécurité. 
C’est mon cinquième logement en sept ans. À chaque fois que mon adresse est découverte par les sorciers, je suis obligé de déménager. J’en viens parfois à envisager de mettre mon domicile sous Fidelitas, mais compte tenu que je n’ai pas eu à déménager depuis quatre ans, je me dis que ce n’est peut-être finalement pas nécessaire.
J’ouvre la porte à mes amis qui m’enlacent l’un après l’autre.
— Bonjour Harry, ça sent super bon, comme toujours, remarque Hermione avec un sourire.
— T’as refait le gâteau de la dernière fois, non ? demande Ron en touchant son nez avec son index en fin connaisseur.
— Bien vu.
Je les invite à s’installer dans le salon pendant que j’apporte des verres et du jus de fruit. Bien évidemment, il n’y a pas d’alcool chez moi. D’ailleurs Ron et Hermione s’abstiennent toujours de boire en ma présence. J’ai beau leur dire qu’ils n’ont pas à se priver pour moi et que je supporte très bien de les regarder, ils y tiennent. Si je suis sobre depuis deux ans, c’est aussi grâce à eux. 

— Tu ne vas pas croire qui est de passage à Londres la semaine prochaine, commence Hermione en portant son verre de jus de citrouille à ses lèvres. Même moi, j’en revenais pas. Je ne sais pas si tu te souviens, mais en ce moment, on travaille sur la protection des territoires des centaures en Europe de l’Ouest. Et la semaine prochaine, on se retrouve avec les représentants de plusieurs pays concernés, à savoir donc l’Espagne, l’Allemagne, la France et l’Autriche qui ont encore des populations centaures, je te passe les détails. 
Je hoche la tête. Je me rappelle de cette histoire. Hermione s’occupe des relations avec les Êtres et travaille aussi pour la protection des Créatures Magiques au Ministère. Les rapports entre les sorciers et les centaures sont très tendus ces derniers mois. En effet, le gouvernement allemand a voté l’an dernier la réduction du territoire des centaures dans la forêt noire, sous prétexte que la population ayant drastiquement diminué ces dernières décennies, il n’était plus nécessaire de leur accorder un si grand espace. Hermione m’a parlé de ce problème en long, en large et en travers, si bien que je connais parfaitement les enjeux. 
— Bref, chaque pays envoie une délégation pour le sommet qui a donc lieu à Londres. Et qui est le Maître des Charmes que la France nous envoie ?
— Malefoy, grogne Ron en coupant Hermione. 
Ma main tremble. Je repose mon verre et tente d’agir comme si de rien n’était. Drago sera de passage à Londres la semaine prochaine. C’est la première fois depuis son départ – ou plutôt son exil – qu’il remet les pieds en Angleterre. Est-ce qu’il a été forcé par sa hiérarchie d’accepter le voyage ? Ou était-il volontaire ? Peut-être ressent-il le besoin de se confronter à son passé ? 
— Je ne comprends vraiment pas pourquoi ils l’ont choisi. Ça va faire les gros titres. On a réussi à garder le secret pour le moment, mais ça va se savoir. Et je peux te dire que la quasi-totalité de mon service lui est totalement hostile. Bien sûr, il n’est pas chargé des négociations et est là seulement en tant que consultant en sortilèges, mais je mets ma main à couper que toutes ses propositions seront rejetées par les anglais, même si elles sont bonnes. 
— Je croyais que c’était toi qui étais en charge de ce dossier, je lui fais remarquer.
— Oui, mais si j’ai 99% de mes collaborateurs qui sont contre moi, je ne vais pas m’en sortir.
— Être héroïne de guerre, c’est franchement plus ce que c’était, se désole Ron  avec une ironie non dissimulée. 
— Alors déjà, tu sais que ce n’est pas mon genre de me servir de ça pour m’imposer, mais… c’est un fait. Je sens que je n’ai plus la même aura. Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, c’est une très bonne chose. C’était usant au quotidien et on est tous passés à autre chose depuis longtemps. Les célébrations du 2 mai sont largement suffisantes.  
Je n’arrive pas à me concentrer sur leur conversation. Ils continuent à parler de la venue de Drago et de son père toujours à Azkaban, mais je ne les entends pas. Je fixe l’horloge accrochée au-dessus du canapé. 
Drago. Il va venir. Nous serons plus proches physiquement que nous ne l’avons été en cinq ans. Est-ce un hasard s’il passe à Londres juste après m’avoir écrit ? Il était forcément au courant de son voyage au moment où il m’a envoyé sa lettre. J’ai la nausée.
— Il faut que je surveille le gâteau.
Je me relève et m’enfuis dans ma cuisine pour souffler. J’en profite pour éteindre le four. Je ne peux pas m’empêcher de ressortir le parchemin de Drago. Rien ne laisse penser qu’il souhaite me revoir, qu’il prévoit de rentrer à Londres. Il aurait dû me le dire. Il aurait dû ajouter un PS « au fait, je suis de passage en Angleterre la semaine prochaine, si jamais tu veux discuter, n’hésite pas ». Mais il ne l’a pas fait. Je relis inlassablement les mêmes lignes.

Tu te demandes peut-être ce que j’attends de toi avec une telle lettre. Je crois qu’au fond, j’espère que tu me pardonnes un peu. Ou au moins que tu comprennes l’adolescent que j’étais.

Il ne veut pas me voir. Il ne veut pas me parler. Il ne souhaite pas que je lui réponde. Il veut éventuellement que je lui pardonne, rien de plus. J’ai tellement mal. Je frappe le plan de travail avec mon poing pour extérioriser cette colère soudaine. 
— Harry ? Quelque chose ne va pas ?
Je fais volte face et découvre Ron et Hermione dans l’encadrement de la porte. Ils ont l’air soucieux. Je tente un sourire pour les rassurer. Le regard d’Hermione tombe sur la lettre que je tiens encore froissée dans ma main. Comme toujours, elle est très perspicace.
— Il t’a écrit aussi, n’est-ce pas ?
Je hoche la tête, range la lettre à sa place dans la poche arrière de mon jean. Ron fronce les sourcils, Hermione le regarde de façon appuyée jusqu’à ce qu’un éclair de compréhension s’affiche sur son visage.
Ils investissent ma cuisine. Ron tire une chaise alors qu’Hermione vient m’enlacer. J’accepte son étreinte avec un certain soulagement. Puis elle m’invite à m’asseoir moi aussi. Je me retrouve à table entre mes deux meilleurs amis, Ron en face et Hermione à ma droite. J’ai peur. 
— C’est récent ? me demande Hermione.
— Dix jours. 
J’ai l’impression que cette lettre me torture depuis des mois, mais ça ne fait que dix jours en réalité.
— Il nous a écrit l’an dernier, explique-t-elle. On a reçu nos lettres le même jour. J’ai tout de suite lu la mienne, mais Ron ne voulait pas…
— J’avais pas besoin de savoir ce qu’il disait. J’ai jeté l’enveloppe sans l’ouvrir, explique Ron en haussant les épaules. Qu’il ait des remords, ça le regarde. Je fais ma vie, il fait la sienne. 
— Moi, je lui ai répondu. Pour accepter ses excuses principalement et pour lui dire que je préférais qu’on en reste là. De toute manière, je ne crois pas qu’il voulait établir une correspondance régulière. 
Ça aussi, c’est vrai. Il a bien écrit à Ron et Hermione, et aux autres. Et Hermione est donc cette personne à lui avoir répondu. Ça ne m’étonne pas d’elle. 
— C’est normal que ça soit perturbant. Ça fait remonter des souvenirs pas très agréables, sans doute encore plus pour toi que pour nous. C’est pour ça qu’on t’en a pas parlé. Et comme on ne savait pas s’il t’avait écrit ou pas, on ne voulait pas que tu te mettes à attendre une lettre d’excuse qui ne viendrait peut-être jamais. 
— C’est bon, je comprends pourquoi vous avez gardé ça pour vous.
Je pense qu’ils ont bien fait. Je n’aurais pas été capable de gérer une telle attente. Ça m’aurait rongé de l’intérieur. 
— T’as le droit de pas accepter ses excuses à la con, m’explique Ron. Tant mieux pour lui s’il passe à autre chose et qu’il s’est rendu compte qu’il a été une grosse merde, mais c’est pas notre problème. Ses excuses effaceront jamais les insultes, les coups bas et la Marque sur son bras. 
Je sais qu’il dit ça pour m’aider, mais il ne se rend pas compte que pour moi, c’est beaucoup plus compliqué que ça en a l’air. Et il ne peut pas savoir que sa lettre ne contient pas que des excuses.
— Et c’est ok aussi si tu veux lui pardonner, complète Hermione en posant sa main sur mon épaule. Pas pour lui, mais pour toi. Si ça te soulage de te dire que tu lui pardonnes, fais-le. Personne ne t’en voudra. C’est entre lui et toi. Ni moi, ni Ron n’avons à te juger. 
Ils ne comprennent pas que leurs mots me font plus de mal que de bien. Ils ne peuvent pas savoir, ils ne se doutent de rien. Bien sûr, je leur ai fait mon coming-out il y a longtemps, mais je ne leur ai jamais parlé de Drago. J’avais trop honte. Aujourd’hui encore, j’ai honte d’être tombé amoureux de lui, ou du moins d’avoir éprouvé à son égard des sentiments confus qui s’approchent étrangement de l’amour. J’arrive à le gérer et à l’admettre en moi-même, mais me confronter au regard des autres, encore plus celui de mes meilleurs amis, c’est trop dur. 
— Harry ? Tu m’écoutes ?
Je relève la tête. Non, j’étais perdu dans mes pensées. Je les regarde l’un après l’autre. Des larmes me piquent les yeux. Je prends sur moi. 
— C’était pas que des excuses… Sa lettre. Elle est très différente de celles que vous avez reçues.
— Oh, fait Hermione. 
Ils ne savent pas quoi dire. Ils attendent que je poursuive. Je retire mes lunettes, essuie mes yeux avec ma manche. Je dois me reprendre. Je vais leur dire. Qui sait, peut-être qu’ils pourront m’aider ? Me dire quoi faire ? Si je dois lui répondre ? Profiter de sa venue pour le confronter ?
Je sais déjà que je me débrouillerai pour le voir. Un peu de Polynectar pour voler l’apparence d’un moldu quelconque et je me glisserai dans la foule. Je braverai ma peur panique du Ministère de la Magie et du Chemin de Traverse pour le revoir. Je ne veux pas forcément lui parler, juste voir son visage, peut-être croiser son regard. Entendre sa voix si j’en ai l’occasion. 
Dans la lettre que je lui ai écrite l’an dernier, je lui dis que j’aimerais le revoir pour me rendre compte que je ne ressens plus rien et que je suis vraiment passé à autre chose. Si j’en crois les sentiments troubles et violents qui me submergent aujourd’hui, rien qu’à l’idée qu’il revienne en Angleterre et à la possibilité de le revoir, je ne suis pas passé à autre chose. C’est revenu. À moins que ça n’ait jamais réellement disparu. 
— Il m’a dit que… Il a écrit…, je commence en cherchant mes mots.
Mais il n’y a qu’une seule manière de le dire. Je peux tourner autour du pot pendant des heures, ça ne rendra pas l’information moins extraordinaire.
— Il m’aimait.
Le silence de plomb qui tombe brusquement dans la cuisine est révélateur. Ron esquisse un sourire, comme pour commencer à rire, avant de se rendre compte que je suis sérieux. Je prends ma tête dans mes mains. J’aurais mieux fait de me taire. Et encore, ils n’ont que la moitié de l’histoire.
— Je ne l’ai jamais su. De la même manière que lui n’a jamais su que… que c’était réciproque. Du moins, à un moment. 
Je me cache toujours le visage, vraiment pas prêt à assumer leur réaction, qui tarde d’ailleurs à venir. Je n’arrive plus à retenir mes larmes qui coulent à travers mes mains. J’essaye de penser à autre chose. Au déjeuner qui doit être froid. Peut-être qu’Hermione pourra le réchauffer d’un coup de baguette ? 
Une main m’attrape l’avant-bras, je pense que c’est Ron qui a tendu le bras au-dessus de la table. Je reconnais sa poigne. Et Hermione a toujours sa tête contre mon épaule. Je sens le parfum de l’huile qu’elle met dans ses cheveux. 
— ‘Ry… Je sais pas quoi te dire, admet Ron. 
— Moi non plus. On savait pas qu-
— C’est rien, je les coupe en repoussant sèchement leurs mains.
J’ai besoin de respirer. Ils s’écartent l’un et l’autre, me laissent enfin un peu d’espace. J’essaye de reprendre mon souffle, je me mouche avec ma serviette de table. 
— Pardon, j’avais pas prévu de craquer comme ça. C’est juste que… je savais pas qu’il revenait à Londres et du coup… Disons que ça me remue. J’avais l’impression d’avoir tourné la page, et tout d’un coup il m’écrit, m’annonce qu’il m’a aimé, puis j’apprends qu’il est de passage en Angleterre. Ça fait un peu trop d’un coup.
Je tente un petit rire en remettant mes lunettes. Je suis ridicule. Ron et Hermione sont gênés, je le vois. Je m’en veux. Je me mords les lèvres. Je comprends que ça les surprenne, je n’avais jamais donné aucun signe qui aurait pu laisser sous-entendre des sentiments que j’ai pu avoir pour Drago. C’est un secret que je porte depuis plus de huit ans et que je comptais très sincèrement emporter dans ma tombe. 
— Oubliez ça, ok ? 
Ron papillonne des yeux. Je vois très bien qu’il est en proie à des émotions très contradictoires. S’il se laissait aller, je pense qu’il me gueulerait dessus. Mais comme toujours, il me prend avec des pincettes. Je déteste quand il fait ça, qu’il essaye de me ménager. 
— Qu’est-ce qu’il y a Ron ? T’as quelque chose à dire ? 
Je suis agressif. Je veux le confronter. Je veux qu’il réagisse. Mais en fait, je crois qu’il est juste sous le choc. Il écarquille les yeux, comme s’il venait de prendre pleinement conscience de ce que je viens de révéler.
— Vous avez été ensemble ? Toi et… Malefoy ?
— Mais non, je soupire. T’imagines bien que je lui ai jamais dit que je… enfin que je lui ai jamais dit. Et lui non plus, jusqu’à y a 10 jours. 
— Ok. 
Il hoche la tête, passe une main dans ses boucles rousses, se caresse la barbe. 
— Je récapitule. Il était amoureux de toi, toi aussi, mais vous vous êtes jamais rien dit. Et là d’un coup, il t’envoie sa déclaration ? 
— C’est un peu ça, je reconnais. Sauf que c’est pas vraiment une déclaration. Il dit clairement que c’est du passé. Il me balance ça pour expliquer que s’il a été un gros con, c’est aussi parce qu’il avait trop peur que quelqu’un se rende compte qu’il en pinçait pour moi et donc qu’on sache qu’il était gay.
En parler avec un certain humour me détend. Quand on y pense, c’est ridicule. Ron ricane avec moi.
— Lâche jusqu’au bout, le mec. 
C’est vrai, mais je n’ai pas été mieux. Néanmoins, j’ai l’excuse d’avoir mis des années à mettre des mots sur mes sentiments. Et encore aujourd’hui, je n’arrive pas à savoir si c’était réellement de l’amour. 
— J’ai envie de te demander pourquoi tu nous as caché un truc pareil mais… je vois parfaitement pourquoi en fait. 
Il fait cette tête trop drôle où il pince les lèvres et étire sa bouche en une moue un peu consternée. Je suis soulagé. Il le prend mieux que je l’espérais. Par contre, Hermione n’a pas ouvert la bouche. 
— Hermione ?
— Pardon, je réfléchissais. Ça me semble énorme, mais en même temps, ça explique beaucoup de choses. 
Je sais. Ça explique mon obsession, pourquoi je le suivais dans les couloirs, pourquoi je me suis jeté à corps perdu dans sa défense après la guerre, pourquoi j’étais anéanti lorsqu’il a été envoyé en prison. Ça explique tout. 
— Mais attends, reprend Ron. Tu l’aimes encore ?
— Non, mais… disons que sa lettre a déterré pas mal de trucs. Et je sais pas si je dois lui répondre ou oublier tout ça. 
— Ou si tu dois profiter de sa venue pour aller le voir en vrai, complète Hermione.
Je hoche la tête. C’est tout à fait ça. 
— C’est chaud.
Merci Ron.
— Qu’est-ce que tu vas faire ? me demande Hermione.
— Je sais pas.
— Moi, je vote pour oublier ce type, déclare Ron. De toute manière, c’est pas un mec pour toi. Ça te servirait à rien d’aller le voir ou de lui parler. Au contraire, ça risque de foutre encore plus le bordel dans ta tête. 
— T’as sans doute raison.
Je devrais l’écouter. Et arrêter d’emporter cette putain de lettre partout avec moi. Hermione n’est peut-être pas du même avis, mais elle ne fait pas de commentaire.
Après un long silence, je décide de reprendre le dessus. Je récupère les assiettes pour servir le déjeuner. Je n’en reviens pas d’avoir avoué mon attirance pour Drago à mes amis. Et ils n’ont pas mal réagi. Ron n’a même pas fait de commentaire du genre « alors comme ça tu fantasmais sur Malefoy pendant que tu sortais avec ma sœur ??? ». Je ne les mérite pas. 
Je demande à Hermione de réchauffer les plats.
— Ce n’est pas en évitant de faire de la magie que tu vas retrouver tes pouvoirs, Harry, me réprimande-t-elle.
— Si tu veux prendre le risque de manger des frites carbonisées, c’est ton problème. 
Hermione soupire, mais s’exécute sans discuter davantage. Nous nous installons à table. Ron ne se fait pas prier pour attaquer ma cuisine qu’il trouve, comme toujours délicieuse. Nous parlons d’autre chose. Je remercie mes amis de ne pas trop insister sur le sujet Drago, de ne pas m’assaillir de questions. Je me doute qu’ils en ont plein. Mais par respect pour moi, ils les gardent pour eux. Je préfère ne pas imaginer la conversation qu’ils auront une fois rentrés chez eux. 

Chapter Text

J’ai bien fait de demander à être logé dans un hôtel moldu plutôt que sur le Chemin de Traverse comme le reste de la délégation française. Alors que je défais ma valise et range proprement mes vêtements dans l’armoire d’un coup de baguette magique, je relis le dernier numéro de la Gazette du Sorcier. 
La nouvelle de mon retour s’est répandue comme une traînée de poudre. Je m’y attendais, j’avais prévenu ma hiérarchie du risque de m’envoyer en Angleterre. Ils ont beaucoup hésité et moi aussi. Jusqu’à la semaine dernière, je n’étais pas certain de partir. Cependant, nous sommes arrivés à la conclusion que je restais la personne la plus qualifiée pour cette mission et que la susceptibilité des britanniques était secondaire. 
De toute manière, il fallait bien que je revienne un jour ou l’autre. Et je préfère que ce soit dans le cadre d’une mission diplomatique plutôt que pour l’enterrement de mon père. Il est mourant, ce qui n’est guère étonnant quand on connait les conditions de détention à Azkaban. 
J’ai de la chance d’avoir été incarcéré à l’époque où les Détraqueurs occupaient les lieux. Ils ont été bannis l’année qui a suivi ma libération. Or il se trouve que les sorciers sont bien plus cruels que les Détraqueurs. Je me doute de ce qu’ils auraient fait d’un homme comme moi. Je n’ose pas imaginer ce que peut subir mon père en prison. Mère reçoit régulièrement des courriers, mais mon père se garde bien de lui donner des détails. Je sais qu’il a été transféré dans une cellule sous haute sécurité il y a trois mois. Pas pour protéger les autres prisonniers ou parce qu’ils craignaient une évasion, non. Pour sa sécurité à lui. 
J’essaye de rester détaché, de ne pas trop y penser. Mais il reste mon père malgré tout. J’ignore si je pourrais un jour lui pardonner, c’est une processus lent. Je ne suis plus en colère contre lui, mais je n’arrive pas à accepter les faits. Tout ce que je vois, c’est la Marque qui défigure mon avant-bras et qui ne s’effacera jamais. La Marque que j’ai prise par amour pour mon père et que je regrette tellement d’avoir acceptée. Car j’en étais fier, ou du moins je m’en persuadais. J’avais l’impression de faire un choix d’adulte, de prendre ma vie en main, alors que je n’avais que 16 ans. Sans compter qu’il y avait Harry.

Harry. Je me demande ce qu’il devient. Ses apparitions publiques sont extrêmement rares, il vit caché depuis plusieurs années. Personne ne sait réellement ce qu’il fait de ses journées, certains supposent qu’il vit simplement en monde moldu, préférant l’anonymat à la célébrité. Ça ne serait pas très étonnant. 
Sans surprise, il est cité dans l’article qui annonce mon passage à Londres. Les journalistes ont sorti une photo de mon procès où il apparaît. Je déteste cette image. Je n’ai jamais vraiment compris pourquoi il m’a défendu, pourquoi il a pris la peine de témoigner pour moi. Il n’a pas pu me faire innocenter, mais il m’a évité la peine à perpétuité qu’encourait toute personne portant la Marque des Ténèbres. 
Je ne l’ai jamais remercié. À l’époque, je n’aurais pas été capable d’affronter son regard. Pourtant pendant ma période de sursis, avant que je déménage en France, mille fois, j’ai envisagé d’aller à sa rencontre. Pour lui dire merci, lui dire que je l’aimais, le supplier de m’aimer aussi. Ce secret, c’était tout ce qui me restait. La prison avait réduit mon égo en miettes, déchiré en lambeaux ma dignité et piétiné mon amour propre. J’étais incapable de lui dire ce que je ressentais, même si je venais de découvrir avec étonnement que, peut-être, il ne me haïssait pas autant que je le croyais. Pas suffisamment pour me laisser croupir en prison en tout cas. 
J’ai terminé de ranger mes affaires. Je retire mon costume pour enfiler une robe plus confortable. J’ai pris l’habitude de m’habiller à la moldue et je ne compte pas porter autre chose durant ce voyage. C’est bon pour mon image, ces tenues montrent que j’ai changé. Il y a dix ans, il aurait été impensable de voir l’héritier Malefoy dans des vêtements moldus, et surtout pas lors d’une sortie officielle. Aujourd’hui, je ne peux plus me permettre de laisser entrapercevoir mon arrogance sorcière. 
Je m’allonge sur le grand lit, apprécie le moelleux du matelas. Je récupère le roman que j’ai commencé hier soir alors que je n’arrivais pas à dormir. C’est le dernier tome en date des aventures de Lily Moon. Le scénario est clairement inspiré du conte des Trois Frères et de la baguette de sureau puisque l’héroïne Auror pourchasse un sorcier détenteur d’une baguette surpuissante. Malgré certaines banalités, je trouve que l’auteur a le don de réactualiser les clichés à sa manière tout en mettant en scène des personnages avec énormément de relief. J’apprécie tout particulièrement qu’aucun ne soit ni bon, ni mauvais. Même l’héroïne a de gros défauts et elle fait parfois des erreurs. 
Je ne l’avouerai pour rien au monde, mais sa relation avec Adrian, un sorcier trempant beaucoup trop dans la magie noire, me passionne. Je me retrouve tellement dans ce personnage, et pas seulement parce qu’il a les cheveux blonds et le sang pur. C’est un homme qui a fait de mauvais choix, qui n’arrive pas à admettre ses erreurs, mais il n’est pas fondamentalement mauvais. Il y a eu des moments, notamment dans le deuxième tome, où je devais arrêter ma lecture tellement j’étais perturbé par mes ressemblances avec Adrian, du point de vue du caractère. J’ai même cherché si je connaissais l’auteur, mais c’est un homme d’une cinquantaine d’années, un sorcier solitaire resté complètement anonyme jusqu’au succès du premier tome de Lily Moon. Je ne l’ai jamais croisé de ma vie. 
Je me plonge dans mon roman, bien calé contre les oreillers. Je n’aime pas la romance qui s’installe entre Lily et Adrian. Leur relation ne peut pas fonctionner, ils se sont faits trop de mal. L’amour ne résout pas tout. 

Le hululement d’un hibou me tire de ma lecture. Je crois un instant avoir rêvé, mais il y a bien un hibou qui frappe son bec contre la vitre. Je me dépêche d’aller ouvrir avant qu’un Moldu ne remarque cette incongruité. L’animal lâche l’enveloppe sur le parquet de ma chambre avant de s’envoler et de disparaître de mon champ de vision.
C’est forcément mon équipe. J’espère que la réunion n’a pas été avancée au dernier moment. Si je dois me rendre au Ministère sans protection, je risque d’y laisser des plumes. Mon regard tombe sur la signature.
Harry.
Je replie brutalement le parchemin, le cœur battant. Merde. Je ne pensais pas qu’il me répondrait. Je l’espérais, bien sûr, mais je préférais me dire qu’il ne m’écrirait pas à son tour. Mes joues me brûlent, mes mains tremblent. Je repense à la lettre que je lui ai envoyée il y a deux semaines. Elle trainait sur mon bureau depuis des mois, j’ai voulu la brûler maintes fois et dans un élan de courage inattendu, je l’ai confiée à une chouette. 
J’ai prié pour que mon courrier me soit retourné. Il aurait dû l’être. N’importe qui ne peut pas écrire au Sauveur du Monde Sorcier comme ça. Je ne connaissais même pas son adresse. À croire que je ne suis pas n’importe qui. Il m’a forcément mis sur la liste des personnes autorisées à le contacter. 
Qu’est-ce que je fais ? Une part de moi refuse de lire cette lettre, mais l’autre partie crève d’impatience. Il faut que je me calme. Qu’est-ce qu’il a bien pu m’écrire ? Est-ce qu’il est en colère contre moi ? Est-ce qu’il se moque de ma déclaration ridicule ? Ou est-ce qu’il m’écrit simplement pour accepter mes excuses ?
Maintenant que je sais qu’il a lu mon courrier, je regrette de lui avoir avoué que je l’aimais. Ce n’était pas nécessaire, j’aurais dû me contenter des excuses classiques. Mais j’avais l’impression que si je vidais mon sac une fois pour toute, j’arriverais enfin à tourner la page. Cette histoire dure depuis presque dix ans, c’est ridicule. Dix ans. J’ai honte rien que d’y penser.
Pourtant j’ai essayé d’oublier. J’ai essayé de toutes forces. J’ai connu d’autres hommes et j’ai même réussi à retomber amoureux. Avec Fabrice, ça a duré deux ans. Nous avions emménagé ensemble. J’étais heureux, j’étais amoureux. Du moins, je le croyais. Parce qu’il y avait toujours une petite partie de moi qui s’accrochait encore et toujours au souvenir d’Harry. La plupart du temps, ce n’était pas gênant. Mais quand mon passé refaisait surface, ça devenait incontrôlable. 
J’ai voulu travailler sur ces souvenirs avec mon thérapeute. Résultat, tout est ressorti. J’ai déterré les restes de mon amour malsain pour Harry Potter et je n’arrive plus à m’en débarrasser. Je ne peux même plus faire comme s’il n’existait pas. Je ne parviens plus à nier, à me voiler la face comme je le faisais avant. Quand Fabrice m’a quitté, j’étais anéanti. Mais je le comprends. Moi-même je ne voudrais pas être avec quelqu’un qui s’accroche désespérément à un homme qui ne l’a jamais aimé et qui ne l’aimera jamais. Un homme qu’il n’a pas vu depuis sept ans.
J’ai surmonté beaucoup d’épreuves en sept ans. J’ai été en prison et pendant un an j’ai été confronté à mes pires souvenirs à cause des Détraqueurs. Ensuite j’ai vécu une autre année comme un paria, enfermé chez ma mère, terrifié à l’idée de mettre un pied dehors. Chacune nuit, je faisais des cauchemars terribles que même les potions ne pouvaient chasser. Je me suis exilé en France, j’ai reconstruit ma vie. J’ai fait trois ans de thérapie. Je me suis confronté à mon passé, à ma relation avec mes parents, à la pression que je ressentais en tant qu’héritier. J’ai fait mon coming-out à mes proches.
J’étais arrivé à un moment de ma vie où j’avais l’impression que j’avais réellement repris le dessus. Je pensais sincèrement avoir le contrôle. J’avais tout ce qu’il me fallait : un travail intéressant, de la reconnaissance de mes pairs, des amis, un petit ami, un appartement, un chat. J’étais au sommet. Du moins, je le croyais. Car des cauchemars, il y en avait toujours. Les flash-backs se faisaient rares, mais pouvaient néanmoins me paralyser pendant plusieurs heures. Mettre un pied en Angleterre demeurait inenvisageable. Je refusais toujours de parler de mon père. Et il y avait Harry. 
Je ne peux pas résister à l’envie de lire cette lettre. Tant pis. Je suis terrifié, mais je déplie le parchemin. Je m’assois au bord de mon lit, par précaution. 

Drago,
J’ai bien reçu ta lettre et je ne te cache pas que beaucoup de choses m’ont surpris lors de ma lecture.
J’ai appris que tu étais de passage à Londres. J’aimerais te parler en face à face.
J’évite les lieux sorciers, tu comprendras aisément pourquoi. Je pense que tu préférerais éviter toi aussi de te retrouver en Une de la Gazette, donc j’imagine que ça ne te dérangera pas de me retrouver vendredi à 16h au Peter’s Café. Je t’attendrai jusqu’à 18h. 
J’espère que tu viendras. J’ai beaucoup de choses à te dire.
Harry.

Je me laisse tomber à la renverse, les bras écartés. Il veut me voir. Harry veut me voir et me parler. Bien sûr, ce n’est pas anodin si je lui ai envoyé ma lettre juste avant de venir en Angleterre. Bien sûr, j’ai rêvé de cette lettre. Mais je ne pensais pas qu’elle viendrait. Je n’ai pas osé lui réclamer ce rendez-vous car je croyais très sincèrement qu’il n’aurait pas envie de me voir. Pourtant c’est le cas. Et il m’a appelé Drago. J’aurais aimé ne rien ressentir et surtout n’avoir aucune envie de le rejoindre vendredi. Mais je sais déjà que j’y serai à 16h tapantes. Peut-être même que je serai en avance.
Je vais le revoir. Rien que d’y penser, je tremble et j’ai le cœur qui se serre. La dernière fois que je l’ai vu, c’était au procès. Je ne l’ai pas regardé une seule fois. Et vendredi pour la première fois depuis sept ans… Non, pour la première depuis qu’on se connait, je vais m’asseoir à sa table. Et nous allons parler. Pour de vrai.
Ma lettre l’a surpris, ce n’est pas très étonnant. Moi aussi, j’aurais été surpris à sa place. J’étais très doué pour faire semblant de le détester alors que je me consumais d’amour et de désir pour lui. Dans mes rêves, je l’ai aimé plus que tout. J’ai adoré son corps en pensée, je me suis imaginé dans ses bras et j’ai joui un nombre de fois incalculables en pensant à lui. Mon plus grand fantasme, mon plaisir coupable. 
Et en même temps, je le haïssais tellement de me rendre aussi faible, aussi misérable, aussi sale. Pendant un temps, j’ai même cru que j’avais été empoisonné, qu’on m’avait fait ingérer un filtre d’amour à mon insu. J’ai volé des antidotes dans la réserve de Slugorn, mais rien n’y faisait. J’avais toujours envie de lui.
La sixième année. La pire année de ma vie. Pire que la prison. Les souvenirs de cette époque restent confus. J’ai des énormes trous de mémoire, des moments que mon esprit a préféré effacer. Je me demande parfois si je n’ai pas inventé certains événements. Notre confrontation dans les toilettes par exemple. Ça me semblait trop gros pour être réel, et pourtant les cicatrices de son sortilège sont là pour me rappeler que ça a vraiment eu lieu. 

Je roule soigneusement le parchemin d’Harry, l’enroule avec un ruban avant de le poser soigneusement sur ma table de nuit. De quoi veut-il me parler ? Il a beaucoup de choses à me dire. Mais quoi ? Ça m’angoisse terriblement de ne pas savoir. Si son objectif est seulement d’accepter mes excuses, il aurait pu simplement l’écrire comme Hermione l’a fait. Plus j’y pense et plus je comprends qu’il y a autre chose derrière cette courte missive. 
Il a besoin de me parler en face à face. Pourquoi ? Veut-il me mettre son poing dans la figure ? Ou alors il a des questions à me poser ? Peut-être sur la Guerre. Ou alors sur mes sentiments pour lui. Pitié, qu’il n’évoque pas cette partie de l’histoire. Je ne serai pas capable de lui donner des détails. C’était déjà suffisamment difficile de coucher mes sentiments sur papier, alors les mentionner à voix haute est totalement exclus. 
Je ne me peux m’empêcher d’envisager qu’il puisse me dire qu’il m’aime aussi. Et qu’il a attendu toutes ces années que j’ose enfin lui déclarer ma flamme… Non, c’est impossible. De toute manière, je suis passé à autre chose, n’est-ce pas ? J’ai tellement peur de me rendre compte que non, que je suis toujours bloqué en 1998. Et plus j’y pense, plus je pressens que la réponse ne va pas me plaire.
Je ne veux pas que ça recommence. Je ne souhaite pas le revoir et me replonger dans ses yeux émeraude pour que se réveillent ces sentiments contradictoires et déchirants. Il n’y aurait rien de pire que de me rendre compte que ce n’est pas fini, que je l’aime encore et que je ne serai jamais débarrassé de lui.
Plus que tout, je veux tourner la page. J’en ai besoin. J’ai reconstruit ma vie, je l’ai fait brillamment. Harry est tout ce qui me rattache encore à l’adolescent stupide que j’ai été. Il faut absolument qu’il me repousse. Il doit me dire qu’il ne m’aimait pas, qu’il ne m’a jamais vu de cette manière et qu’il espère que je trouverai quelqu’un d’autre. Mieux, il doit me dire qu’il est hétéro et qu’il ne pourra donc jamais me retourner mes sentiments. 

J’ai le sentiment que ce voyage est l’occasion idéale pour me confronter à mes vieux démons. Je vais revoir Harry et tenter de mettre un point final à cette histoire. Peut-être que je devrais rendre visite à mon père. Je sais qu’il a des choses à me dire, mais je n’ai jamais ouvert ses lettres. Si Harry accepte de m’écouter, peut-être que je devrais faire de même avec mon père avant qu’il ne soit trop tard. Et tant que j’y suis, j’irai faire un tour au manoir.
Il a été réquisitionné par le Ministère après la Guerre, mais ils n’ont pas réussi à le vendre ni à lui trouver une quelconque utilité. Personne ne veut vivre dans le manoir où a vécu le Seigneur des Ténèbres, arpenter le parquet où la célèbre Hermione Granger a été torturée, dormir dans les chambres d’un Mangemort, rencontrer les fantômes d’une famille de Sang-Pur déchue. La demeure de mon enfance a donc été abandonnée après avoir été vidée de ses objets de valeur. 
Rien que d’y penser, j’ai la haine. Cependant, je comprends. Et moi-même j’aurais été bien incapable d’y vivre. Je n’y ai pas remis les pieds depuis les vacances de printemps 1997. Ces mêmes vacances où Harry et ses amis ont été capturés et amenés au manoir. Il y a des nuits où j’entends encore les hurlements de Granger et les rires de ma tante. 
Harry. Mon père. Le manoir. J’ai une pensée pour mes anciens amis. Blaise, Théodore, Grégory et même Pansy. Nous avons tous coupés les ponts d’un commun accord. Il valait mieux ne pas être trop associés à moi après la défaite du Seigneur des Ténèbres. D’autant plus que certains ont eu à gérer leur propre procès, malgré l’absence de Marque sur leur avant-bras. 
Je dois profiter de cette occasion inespérée. Il est temps d’arracher le pansement. Je veux repartir en France le cœur léger, libéré de mon passé. Je souhaite mettre un point final à ce chapitre de ma vie. Ne plus avoir de regrets, accepter mes erreurs. Je sais que je suis coupable, qu’il y a mille choses que je ne pourrais jamais réparer. Toutes mes larmes, ma colère, ma culpabilité et ma douleur ne rendront pas la vie à Vincent. Bill Weasley restera défiguré, Dumbledore demeurera au fond de sa tombe, Granger continuera à arborer une cicatrice immonde, Katie Bell sera toujours maudite.
Je sais que j’ai fait du mal à de nombreuses personnes et je n’aurais pas assez de toute une vie pour me racheter. Comme je l’ai dit à Harry, si je pouvais modifier le cours du temps, je le ferai sans hésiter. Malheureusement, c’est impossible. Je ne peux rien faire, à part essayer d’être un homme meilleur. Ne plus répandre le malheur et la mort autour de moi. Ne plus faire mal. Et essayer de vivre une nouvelle vie.

Chapter Text

Harry est en retard. Je l'attends depuis presque deux heures dans ce petit café moldu et il n'est toujours pas là. Je ne comprends pas. C'est lui qui m'a demandé de venir. Pourquoi m'a-t-il proposé ce rendez-vous si c'est pour me laisser en plan ? Est-ce que c'est sa manière de se venger ? Si c'est le cas, c'est ridicule. Mais ça fonctionne. Je suis mortifié et angoissé.

Cela fait trois jours que j'y pense tout le temps. Chaque nuit sans exception depuis que j'ai reçu sa lettre, je rêve de cette rencontre. Je pense avoir imaginé tous les scénarios possibles. Les pires comme les meilleurs. Mais jamais il ne m'est venu à l'esprit qu'il pourrait ne pas venir. Il n'a pas le droit de me faire ça.

J'en suis à mon troisième café. En plus d'être stressé, je suis une boule de nerfs. La serveuse moldue vient me débarrasser. Elle me lance un regard embarrassé. Elle devine ce qui est en train de se passer. Elle sait qu'il ne viendra pas. Elle ne fait aucun commentaire bien sûr, mais je vois le jugement dans ses yeux. Elle pense sans doute que je devrais partir. Car il ne viendra pas.

Je me suis installé près de la porte, pour être certain de ne pas manquer son arrivée. La première heure, j'ai sursauté à chaque fois que les grelots au-dessus de la porte tintaient. Maintenant, c'est tout juste si je lève les yeux.

Je me déteste de continuer à attendre. Moi qui souhaitais le revoir pour constater que mes sentiments n'étaient plus que des souvenirs, je me rends bien compte que je me trompais lourdement. Je suis incapable de partir car je ne peux pas m'empêcher d'espérer qu'il vienne. Parce que ces sentiments n'appartiennent pas totalement au passé.

Ça me dégoûte. Ça me met en colère. Je me fais pitié. N'ai-je donc plus aucune dignité ? Je me suis préparé pour ce rendez-vous. Je me suis rasé, j'ai mis du parfum, j'ai choisi une tenue moldue avec une chemise qui fait ressortir mes yeux. J'ai même détaché mes longs cheveux blonds. Je ne le fais jamais car ce n'est pas pratique, je préfère les tresser ou les attacher. C'était Fabrice qui me demandait tout le temps de les laisser vivre leur vie, il disait que j'étais plus beau et plus sexy comme ça. Je me déteste.

Je dois partir. Je ne peux pas rester ici. C'est terminé. Je dois passer à autre chose. Ce rendez-vous raté doit me servir de leçon. Je dois à tout prix me détacher d'Harry une bonne fois pour toute. Nous ne serons jamais amis, encore moins amants. Nous n'avons rien à nous dire. Tellement rien qu'Harry n'a jamais pas pris la peine de se déplacer.

Je me lève en pensée. Je me concentre sur mes jambes. Je dois me lever, régler l'addition, sortir de ce café et transplaner dans un coin tranquille. Je m'imagine effectuer toutes ces actions les unes après les autres, mais je n'arrive pas à bouger. Je suis ridicule. Pathétique. Si ça continue, je vais rester assis à cette table jusqu'à la fermeture. Je me demande ce qu'en penserait mon psychomage.

Je dois voir le côté positif : cette expérience va m'aider. Je vais ressortir de là humilié et plus jamais je n'accepterai d'être traité de la sorte. Il faut que je le vois comme un acte thérapeutique. Dans cinq heures, je haïrai tellement Harry que ça sera facile de l'oublier. Je dois rester jusqu'au bout.

La clochette tinte encore une fois. Je me force à garder les yeux rivés sur la table. Je soupire, tapote mes doigts sur mon exemplaire du tome 3 de Lily Moon. Je n'arrive pas à me concentrer sur ma lecture bien sûr, et je n'ai pas envie de gâcher mon plaisir en lisant en diagonale.

On tire la chaise face à moi. Mon cœur fait un bond dans ma poitrine. Je relève la tête. Il est venu. Je croise directement ses yeux, toujours aussi verts, toujours aussi perçants. Son regard est comme un coup de poignard. Je me fige, la mâchoire bloquée. Pourquoi il est là ? Comment ose-t-il se montrer après m'avoir fait attendre deux longues heures ? Je devais passer à autre chose, pas voir mon désir pour lui refluer et me submerger.

Il a changé. Il a vieilli. Sept longues années ont passé. Son visage est marqué. Pas par le temps : par la guerre, la souffrance et la fatigue. Des cernes immenses lui mangent les yeux. Il est maigre, sans doute trop. Mais il y a des choses qui sont restées les mêmes. Ses cheveux noir corbeau indomptables, ses lunettes hideuses, ses grandes mains. Je les aime tellement, ses mains. J'ai rêvé si souvent qu'elles se posaient sur moi. Rien que d'y penser j'en ai des frissons. Le voir, c'est comme prendre un Retourneur de Temps.

J'ai l'impression d'avoir 16 ans. À cette époque, je me consume pour lui. Je rêve de lui tous les soirs, je pleure sous la douche en pensant à ma mission. Je ne comprends pas bien ce qui m'arrive, mais je sais que j'ai honte des pensées qui m'envahissent. Je sais que je n'ai pas le choix. Si je n'obéis pas, mes parents seront exécutés. Chaque jour est une épreuve. J'apprends à me dissocier, pour me protéger. Je deviens une marionnette. Mais à chaque fois que je croise le regard d'Harry, mon cœur se serre. Je me déteste tellement.

— Salut.

C'est tout ce qu'il trouve à dire ? Je n'en reviens pas. Il s'assoit en face de moi comme si de rien n'était. Son regard tombe sur la couverture de mon livre. Je me sens rougir. Oui, je lis des romans populaires au public majoritairement féminin. D'un geste rageur, je le range dans mon sac. Je me passerai de son jugement.

— Tu es en retard, je lui fais remarquer d'une voix grinçante.

— Je sais. Désolé.

Il ne me donne aucune explication. Pas de « j'ai été coincé dans les transports moldus » ou de « j'ai été retenu au travail ». D'ailleurs est-ce qu'il travaille ? Ça m'étonnerait. Il doit avoir suffisamment d'argent pour s'en passer. Alors que fait-il de ses journées ? Pas dormir, vu sa tête. Ça m'énerve. Il sait quasiment tout de moi et moi je ne sais rien de lui. J'ignore même pourquoi il m'a fait venir, pourquoi il a failli ne pas se pointer au rendez-vous.

Il me fixe comme un hippogriffe fixerait un inconnu. Je garde la tête haute, tente de dissimuler le tourbillon d'émotions qui m'agite. Je ne dois pas lui montrer qu'il a réussi à m'atteindre. Je me suis suffisamment mis à nu dans ma lettre, pas besoin d'en rajouter. Maintenant c'est son tour.

De très longues minutes passent. Il regarde la table, les lèvres pincées. Qu'est-ce qu'il lui prend ? Je ne comprends pas. S'il ne veut pas me parler, autant ne pas venir. Ou encore mieux, autant ne pas me donner rendez-vous ! J'enrage. J'interpelle la serveuse pour commander deux bières. Ça me fera du bien.

— Un coca pour moi, intervient Harry qui se décide enfin à ouvrir la bouche.

— T'as peur de pas réussir à te retenir de me cogner si tu bois ? je raille.

— Non, je suis alcoolique. Et abstinent depuis 2 ans.

Merde. Je me mords les lèvres. J'aurais mieux fait de me taire. Je l'ignorai.

Néanmoins, cet échange aura eu le mérite de lancer un semblant de conversation. Je ne sais pas comment rebondir, mais il m'a parlé. Mieux, il m'a confié quelque chose d'intime. Il me fait donc confiance pour ne pas vendre cette information à la presse ? Je ne comprends pas.

Un nouveau silence s'installe. La serveuse revient pour nous apporter nos boissons. Je n'ose pas toucher à ma bière. C'est peut-être malvenu de boire devant lui ?

— Tu peux y aller. Ça me gêne pas, me devance-t-il.

Je hoche la tête. C'est vraiment très étrange. Je réalise que c'est la première fois qu'on se parle pour autre chose que s'insulter. C'est pathétique. Je sais que nous étions des enfants, mais je trouve que ce n'est pas une excuse. J'étais vraiment un petit con. Tu m'étonnes qu'il me haïssait.

— Pourquoi tu m'as fait venir ici ? je commence en portant mon verre à mes lèvres.

J'ai du mal à soutenir son regard. Il reste indéchiffrable. Est-il en colère ou triste ? Agacé ou blasé ? Je l'ignore.

Il sort un vieux parchemin froissé, le pose à plat sur la table et le lisse d'une main. Un coup d'œil me permet de constater qu'il s'agit de ma lettre. Je me sens rougir. Salazar, qu'ai-je fait pour mériter ça ? Beaucoup de mal, je sais. J'imagine que cette confrontation fait partie de ma punition.

Je remarque néanmoins que le papier est complètement corné, certains endroits sont tâchés. Qu'est-ce qu'il en a fait ? Ça ne fait pourtant pas longtemps que je l'ai envoyée. Peut-être l'avait-il jetée à la poubelle avant d'aller la récupérer au milieu des ordures parce qu'il avait changé d'avis et souhaitait la relire ? Ça me fait mal d'y penser.

— Pourquoi tu m'as envoyé ça ? lâche-t-il dans un souffle.

— Tu ne sais pas lire, Potter ? Il me semblait avoir été clair, je raille.

Je ne peux pas m'empêcher d'être agressif. Je le regrette immédiatement, mais c'est trop tard. Harry pousse un profond soupir.

— Non, t'as pas été clair. Tu voulais t'excuser, ok. Mais pourquoi il fallait que tu…

Sa phrase reste en suspens. J'ai compris. Pourquoi il fallait que je précise que je l'aimais ? Je détourne le regard, sentant mes joues chauffer. Je n'aurais pas dû venir. C'était évident qu'il comptait me parler de ça. Or je n'ai vraiment pas envie de discuter de mes sentiments. Surtout pas avec lui. Même si ça le concerne directement.

— Drago…

L'entendre murmurer mon prénom de cette manière me force à tourner la tête. Mon regard croise le sien, je suffoque. J'ai envie de l'embrasser. J'ai envie de me pencher au-dessus de cette table, d'empoigner le col de sa veste et de l'attirer à moi. Cependant je me contiens. Je reste calme.

— J'ai pensé que tu devais le savoir.

C'est un mensonge. Ce n'est pas pour lui que j'ai écrit ça, c'est pour moi. J'en avais besoin. Je devais lui dire une fois pour toutes. Malheureusement, cette réponse ne contente pas Harry qui m'interroge à nouveau.

— Pourquoi ?

— Ecoute, je me reprends. Je suis désolé si je t'ai mis mal à l'aise, c'était pas le but. De toute manière, c'est du passé. C'était il y a longtemps. De l'eau a coulé les ponts.

Je ne suis absolument pas convaincu par ce que je raconte, mais il faut bien que je dise quelque chose. J'ai chaud et je ne peux pas retirer ma veste sinon il verra que je suis en sueur. J'ignore comment je vais me dépêtrer de cette situation.

— Je ne te comprends pas, déclare Harry.

— Moi non plus. Tu m'as vraiment fait venir et laissé attendre pendant deux heures justement pour me demander si c'était vrai que je… tu sais ?

« Que je t'aimais. » Je suis incapable de le dire à voix haute, surtout en face à face.

— Non, je ne t'ai pas fait venir pour ça…

Sa voix s'est encore muée en un souffle. Je dois tendre l'oreille pour comprendre la fin de sa phrase. Qu'il articule, par Merlin ! Ça a le don de me mettre en rogne. Encore une fois, je prends sur moi.

J'attends. Il garde les lèvres closes. Il continue de me fixer, droit dans les yeux, mais il ne dit rien. Il ne m'a jamais regardé comme ça. J'ai l'impression qu'il entrevoit les tréfonds de mon âme. Et moi, tout ce que je vois, c'est ses yeux tristes cernés de pourpre. J'avais oublié que ses yeux étaient si verts. Ils ont la couleur de la mort. Et pourtant je ne peux pas m'en détacher.

J'ai perdu la notion du temps. J'ai l'impression qu'on se fixe depuis des heures, assis de part et d'autre de cette petite table de café. Nous nous regardons comme nous n'avons jamais osé nous regarder. Pourtant, Salazar seul sait combien j'ai pu l'observer. Mais c'était toujours en douce, en secret, du coin de l'œil. Les moments où nous nous sommes retrouvés face à face, les yeux dans les yeux, pendant plus de quelques secondes, se comptent sur les doigts de la main. Je me souviens de notre duel en deuxième année. De son visage défiguré au Manoir Malefoy.

Soudain, il rompt le contact visuel. Il se lève. Qu'est-ce qu'il fait ?

— C'était une mauvaise idée. Désolé de t'avoir fait venir pour rien.

Sur ces mots, il me plante sur place. Mais quel botruc de mes… J'étouffe un juron et me dépêche de sortir mon porte-monnaie. Je trouve un billet que je dépose sur la table avant de partir à sa poursuite.

Heureusement, il n'a pas transplané. Il est resté à quelques mètres de l'entrée du café, passe ses mains sur son visage. Je me retiens de poser ma main sur son épaule. Ce n'est vraiment pas le moment d'endurer un contact physique. À la place, je croise les bras.

— Tu te fiches de moi, Potter ?

Je le provoque en espérant susciter une réaction. Je ne sais pas comment communiquer autrement avec lui. Je m'attends à ce qu'il m'insulte en retour, mais il n'en est rien. Il refuse toujours de me regarder.

— Arrête de m'appeler comme ça, Drago, grince-t-il.

Je déglutis difficilement. L'appeler par son nom de famille, c'est le meilleur moyen pour moi de conserver une certaine distance. Je ne veux pas me laisser déborder par les émotions. Je me raccroche à une dynamique que je connais, à savoir les « qu'est-ce que t'as, Potter » qui font écho aux « va te faire foutre, Malefoy ». Si on m'enlève ça, j'ignore totalement comment m'adresser à lui.

Bien sûr, j'ai des milliers de choses à lui dire. Il y a tant de choses que je ne lui ai pas dites. Mais je ne veux pas. C'est trop intime, trop honteux, trop douloureux.

— Pourquoi tu m'as donné ce rendez-vous, Harry ?

J'insiste sur son prénom. Ça a l'air de le détendre. Je reste digne. Je masque la tempête dans ma poitrine derrière un masque d'indifférence.

— Pour parler ?

C'est une interrogation. Il n'est pas sûr de lui ? Il ne sait pas pourquoi il m'a écrit ? Il a agi sur un coup de tête ? Tu me diras, ce serait tout à fait son genre. Ces Gryffondors, tous plus bêtes les uns que les autres. Ils agissent avant de réfléchir. Et c'est ainsi qu'on se retrouve à prendre un verre avec son ancien ennemi sans rien à lui dire.

J'attends. On ne sait jamais. Mais Harry reste silencieux, encore. Il pourrait partir, mais il reste planté sur place. Qu'est-ce qui lui prend ? Je comprends que c'est à moi de mettre fin à cet échange, sinon on va rester là pendant des heures. Ce n'est pas nécessaire de s'entêter. On est incapables de communiquer, c'est évident.

— Si tu n'as rien à me dire, alors je vais y aller.

Il ne me répond pas. Je me retiens de lui hurler dessus. J'aimerais le secouer pour qu'il crache le morceau. De quoi voulait-il me parler ? Pourquoi aujourd'hui ? Compte-t-il me laisser tranquille un jour ?

Je soupire, dégage mes cheveux qui me tombent devant les yeux. Très bien. Puisqu'il ne veut pas ouvrir la bouche, je ne vais pas le forcer. Je tourne les talons. Ça me tue, mais c'est comme ça. Je suis en colère. Contre lui, contre moi, contre le monde entier.

— J'ai toujours ta baguette !

Je m'arrête, me tourne vers lui. Encore son regard vert.

— Il faut que je te la rende. Ne pars pas avant que j'ai pu te la rendre, d'accord ?

Est-ce que c'est un sourire que j'ai vu s'esquisser sur ses lèvres l'espace d'une seconde ? Je ne peux en être sûr. Je reste interdit. Je n'ai pas le temps de répondre qu'il s'est déjà détourné et engagé dans une rue adjacente, me laissant seul avec mon incertitude, mes questions et mes sentiments bouillonnants.

J'ai une boule brûlante qui grandit dans ma poitrine, remonte jusque dans ma gorge. Il l'a vraiment gardée ? Ma baguette, celle qu'il m'a arrachée pendant la guerre. C'était ma première baguette, celle qui m'a choisi à onze ans. Il n'est pas rare de voir les sorciers changer de baguette avec les années, mais moi je tenais à la mienne. Je sais qu'elle n'était pas aussi puissante que celle que j'ai aujourd'hui, bien plus adaptée à mon métier, mais je l'ai toujours regretté. Crin de licorne, aubépine. Je me souviens du jour où elle m'a choisi comme si c'était hier.

J'ai du mal à respirer. Je m'enfuis dans une ruelle sombre pour transplaner directement dans ma chambre d'hôtel. Je m'effondre sur le lit.

Salazar, aidez-moi. C'est trop difficile. Cette rencontre était un désastre et en plus, il veut me revoir ? C'est totalement incompréhensible. Le fait-il exprès pour me faire du mal ? Il ne va jamais me la rendre, n'est-ce pas ? Il a dit ça pour me retenir. Alors pourquoi a-t-il souri ? Je suis sûr qu'il a souri.

Je suis perdu. Et en colère. Je l'aime tellement. Merlin… Je l'aime encore. J'ai ouvert la boîte de Pandore et ce qu'il reste tout au fond, c'est ce vieil amour oublié dont je ne sais que faire. Il était si beau. Je me retrouve à pleurer comme lorsque j'avais 17 ans, quand j'ai compris que j'aimais Harry Potter et qu'il allait vraisemblablement mourir de la main de celui que je devais appeler mon Maître.

Est-ce réellement de l'amour ? J'essaye de me rassurer. L'amour, c'est supposé faire du bien, rendre heureux. Je pense à ma mère, à Florian, à mes amis. Voilà des personnes qui me rendent heureux, ou me rendaient heureux. Voir Harry est une souffrance. C'est atroce tellement ça me fait mal.

Maintenant je suis coincé. Je sais que je ne pourrais pas rentrer en France sans l'avoir revu. Encore une fois. « Ne pars pas », ce sont ses mots. J'aimerais avoir la force de ne pas obéir, mais de la même manière que je suis allé à ce rendez-vous, je ne partirai pas sans qu'il m'ait donné l'autorisation.

Je suis terrifié. J'ai l'impression que mon monde s'écroule. Tout ce que j'ai bâti depuis ma sortie de prison, tout ce en quoi je crois, tout vient d'être balayé. J'ai essayé, j'ai lutté de toutes mes forces pour avancer et me voilà revenu à la case départ.

Chapter Text

C’était la dernière journée du travail. Le sommet s’est étonnamment bien passée, même si évidemment les anglais n’ont pas manqué une occasion de me faire comprendre que je n’étais pas le bienvenue. Heureusement, les autres délégations ont été tout à fait correctes. Je suis resté indifférent à leurs attaques dans la mesure du possible. 

Je sais ce que j’ai fait, je vois tous les jours la Marque sur mon bras. Néanmoins, je pense que j’ai malgré tout le droit à une nouvelle vie. J’ai payé ma dette à la société, toute la fortune Malefoy a été confisquée. Il ne restait plus à ma mère que son héritage Black, puisqu’elle n’a pas été condamnée. 

Par ailleurs, ça me fait doucement rire de voir que ceux qui s’indignent le plus de ma liberté sont souvent ceux qui n’ont pas bougé le petit doigt pendant la Guerre, voire qui ont collaboré avec le Seigneur des Ténèbres en douce. Granger, devenue Weasley, est restée très professionnelle, tout comme le chef des Aurors en charge de ma sécurité. 

J’ai transplané dans une impasse que j’ai repéré au début de mon séjour, pas très loin de l’hôtel. Je ne peux pas toujours transplané directement dans ma chambre, ça finirait par devenir suspect. Les Moldus ont besoin de me voir aller et venir. Je rajuste ma cravate et rejoint la rue principale.

Je remarque immédiatement l’homme assis sur le banc, juste à côté de l’entrée de mon hôtel. Salazar, qu’est-ce qu’il fait là ? Mon cœur fait un bond alors qu’il relève les yeux sur moi. Moi qui me demandais ce que j’allais faire maintenant que le sommet est terminé et si j’allais réellement attendre qu’il me recontacte ou non, je pense que je peux être soulagé. Je ne vais pas rester en Angleterre plus longtemps.

Je ralentis le pas pour ne pas me retrouver trop vite face à lui. Harry se relève, les mains dans les poches. Il porte un de ces vieux sweats informes comme à l’époque de Poudlard, à la différence près que celui-ci est à sa taille. 

— Comment tu as su que j’étais logé ici ? je lui demande pour ne pas laisser le silence s’installer.

Il hausse les épaules. Évidemment, le Sauveur du Monde Sorcier a accès à toutes les informations qu’il veut en claquant des doigts, y compris lorsqu’elles sont strictement confidentielles. 

— Tu m’as apporté ma baguette ?

— Désolé, j’ai oublié.

Je soupire ostensiblement, me pince l’arête du nez. Il est vraiment impossible. Il me dit de ne pas quitter Londres car il veut me rendre ma baguette et il se pointe sans prévenir en l’ayant oubliée ? Sa flegme me donne des envies de meurtre. J’aimerais pouvoir le secouer et lui hurler dessus. Néanmoins, je n’en fais rien et je conserve mon calme du mieux que je peux.

— Pourquoi tu es venu, Harry ?

— J’avais besoin de te voir.

Je tique sur le « besoin », mais décide de ne pas relever. 

— Tu es enfin décidé à me parler ?

— Je sais pas.

Génial. On va aller loin avec une telle attitude. J’ai un sourire forcé. Il joue avec mes nerfs. 

Soudain, il m’attrape le poignet. Son regard a changé, je ne saurais décrypter son expression. Il s’approche brusquement de moi, j’ai un mouvement de recul. Si ce n’était pas Harry, j’aurais pu croire qu’il a voulu m’embrasser. On se dévisage un long moment. Il me retiens toujours prisonnier. J’ai le cœur qui bat à mille à l’heure, je me sens rougir. 

Harry lâche enfin une de mes mains pour… caresser ma joue ? Je suis complètement perdu, je ne comprends pas ce qui est en train de se passer. Instinctivement, je pose ma main libre sur son torse pour le repousser, mais ses doigts se posent sur ma nuque et me font perdre toute volonté.

Ce doit être un rêve. Je m’en fiche. Il se met légèrement sur la pointe des pieds pour réduire à néant l’espace entre nos visages. Ses lèvres se posent maladroitement sur les miennes. Merlin, faites que je ne me réveille jamais. J’inspire profondément, pour respirer son odeur et tenter de recouvrer un peu mon calme.

Le baiser ne dure que quelques secondes et me laisse complètement vidé de mon énergie. Je réalise que je me suis agrippé à son col pour le maintenir près de moi. C’est réel, n’est-ce pas ? Je reste la bouche ouverte, complètement sonné. 

C’est une blague ? Il a fait ça pour me faire marcher ? Pour me piéger ? Je regarde autour de nous, cherchant un journaliste en embuscade. Mais il n’y a personne. Je n’arrive pas à parler, pourtant j’ai des centaines de questions. Harry ne m’a pas lâché du regard et il me traîne maintenant à l’intérieur de l’hôtel. 

Il m’embrasse encore dans l’ascenseur. Dans le couloir. Contre la porte de ma chambre. Je suis pris dans un tourbillon. Même dans mes fantasmes, ça ne se passait pas comme ça. Je suis surpris par sa force, son impatience. Je me liquéfie totalement dans ses bras. Non, je me soumets à sa volonté. Je me déteste de plier ainsi, de ne pas être capable de l’arrêter, de lui demander pourquoi il fait ça. 

Lorsqu’il me pousse rageusement sur le lit, je prends conscience de ce qui est en train de se passer. Et de ce qui risque de se produire si je ne fais rien. Je suis déchiré entre mon désir de m’abandonner dans cette étreinte inattendue et l’envie de tout arrêter pour comprendre. 

Harry s’allonge au-dessus de moi et je comprends que je ferai absolument tout ce qu’il voudra. Je l’attire à moi et lui rend enfin ses baisers avec passion. Tant pis. Je m’en fiche. Je ferai le point après. J’ai trop attendu ce moment pour y renoncer. Peu importe si c’est un jeu pour lui, si c’est à ses yeux un moyen de se venger, si je vais regretter de m’être laissé emporter. Je le veux tellement. 

Mon corps est un incendie. Ses mains glacées se glissent sous ma chemise. Son bassin se presse contre le mien. Cette fois, je ne peux pas retenir un gémissement. Il résonne dans la chambre plus fort que je l’avais imaginé, brisant le fragile silence entre nous.

Harry s’est arrêté brusquement pour me regarder. Il me regarde comme personne ne l’a jamais fait. Ses doigts redessinent les contours de ma mâchoire. Je retiens mon souffle, me noie dans l’océan vert de ses yeux, savoure la lourdeur de son corps. Il est tellement beau que ça m’émeut. J’ai envie de pleurer. Ma vision devient floue. Pourquoi il fait ça ?

Sa bouche se presse à nouveau sur la mienne. Cette fois, le baiser est beaucoup plus tendre. Je me détends, c’est bon. Sa langue est douce, j’aime son goût. Il m’embrasse encore et encore, comme si on avait 16 ans. C’est un baiser adolescent qui n’en finit plus. Ce baiser que nous n’avons jamais échangé. 

Je revis dans ce baiser. Il comble un vide dont je n’avais pas réellement conscience. Je m’y accroche comme à une bouée. Et ce n’est pas seulement mon cœur qui s’affole, mais toute ma magie qui pulse dans mes veines. Je la sens me monter à la tête et m’empêcher de réfléchir. Ça crépite. J’ai déjà été submergé ainsi par ma magie, mais je ne pensais pas qu’un simple baiser pouvait me faire cet effet. 

C’est long, c’est doux. À chaque fois qu’il se détache pour respirer, il repart à l’assaut de mes lèvres. Je le serre dans mes bras. Je n’ai même pas envie de plus, ces baisers interminables me contentent complètement. Ils sont tous ces baisers que je n’ai jamais pu lui donner. Ces dizaines de baisers dont j’ai rêvé pendant des années. 

Ma tête est complètement vide. Tout ce à quoi je pense, c’est à cette langue qui joue avec la mienne, à ces lèvres qui vont et reviennent, à cette chaleur qui m’envahit, ce parfum qui m’enivre. Aussi lorsque Harry s’arrête enfin, je suis totalement perdu.

Je le regarde se relever comme si j’étais extérieur à la scène. Son regard terrifié me fait l’effet d’une gifle. Je me redresse sur mes avants-bras, cherche quelque chose à dire pour le rassurer mais rien ne vient. Je bloque. 

— Je suis désolé, est tout ce qu’il trouve à dire. 

Harry transplane dans un craquement sonore.

J’explose. Littéralement. Toute ma magie emmagasinée est expulsée d’un coup, renversant une bonne partie du mobilier dans un souffle puissant.

Je suis tétanisé. J’entends mes voisins de chambre s’affoler, se demander s’il n’y aurait pas eu un tremblement de terre ou une explosion de gaz. J’essaye de retrouver mes esprits. Je m’assoie au bord du lit, essuie machinalement ma bouche humide de salive. Est-ce qu’il s’est réellement passé ce que je crois qu’il s’est passé ? Harry a disparu sans laisser de trace, si bien que je doute sérieusement du déroulé des événements.

Pourtant c’est réel. Je sais que c’est réel. Il m’a embrassé. Pas une fois, pas deux fois, non. Des dizaines de fois. Sans s’arrêter. Il n’y a pas cinq minutes, il était allongé sur moi. 

J’essaye de réfléchir, d’être rationnel. Harry a été victime d’un filtre d’amour ? C’était tellement soudain, inattendu, incohérent. Il était forcément ensorcelé. C’est la seule explication possible. Sinon, pourquoi se serait-il jeté sur moi de la sorte ? On aurait dit moi. Moi qui ai attendu des années avoir d’avoir accès à ses lèvres.

Sinon… C’est impossible. Je l’aurais forcément remarqué s’il avait… s’il avait été comme moi. Peut-être, et je dis bien peut-être, que lui aussi, il… 

Je me refuse à l’envisager. Harry Potter, amoureux de moi ? Laissez-moi rire. D’ailleurs, je dis « amoureux », mais c’est parce que je projete évidemment ma situation. Peut-être qu’il a simplement envie de moi. Je sais que je plais, pourquoi pas à Harry ? Je lui dis que je l’aimais, il se dit que c’est l’occasion ou jamais pour me sauter ? Alors pourquoi il s’est adouci ? Il aurait pu me baiser si c’était ce qu’il voulait. Pourtant, il s’est arrêté. 

Je ne comprends rien. C’est à s’arracher les cheveux. Néanmoins si je regarde les faits… Il m’a attendu en bas de mon hôtel, il m’a embrassé, il m’a entraîné dans ma chambre d’hôtel. Là il m’a encore embrassé, encore et encore. Et il est parti en s’excusant.

C’est forcément un enchantement. Mais je n’ai rien senti alors que je suis un spécialiste en la matière. S’il avait été ensorcelé, je l’aurais immédiatement vu. À moins que ça ne soit un Imperium ? C’est le seul réellement indétectable. Qu’est-ce que je raconte, Harry est connu pour résister à l’Imperium. 

Les minutes passent et je ne trouve aucune théorie satisfaisante. À part celle qui sous-entend qu’il avait envie de moi, mais qu’il s’est défilé au dernier moment en réalisant que je n’étais pas n’importe quel homme rencontré dans un bar, mais bel et bien Drago Malefoy. L’ancien Mangemort. 

J’ai un goût amer dans la bouche. La nausée. C’est pour ça qu’il voulait me voir la semaine dernière ? Il voulait me dire qu’il avait envie de s’envoyer en l’air, mais il n’a pas osé ? Je fais mille suppositions, mais aucune ne me satisfait vraiment. Son comportement reste incompréhensible. 

Je pleure. Je pleure comme je n’ai pas pleuré depuis des mois. La dernière fois que j’ai craqué ainsi, c’est quand Fabrice a rompu. Je vis aussi mal le départ soudain d’Harry qu’une rupture après deux ans de relation. Je suis pathétique. Je me déteste. 

Ce n’était pas censé se passer comme ça. Je devais profiter de ce voyage pour me remettre, pour tourner la page. J’ai été naïf, sans doute. Comment je peux passer à autre chose après ça ? Comment ne pas aller tambouriner à la porte d’Harry pour obtenir des réponses ? Si j’avais son adresse, je l’aurais suivi sans me poser de question. Il n’avait pas le droit de partir comme ça, sans rien dire, sans m’expliquer pourquoi il m’a embrassé.

Je tourne en rond dans ma chambre. Je prends une douche en espérant me remettre les idées en place, j’essaye de lire mais rien n’y fait. Je me repasse la scène en boucle. Est-ce que j’ai manqué quelque chose ? J’étais tellement sur mon nuage que je n’ai pas été attentif. Peut-être m’a-t-il parlé et je n’ai pas entendu ? Peut-être y avait-il un indice dans son attitude ?

Tout ce dont je me souviens, c’est de sa bouche affamée, ses mains glacées, son corps solide, sa fougue et sa passion. Sa passion. Je sais reconnaître quand quelqu’un qui a envie de moi. Il me désirait vraiment beaucoup. Sans doute autant que moi.

Harry me désire. Il me désire, moi. Je ne sais que faire de cette information. Et en même temps, il est parti. Non, il s’est enfui. Qu’est-ce que ça veut dire ? Il a pris peur ? Parce que je suis un homme ou parce que je suis Drago Malefoy ?

J’ai tellement de questions et aucun moyen de le contacter. J’ignore où il habite, où il travaille. J’ai appris à me servir des téléphones moldus, mais il faut un numéro pour contacter quelqu’un, or je n’en ai pas. La seule personne que je pourrais contacter pour obtenir ces informations, c’est Granger. Or, elle voudra savoir pourquoi je veux tellement parler à Harry et je ne suis pas en mesure de lui expliquer.

Il me reste les hiboux. La dernière fois, ma lettre est parvenue à destination. Pourquoi pas aujourd’hui ? Il n’y a aucune raison pour qu’il m’ait soudainement retiré de sa liste, n’est-ce pas ? Je cherche une plume et un parchemin vierge. Mes mains tremblent, mon écriture est maladroite. Peut-être que je devrais attendre demain pour lui écrire ? Demain, j’aurais la tête froide. Et en même temps, c’est maintenant que j’ai des questions. Maintenant que je veux des réponses. Je griffonne une courte lettre à la hâte. 

Harry,
Je pense qu’il faut qu’on parle de ce qui s’est passé. 
Je ne sais pas pourquoi tu as agi de la sorte, pourquoi tu m’as embrassé, mais tu ne peux pas faire ça et partir comme un voleur. 
J’ai besoin de comprendre. Il faut qu’on mette les choses à plat.
Je me doute que c’est difficile pour toi, mais pour moi aussi c’est loin d’être évident. 
Donne une heure, un lieu, je serai là. 
Drago.
Ps : mon Portoloin a été programmé après-demain matin à 8h. 

J’ignore si ce sera suffisant pour le convaincre de me parler, mais j’espère avoir été suffisamment clair. J’ai ajouté un PS sur mon départ juste avant de cacheter l’enveloppe, car je ne compte pas attendre plusieurs jours qu’il se décide à réagir. Je ne peux pas rester à Londres indéfiniment. 

Évidemment, je ne suis pas venu avec mon hibou et il n’y en a pas dans cet hôtel moldu. Je sors une cape de l’armoire et m’enroule soigneusement dedans. Je lance un charme sur mes cheveux pour qu’ils deviennent bruns en espérant que ça suffira. Il faut que j’aille à la Poste sur le Chemin de Traverse, je n’ai pas le choix. Je décide de transplaner directement devant l’entrée, en croisant les doigts pour ne pas attirer l’attention.

Chapter Text

Je hais la magie. Je hais le transplanage. Je n’aurais jamais dû passer mon permis. Et encore, c’est une chance que je ne me suis pas désartibulé. A la seconde où je me suis retrouvé dans le parc à côté de chez moi, j’ai regretté mon geste. Si j’avais pu partir normalement, j’aurais sans aucun doute changé d’avis au moment de tourner la poignée de porte. Mais non, il a fallu que j’ai la possibilité de transplaner en un claquement de doigts.

Maintenant, je ne peux plus faire marche arrière. Refermer une porte alors qu’on voulait partir, c’est une chose, mais retransplaner en sens inverse en est une autre. Je vais être ridicule. En plus, combien de minutes se sont écoulées ? Si ça se trouve, il n’est même plus dans sa chambre d’hôtel. Je m’assoie sur un banc pour me calmer.

Qu’est-ce que j’ai fait ? Je suis en sueur, mes mains tremblent. Je suis trop con. Il ne me pardonnera jamais. Je ne me pardonnerai jamais. Plus jamais je n’oserai le regarder en face. Qu’est-ce que je raconte ? Je sais très bien que je ne le verrai plus jamais. Il va repartir en France et j’aurais gâché ma chance. De quelle chance je parle ? Merde. Merde. MERDE.

Ça n’était pas supposé se passer comme ça. Je ne devais pas l’embrasser, je devais lui parler. Qu’est-ce qui cloche chez moi ? Je l’ai embrassé en pleine rue, n’importe qui aurait pu nous voir. Il était si beau. Je ne sais pas ce qui m’a pris. J’en avais trop envie. J’y pensais depuis une semaine, depuis notre premier rendez-vous, celui où je l’ai fait attendre parce que j’étais incapable de passer la porte. Pourtant j’étais assis à la terrasse du café d’en face. Je voulais voir s’il venait, je ne voulais pas l’attendre. Quand j’ai vu qu’il était à l’heure et qu’il est rentré dans le bar où je lui avais donné rendez-vous, j’étais censé le rejoindre. Mais je n’ai pas réussi. Il m’a fallu deux heures pour réussir à me lever de ma chaise et traverser la rue.

J’ai marché vers Voldemort, mais je n’étais pas capable de marcher vers lui. Il est beau, le Héros du Monde Sorcier. J’ai toujours su que c’était une erreur de m’envoyer à Gryffondor. Je ne suis pas courageux, je suis fourbe et manipulateur. Surtout quand il est question de Drago.

Je n’avais pas prévu de l’embrasser, mais c’est arrivé. Je m’attendais à ce qu’il me repousse, mais il ne l’a pas fait. Au contraire, il m’a attiré à lui. J’ai encore son goût sur mes lèvres. Je me revois l’entraîner dans sa chambre d’hôtel, lui qui n’oppose aucune résistance. J’aurais pu lui faire tout ce que je voulais, j’ai immédiatement senti qu’il s’abandonnait dans mes bras. Ça me terrifie. Je suis un monstre. J’ai profité de lui. Ou j’aurais pu le faire. J’aurais pu le plier à ma volonté. Je ne veux pas être cette personne.

Et en même temps, c’était tellement bon. Ça m’a fait du bien. Je me sens bien. J’ai l’impression d’être heureux, même si je ne me souviens plus très bien qu’est-ce que ça fait de ressentir de la joie. Je repense aux lèvres de Drago et c’est comme si j’avais une boule de chaleur dans le ventre. J’ai aussi envie de pleurer. Sa peau était si douce et il sentait si bon. J’aurais pu l’embrasser pendant des heures.

Lorsque j’ai compris que j’étais en train de faire une connerie, j’ai voulu l’embrasser une dernière fois. Juste un dernier baiser pour emporter ce souvenir. Résultat on s’est encore embrassés pendant de longues minutes. C’était doux, c’était même tendre. Je n’avais jamais eu la chance d’entrevoir la tendresse de Drago et maintenant que j’y ai goûté, je suis littéralement en manque. L’idée que je ne l’embrasserai plus jamais m’est insupportable.

Qu’est-ce que fait ? Merlin, qu’est-ce que je dois faire ? Je ne peux pas retourner le voir maintenant. Qu’est-ce que je lui dirai ? Comment lui expliquer ? Il est totalement exclu que je me repointe à son hôtel pour lui dire que voilà, je l’ai embrassé parce qu’il m’a toujours attiré et peut-être que j’ai encore des sentiments pour lui. De toute manière, il a dû comprendre, je ne pouvais pas être plus clair.

J’ai besoin de faire le point. J’ai besoin de conseil. Il faut que je vois Ron, ou Hermione. Je ne me sens vraiment pas de tenter un nouveau transplanage, aussi j’appelle un taxi.

Hermione m’ouvre, surprise. Elle porte une robe de sorcière noire comme elle en met travailler. Je suis toujours étonné de voir comment elle a intégré les habitudes sorcières. Moi, je n’ai jamais pu.

— Harry ? Qu’est-ce qu’il se passe ?

Il est vrai que je viens rarement chez eux. De façon générale, je sors très peu de chez moi. Je fais de mon mieux, mais ça reste difficile. J’ai toujours peur qu’un journaliste me surprenne. Après la Guerre, c’était l’enfer. On me poursuivait partout, je ne pouvais pas faire un pas sans être assailli par les sorciers et sorcières reconnaissantes ou les journalistes. J’étais constamment surveillé, épié, pris en photo. Sans compter la sécurité rapprochée que m’imposait le Ministère compte tenu des menaces qui pesaient sur moi. À l’époque, tous les partisans de Voldemort n’avaient pas encore été capturé. J’ai été deux fois la cible d’un attentat, qui ont heureusement été déjoués à chaque fois. Depuis, ma relation avec l’extérieur est compliquée.

— Je peux entrer ?

— Bien sûr.

Hermione s’excuse et se décale pour me laisser entrer. Je suis soulagé de voir la porte se refermer derrière nous. Elle me débarrasse de mes affaires et m’invite dans son salon. J’aime bien leur maison. Bien sûr, elle est entièrement sorcière.

Il y a une de ces fameuses horloges qui indiquent où se trouvent les membres d’une famille, comme celle qu’a Molly. C’est un cadeau de mariage. Il n’y a que trois aiguilles : Hermione, Ron et moi. J’étais très gêné de voir que j’avais été ajouté, j’avais l’impression qu’ils avaient fait ça par pitié, pour ne pas que je me sente trop exclu. Je leur en ai voulu longtemps. Aujourd’hui ça va mieux et je suis heureux qu’ils me considèrent tous les deux comme un membre de leur famille.

L’aiguille d’Hermione indique bien sûr « maison », comme la mienne. Ron est « au travail ».

— Tu veux un thé ? me demande mon amie en tirant sa baguette de sa manche.

— Non merci.

— Il s’est passé quelque chose ? Tu es tout pâle.

Je m’assoie sur le canapé. Je remets de l’ordre dans mes idées avant de répondre à Hermione qui s’inquiète.

— J’ai revu Drago.

— Et ça ne s’est pas bien passé ?

C’est plus compliqué que ça. Je soupire, cherche mes mots. Je leur ai raconté, à elle et Ron, pour l’échec de notre précédente rencontre. Ils n’étaient pas très à l’aise avec ma décision de le revoir, mais ont essayé de me soutenir. Lorsque je leur ai expliqué que je n’avais pas réussi à lui confier ma version de l’histoire, ils ne m’ont pas paru surpris. J’ai eu droit à des « peut-être que c’est mieux comme ça », « de toute manière, ça n’aurait pas pu changer ce qui s’est passé » et autre « ce qui est fait est fait ».

Je ne leur en veux pas d’ignorer comment réagir. Moi-même je n’ai absolument aucune idée de ce que j’ai envie d’entendre. Je les remercie de ne pas m’accabler de reproches et de ne pas m’en vouloir de leur avoir caché mon attirance pour Drago pendant des années.

— On s’est embrassés.

Elle ouvre la bouche, interdite.

— Enfin, je l’ai embrassé, je reprends en faisant la grimace. Plusieurs fois.

— D’accord… Et… Et il a dit quoi ?

Je vois qu’elle a du mal à encaisser l’information. Je la comprends, moi-même j’ai des difficultés à y croire. Pourtant c’est arrivé.

— On a pas parlé. On s’est juste… Voilà. Et après je suis parti.

— Tu es parti, comment ça tu es parti ?

— J’ai transplané.

— Sans lui parler ? Tu l’as embrassé, plusieurs fois, et tu as transplané directement ?

Sa voix part dans les aigus. Elle n’en revient pas. J’ai honte, je baisse les yeux.

— Mais Harry ! Tu… Pourquoi tu as fait ça ? Vous vous embrassez, pourquoi pas. Je ne sais pas si c’était l’idée du siècle, mais admettons. Mais il ne fallait pas t’enfuir ! Qu’est-ce qu’il doit penser maintenant ? Et attend une minute, il était d’accord pour que tu l’embrasses ?!

Je me recroqueville, rentre la tête dans mes épaules.

— Je crois… Il ne m’a pas repoussé et il a plutôt… enfin il a répondu quoi.

Je suis tellement gêné. J’ai l’impression d’avoir 15 ans. Je me revois dans la salle commune de Poudlard en train d’expliquer que j’ai embrassé Cho et que je ne sais pas ce que ça veut dire parce qu’elle pleurait. Je me rends bien compte que je me suis comporté comme un con.

— Donc tu as du répondant, et toi tu prends la poudre d’escampette ? Est-ce que tu as essayé de te mettre à sa place un peu ? Tu envoies une lettre où tu te dis à un homme qui te déteste que tu l’as aimé. Contre toute attente, il te donne rendez-vous pour discuter. Il se pointe avec deux heures de retard et tu te retrouves face à quelqu’un incapable de te parler. Tu jettes l’éponge et tu t’en vas, mais il te retient en te demandant de ne pas partir car il veut encore te revoir. Il revient vers toi comme prévu, mais il n’explique toujours rien et t’embrasse. Tu lui rends son baiser, car c’est ça qui s’est passé si j’ai bien compris ? Et cet homme te repousse soudainement et transplane sans rien dire !

Je joins mes mains. Je suis définitivement un salaud. Je le savais, mais je ne m’étais jamais rendu compte d’à quel point je pouvais être con. Entendre Hermione raconter l’histoire du point de vue de Drago, c’est horrible. J’aurais pas dû m’enfuir. Mais maintenant c’est trop tard.

— Ecoute Harry. Je ne sais pas ce que tu as en tête, ni ce que tu veux. Mais si ton objectif est réellement de t’expliquer avec Drago, tu es très mal parti.

— Merci, c’est vrai que je m’en étais pas du tout rendu compte, je grogne.

Je fais vraiment que de la merde. Comment je vais pouvoir oublier après ça ? Je sais très bien que je vais faire que penser à lui à partir d’aujourd’hui. C’est mort, jamais je passerai à autre chose. Je vais l’avoir dans la peau pendant des mois, des années, qui sait ? Ça ne s’arrêtera jamais.

— Tu veux être avec lui ? Être en couple avec lui ?

— Peut-être…

— Alors va le voir, je sais pas ! Dis-lui. Tu peux pas savoir ce qu’il va te répondre, mais si tu ne prends pas les choses en main, tu vas le regretter. Considère que c’est une seconde chance d’obtenir ce que tu veux.

— Je peux pas faire ça, Hermione.

— Et pourquoi pas ? Je te dis pas que ça va marcher, que ça va te rendre heureux. Peut-être que c’est une connerie, oui. Mais peut-être que tu as besoin de faire cette connerie justement, pour enfin mettre tout ça derrière toi.

J’écarquille les yeux. Ça ne lui ressemble pas de me conseiller de plonger tête baissée dans les ennuis.

— Crois-moi Harry, ça ne me fait pas plaisir de te dire ça. Mais il faut regarder la vérité en face. Depuis que tu as reçu cette lettre, tu es complètement perdu. Tu as arrêté d’écrire alors que tu avais commencé un nouveau roman, tu dors à peine, tu ne parles que de lui encore et encore. Tu n’as pas 36 solutions : soit tu vas lui parler pour mettre les choses à plat, soit tu romps tout contact et tu l’oublies. Il n’y a pas de troisième voie.

— Je peux pas lui faire ça…

— Ça quoi ?

— Il est passé à autre chose. Il va bien. Tu l’as vu, tu sais qu’il va bien. Il n’est pas comme moi, il a refait sa vie. Sa lettre, c’était sans doute le moyen pour lui de tirer un trait sur cette histoire. J’ai pas le droit de foutre sa vie en l’air.

Il était tellement beau, tellement droit, tellement fier. Ça m’a frappé dès que j’ai revu. Bien sûr, il s’est endurci et on voit dans ses yeux qu’il a traversé des épreuves difficiles, mais il va bien. Il a un travail, une réputation, une vie entière dans un autre pays.

— C’est un grand garçon, il est capable de prendre des décisions lui-même. Il n’a pas besoin que tu le protèges. S’il n’a pas envie de donner suite à votre conversation, et je parle d’une vraie discussion, il saura te le dire franchement.

Les paroles d’Hermione me paraissent censées. Elle est beaucoup plus logique et pragmatique que moi. Je réfléchis. Elle a sans doute raison. Il faut que je lui parle. Que j’essaye, encore. Jamais deux sans trois, n’est-ce pas ? Je n’ai pas réussi à lui parler les deux premières fois, peut-être que je vais réussir la troisième ? Ou alors je vais craquer et lui sauter dessus. Et encore une fois, il ne me repoussera pas.

— Est-ce que tu l’aimes, Harry ? Je sais que la dernière fois, tu nous as dit que non, mais…

— Je sais pas, j’en sais rien, j’admets dans un souffle.

Hermione hoche la tête, pousse un profond soupir. Elle croise les jambes dans son fauteuil et ne me quitte pas des yeux. J’ai du mal à soutenir son regard.

— Évidemment que j’ai des sentiments, sinon je serai pas dans cet état, je crache. Mais est-ce qu’on peut appeler ça de l’amour, vraiment ? Quand je le regarde, j’ai juste envie que… qu’il soit mien. Je veux pas l’aimer, je veux le posséder et le soumettre. Je veux écraser sa volonté pour qu’il n’ose même pas envisager de partir loin de moi. Et tu vois, quand je l’avais dans mes bras, j’ai senti qu’il me laisserait faire si je le voulais. Je l’ai senti plier et ça m’a fait du bien. C’est vraiment ça l’amour, Hermione ? C’est avoir envie d’écraser l’autre ? D’en avoir tellement envie que ça devient un besoin ?

Je n’en reviens pas d’avoir dit ça. Je me dégoûte. J’ai vraiment un gros problème. Hermione ne répond pas, se contente de me dévisager. Elle me juge, sans doute.

— Je suis pas stupide, je sais que c’est pas normal de ressentir ça, j’ajoute pour la rassurer.

— Tu en as parlé à ta psychomage ?

— Bien sûr.

— Et elle a dit quoi ? insiste Hermione

— Que j’avais le droit d’être en colère contre lui et de lui en vouloir.

En tout cas, c’est ce que j’ai retenu. Il y avait sans doute d’autres choses, mais j’ai oublié et je ne suis pas vraiment en mesure de me concentrer.

— Je comprends que ça soit compliqué. Ce n’est pas n’importe qui.

— C’est Drago Malefoy, je rappelle. Le mec qui m’a harcelé à Poudlard, qui a fait de ma vie un enfer, faisait des blagues sur la mort de mes parents et de Sirius, humiliait mes amis et qui pour couronner le tout, s’est engagé dans le camp ennemi.

— Voilà. C’est sans doute normal d’être déchiré comme ça, compte tenu de tout ce que vous avez vécu.

Elle essaye de me rassurer et c’est très gentil à elle, mais ça n’empêche pas que mes sentiments sont terriblement malsains. M’approcher de Drago, c’est prendre un risque. C’est potentiellement réveiller mes pires envies, mes pensées les plus sombres.

— Je ne peux pas le revoir en face à face. C’était une mauvaise idée dès le départ.

— Alors écris-lui. Prend rendez-vous chez ta psy et écris-lui avec elle. Elle saura te dire quand tu vas trop loin. Fais comme lui. Tu n’auras pas à le voir, tu ne seras pas confronté directement à sa réaction et ça te permettra de vider ton sac une bonne fois pour toute.

Je pense au parchemin dans la poche de mon blouson. Je pense aux lèvres de Drago. Je pense au gémissement qui lui a échappé alors que je le plaquais sur le matelas. Je pense à Poudlard. Je pense à ses yeux gris. Je pense à notre rencontre. Je pense à la Guerre.

— Il faut que j’y aille.

C’est difficile de bouger, de sourire, d’embrasser Hermione, de la remercier. Elle veut me retenir, m’inviter à dîner, mais j’ai besoin d’être seul. Je passe en mode automatique. Je rentre chez moi en métro, je crois que j’ai épuisé mes réserves de magie pour la semaine.

Qu’est-ce que je vais faire ? Qu’est-ce que je dois faire ? En arrivant chez moi, je découvre un hibou posé sur la jardinière suspendue à la fenêtre de ma cuisine. Je n’ai jamais réussi à faire pousser des plantes dedans, mais je n’ai pas non plus trouvé le courage de retirer la jardinière en question. Je sais déjà qui m’écrit. Je n’ai pas envie de lire cette lettre, mais évidemment je la prends. Et je la lis. Et je pleure parce que j’ignore comment tout arranger.

Chapter Text

Drago,

Je pense que je dois commencer par m’excuser pour mon comportement ces derniers jours. Je suis désolé si j’ai pu te blesser en agissant de façon bizarre.

Pour être honnête, recevoir ta lettre m’a énormément perturbé. Elle a remué des choses que je pensais résolues et a fait resurgir des sentiments que je croyais éteints. Je ne pensais pas que te revoir me mettrait dans un tel état. J’imaginais qu’on allait s’installer à cette table de café, que j’allais te dire ce que j’avais sur le cœur, que tu allais faire de même et qu’on pourrait se quitter avec un poids en moins sur les épaules. C’était vraiment mon objectif. Comprendre, crever l’abcès et tourner la page. Je me rends compte aujourd’hui que rien ne s’est passé comme prévu et peut-être qu’au fond, je n’avais pas vraiment envie de passer à autre chose.

Je vais être aussi cash que tu l’as été en espérant ne pas le regretter. Je t’ai aimé aussi. Enfin, je ne sais pas si « aimer » est vraiment approprié, mais disons que j’ai eu des sentiments très forts et très contradictoires pour toi. 

Moi c’était en sixième année. J’étais complètement obsédé par toi. Je te désirais tellement et je me détestais de te désirer. C’est étrange de réaliser qu’on a vécu la même chose sans le savoir, hein ? Moi ça me fout en vrac.

Après la guerre, j’ai commencé à m’imaginer des choses, ça a été de pire en pire. J’ai infiniment honte de l’avouer, mais mon témoignage à ton procès n’était pas totalement désintéressé. Quand tu es sorti de prison, j’ai prié pour que tu viennes me voir. Mais tu n’es pas venu et tu es parti. Et les années ont passé. 

J’espère que maintenant, tu comprends pourquoi j’ai réagi comme ça vendredi dernier. Si je t’ai embrassé, c’est parce que j’en avais envie. Mais ça m’a fait peur alors j’ai transplané. Je regrette d’avoir fait ça. J’avais envie de revenir, mais je n’ai pas osé. J’ai tellement honte. 

Tout est si compliqué. Je ne sais pas si je t’ai vraiment pardonné. Je croyais que c’était le cas, mais finalement ce n’est pas si simple. De la même manière, je pensais que mes sentiments appartenaient au passé, mais visiblement il reste quelque chose. Et maintenant qu’on a déterré tout ça, je ne sais pas comment faire pour garder la tête hors de l’eau. 

Je crois que j’aurais préféré que tu n’envoies pas cette lettre. Ça aurait été mieux pour toi, mieux pour moi, mieux pour tout le monde. Je ne voulais pas revivre ça, je ne voulais pas me souvenir. 

Maintenant c’est trop tard. Je ne vais quand même pas demander à Hermione de me jeter un Oubliette… Alors j’espère vraiment que tu me répondras, même si comme toi, je ne sais pas ce que je veux.

H.

PS : Tu trouveras avec cette lettre une boîte contenant ta baguette. Je ne veux pas que tu te forces à rester à Londres si tu n’en as pas envie et ce n’est pas correct de ma part de te faire du chantage. 

***

[Lettre non terminée, non envoyée]

Harry,

Je ne cesse de repenser à tes baisers. J’en rêve la nuit et je me réveille en sueur. J’ai tellement envie de toi. Je veux ta bouche sur la mienne, ton corps sur le mien, ta peau contre la mienne.

J’ai essayé de me changer les idées, de faire des rencontres dans une boîte moldue. J’ai l’habitude de ce type de sorties. Mais je me suis défilé au dernier moment. Parce que je pensais trop à toi, parce que les baisers des autres hommes me paraissent fades à côté des tiens. 

Je te veux tellement. Je t’en prie, tu ne crois pas que pour mettre fin à cette histoire, il ne faudrait pas céder à ce désir ? Je sais que tu le ressens aussi. Nous pourrions nous laisser aller, rien qu’une fois. Ça pourrait être un bon point final, tu ne crois pas ? Toi et moi, juste une nuit. Je ferai tout ce que tu veux. Je m’en remettrais entièrement à toi. Laisse-moi être à toi. 

J’ai tellement

***

Harry,

Merci de m’avoir écrit. Et merci pour ma baguette. C’est très étrange de la retrouver après toutes ces années, mais je suis heureux. Néanmoins, je n’ai pas l’impression qu’elle m’obéisse comme avant. Son allégeance a changé, elle est tienne. Je ne suis pas étonné, mais c’est vraiment perturbant. Je vais la conserver précieusement, à défaut de pouvoir l’utiliser. 

Je crois que je comprends pourquoi tu étais aussi confus car je le suis tout autant après la lecture ta lettre. Je ne m’attendais pas à ça. Toi non plus. On est quittes ?

Ça fait plusieurs heures que j’essaye de te répondre, mais rien de ce que je peux écrire ne me semble approprié. J’ai peur d’être trop froid et en même temps de trop en dire. 

Si j’avais su. Tu as dû te poser cette question maintes fois ces dernières semaines, n’est-ce pas ? Si j’avais su, si tu avais su. Est-ce que tu crois qu’il aurait pu se passer quelque chose ? Sans doute pas. 

J’ai voulu venir te voir après ma sortie de prison. J’en ai rêvé. Mais je ne savais pas où te trouver. Je sais que c’était une excuse pitoyable et que si j’avais voulu, j’avais pu venir à ta rencontre, mais ce n’est pas moi le Gryffondor. A la fin de ma période de sursis, j’ai préféré quitter l’Angleterre, pour recommencer à zéro. Je pensais que mon amour était voué à l’échec, alors j’ai voulu tourner la page. 

J’avais presque réussi, tu sais ? À un moment, j’ai vraiment cru que c’était terminé, que j’avais refait ma vie et que tu appartenais au passé. Mais ce n’est pas le cas et j’ai l’impression que tu vis quelque chose de similaire. 

Je ne t’aime plus, Harry. Plus comme avant. Mais il y a toutes ces choses que je n’ai jamais pu te confier, tout cet amour qui est resté caché. Quand tu m’as embrassé, c’était comme prendre un Retourneur de Temps. J’avais 16 ans à nouveau et mon plus grand fantasme se réalisait. 

Cependant, ce n’est pas parce que mes sentiments se sont ternis que cette histoire est terminée. J’ai vraiment l’impression que nous devons mettre ensemble un point final. N’es-tu pas d’accord ?

Je suis toujours à Londres. J’ai repoussé mon départ car je crois que si je prends encore la fuite, ça ne fera qu’empirer les choses. Néanmoins je ne pourrais pas rester encore très longtemps, sinon le Ministère risque de se poser des questions et je ne veux pas qu’ils aient connaissance de notre correspondance. Sans compter mon travail qui m’attend en France.

J’en ai profité pour rendre visite à mon père. Il n’est que l’ombre de lui-même. Je me suis surpris à éprouver de la pitié pour lui. J’ai saisi cette occasion pour lui faire mon coming-out et lui annoncer que je comptais faire en sorte que le nom des Malefoy meure avec moi. Il n’a pas paru surpris.

Si tu veux que nous ayons une conversation en face à face, manifeste-toi mais je n’ai pas l’impression que ce soit une très bonne idée compte tenu de nos deux dernières tentatives.

D. L. M.

***

[Brouillon sur la table de la cuisine]

Drago,

J’essaye vraiment d’être mature, calme et poli dans nos échanges. Je fais de mon mieux et crois-moi, c’est difficile. 

J’ai envie de te hurler dessus. De te cracher toute ma colère. De te faire du mal. Pour me venger de tout ce que tu m’as fait. Pour toutes les fois où tu as insulté la famille de Ron, où tu as traité Hermione de Sang-de-Bourbe, où tu t’es moqué de la mort de mes parents. Pour la fois où tu nous as dénoncé à Minerva lorsque nous sommes montés à la Tour d’Astronomie en pleine nuit en première année. Pour la fois où tu as volés le Rapeltou de Neville. Pour les moqueries envers Hagrid, Remus, Cédric et tous les gens que j’aimais. Pour avoir fait condamné Buck à mort. Pour les badges « à bas Potter », pour avoir aidé ce sale scarabée à entrer dans Poudlard, pour la Brigade d’Ombrage. Tu m’as tellement pourri la vie. Je te déteste. 

Je sais que tu étais un enfant, mais moi aussi j’étais un enfant. Je sais que les années passant, j’ai appris à me défendre et que j’ai commencé à rendre coup pour coup, mais ça n’excuse rien. Et comme si ça ne suffisait pas, tu as pris la Marque. Tu sais, je crois que je t’ai entièrement pardonné pour ça, car je sais que la personne qui en a le plus souffert, c’est toi. Je t’ai pardonné pour avoir aidé les Mangemorts à entrer dans Poudlard, pour la mort de Dumbledore. Tout ça, je comprends. Mais avant… j’ai envie de t’arracher les membres un par un. J’aimerais que tu payes.

[Le reste est recouvert de gribouillis à l’encre]

***

Drago,

Si j’avais su, si tu avais su, peut-être qu’il se serait passé quelque chose. Mais entre nous, je doute que la fin aurait pu être heureuse. Mes sentiments pour toi n’ont jamais été très innocents et encore aujourd’hui, le désir de vengeance se mélange à mon attirance. Ça aurait été un désastre. 

C’est vraiment très étrange d’échanger avec toi par correspondance. C’est reposant et j’ai l’impression de découvrir une autre facette de toi. Et je me sens plus libre de m’exprimer. Je crois que l’écrit me rassure. Je peux faire des pauses, réfléchir à ce que je veux te dire sans être directement confronté à toi. 

Mettre un point final ensemble. Je crois que je suis d’accord avec ça. Mais par où on doit commencer ? Maintenant tu sais et je sais. A-t-on réellement autre chose à se dire ? On pourrait revoir notre passé point par point, est-ce que ça nous aiderait réellement ? On pourrait parler de la Guerre. On pourrait se raconter à quoi ressemblent nos vies aujourd’hui. Je veux bien clore ce chapitre avec toi si c’est ce que tu veux, mais je ne sais pas comment faire. 

Pour terminer, j’étais étonné que tu me parles de ton père. Je pense que tu as bien fait d’aller le voir. Même si c’est une personne haïssable et un meurtrier, il reste ton père. Et ça te regarde, je n’ai pas mon mot à dire. 

H.

***

[Feuille chiffonnée abandonnée dans le tiroir du milieu du bureau d’Harry]

Drago,

Je sais que tu en as envie, tu sais que j’en ai envie aussi. Pourquoi on se retient comme ça ? À quoi ça sert ? Faisons-le une bonne fois pour toute et peut-être qu’après, ça ira mieux.

RDV ce soir, 20h, à ton hôtel. On baise et on en parle plus.

H.

***

[Parchemin sur le haut de la pile des brouillons de Drago]

Harry,

Je ne peux pas m’empêcher de me demander si je t’aime. Je crois que oui. Moins qu’avant, mais un peu quand même. C’est horrible. Je ne veux pas que ça recommence. Ça m’a fait trop mal. Ça m’a poussé à faire trop d’erreurs. 

Je sais que tu as dit que ça n’aurait pas marché entre nous, mais je passe mon temps à nous imaginer ensemble. Nous aurions eu des rendez-vous secrets dans les recoins sombres de Poudlard, aux étages interdits, dans les salles de classe abandonnées. Ou peut-être dans la Salle sur Demande ? Là-bas, personne n’aurait pu nous trouvé. Nous aurions fait l’amour tous les week-ends et tant pis pour ma mission, pour la prophétie et toutes ces bêtises. 

Peut-être qu’on aurait été un peu heureux ? Juste un peu. Quelques mois tout au plus. Après il y aurait eu la guerre. Ou alors tu te serais souvenu que j’étais le connard qui t’a pourri pendant des années à Poudlard. 

Tu as raison, ça n’aurait pas marché.

***

Harry,

Il suffit de quelques lettres pour que je me surprenne à avoir de l’espoir. Je sais ce que ce n’est pas sain, aussi je préférerai que cette situation ne s’éternise pas. Ce n’est bon ni pour moi, ni pour toi. 

J’ignore également ce que je dois te dire. Je pourrais m’excuser un million de fois, nous pourrions évoquer tous les sujets dont tu parles, je ne sais pas si ce serait suffisant. C’est déstabilisant. Je crois que nous nous connaissons suffisamment pour être capable d’imaginer la version de l’autre. Je sais pourquoi tu m’as lancé un Sectumsempra, tu sais pourquoi je t’ai aidé au Manoir, je sais maintenant pourquoi tu m’as défendu au procès. 

J’en profite pour te remercier. J’ai réalisé que je ne l’avais jamais fait. Merci d’avoir témoigné, même si tes intentions n’étaient pas aussi honorables que je le pensais. Je crois que dans le fond, ça me rassure de savoir que tu n’es pas le héros désintéressé et loyal qu’on dépeint dans les journaux. J’ai toujours su que tu n’étais pas parfait, bien sûr, mais avec le temps, je crois que j’en étais venu à te mettre - moi aussi - sur un piédestal. 

Si nous étions à Paris, j’organiserai une séance avec mon thérapeute. Il me suit depuis des années et il aurait su nous aider à avoir une vraie conversation.

D. L. M.

***

[Brouillon jeté à la poubelle]

Drago,

Hier soir, j’ai couché avec un mec qui te ressemble. Ils te ressemblent toujours. Je ne fais pas exprès, mais c’est comme ça. 

Aujourd’hui, je me sens coupable. J’ai l’impression de t’avoir trompé alors que c’est pas le cas. On n’est pas ensemble. On n’est rien l’un pour l’autre. Je ne devrais pas ressentir ça. Ça me fout les nerfs.

C’est toi Adrian, tu sais ? Évidemment que c’est toi. J’ai vu que tu lisais mon livre au café, ça m’a foutu les jetons. Je ne pensais pas que tu me lisais. Bien sûr, tu ne sais pas que je suis l’auteur, mais voilà je te le dis : c’est moi qui écrit ces bouquins. Et Adrian, c’est toi. Lily, c’est un peu moi. 

Je suis pathétique, n’est-ce pas ? Je vis par procuration dans les livres que j’écris. J’ai voulu être Auror, mais je me suis vite rendu compte que ce n’était pas un métier pour moi. J’ai pensé me reconvertir dans l’enseignement, mais qui voudrait d’un professeur incapable de faire de la magie ? Pourtant j’aurais adoré vivre à Poudlard. C’est ma maison, ma vraie maison. 

Je ne sais pas pourquoi je te raconte ça. Tu t’en fous. 

J’ai tellement honte. J’ai baisé ce type de façon à ne pas voir son visage, parce que j’avais envie d’imaginer que c’était toi. Je me dégoûte. 

Il avait les cheveux plus courts que toi. Parce que c’était un moldu. Je suis sûr que si tes cheveux sont aussi longs, c’est parce que tu as utilisé un sortilège pour les faire pousser. Et tu dois foutre des quantités astronomiques de potion Lissenplis. Tu sais que c’est un Potter qui a inventé cette potion ?

Qu’est-ce que je raconte ? C’est n’importe quoi. Cette lettre est un désastre. Faut que j’arrête de t’écrire.

Pardon d’avoir couché avec ce mec. C’est toi que je veux. 

Harry

***

Drago,

Allons chez ma psychomage. Elle est très discrète, très compétente et elle sait déjà tout ce qu’il y a à savoir. Je lui fais confiance, elle saura nous guider.
J’ai réussi à avoir une séance demain à 15h, j’espère que ça t’ira. 

H.