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lay breath so bitter on your bitter foe

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Je supporte plus.

Vivre ici, au cœur de cette atmosphère étouffante, entre ces quatre murs en béton, dans cette chambre aux allures de prison. Le quotidien oppressant je le supporte plus non plus, et cette peur au ventre qui disparaît jamais, même pas quand je vais me coucher. Des années qu'on s'est coupés du monde, maudite famille, des années que ce laboratoire est tout ce qu'on connait. De quoi rendre la plus saine des personnes folle, de quoi changer de simples êtres humains en de véritables monstres.

Je suis épuisé d'esquiver les expérimentations, de fuir les entraînements, d'encaisser les coups, de perpétuellement payer pour mes choix, d'être ce cliché ambulant; le vilain petit canard de la famille Vinsmoke que tout le monde méprise et déteste. Faut que je me sauve, dans tous les sens du terme. Pour la première fois, je dois devenir le héro de l'histoire, quand je me bats corps et âme pour rester normal, pour rester ordinaire.

Si je pars pas maintenant, je suis finis, si je pars pas maintenant, je disparais. Les mots de mon père tournent en boucle dans ma tête, une menace déguisée en annonce, une sentence dissimulée derrière un concept avant-gardiste. Ces mots sont le catalyseur, la raison qui me pousse à fourrer mes affaires dans un sac et c'est triste de réaliser que tout ce que je possède tient dans un putain d'sac à dos. Mon existence vaut que dalle ici, je suis qu'un pion, le premier qu'on envoie à l'abattoir, qu'on sacrifie sans scrupules. Ca suffit.

Je tire une dernière fois sur ma cigarette, jusqu'à atteindre le filtre, jusqu'à remplir mes poumons de nicotine, et écrase la braise contre le mur avant de balancer le mégot dans la poubelle proche de mon bureau. Je recrache la fumée en observant les alentours une dernière fois, tout ce mobilier en piètre état: mon matelas, à même le sol, recouvert de cette putain de couverture amochée et dégueulasse. Le bureau bancal et mal poncé qui a laissé des échardes dans diverses parties de mon visage, avec ces traces de sang encore visibles de toutes les fois où mes frères m'ont fait embrasser le bois pour un oui ou pour un non. Les murs sont vierges, sans compter les traits noirs de tabac brûlé et les creux entourés de fentes qui ont la même forme que ma silhouette, restes de nos nombreuses collisions. C'est fini.

Je balance mon sac sur mon épaule et ce n'est que lorsque je me tourne pour faire face à la porte que je réalise que Reiju se tient juste là, dans l'encadrement de la porte. Elle esquisse un sourire lorsque nos regards se croisent.

- Je savais que tu passerais à l'action ce soir, dit-elle en regardant par-dessus ses épaules pour s'assurer que personne ne traverse le couloir.
- Si je reste ici, je vais finir par crever. Comme maman.

Elle soupire en se redressant et quand elle pose de nouveau les yeux sur moi, elle semble résignée. Elle sait que j'ai raison. C'est tellement étrange, le contraste, entre elle et mes frères. Il n'y a jamais cette animosité dans ses yeux quand on se retrouve face à face. J'irai pas jusqu'à dire qu'elle est tendre, mais elle a beaucoup plus de compassion que n'importe qui d'autre ici, pour une personne dépouillée de ses émotions.

- Viens, murmure-t-elle en me faisant signe de la suivre.

Elle disparaît dans le couloir et je lui emboîte le pas en fouillant dans ma poche pour y trouver mon paquet de cigarettes. Nous longeons le corridor et je m'attends à ce qu'on emprunte les escaliers un peu plus loin, quand elle appuie sur les briques du mur et s'engouffre dans un passage secret qui nous mène tout droit dans les cuisines. Elle empaquette les sandwichs que je me prépare pour mon séjour et part désactiver l'alarme et les caméras de l'issue Ouest du laboratoire, alors que je m'assure d'avoir bien pris toutes mes économies.

- Tout est éteint, tu peux partir sans problème, fait-elle en revenant après quelques minutes. J'irai les rallumer dans dix minutes, le temps que t'atteigne la forêt.
- Merci, je murmure en mettant mon sac à dos.
- Tu sais où tu vas aller? demande-t-elle alors que je dresse ma capuche sur le sommet de ma tête.
- J'y réfléchirai en chemin.
- D'accord...

Je m'approche de la porte et la regarde une dernière fois et j'ai une sensation de déjà vu quand je vois son sourire, c'est le même que celui qu'avait notre mère quand je sortais de sa chambre à l'époque, l'expression sur son visage est identique; c'est sa façon de dire au revoir, de dire qu'on risque de pas se revoir avant longtemps, mais qu'on se retrouvera forcément.

- Prends soin de toi, OK? lance-t-elle alors que je tourne la poignée pour laisser le froid entrer.
- Promis, je souffle en dépassant le seuil de la porte. Toi aussi, j'ajoute avant de refermer la porte derrière moi.

Je me dépêche de regagner la forêt et marche à pas de géant à travers les arbres, ayant hâte de quitter le bois dense qui entoure le laboratoire. Je reste prudent jusqu'à ce que mes pas me guident sur le bord de la route qui mène jusqu'à Cozia. Je suis le chemin goudronné, complètement désert à cette heure avancée de la nuit, et m'autorise à planter mes écouteurs dans mes oreilles pour laisser la musique apaiser mes nerfs, le temps du trajet jusqu'à la gare. Il fait froid et noir et je pourrais être inquiet et plein d'appréhension si le poids qui pesait sur mes épaules jusque là était pas tout juste en train de s'évaporer.

***

C'est les yeux posés sur le panneau d'affichage que j'écoute les bips résonner dans mon oreille. Le bus pour Logue Town part dans dix-sept minutes et Luffy répond juste à temps, juste avant que je ne tombe sur la messagerie.

- Moshi moshi!~ s'écrie-t-il joyeusement et je peux pas m'empêcher de sourire.
- Hey, je lance en tenant la dernière voyelle une poignée de secondes avant de baisser les yeux sur le titre de transport que je tiens entre les doigts.
- Sanji! Sanji? Sanji, c'est toi?! Attends, c'est qui, marmonne-t-il confus, à travers quelques bruissements. C'est quoi ce numéro?
- C'est bien moi, je m'esclaffe. Je suis à la gare, je t'appelle d'une cabine publique, j'explique en m'appuyant contre le mur.
- Tu vas où? demande-t-il curieusement.
- Um, Logue Town.
- Sérieux?! s'exclame-t-il avant de se mettre à rire. Trop bien! Faut qu'on se voit, tu restes longtemps?
- Justement, je... j'ai décidé de partir de Germa. Je t'appelle parce que j'espérais pouvoir crasher sur ton canapé avant de trouver un endroit où rester.
- Tu viens dormir à ma maison?! fait-il et son excitation est contagieuse, rassurante. A quelle heure t'arrives? J'viens te chercher.

***

J'ai pas le temps d'allumer une cigarette que Luffy me saute au cou, à l'instant même où je quitte la gare à Logue Town. Son étroite étreinte comble presque le manque d'affection que j'ai accumulé avec les années, passées coincé à Germa où tout est austère et morose, froid et oppressant. Je le serre en retour, inspirant profondément son odeur familière, que j'ai pas senti depuis des lustres. L'amande de sa lessive et le parfum de la mer. Je souris à Usopp qui l'accompagne et le fixe un instant, jouant mentalement au jeu des différences, comparant l'image que j'ai de lui avant mon départ et celle que j'ai sous les yeux à présent. Ses dreadlocks sont plus longues, ses épaules plus larges et il a troqué ses indémodables salopettes contre un baggy, son bandana contre un bob.

Puis je laisse mon regard traîner sur les alentours, sur les bâtisses colorées que je n'ai pas vu depuis des années, sur les rues bondées que j'arpentais à vélo quelques années en arrière, alors qu'on était au lycée. Rien n'a changé, sauf moi. Sauf nous.

Luffy finit par reculer d'un pas pour largement me sourire et c'est tellement bon de le revoir, tellement bon d'être ici. J'ai la sensation d'enfin remonter à la surface après être resté en apnée sous l'eau pendant trop longtemps. Les immenses conifères qui entouraient le laboratoire et qui bloquaient l'arrivée du soleil ne sont plus.

Maintenant les rayons de l'étoile tapent sur mon visage, réchauffent le bout de mon nez, font briller les cheveux couleur corbeau de Luffy, qui m'incendie de questions sans me laisser le temps de répondre, pour savoir si j'ai fait bon voyage et si je suis pas trop fatigué et si mon père est au courant et si je compte lui faire à manger comme à l'époque, comme quand on était encore que des adolescents.

C'est au tour de Usopp de brièvement m'enlacer pour me souhaiter la bienvenue et je suis tellement content que je pourrais exploser de bonheur. Je suis libre. C'est un nouveau chapitre de mon histoire qui commence. Un nouveau départ.

- T'as pas de bagages? remarque-t-il en fronçant les sourcils, après avoir amicalement frappé dans mon épaule.
- Je voyage léger, je déclare autour d'un sourire malicieux en les suivant sur le parking.
- Tu repars à zéro! balance Luffy et je hoche la tête, amusé par le fait que son talent pour annoncer les choses telles qu'elles sont ne l'a pas quitté. T'sais que tu tombes trop bien? Après le lycée, on s'est tous installés ensemble, raconte-t-il en ouvrant la voiture et Usopp essaye de lui arracher les clés des mains. C'est moi qui conduit-euh, Usopp! geint-il en agrippant la clé tellement fort que l'ouverture centralisée s'active plusieurs fois pendant leur querelle.
- Tu fais flipper au volant, Luffy, donne les clés!
- Mais c'est ma voiture! crie-t-il en posant le pied sur l'abdomen d'Usopp pour tirer sur les clés jusqu'à ce que ce dernier lâche prise.

Je pose les yeux sur la voiture blanche de Luffy et effectivement, à en juger son état, il y a pas de doute sur le fait que c'est bien son véhicule. L'une des portière est rouge et la carrosserie est toute cabossée et rayée à certains endroits. Un énorme autocollant d'une tête de bouc est collée sur le capot.

Luffy finit par gagner la bataille et s'installe derrière le volant. Usopp monte côté passager et je m'installe sur la banquette arrière en soupirant de contentement. Il fait meilleur à l'intérieur, à l'abri du froid. Il fait encore chaud; restes du chauffage qu'ils ont certainement fait souffler à fond en chemin. J'attache soigneusement ma ceinture, me basant sur les dires d'Usopp, et de la musique s'échappe du poste quelques instants après que Luffy ait mis le contact. Nous quittons le parking de la gare et une fois lancés sur l'axe principal qui entrave la ville, je décide de relancer la conversation interrompue un peu plus tôt.

- Quand tu dis tous, tu parles de qui?
- Hein? fait Luffy en me regardant par le biais du rétroviseur.
- Nami, Zoro et moi, répond Usopp à sa place en se tournant pour me regarder.
- Vous vivez avec Nami?! je m'exclame en plaquant mes mains sur mon torse au niveau de mon cœur. Je vais revoir Nami? je murmure, ému, presque au bord des larmes.
- On a trouvé une maison délabrée, pas chère, sur la plage, un peu après que tu sois parti, reprend Luffy. Au début, c'était que Nami et moi... c'est son nom sur le bail parce qu'elle est pétée de thunes depuis qu'elle est famous.
- Famous? Elle fait quoi?
- Mannequin, répond-t-il comme si c'était évident.

En vrai, c'est évident. Je vais saigner du nez, j'crois.

- C'est une grande maison avec plein de chambres, donc on s'est dit que ça serait bien pour nos comptes en banque, surtout le mien, si on acceptait des colocataires. Comme Usopp et Zoro squattaient déjà assez régulièrement, ils ont fini par s'installer avec nous.

Je grimace en pensant à l'autre Greenie et à l'idée qu'on risque de se revoir incessamment sous peu et régulièrement, par-dessus le marché. C'est franchement blasant, mais bon. C'est toujours mieux que Germa, donc je vais pas faire la fine bouche. Avec un peu de chance, on trouvera vite des combines pour s'éviter, comme on faisait quand on était au lycée.

- Puis on a commencé à mettre des annonces un peu partout, sur le net... OI! crie-t-il en appuyant sur le klaxon. T'as cru que la route était à ton père, ou quoi?! aboie-t-il à l'automobiliste de devant en le doublant par la droite avant d'appuyer sur la pédale d'accélération. Usopp est cramponné à son siège et ses jointures blanchissent autour de la poignée fixée au-dessus de sa fenêtre. Sur le campus, continue-t-il comme si de rien n'était, dans des petits commerces... et puis les chambres se sont remplies en l'espace de deux mois. On vit avec un étudiant en première année de médecine, il s'appelle Chopper. Avec une prof d'archéologie, elle s'appelle Robin. Avec mon idole sur Terre, Franky, qui nous a retapé la maison pour qu'elle soit salubre. Et un papi, Brook, propriétaire de notre QG, Rumbar.
- Vous vivez avec le propriétaire de la boutique de musique?
- Trop cool, hein? se vante Usopp en souriant fièrement.
- J'ai hâte de rencontrer tout ce beau monde. Je vais déranger personne en m'accaparant le canap'?
- Tu dors pas sur le canapé, répond Luffy en mettant son clignotant avant de tourner et emprunter une longue allée, bordée de maisons. Zoro est parti en tournée un peu après Noël, sa chambre est libre au moins jusqu'en juin. On comptait la sous-louer pendant son absence, mais comme j't'ai dit... tu tombes trop bien. Parfait timing, fait-il autour d'un large sourire en se garant devant la porte d'un garage, proche d'une grande maison. On est arrivés et, sans vouloir flexer, on est sains et saufs, fait-il en narguant Usopp.
- C'est miraculeux, marmonne l'intéressé en défaisant sa ceinture, blanc comme un linge.

Et c'est exactement ce que je me dis en l'imitant pour sortir à mon tour de la voiture. C'est miraculeux. Zoro est pas là. Je vais habiter avec mes meilleurs amis, deux Ladies, loin de ma famille de pourris. J'aurais pas pu espérer mieux. J'étais prêt à me péter le dos sur un canapé microscopique et sale dans un petit studio miteux dans le centre ville de Logue Town, parce que c'est dans ces conditions là que j'imaginais Luffy vivre.

Au lieu de ça, je suis sur le point de vivre dans une grande maison à deux pas de la plage, pleine de gens normaux à qui faire la cuisine, à qui parler. J'aurai un lit et j'aurai pas besoin de me plier en quatre pour essayer d'éviter qui que ce soit. J'ai plusieurs mois pour rassembler de l'argent et pour trouver un appartement, plusieurs mois pour me ressourcer après ces années passées dans l'agonie. Bordel. C'est encore mieux que tout ce que j'avais imaginé. J'ai pas été heureux comme ça depuis trop longtemps et c'est tellement intense que ça m'arrache un frisson.