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Après la Pluie

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« Esteban! Dépêche-toi! »

La voix de Zia lui parvint à peine au travers du grondement des murs qui s'effondraient, se couvrant de fissures à chaque nouveau mouvement du moteur solaire. Une autre colonne se brisa, réduite en miettes par les secousses, et la pierre dorée tomba dans le vide sans fin sous leurs pieds.

« Vite! La Cité va s'effondrer! On n'a plus le temps! »

Elle essayait de porter sa voix aussi fort que possible, afin qu'elle atteigne Esteban qui n'avait toujours pas bougé. Dans ses mains, le reliquaire pesait lourdement, et elle n'aurait pas la patience d'attendre éternellement. D'une seconde à l'autre, le moteur de la Cité se remettrait à trembler, et ils pourraient tous finir par dessus bord.

Mais Esteban semblait ne pas en avoir conscience. Il restait paralysé, tremblant de tout son corps, figé devant la figure sombre qui lui faisait face. Son visage saignait toujours, ses mains étaient crispées, et respirer lui faisait de plus en plus mal. Mais même s'il voulait s'enfuir, il ne pouvait pas.

Devant lui, le corps tombé de Zarès se relevait peu à peu. Sous la capuche battue par le vent, le visage traître d'Ambrosius lui faisait face, ses traits vieillissants enlaidis d'une expression de dépit qu'il essayait de traduire en un rictus sournois, décidé à garder la main jusqu'au bout. Sa robe était déchirée, laissant voir l'exosquelette en pièces qui s'y dissimulait, et dont les rouages cliquetaient encore comme pour essayer de relever ses bras, de dresser ses jambes, sans succès. Et la voix trafiquée de ce forban résonna alors aux oreilles d'Esteban, dans un rire profond et glacial qui lui fit l'effet d'un choc électrique.

« Tu vas me tuer, Esteban? », ricana le traître, comme pour le provoquer. « Tu vas me tuer pour venger les tiens? »

Esteban fulminait de rage, ses yeux encore embués de larmes. Sa main était crispée sur sa dague, tremblant comme une feuille. Il ne savait plus quoi faire, il ne savait plus s'il fallait suivre cette voix dans sa tête qui lui disait d'agir, d'avancer et de crever les yeux de ce monstre. Il ne savait plus rien, car toutes les révélations qu'on lui avait faites se bousculaient en lui, sans qu'il n'y puisse rien.

« Je sais que tu le veux. », continua Ambrosius, sa voix distordue. « Tu deviendrais un héros, n'est-ce pas? Le héros ayant vaincu le sorcier, le chevalier triomphant du monstre! »

« – Tais toi! »

Le sol trembla encore, les dalles d'or se brisant sous la force du coup. Tout autour d'eux, la cité de Lohikaarm se réduisait lentement en miettes, ses ailes et ses hélices tombant peu à peu dans les profondeurs nuageuses. Si le moteur qui la maintenait en l'air se brisait, alors ils suivraient tous le même chemin: si l'explosion ne les tuait pas, la chute dans l'océan leur briserait les os comme du verre. Ils devaient s'enfuir, ils devaient éviter cette destruction, ils devaient y survivre comme ils l'avaient fait pour les six dernières fois. Esteban savait qu'il devait tourner les talons, et rejoindre Zia et Tao au Condor.

Mais il ne voulait pas courir. Il n'en avait plus la force. Tout ce qu'il avait accompli se jouait ici et maintenant, tout aurait du trouver sa réponse et sa fin. Mais par la faute de ce sorcier, de ce monstre, il ne l'aurait jamais. Et la frustration de s'être fait enlever sa récompense juste sous son nez l'emplissait de rage, de colère, et d'idées si sombres qu'il se laisserait volontiers leur donner forme.

Ses doigts se resserrèrent sur sa dague.

« Tais-toi! », répéta-t-il, la voix abîmée par ses pleurs. « Tu n'as plus nulle part où courir, Ambrosius. Tu ne vois donc pas? La dernière Cité d'Or est détruite! Ton expérience a échoué! Pourquoi est-ce que tu essayes encore? »

Et de lui, il n'obtint qu'un autre rire. Un rire sardonique, glacial, qui lui hanta l'esprit.

« Mon expérience n'était rien! », clama-t-il, tentant de se relever. « N'importe qui saura recréer la pierre solaire, s'il a les plans. Il y aura toujours d'autres alchimistes aussi déterminés que moi, quelqu'un qui saura reprendre mes travaux. »

Il voulut se lever, mais son exosquelette était trop endommagé, et il retomba sur le sol. Derrière ses lunettes brisées, il fixait Esteban avec cette expression de dégoût qui lui donnait l'air d'un sale rat.

« Je peux avoir toutes les pierres solaires que je veux, si je le désire. Mais un peuple, mon bon Esteban… Un peuple ne se remplace pas aussi facilement! Et aucune Pyramide de Mu ne te rendra ta famille! »

Et il se mit à rire plus fort encore. Un rire méchant, moqueur, le rire d'un homme qui n'avait plus que des coups aussi bas pour se sentir au-dessus des autres. La gorge d'Esteban le serra, et son cœur lui fit de plus en plus mal; poussé par la douleur, il se mit à hurler, sa voix dépassant même le grondement de Lohikaarm, et ses jambes coururent sans qu'il ne leur ordonne. Sa main se serra, et sa lame décrivit un arc-de-cercle dans l'air, avant de s'abattre.

Le rire d'Ambrosius fut coupé court. Mais l'écho demeura, déformé et répété à l'infini par un modulateur brisé, que le vrombissement du moteur déchiré finit par couvrir.

Ambrosius le regarda, comme s'il n'était pas surpris de cette fin. Il eut un regard pour la main qu'il porta à sa plaie, pour son gant désormais souillé de sang, puis à nouveau pour Esteban. Et son sourire ne faiblit pas.

« Ainsi donc...tu as choisi d'être le héros. », souffla-t-il, comme pour se moquer. « Mais ce ne sera pas si simple. Tu ne sais pas...où tu vas. Moi seul...moi seul sait ce qu'il t'en coûtera! »

Esteban le regarda en face. Son visage était mouillé de larmes, de suie, et sa main était désormais tachée de sang. Il tremblait de tout son corps, et se sentait à deux doigts de s'évanouir; mais il résista, poussé par le sursaut d'adrénaline qui lui avait envahi les veines.

« Toi et tes secrets... », marmonna-t-il, n'ayant pas la force de parler. « Tu peux les emporter dans ta tombe! »

Son pied se leva, et frappa le monstre au visage. Sa lame se décoinça de son carcan de chair, et l'alchimiste tituba en arrière.

L'instant d'après, le moteur explosa, et Lohikaarm éclata en morceaux.

Balayé par la force du coup, Esteban n'eut même pas le temps de se protéger le visage. Le souffle de la vapeur solaire le projeta en arrière, le ballottant comme une feuille morte, et la chaleur le brûla de part en part. Il voulut crier de douleur, de peur, de quoi que ce soit, mais sa voix ne lui répondait plus. Il n'avait plus le contrôle de rien, il ne faisait que subir le choc, le vent, la douleur, la chaleur, la colère qui se bousculaient en lui sans qu'il ne puisse donner voix à aucun d'entre eux. Il n'avait plus de voix, plus de volonté. Plus rien qui ne vaille la peine.

La gravité le rattrapa, et il se sentit tomber. Son corps lui pesait, fouetté par le vent qui lui glaçait la peau, et il n'était pas plus vivant qu'un des milliers de fragments d'orichalque qui tombaient avec lui, tant d'éclats de la cité aérienne désormais détruite. La septième Cité d'Or, la septième à se détruire et emporter ses secrets avec elle. Celle qui aurait dû lui apporter les réponses qu'il voulait, mais qu'il n'aura jamais.

Ses yeux se fermèrent d'eux-mêmes, n'ayant plus la force de rester ouverts. Esteban ne voulait plus que s'abandonner à la fatigue, à la lassitude qui s'emparait de lui, et à fermer les yeux pour ne plus jamais les rouvrir. Mais un glatissement familier lui parvint aux oreilles, et avant qu'il ne s'en rende compte, il se fit cueillir au vol par les ailes du Condor.

« Je le tiens! », cria Tao. « Fonce, Zia! »

L'instant d'après, le Grand Condor filait dans les airs, loin de Lohikaarm, loin de l'explosion. Loin de tout ce qui s'y était passé.

Esteban se sentit asseoir sur son siège, une main inquiète se porter à son front. Il entendit d'autres voix confuses, mais ne pouvait ouvrir les yeux pour leur donner un visage. Il ne voulait plus que dormir, dormir et ne jamais se réveiller.

Mais les choses ne seraient jamais aussi simples, se dit-il. Alors que Zia s'affairait sur ses plaies, il parvint à se relever, à regarder autour de lui. À travers le pare-brise, il pouvait voir des morceaux d'orichalque fumants qui tombaient vers l'océan glacial, tant de vestiges de l'autrefois splendide Cité d'Or qui se perdraient dans les eaux pour ne plus jamais en ressortir. Un coup d’œil lui confirma qu'il avait bel et bien récupéré son médaillon, et que le reliquaire qu'ils avaient obtenu était posé sur le siège d'à-côté.

Et sa main était toujours tachée de sang. Toutefois, elle était vide; il avait dû lâcher sa dague en tombant.

« Ambrosius... », murmura-t-il, essayant de s'y retrouver.

Il sentit une main prendre la sienne, et une voix douce lui parler.

« Ambrosius n'est plus là, Esteban. Ne t'en fais pas. Tout ira bien. »

Il voulut poser des questions, s'indigner, s'énerver. Mais il n'en avait plus la force. Il se contenta donc d'acquiescer, et de fermer les yeux, pour succomber à la fatigue.

Le Grand Condor finit par se poser quelques heures plus tard, sur la côte d'où ils étaient partis pour rejoindre la Cité. D'ici, rien ne laissait entrevoir la catastrophe qui s'était produite, sinon les nuages déchirés par l'explosion comme un trou dans le ciel.

C'était donc ainsi que tout s'achevait, pensa Esteban. La fin de leur quête, déjà venue.

Debout sur la côte rocheuse, les trois amis regardèrent le ciel ainsi brisé, sans rien dire. Il y avait tant à demander, tant à aborder, mais pour le moment, les choses étaient encore trop fraîches dans leurs esprits pour qu'ils s'y aventurent. Le danger était encore trop présent, les maintenant en alerte sans qu'ils n'y puissent rien; et sans nul doute auraient-ils tout abandonné à l'instant même s'ils l'auraient pu faire.

Ce fut Tao qui brisa le silence, au bout d'une longue contemplation muette.

« Et maintenant? », demanda-t-il, posant la question qu'ils redoutaient tant. « On était censés unir les cités, non? Comment faire, maintenant qu'elles sont détruites? »

Esteban n'en savait rien. Il s'en fichait même un peu, pour être honnête. Il regarda sa main hâtivement essuyée, repensa aux mots d'Ambrosius. Au peuple enfermé sous les eaux, qui avait tant attendu de revoir le jour, pour au final être perdu à jamais.

Cette idée lui serra le poing, et il sentit d'autres larmes lui monter aux yeux. Il essaya de s'en défaire, de relever la tête.

« Maintenant...on continue. », dit-il, tentant de leur donner ce qu'ils attendaient. « On a une piste, on va la suivre. On va...on va continuer. »

« – Tu en es sûr? », demanda Zia. « Tu n'es pas en état de continuer, pourtant… Je pense qu'il faut que l'on s'arrête pour le moment. Ce n'est pas juste pour toi. »

« – Pour aucun d'entre nous. »

Ils avaient de bons arguments. Esteban voulut protester, insister que ce n'était pas grave, mais il ne trouva pas les mots. Il était abattu, incapable de raisonner contre eux.

Il sentit alors les bras de Zia s'enrouler autour de lui. Il y eut un moment d'hésitation, puis ceux de Tao s'y joignirent aussi. Esteban essaya de les repousser, d'insister, mais ses forces l'abandonnèrent, et il s'avoua vaincu. Ses larmes coulèrent, ses sanglots s'échappèrent, et il laissa aller toute la colère qu'il avait sur le cœur. L'injustice, la rage, la vengeance avaient eu raison du Fils du Soleil, et le ciel déchiré se couvrit d'orage.

La pluie commença à tomber, le vent à souffler. Mais les trois amis restaient enlacés, incapables de bouger. Tous les trois avaient tant souffert au cours de cette aventure, de ces derniers jours, que continuer leur semblait de moins en moins possible à chaque seconde. Sous la pluie battante, sous les décombres invisibles de Lohikaarm, ils n'avaient plus qu'eux trois sur qui compter et s'appuyer. Et peu à peu, tous les trois se mirent à pleurer, mus par une souffrance commune et par le poids de tout ce qu'ils avaient enduré.

Le vrombissement du tonnerre se rapprocha, menaçant d'illuminer le ciel de ses éclairs. Apeuré, Pichu se cacha dans la tunique de Tao, brisant quelque peu leur étreinte. Mais ce faisant, les trois adolescents revinrent à la réalité, à leur situation.

Zia essuya ses larmes du coin de l’œil, et leva la main. La pluie s'écarta alors, ruisselant hors de leur chemin sur une barrière invisible qui leur servait de parapluie de fortune. Esteban releva la tête, et sembla tout juste remarquer à quel point il avait froid, quand bien même sa peau souffrait encore des brûlures solaires de l'explosion. Tao entoura ses frissons de ses manches longues, lui offrant une protection maigre mais tant bienvenue. Esteban se blottit contre lui, comme un remerciement muet, et Zia s'y invita également pour y apporter sa propre chaleur humaine.

Ils restèrent ainsi couverts de la pluie, toujours sans dire un mot. Mais peu à peu, celle-ci s'éclaircit, et le ciel retrouva une blancheur neutre où le soleil brillait faiblement. Esteban regarda cette lumière, la regarda baigner la côte de son éclat de perle, et s'aperçut qu'il ne pleurait plus.

Il leur faudrait se relever. Revenir au Condor, continuer leur quête, accomplir les dernières étapes de la volonté des anciens de Mu. S'assurer que cette destruction ne s'est pas faite en vain, que les Cités d'Or aient joué leur rôle jusqu'au bout. Il leur faudrait à présent devenir le Héros, la Princesse et le Sage, comme ils l'avaient été il y a si longtemps.

Reprendre le cycle des choses, et recommencer l'histoire.

Mais il semblait bien que pour le moment, aucun d'eux ne veuille s'y mettre. Aucun ne voulait s'adonner à ce qu'une quelconque prédiction disait d'eux, aucun d'entre eux ne voulait s'amuser à jouer un rôle. Là n'était pas le moment, ni la solution.

« Est-ce que...est-ce qu'on va s'arrêter? », demanda Zia.

« – On ne peut pas vraiment continuer… Où est-ce que l'on pourrait aller? Que faire? »

« – On a des indices, non? On a encore pas mal de travail à faire... »

Esteban soupira, baissant la tête. Il sentit alors la main de Zia sur la sienne.

« On peut encore changer les choses. Ton peuple n'a pas complètement disparu. Si on peut les ramener parmi nous, alors on le fera. »

« – Exactement! », confirma Tao, retrouvant son entrain habituel. « Tu ne vas quand même pas te laisser abattre par les mots de ce vieux serpent, non? Il y a encore de l'espoir! »

Esteban ne voulait pas vraiment y croire. Mais les sourires et la confiance de ses amis lui parvinrent malgré lui, et il se surprit à sourire à son tour.

« ...vous avez raison. », conclut-il. « Il y a toujours de l'espoir. »

Il regarda le soleil, qui était reparu de derrière les nuages. Étaient-ce ses mots, ses pensées qui l'avaient fait revenir? Il ne le saurait sans doute jamais. Mais peut-être qu'il ne voulait pas savoir, après tout.

« Et tant qu'il y aura de l'espoir, le monde aura besoin de nous trois. »

Ses mains trouvèrent celles de ses amis. Ils s'échangèrent un regard, un sourire, et contemplèrent le soleil ensemble.