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Et si on échouait ?

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PROLOGUE

 


« Et si on échouait ? »


Pendant un temps, seul le silence répondit à la question. A l’image de l’obscurité, il emplissait la petite chambre encombrée où il régnait en maître depuis de longues minutes, imperturbable. Mais, comme tout en ce monde, il était destiné à prendre fin, d’une seconde à l’autre.


Albus baissa les yeux vers le garçon dans ses bras, qui venait de l’interroger d’une voix voilée. L’interroger lui, ou interroger le vide environnant, ce n’était pas bien clair, mais Albus s’en moquait bien. Il prenait la question pour lui. L’autre garçon, donc, était blotti dans les bras de son ami, les paupières couvrant pudiquement ses yeux vairons qui avaient la fâcheuse habitude de voir bien trop loin. Il agrippait de ses mains glaciales les bras qui l’entouraient, comme s’ils étaient la dernière chose qui le sauver de la noyade.


Et c’était peut-être le cas, pensait Albus. Son ami Gellert n’était pas un grand habitué des angoisses nocturnes. A vrai dire, d’eux deux, c’était plutôt le britannique qui, hanté par l’image du cadavre de sa mère et du parasite mortel de sa sœur, avait coutume de se réveiller en sueur, au milieu de la nuit et de ses propres hurlements. Gellert, lui, n’était pas du genre à s’abandonner à des états aussi triviaux et humains que l’angoisse, le doute, la peur ou le regret. Il valait mieux que ça.


La plupart des nuits.
Mais cette nuit n’était pas la plupart des nuits.

Albus observa soigneusement et amoureusement la silhouette chétive contre lui. C’était si loin du fier et indompté Gellert Grindelwald qui, armé de sa passion, de sa foi et de ses visions, n’attendait que l’opportunité inéluctable pour saisir le monde au creux de sa main. A vrai dire, quiconque avait un jour posé les yeux sur ce garçon bien trop étrange en ressortait avec la conviction que rien ne serait jamais en mesure de faire plancher cet esprit clairvoyant.


C’était surement, d’ailleurs, pour cette raison qu’Albus profitait de la vue de son amant ainsi affaibli. Bien sûr, la souffrance de sa meilleure moitié ne l’enchantait aucunement, et il serait prêt à sacrifier tout ce qu’il n’avait pas pour que Gellert ne soit plus jamais en proie à la moindre émotion négative. Mais le fait de savoir que l’image qu’il avait de son amant, à cet instant même, il était le seul à avoir un jour eu l’honneur de l’observer, le remplissait d’une sensation indéfinissable qui lui gonflait la poitrine. De tous ceux qui, dans leur vie, avaient eu la chance de croiser Grindelwald, que ce soit ses professeurs, ses amis, ses parents, ses ennemis, ou même de simples passants dans la rue, personne n’avait eu l’opportunité de voir la moindre faiblesse, la moindre faille, la moindre lézarde dans la figure forte et éblouissante que l’ambitieux jeune mage présentait au monde.

Or, à cet instant, c’était son âme, dans tout ce qu’elle avait de blessée et de tremblante, qui s’offrait, nue, au regard et au bras d’Albus. A personne d’autre Gellert n’aurait prononcé les mots « et si on échouait ? ».

A personne d’autre.

« Nous réussirons. »

Doucement, tendrement, Albus caressa du bout des doigts la chevelure blonde de son amant. Il aurait voulu embrasser cette tempe qu’il découvrait petit à petit, mèche après mèche, mais il savait que Gellert n’était pas d’humeur. Les épanchements d’affection n’avaient jamais été efficaces pour rassurer ou encourager l’allemand, alors que rien ne marchait plus sur le britannique qu’une douce caresse. Alors, Albus se força à avoir recours aux mots. Il n’était pas aussi virtuose que Gellert avec eux, mais il faisait l’effort pour son amant.

« Avec moi à tes côtés, comment il pourrait en être autrement ? »

Gellert ne semblait pas spécialement satisfait de la réponse. Néanmoins, il lâcha enfin les bras d’Albus, sans pour autant se relever, au plus grand soulagement de ce dernier. Il se contenta simplement de rouler sur son dos, de telle sorte à avoir la tête sur les genoux de son ami, ses yeux dans les siens.

« On ne sait jamais ce qui peut arriver demain.
-Tu as eu une vision ? demanda Albus, inquiété par l’inquiétude de son ami.
-Non. Bien sûr que non. Je te l’aurais dit. »


De nouveau serein, Albus reprit ses douces caresses, passant de la tempe à la joue anguleuse de Gellert.

« Mais, vision ou non, tout peut toujours arriver. Nous ne savons pas si nous serons encore ensemble, demain. Nous ne savons pas si tu croiras encore à nos visions, ou si tu te dresseras contre elle.
-Je me tuerais de mes propres mains plutôt que de faire obstacle à nos rêves, plutôt que de me dresser contre toi ! s’emporta Albus, avec une très légère pointe désespoir sous la tendresse. »


Ce n’était pas la première fois que Gellert semblait douter de la dévotion d’Albus et ce dernier désespérait de pouvoir un jour prouver à son amant à quel point elle lui était acquise.

« Shh, je sais, je sais… » murmura Gellert en prenant la main d’Albus dans la sienne et en la caressant doucement pour le calmer.

Albus se tut, mais l’angoisse était toujours latente dans son cœur. Gellert semblait toujours vouloir davantage de preuves, mais il devenait impossible pour le britannique de les lui fournir. Était-ce sa faute s’il n’existait pas, dans la langue anglaise comme dans toutes les autres, de mots suffisant pour expliquer ce qu’il ressentait à chaque fois qu’il posait ses yeux sur le germanique ?

Gellert, qui paraissait considérer qu’il avait suffisamment apaisé son ami, reprit dans un murmure, comme pour ne pas déranger la nuit.

« Je dis simplement que… on ne sait jamais. C’est en remettant toujours tout en doute qu’on dévoile et ressent les injustices. Le doute des choses établies et certaines, c’est la condition sine qua none pour réaliser notre vision. Et la conséquence est… »


Il ne continua pas. Il était hors de question qu’il dise « que je doute de toi aussi, Albus ». Son amant avait déjà suffisamment de problème d’estime de soi et leur relation était assez inégale ainsi pour qu’il ne s’amuse pas à en rajouter impunément. Non, il préférait laisser sous silence. Il ne savait pas vraiment ce qu’Albus mettait derrière cette suspension, mais ça devait être moins violent que ce que lui avait imaginé, puisqu’il vit son ami se détendre et lui sourire avec tendresse.

« Je sais. Je comprends, Gellert. Et si te prouver mon entier engagement doit être le combat de ma vie, c’est le plus noble que je puisse imaginer. »

Gellert se retint de pincer les lèvres. Ce geste inconscient était toujours le signe de sa frustration, et Albus savait très bien lire ces expressions-là. Or, le germanique ne voulait pas que son amant pense que ses paroles ne le touchaient pas. Au contraire. Simplement, ce n’était pas ce dont il avait besoin maintenant.

« Je… Je sais, Albus. Je n’ai aucun doute. Sur toi, en tout cas. Mais sur le monde... Sur les autres… C’est maintenant que j’ai besoin de certitude. Pas à l’heure de notre mort où nous n’aurons plus qu’à contempler notre œuvre accomplie. Maintenant. Avant que tout commence…
-Qu’attends-tu de moi, exactement ? Je suis heureux que nous ayons fait ce pacte de sang. Si tu en veux un deuxième, je le ferai. Tu n’as qu’à demander.
-Non… »


Gellert serra inconsciemment sa chemise, en dessous de laquelle il pouvait sentir la chaleur émanant du pendentif contenant leur sang mêlé.

« Non. Je n’en veux pas un deuxième. Celui que nous avons me va très bien.
-Alors quoi ?
-Je… Je ne sais pas, Albus… »

Cette conversation, qui était née dans le silence, retourna au silence.

Gellert avait un problème mais aucune solution. Il ne pouvait pas espérer de son amant qu’il sache l’obscurité de sa conscience et les doutes viscéraux qui l’assaillaient. Du moins, il se doutait qu’Albus les connaissait, mais il ne pouvait pas attendre de lui qu’il les apaise, qu’il réussisse en un été le seul exploit que Gellert n’avait pas accompli en seize ans.
Mais Albus Dumbledore était un génie que rien n’inspirait davantage que Gellert Grindelwald.

« Dans les moments de doutes, d’incertitudes, lorsque la tentation se fera sentir en moi de me dresser en faux, tout ce que j’aurais à faire, c’est à me souvenir de cet été. De cette nuit. Un souvenir, voilà tout ce qu’il faut contre l’angoisse. »

Gellert ne répondit pas. Il savait la passion stupide que son amant avait pour la poésie de comptoir. S’il devait relever toutes les naïvetés qu’il était capable de débiter, il n’en sortirait jamais.

« Gellert, s’il te plait, prête-moi attention. »

L’interpellé s’exécuta aussitôt. Il reconnaissait ce ton, cette clarté dans la voix. Elle présageait toujours d’un rappel de la brillance réelle de son ami et amant.

« Un souvenir, reprit Albus en pesant chaque mot avec calme. Ce souvenir. Que nous pourrons rappeler à nous dans les moments d’incertitudes. Comme une seconde chance. »

Le germanique se redressa. Il avait l’impression de commencer à voir se dessiner l’idée éblouissante d’Albus mais il avait peur qu’à essayer de la nommer il la perde. Alors il se tut, toute l’intensité du monde dans ses yeux posés sur son amant.

« Nous enfermons ce souvenir. Cette nuit. Tel un dessin. Inaltérable. Et lorsque la nécessité se fera sentir, il ne restera qu’à rendre présent cette image. Pour qu’elle assure nos âmes. Ou qu’elle devienne notre seconde chance. Et alors, l’échec n’est plus à craindre, puisqu’il ne deviendra que l’étape clé d’une victoire future. »

Le silence reprit quelques instants. Gellert remettait les mots dans l’ordre, retraçait l’idée dans sa tête. Et le sourire confiant lui revint.

« Tu proposes… Que nous enfermions un souvenir de nous, aujourd’hui, en sécurité. Qui pourra être réinvoqué si jamais nous échouons une première fois ? »

Albus ne répondit pas. Cette idée relevait de la magie la plus noire qu’il soit en mesure d’imaginer. Lui, à l’origine, aurait préféré se contenter d’enfermer ses sentiments et ses certitudes pour se les rappeler quand ils lui feront défaut. Bien sûr, il se doutait que Gellert le comprendrait autrement. Mais à voir le sourire ravi et rassuré de son amant, il n’avait pas le cœur de défendre son propre point de vue. Alors il suivit simplement celui de Gellert. Les choses étaient toujours plus simples ainsi.

Gellert se leva d’un bond, sans le moindre égard pour son arrière grande tante qui dormait au rez-de-chaussée, dans la chambre juste en dessous de la sienne. D’un pas vif, il commença à faire des allers-retours dans la chambre, tentant vainement de suivre le rythme de ses pensées. Albus ralluma de sa baguette une bougie, non sans soupirer discrètement. Il aurait préféré que son amant revienne contre lui et qu’ils s’endorment ainsi. Mais il était impossible de faire lâcher une idée à Gellert, surtout une aussi capitale que celle qui le travaillait en cet instant.

« Ce qu’il faudrait, commença Gellert autant à lui-même qu’à Albus, c’est que ce souvenir ne garde aucun lien avec ses répliques vivantes, mais plutôt qu’il soit absolument hermétique au temps qui passe. Non seulement l’objet ne doit pas vieillir, car nous ignorons combien d’années voire de siècles cela prendra avant que nous soyons rappelés, mais il faut aussi que l’essence du souvenir, à savoir nous, soit absolument hors de portée du monde extérieur, pour que les tares qui ont pu se développer dans le cœur de nos anciens nous ne viennent pas ternir notre seconde chance. Ainsi, lorsque nous reviendrons, sans souvenir du futur, sans rancœur, sans précédent, absolument vierge, nous pourrons reprendre les choses où nous les avons laissées.
-Si nous avons besoin de revenir ! ne put s’empêcher de corriger le britannique, à présent adossé au sommet du lit.
-…Si nous avons besoin de revenir. Il faudra également que nous fassions une promesse, aujourd’hui. Celle de ne pas juger nos erreurs passées. Certes, nous devons apprendre d’elle, mais où que le destin ait pu nous amener, nous ne devrons surtout pas rejeter sur l’autre les erreurs d’un passé qu’il n’a jamais vraiment vécu. Tu me suis ?
-Toujours…
-Ainsi, il faut que nous créions une image de nous à quinze ans, que nous y ajoutions…
-Quinze ans ? »
Gellert s’arrêta dans sa marche et fixa Albus une seconde. Il avait l’air d’attendre de voir si son amant comprendrait de lui-même mais ce dernier ne semblait pas vouloir lui faciliter la tâche.

« Oui, c’est… Enfin, je t’en ai déjà parlé. J’ai… un dossier. En Allemagne. Une révolution ne se fait jamais sans encombre. Quand nous seront invoqués, nous aurons probablement de nombreux ennemis. Je ne sais pas quel sera le système politique et judiciaire en place alors, mais autant leur retirer le maximum d’arme. Si mon retour est su par les gouvernements –dans le cas où ils soient encore en place, bien sûr- pouvoir clamer que, de mon point de vue, je n’ai jamais fait ce pour quoi on m’accuse en Allemagne… Cela pourrait être un plus… »


Gellert s’attendait presque à voir Albus soupirer ou baisser les yeux, déçu. Le britannique avait toujours un sens moral aiguisé et il exécrait tout ce qui lui rappeler que Gellert n’avait pas le même. Pourtant, cette fois-ci, Albus se contenta d’acquiescer.

« Une image de nos quinze ans…
-Oui, c’est ça. Notre ressenti à nous, maintenant, absolument scellé jusqu’à son éveil. Et la promesse de pardonner le passé, et de rester soudés pour l’avenir. »

Gellert était exalté.

Il sentait sa magie et son enthousiasme bouillir dans son corps, faire se dresser chacun de ses poiles. L’intelligence de l’idée, les perspectives qu’elle offrait, cela le comblait de la plus intense des satisfactions et des excitations.

Mais Albus était loin de le suivre dans cette joie sauvage. Il affichait un visage maussade et quelque chose s’apparentant à de la tristesse pouvait être lu dans ses yeux. Gellert ne connaissait que trop bien cette expression ; son amant l’affichait dès lors qu’il évoquait les côtés les moins reluisant du Plus Grand Bien. Des côtés nécessaires et inévitables.

Mais Gellert aimait beaucoup trop ce grand naïf qu’il avait sous les yeux. Malgré tous les avantages qu’Albus présentait pour lui, il parvenait à l’aimer sincèrement. Sa grande faiblesse selon lui. Il ne voulait pas vraiment se l’admettre, mais il s’était promis d’épargner Albus le plus possible. Pas seulement pour conserver sa dévotion, mais aussi pour ne pas voir ce même air triste qui hantait à présent ces traits faits pour être lumineux et heureux. Si, pour apaiser ce trouble, Gellert devait se charger lui-même de la sale besogne et arranger un peu la vérité pour qu’elle ne soit pas trop crue, c’était un modeste prix à payer.
Le germanique s’approcha donc lentement du lit jusqu’à s’assoir à côté d’Albus. Doucement, il se pencha sur lui et embrassa tendrement ses lèvres. Cela, il le savait, avait le don de faire oublier absolument n’importe quoi à son amant. Il savoura quelques instants le gout sucré contre sa bouche avant de s’éloigner. Juste assez pour croiser le regard d’azur d’Albus, mais pas suffisamment pour laisser à sa pauvre victime la possibilité de reprendre ses esprits.

« Si c’est le seul moyen pour que je sois certain que tu puisses avoir absolument tout ce que tu mérites dans la vie, Albus, je le ferais même contre ton propre gré… »

L’intéressé ne répondit pas, ses yeux perdus sur les lèvres qu’il désirait reprendre. Il s’avança, hésitant, et Gellert n’eut pas le cœur de lui refuser ce petit service. Il le laissa l’embrasser longuement avant de s’éloigner encore un peu plus.

« Est-ce que tu me suis, Albus ?
-Toujours… »

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CHAPITRE 1

 

« Le professeur Dumbledore veut nous voir.

-Quoi ? »

 

            Harry détourna ses yeux de sa tour en pleine bagarre contre le fou de Ron pour se tourner vers Hermione et Ginny qui venaient juste de rentrer dans la chambre des garçons.

 

« Dumbledore. Il veut nous voir.

-C’est plus des réunions ultra secrètes ? demanda Ron. On a le droit de venir maintenant ?

-Il semblerait. Tu aurais vu la tête de maman. On aurait dit qu’elle venait de gober une suçacide quand elle nous a demandé d’aller chercher Harry.

-Moi spécifiquement ? demanda l’intéressé en se levant et en attrapant son sweat-shirt pour ne pas descendre en pyjama.

-Je ne pense pas, répondit Hermione. Je crois qu’il veut voir absolument tout le monde. Tout l’Ordre a été réuni en bas. Allez, dépêchez-vous ! »

 

            Harry hocha la tête et sortit rapidement de la chambre, à la suite de Ginny et d’Hermione. Pour une fois que quelqu’un allait enfin lui parler, il n’allait pas prendre le risque d’arriver après la guerre. Il encouragea donc Ron à accélérer le pas et les quatre adolescents dévalèrent les escaliers avec un mélange étrange d’anxiété et d’enthousiasme.

 

            Tous se retrouvèrent rapidement dans le salon, où l’Ordre avait été rassemblé. De nombreux visages à peine familiers se mêlaient aux habitants réguliers du quartier général. Harry, accompagné de Ron et Hermione, alla s’asseoir sur le canapé, non loin de Sirius.

 

« Pourquoi il veut nous voir ? souffla Harry, sentant très bien Ron et Hermione se pencher pour écouter également.

-Personne ne le sait. Mais quelque chose est en train de se passer. Kingsley disait que c’était le branle-bas de combat au Ministère. Quelque chose en lien avec Dumbledore. Dans le plus grand des secrets. Tout le monde sait qu’il y a quelque chose, mais personne ne sait quoi exactement.

-Il va nous le dire, tu penses ? demanda Ron depuis l’autre bout du canapé.

-Pourquoi nous aurait-il convoqué, sinon ? souffla Hermione, les yeux au ciel.

-Bah, c’est juste que c’est pas souvent que Dumbledore dit des trucs. Généralement, il préfère les garder pour lui.

-Le professeur Dumbledore nous dit exactement ce que nous avons besoin de savoir. »

 

            Le trio sursauta en entendant ainsi la voix de Lupin derrière eux. Harry se colla un peu plus contre Hermione pour laisser une place au nouveau venu. Lupin semblait encore plus émacié et épuisé qu’à l’accoutumer, sa robe émiettée pendant sur ses épaules voutées. Harry allait lui demander des nouvelles quand Dumbledore entra enfin dans le salon, créant aussitôt un silence autoritaire autour de lui. Tous attendaient les paroles de leur chef.

 

« Bonsoir à tous. Je tiens d’abord à vous remercier d’être tous venu malgré le très court délai qu’il était possible de vous ménager. Chacun a pu répondre à l’appel et cela en dit long sur l’investissement et la passion que vous offrez à cet ordre. Cependant… quelle que soit l’envie qui pourrait être la mienne de rester sur des paroles aussi légères, vous me voyez contraint, ce soir, à aborder un sujet bien plus délicat et obscure... Quelque chose s’est passé ce week-end. »

 

           Aussitôt, l’ambiance baissa d’un cran, et Harry se surpris à frissonner dans son pyjama. Il regrettait à présent de ne pas avoir pris le temps d’enfiler un peu plus qu’un simple sweat.

 

« Ceux d’entre vous qui m’ont connu avant 45… et il n’en reste malheureusement plus tant, savent peut-être un peu de l’histoire qui me lie au mage Grindelwald. »

 

            Harry regarda autour de lui, mais tous avaient l’air de comprendre de quoi Dumbledore parlait. Il hésita à tapoter le coude d’Hermione pour lui poser la question, mais il se résolut à attendre la fin de la réunion, trop désireux de ne rien manquer des mots de Dumbledore qui se faisaient si rares ces temps-ci.

 

« Les autres, vous ignorez surement que Grindelwald et moi-même nous sommes rencontrés brièvement à Godric’s Hollow, bien avant que nous ne devenions les hommes que nous étions destinés à devenir. Si aujourd’hui, il ne reste rien de cela dans les mémoires, puisque notre relation d’ennemi a été bien plus importante que la brève rencontre des décennies plus tôt, ce n’est pas le cas des preuves physiques. En effet, jusqu’à hier, il existait une photo, une seule, nous représentant tous les deux, datant de cette époque à Godric’s Hollow. Une photo qui aurait dû rester anodine mais qui malheureusement est tombée entre de mauvaise main. »

 

            Un long silence suivit. Harry avait du mal à voir en quoi une photo pouvait être suffisamment importante pour nécessiter une réunion de crise. A son grand soulagement, il n’était de toute évidence pas le seul à se poser une telle question. Chacun observait Dumbledore avec un air circonspect, ne comprenant pas où le vieil homme comptait en venir.

 

« Beaucoup de mystères entourent encore cette histoire. Le qui, le comment et le pourquoi ne sont encore aucunement résolus. Bien sûr, des hypothèses peuvent être émises, mais, à ce stade-là, je pense qu’il est plus sain de s’en tenir aux faits. Et les faits sont les suivants. Hier soir, tard dans la nuit, deux Aurors ont été déployés pour aller enquêter sur une trace suspecte de magie, dans un coin isolé de la campagne londonienne. Et s’ils n’ont pas réussi à trouver l’auteur des faits, ils ont découvert deux corps inconscients et une photographie vierge. Après plusieurs examens, ils s’avèrent que les deux jeunes hommes retrouvés sont en réalité Grindelwald et moi-même, à l’époque de la photo. »

 

            De nouveau, un silence insupportable s’abattit, mais cette fois il n’était pas issu d’un effet dramatique ménagé par Dumbledore, mais bien du choc et de l’ahurissement de l’auditoire.

 

« Comment ça ? demanda finalement une vieille sorcière anonyme qui pourtant venait de vocaliser les pensées de tous.

-Il semblerait qu’un sort extrêmement puissant ait été jeté sur la photo pour ramener au présent les souvenirs enfermés dans l’argentique.

-Comme le journal de Jedusor ? intervint Harry. »

 

            Il rougit aussitôt en sentant tous les regards sur lui, mais Dumbledore se contenta de continuer sans se soucier de l'intervention.

 

« La situation est des plus nerveuses au ministère.

-Ça c’est sûr, commenta Sirius qui semblait largement le plus décontracté de l’assemblé. Avec deux Dumbledore au lieu d’un, je n’ose même pas imaginer la tête de Fudge quand il l’a appris. »

 

            Le salon fut parcouru d’un léger rire qui permit de rendre plus supportable l’ambiance et Dumbledore offrit un clin d’œil pétillant à Sirius. Ce fut finalement Remus qui revint au sujet d’inquiétude.

 

« Mais a-t-on la moindre idée de qui a pu faire cela ? Je n’ose à peine imaginer la puissance qu’il faut pour un tel sortilège…

-Vous pensez que Vous-Savez-Qui peut en être responsable ? souffla le Professeur McGonagall, d’une voix blanche. Qui d’autre serait assez puissant et assez fou ?

-Mais quel serait l’intérêt de Vous-Savez-Qui à les ramener ? demanda Fol-Œil. Il devrait plutôt fuir tout ce qui est lié à Albus.

-Peut-être que c’était le Mage Noir Grindelwald qui l’intéressait, tenta Remus. Peut-être n’avait-il aucune idée de qui était l’autre personne sur la photo. Après tout, peu de gens savent que vous vous connaissiez…

-Le Seigneur des Ténèbres n’a aucun intérêt à voir un Mage Noir concurrent apparaitre. »

 

            C’était la voix susurrante et fielleuse de Rogue qui venait d’intervenir avec un sourire crispé qui n’avait rien d’amusé sur les lèvres.

 

« Encore moins un mage de l’ampleur et de la popularité de Gellert Grindelwald.

-Severus marque un point, nota Maugrey. Encore aujourd’hui, les échos des paroles de Grindelwald sont retentissants et il a de nombreux fidèles à travers l’occident. Grindelwald, même maintenant, pourrait monter par la passion une armée égale à celle que Vous-Savez-Qui pourrait monter par la peur et l’intimidation. »

 

            Un nouveau silence se ménagea, chacun digérant les paroles justes de Maugrey. Subitement, leur avenir semblait prendre une teinte encore plus sombre. Harry n’aurait pas cru cela possible, entre le retour de Voldemort et son éventuel renvoi de Poudlard. Mais si. Cette année n’allait vraiment lui faire aucun cadeau.

 

« Qu’est-ce que vous en pensez, vous, professeur ? demanda Molly. »

 

            Tout le salon se tourna comme un seul homme vers le vieux directeur, attendant ses paroles comme d’autre l’Evangile.

 

« Je pense qu’il est trop tôt pour conjecturer sur le qui et le pourquoi. Ce qui compte, dans l’immédiat, c’est de récupérer ces deux garçons.

-Même Grindelwald ?! hoqueta un vieux monsieur croulant qui sembla reprendre vie dans ce sursaut de peur.

-C’est peut-être le plus puissant mage noir de tous les temps, vous êtes sûr que vous le voulez à nos côtés ? demanda Remus plus mesuré mais tout autant mal à l’aise.

-Mieux vaut l’avoir avec nous que contre nous, souffla Rogue, narquois.

-C’est très juste, approuva Dumbledore. Mais plus encore, il faut conscientiser que le garçon dont nous parlons n'a que 15 ans et nous ne pouvons pas le juger pour des crimes qu’il n’a pas encore commis. Le garder avec nous nous assure non seulement qu’il ne sera pas dans le camp adverse mais nous donne une occasion rêvée d’en faire un allier. Et dans la guerre qui s’annonce, un allier comme lui pourrait être ce qui fait la différence entre la défaite et la victoire.

-Cela justifie-t-il de s’allier avec un meurtrier ? demanda McGonagall.

-Avec un meurtrier, non. Mais avec un garçon dont l’avenir incertain peut basculer du tout au tout en fonction de la manière dont il sera traité, oui. Cela le justifie. »

 

            Cette partie là de la discussion sembla se clôturer, laissant chacun avec ses pensées et ses craintes pour l’avenir. Ce fut finalement Fol-Œil, toujours terre à terre, qui reprit la parole.

 

« Ils sont où, en ce moment ?

-Retenus au ministère, répondit Albus. En attente d’interrogatoires.

-Et on va faire comment pour les sortir de là ?

-J’aurais besoin de l’aide de tous ceux d’entre vous qui travaillent au Ministère. La seule chose à faire et essayer d’imposer la justice, même dans les procédures en huit-clos qui vont être mises en place pour gérer cette affaire. Fudge n’a pas encore le statut de dictateur, et il doit se plier comme tout le monde devant la loi et la logique. Techniquement, rien ne peut être retenu contre ces deux jeunes gens. Il s’agira simplement de le prouver.

 

***

La lumière.

 

Trop de lumière.

 

Beaucoup trop de lumière.

 

            Albus n’avait pas encore ouvert les paupières mais avait pourtant déjà l’impression d’être aveuglé par l’intensité insupportable de la lumière qui traversait sans peine la fine membrane de peau qui protégeait ses yeux bien trop sensibles. Ses yeux bien trop habitués à l’obscurité.

 

Que s’était-il passait ?

 

            La seconde d’avant il était avec Gellert, dans la nuit et le silence de leur chambre. Et, un battement de cœur plus tard, qui lui semblait à présent s’être étiré sur plusieurs éternités, Albus se retrouvait… là. Il ne savait pas où « là » était. Mais ce n’était pas sa chambre. Et il ne sentait pas Gellert à ses côtés.

 

Gellert.

 

Où était-il ?

 

            Voilà la pensée qui força Albus à ouvrir ses yeux. Douloureusement. Mais avec la détermination du désespoir. Ou était Gellert ?

 

            Le retour de sa vue ne lui apporta pas la moindre réponse. Après avoir passé le choc du torrent de lumières, le jeune homme découvrit qu’il se trouvait allongé sur un lit sommaire, dans ce qui ressemblait fortement à une cellule. On aurait pu penser que ce n’était qu’une pièce sans meuble, mais les sangles qu’Albus pouvait sentir sur son torse, ses jambes et ses bras l’informaient sur la nature de sa situation. Où qu’il soit, il y était prisonnier. Gellert avait raison, les révolutionnaires n’étaient jamais bien accueillit.

 

Gellert ! Où était-il ?

 

            Albus se força à se tordre le cou pour observer un peu mieux la pièce où il était confiné. Rien. Du blanc partout. Sur les murs, le sol, le plafond, et la porte. A part cela, le lit sur lequel il était retenu. Blanc également. Et ses vêtements, une tunique blanche d’hôpital. Rien d’autre.

 

            Il commença malgré lui à sentir la peur monter.

 

« Gellert !! »

 

            Du moins, c’est ce qu’il aurait voulu crier. Mais seul le silence s’échappa de ses lèvres. C’est à ce moment-là que le jeune homme réalisa qu’il avait quelque chose contre la bouche. Un genre de bâillon, surement. Enchanté pour laisser entrer et sortir l’air sans encombre, mais étouffer efficacement les bruits. Il ne pouvait rien dire. Il ne pouvait rien faire.

 

            Albus, ignorant tout ce qui pouvait tenir du bon sens, commença à hurler vainement contre son bâillon.

 

Quelqu’un !

 

Pitié !

 

Quelqu’un !

 

N’importe qui !

 

Gellert !

 

GELLERT !

 

            Le silence de ses cris effrayait Albus plus encore que les sangles, la lumière, ou la blancheur. Il sentait cet horrible silence peser contre lui, l’étouffer, le menacer. Il y avait quelque chose d’assourdissant dans cela. Albus était rendu sourd par le bruit insupportable de son sang qui battait contre ses tempes et de son cœur qui palpitait. Il pouvait sentir ses doigts trembler et sa vision se brouiller, résultant de son angoisse et de l’hypertension qui allait de pair. Ses hurlements silencieux n’avaient plus de sens, plus de but non plus. Il fallait que quelqu’un vienne ! Il fallait que quelqu’un l’entende !

 

            Exhaussant un vœu avec une ironie dramatique, la porte s’ouvrit et une silhouette, vêtue de blanc, le bas du visage dissimulé derrière un masque médical, et le haut du crâne caché par une charlotte, s’approcha du garçon hurlant en silence. Rien, dans ce nouveau venu n’était engageant ni rassurant. Albus arrêta en effet de tenter de crier, mais simplement parce que la peur le rendait efficacement muet. Il était là, complétement à la merci de l’étrange inconnu, incapable de se défendre, incapable de crier, incapable de supplier. Il ne sentait pas sa magie. Il ne sentait pas Gellert. Et putain, il n’avait pas la moindre idée de ce qu’il foutait là.

 

            La silhouette anonyme s’approcha de lui sans la moindre parole et commença à l’ausculter avec une froideur professionnelle difficilement supportable. Albus remarqua néanmoins que la personne – un homme, il lui semblait – réduisait au maximum les contacts physiques et la proximité. De toute évidence, l’inconnu ne voulait pas rester avec Albus plus de temps que nécessaire, mais le jeune homme n’arrivait pas à définir les raisons d’un tel comportement. Était-ce par peur ? Ou était-ce l’une de ces méthodes de torture douce où priver un prisonnier de contacts humains finissait inévitablement à le rendre fou ? Dans les deux cas, c’était une observation qu’il fallait conserver en mémoire. La deuxième chose qu’Albus remarqua, c’était qu’à aucun moment de l’examen la silhouette n’avait usé de sa baguette clairement visible à la taille. Cela signifiait donc que l’enchantement qui permettait de bloquer la magie d’Albus - il s'en était rendu compte à la seconde où il s'était réveillé - s’étendait également à celle des autres. Il était surement posé sur toute la surface de la cellule. Le moyen le plus efficace de faire cela était par le biais de runes. Si Albus parvenait à trouver les runes, il pourrait surement les modifier et se libérer.

 

            Mais tout cela ne répondait pas à ses trois principales questions. Où était-il ? Pourquoi était-il là ? Et qui l’y retenait ? Néanmoins, Albus réussit à doucement se calmer. Il ne savait toujours rien, mais au moins, son cerveau avait l’air de reprendre un rythme normal, repoussant la peur dans un coin reculé de son esprit.

 

            Bon, quel était le dernier souvenir qu’il avait. Il avait ouvert les yeux dans cette cellule blanche en ayant l’impression d’émerger d’un très long sommeil, dans le genre de ces nuits à 10 heures desquelles vous vous réveillez en ayant l’impression de renaitre. Mais il fallait qu’il se rappelle dans quelle condition il s’était endormi. Il savait bien sûr très bien que, parfois, les chocs violents et brutaux, fussent-ils physiques et émotionnelles, pouvaient altérer la mémoire à court terme, mais là, pourtant, il avait la sensation que rien ne lui manquait. Avant de perdre conscience, il se souvenait qu’il était dans la chambre de Gellert, à Godric’s Hollow. Il était avec son amant et tous deux avaient parlé de…

 

            S’il n’avait pas été attaché, Albus se serait redressé d’un coup sous le choc. A la place, les sangles se resserrèrent magiquement autour de lui lorsqu’elles sentirent l’activité musculaire sous elles. Mais Albus ne s’en soucia aucunement. Toutes ses pensées étaient tournées vers ce souvenir qui lui venait avec une netteté déconcertante. La photographie. Ils s’étaient pris en photo, et… plus rien. Il ne se souvenait pas avoir lancé le moindre sortilège dessus. Aucun souvenir après le flash aveuglant de la photographie… Cela signifiait… Cela signifiait forcément… Que c’était lui, la photo !

 

            Ils avaient réussi ! Ils étaient le souvenir qui devait subsister ! Ils étaient la seconde chance !

 

            Dès cette révélation enregistrée, toutes les craintes morales et éthiques sur cet acte de magie interdit d’Albus s’envolèrent, chassées par son allégresse victorieuses. Oui, c’était de la magie noire, mais ils avaient réussi ! Ils avaient réussi un exploit magique que personne avant eux n’avait réalisé ! Ils étaient entrés dans l’histoire, définitivement !

 

            Albus dû se forcer à prendre une profonde inspiration pour calmer son enivrante satisfaction. Il y avait un temps pour les réjouissances et un temps pour se sortir de pétrin. Bon, réfléchissons calmement. La grande question était, qui étaient ceux qui le retenait. Si Albus n’avait pas de réponse à donner, il pouvait déjà supputer quelques conclusions. Premièrement, il y avait fort à parier que ceux qui le retenaient n’étaient pas ceux qui l’avaient « sorti » de la photo. Il était en effet traité ici comme un prisonnier hautement indésirable. Quelle raison quelqu’un pourrait-il avoir de ramené à l’existence quelque chose qu’il n’avait aucune envie d’avoir. Après, bien sûr, il y avait la possibilité qu’on veuille se servir de lui, qu’on ait besoin de lui. Mais s’il avait été ramené pour apporter son aide, on ne l’aurait pas traité ainsi, bien au contraire. Non. Le plus envisageable, selon Albus, c’était que quelqu’un l’avait ramené, mais qu’il avait été récupéré en cours de route par l’organisation qui détenait cette cellule. Cela lui faisait donc deux inconnus, celui qui le détenait, et celui qui l’avait ramené. Pour le second cas, Albus supposé qu’il ne s’agissait aucunement de la future version de lui-même. Il n’avait pas de preuve, mais il savait que rien n’était en mesure de voler quelque chose auquel Albus Dumbledore tenait. Rien, ni personne. C’était surement prétentieux, mais ça n’en était pas moins vrai. Cela voulait dire qu’au moins une personne, à part lui-même et Gellert, était au courant pour la photo… Et donc pour la magie extrêmement noire qu’elle enfermait…

 

            Le plan avec Gellert avait été simple, sur le papier. Faire l’innocent. Dire que ce n’était pas eux qui avaient ensorcelé la photo. La photo était ordinaire. Quelqu’un avait simplement dû jeter un maléfice puissant après coup, mais ce n’était aucunement leur faute… Bien sûr, tout ceci était faux. La réalité était que c’était bel et bien Albus et Gellert qui avait ensorcelé la photo dès son développement. L’objet était une bombe à retardement, seulement assez protégée pour ne pas être dégoupillable par le premier arrivant. Mais n’importe qui avec un minimum de jugeöte et un tant soit peu de pouvoir magique était en mesure de la « rappeler » au présent. Ceci dit, s’ils avaient prévu le mensonge à servir – « ce n’est pas nous, c’est quelqu’un d’autre » - ils n’avaient pas imaginé une situation dans ce cas de figure. Ils avaient prévu d’être rappelés par leurs futurs eux. Ou au pire, dans le cas où plusieurs siècles ce soient écoulés, être ramenés par un tier qui serait là à leur réveil pour leur fournir quelques explications. Ils n’avaient pas prévu d’être ramenés par une personne qui se serait évanouie dans la nature avant de se faire connaitre.

 

            Ainsi, une personne sachant la vérité, sachant le fait que c’était eux les coupables, se promenait en toute liberté, capable de faire n’importe quoi de cette information. Ce fait là représentait le danger principal, du point d’Albus. Dès qu’il sortirait d’ici, s’il sortait d’ici, il faudrait impérativement retrouver cet inconnu. Et convaincre Gellert de l’aider. Après tout, son amant avait la fâcheuse tendance de minimiser l’emploi de la magie noire comme action condamnable…

 

            Gellert…

 

            Ce n’était pas la question primordiale mais c’était indubitablement ce dont Albus se préoccupait le plus. Où pouvait être Gellert ? La seule chose certaine était qu’il était revenu en même temps qu’Albus. Les garçons s’étaient assurés que l’un ne pouvait être rappelé sans l’autre. Mais après cela… seules les suppositions tenaient encore. La première, c’était qu’il avait été « récupéré », comme Albus. Il était évident que ceux qui le retenaient n’allaient pas les laisser faire cellules communes. Il était donc fort probable que Gellert soit retenu quelque part dans le même bâtiment que lui. Peut-être qu’un mur était la seule chose à actuellement les séparer. Ou peut-être qu’il était libre comme l’air. Peut-être qu’Albus était le seul à avoir besoin d’être emprisonné. Peut-être que c’était lui le méchant que l’histoire avait retenu, et Gellert un héros…

 

            Cette pensée enserrait douloureusement le cœur. Il ne voulait pas imaginer un futur où lui et Gellert n’avaient pas connu un destin commun.

 

            Albus voulu agiter sa tête de gauche à droite pour chasser cette vilaine pensée, mais la sangle à son front le rappela à son présent.

 

            La silhouette avait disparue aussi discrètement qu’elle était arrivée, sans qu’Albus ne la remarque spécialement, perdu qu’il était dans ses pensées. Sa cellule était à présent aussi silencieuse et immobile qu’à son réveil. Insupportablement silencieuse et immobile.

 

            Le temps passait inexorablement, mais Albus n’avait aucun moyen de savoir si c’était lentement ou rapidement. Cependant, chaque seconde était si péniblement douloureuse qu’Albus se mit inconsciemment à les compter. Se perdre dans les chiffres avaient toujours été une habitude rassurante, depuis aussi longtemps qu’il savait compter. Cela l’apaisait, car le royaume des chiffres était un lieu mental dans lequel Albus se sentait profondément en sécurité, où tout était prévisible, et en même temps suffisamment challengeant pour qu’il ne s’y ennuie jamais. Lorsqu’il faisait des cauchemars, enfant, sa mère venait le bercer en lui soufflant le début d’une suite logique de chiffre qu’il poursuivait toujours jusqu’à s’endormir.

 

            Albus ne put empêcher un sourire tendre d’étirer ses lèvres. Il voyait très bien sa mère, tard le soir, reprendre ses livres d’arithmancie de son temps à Poudlard, pour trouver des tours capables de plaire à son génie de fils…

 

            Sa mère manquait terriblement à Albus. A la fin de sa Septième Année, il était convaincu qu’il était désormais adulte, qu’il n’avait plus besoin de parents, et qu’il pouvait quitter l’enfance en laissant tout derrière lui. Perdre sa mère lui avait montré à quel point il avait tort…

 

            Mais Gellert avait été là pour soulager sa peine…

 

            Un nouveau bruit, qui était somme toute d’un niveau sonore raisonnable mais qui, dans le silence oppressant de la cellule hermétique, détonnait avec fracas, arracha Albus à ses pensées.

 

            La porte de la cellule s’ouvrit sur une nouvelle silhouette. Cette dernière était moins dissimulée que la précédente. Il s’agit d’une femme dans la quarantaine, les cheveux bruns et des yeux marrons qui brillaient d’une férocité contrôlée. D’un pas vif et musclé, elle s’approcha d’Albus, arracha d’un geste son bâillon, et, de cette même main, elle agrippa la mâchoire du jeune homme pour le forcer à la regarder.

 

« Je te préviens de suite, gamin. Tu ne vas pas me faire perdre mon temps. Tu vas répondre à mes questions, et ne t’avise pas de me mentir, si tu ne veux pas que j’aie recours à des formes plus extrêmes d’interrogatoire. Hoche gentiment la tête si tu comprends ce qu’on te dit… »

 

            Le discours était sensé être inquiétant, mais Albus ne pouvait s’empêcher d’être soulagé d’entendre enfin une voix humaine. Il retint néanmoins un sourire. Il n’était aucunement nécessaire d’agacer davantage la femme déjà visiblement sur les nerfs. Il se contenta donc d’hocher la tête, scrutant les réactions de son interrogatrice.

 

« Bien, je vois qu’on est sur la même longueur d’onde. »

 

            Elle ôta sa main de la mâchoire d’Albus mais ne le libéra pas davantage, se penchant simplement sur lui pour demeurer dans son champ de vision.

 

« Ton nom.

-Albus Dumbledore. »

 

            Il ne jouait pas sur l’insolence – c’était le domaine de Gellert, ça – mais il répondait d’une voix claire et limpide qui ne trahissait aucune peur ni aucune pression, ce qui avait l’air d’exaspérer la femme.

 

« Comment t’es arrivé là ?

-Je ne sais pas, je me suis réveillé ici, c’est tout. »

 

            Mauvaise réponse. La jeune femme agrippa de nouveau sa main autour de la mâchoire d’Albus avec vigueur et force, lui plantant ses ongles dans la peau tendre de sa joue. Elle se pencha sur lui jusqu’à ce que ses yeux mauvais ne soient qu’à quelques centimètres des siens.

 

« Ne joue pas à ça, mon garçon. Le seul perdant possible, c’est toi. »

 

            Elle attendit quelques secondes, enfonçant davantage ses griffes dans les chairs du garçon, avant de reprendre d’une voix surarticulée.

 

« Comment es-tu arrivé à cette époque ?

-Quelle époque ? »

 

            La gifle qu’il reçut fut retentissante mais Albus se força à garder sa résolution intacte. Il devait continuer. Paraitre innocent. Non seulement sa vie était en jeu, mais celle de Gellert aussi. Il était hors de question qu’Albus laisse les idéaux et les grands projets de Gellert pourrir en prison pour un minuscule acte de magie noire de rien du tout. Ainsi, il encaissa la gifle en silence, laissant ses yeux s’écarquiller innocemment en réaction.

 

« Je répète, comment es-tu arrivé à cette époque ?

-Je vous jure, je ne comprends la question !! »

 

            Il força un peu le désespoir dans sa voix mais cela n’empêcha aucunement la deuxième gifle de voler. Ceci dit, il enchaina aussitôt. Il ne devait pas jouer au plus malin, mais à la victime.

 

« Pitié, je vous en supplie ! Je ne sais pas de quoi vous parlez ! Vous êtes qui, vous voulez quoi ! J’ai pas d’argent ! J’ai rien à vous donner ! »

 

            La troisième gifle retentit, mais Albus pouvait déjà voir une lueur de doute dans le regard de l’interrogatrice. Plus encore, le geste violent qu’elle venait de faire avait entrouvert le col de sa veste, et Albus pouvait voir un symbole accroché au-dessus de sa poitrine. Un symbole bien connu… Celui du Ministère de la Magie. Il se trouvait au Ministère ! Ce qui signifiait une chose, la légalité devait encore régnait. Normalement du moins. Encore une fois, autre époque autres mœurs. Et Albus ne pouvait pas savoir ce qui était légal et ce qui ne l’était pas.

 

« De quelle année tu viens ? »

 

            La ligne de question venait de changer, comme l’attitude de la jeune femme. Cette dernière, quoi que toujours agressive, avait l’air d’essayer de comprendre la situation, plutôt que d’enfoncer Albus.

 

« Comment ça, de quelle année je viens ? De la même que vous, que je sache !! »

 

            De nouveau, la femme agrippa sa mâchoire.

 

« De quelle année tu viens ?! »

-1896, marmonna Albus entre ses dents serrées. »

 

            Elle le relâcha et se redressa un peu.

 

« Et en quelle année sommes-nous ?

-1896, aux dernières nouvelles.

-Non.

-Non ? »

 

            La jeune femme était plongée dans ses propres pensées, ses yeux sombres calculant à grande vitesse. Albus y vit son ouverture pour récupérer quelques informations cruciales.

 

« Madame ? Pourquoi vous demandez ça ? Commença, non ? On ne peut pas être déjà en 97. Je ne peux pas avoir dormi pendant six mois !

-Pas six mois, non.

-Alors combien de temps ?

-Cent ans.

-Quoi ?! »

 

            Et sur ces mots, la jeune femme quitta la cellule, laissant Albus seul avec lui-même, et le poids d’un siècle d’évènements inconnus durant lequel tout avait pu se passer…

 



 

            Un temps indéfini s’était écoulé depuis cet interrogatoire écourté mais, s’il s’en fiait à la fréquence des repas, Albus jugeait qu’il entamait sa deuxième semaine.

 

            Il n’avait toujours pas été détaché, mais quelqu’un avait dû prendre pitié de lui et on l’avait autorisé à se lever. Disparue, la table à sangle. A présent, il était vêtu d’un genre de camisole qui retenait ses mains prisonnières dans son dos, mais lui laissait la liberté de marcher dans l’espace de sa cellule. Si, les premiers temps, il avait été ravi de pouvoir se dégourdir les jambes, maintenant, c’était un véritable calvaire. Il était constamment épuisé et il devait se forcer à marcher un peu chaque jour pour éviter de perdre trop de mobilité, mais le manque de contact commençait à l’affecter sérieusement, d’autant plus que la seule pensée pour lui tenir compagnie était « où était Gellert ? ». Ces mots trottaient dans sa tête jusqu’à en perdre le sens, mais toujours ils s’accompagnaient d’un lourd sentiment d’angoisse.

 

            Cependant, neuf jours approximatifs après son réveil, quelque chose de nouveau arriva enfin ! Une personne entra dans la cellule. Elle était habillée en blouse blanche de médicomage, mais moins masquée que ses confrères et consœurs.  Tous ceux qui étaient rentrés dans la cellule jusqu’à présent, n’était resté qu’assez de temps pour déposer un plateau repas liquide avant de se retirer aussitôt, mais cette femme n’avait entre les mains qu’une chaise pliable. Elle était relativement grande et élancée. Sa peau et ses cheveux d’ébènes tranchaient vivement avec ses yeux gris pâle et, lorsqu’elle s’approcha d’Albus, elle le fit de la démarche calme de ceux qui savent n’avoir rien à craindre, ce qui changeait agréablement.

 

            Albus, lui, était allongé sur le sol matelassé, trop fatigué et étourdi pour réellement se tenir debout, mais la femme s’accroupis à sa hauteur et lui saisit le coude.

 

« Je vais vous aider à vous asseoir. »

 

            Elle commença à tirer sur son coude, passant sa main sur sa taille pour supporter davantage son poids. Albus parvint à se mettre à la verticale suffisamment longtemps pour s’asseoir. Le monde tournait autour de lui, tout ce blanc l’aveuglant, mais il était soulagé d’avoir un peu de nouveauté dans cette cellule, et que quelqu’un lui adresse la parole d’une voix si chaude qui, quoi que professionnelle, n’avait rien de cassant.

            La femme se redressa aussi, rejetant ses cheveux en arrière, et fit le tour pour se mettre dans le dos du garçon.

            « Je vais devoir vous menotter pour pouvoir enlever votre camisole. »

 

            Elle ne lui demandait évidemment pas son avis, mais au moins, elle avait le mérite de le considérer suffisamment pour lui adresser la parole et l’avertir de ses projets. Il se laissa donc menotter sans un homme, et la jeune femme put déboutonner l’arrière de la camisole, le libérant enfin de ce carcan lourd et étouffant. Albus put donc prendre une longue et profonde bouffée d’air, pour la première fois depuis qu’il s’était réveillé ici. Enfin, elle lui enleva le bâillon qu’on lui avait remis et qui, à défaut de l’air et de la soupe, filtrait le moindre son émanant de sa bouche. Il fut si ravi d’en être débarrassé qu’il ne put empêcher un signe de tête reconnaissant en direction de la médicomage.

 

            Cette dernière s’accroupit en face de lui et commença à lui prendre ses fonctions vitales par des gestes doux mais efficaces.

 

« Comment vous vous appelez ? demanda finalement Albus d’une voix affreusement roque. »

 

            Il ne s’intéressait pas vraiment au nom de la femme – il n’oubliait certainement pas qu’elle était son ennemi – mais savoir si elle avait le droit de lui parler et de lui donner pouvait lui en apprendre beaucoup sur sa situation.

 

« Eshe. Je suis une Médicomage d’intervention, je travaille pour le Ministère.

-Vous êtes en charge de mon cas depuis le début ?

-Non, je viens juste de recevoir votre dossier. Comme vous allez subir un interrogatoire, vous devez impérativement passer une visite médicale pour que je puisse juger de votre aptitude face à cette épreuve. »

 

            Albus se tût. Apparemment, le premier interrogatoire avec la brune qui adorait les gifles n’avait pas été considéré comme étant suffisamment une épreuve pour justifier d’une visite médicale. Le jeune homme n’avait aucun moyen de le prouver mais il était prêt à parier que sa rencontre avec la furie demeurait hors-dossier. Un Ministère qui devait se soumettre à une visite médicale n’avait certainement pas le droit de gifler ses prisonniers.

 

« Vous avez des vertiges, des nausées, des maux de têtes ? demanda finalement Eshe en se relevant et en rangeant son stéthoscope.

-Un peu des trois. C’est tout ce blanc, je crois…

-Vous allez bientôt être changé de cellule, ne vous inquiétez pas. Ce lieu est une salle d’isolement. Nous n’avons pas le droit de vous garder ici plus de soixante-douze heures selon la loi. »

 

            Soixante-douze heures ? Albus était convaincu d’être resté là bien plus de soixante-douze heures. Il ne dit rien, cependant. Il préférait garder l’information pour lui. De toute évidence, ce Ministère était soumis à des législations strictes. Il savait qu’il pourrait surement se servir de cette entorse plus tard, comme moyen de pression.

 

« Vous avez d’autres symptômes qui vous tracasse ? demanda Eshe en consultant son dossier.

-Non, pas spécialement. Juste de la fatigue ?

-C’est normal, fit la femme, c’est l’isolement. Mais… C’est étrange… »

 

            Elle parcourait le dossier du regard en plissant ses sourcils, ombrageant ses yeux gris si clairs.

 

« Quoi ?

-C’est juste… il n’y a pas de chefs d’inculpation retenus contre vous. La case est vide…

-Ça veut dire quoi ?

-Ça veut dire que, techniquement, rien ne vous retient ici.

-A part les menottes, vous voulez dire… »

 

            Eshe eut un léger rire, mais rien qui ne puisse éclairer son regard soucieux. Elle finit cependant par refermer le dossier.

 

« Vous feriez bien d’aborder ce sujet avec vos interrogateurs. En attendant, je ne vois aucune raison de vous juger inapte à répondre à des questions. »

 

            Elle cocha quelque chose sur une feuille et, prenant le dossier sous le bras, elle se dirigea vers la sortie.

 

« Attendez, madame ! l’interpella Albus avec une désagréable pointe de désespoir dans la voix. » 

 

            Eshe se retourna et posa son regard sur lui.

 

« Oui ?

-Est-ce que… »

 

            Il hésita. Il entendait déjà la voix de Gellert dans sa tête le réprimander pour mettre ainsi en danger son plan, mais il s’en fichait. Il avait besoin de savoir.

 

« Est-ce qu’il y a quelqu’un d’autre de retenu ici ? Quelqu’un qui est arrivé en même temps que moi ?

-Navrée, je ne peux aucunement parler d’autres patients.

-Mais il y en a un autre, n’est-ce pas ? De patient ? »

 

            Eshe ne répondit pas et sortit de la cellule, laissant Albus seul avec sa frustration.

 

            Cependant, l’attente ne fut pas aussi longue qu’il l’avait prévu. Quelques minutes plus tard, à peine, il avait de nouveau de la compagnie. En effet, la porte de sa cellule s’ouvrit bientôt pour laisser entrer deux silhouettes masculines. La première était courtaude, vétue d’une robe vert sombre taillée comme un costume, une moustache fournie alourdissant sa lèvre supérieure et faisant bien peu pour diminuer la taille développée de son nez. La seconde était plus imposante et musclée, chauve, et vêtue d’un habit violet foncé, finement décoré de motifs sinueux, agrémenté d’une seule boucle d’oreille circulaire qui brillait d’un éclat doré. Les chaises qui flottaient docilement derrière les deux hommes s’arrêtèrent net à l’entrée de la cellule et l’un des deux nouveaux arrivants, celui à la robe violette, alla les chercher pour les installer face à Albus. Enfin, tous purent s’asseoir et un silence tendu s’installa.

 

            Albus profita de cet instant pour détailler davantage les hommes avec un sourire bienveillant, sachant que cette attente était plus dure à supporter pour eux que pour lui. Finalement, ce fut le petit homme moustachu qui intervint d’une voix brusque et nerveuse.

 

« Vous savez ce que vous faites là, n’est-ce pas. »

 

            Albus sentit que l’homme avait failli dire son nom de famille mais s’était retenu, comme gêné. Le jeune homme était prêt à parier que son interrogateur connaissait de près ou de loin l’autre Dumbledore et éprouvait donc quelques difficultés à employer ce nom pour quelqu’un d’autre. Mais connaissait-il son alter égo parce que ce dernier était une connaissance proche ou parce qu’il était connu ? Rangeant cette information et cette question dans un coin de sa tête, Albus répondit d’une voix douce et chaleureuse.

 

« Non, à vrai dire. Peut-être pourriez-vous m’éclairer ?

-Ne jouez pas au petit malin avec moi ! reprit le moustachu. Ce n’est pas l’heure pour vos trais d’esprit et vos demi-réponses, Dumbledore.

-Je ne suis pas ici de mon plein gré, Monsieur. C’est vous qui m’y avait emmené. Ainsi, c’est plutôt à vous de me dire pourquoi vous avez pris une telle décision… »

 

            La rencontre avec Eshe lui avait redonné un peu de vigueur, et il se sentait désormais en mesure de tenir tête à ceux qui lui faisait face…

 

« Je ne vous demande pas pourquoi vous êtes ici, ici !

-Ah…

-Pourquoi vous êtes ici, maintenant ! Voilà ce que je vous demande !!

-Au temps pour moi. Mais reconnaissez que la question portait à confusion. »

 

            Le petit homme était à présent une boule de nerf. Si, évidement, Albus jouait un peu de l’effet de ses mots, il savait qu’il n’était pas le seul coupable. Il ne connaissait pas les circonstances de cette conversation, mais le jeune homme devinait sans peine qu’elles étaient tendues et pressentes et que, dans l’esprit de ces gens, le nom de Dumbledore ne devait pas être associé uniquement à des choses positives. Pourtant, l’autre homme, celui qui était resté muet jusqu’à présent, avait une posture beaucoup plus calme et ouverte et Albus comprenait, rien que par son langage corporel, qu’il essayait de lui faire comprendre qu’il avait un allier en lui. Mais le prisonnier n’allait pas accorder sa confiance au premier venu sous le seul prétexte qu’il semblait apaisé.

 

« Je suis désolé, mais je n’ai pas de réponse à cette question.

-Je pense plutôt que vous ne voulez pas donner cette réponse.

-Non, je vous assure ! Je suis plus perdu encore que vous. La personne, là, qui était là avant vous…

-Le Docteur Jelani, indiqua le chauve à l’attention de son collègue.

-… Non, pas elle. L’autre. Celle qui n’avait pas le droit de m’interroger mais qui la fait quand même… »

 

Albus vit aussitôt le petit homme se tendre encore davantage, son visage se fermant avec crainte. Touché…

 

« Elle m’a dit qu’on était en 1900 je ne sais plus combien. Mais ça n’a aucun sens ! J’étais chez moi, tranquillement, et tout d’un coup… Je suis là. Mais je ne comprends pas pourquoi ! Je n’ai aucune réponse ! Mais vous, vous devez surement les avoir ! Vous pouvez surement me dire ce qu’il s’est passé ?! »

 

            Le plan était clair. Jouer l’innocent. Jusqu’au bout. Gellert et lui n’ont aucune idée de comment ils ont pu arriver là. Cela restera un mystère duquel ils ne sont absolument pas coupables. Par ailleurs, Albus avait suffisamment confiance en son occlumencie pour être certain que personne ne serait jamais en mesure de voir à travers ses mensonges.

 

« Mais vous avez forcément fait quelque chose ! C’est forcément de votre faute !! Les gens ne voyagent pas comme ça dans le futur, sans faire exprès.

-Quel est votre dernier souvenir ? interrompit le chauve de sa voix calme et profonde, tranchant avec la nervosité hystérique de son collègue. »

 

            Albus retint un sourire. Cette question lui permettait de commencer à raconter l’histoire que lui et Gellert s’étaient inventé. A croire que le chauve avait exprès de demander cela pour l’aider…

 

« J’étais dans ma chambre. Il y avait le neveu de ma voisine… Je n’ai pas retenu son nom, on s’était juste croisé et Bathilda – ma voisine – m’avait demandé si je pouvais lui prêter des ingrédients de ce qui me restait de mes cours de potion… On était dans ma chambre, et je lui montrais montrait ma peau de serpent d’arbre du cap et il y a eu un flash. Puis… plus rien… Quand j’ai ouvert les yeux, j’étais là. J’avais l’impression de n’avoir que cligné des yeux mais… mais c’est comme si plusieurs siècles s’étaient écoulés…

-Un flash ? répéta le sorcier en violet.

-Oui. Comme un genre d’appareil photo… Exactement comme un appareil photo.

-Y avait-il dans cette maison quelqu’un d’autre que vous deux ? Quelqu’un qui a pu être en mesure de vous prendre en photo ?

-Voyons, Shacklebolt ! coupa le petit moustachu. Vous n’allez pas me dire que vous accordez la moindre valeur à ces histoires !

-Nous devons explorer toutes les pistes, Monsieur Fawley. Par ailleurs, nous avons déjà soumis le Professeur Dumbledore au Veritaserum, et il affirme qu’il n’a aucune connaissance d’un tel sortilège placé sur lui, encore moins par lui-même. La même réponse qui nous a été donnée par Monsieur Grindelwald. »

 

            Le petit nerveux se renfrogna en maugréant. Shacklebolt du voir l’ouverture qu’il attendait pour continuer.

 

« Il faut nous rendre à l’évidence, ce que le professeur Dumbledore avançait semble se vérifier. Il s’agit surement de quelqu’un qui a volé la photo et l’enchantée pour la ramener au présent. Cela demande une grande magie, c’est assurément un sorcier d’une puissance phénoménale.

-Si vous me sortez ces idioties sur Vous-Savez-Qui…

-Absolument pas. Tout ce que je dis, c’est que le Professeur Dumbledore n’aurait pas pu mettre en place une telle magie aux vues des surveillances constantes dont il est l’objet depuis juin. Jouer avec le temps est un crime des plus sérieux, je veux arrêter le coupable. Mais le professeur Dumbledore me semble être une victime dans cette histoire.

-Je ne vois pas qui d’autre que lui pourrait profiter d’une telle situation.

-Le considérer comme coupable serait avouer que nous ne sommes pas en mesure de le surveiller, malgré le fait que tous nos effectifs aient été réquisitionnés pour cette tâche.

-Peut-être que c’est lui ! »

 

            Fawley pointa son doigt court et nerveux vers la poitrine d’Albus qui écoutait l’échange avec beaucoup d’attention. Il venait d’en apprendre plus sur la situation extérieure en quelques secondes qu’en une semaine. Alors son « vieux lui » était un genre d’ennemi public que le Ministère avait placé sous surveillance ?

 

« Peut-être que le sortilège a été jeté sur la photo bien avant, par lui et Grindelwald ! reprit Fawley.

-Premièrement, ce sort est loin en dehors de la portée d’enfant de 15 ans. Ensuite, le professeur Dumbledore n’a jamais fait de magie en dehors de Poudlard avant ses dix-sept ans.

-La bureaucratie de l’époque n’était pas aussi sérieuse qu’aujourd’hui sur ces questions-là. C’est possible qu’ils aient laissé filer.

-Qu’ils aient laissé filer un sort de cette ampleur ? »

 

            Un silence vexé suivit et Shacklebolt continua.

 

« Enfin, vous seriez vraiment prêt à considérer que Dumbledore ait pu avoir quoi que ce soit en commun avec Grindelwald ?

-Ils étaient pourtant tous les deux sur la photo.

-Oui, un hasard du destin a fait que la famille Dumbledore a emménagé à côté de la grande tante de Grindelwald. Mais le directeur a été très clair sur la question. Au cours de sa jeunesse, il n’a croisé qu’une seule fois le mage noir, et ils n’ont même pas échangé leur nom. Les rapports d’enquête de l’époque sont clairs. Rien sur Grindelwald et Dumbledore en lien avec Godric’s Hollow. »

 

            Fawley se réadossa sur la chaise, visiblement vaincu. Shacklebolt, de son côté, reprit d’une voix douce, comme s’il essayait d’amadouer un enfant un peu lent.

 

« Le coupable est ailleurs. Et c’est notre devoir de le trouver lui, et pas un autre.

-Fudge ne va pas être content.

-Probablement pas. Mais notre devoir est de se soucier uniquement de la vérité et de la justice. Rien d’autre. »

 

            Fawley maugréa à nouveau en fixant le sol. Shacklebolt, quant à lui, leva lentement les yeux vers ceux d’Albus et les y planta juste une seconde de plus au-delà du naturel. Juste assez pour lui dire sans un mot « Je suis de ton côté ». Et Albus souffla profondément. Il allait s’en sortir.

 



 

 

« Je suis là pour t’expliquer ce qu’il va se passer à présent. »

 

            Si on s’en fiait à la livraison des repas, cela faisait une demi-journée depuis l’interrogatoire officiel d’Albus, et le dénommé Shacklebolt venait de revenir dans la cellule, cette fois-ci sans son nerveux collègue.

 

            Il avait un air sombre et hostile qui s’évanouit aussitôt qu’il referma la porte de la cellule derrière lui. D’un pas rapide mais mesuré, il s’approcha d’Albus et reprit sa place sur la chaise qui n’avait pas bougé depuis ce matin – ou était-ce hier soir ? D’une voix douce et chuchotée, il reprit.

 

« Je suis là pour t’aider.

-Qu’est-ce qui peut me faire croire ça ?

-Le jour où ta sœur a été attaqué par les moldus, tu étais près du lac à lire plutôt qu’à surveiller ta sœur comme ton père te l’avait demandé. »

 

            Albus était si choqué qu’il ouvrit et referma sa bouche sans rien dire. C’était sa plus grande et honteuse culpabilité…

 

« C-Comment...

-C’est toi qui me l’a dit. Du moins, toi… En quelques sortes. Le Professeur Dumbledore m’a donné cette information qui lui seul avait afin de te prouver que j’étais de votre côté à tous les deux.

-Professeur ? répéta Albus.

-Oui. Professeur et Directeur de Poudlard. »

 

            Albus ne répondit rien. Certes, il avait un don pour l’enseignement, mais, avec Gellert, il s’était imaginé des choses un peu plus glorieuses que ça…

 

« Qu’est-ce que vous pouvez faire pour moi ? finit par demander Albus.

-Tu es déjà en voix de libération. Le Professeur Dumbledore s’est chargé de tout. Il a placé les bons mots, dans les bonnes oreilles. Tout va s’arranger. Il t’expliquera les détails en temps voulu.  Je suis là pour t’indiquer de continuer sur ta lancée. De surtout donner l’apparence de coopérer avec le Ministère mais ne jamais leur donner quoi que ce soit qu’il n’ait déjà.

-Gellert ? »

 

            Shacklebolt se tut un instant, jaugeant Albus du regard.

 

« Il va bien, souffla-t-il finalement. Il est retenu dans une cellule à Nurmengard, mais il va bientôt sortir également. Ils n’ont aucune charge.

-Nurmengard ? C’est où, ça ?

-Dans les Alpes autrichiennes. C’était la forteresse de Grindelwald, aujourd’hui transformée en prison.

-Comme Azkaban ?

-Sans les détraqueurs. C’est une prison uniquement pour les partisans de Grindelwald. »

 

            Albus se sentit abasourdi. La pièce lui tournait tandis que son cerveau qui comprenait trop tournait à plein régime dans le vide. Ses oreilles teintaiens sur les derniers mots de Shacklebolt qui résonnaient sans fin contre son crâne.

 

« Les partisans de Grindelwald… en prison.

-Oui, fit Shacklebolt sans émotion particulière. Ce n’était peut-être pas le cas à ton époque, mais aujourd’hui, Grindelwald est probablement le plus grand criminel international du vingtième siècle. Il a été enfermé à vie pour meurtres, actes de magie noire, violation du statut du secret et appel au crime. »

 

            La respiration d’Albus se faisait laborieuse, chaque bouffée plus courte et tendue que la précédente. Il commençait à avoir trop chaud et trop froid simultanément, causant de long frisson qui remontait toute sa colonne vertébrale.

 

« Et c’est pour ça que le Ministère m’ont mis sous surveillance ? Enfin, ont mis sous surveillance mon autre moi ?

-Non, pas du tout ! fit Shacklebolt étonné. Au contraire. Le fait que tu aies vaincu Grindelwald et libéré le monde de son influence est l’une des raisons pour laquelle, aujourd’hui encore, tu as tant d’alliés prêts à te suivre jusqu’au bout ! »

 

            Là, c’était toute la pièce qui tournait sans cesse, et Albus n’y tint plus. Il vomit douloureusement sur les chaussures de Shacklebolt. Il n’avait pratiquement rien mangé depuis des jours, donc ce n’était qu’un mélange de bille et de salive mais il eut plusieurs longues minutes de haut-le-cœur et chaque renvoi était plus pénible que le précédent. Shacklebolt ne s’en ému pas outres mesures, se contentant de s’accroupir au côté du jeune homme et de lui frotter les épaules pour l’aider au mieux.

 

« Je sais, cela fait beaucoup de changement. J’avais oublié… j’avais oublié qu’à cette époque, vous n’étiez pas ennemis. Quoi qu’il en soit, ne t’inquiète pas, mon garçon. Tu vas très bientôt sortir d’ici. »

 

            Albus cracha encore un peu de bille avant de se rasseoir, transpirant à grosses gouttes. Shacklebolt, quant à lui, alla jusqu’au plateau repas abandonné et prit le verre d’eau pour l’emmener jusqu’au jeune homme. Ce dernier but de petite gorgée, lentement, pour ne pas contrarier sa gorge douloureuse. Finalement, ce fut la voix de Gellert qui l’apaisa un peu. Leur promesse. « Ne pas retenir contre l’autre des erreurs qu’il n’a même pas encore faite ». Et il priait de tout son cœur que Gellert s’en souvienne. Qu’ils pourraient tout recommencer à zéro. Il espérait plus que tout au monde que Gellert ait encore confiance en lui après cela. Que cette fois-ci, Albus ne foirerait pas tout. Qu’il resterait aux côtés de ami et amant. Jusqu’au bout.

Chapter Text

CHAPITRE 2

 

« Où est-ce que vous m’emmenez ?

-Euh… D-désolé, je n’ai pas le droit de vous le dire, professeur… Je veux dire, Monsieur. »

 

            Albus se tordit légèrement le cou pour voir l’Auror derrière lui. Ce dernier ne semblait pas avoir plus de trente ans et, même dans la semi-obscurité, on pouvait voir l’appréhension inscrite sur son visage aux traits creusés. Cela aurait dû l’inquiéter d’être en présence d’un homme qui semblait le connaître quand lui n’avait aucune idée de qui il pouvait s’agir, mais après avoir été soumis aux interrogatoires incessants pendant plus d’une semaine, il était en réalité plutôt soulagé de sentir des mains calmes sur ses épaules, et non pas agrippées comme s’il allait se retourner à tout instant pour leur envoyer son poing dans la figure. Ce n’était pas l’envie qui lui manquait, notamment lorsqu’on lui posait pour la treizième fois d’affilée l’exacte même question, mais Albus était contre la violence, ainsi ne considérait-il pas comme nécessaire toutes les mesures de sécurité et toutes les nervosités dont il était l’objet. De plus, après deux semaines passées attaché dans sa cellule d’un blanc exaspérant, il n’allait certainement pas se plaindre de sa balade improvisée. Il ne savait pas où il allait, mais au moins, on le laissait marcher.

 

« Vous savez… »

 

            L’auror s’était penché dans son dos, pour lui murmurer quelque chose à l’oreille. Il regarda un instant autour, comme pour s’assurer que personne n’était dans les parages, avant de continuer.

 

« … Ils disent qu’ils vont bientôt vous relâcher. »

 

            Albus hocha doucement la tête. Il savait que le Ministère ne pourrait pas le retenir encore longtemps, mais l’entendre de la voix d’un de ses geôliers était rassurant.

 

« Merci, euh…

-Anton. Vous ne vous en souvenez surement pas, mais c’est grâce à vous que j’ai pu devenir un Auror. Je n’avais pas réellement les notes, mais vous avez parlé au recruteur et ils m’ont donné une chance.

-Vous… semblez la mériter. »

 

            Anton n’eut pas l’occasion de répondre, puisqu’ils arrivaient tout juste à destination.

 

« Ils m’ont changé de cellule ?

-Oui, vous étiez en confinement, dans les quartiers sous haute surveillance. Ils vous ont transféré près de l’accueil. Ils vous gardent juste en attendant que votre tuteur vienne vous chercher.

-Mon tuteur ?

-Je n’en sais pas plus. »

 

            Sur ces dires, Anton ouvrit la cellule et laissa Albus entrer. Après avoir refermé, il lui enleva ses menottes à travers les barreaux et, après un dernier sourire gêné, se retira. Albus, de son côté, fit un tour sur lui-même pour observer son nouvel environnement. Cette cellule était beaucoup plus large et lumineuse. De longs bancs longeaient les murs, où de vieux sorciers alcoolisés comataient en silence. A travers les barreaux, il pouvait voir un bureau avec un surveillant en uniforme, et derrière une double-porte qui semblait donner sur le hall du centre de détention. La sortie n’était pas si loin, il pouvait le sentir.

 

            Cela faisait plus d’une journée depuis sa rencontre avec son allié impromptu du nom de Shacklebolt, mais il avait l’impression d’entendre encore la voix chaude et grave du sorcier lui parler de Gellert. Albus se doutait qu’il n’allait pas tarder à devoir faire face à son amant – Shacklebolt avait bien dit qu’ils allaient tous les deux s’en sortir – mais pour être honnête, le jeune homme n’était pas si pressé. Evidemment, l’absence de son meilleur ami était presque douloureuse, mais il craignait tant la réaction de ce dernier qu’il appréhendait profondément leur rencontre. Et si Gellert avait oublié leur promesse ? Et s’il lui en voulait ? Il avait après toutes les meilleures raisons du monde de le haïr. Albus lui-même se détestait de cet acte qu’il n’avait aucun souvenir d’avoir commis. Même si Gellert, par miracle, ne le reniait pas aussitôt, lui ne se le pardonnerait jamais.

 

« Je peux marcher tout seul, pas la peine de me pousser ! »

 

            Albus sursauta en reconnaissant cette voix. Il fit aussitôt volte-face vers le couloir qui menait vers les profondeurs de la prison et, bientôt – trop tôt -, il vit une silhouette si familière se dessiner dans les ombres mouvantes. Encadré par deux Aurors bien plus âgé que n’avait pu l’être Anton, Gellert apparut soudain, visiblement morose. Ses deux gardes le tenaient chacun par un coude et le trainait sans ménagement vers la cellule où se trouvait Albus. Ils l’ouvrirent, poussèrent leur détenu rapidement dans l’entrebâillement et s’empressèrent de la refermer à toute vitesse avant de finalement enlever les menottes à Grindelwald. Ce dernier se massa lentement les poignets en jetant un regard furieux aux deux Aurors qui s’éloignaient sans un mot. Finalement, il fit un tour sur lui-même et il remarqua Albus. Quand ses yeux tombèrent sur lui, ils s’illuminèrent et le jeune britannique put de nouveau respirer. Peut-être que tout irait bien, en fin de compte.

 

            Gellert traversa rapidement la distance qui les séparaient et le prit dans une accolade heureuse. Albus ferma les yeux, savourant la simplicité et la chaleur de l’instant. Mais finalement, le jeune allemand se sépara et détailla Albus du regard.

 

« Je n’avais aucune nouvelle. Ils ne voulaient rien me dire sur toi. Il a fallu attendre hier pour que ton… alter-ego, vienne enfin me voir.

-Tu l’as vu ?

-Pas toi ?

-Non… Il est comment ?

-Il est… vieux. »

 

            Albus ne put s’empêcher de sentir un chouia de perplexité et d’agacement enserrer sa poitrine. Pourquoi son « vieux lui » n’avait pas jugé bon de venir lui parler ? Avait-il trop honte de ses actes qu’il n’avait pas pu se résoudre à confronter son passé ? Albus pouvait certainement le comprendre. Lui-même n’était pas sur de pouvoir un jour surmonter cette honte qui pourtant ne devrait pas être la sienne.

 

« Non, Albus… »

 

            L’interpellé releva les yeux pour voir ceux de Gellert, soucieux, le détailler.

 

« Non quoi ?

-Ton regard. Tu crois que je ne le connais pas ?

-De quoi, qu’est-ce qu’il a ?

-Tu es en train de t’en vouloir. »

 

            Albus n’avait rien à répondre alors il se contenta de baisser les yeux.

 

« Je croyais qu’on avait une promesse, continua donc Gellert. De ne pas s’en vouloir pour le futur. »

 

            Le jeune britannique sentit ses yeux commencer à le piquer alors il les cligna plusieurs fois pour contenir les larmes.

 

« Albus, souffla Gellert d’une voix profondément douce, s’il te plait, ne me fait pas ça.

-Je t’ai trahi, finit par lâcher Albus avec le souffle court et la gorge lourde. Je t’ai trahi, Gellert. Je suis tellement désolé ! Tu n’as pas idée, Gellert ! Je m’en veux tellement ! Et je ne comprends même pas comment j’ai pu faire ça ? »

 

            Gellert reprit Albus dans ses bras, le serrant fort contre lui pour le ramener au présent et l’ancrer davantage.

 

« Tu n’as pas à t’en vouloir. Nous avons échoué, mais ce n’est pas grave. C’est à ça que nous sert notre deuxième chance. Tu ne dois pas te laisser écraser par tes erreurs, mais apprendre d’elles.

-Mais je ne peux même pas commencer à comprendre comment j’ai pu faire ça…

-Je… j’ai dû me perdre en route quelque part… On s’est tous les deux perdus en route. Mais maintenant, on fera les choses correctement. Est-ce que je peux compter sur toi ?

-Oui ! s’écria aussitôt Albus, animé par la force du désespoir. Oui, tu peux compter sur moi ! Je te le promets !

-Et je te crois. Mais pour qu’on puisse s’en sortir, il faut que tu te ressaisisses, Albus. Il faut que tu mettes tout cela derrière toi. Il faut que tu sois entièrement dans le présent. Entièrement avec moi. »

 

            Albus se sépara à contre cœur de l’étreinte chaleureuse et essuya ses yeux du revers de sa manche.

 

« Je le suis, Gellert. Entièrement avec toi. »

 

            Doucement, Gellert lui effleura la joue avec un sourire. Albus n’avait pas la naïveté de croire que l’affaire était réellement derrière eux. C’était bien trop gros, bien trop immanquable. C’était certain qu’ils reviendraient à ce sujet, que Gellert l’en blâmerait d’une manière et d’une autre. Mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui, tout allait bien entre eux.

 

« Trouver vous une autre cellule, putain de pédés. »

 

            Les deux adolescents se tournèrent vers l’un des sorciers alcoolisés qui, depuis son banc, les regardaient avec un mélange de haine et de dégout.

 

« Pourquoi ? demanda Gellert avec un faux sourire innocent. Ca réveille en vous des sentiments enfouis ? »

 

            Albus détestait cela, quand Gellert répondait ainsi aux attaques en rentrant dans le jeu verbal des agresseurs. Le britannique, pour sa part, préférait largement faire profil bas et aller un peu plus loin en s’excusant. Il ne voulait pas de problème, mais son amant semblait avoir un don pour les attirer et en retirer une forme pervertie de plaisir.

 

            Cependant, cette fois-ci, les choses n’eurent pas le loisir de dégénérer, alors qu’une voix forte les appela dans leur dos.

 

« Grindelwald, Dumbledore. »

 

            Les deux appelés se retournèrent vers l’origine de la voix. C’était un vieil Auror qui devait avoir largement passé la soixante mais qui conservait le dos droit des soldats chevronnés. Il était évidant que son ton revêche était soigneusement travaillé pour lui donner un aura de pouvoir et d’autorité mais les esprits fins des adolescents n’avaient aucun mal à discerner les tentions sous-jacentes derrière la voix froide. Gellert, pour sa part, avait très vite remarqué que personne ne semblait en mesure de prononcer son nom sans un tremolo caractéristique dans la voix. Il semblait que lui et son meilleur ami allaient devoir s’habituer à ce genre d’attitude autour d’eux. Cela ne dérangeait pas Gellert… au contraire, il ne pouvait nier sans mauvaise foi le boost que son ego recevait chaque fois qu’il entendait la révérence et l’angoisse dans la voix de ses interlocuteurs.

 

« Oui ? demanda finalement Albus, un air poli sur le visage.

-Venez. »

 

            Gellert eut le réflexe de ne pas bouger et de se lancer dans une réponse cinglante –on ne lui donnait pas des ordres ainsi- mais Albus l’entraina avec lui. L’Auror ne prit pas la peine de leur remettre les menottes avant d’ouvrir la cellule et, dès lors qu’il l’eut refermé après que les anciens prisonniers en sont sortis, il partit tout droit vers l’endroit d’où il venait sans vérifier que les deux adolescents le suivaient bel et bien. Mais ni Albus ni Gellert n’avait la moindre envie de s’éterniser sur les lieux alors, évidemment, ils emboitèrent le pas du guide revêche.

 

« Quelqu’un m’a dit qu’on aurait un tuteur… chuchota Albus, en s’assurant qu’ils étaient suffisamment loin derrière pour parler sans être entendu.

-Cela n’a rien d’étonnant, nous sommes mineurs après tout.

-Etonnant, non. Mais contraignant... Je pense que c’est moi. »

 

            Albus baissa de nouveau d’un ton quand bien même cela ne soit aucunement nécessaire.

 

« Je me suis pas encore rencontré… Mon vieux moi, je veux dire. Mais j’ai rencontré un allier. Il avait l’air de travailler pour « moi ». Il m’a dit que nous aurions très bientôt beaucoup plus d’information

-Quand j’ai rencontré ton alter-ego, il n’a rien pu me dire de précis. C’était pour mon procès, il est juste venu pour me défendre et il a disparu juste après.

-Vraiment ? s’étonna Albus. »

 

Il s’en était sorti pour sa part sans procès. Après tout, aucune charge ne pouvait être retenu, puisque l’enquête n’avait pu être en mesure de les tenir responsable de la création de la photo. Mais il était évident que Gellert avait dû faire face à plus de résistance de son côté. Mais de là à se retrouver en procès…

 

"Et alors ? reprit Albus. Ça s’est bien passé ?

-Eh bien, je suis là, n’est-ce pas ? »

 

            Les deux jeunes gens émergèrent enfin à la lumière. L’Auror les avait guidés hors du centre de rétention, par une sortie de service dérobée, qui donnait sur une ruelle Moldue absolument déserte si on omettait les deux poubelles et le gros chat noir coincé non loin sur un toit. Il était évident que le gouvernement voulait relâcher ses deux prisonniers avec toute la discrétion possible. Albus n’eut pas le temps de demander au garde la raison de leur présence que le bruit caractéristique du transplanage retentit.

 

            A quelques mètres du trio, un homme grand et mince, à la barbe argentée et au regard d’un bleu familier, venait d’apparaitre, l’air serein. Il adressa un sourire poli à l’Auror avant de prendre la parole.

 

« Je vais prendre la suite à partir de maintenant, Greyson. Je vous remercie. »

 

            Le dénommé Greyson fixa un instant le vieil homme avec un mélange d’appréhension et de méfiance avant d’hocher la tête, de grommeler une mise en garde, et de rapidement se retrancher à l’intérieur du centre.

 

« Alors ? demanda Gellert après s’être retourné vers ce vieil homme si familier. On fait quoi maintenant ? "

 



 

            Les passants du Chemin de Traverse qui s’arrêtèrent cet après-midi à la terrasse de Florian Fortarôme pour tenter de trouver une oasis au sein de cette journée estivale étouffante purent y apercevoir une étrange vision. S’il était rare de voir le Professeur Dumbledore sur le Chemin de Traverse (ou où que ce soit en dehors de Poudlard et du Ministère), l’apercevoir sous l’enseigne du glacier n’était pas si étonnant, son gout pour les sucreries étant de notoriété plus que public. Cependant, ce qui surpris les passants furent, plus encore que l’homme, sa compagnie. Il n’était pas rare d’entrapercevoir Dumbledore côte à côte avec d’autres grands noms au cours de réceptions ou d’évènements officiels, mais il était bien connu de tous que le vieux directeur était davantage une figure solitaire. Le poids des grands génies, disaient d’ailleurs certain. Alors le voir en compagnie de deux garçons qui avaient l’âge d’être ses élèves avait de quoi surprendre. Cela étant dit, l’aura d’autorité qui entourait constamment cet homme, même en période aussi trouble, dissuadait tous petits curieux de s’attarder davantage près de la table ensoleillée de l’étrange trio. Et quand bien même une âme plus courageuse (ou moins sage) aurait eu la hardiesse de s’approcher, le sortilège de silence que le vieillard avait dressé autour d’eux aurait rendu toute tentative d’espionnage de la conversation inutile.

 

« On va avoir le droit à quelques réponses à présent ? »

 

            C’était le jeune Albus qui avait posé la question, une pointe d’agacement dans la voix. Il avait dans sa main le cône à la framboise qu’il avait commandé – car il ne disait jamais non à plus de sucre – mais rien dans sa posture ne reflétait la détente de quelqu’un savourant une friandise glacée par un lourd après-midi de vacance. Il avait la lèvre inférieure tordue en une moue désapprobatrice et ses longs doigts fins pianotaient sur le rebord de la table. Son vieux lui – qu’il commençait à apprécier de moins en moins – les avait trainés jusqu’à cette terrasse sans l’ombre d’une information, et cela faisait bien vingt bonnes minutes qu’il échangeait des banalités sur un ton dégagé que le jeune homme trouvait bien déplacé dans le contexte. Gellert quant à lui, un béret enfoncé sur la tête pour dissimuler dans la pénombre ses yeux si caractéristiques, semblait bien s’amuser. Il se balançait en équilibre sur sa chaise et fixait d’un air pétillant et narquois le vieillard, le suivant de bonne grâce dans ses discussions légères et caustiques, comme s’il n’était absolument pas pressé d’avoir une réponse à la multitude de questions qui devaient surement se bousculer dans son crâne.

 

             Albus savait bien que son ami était d’une patience infinie et avait cette fâcheuse tendance à sembler prendre à la légère les sujets les plus tendus. D’habitude, Albus adorait cette attitude qui donnait à Gellert une petite aura rebelle et nonchalante, mais là, il aurait aimé un minimum de soutien dans cette situation. Albus en venait même à se demander si son amant n’était pas plus dans le camp du vieillard que dans le sien. Le jeune homme, toujours philosophe, aurait surement pris le temps de se demander si on pouvait être jaloux de soi-même mais il fut coupé par Gellert qui ignora complètement la question précédente.

 

« Qu’est-ce qui est arrivé à ton nez ?

-Il a été cassé, j’en ai bien peur ! répondit le vieil homme d’une voix légère et réjouie.

-Comment ?

-Oh, c’est une anecdote fascinante, pleine de drame et d’enjeu, tout ce qu’il faut pour tenir en haleine un auditoire, mais j’ai bien peur que ce ne soit pas le moment. Nous avons des affaires plus pressantes à évoquer. »

 

            Albus leva les yeux au ciel. Cela faisait dix minutes qu’il essayait de ramener la conversation sur les thèmes importants, et il avait fallu que Gellert demande autre chose pour le vieillard se décide enfin à revenir au premier sujet. Mais il devait se reconcentrer. Quelque chose le titillait depuis plusieurs jours et il voulait avoir le cœur net.

 

« C’est vous qui avez envoyé Shaclebolt ?

-En effet, oui. Même si je te serais reconnaissant de ne pas évoquer cette relation à qui que ce soit.

-Et c’est aussi vous qui avez défendu Gellert… »

 

            Le vieillard se contenta d’un signe de tête. Le susnommé, lui, se tourna vers son ami. Il savait que ce dernier avait quelque chose en tête et avait hâte de voir le raisonnement.

 

« Sans l’intervention de Shacklebolt, il est évident que j’aurais fini au mieux en prison. Et c’est sans parler du cas de Gellert. Donc, c’est vous qui nous avez sorti de prison. Mais ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi. J’ai entendu dire… »

 

            Albus hésita une seconde. Il n’aimait pas dire cela à voix haute, surtout avec les yeux de Gellert qui le fixaient douloureusement. Mais il voulait des réponses

 

« J’ai entendu dire que vous étiez l’ennemi de… de votre Gellert. Je veux dire… de celui de votre temps. Alors pourquoi vouloir nous voir sortir ? Qu’est-ce qui pourrait justifier que vous ne veuillez pas nous voir en prison jusqu’à la fin de nos jours ? »

 

            Le vieillard parut pensif un instant ce qui surpris grandement Albus. Il aurait supposé que son interlocuteur aurait une réponse rapide, soit parce que ses raisons étaient évidentes, soit parce qu’il aurait déjà imaginé un mensonge à leur offrir. Mais là, le sorcier semblait réellement réfléchir à la question pour la première fois. Les avait-il réellement sortis de prison sans même avoir une raison claire ? Ça paraissait difficilement crédible. Pourtant…

 

« C’est une question délicate. Evidente, et pourtant la réponse ne l’est pas. Je pense… »

 

            Il laissa un moment de suspend, comme s’il était perdu dans ses pensées et ses souvenirs. Et enfin il souffla, d’une voix presque fragile :

 

« Oui. Je pense que je désirais cette seconde chance également. Peut-être même plus que vous. »

 

            Gellert et Albus le fixèrent en silence, ne sachant que dire ou que répondre, et c’est finalement le vieillard qui reprit avec un sourire dans la voix mais une mélancholie dans les yeux.

 

« Les choses entre mon Gellert et moi, comme tu l’appelles, elles ne sont pas aussi évidentes que l’Histoire s’en rappelle. Il y a eu… des accidents du destin, des sorties de route, des drames inéluctables. Tout s’est enchainé si vite, et ni lui ni moi n’avons réussi à nous en sortir. Mais cela ne veut pas dire que tout a été renié et oublier. Je ne l’ai pas vaincu parce que je ne l’aimais plus. Au contraire. Je l’ai vaincu malgré le fait que je l’aimais encore. Et, à chaque étape de notre chute, je ne me répétais qu’une seule chose : si seulement j’avais pu faire les choses autrement. Pour l’instant, tout va bien, pour vous. La chute n’a pas encore commencé. Et il faudrait me tuer avant que je n’accepte de participer à la destruction de ce dont j’ai un souvenir si tendre. Tout cela pourrait s’avérer dangereux, pourrait s’avérer destructeur. Mais j’ai mes raisons pour vouloir essayer de vous guider jusqu’à un chemin que vous pourrez arpenter tous les deux, plutôt que d’étouffer dans l’œuf ce qui pourrait arriver de plus beau. Au monde comme à moi-même. »

 

            Bien qu’il ait toujours l’air d’un sage serein, une inflexion étrange était venue fêler sa voix, la chargeant douloureusement d’émotions vives, et Gellert et Albus se turent respectueusement devant cette démonstration inattendue.

 

« Mais, abrégeons. Mes états d’âmes sont difficilement sur votre liste de priorités en ce qui concerne les choses à considérer.

-Je vais vous dire ce qui est tout au sommet de ma liste ! coupa Gellert qui s’était remis de l’étrange ambiance. Le pacte de sang. Où est-il ?

-Introuvable.

-Comment ça, introuvable ? s’inquiéta Albus. On est revenu avec tous nos vêtements. J’ai même ma montre, pourquoi pas le pacte de sang ?!

-Quelqu’un a dû le prendre… souffla le vieillard, tentant de temporiser. Quelqu’un a dû le prendre avant que les Aurors ne vous trouvent. Vous êtes resté inconscient pendant une longue durée. Qui sait ce qui s’est passé dans ce champ.

-Ou c’est le Ministère ! s’insurgea Gellert, toujours prêt à accuser les dirigeants. Ils le gardent pour eux dans l’espoir de s’en servir plus tard comme moyen de pression !!

-C’est une possibilité, indiqua le vieillard, toujours sur le ton de la médiation. Malheureusement, pas une possibilité que nous avons le loisir d’explorer maintenant.

-On va le créé, ce loisir ! grogna Gellert avec une agressivité rare. Je veux ce pendentif ! Le retrouver doit être notre priorité !!

-Vous n’êtes plus chez vous, à présent. »

 

            Le vieillard venait de le couper d’une voix qu’il réussissait à rendre à la fois douce et incroyablement sèche.

 

« Vous êtes en territoire ennemi, reprit-il. Tous veulent vous voir enfermés ou tués. Croyez-moi quand je vous dis que le pacte n’est pas ce qui doit vous occuper maintenant. On le retrouvera, je vous le promets, mais d’abord nous avons d’autres choses à régler. »

 

            Gellert semblait loin d’être d’accord, ainsi Albus se sentit-il obligé d’ajouter d’une voix murmurée.

 

« Au pire, on pourra toujours en faire un deuxième… »

 

            Gellert ne répondit pas mais se réadossa sur la chaise. Il était évident que s’il laissait passer pour l’instant, il n’avait pas pour autant dit son dernier mot. Albus décala un peu son genou sous la table pour qu’il tapote la jambe de Gellert, mais ce dernier resta en retrait sur son siège, l’air maussade, quoi que sa main vint doucement se poser sur la jambe dissimulée d’Albus.

 

« Quelles sont donc nos sujets d’inquiétudes ? demanda ce dernier.

-La Gazette du Sorcier contenant la nouvelle de votre arrivée sortira demain. Dans moins de 24 heures, toute l’Angleterre sera au courant, et dans 48 heures, ce sera le monde entier. Il va falloir que vous fassiez profil-bas, cette année. Que vous posiez comme étant deux adolescents normaux, histoire que l’opinion public vous oublie un peu. Comme vous l’avez probablement ressenti, je ne suis pas en très bonne grâce en ce moment, ce qui fait de vous deux des cibles majeures pour l’ennemis. Il faudra vous garder en sécurité.

-Dans une planque ? Pendant toute une année ?

-Non, vous irez à Poudlard. Tout le monde en sortira gagnant. Cela renforce votre rôle d’adolescent de quinze ans, le Ministère est rassuré de vous avoir à l’œil, et vous serez protéger de mes ennemis.

-Quels ennemis, exactement ? demanda enfin Gellert. »

 

            Sans répondre, le vieillard plongea une main dans l’intérieur de sa poche en sortant deux longues boites en carton de la taille de baguettes et il en tendit une devant chacun des deux garçons.

 

« Le Ministère a brisé vos baguettes avant que je ne puisse intervenir. Mais je les avais gardées après 45. Comme souvenir de l’époque d’avant… Et en me disant qu’elle pourrait peut-être resservir un jour. »

 

            Les deux garçons ne se firent pas prier et découvrir dans les étuis leur baguette qui leur avait tant manqué ces dernières semaines. Elles semblaient plus ternes, plus abimées également, mais elles répondirent avec joie au contact de leur maître, prêtes à servir à nouveau ! Le vieillard les observa un moment, visiblement réjoui de les voir heureux, avant que le sérieux ne retombe et qu’il ne reprenne la parole.

 

« Vous arrivez à un moment opportun pour moi, mais bien néfaste pour vous. Il faut savoir que vous venez d’arriver au milieu d’une guerre. Une guerre que vous allez devoir m’aider à gagner, pour la simple et bonne raison qu’il vous sera impossible d’être heureux ou de réussir quoi que ce soit dans un monde dirigé par Voldemort.

-Voldequoi ? »

 



 

            Lord Voldemort commençait à s’impatienter. Sévèrement.

            Cela faisait plus de deux semaines. Plus de deux semaines que quelque chose s’agitait dans les tréfonds du Ministère et que, même lui, le Seigneur des Ténèbres, n’arrivait pas à discerner exactement de quoi il s’agissait. Evidemment qu’il avait envoyé ses espions. En nombre même. Il n’était pas homme à lésiner sur les moyens. Mais tous étaient revenus bredouille. Quoi que ce soit l’objet de cette agitation, seul de très rares et indispensables élus étaient mis dans la confidence. Même Lucius Malfoy, pourtant proche allié du ministre en personne, était revenu la mine basse et les mains vides.

            Cependant, le Seigneur des Ténèbres avait bon espoir, cette fois-ci. Nul autre que Severus Rogue s’était présenté à lui, et il le savait plus efficace que tous ces idiots qui gravitaient autour de lui pour s’attirer ses bonnes grâces. Severus, donc, était en ce moment dressé devant lui, dans le salon principal du manoir des Lestrange. Voldemort, lui, était assis sur le fauteuil à haut dossier, Nagini enroulé à ses pieds, sa baguette à la main – il l’avait beaucoup utilisée, ces derniers temps, avec tous ces incompétents à châtier.

 

« Je ne suis aucunement d’humeur à entendre des excuses, si tu es venu pour ça Severus.

-Cela tombe bien, je n’en ai aucune à vous fournir.

-Seras-tu donc celui qui, enfin, me rapportera ce qui se passe au Ministère ? »

 

            Il insista avec emphase sur « enfin » tout en jetant un regard appuyé à un Lucius Malfoy qui cachait mal sa frayeur. Rogue continua sans se soucier de la menace voilée, son visage sombre et neutre ne reflétant aucune des émotions ou pensées qui pouvaient traverser son esprit.

 

« Le Professeur Dumbledore m’en a parlé.

-Ce vieux fou est au courant ? Comment cela se fait-il qu’il le soit avant moi ?! »

 

            Une irritation certaine commençait à s’insuffler dans la poitrine du Seigneur des Ténèbres. Depuis le début de l’été, ses plans se déroulaient comme prévus, tout allait à merveille, mais cet adorateur de moldu qu’est Dumbledore semblait pourtant toujours avoir un coup d’avance. Comme lorsque Tom était encore collégien et que le professeur arrivait à voir à travers son jeu…

 

« Cela le concerne de près, informa Rogue d’une voix maitrisée. Il est indirectement à l’origine de toute l’agitation.

-Explique toi.

-Une photo remontant à la jeunesse du Professeur Dumbledore serait tombé entre de mauvaises mains. J’ignore lesquelles et il semblerait que le directeur l’ignore également. Mais quelqu’un aurait usé de magie extrêmement noire pour ramener à la vie et au présent cette photo. Comme un souvenir qui aurait ressurgit. »

 

            Voldemort resta silencieux, intérieurement abasourdi par ce qu’il venait d’entendre. Il s’y connaissait en magie noire, plus encore que le vieillard. Et il n’avait jamais entendu parler d’un tel sort.

 

« C’est cela qui a agitait le Ministère, continua Severus dans le silence laissé par son Seigneur. Des Aurors ont retrouvé une version de quinze ans de Dumbledore pas très loin de Londres. »

 

            Comment cela pouvait-il être possible ? Ce pouvait-il qu’il existe quelque part un sorcier qui en sache plus que lui en magie noire ? Non. Impensable. Il devait y avoir une autre explication pour justifier le fait qu’une version rajeunie de Dumbledore se soit frayer un passage à travers le temps pour revenir aujourd’hui. Bien sûr, Voldemort connaissait un moyen de faire cela. Mais il aurait fallu que le sort soit jeté au moment du développement de la photo, non à posteriori. Et qu’il soit jeté par un sorcier infiniment puissant. Au moins d’une puissance égale à celle de Dumbledore.

 

« Oh, le petit menteur, siffla Jedusor sans pourtant la moindre trace d’amusement. »

 

            Oui, il ne pouvait y avoir que Dumbledore pour être suffisamment puissant pour utiliser un sort de cette ampleur. Il n’y avait que Dumbledore pour avoir été en mesure d’ensorceler la photo. Et bien sûr, il n’y avait que Voldemort pour en connaitre suffisamment long sur la magie noire pour le savoir. Dumbledore avait habilement joué son coup. En utilisant un sort que personne n’était en mesure de comprendre, on ne pourrait aucunement être en mesure de l’inculper. Mais le Seigneur des Ténèbres n’était pas homme à se faire ainsi aveugler. Il était évident qu’une forme ou une autre d’Horcruxe se cachait derrière tout ça, et seul celui dont l’âme était la cible était en mesure de créer ce genre d’artéfact. Ainsi, Dumbledore s’amusait à faire la morale à des générations d’élèves – y compris le Seigneur des Ténèbres lui-même – sur l’emploi de la magie noire et, derrière leur dos, s’amusait à créer des Horcruxes personnels ? Quel hypocrite ! Tom Jedusor l’avait toujours su.

 

« Sortez. Tous. Sauf toi, Severus. »

 

            Lucius, Bellatrix et Goyle sortirent promptement de la salle, laissant le Maître des Potions seul avec sa mauvaise nouvelle.

 

            Cependant, Voldemort n’avait aucunement la tête à s’en prendre au messager. Son esprit brillant tournait à plein régime pour deviner les tenants et les aboutissants d’une telle nouvelle. La première chose qui lui venait à l’esprit, c’était qui le Professeur avait bien pu tuer ? Il ne voyait aucunement le professeur avoir suffisamment d’audace et d’ambition pour être en mesure de tuer quelqu’un. De plus, il ne portait aucun des stigmates physiques caractéristiques de la création d’Horcruxe.

 

            Ce qui était plus clair, cependant, c’était la raison d’un retour aujourd’hui. Voldemort n’était pas assez naïf pour penser que le jeune homme de quinze ans n’allait pas être utilisé comme arme contre lui. Il avait deux Dumbledore en ennemis à présent. Voilà qui le contrariait profondément. Oui, très profondément.

 

« Pourquoi menteur ? demanda Severus en interrompant le silence pesant. »

 

            Voldemort ne put empêcher une pointe d’amusement naitre au milieu de son agacement. Severus était bien le seul de ses mangemorts à avoir le cran d’interrompre les pensées du Seigneur des Ténèbres. Et le Seigneur des Ténèbres récompensait l’audace.

 

« Parce qu’il n’existe aucun sort pouvant ramener des photos à la vie. Mais il existe un sort pour enfermer la vie dans une photo. Quoi qu’en dise le vieillard, c’est lui, le coupable de cette situation. »

 

            Pour la première fois depuis le début de la conversation, une émotion échappa au contrôle de Rogue et vint tinter sa figure des couleurs de la surprise.

 

« C’est lui qui a créé la photo ?

-Oui. Malgré ce qu’il a pu vous dire – et, je suppose, ce qu’il a pu dire au Ministère – c’est lui qui a créé la photo. Personne d’autre n’aurait pu le faire à sa place.

-Et vous comptez utiliser cette information et vos contacts pour le faire arrêter ?

-Aucunement. Si le Ministre envoie des Aurors arrêter Dumbledore, celui-ci… ou plutôt ceux-ci disparaitront avant qu’on ne leur mette la main dessus. Je préfère savoir Dumbledore où je peux garder un œil sur lui. Sais-tu ce qui va advenir du plus jeune ?

-Oui, il ira à Poudlard en septembre. Il n’a que quinze ans, il n’est pas encore adulte.

-Parfait. Au moins il sera hors d’état de nuire pendant dix mois.

-Mais ce n’est pas tout, Seigneur. »

 

            Voldemort darda aussitôt ses yeux rouges et plissés dans ceux sombres de Rogue. Ça s’annonçait comme une mauvaise nouvelle. Et Voldemort détestait les mauvaises nouvelles. Qu’est-ce qui pouvait bien venir s’ajouter au fait qu’il existait désormais deux Dumbledore ?

 

« Il n’est pas revenu seul, Seigneur. Le mage noir Gellert Grindelwald était avec lui. »

 

            Voldemort se serait assis s’il ne l’était pas déjà. Deux Dumbledore étaient une mauvaise nouvelle. Le vieillard était un ennemi puissant et intelligent. Mais sa morale et ses grands idéaux le rendait absolument prévisible. Mais Gellert Grindelwald... Gellert Grindelwald était une toute autre catégorie de mauvaises nouvelles.

 



 

« Je ne vois rien qui soit digne d’admiration là-dedans ! s’indigna Gellert, ses yeux hétérochromatique lançant des éclairs outrés depuis l’ombre de son béret.

- Je le sais, souffla doucement le vieux Dumbledore, je ne doute pas une seconde que tu désapprouves grandement les actions de Tom Jedusor.

-Pourtant, c’est toi-même qui vient de dire qu’on me soupçonnait de vouloir le rejoindre ! Pourquoi je voudrais rejoindre un lâche qui ne sert que ses propres intérêts et ne cherche le pouvoir que pour sa seule finalité !

-J’ai en effet dit que certains te soupçonne, aucunement que je te soupçonnais. Par ailleurs, tu dois excuser leur méconnaissance. Tu es connu pour avoir été un mage noir des plus puissants. A partir de là, le lien avec Voldemort est rapidement fait.

-Mais je n’ai rien à voir avec lui ! s’insurgea Gellert. Mon but est de libérer les sorciers, certainement pas de les terroriser et de les tuer. Et je me fiche de la pureté du sang, tant qu’une âme a été béni du don de magie. Voldemort est un conservateur. Je suis un révolutionnaire ! Comment quiconque pourrait nous croire assimilable ?

-Tu prêches à un convaincu. De mon point de vue, tu as fait ton lot d’erreurs par le passé, mais aucune qui ne puisse te rapprocher au mouvement de Voldemort. »

 

            Gellert ne répondit pas, mais il était évident qu’il fulminait encore.

 

« Et ce Voldemort va essayer de nous tuer ? demanda Albus.

-A Poudlard, je ne pense pas. En dehors, s’il en a l’occasion, il n’hésitera pas. Cependant, je le sais suffisamment effrayé par moi pour qu’il ne vous vise pas directement. Son objectif est Harry Potter, et il préférera me contourner pour l’atteindre, plutôt que me confronter.

-Et vous voudriez qu’on protège ce garçon, c’est ça ?

-Votre simple présence le protégera. Non, déjà, j’aimerais que vous vous protégiez mutuellement.

-De qui ?

-Du Ministère en particulier. Du monde en général. »

 



 

            Letha avait le scoop de l’année. Non, de la décennie !! Elle n’aurais jamais deviné qu’un jour son idiot de frère chez les Aurors allait finir par lui servir à quelque chose. Mais ce jour était arrivé, et c’était bien Luka qui lui avait offert cette opportunité en or pour impressionner son patron.

            Depuis le départ de Rita Skeeter de la Gazette du Sorcier, tous les apprentis journalistes faisaient montre du plus grand des zèles pour espérer se démarquer et devenir la nouvelle coqueluche de la rédaction. Mais c’était Letha qui allait réussir. Avec le brouillon de une qu’elle avait dans les mains et qu’elle tendait à présent au patron de la Gazette.

 

LE PASSE AU PRESENT

ALBUS DUMBLEDORE ET GELLERT GRINDELWALD :

            La nouvelle est tombée hier soir, mais pourtant personne ne semble réellement y croire tant la révélation est énorme. En effet, à une date que le Ministère n’a pas souhaitait communiquer, deux jeunes gens non-identifiés ont été retrouvé au nord de Cheshunt. Après une enquête profonde menée par les Aurors, il s’est avéré que les deux jeunes hommes, de quinze ans d’après une source proche de l’affaire, ne seraient nul autre qu’Albus Dumbledore et Gellert Grindelwald. La nouvelle a fait grand bruit, d’autant plus quand on sait l’opposition qu’Albus Dumbledore, directeur de Poudlard, a montré à l’égard du Minsitère au début de l’été et la sombre réputation du plus grand mage noir de la première moitié de ce siècle.

            Après plusieurs interrogatoires, il s’est avéré qu’Albus Dumbledore a été rayé de la liste des suspects, pourtant son innocence ne convint pas tout le monde. Un proche du Ministre désirant resté anonyme a commenté l’affaire ainsi : « On ne peut pas s’empêcher de se demander si ce n’est pas une ruse. Dumbledore est soupçonné de vouloir faire un coup d’état, et avoir un agent aussi fidèle que lui-même pourrait bien l’aider dans cette perspective. » Pourtant, Albus Dumbledore aurait été soumis au Veritaserum, sans succès ; le coupable de l’acte magique qui a ramené ces deux garçons reste pour l’heure actuel complètement inconnu.

            En ce qui concerne Gellert Grindelwald, un procès se serait tenu à Nurmengard, qui aurait conduit à la disculpation du jeune homme. Lui et Albus Dumbledore seront tous deux libres dès demain matin, et certaines rumeurs annoncent leur arrivée prochaine à Poudlard. Cependant, hormis le coupable, d’autres mystères entourent l’arrivée de ces deux sorciers, notamment la raison pour laquelle ils sont revenus ensemble. « Nous les avons interrogés sur le sujet. » avance le proche du Ministre anonyme « Mais aucune réponse claire. Certains se demandent si Dumbledore n’aurait pas caché une accointance avec Grindelwald. » Si le directeur de Poudlard a en effet été connu pour avoir vaincu le mage Grindelwald en 1945, leur relation actuelle demeure étrange, d’autant plus quand on se rappelle que ce n’est nul autre que le Professeur Dumbledore lui-même qui, en 1946, a empêché la peine de mort à son ennemi.

            Quoi qu’il en soit, l’enquête reste ouverte pour trouver le coupable, mais il parait évident que le directeur de Poudlard n’a pas donné toutes les réponses qu’il avait…

 

            Le patron lut l’article en silence, concentré sur chaque mot à mesure que son visage s’émerveiller. Finalement, il releva la tête pour fixer Letha et lui offrit un sourire carnassier.

« Ca part à l’impression. »

 

***

 

« Ils vous soupçonnent de nous avoir ramené ? demanda Albus.

-A demi-mot. La vérité, c’est que l’opinion public n’est absolument pas prête à croire que j’ai quoi que ce soit à voir avec toi, Gellert. Notre duel a trop marqué les esprits pour être ainsi écarté. Par ailleurs, ils n’ont aucune preuve. Tout ce que le Ministère avait sur moi et toi a été détruit en 1946, comme geste de remerciement pour mon service rendu. Ils ne savent même plus que nous avons passé un été ensemble en 1899, et que nous avons formé un pacte de sang. Tout ce dont ils se souviennent et ce dont ils ont la preuve, c’est notre duel. Mais avec tout ce qui se passe avec Tom Jedusor, ils cherchent tous les moyens de me discréditer publiquement. Lorsque vous serez à Poudlard, vous devrez faire très attention à ceux qui vous entourent.

-Il faudra qu’on fasse semblant de ne pas se connaître ?

-Non, mais il faudra vous en tenir à votre histoire. Vous vous êtes à peine rencontré l’été de vos quinze ans. Rien de plus. Si vous êtes devenus amis, c’est uniquement après. Ce qu’il faut que vous compreniez, c’est que vous serez constamment jugé. Sur vos talents, sur vos positions, sur vos décisions. Tous ont des attentes vous concernant, et il s’agira de ne donner raison qu’à certaines d’entre elles seulement. Il faudra que vous soyez irréprochable cette année. Et que vous restiez en sécurité.

-Ca s’annonce fun ! ironisa Gellert avec un sourire forcé.

 



 

« A votre avis, ils vont ressembler à quoi ? »

 

            Harry referma son manuel de métamorphose. Cela faisait trois quart d’heure qu’il essayait en vain de lire, il était temps d’abandonner et la question que Ron venait de poser lui trottait lui aussi à l’esprit depuis des jours.

 

« J’ai vu des photos de Gellert Grindelwald dans les livres d’histoire, murmura Hermione. »

 

            La nuit était tombée et ils étaient censés être déjà endormis, mais savoir que d’une minute à l’autre, les « invités » qu’ils attendaient depuis deux semaines allaient débarquer et occuper la chambre juste en-dessous de la leurs n’avait pas aider le trio à trouver le sommeil et ils avaient finalement décidé de renoncer.

 

« Mais je suppose qu’il a beaucoup changé, reprit Hermione. Il devait avoir plus de cinquante ans sur les photos. C’était à l’époque où… enfin, vous savez.

-Et il était comment ? demanda Harry.

-Un peu effrayant, pour être honnête. Il avait le visage de glace. Impénétrable. Et des yeux perçants.

-J’avais pas besoin de voir sa photo pour deviner que le mec était flippant, souffla Ron. Ce mec est le plus grand tyran qu’on peut s’imaginer. Il a fait des trucs vraiment horribles. J’arrive pas à croire qu’il emménagera dans la chambre à côté.

-Il est vraiment si connu que ça ?

-Si Grindelwald est si connu que ça ? Enfin, Harry, ça t’arrive d’écouter en Histoire de la Magie ?

-Bien sûr que non. »

 

            Ron pouffa devant la réponse évidente d’Harry mais Hermione ne put s’empêcher de lever les yeux au ciel.

 

« Cette année, il faudra vraiment écouter. N’oubliez pas que c’est les BUSE. Comment vous ferez pour réviser des cours si vous ne les avez pas écrits ?

-Bah on prendra les tiens…

-Certainement pas, Ron ! Il est important que vous preniez conscience que…

-Hermione ? Parle-moi de Grindelwald, s’il te plait… »

 

            Hermione prit quand même quelques secondes pour fixer Ron et Harry avec les yeux de la désapprobation avant de finalement daigner répondre à la question.

 

« Le mage noir Gellert Grindelwald a commencé à réellement se faire connaitre peu après la Première Guerre mondiale bien que son nom était déjà répandu en Europe depuis qu’il avait fait un discours révolutionnaire sur les… »

 

            Hermione s’arrêta net. Un lourd silence s’installa par la suite… avant d’être perturbé par des bruits de portes et de pas.

 

« Non… Vous croyez que… c’est eux ? »

 

            Harry ne répondit pas à son amie et se leva d’un bond pour se diriger vers la porte. Hermione et Ron lui emboitèrent le pas. Ils éteignirent la lampe de leur chambre et se glissèrent silencieusement dans le couloir, en essayant de bien rester dans l’obscurité. Sur le palier, ils retrouvèrent Ginny, qui s’était déjà dirigée vers la rampe pour voir en contre bas, et Harry pouvait voir la silhouette des jumeaux à l’étage supérieur. Chacun des occupants censés dormir s’étaient apparemment réveillés dans l’espoir d’apercevoir quelque chose des fameux invités.

 

« Chut Arthur, les enfants dorment en haut. »

 

            Harry pouvait voir la silhouette de Molly dans le couloir en contre bas, mais impossible de voir qui était dans l’entrée.

 

« Entrez, entrez les garçons, ne restez pas dans le couloir ! chuchota madame Weasley avec un enthousiasme tendu et anxieux. Vous devez avoir faim, j’ai mis un peu de gratin de côté. Entrez, enfin ! »

 

            Ouvrant le chemin, Madame Weasley remonta le couloir en direction de la cuisine. Quelques bruissements de tissus se firent entendre et enfin, deux silhouettes émergèrent dans la semi-obscurité du couloir. Les témoins silencieux se penchèrent tous par-dessus les rampes pour essayer de discerner les deux nouveaux occupants dont on leur avait tant parlé.

 

            L’une des deux silhouettes passa devant un rayon de lune, offrant enfin une vue à Harry et ses amis. C’était un jeune homme d’une quinzaine d’année aux cheveux brun soigneusement coiffé dans une mode sérieuse un peu désuète. Il avait une silhouette longue et fine aux épaules fragiles mais au maintien assuré. Harry ne pouvait rien voir du visage du jeune homme, mais il semblait y deviner sans peine l’expression sereine et le regard clair qui l’occupait sans doute possible. Aussi vite qu’il apparut, le garçon disparut du rayon de lumière pour s’enfoncer dans la pénombre en se dirigeant vers la cuisine, mais son absence fut remplacée par le deuxième adolescent qui enfin s’extirpa de l’obscurité. Le second garçon était plus petit mais beaucoup plus solide. Il avait le corps des jeunes athlètes naturellement doués, et on devinait aisément qu’il deviendrait un homme fier et solide. Il avait une démarche plus souple et plus féline que le premier malgré une droiture des épaules et du port de tête. Ce paradoxe dénotait une décontraction certaine mais exultait un mélange étrange de séduction et de danger. Il avait des cheveux blonds presque blancs dans le clair de lune. Ces derniers arrivaient à s’organiser gracieusement en une crinière indomptable mais magnifique, son éclat doré aspirant toute la lumière qui avait l’audace de se poser sur elle.

 

            Harry se pencha davantage par-dessus la rambarde, pour essayer de voir un peu plus de ce garçon dont on prononçait le nom avec horreur, et il sentait Ron et Hermione s’avancer également, obnubilés par cette silhouette étrange et séduisante. Cette dernière se stoppa net, à l’image des respirations de ses spectateurs… et lentement le garçon se retourna, son regard se plantant directement dans celui d’Harry, comme s’il voyait à travers les ténèbres comme d’autres en plein jour.

 

            Harry resta un instant prisonnier de ses prunelles disharmonieuses et envoutante au couleur de la glace et de la nuit. Ce garçon inconnu le fixa un instant puis, lentement, un sourire amusé et provocateur se joua sur ses lèvres avant qu’il ne se détourne et ne reprenne son chemin, quittant le couloir pour la cuisine. Et Harry retrouva son souffle.

 

« Vite, partons, souffla Ron. »

 

            Chacun des témoins silencieux semblèrent reprendre contenance et quittèrent rapidement les lieux de leur méfait, rejoignant rapidement leurs chambres pour y faire semblant de dormir.

 

            Ils ne se murmurèrent pas un mot sur les deux nouveaux venus, mais ils savaient que chacun d’entre eux était occupé de questions et d’impressions. Et Harry ferma les yeux, trouvant le sommeil en se demandant s’il avait hâte ou peur de revoir ces yeux captivants et ce sourire dangereux, dès demain matin.

Chapter Text

CHAPITRE 3

 

            Albus avait l’impression de se retrouver dans l’un de ces romans d’aventure ridiculement palpitants. Pour être honnête, la vie d’Albus n’avait jamais été ordinaire. Mais pour sa majeure partie, elle avait été relativement « routinière ». Jamais il n’aurait imaginé se retrouver membre plus ou moins volontairement d’une organisation secrète, cachée dans un quartier général et recherché par le ministère.

 

            Ainsi, c’est avec une étrange impression dans la poitrine qu’il franchit le seuil de la salle à manger du 12 square Grimmauld en compagnie de son amant et d’une vieille version de lui-même. En dehors d’eux trois, autour de la table, s’étaient rassemblés neuf autres personnes qui lui était inconnus, hormis l’un des hommes qu’il reconnaissait comme étant le Shacklebolt qui l’avait interrogé.

 

            Lentement, pour laisser le temps à Gellert de passer devant – il avait toujours été le plus sociable d’eux deux – Albus s’approcha et prit à son tour place autour de la table. L’une de inconnues, une petite femme rousse et replète, posa devant eux deux grosses assiettes remplies à ras bord de gratin fumant, les accompagnant d’un sourire bienveillant derrière lequel les jeunes gens n’eurent aucun mal à déceler la tension. Cependant, Albus la remercia poliment avant de se reconcentrer sur ses vis-à-vis. Hormis Shacklebolt, le vieux Dumbledore et la nourricière – dont il ignorait encore le nom – il pouvait voir, sur sa droite une autre femme, vêtue d’une robe verte aux motifs écossais et au chignon sévère, à côté d’un homme à l’aspect minable et épuisé et d’une jeune femme aux cheveux rose bonbon et au visage candide. Directement en face d’Albus, trônant à la place d’honneur, se tenait un homme aux cheveux long et au regard acier. Le jeune homme n’aurait pas été surpris d’apprendre que ces traits distincts de visage appartenaient à un Black. Enfin, pour compléter ce tableau, trois hommes se tenaient en retrait, une silhouette décharnée au teint cireux et au cheveux formant un rideau devant son nez crochu, ce qui semblait être un vétéran de plusieurs guerres avec son visage déchiqueté et son œil de verre animé, et un dernier bonhomme débonnaire au crâne dégarni qui laissait néanmoins apercevoir une chevelure aussi rousse que celle de la petite femme. Ce petit groupe hétéroclite se tenait en silence et détaillait avec plus ou moins de discrétion les nouveaux arrivants. Le vieillard, lui, clairement doyen et chef du groupe, savourait avec légèreté le gratin de pomme de terre, n’offrant donc aucun soutien aux deux jeunes hommes soumis à toute l’attention tendue de la salle. Finalement, ce fut le vétéran qui prit la parole en premier.

 

« Qu’est-ce qu’il en est d’un point de vue de l’Ordre ? Peut-on compter sur eux pour aider dans notre mission ?

-Ces deux jeunes gens se sont volontiers proposés pour nous aider, indiqua doucement Dumbledore entre deux bouchées. »

 

            Albus n’avait pas le souvenir de s’être volontairement proposé pour quoi que ce soit, mais il s’abstint de tout commentaire, laissant son alter-ego continuer.

 

« Ils auront leur propre mission à mener. Ils pourront aider Harry et le protéger depuis Poudlard. Ils pourront ainsi aider l’Ordre tout en apaisant la paranoïa ministérielle. »

 

            Albus se mordit les lèvres, et Gellert semblait suivre le même chemin de pensée que lui. Ils avaient fini l’école et n’avaient aucune envie d’y retourner. Mais ils ne pouvaient décemment pas dire cela à voix haute. A part le vieillard, personne ne savait qu’ils avaient quelques années de plus que leur apparence, et qu’ils avaient laissé les études derrière eux, ainsi, ils ne pouvaient aucunement répliquer quoi que ce soit et s’opposer à la logique selon laquelle ils devaient retourner à l’école comme pour chaque rentrée. Cependant, ce n’est pas parce qu’ils étaient obligés d’obtempérés qu’ils étaient obligés d’apprécier.

 

« A Poudlard ? hoqueta la petite femme rousse. Grindelwald également ? »

 

            Gellert ne dit rien, mais Albus reconnaissait cette légère tension dans le coin de l’œil qui trahissait toujours son irritation. Son amant avait de toute évidence beaucoup de mal à assimiler la déchéance dans laquelle son nom était tombé, lui qui s’imaginait depuis toujours héros du peuple et leader des révolutions. Albus était si peiné pour lui, et n’avait qu’une envie, hurler au monde à quel point ils avaient tort, à quel point ils étaient aveugles pour condamner ainsi celui qui ne voulait que les libérer. Cependant, il savait bien que sa sollicitude agacerait plus qu’autre chose son ami, alors il se retenait, se contentant de caresser discrètement son genou sous la table quand personne ne regardait.

 

« Oui, reprit le vieillard comme s’il n’avait pas entendu l’outrage dans la voix de la femme. Ces jeunes gens nous seront d’une aide inestimable. 

-Grindelwald ne nous serait-il pas plus utile en tant qu’espion auprès de Voldemort ? demanda le vétéran d’une voix bourrue mais réfléchie.

-Le Seigneur des Ténèbres, susurra Teint-Cireux, ne placera jamais la moindre once de confiance en un mage aussi puissant que Monsieur Grindelwald. Sans compter que leurs idéologies sont si éloignées qu’il y a fort à croire que Vous-Savez-Qui le considère déjà comme un ennemi. Voire un homme à abattre. Ce sera aussi le cas de… Monsieur Dumbledore junior. Il y a fort à croire qu’une cible soit déjà placée au-dessus de leur tête. Le Seigneur des Ténèbres sera prêt à tout pour ne pas voir ces deux ennemis se dresser contre lui.

-C’est également ainsi que je percevais la situation, reprit le vieillard. Et c’est de là que vient également la nécessité absolue de les envoyer à Poudlard. Je ne pense pas qu’ils puissent être en sécurité nulle part ailleurs.

-On est plus que capable de se protéger. »

 

            C’était Gellert qui venait d’interrompre, agacé qu’on parle de lui comme s’il n’était pas présent. Par ailleurs, il voyait très bien à travers le jeu du vieillard. Il savait pertinemment qu’en plus de leur protection, en plus de la protection d’Harry et de la paranoïa du ministère, la réelle raison de les envoyer à Poudlard c’était qu’ainsi ils pourraient être gardés à l’œil.

 

« Ce Voldemort peut nous envoyer toutes les armées qu’il désire. Albus et moi sommes plus que capable de les lui renvoyer en morceau. Il n’y a aucun sorcier qui sera capable d’avoir le dessus sur nous, avec ou sans Poudlard. »

 

            Le silence accueillit la déclaration confiante et tranchante du jeune homme avant que le vieillard n’intervienne.

 

« Monsieur Grindelwald a un point. S’il ne faut pas sous-estimer ses ennemis, il est tout autant dangereux de sous-estimer ses alliés. Par ailleurs, il y a de forte chance que le Ministre essaye cette année de m’évincer du fauteuil directorial. Je ne compte pas lui donner la moindre opportunité pour cela, mais s’il y parvient, alors la présence de ces deux jeunes gens à Poudlard sera un atout des plus inestimables. »

 

            Albus pouvait voir que Gellert se retenait de grincer des dents et il le comprenait très bien. Cette capacité qu’avait le vieillard de ne jamais se mettre en opposition mais de récupérer chaque parole pour servir son intérêt était horripilante.

 

« Le Ministère est-il au courant de leur inscription ? demanda le monsieur au crâne dégarni.

-Oui. Cela lui convient parfaitement avec l’agent qu’il a réussi à placer à l’école. Il considère ainsi les garder à l’œil, ce qui est évidemment mieux pour eux que de les laisser vaquer en liberté.

-Quel agent ? demanda finalement Albus, prenant la parole pour la première fois. »

 

            Il pouvait sentir de manière palpable la différence de traitement entre lui et Gellert. Quand son amant n’était rencontré qu’avec peur et tension, Albus, lui ne pouvait voir que bienveillance et attendrissement dans les yeux qui se posaient sur lui. Il détestait cela, et une crainte viscérale lui pesait dans l’estomac. Et si Gellert commençait à lui en vouloir pour cela ? La voix de son alter-ego le coupa dans ses pensées.

 

« A la rentrée, notre nouvelle professeure de Défense Contre les Forces du Mal aura été placée là par le ministre en personne.

-Il s’agit de Dolores Jane Ombrage, commenta Shacklebolt. Le bras droit de Fudge. Très hostile à Harry Potter. Elle était là à son audience et il ne fait aucun doute quant au fait qu’elle était grandement en faveur de son renvoi.

-Si elle est hostile à ce Potter, elle est également hostile à vous, n’est-ce pas ? demanda Gellert à l’attention du vieillard.

-C’est le moins qu’on puisse dire, répondit l’homme à la robe miteuse. Si Harry est l’ennemi numéro, le professeur Dumbledore est l’objet d’autant de colère, en ce moment. Il y a fort à croire que cette colère se cristallisera autour de vous également, jeune homme. »

 

            Albus ne sut que répondre à cette dernière phrase qui lui était adressé mais Gellert posa sa main sur son épaule.

 

« Aucune inquiétude à avoir. Je le protégerai de ces idiots. »

 

            Albus ne put contenir à sourire ravie. Il avait toujours senti la possessivité de Gellert à son endroit. Si cette dernière n’avait pas beaucoup d’occasion pour se manifester à Godric’s Hollow – où ils n’étaient que tous les deux – il allait en être autrement à Poudlard. Et Albus aurait menti s’il avait nié ressentir une douce chaleur se répandre dans sa poitrine dès que Gellert faisait montre de ce genre de sentiments.

 

            Finalement, l’année à l’école promettait peut-être quelques moments mémorables…

 



 

            Le lendemain matin, tous les petits occupants du quartier de l’Ordre se levèrent bien plus rapidement qu’à l’accoutumer. Dès lors qu’il se réveilla, Harry ne se fit absolument pas prier pour sauter au bas de son lit et s’habiller en quelques gestes hasardeux. Même Ron ne grogna pas ni n’essaya de se rendormir, ce qui était suffisamment extraordinaire pour être remarqué. Il fallait dire qu’ils avaient tous une très bonne motivation pour aller prendre leur petit déjeuner, autre que les délicieux petits pains de Madame Weasley. Les deux amis sortirent donc de leur chambre, attendirent un instant qu’Hermione et Ginny aient fini de se préparer, et tous les quatre ensembles, ils descendirent les étages qui les séparaient du rez-de-chaussée. Lorsqu’ils entrèrent dans le séjour, ils y découvrirent une pièce calme et familière, sans autre occupant que Molly, Arthur, Sirius et Remus. Ces deux derniers étaient assis à siroter un café tandis que le père des Weasley se préparait pour le travail et la mère s’affairait frénétiquement à épousseter la cheminée.

 

« Bonjour les enfants. Vite, asseyez-vous, les tartines sont prêtes. »

 

            Masquant leur déception face à l’absence des deux mystérieux invités, les adolescents prirent tous place autour de la table et commencèrent à manger lentement.

 

« Alors ? Grindelwald et ado Dumbledore sont arrivés ? demanda Ginny avec un air faussement innocent. »

 

            On aurait presque pu jurer qu’elle ne connaissait pas déjà la réponse…

 

« Oui, indiqua Remus d’un ton neutre qui dissimulait parfaitement son opinion sur le sujet. Hier soir, comme prévu. Mais le professeur Dumbledore a voulu s’entretenir avec eux jusqu’à une heure très avancée du matin, alors vous ne les verrez peut-être pas de sitôt.

-Et alors ? intervint Ron en mastiquant laborieusement. Ils sont comment ? »

 

            Les yeux de tous les adolescents brillèrent d’intérêt et de curiosité alors qu’ils se tournaient tous vers Remus pour essayer de recueillir ses premières impressions. Mais Madame Weasley coupa court à leur interrogatoire.

 

« Ils sont comme n’importe quels jeunes adolescents, et vous allez vous comportez avec eux comme il se doit. Hors de question que je prenne l’un d’entre vous à les harceler de questions, est-ce bien clair ? »

 

            La déception à présent installée dans leurs regards, le trio et Ginny hochèrent la tête et se reconcentrèrent sur leur assiette pour tenter d’oublier leur dépit.

 

« … Bonjour… »

 

            Les têtes se levèrent à nouveau avec espoir… et cette fois-ci, il fut récompensé ! Nul autre qu’Albus Dumbledore, ou du moins une version d’Albus Dumbledore, se tenait dans l’entrée du séjour.

 

            Sa jeunesse était des plus troublantes… Albus Dumbledore faisait partie de ces personnes qu’on s’imaginait sans mal naître vieux, alors voir dans ces aspects si juvéniles le reflet déformé d’un visage fait pour être usé provoquait le plus étrange des effets. Le jeune homme dans l’embrasure de la porte avec des traits extrêmement doux, comme à peine esquissés, rehaussés par deux pupilles d’un bleu limpide et rayonnant. Ils étaient de la même couleur que ceux du directeur, mais quelque chose d’autre brillait en eux. Il n’y avait pas la joie sereine et le pétillement qui leur étaient pourtant si familier. En lieu et place, on pouvait desceller une passion sauvage, un mélange de froideur hautaine et de bouillonnement impétueux. Cette lueur de détermination tranchait si profondément avec le visage doux, juvénile, presque nerveux du jeune homme, sa voix claire et posée et ses sages boucles brunes bien domptée qu’elle produisait par contraste un effet aussi effrayant qu’inspirant.

 

« Oh, mon garçon, déjà debout ? »

 

            Madame Weasley s’empressa d’accueillir le nouveau venu en le guidant de force vers la table et en posant devant lui une montagne de tartine.

 

« Tu es sûr d’avoir assez dormi ? continua Molly. La réunion d’hier s’est finie si tard…

-Tout va bien, la nuit, quoi que brève, a été des plus reposantes. Et je tiens d’ailleurs à vous remercier pour votre accueil et pour avoir ainsi préparé notre arrivé. »

 

            La petite femme se fendit d’un sourire éblouissant et ravi, de toute évidence charmée par la politesse du jeune homme.

 

« Et ton ami ? Il dort encore ? Faut-il que je lui mette quelques parts de brioche de côté ?

-Non, il m'a dit qu'il ne mange jamais le matin. Il s’est enfermé dans la bibliothèque du troisième étage, je ne sais pas s’il descendra pour le déjeuner, il a dit avoir trouvé deux trois ouvrages intéressants.

-Dans la bibliothèque des Black ? demanda Sirius, les sourcils froncés. Elle est pleine à craquer de livres qu’il ne faut pas mettre entre toutes les mains…

-Gellert s’en sortira, répondit Albus avec un sourire poli. »

 

            Le petit-déjeuner continua un moment en silence, chacun faisant mine de ne pas détailler du coin de l’œil l’étrange nouveau venu. Albus mastiquait calmement un bout de sa tartine. Un œil non averti aurait pu facilement le croire ignorant à l’attention dont il était l’objet. Mais, quand bien même il aurait pu continuer ce jeu encore longtemps – sa condition de génie précoce l’ayant habitué aux regards de ce genre – il décida d’y couper court, autant pour son confort que pour celui des autres jeunes gens attablés.

 

« Si vous avez des questions, vous feriez bien de les poser maintenant. C’est toujours le moyen le plus facile pour obtenir des réponses. »

 

            Les autres visages se tendirent un instant, se regardant les uns les autres comme pour essayer de définir entre eux qui parlera en premier. Finalement, ce fut Ginny, la plus courageuse, qui ouvrit la marche.

 

« Tu as quel âge ?

-Vous voulez dire combien d’année j’ai vécu ou combien d’année se sont écoulées depuis ma naissance ?

-C’est vrai que Grindelwald est ton ami ? coupa Ron qui se fichait de la précédente question.

-Nous nous connaissions à peine, mais notre condition commune nous a assurément rapproché. Vous seriez surpris de découvrir en lui un jeune homme des plus intéressants et amicaux.

-Est-ce qu’ils vont essayer de trouver un moyen pour te ramener à ton époque ?

-Ca suffit, maintenant ! interrompit Madame Weasley au grand mécontentement des plus adolescents. Ce garçon a dû répondre à suffisamment de question ces derniers temps. Si vous avez finit de déjeuner, le salon du deuxième étage a besoin d’un bon nettoyage ! »

 

            La mine basse et l’air défait, Harry et les autres se levèrent, abandonnant leurs assiettes dans l’évier et montant l’étage d’un pas lourd qui annonçait à tous leur déception.

            Albus, quant à lui, finit tranquillement sa tartine, en détaillant les motifs vieillots de la tapisserie.

 

« La question se valait pourtant. »

 

            C’était l’homme aux cheveux longs qui avait parlé de sa voix grave, son regard gris planté dans les yeux bleus du jeune homme. Albus ne répondit pas, mastiquant sa tartine sans détourner le regard. Au bout d’un moment, l’homme – un Black ? – abdiqua et formula sa pensée.

 

« La question d’Hermione. Ils vont essayer de te renvoyer à ton époque ?

-Ils qui ?

-Dumbledore. L’autre Dumbledore.

-Je n’ai pas d’époque. Je suis à peine la copie d’un souvenir. »

 

            Sur ces mots, Albus finit rapidement sa tasse de café et se leva.

 

« C’était très bon. Merci beaucoup pour ce petit déjeuner, Madame. »

 

            Il claqua des doigts et les assiettes se lavèrent toutes seules avant d’aller se ranger. Albus, lui, quitta le salon après un dernier sourire poli aux trois adultes qui s’y trouvaient encore.

 

            La bibliothèque des Black était des plus impressionnantes. D’une hauteur sous plafond de deux étages, elle offrait au regard un labyrinthe de rayonnages pleins à craquer qui s’étendait à perte de vue. Il était difficile de définir les dimensions précises de la pièce. Albus devinait qu’elle ne devait pas être si grande, mais que l’agencement des présentoirs en masquait les réelles proportions.

 

            Le jeune homme déambula un instant, se sentant chez lui au milieu des livres, laissant courir ses doigts sur les étagères que l’humidité avait rendu gondolante. Parfois quelques morceaux de bois et de peinture s’effritaient sous ses doigts et tombaient en poussière fine sur le plancher grinçant. C’était si triste de voir un tel lieu dans cet état de détérioration. La plupart des livres devaient avoir les pages collées par la moisissure et les couvertures rongées aux mites. Mais ça n’en demeurait pas moins une bibliothèque et Albus s’y sentait à l’aise malgré l’odeur de renfermé.

 

« Gellert ? »

 

            Sa voix résonna longuement entre les rayonnages sans trouver où se poser. Et aucune réponse ne vint l’interrompre. Pourtant, Albus était certain que son ami était monté là et la pièce n’était surement pas assez grande pour que sa voix ne puisse pas couvrir son ensemble. Il continua donc à sillonner entre les étagères, cette fois son attention toute entière tournée sur l’endroit où pouvait se trouver Gellert. Finalement, il aperçut une masse noire sur l’un des présentoirs. Il s’y rendit et, une fois qu’il fut suffisamment près, il reconnut le pull noir que le Ministère avait donné à Gellert pour sa sortie. Il ne devait donc pas être loin.

 

            Albus regarda un moment autour sans succès mais, levant la tête, il découvrit qu’une étagère profonde mais un peu plus petite que ses voisines formait en son dessus une alcôve de bois isolée du reste de la bibliothèque. Typiquement le genre d’endroit où Gellert viendrait s’enfermer pour lire.

 

« Gellert, descend. Tu sais bien que je n’ai pas tes talents d’escalade. »

 

            Aucune réponse, mais Albus entendit un grincement, preuve s’il en fallait que son amant se trouvait bien là. Soupirant, le jeune homme fit quelques pas en arrière. Heureusement qu’il n’était plus inscrit dans aucun registre et qu’il pouvait faire de la magie comme bon lui semblait car s’il avait du grimper cette étagère « à la moldue », il aurait été sûr de se rompre le cou. Il sortit donc sa baguette de sa poche et la riva sur l’étagère, transformant les planches pour qu’elles forment une échelle naturelle qu’il put ensuite grimper sans dommage.

 

            Une fois en haut, il put enfin voir Gellert, adossé à un mur, les jambes étendues devant lui, un gros volume à la couverture grisâtre posé sur ses genoux. Albus s’avança doucement et s’assit sur ses talons. D’habitude, il ne s’insurgeait pas que Gellert ne lui réponde pas. Ce dernier était souvent si plongé dans ses pensées qu’il en oubliait le monde. Mais, alors que planait sur eux la possibilité d’une colère justifiée de Gellert contre Albus, ce dernier s’en trouvait un peu plus hésitant lorsqu’il essayait d’approcher son amant silencieux.

 

« Tu veux que je te laisse ? »

 

            Gellert ne répondit pas, s’abimant toujours dans la lecture de son livre.

 

« Bon, je ne vais pas te déranger, je vais…

-J’ai voulu voir si Tante Bathilda avait publié d’autres livres. »

 

            Sa voix était froide, sans émotion. C’était toujours très mauvais signe…

 

« Elle en a publié sur l’histoire moderne et contemporaine.

-Et alors ? demanda Albus, anxieux, qui commençait à voir où cela allait.

-Ca parle de moi. »

 

            Sans rien ajouter, Gellert tendit le livre à Albus. Ce dernier n’avait aucune envie de le lire. Il aurait préféré le fermer aussitôt et le brûler d’un claquement de doigt. Mais il savait que cela déplairait profondément à Gellert. Alors, les mains moites, il attrapa le livre et le ramena à lui.

 

            Il lut en diagonal la page. Jamais il n’avait eu envie de finir un chapitre aussi vite. Que ce soit les descriptions de massacre, les manipulations populaires, les conséquences sur le monde moldu, des discours mensongers aux camps de la mort, des emprisonnements politiques aux tortures inhumaines, Albus avait beau à peine les effleurer du regard, ils trouvaient quand même le moyen de s’inscrire au fer rouge dans son esprit. Finalement, les mains tremblantes, et les yeux larmoyants, il referma le livre.

 

            Il avait la gorge si serrée qu’il n’était pas certain d’être en mesure de respirer, encore moins de parler. Il posa le livre au sol, entre Gellert et lui, comme s’il s’agissait d’un artéfact refermant la magie la plus noire qui soit. Et c’était probablement le cas…

 

            Gellert, lui, ne regardait ni Albus, ni le livre. Il avait les yeux rivés au loin, les sourcils froncés comme en pleine réflexion. Mais Albus savait lire sur ce visage plus surement que d’autres les livres. Il savait que Gellert ne réfléchissait pas. Il ressassait.

 

« Tu as bien fait de m’arrêter. »

 

            Cela avait à peine été soufflé, dans un murmure qui résonnait douloureusement dans le silence de la bibliothèque. Et on pouvait entendre une peine immense dans ce souffle. Lentement, Albus écarta le livre, le repoussant dans un coin, et il s’approcha de Gellert jusqu’à saisir l’une de ses mains glacées. Enfin, Gellert daigna le regarder.

 

« Tu as bien fait de m’arrêter. Je m’étais perdu.

-Je ne t’ai pas arrêté. Et tu ne t’es pas perdu. D’autres l’ont fait. Pas nous. »

 

            L’idée était claire. Encore une fois, il fallait en revenir à cette promesse. Ne pas se juger coupable de chose que l’on n’a aucunement commise. Gellert baissa un instant les yeux, les refermant pudiquement, recevant la phrase de son ami. Et, enfin, un sourire naquit malgré lui sur ses lèvres. Il n’avait rien du rictus victorieux ou impérieux qui sublimait souvent ses traits anguleux. Non, celui-ci avait quelque chose de plus fragile, de plus hésitant. Comme un petit garçon à peine réconforté.

 

« Tu ne m’en veux pas ? »

 

            Avec un soupir soulagé et tendre, Albus lâcha la main de Gellert pour lui caresser la joue.

 

« Bien sûr que non ! Ce n’est pas toi. Toutes ces choses, là, ça n’a rien à voir avec toi.

-Et si… et si il y avait un peu de moi, dans tout ça. Si tout ça n’était que le fruit d’une graine déjà plantér, ici ? »

 

            Il se tapota doucement la poitrine du bout d’un doigt hésitant. Albus lui reprit la main et enlaça leurs doigts avec douceur avant de venir poser un baiser sur les phalanges de son amant.

 

« Il n’y a ni destiné, ni nature en ce qui concerne le mal, Gellert. Seuls les choix le font. Seuls les choix et rien d’autre. Tu n’as fait aucun de ces choix. Tu n’es coupable d’aucun de ces crimes.

-Et si je refaisais ces choix. Par erreur.

-Ca n’arrivera pas.

-Pourquoi ?

-Parce que ce ne sera pas tes choix. Ce sera nos choix. Cette fois-ci Gellert, je ne te quitterai pas. Je resterai là, à tes côtés. Et je t’aiderais à construire le monde dont tu rêves. »

 

            Et, après ces mots et un nouveau baiser, Gellert lui fit l’amour ici même, dans cette alcôve isolée, le livre de ses méfaits oublié à quelques centimètres d’eux.

 



 

            Etonnement, malgré l’étrange de la situation générale, les jours s’écoulèrent doucement au square Grimmaurd. Pour Harry et ses amis, leurs heures étaient partagées entre le ménage et la paresse, allant de l’un à l’autre au gré des volontés de Madame Weasley. Finalement, ils n’avaient pas tant d’occasion que cela de voir leurs deux invités mystérieux. Albus était le plus visible. S’il n’aidait pas au ménage, il ne manquait pas le moindre repas et il pouvait souvent être aperçu en compagnie de Madame Weasley, l’assistant en cuisine.

 

            Il fallait dire que le jeune homme avait charmé tout le monde. D’une grande politesse, il paraissait être l’adolescent parfait, soucieux des autres et d’une obéissance presque docile. Il passait beaucoup de temps enfermé dans sa chambre avec son ami Grindelwald, mais dès qu’il sortait et se rendait visible, il ne se passait pas une minute sans que Molly et les autres adultes ne s’extasient sur ce garçon si mature et bien élevé.

 

            Pour ce qui était de Gellert, il s’agissait là d’une toute autre histoire. Il était encore moins présent qu’Albus. Il passait ses journées enfermé dans sa chambre, et ne sortait que pour un repas sur trois. Le reste du temps, il n’hésitait pas à demander à son ami d’aller lui chercher quelque chose pour lui à la cuisine. Il était difficile à dire ce qu’il pouvait bien faire de ses journées mais, de toute évidence, cela l’absorbait complétement. Et ce n’était pas plus mal vu la tension tangible qui habitait les lieux chaque fois que Gellert était en présence des adultes. Il fallait dire qu’il était presque l’opposé d’Albus. Loin d’être docile et obéissant, il avait toujours sur ses lèvres ce petit sourire railleur et ses yeux disharmonieux criaient la provocation. Il n’était pas rare que les repas auxquels il participait finissent en grands débats collectifs sur tel ou tel sujet politique, débats que Gellert finissait invariablement par gagner grâce à des arguments passionnés et des coups bas rhétoriques. Cependant, si les adultes ne l’aimaient pas, Gellert était beaucoup plus agréable avec les autres jeunes gens de son âge. A l’inverse d’Albus qui restait somme toute assez distant, Gellert avait pris le temps de parler à chacun des occupants de la maison, s’enquérant de leur nom, de leurs passions, de leurs philosophies. Il était le premier à compatir à l’indignation d’Harry lorsqu’il était mis à l’écart des décisions de l’Ordre, à aider par quelques sorts discrets les garçons qu’on envoyait faire le ménage à longueur de journée, à discuter longuement avec les jumeaux de leur projet professionnel auxquel personne à part eux ne croyait. Somme toute, Harry le réalisait bien, Gellert était quelqu’un qu’il était très facile d’apprécier. Il semblait avoir réponses et solutions à toutes choses, et il avait une telle capacité d’empathie qu’il était facile de lui faire part de ses problèmes et angoisses.

 

            L’un dans l’autre, et même s’il condamnait la violence verbale dont pouvait faire preuve Gellert envers les adultes et les figures d’autorité, Harry trouvait le pétulant mais sensible Gellert Grindelwald bien plus appréciable et impressionnant que le parfait et froid Albus Dumbledore. Si bien qu’il n’arrivait absolument pas à concilier dans son esprit ce qu’on avait pu lui dire de l’Histoire sorcière avec ce qu’il avait sous les yeux, un adolescent investit et sensible, patron des bonnes causes et furieux contre la léthargie et l’injustice de la société. Comment un jeune homme qui s’était tant insurgé en apprenant le procès d’Harry et la manière dont Rita Skeeter l’avait traité pouvait se retrouvait à être le plus grand tyran du XXème siècle et une figure similaire à celle d’Hitler ?

 

            Quoi qu’il en soit, ce fut lors de l’une de leurs rares discussions – qui étaient devenues parmi les moments préférés d’Harry – que Gellert aborda enfin le sujet de Poudlard, quelques jours à peine avant la rentrée. Harry, Ron et Hermione avait été envoyés en cuisine pour aider à y nettoyer les fournitures, pendant que Gellert passait le temps, assis sur le comptoir, occupé qu’il était à observer Albus qui, pour sa part, était très absorbé par sa confection d’un clafoutis.

 

« Il y a quatre maisons, à Poudlard, c’est ça ? »

 

            Albus se contenta de répondre avec un léger signe de tête mais Ron s’étonna de la question.

 

« Tu ne le savais pas ?

-Pourquoi le saurais-je ?

-Bah, t’es en cinquième année quand même.

-Gellert était scolarisé à Durmstrang, Ron, souffla Hermione. »

 

            Du trio, elle était celle qui avait le plus de mal avec Gellert. Surement connaitre autant qu’elle l’Histoire de la Magie devait l’empêcher de se sentir à l’aise de quelque manière que ce soit en présence de Grindelwald.

 

« Il n’y a pas de maisons à Durmstrang ? demanda Harry.

-Non. Aucune répartition d’aucune sorte. Encore heureux.

-Pourquoi ça ? s’interrogea Ron.

-La répartition en maison favorise le communautarisme et la fierté de ses couleurs. C’est un terreau fertile pour le nationalisme. Durmstrang avait ses défauts, notamment avec sa militarisation excessive, mais au moins il nous épargnait ça. Si le système de point dont Albus m’a parlé est toujours en place, alors je le condamne fermement. Cela ligue les élèves les uns contre les autres, non pas en fonction de ce qu’ils sont réellement, mais en fonction de la catégorie à laquelle ils appartiennent. De plus, vouloir résumer un humain à un seul genre de qualité est profondément réducteur et éclipse complétement toute la complexité et la profondeur de l’âme humaine. Sans compter que cela te prédétermine à agir d'une certaine manière et à aspirer à un certain genre d'idéaux. Durant l'enfance en plus, à savoir la période où un esprit est le plus influençable. »

 

            Cela faisait tout juste une semaine que Gellert était là, mais le trio avait déjà pu s’habituer à ce genre d’harangue qui semblait si cher au germanique. Sur-analyser  chaque chose et s’en servir pour appuyer un point de vue révolutionnaire était l’idée qu’avait Gellert d’un hobby sain et convivial.

 

« Il va pourtant falloir que tu sois réparti si tu commences Poudlard cette année, indiqua Albus depuis le plan de travail où il équeutait les cerises.

-Je sais. J’ai rendez-vous demain après-midi, à Poudlard pour organiser ma transition du programme de Durmstrang à celui de Poudlard. Je suppose qu’on va me répartir à ce moment-là. Comment ça marche exactement ?

-C’est facile ! expliqua Ron. C’est juste un chapeau. Tu le mets sur la tête, et pof, ça te dit ta maison.

-Et c’est quoi les quatre maisons ? Je sais qu’il y a Gryffondor, c’est celle d’Albus. Mais les autres…

-Tu as Poufsouffle pour les gentils, Serpentard pour les méchants et Serdaigle pour les intellos.

-C’est… manichéen, ne put s’empêcher de commenter Gellert.

-C’est un peu plus complexe que cela, souligna Albus. Mais oui pourtant, ce sont bien là les réputations de ces maisons.

-Charmant. »

 



 

"Oh, je vois un esprit audacieux ! Très audacieux ! L’ambition ne manque pas, également. Je vois un grand désire de succès. Mais animé par un sentiment profond de… justice. Plus que tout, tu es incapable de supporter l’injustice, n’est-ce pas ? Il faut absolument que tu agisses, que tu combattes tout cela. Tu veux être admiré, il est certain. Mais tu es prêt à tout sacrifier, y compris ta propre personne pour un monde juste et bon. Un monde parfait comme tu l’imagines, où les sorciers, minorité opprimée, seront enfin libres d’être eux-mêmes. Il n’y a pas de doute, face au danger, tu n’as qu’une seule pensée, combattre et résister. Je vois beaucoup de qualité dans ta tête, oui, beaucoup de qualité. Mais tu veux te définir par la plus noble de toute, n’est-ce pas ?  Tu es un guerrier prêt pour la guerre. Tu veux marquer le monde, mais tu veux qu’il se souvienne de toi comme leur sauveur, celui qui s’est dressé face au mal. Celui qui les a éclairé dans la nuit.Oui, j’en suis de plus en plus certain. Malgré tes nombreuses qualités, il n’y en a qu’une qui te tient plus que tout à cœur et qui te rend fier de ce que tu pourrais devenir. Je n’ai pas le moindre doute, à présent. Tu es un pur et noble… GRYFFONDOR."

 



 

« Je suis allé à l’allée des Embrumes ce matin. »

 

            Albus, allongé contre Gellert, caressait doucement la peau nue de son ventre et de son torse, savourant le frisson qu’il pouvait faire naître sous ses doigts glacés. Il savait qu’il aurait dû s’insurger face à la déclaration de Gellert. Après tout, son amant avait quitté la maison en douce, sans lui, sans même le prévenir, le laissant derrière. Mais Albus était délicieusement plongé dans le brouillard béat post-orgasmique et il pardonna à son amant son petit secret avant même de commencer à lui en vouloir. Il aurait surement dû lui demander ce qu’il avait cru bon d’aller faire dans cette ruelle malfamée, mais Albus n’avait aucune envie de parler, il voulait juste se blottir dans la douce chaleur de garçon qui partageait son lit.

 

« A la base, j’y suis juste allé pour compléter nos ingrédients de potion, au cas où on veuille faire des expériences un peu plus intéressantes une fois qu’on sera à Poudlard. »

 

            Et voilà ! Rien de grave ! Aucune raison de s’inquiéter, comme d’habitude.

 

« Mais j’ai rencontré quelqu’un. »

 

            Albus leva la tête, cette fois. Il faisait nuit dans la chambre, mais l’éclat d’un réverbère dans la rue éclairait d’une lumière jaunâtre le visage de Gellert. Ce dernier fixait le plafond d’un air pensif et doux.

 

« Je ne la connaissais pas. C’était une très vieille femme. Mais elle, elle me connaissait. Elle est venue me parler. J’ai cru qu’elle était folle au début. Elle parlait très vite, en pleurant à moitié. Elle était toute rouge et transpirante et elle bafouillait à chaque mot. Ce n’était pas réjouissant. Mais j’ai fini par comprendre. Elle me reconnaissait d’avant. Je veux dire, pas avant pour moi. Mais avant pour… l’autre moi. Enfin, tu me comprends. Elle était… l’une de mes partisans.

-Tes partisans ? »

 

            Cette fois, Albus s’était redressé sur un coude, pour mieux fixer Gellert mais celui-ci était toujours plongé dans son souvenir et ses pensées.

 

« Oui, elle m’a dit qu’elle avait toujours su que je finirais par revenir. Que tout ne pouvait pas s’arrêter comme ça s’était arrêté.

-Mais… elle a tort, n’est-ce pas ? C’est bel et bien fini. Tu ne comptes pas redevenir l’homme que tu étais ? »

 

            Il y eut un long moment de silence pendant lequel Albus pouvait sentir progressivement son ventre se serrait avant que, finalement, Gellert ne pose ses yeux sur lui et éclate d’un petit rire clair.

 

« Bien sûr que non ! Qu’est-ce que tu t’imagines ! »

 

            Gellert enserra ses bras autour d’Albus qui se rallongea contre le torse chaud de son amant.

 

« Bien sûr que non, souffla Gellert cette fois plus pour lui-même que pour Albus. Mais ça reste une armée.

-Comment ça ?

-Elle m’a dit qu’ils étaient nombreux. Très nombreux. Prêts à me suivre où que j’aille.

-Ils veulent le retour des massacres.

-Ils veulent juste m’obéir. Quoi que je leur demande. Ou plutôt quoi qu’on leur demande.

-Ce sont des fous dangereux.

-Ce sont des convaincus. Et c’est une ressource comme une autre. Ni mal ni bien. Cela dépend de ce qu’on décide de faire d’elle.

-Je ne pense pas qu’en faire quoi que ce soit soit une bonne idée…

-Je n’ai pas dit qu’on allait en faire quoi que ce soit, finit par temporiser Gellert. Simplement, cette armée existe et c’est bien qu’on le sache. C’est tout. Le reste, on en parlera plus tard. »

 

            Laissant tomber le sujet pour l’instant, Albus haussa les épaules et ferma les yeux, pour inspirer à plein poumon l’odeur sauvage de son amant. Oui, ils en parleront plus tard. Pour l’instant, seul comptait le silence de la nuit.

 

« Je me demande si j’ai beaucoup de partisans parmi les élèves de Poudlard… »

 



 

« Debout, les garçons ! Debout !!! »

 

            Albus ouvrit péniblement les yeux. Il aurait voulu ignorer le tambourinement sur la porte. Il avait après tout passé pratiquement toute la nuit à discuter de tout et de rien avec Gellert, fomentant des plans en tout genre et prévoyant l’avenir. Mais la voix perçante qui résonnait depuis l’autre côté de la porte rendait tout nouvel endormissement proprement impossible.

 

« Debout, les garçons ! Dépêchez-vous de descendre déjeuner ! Vous ne voulez surement pas être en retard pour le Poudlard Express !!! »

Chapter Text

CHAPITRE 4

 

            Albus était habitué à être le centre des attentions. Être un génie précoce capable de transplaner à 9 ans, être publié dans Métamorphose Aujourd’hui pour un article écrit à 12 ans, être préfacé à l’occasion par Nicolas Flamel, recevoir un ordre de Merlin 2ème classe à 14 ans pour ses découvertes en sortilège, tout cela l’avait habitué aux regards dérobés, à l’opinion public et aux rumeurs sur lui. Et pourtant, jamais il n’avait senti une oppression similaire à celle qu’il ressentait actuellement.

 

            Il avait d’abord imaginé qu’il serait relativement incognito. Après tout, aucune photo de lui n’avait été prise, encore moins publiée depuis son « éveil » en aout. Pourtant, la seconde où il franchit la barrière du quai 9 ¾ , il comprit à quel point il avait eu tort. Ce fut d’abord un grand-père qui devait surement être ici pour accompagner son petit-fils. Puis ce fut un jeune homme à l’insigne de préfet qui le fixa un peu trop longtemps. Puis une mère d’élève, qui serra un peu plus son enfant dans ses bras lorsqu’il passa devant eux. Finalement, moins de deux minutes plus tard, le mot était passé de bouche à oreille et de bouche à bouche, et tout le quai semblait avoir remarqué qu’Albus Dumbledore les avait rejoints. Il entendait son nom dans les conversations, il voyait des doigts le pointer dans la foule, il sentait les enfants se mettre sur la pointe des pieds pour mieux l’apercevoir.

 

            Gellert, pour sa part, son béret enfoncé sur son crâne, demeurait relativement anonyme. Personne ne semblait l’avoir reconnu, et personne non plus ne semblait supposer qu’il était possible que le garçon qui se dressait à côté de Dumbledore puisse être Grindelwald.

 

« Ne fait pas attention à eux.

-Facile à dire. Ce n’est pas toi qu’ils dévisagent. J’ai l’impression de me retrouver en 1ère année, lorsque j’ai dû prendre le Poudlard Express une semaine après l’incarcération de mon père.

-Vois le bon côté des choses.

-Le quel ?

-Je ne l’ai pas encore trouvé, mais dès que je le sais, promis je te le dis. »

 

            Albus ne put s’empêcher de sourire. Il pouvait compter sur Gellert pour toujours dédramatiser les situations dans lesquelles ils pouvaient bien se trouver. Les deux jeunes gens se regardèrent un instant, et se retirent de rire. Depuis la mort de sa mère, Albus avait oublié ce que c’était que d’avoir le cœur aussi léger. Aucune responsabilité, aucune contrainte, et le monde à portée de main. Gellert l’avait souvent fait se sentir ainsi, mais l’ombre de sa sœur planait toujours au-dessus de sa tête. Désormais, et même s’il n’allait certainement pas l’admettre à voix haute, il était libre et en était profondément ravi. Parfois, il se demandait ce qu’était advenu d’Ariana et d’Aberforth, mais ensuite il voyait le clin d’œil de Gellert ou entendait son rire caractéristique et il l’oubliait complètement. Cela faisait surement de lui un mauvais frère, mais il n’arrivait pas à en être malheureux.

 

            Pour l’instant, les deux garçons se tenaient un peu à l’écart du groupe, pendant que leurs accompagnateurs s’épanchaient dans les « au revoir » et les directives de dernières minutes. Même s’ils avaient passé presque deux semaines au Square Grimmauld, aucun d’entre eux ne s’était réellement intimement lié avec les membres de l’Ordre, et ils se sentaient par conséquents un peu en dehors de l’embrassade collective qui se tenait devant eux.

 

« Le chien, c’est Black ? demanda Gellert après avoir vu de loin Harry enlacer l’animal.

-Oui, je crois. Ce doit être un animagus.

-Pourquoi tu n’as jamais essayé de devenir un animagus, toi ?

-Qui dit que je n’ai jamais essayé ?

-Moi. Si tu avais essayé, tu aurais réussi. »

 

            Albus eut un petit sourire ravi. Il était des plus habitués aux compliments, pourtant ceux de Gellert parvenait toujours à créer leur petit effet.

 

« Je n’ai jamais vu l’intérêt.

-Oui, vu comme ça. »

 

            Finalement, les adieux furent coupés courts par le sifflet d’un contrôleur et, armés de leurs grosses valises, les deux jeunes adolescents rejoignirent Ron, Hermione, Ginny et les jumeaux qui montaient dans le wagon le plus proche. Quelques signes de main plus tard, le train s’ébranla et se mit enfin en route dans un nuage de vapeur.

 

« Bon ! s’exclama enfin l’un des deux jumeaux. Ce n’est pas tout mais on a beaucoup à faire nous. On va rejoindre Lee à l’avant du train. A plus tard ! »

 

            Les jumeaux s’éloignèrent rapidement, laissant les autres seuls au milieu du couloir.

 

« Si on allait chercher un compartiment ? demanda Harry au bout d’un long silence.

-Euh…

-Nous… euh… Ron et moi, nous sommes censés aller dans le wagon réservé aux préfets, compléta Hermione d’une voix gêné.

-Ah, très bien. »

 

            Albus ne dit rien mais un simple regard jeté au visage de Gellert lui fit comprendre qu’ils étaient sur la même longueur d’onde. De toute évidence, Harry n’avait pas encore digéré le fait d’avoir été ainsi écarté et cette tension sous-jacente gangrénait le lien fusionnel entre lui, Ron et Hermione.

 

            Ron essaya encore de s’expliquer quelques instants, bredouillant à quel point tout ceci lui paraissait ennuyeux et pénible, mais Harry se contenta de répondre un nouveau « très bien » qui n’avait de toute évidence rien de sincère. Finalement, Ron et Hermione lui firent un petit geste de la main et ils partirent à leur tour vers l’avant du train.

 

« Venez, lança finalement Ginny dans le silence gênant qui s’en suivit. Si on s’y prend maintenant, on pourra leur garder des places. »

 

            Le petit groupe se mit en marche mais il ne fallut pas longtemps pour que Gellert prenne la parole.

 

« Si j’étais toi, Harry, je ne m’en ferais pas trop pour cette histoire de préfet.

-Je ne m’en fait pas du tout ! s’exclama Harry sur la défensive. Je suis heureux pour Ron. Il le mérite.

-Bien sûr que non, il ne le mérite pas ! rétorqua Gellert avec un rire amusé. C’était évidemment à toi que revenait ce titre. Tu as fait plus pour Poudlard et pour Dumbledore – désolé Albus – pour le directeur que n’importe qui d’autre dans cette école. C’était à toi que devait revenir ce titre. Mais premièrement, il est évident que le directeur le voyait davantage comme une charge. Ainsi, il n’a pas voulu te punir mais t’épargner. Deuxièmement, et de manière beaucoup plus importante, tu ne devrais pas te soucier d’un stupide titre. Ca va t’apporter quoi concrètement ? La preuve de la reconnaissance d’une bande de vieux croutons ? Quel intérêt ? On s’en fiche, n’est-ce pas ? On vaut mieux que ça ! »

 

            Harry ne répondit que par un haussement d’épaule mais Albus pouvait clairement voir que, malgré son air détaché, le jeune homme prenait à cœur les mots de Gellert. Ils continuèrent le reste du trajet en silence, jusqu’à parvenir en bout de train, sans trouver pour autant de compartiments libres. Dans le dernier wagon, ils rencontrèrent un garçon au visage rond et nerveux. De toutes évidence, Ginny et Harry avaient l’air de le connaitre.

 

« Bonjour Harry ! s’exclama-t-il à bout de souffle, tirant sa grosse valise derrière lui. Bonjour Ginny et euh… »

 

            Il se tourna vers Albus et Gellert en plissant les yeux dans une interrogation silencieuse. Albus tendit poliment sa main que le garçon saisit par réflexe.

 

« Je suis Albus Dumbledore. Et voici Gellert. »

 

            Le garçon ouvrit de grands yeux ahuris et les détailla nerveusement. Cependant, il se retint du moindre commentaire, il était évident aux yeux d’Albus que le garçon était trop incertain et timide pour oser ne serait-ce que poser une question ou soutenir un regard.

 

« R-ravi de vous rencontrer…

-Mais de même…

-Neville. Neville Londubat.

-Enchanté également, Neville Londubat.

-Qu’est-ce que tu fais dans le couloir, Neville ? demanda Ginny en interrompant la gêne qui commençait à s’installer.

-Tout est plein… Je n’arrive pas à trouver de place.

-Qu’est-ce que tu racontes ? Celui-là est libre, il n’y a que Luna Lovegood là-dedans. »

 

            Albus se pencha pour apercevoir l’intérieur du dernier compartiment et comprit aussitôt pourquoi le dénommé Neville n’avait pas même considéré l’idée d’entrer là-dedans. La seule personne l’occupant ne donnait pas spécialement envie de l’aborder. Avec ses longs cheveux blonds emmêlés et ses yeux globuleux, une impression d’absurdité démente se dégageait de la jeune fille. Elle fixait l’air devant elle sans cligner des yeux, comme si un spectacle fascinant mais invisible se déroulait devant elle. Ce fut d’ailleurs avec une grande lenteur qu’elle tourna la tête vers l’entrée du compartiment quand Ginny ouvrit la porte. Circonspect, Albus laissa Ginny, Harry, Neville et Gellert passer devant lui avec leurs énormes valises avant de lui-même pénétrer dans l’espace clos. Voyant Neville batailler avec ses bagages, Albus sortit d’un geste souple sa baguette et, après un mouvement légèrement circulaire, il fit voler toutes les affaires pour qu’elles se rangent d’elle-même sur les filets à disposition.

 

« Wouah… »

 

            C’était la dénommée Luna qui venait de s’exclamer d’une voix blanche et doucement articulée.

 

« Tu es doué en magie.

-C’est ce qu’on m’a dit.

-Tu es qui, toi ?

-Albus.

-Comme Albus Dumbledore ?

-Il semblerait…

-Mon père a publié un article sur vous. Il ne pense que le professeur Dumbledore soit responsable. Il dit que c’est une machination de Ambrosius Flume, le gérant d’Honeyduckes, pour promouvoir sa nouvelle collection de cartes de sorciers et sorcières célèbres. »

 

            Albus ne répondit pas mais s’assit à l’opposé de Luna, mettant Gellert entre eux comme une protection supplémentaire, mais cela ne fut pas nécessaire, Luna concentrant désormais toute son attention sur Harry qu’elle ne quitta pas des yeux.

 

            Les discussions commencèrent lentement à s’écouler et bientôt l’ambiance fut douce et fluide au sein du compartiment. Luna et Ginny parlaient de leurs vacances respectives, tandis que Neville s’extasiait devant Harry de la nouvelle plante qu’il avait eue pour son anniversaire. Albus commença même à se sentir un peu plus à l’aise, en s’intéressant aux vastes connaissances passionnées de Neville sur la Botanique. Ce fut d’ailleurs son attention sur la conversation qui lui permit de voir le drame venir et faire apparaitre une bulle protectrice autour de la plante à la seconde où Neville s’amusa à la piquer du bout d’une plume. La plante explosa aussitôt en un liquide vert mais, grâce à la promptitude d’Albus, les sécrétions restèrent enfermées au sein de la bulle et tous furent épargnés.

 

« C’est très intéressant, comme expérience, Neville. Mais je pense que personne ici ne souhaite être baigné d’Empestine.

-D-désolé, je ne pensais pas que ça réagirait comme ça. »

 

            Après qu’Albus ait fait disparaitre le produit vert, le trajet se déroula doucement, ponctué de quelques visites. D’abord une jeune femme aux cheveux sombres qui semblait être venue jusqu’ici simplement pour dire bonjour à Harry. Puis Ron et Hermione qui revinrent de leur rendez-vous plus d’une heure après le départ du train. Mais ce fut la dernière visite qui fut la plus mouvementée. La porte s’ouvrit sur un groupe composé de trois garçons. L’un d’eux, visiblement le chef, les cheveux blonds gominés en arrière et les yeux gris et froid, avait sur son visage un rictus mauvais qui ne présageait rien de bon.

 

« Qu’est-ce que tu veux ? demanda aussitôt Harry sur un ton agressif. »

 

            Il était évident qu’il y avait un fameux passif entre eux et Albus devinait que la cravate verte et argent que le nouveau venu arborait n’était pas étrangère à tout cela. L’inimitié séculaire entre Gryffondor et Serpentard n’était inconnue de personne, et il fallait croire que dix décades plus tard, rien n’avait changé de ce côté-là.

 

« Poli, Potter, sinon je serai obligé de te donner une retenue. Tu vois, contrairement à toi, j’ai été nommé préfet, ce qui signifie que, contrairement à toi, j’ai le pouvoir de distribuer des punitions.

-C’est ça. Mais toi, contrairement à moi, tu es un crétin alors sors d’ici et fiche-nous la paix. »

 

            Malgré l’insulte, le nouveau venu resta planté dans l’entrée, ses yeux méchants passant rapidement sur Albus pour se planter sur Gellert.

 

« Grindelwald, c’est ça ? »

 

            Gellert ne répondit pas, attendant la suite avec un léger rictus de mise en garde.

 

« Draco Malfoy. Et voici Crabbe et Goyle. Je devine qu’après tout ce temps… les choses sont un peu flou. Mais quand tu seras prêt à retrouver les tiens, les vrais sorciers, tu sauras dans quelle maison nous trouver. »

 

            Et sur ces mots, il jeta un dernier regard féroce à Harry et sortit du compartiment.

 

« Il m’a l’air bien sympathique, ce garçon ! ironisa Gellert après un long moment de silence.

-C’est le fils de Lucius Malfoy. Un crétin de puriste qui pense que seuls les sang-purs devraient régner sur les autres.

-Ce qu’il vient de dire n’a rien d’étonnant, expliqua Hermione. Il y a fort à parier qu’ils veulent s’approcher de Gellert Grindelwald. Ta réputation doit leur faire envie.

-Pourquoi ? demanda Gellert qui ne voyait pas ce qu’il avait à faire là-dedans.

-Ton idéologie sert les sang-purs.

-Certainement pas ! Je suis pour la fin du statut du secret ! Mais toutes les âmes bénies par la magie ont la même valeur à mes yeux.

-Ce n’est pas ce que l’Histoire a retenu, contra nerveusement Hermione.

-Eh bien l’Histoire se trompe. Je ne viens même pas d’une famille de sorciers, pourquoi je voudrais promouvoir une notion aussi risible que la pureté du sang ? »

 

            Neville, Hermione, Ron et Ginny fixèrent un moment Gellert, incrédules. Finalement, ce fut Ginny qui vocalisa leur surprise.

 

« Tu ne viens pas d’une famille de sorciers ?

-Non ! fit Gellert commençant doucement à sentir l’agacement. Pourquoi tout le monde est convaincu que je suis de sang pur ? Vous vous placez en défenseurs des enfants de moldus mais avec une telle idée préconçue sur moi vous renforcez les préjugés.

-C’est juste que, ton idéologie…

-Arrêtez de me parler de ma soi-disant idéologie. Premièrement, je ne suis pas la personne de vos livres d’histoire. Ensuite, de toute évidence vous n’avez rien compris à mes idées. Alors arrêtez de vous en servir comme argument contre moi. Je suis né d’un père moldu et d’une mère cracmole, mais cela ne veut aucunement dire que je ne suis pas capable d’embrasser pleinement ma condition de sorcier et posséder l’un des pouvoirs les plus puissants de ce siècle. »

 

            Le silence accueillit la tirade agacée de Gellert et chacun baissa les yeux, honteux de leur erreur. Seul Albus était relativement amusé de l’impression que son amant venait de faire. Il était l’un des seuls au monde à connaitre le passé et les origines de Gellert, et il était ravi de voir son ami s’en servir pour faire taire les médisances à son propos.

 

« Sinon, Neville, elle fait quoi d’autre de beau, ta plante ? demanda Ginny d’une voix faussement dégagée. »

 

            Les discussions reprirent doucement alors que le train filait à travers les paysages d’été, de plus en plus obscures à mesure que le soleil se couchait paresseusement à l’horizon.

 

« J’ai toujours détesté les uniformes, grommela Gellert à Albus quand l’heure fut venue de se changer, alors qu’une nuit sans lune et une pluie battante frappaient aux fenêtres.

-Tu avais un uniforme à Durmstrang.

-Oui, mais au moins, ils nous ont épargné les cravates ! »

 

            Gellert était occupé à batailler contre son nœud de cravate et avait l’air de perdre misérablement.

 

« Tu m’aides ? demanda-t-il finalement en voyant le nœud simple mais impeccable d’Albus.

-Je… je ne sais pas. »

 

            Albus jeta un regard nerveux aux alentours, remarquant avec soulagement que personne n’avait écouté leur échange. C’était une chose ce genre de geste dans l’intimité de leur chambre, mais devant tout le monde, voilà qui était une toute autre question.

 

« T’en es encore à ce stade ? demanda Gellert en levant les yeux au ciel.

-Non, ce n’est pas ça, s’empressa de répondre Albus, tentant lamentablement de se trouver une excuse. C’est juste que, on peut justifier une amitié fulgurante mais ça… c’est autre chose. Tu vois ce que je veux dire ?

-Comme tu voudras, soupira Gellert d’un air mauvais. »

 

            Il passa devant Albus sans un mot, lui montrant clairement son mécontentement avant de sortir à la suite des autres élèves.

 

            Le trajet se passa dans un silence austère pour Albus. Il avait réussi à se glisser dans le groupe d’Harry, mais Gellert était parti devant sans un mot, et avait déjà disparu dans la nuit obscure. Albus abandonna donc l’idée de le rattraper et se contenta de s’intégrer docilement au groupe en train de monter dans la cariole.

 

« Ne t’en fais pas. Tu n’es pas en train de devenir fou, moi aussi, je les vois. »

 

            Albus tourna son attention vers Luna qui, un peu à l’écart, venait de souffler cela à Harry.

 

« C’est vrai ? »

 

            Albus remarqua alors pour la première fois les chevaux ailés, squelettiques et noirs comme la nuit, qui tiraient les carioles. Il ne les avait jamais vu jusqu’à présent mais il comprit aussitôt ce que c’était. Des Sombrals, ces créatures mystérieuses qui n’apparaissaient qu’aux yeux de ceux qui avaient déjà vu la mort. A croire que la perte de sa mère avait dû profondément changer quelque au fond de lui.

 

« Oh oui. Je les ai vu dès le premier jour où je suis venue ici. Ce sont toujours eux qui tirent les diligences. Ne t’inquiète pas, tu es aussi sain d’esprit que moi.

-Ce n’est pas tant une histoire d’esprit, expliqua Albus à un Harry déboussolé. Ce sont ce qu’on appelle des Sombrals. Des créatures qui ne peuvent être vues que par ceux qui ont déjà assisté à la mort de quelqu’un. »

 

            Le visage d’Harry s’assombrit aussitôt et Albus ne put s’empêcher de se demander qui le jeune homme avait pu voir mourir pour que la blessure soit aussi fraiche…

 



 

« Tu as quel âge ?

-Tu es vraiment Dumbledore ?

-Comment t’as fait pour voyager dans le futur ?

-C’était comment le passé ?

-Est-ce que tu peux lire dans les pensées du vrai Dumbledore ?

-Comment ça se fait que tu aies pris une photo avec Grindelwald ?

-Est-ce que tu vas le renvoyer en prison, comme la dernière fois ?

-Tu pourras me donner des cours particuliers de métamorphose ? J’ai jamais réussi à avoir la moyenne…

-Ca ressemble à quoi d’être une photo ?

-C’est vrai ce que dit la Gazette ? Tu fais parti d’un plan pour renverser le Ministre ? »

 

            Albus ferma les yeux et se caressa doucement le front, tentant d’endiguer sa migraine alors que les questions affluaient autour de lui. Depuis que le repas avait commencé, il était la cible de toutes les conversations, chacun voulant lui arracher quelque information et désirant apprendre à connaitre le fameux Dumbledore jeune. Il aurait aimé que Gellert soit à ces côtés pour l’aider à faire face, mais ce dernier boudait toujours, à quelques places de là, laissant seul Albus face à toute l’attention. A vrai dire, le nom de Grindelwald faisait suffisamment peur pour que personne n’ose lui adresser la parole. Le nom, ou alors l’air farouche qu’il affichait alors qu’il poignardait sa purée à coup de couteaux teigneux.

 

« Laissez le tranquille, enfin ! s’exclama Hermione en essayant vainement d’user de son pouvoir de préfet pour calmer la situation. Il ne peut pas répondre à toutes les questions. »

 

            Avec beaucoup d’efforts, elle parvint finalement à calmer les plus jeunes qui retournèrent à leur propre conversation, laissant enfin Albus tranquille.

 

« Merci, fit-il poliment.

-C’est normal. Ça ne doit pas être facile, ce n’est pas la peine que tes propres camarades de Gryffondor rendent les choses plus difficiles encore.

-Je pense que ce n’est qu’une accalmie temporaire, mais c’est néanmoins appréciable.

-Ca se tassera, j’en suis certaine. Puis, en tant que cinquième année, nous avons tant à faire que je pense que les esprits seront très vite occupés à autre chose.

-Comment ça ?

-Eh bien, les BUSE ! Ca va être une année difficile. »

 

            Ah, les BUSE. Albus se souvenait parfaitement du jour où il avait passé les siennes. Et ses ASPIC également. Optimal à chacune d’entre elles. Ca n’avait pas été un grand défi pour lui, d’autant plus qu’il avait eu un niveau de Septième Année dès sa Troisième Année. Aujourd’hui, il était encore plus détendu vis-à-vis des examens qu’il ne l’avait jamais été. Car, non seulement il était certain de les réussir, mais en plus il savait qu’ils ne représentaient rien. Comme si rater ses examens signifiait quoi que ce soit. Gellert en était l’exemple parfait. Il prouvait au monde qu’on pouvait être le plus brillant sorcier sans avoir à son actif la moindre ASPIC. Cependant, Hermione semblait déjà tendue et nerveuse à l’idée des futures épreuves, et Albus lui offrit un sourire qu’il essayait de rendre compatissant.

 

« Je suis certain qu’on s’en sortira. Il n’y a aucune raison qu’on échoue davantage que les générations précédentes.

-Oui, ça doit être facile pour toi, souffla Hermione. Les gens disent que tu étais l’élève le plus brillant que Poudlard n’ait jamais vu. C’est vrai ?

-Je ne connais pas tous les élèves que Poudlard a vu. Mais c’est vrai qu’on le dit, oui… »

 

            Albus put voir une ride soucieuse barrer le front d’Hermione et il reconnut aussitôt cet air qui teintait son visage. C’était l’air des génies scolaires, abonnés aux premières places, qui voyaient en Albus une insulte vivante à leur réussite. Il était d’ailleurs prêt à parier qu’Hermione serait capable de tous les efforts pour essayer de conserver son rôle de première de la classe. Albus en était presque désolé pour elle…

 

            Cependant, il se souvint que des choses plus importantes lui occupaient actuellement l’esprit.

 

« L’autre… le professeur Dumbledore… Il nous a raconté un peu la situation, à Gellert et à moi-même, commença Albus en baissant la voix pour que nul autre qu’Hermione ne puisse l’entendre. Avec Voldemort. Il nous a dit qu’Harry était en sécurité à Poudlard.

-Relativement, marmonna Hermione. Chaque année, il arrive à s’attirer des ennuis et à se mettre dans les situations les plus dangereuses.

-Et l’année dernière aussi ? C’est pour ça qu’il a vu des Sombrals pour la première fois aujourd’hui ?

-Des sombrals ? Où ça ?

-Et donc ? L’année dernière ?

-Oui, pardon. Il y avait le tournoi des trois sorciers et Harry… Harry s’est trouvé mêlé à tout ça contre son gré. Au final… Au final Cédric, un garçon de Poufsouffle. Il est mort, tué par Tu-Sais-Qui. Sous les yeux d’Harry. C’était horrible. »

 

            La remarque laissa un moment Albus songeur. Quelque chose ne collait pas dans toute cette histoire.

 

« Donc Voldemort est entré dans l’enceinte de Poudlard pour tuer ce Cédric ?

-Non. Un partisan de Tu-Sais-Qui était infiltré dans Poudlard et il a réussi à mettre en place toute une machination pour envoyer Harry à l’extérieur.

-Il a l’air particulièrement motivé à voir Harry mourir… Mais pourquoi ?

-Comment ça ?

-Pourquoi Harry ? Pourquoi c’est si important de le voir lui mourir ? Qu’est-ce qu’il y a de particulier chez lui ?

-Eh bien, c’est le seul qui ait survécu au sortilège de mort. Et c’est lui qui a détruit le Seigneur des Ténèbres.

-Oui, quand il était bébé. J’ai lu ça. Mais pourquoi Voldemort a-t-il essayé de tuer un bébé ? Pourquoi lui en particulier.

-Je ne sais pas… Peut-être qu’il voulait tuer ses parents et qu’Harry était juste là au mauvais endroit.

-Mmh… »

 

            Albus ne répondit rien de plus. Il y avait quelque chose d’étrange dans cette histoire. Quelque chose qui clochait sans qu’Albus n’arrive à mettre le doigt dessus. Pourquoi Harry ? Pourquoi avait-il été visé, et pourquoi avait-il survécu ? Il sentait qu’il y avait quelques enjeux sous-jacents qui lui échappaient pour l’instant. Il avait tout de suite vu que Dumbledore n’avait pas été complètement honnête avec eux. D’ailleurs, il se demandait beaucoup, depuis sa rencontre avec lui, ce qui dans la vie avait pu le pousser à commencer à devenir aussi secret et aussi manipulateur. Il donnait l’impression de n’offrir que certains morceaux choisis de vérité et de jouer avec la vie des autres comme avec des pions d’un échiquier. Après tout, il avait menti à Schaklebolt sur la véritable histoire de cette photo mais l’avait quand même envoyé au Ministère pour sauver son alter-ego. Ensuite, il avait détourné la vérité devant les membres de l’Ordre lorsqu’il avait avancé que la présence des garçons à Poudlard serait positive pour la sécurité d’Harry. Certes, cela était vrai, mais Albus sentait très bien que la raison principale était qu’ils seraient ainsi proprement surveillés pour empêcher Gellert -et lui-même ? – de reprendre les mêmes voies que son vieil alter-ego. Tout cela présentait aux yeux d’Albus le portrait d’un Dumbledore habile dans ses manipulations et dans ses mensonges, qui dirigeaient ses soldats sur une toile d’araignée dont il savait très bien quels fils tirer pour obtenir quel effet.

 

            Le repas s’acheva sur ces réflexions et les plats disparurent bientôt des tables pour laisser la place au discours du directeur. Cette tradition, au moins, n’avait pas changé. Mais Albus pouvait sentir une petite gêne face aux regards qui faisaient l’aller-retour entre lui et le vieil homme qui se dressait devant la salle silencieuse.

 

« À présent que nous sommes tous occupés à digérer un autre de nos somptueux festins, je vous demande de m’accorder quelques instants d’attention afin que je puisse vous donner les traditionnelles recommandations de début d’année. Les nouveaux doivent savoir que la forêt située dans le parc est interdite d’accès – il ne serait d’ailleurs pas inutile que quelques-uns de nos plus anciens élèves s’en souviennent aussi.

            Mr Rusard, le concierge, m’a demandé de vous rappeler, pour la quatre cent soixante-deuxième fois selon lui, que l’usage de la magie n’est pas autorisé dans les couloirs entre les heures de cours et que beaucoup d’autres choses sont également interdites, dont la liste complète est désormais affichée sur la porte de son bureau.

            Il y a également une situation qui cette année doit être adressée. »

 

            Le silence se fit pesant dans la salle alors que toutes les attentions étaient tournées vers le discours du directeur. De toute évidence, tout l’auditoire attendait ce moment fatidique.

 

« Pour ceux d’entre vous qui lisent les journaux d’information, cela n’est pas une surprise, mais je pense qu’il est néanmoins nécessaire d’adresser la situation de manière collégiale. En effet, il est vrai que cette année Poudlard accueillera deux nouveaux élèves de Cinquième Année en les personnes de Gellert Grindelwald et Albus Dumbledore. »

 

            Les murmures reprirent de plus belle, chacun commentant à son voisin ses pensées sur l’annonce.

 

« La situation est en effet délicate, mais il ne tient qu’à vous de ne pas la rendre plus étrange qu’elle ne l’est déjà. Ces jeunes gens n’ayant aucune cause dans la situation de laquelle ils sont victimes, ils n’auront pas de réponses à apporter aux questions qui peuvent bien vous trotter en tête. Ainsi, je compte sur vous pour leur montrer toute l’étendue de l’hospitalité de Poudlard en vous montrant en tant qu’ami et allié plutôt qu’interrogateur dans une configuration qui n’est simple pour personne. »

 

            Dumbledore ménagea une pause dans son discours, et Albus put sentir que les regards qui se posaient sur lui avait changé. De craintifs et suspicieux, ils étaient devenus brillants de conviction et de sympathie. Au lieu de leur faire la morale, Dumbledore s’était contenté de charger les élèves d’une mission, celle d’accueillir voire protéger les deux nouveaux venus. En d’autres termes, avec quels mots seulement, Dumbledore avait réussi à changer l’état d’esprit de pratiquement toute la table des Gryffondors en créant un sentiment de communauté fort. Albus pouvait sentir sans le voir le mécontentement de Gellert mais au moins, on allait désormais leur épargner une bonne partie des questions.

 

« Nous aurons cette année deux nouveaux enseignants ! reprit Dumbledore comme s’il venait d’annoncer la météo de demain. Je suis particulièrement heureux d’accueillir à nouveau parmi nous le professeur Gobe-Planche qui assurera les cours de soins aux créatures magiques. J’ai également le plaisir de vous présenter le professeur Ombrage qui enseignera la défense contre les forces du Mal.

            Les essais pour la constitution des équipes de Quidditch de chacune des quatre maisons auront lieu le...

-Hum hum. »

 

            Le directeur s’interrompit et Albus concentra toute son attention sur la petite femme au visage de crapaud qui avait interrompu son alter ego.

 

« Merci, cher directeur, pour ces aimables paroles de bienvenue. »

 

            La femme avait une horrible voix de petite fille qui hérissa le poil d’Albus. Il ne connaissait pas cette personne mais, déjà, il était certain qu’il n’allait pas du tout l’apprécier. Pourtant, éduqué comme il était, il ne laissa rien paraitre et continua à afficher un air d’écoute polie.

 

« Je dois dire que c’est un grand plaisir de revenir à Poudlard et de voir tous ces joyeux petits visages levés vers moi ! J’ai hâte de vous connaître tous et je suis sûre que nous deviendrons vite de très bons amis ! »

 

            Plus elle avançait dans son discours, plus il paraissait évident qu’elle se trompait. Albus n’était pas du genre à avoir beaucoup d’amis, et il était certain qu’il ne compterait jamais cette femme parmi sa liste déjà si restreinte. Cependant, cette infantilisation excessive de l’auditoire, cette attitude fausse et minutieuse, cela donnait assez le ton sur le genre de personne que pouvait être cette Ombrage. Albus jeta un coup d’œil à Gellert et il put voir que ce dernier était légèrement penché en avant et fixait d’un air fasciné la petite femme. Lui qui adorait démonter les procédés de manipulation dans les discours devait actuellement être au paroxysme de la joie…

 

« Le ministère de la Magie a toujours accordé une importance primordiale à l’éducation des jeunes sorcières et des jeunes sorciers. Les quelques dons que vous avez pu recevoir à votre naissance ne se révéleraient pas d’une très grande utilité si une instruction attentive ne se chargeait de les cultiver et de les affiner. L’ancien savoir dont la communauté des sorciers est l’unique dépositaire doit être transmis aux nouvelles générations, si nous ne voulons pas qu’il se perde à jamais. Le trésor de la connaissance magique amassé par nos ancêtres doit être conservé, enrichi, bonifié, par ceux qui sont appelés à la noble mission de l’enseignement.

            Chaque directeur, chaque directrice de Poudlard a apporté quelque chose de nouveau en accomplissant la lourde tâche de gouverner cette école historique et c’est ainsi qu’il doit en être car l’absence de progrès signifie la stagnation puis le déclin. Mais le progrès pour le progrès ne doit pas être encouragé pour autant, car nos traditions éprouvées par le temps n’ont souvent nul besoin d’être modifiées. Un équilibre entre l’ancien et le nouveau, entre la pérennité et le changement, entre la tradition et l’innovation doit être trouvé et il sera notre charge de le conserver ensemble.

            Car certains changements seront pour le mieux alors que d’autres, à l’épreuve du temps, apparaîtront comme des erreurs de jugement. De même, certaines coutumes anciennes seront conservées à juste titre tandis que d’autres, usées et démodées, devront être abandonnées. Aussi, n’hésitons pas à entrer dans une ère nouvelle d’ouverture, d’efficacité, de responsabilité, avec la volonté de préserver ce qui doit être préservé, d’améliorer ce qui doit être amélioré, et de tailler dans le vif chaque fois que nous serons confrontés à des pratiques dont l’interdiction s’impose. »

 

            Gellert était à présent si penché en avant qu’il commençait à empiéter sur l’espace vital de son voisin. Avec Hermione et Albus, il avait l’air d’être le seul à avoir prêté la moindre attention au discours. Mais là où Hermione n’affichait que mépris et révulsion face aux paroles d’Ombrage, Gellert semblait émerveillé. Albus le connaissait suffisamment pour savoir qu’il n’était aucunement d’accord avec l’idée que le Ministère puisse s’immiscer ainsi et se faire le censeur des savoirs – ce qui était en mots simples le sujet du discours – mais de toute évidence la tenue d’un tel discours, ici, dans la grande salle de l’une des écoles sorcières les plus connues au monde, l’exaltait. Ou plutôt, ce devait être le spectacle qu’offrait l’auditoire passif, qui recevait ces paroles sans rien y comprendre. Voir la facilité avec laquelle un tel discours pouvait se faire applaudir devait passionner Gellert. Albus voyait très bien les rouages mentaux s’agiter derrière ces yeux vairons et il devinait que Gellert s’imaginait sans mal à la place d’Ombrage, excitant de ces mots cet auditoire si aisément manipulable.

 

            Après cela, la soirée s’acheva rapidement, et ce fut le branle-bas de combat pour réussir à s’extirper de la Grande Salle pour rejoindre les différentes Salles Communes. Albus avait fréquenté ce château pendant sept ans et était en mesure d’y naviguer les yeux fermés. Il aurait d’ailleurs aimé pouvoir faire visiter à Gellert tous ces lieux qui avaient accueillis son enfance, mais la silhouette de son amant disparut rapidement dans la foule. Visiblement, Gellert lui en voulait encore. Ce fut donc abattu que Dumbledore se leva, ignorant les visages qui le détaillaient toujours, et se dirigea d’un pas lourd vers le septième étage. Il se faufila derrière le portrait de la Grosse Dame en suivant un élève plus âgé qui avait l’air d’avoir le mot de passe et traversa cette Salle Commune qu’il connaissait si bien sans un regard pour personne. Epuisé de l’attention dont il était l’objet, il ne s’attarda aucunement et se contenta de monter quatre à quatre les marches jusqu’à arriver devant le dortoir des Cinquième Année. Il poussa la porte pour apercevoir que le lieu était déjà habité par deux garçons.

 

            L’un d’eux, qui était jusqu’à présent occupé à accrocher au mur des affiches d’un sport moldu qu’Albus reconnaissait comme étant du football, se précipita vers lui, enthousiaste.

 

« Ah ! C’est donc toi, Dumbledore. Moi, c’est Dean Thomas. Et lui, c’est Seamus Finnigan. Ravis de te rencontrer ! »

 

            Albus lui rendit son salut avec un sourire crispé mais il n’avait aucune envie d’entamer la moindre conversation. Pourtant, cela ne devait pas être l’opinion de Thomas sur le sujet.

 

« C’est fou, quand même ! Partager son dortoir avec Albus Dumbledore !! Tu pourras nous aider pour les devoirs ? Il parait que tu as eu Optimal à toutes tes BUSE. »

 

            Albus eut un sourire forcé et jeta un coup d’œil à la ronde. Il savait évidemment à quoi ressemblait les dortoirs de Gryffondor, mais il leur avait déjà dit au revoir et ne s’attendait pas à les retrouver à nouveau.

 

« Ton lit est là ! l’informa Dean. On t’a donné le lit à côté de Grindelwald, parce que… »

 

            Il ne finit pas mais l’inquiétude audible dans sa voix parlait pour lui. Le dénommé Seamus, quant à lui, n’avait toujours pas ouvert la bouche et une attitude de défi et de méfiance assombrissait ses traits.

 

« Je comprends. »

 

            Albus ne se sentait pas la force de faire la moindre remarque et alla simplement s’asseoir sur son lit. La journée avait été des plus longues et il était tant qu’elle prenne fin. Il prit néanmoins le temps de vider sa valise et de ranger ses affaires. Cependant, la paix délicate qui s’était installée fut interrompu par l’arrivée de Neville et d’Harry qui était visiblement d’une humeur maussade.

 

            La discussion commença avec légèreté mais dégénéra rapidement.

 

« Ma mère ne voulait pas que je revienne.

-Quoi ?

-Elle ne voulait pas que je revienne à Poudlard. »

 

            La phrase de Seamus résonna un moment dans le silence de la pièce. Albus commençait à comprendre l’air furieux de Seamus. Et il maudit Harry pour poser la question quand la réponse était aussi évidente.

 

« Mais… Pourquoi ?

-Eh bien j’imagine que c’est à cause de toi. »

 

            Évidemment.

 

« Qu’est-ce que ça veut dire ?

-Eh bien, elle… euh… enfin, ce n’est pas seulement toi, c’est aussi Dumbledore. »

 

            Albus se redressa à ces mots. Il commençait à être particulièrement agacé du fait qu’on se croit en droit d’utiliser ce nom de famille comme s’il ne lui appartenait pas.

 

« Elle croit ce qui est écrit dans La Gazette du sorcier, c’est ça ? demanda Harry. Elle pense que je suis un menteur et que Dumbledore complote pour renverser le Ministère, c’est ça.

-Ouais, quelque chose dans ce goût-là. »

 

            L’ambiance dans la pièce se tendit et Harry se détourna de la conversation pour se mettre en pyjama à coup de grands gestes furieux. Mais Albus n’en avait pas fini.

 

« Tu te trompes, sur mon compte, affirma-t-il d’une voix sereine qui ne reflétait en rien son bouillonnement intérieur. Je n’ai jamais été avide de pouvoir.

-Toi, peut-être pas. Mais lui, je veux dire le directeur, tu ne le connais pas. Enfin, je veux dire, pas vraiment.

-Et ta mère le connait davantage ?

-Ne parle pas de ta mère.

-C’est toi qui a démarré le sujet de conversation. Tu me dis que ta mère nous prend pour de vulgaires comploteurs avides de pouvoir. Il me semble normal d’avoir un droit de réponse.

-Tu n’étais pas là, l’année dernière. Qu’est-ce que tu en sais ?

-Il me semble évident qu’il n’y a qu’une personne intellectuellement limitée pour croire que si j’avais voulu le pouvoir, je ne l’aurais pas eu.

-C’est ma mère que tu traites comme ça ?!

-C’est ce qu’elle me semble être. »

 

            C’était inutilement agressif, mais Albus commençait à en avoir marre que tous se croient ainsi en droit de le connaitre, de juger ses actions et d’autant plus de les critiquer. En l’espace d’un mois, il était passé du jeune prodige que tout le monde acclame au vieux fou assoiffé de pouvoir. Il n’avait pas fait autant d’effort pour sortir de l’ombre de son père si c’était pour se précipiter dans celle de son alter-ego. Il avait tant fait pour être admiré et respecté et telle était sa récompense ?

 

            Seamus, pour sa part, n’avait de toute évidence pas bien accueilli les propos sur sa mère et serra les poings si forts qu’Albus crut qu’il allait lui sauter dessus. Il glissa sa main dans sa poche pour saisir sa baguette, et les choses auraient surement dégénérées si Ron n’était pas entré à ce moment-là.

 

« Qu’est-ce qui se passe, ici ?

-Dumbledore a insulté ma mère.

-Je n’ai fait qu’établir un fait. Quelqu’un qui croit réellement ce que peut écrire la Gazette du Sorcier est forcément foncièrement idiot. »

 

            Seamus faillit sauter à la gorge d’Albus mais Ron s’interposa physiquement entre eux. De toute évidence, il commençait à comprendre comment la situation était devenue ce qu’elle est, et le fait qu’Harry fusillait Seamus d’un œil noir depuis son lit, ne faisait rien pour aider.

 

« Seamus, calme-toi ! s’exclama Ron. Ne soit pas idiot, enfin !

-Moi ? Idiot ? Alors, tu vas me dire que tu les crois, peut-être. A propos de Voldemort, et du fait qu’ils n’y sont pour rien dans leur apparition. »

 

            Et Seamus désigna Albus d’un signe de tête. Ce dernier commençait à sentir une haine froide et grinçante au fond de sa poitrine.

 

« Je les crois, oui ! fit Ron. »

 

            Seamus eut l’air un instant abasourdi, puis finalement jeta un regard venimeux à l’assemblé autour de lui.

 

« C’est ça, ouais. Faites comme si vous ne vous disiez pas exactement la même chose que moi !

-Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda Albus.

-Ouais, qu’est-ce que tu veux dire ? ajouta Ron, assez inutilement. »

 

            Seamus les regarda l’un et l’autre avec mépris et finalement explosa.

 

« Comment il a pu revenir avec Grindelwald, hein ? Ces deux-là se connaissaient ?! Tout le monde fait genre, Dumbledore est un héros parce qu’il a battu Grindelwald. Mais personne ne parle du fait qu’ils se sont connus ! Qu’ils ont grandis dans le même village !

-Grindelwald n’a pas grandi dans mon village.

-C’est ça, ouais ! C’est ce que vous répétez, mais tout le monde sait que la vérité est ailleurs.

-Oh, fit Albus en imitant un calme exemplaire. Et où se trouve-t-elle alors, la vérité ?

-T’es un traitre ! Voilà ce que tu es ! Tu as connu Grindelwald ! Tu es ami avec un monstre !! Ce fou dangereux ! »

 

            Albus n’eut pas besoin de sortir sa baguette. Pris par son élan, il tendit sa main devant lui et anima les rideaux du lit derrière Seamus. Ces derniers s’enroulèrent en une fraction de seconde autour de lui, l’enserrant sans difficulté et le bâillonnant pas la même occasion. Bientôt, Seamus se trouva à pendre ridiculement au bout des rideaux de son propre lit à baldaquin.

 

« Si j’étais toi, fit Albus d’une voix glaciale, je choisirais plus sagement mes ennemis, et j’éviterais surtout de m’en prendre à ceux capable de me ridiculiser d’un claquement de doigt. »

 

            Il savait qu’il était idiot de réagir ainsi, qu’il ne faisait que donner raison à Seamus. Mais il ne pouvait se retenir. Il ne supportait pas qu’on puisse insulter Gellert devant lui. Et il était temps que le mot circule. Que tout le monde sache que quiconque s’en prendrait à Gellert devrait répondre de ses actes face à lui.

 

« Albus, laisse le partir. »

 

            Ce ne fut qu’alors qu’Albus réalisa l’attention dont il était sujet. Tous le regardaient bouche bée face à cet éclat de pure magie. Mais Albus était trop furieux contre ce Seamus et contre lui-même pour amorcer une désescalade de la situation.

 

            Il ferma d’un geste sa valise dans un grand bruit avant de se diriger vers la sortie, claquant des doigts au dernier moment pour libérer Seamus. Il descendit à toutes vitesses les marches et se réfugia dans la Salle Commune bondée. Il s’assit sur le fauteuil le plus à l’écart, qui faisait face à la fenêtre et à la grande masse noire que formait le lac dans la nuit, et il entreprit de retrouver son calme. Comment avait-il pu agir aussi bêtement ?

 

            Il était habitué à avoir plus de contrôle sur lui. Il était même la définition du contrôle. Depuis sa première année, face aux moqueries et aux harcèlements, jusqu’à sa dernière année où il était devenu l’exemple parfait du préfet-en-chef studieux et populaire, il avait laissé le contrôle régir sa vie. A l’époque, on aurait pu insulter son père de meurtrier juste devant lui et il n’aurait pas réagi de la moindre façon. Et là, il avait suffi d’un idiot claironnant une stupidité pour qu’Albus lui jette un sort.

 

            Tout était la faute de Gellert. Depuis qu’il était entré dans sa vie, chacun de ses repères avaient été bouleversés. Quand avant il était calme et réfléchi, à présent il trouvait une étrange beauté à la passion. Quand avant le mal et le bien se dessinaient en couleurs monochromes dans son esprit, aujourd’hui, les limites se floutaient dangereusement. Alors que toute sa vie il avait vu sa magie telle une dangereuse compagne dont il fallait se méfier, Gellert lui avait appris comment s’en abreuver et quel plaisir on pouvait avoir à se laisser submerger. Un mois avec Gellert. Un mois avec Gellert était tout ce qui lui avait fallu pour qu’il passe du bastion de la tempérance à un individu à peine capable de se contrôler quand on en venait à insulter un proche.

 

            Il se maudit longuement et il maudit longuement Gellert, mais il finit par se perdre dans la contemplation du ciel étoilé qui s’offrait entièrement nu à lui, si bien qu’il ne remarqua pas la Salle Commune se vider. Il sursauta donc violemment lorsqu’il sentit une main sur son épaule. Faisant volte-face, il rencontra le visage soucieux de Gellert.

 

« Qu’est-ce que tu fais là ?

-Tu ne me fais plus la tête, toi ? »

 

            Gellert eut un léger rictus entre l’amusement et l’irritation et s’assit sur l’accoudoir du fauteuil. Albus vérifia que personne n’était là pour les voir et il finit par soupirer.

 

« Je suis désolé, pour tout à l’heure. Ecoute… ce n’est pas parce que c’est toi. Je suis juste… Je ne suis pas prêt à assumer ce genre de relation pour l’instant.

-Tu veux dire une relation homosexuelle. »

 

            Bien souvent, Albus détestait la franchise directe de Gellert et cette fois-ci ne faisait pas exception.

 

« Ne dis pas ça comme si ça faisait de moi une horrible personne. C’est facile pour toi…

-En quoi c’est facile ?

-C’est facile parce que toi, si tu veux, tu peux très bien aller voir des filles. Tu pourrais rentrer dans le moule quand tu veux. Moi, ce n’est pas le cas. Je serais toujours comme ça. Je ne pourrais jamais être normal. Je veux dire, comme les autres garçons. Et puis, on n’est pas pareil. Tu es… toi, et moi, non.

-Qu’est-ce que c’est sensé vouloir dire ?

-Tu as cette capacité à te repaitre du mépris, de la haine. Pour toi, ça ne fait que prouver que tu es meilleur et différent. Moi, ce genre de choses me détruit.

-Il faudra bien se faire des ennemis si on veut changer le monde, Albus.

-Oui, pour changer le monde, je veux bien. Mais je ne vois pas en quoi crier notre relation au monde fera du bien à qui que ce soit.

-Ca fera du bien à tous ceux qui sont dans l’ombre.

-Mais je m’en fiche, d’eux. Chacun ses problèmes. Je… Je ne sais pas comment t’expliquer, Gellert. J’ai juste… J’ai juste trop peur. »

 

            Gellert prit une profonde inspiration mais le rictus mauvais disparut de son visage. Il n’était pas d’accord, mais il était évident qu’il comprenait.

 

« Cependant… reprit Albus. Je n’ai aucun mal à assumer notre amitié. A vrai dire, j’aurais bien du mal à ne pas le faire.

-Qu’est-ce que tu veux dire ?

-Je ne dis pas que c’est vrai… mais il est éventuellement possible que j’ai jeté un sort à l’un de nos camarades parce qu’il a été un peu mal poli à ton égard. »

 

            Gellert éclata d’un rire sincère, visiblement tout conflit oublié.

 

« Si j’avais su que tu étais là pour défendre mon honneur, je me serais jeté dans plus de conflits.

-Ce n’est pas drôle, Gellert !

-Si, c’est très drôle ! Je t’imagine déjà courir partout dans Poudlard pour dénicher tous ceux qui osent dire du mal sur moi et les poursuivre avec tes sorts.

-Ca serait une bonne occupation. On risque de s’ennuyer cette année.

-Pas forcément…

-Comment ça ? Tu vas réviser pour tes BUSE, toi ?

-Non, mais j’ai parlé à deux trois Serpentard…

-Ne leur parle pas, ils ont surement de mauvaises intentions.

-Je croyais que tu étais contre les préjugés. »

 

            Albus maugréa pour lui-même mais laissa Gellert continuer.

 

« Bref, j’ai discuté avec deux trois élèves… et je crois que j’ai quelques partisans parmi les élèves…

-Et qu’est-ce que tu comptes faire, avec ça ?

-Eh bien, monter une armée, bien sûr. »