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Little Women - Les 4 filles March

Chapter Text

« Noël ne sera pas Noël sans un seul cadeau, » grogna Jo, étendue sur le tapis.

« Qu'il est terrible d'être pauvre ! » soupira Meg, en contemplant sa vieille robe.

« Je ne trouve pas juste que certaines filles aient quantité de jolies choses, et d'autres rien du tout, » ajouta la petite Amy, avec un reniflement plaintif.

« Nous avons Père et Mère, et nous pouvons compter les unes sur les autres, » dit joyeusement Beth dans son coin.

Les quatre jeunes visages illuminés par les flammes s'égayèrent à ces mots enjoués, mais s'assombrirent à nouveau quand Jo dit tristement, « Père n'est pas là, et nous ne le verrons pas avant longtemps. » Elle ne dit pas « peut-être jamais », mais chacune l'ajouta en silence en pensant à Père parti au loin, où se trouvaient les combats.

Personne ne parla durant une minute ; puis Meg dit d'un ton altéré,

« Vous savez pour quelle raison Mère a proposé qu'il n'y ait pas de présents ce Noël : l'hiver va être dur pour tout le monde, et elle pense que nous ne devrions pas dépenser d'argent pour le plaisir, quand nos hommes dans l'armée souffrent tant. Nous ne pouvons pas faire grand chose en dehors de nos petits sacrifices, et nous devrions les faire avec joie. Mais j'ai peur de ne pas en éprouver la moindre, » et Meg secoua la tête, pensant avec regrets à toutes les jolies choses qu'elle désirait.

« Mais je ne pense pas que le peu que nous pourrions dépenser servirait à grand chose. Nous avons un dollar chacune, et l'armée ne serait pas beaucoup aidée par nos dons. Je suis d'accord pour ne rien attendre de la part de Mère ou de la tienne, mais je suis décidée à m'acheter Ondine et Sitran. Je l'ai attendu si longtemps, » dit Jo, qui était un rat de bibliothèque.

« Je comptais dépenser mon argent pour de nouvelles chansons, » dit Beth, avec un petit soupir, que personne n'entendit sinon le balai de la cheminée et une manique.

« Je me procurerai une jolie boîte de crayons Faber ; j'en ai vraiment besoin, » dit Amy d'un ton décidé.

« Mère n'a rien dit quant à notre argent, et elle ne souhaiterait pas que nous renoncions à tout. Achetons chacune ce que nous voulons, et amusons-nous un peu ; je suis sûre que nous trimons assez dur pour le mériter, » s'écria Jo, qui examinait les talons de ses chaussures dans une posture toute masculine.

« Moi oui, je le sais - faire la classe à ces enfants épuisants, presque toute la journée, quand je me languis de passer du bon temps à la maison, » recommença à se plaindre Meg.

« C'est loin d'être aussi difficile pour toi que ça l'est pour moi, dit Jo. Que dirais-tu d'être enfermée durant des heures avec une vieille dame grognon et exigeante, qui ne cesse de te faire cavaler, n'est jamais satisfaite, et t'embête jusqu'à ce que tu sois prête à sauter par la fenêtre ou à pleurer ?

— Il est vilain de faire des histoires, mais je pense que faire la vaisselle et tout garder en ordre sont les pires choses au monde. Cela me met de méchante humeur, et mes mains sont si gourdes que je ne peux pas pratiquer le piano comme il faut. » Et Beth regarda ses mains rudes avec un soupir que tout le monde put entendre cette fois.

« Je ne crois pas qu'aucune d'entre vous souffre autant que moi, s'écria Amy, parce que vous n'avez pas à aller à l'école avec des filles impertinentes, qui vous harcèlent si vous ne savez pas vos leçons, et se moquent de vos robes, et calaminent votre père s'il n'est pas riche, et vous insultent quand votre nez n'est pas joli.

— Je suppose que tu veux dire calomnient, et non pas calamine, l'avisa Jo en riant.

— Je sais ce que je veux dire, et tu n'as pas besoin d'être si statirique. Il est de bon ton d'employer de jolis mots, et d'améliorer son vocabilaire, répliqua dignement Amy.

— Ne vous chamaillez pas. Ne souhaiterais-tu pas que nous ayons l'argent que Papa a perdu quand nous étions petites, Jo ? Pauvre de nous ! Comme nous serions heureuses et bonnes, si nous n'avions pas de soucis ! dit Meg, qui se rappelait des temps meilleurs.

— Tu as dit l'autre jour que tu pensais que nous étions bien plus heureuses que les enfants King, qui se disputent et se tracassent tout le temps en dépit de leur argent.

— C'est vrai, Beth. Eh bien, je le pense. Car même si nous devons travailler, nous savons rire de nous même, et nous formons une bande de joyeux lurons, comme le dirait Jo.

— Jo emploie de ces mots d'argot ! » fit remarquer Amy, avec un regard réprobateur vers la longue silhouette étendue de tout son long sur le tapis.

Jo se rassit immédiatement, mit les mains dans ses poches, et commença à siffler.

« Ne fais pas ça, Jo. On dirait un garçon !

— C'est pour ça que je le fais.

— Je déteste les filles vulgaires et sans manières !

— Je hais les gamines affectées et gnan-gnan !

— Les petits oiseaux dans leurs petits nids sont bons amis, » chanta Beth, la conciliatrice, avec une figure si drôle que la discussion se finit dans les rires, et la chamaillerie prit fin pour cette fois

« Vraiment, vous êtes toutes les deux à blâmer, » dit Meg, commençant à les sermonner en sa qualité de grande sœur. « Tu es assez âgée pour abandonner ces manières de garçon et mieux te conduire, Joséphine. Cela n'importait pas autant quand tu étais une petite fille, mais maintenant que tu es si grande et que tu relèves tes cheveux, tu devrais te rappeler que tu es une jeune dame.

— Ça non ! Et si relever mes cheveux fait de moi une dame, je les coifferai en queues jusqu'à ce que j'ai vingt ans, » s'écria Jo en arrachant sa résille, et secouant sa crinière de cheveux châtains. « Je déteste penser que je dois grandir, et être Miss March, et porter des robes longues, et me tenir aussi raide qu'une reine-marguerite ! C'est déjà assez pénible d'être une fille, quand je n'aime que les jeux et les travaux et les manières des garçons ! Je ne cesserai jamais d'être déçue de ne pas être un garçon. Et c'est pire que jamais maintenant, car je meurs d'envie de partir et me battre avec Papa. Et je ne peux que rester à la maison et tricoter, comme une ennuyeuse vieille femme ! »

Et Jo secoua la chaussette de l'armée jusqu'à ce que les aiguilles cliquettent comme des castagnettes, et que sa pelote bleue bondisse à travers la pièce.

« Pauvre Jo ! C'est dommage, mais l'on n'y peut rien. Aussi tu dois essayer de te contenter de raccourcir ton nom, et de jouer le rôle de notre frère, à nous les filles, » dit Beth, caressant les cheveux en bataille d'une main restée douce en dépit de toutes les tâches ménagères.

« Quant à toi, Amy, continua Meg, tu es à la fois trop prétentieuse et guindée. Tes grands airs sont amusants pour l'instant, mais tu deviendras une petite oie affectée si tu n'y prends pas garde. J'aime tes jolies manières et ta façon raffinée de parler, quand tu n'essaies pas de paraître élégante. Mais tes mots absurdes ne valent pas mieux que l'argot de Jo.

— Si Jo est un garçon manqué et Amy une oie, que suis-je, alors ? » demanda Beth, toute prête à partager les réprimandes.

« Tu es notre petite chérie, et rien d'autre, » répondit chaleureusement Meg, et personne ne la contredit, car la « Souris » était l'enfant préférée de la famille.

Comme les jeunes lecteurs aiment à savoir « de quoi les gens ont l'air », nous prendrons ce moment pour leur esquisser un portrait des quatre sœurs, qui étaient assises en train de tricoter en cette fin d'après-midi, tandis que la neige de décembre tombait tranquillement au dehors et que le feu craquait joyeusement. C'était une pièce agréable, malgré le tapis délavé et le mobilier ordinaire, car il y avait quelques jolis tableaux au mur, des livres garnissaient tous les recoins, des chrysanthèmes et des roses de Noël fleurissaient aux fenêtres, et une atmosphère plaisante de paix domestique régnait.

Margaret, l'aînée des quatre, avait seize ans et était très jolie ; elle avait les joues rondes et la peau claire, avec de grands yeux, une masse de doux cheveux bruns, une bouche tendre et de blanches mains dont elle était un peu trop fière. À quinze ans Jo était très grande, mince et brune, et rappelait un poulain, toujours gênée par ses longs membres dont elle ne semblait pas savoir que faire. Elle avait une bouche bien dessinée, un nez cocasse, et des yeux gris perçants qui semblaient ne rien laisser passer, et pouvaient être tour à tour farouches, amusés ou pensifs. Ses longs cheveux épais étaient son unique beauté, mais ils étaient généralement ramassés dans un filet pour ne pas la gêner. Elle avait des épaules rondes, de grandes mains et de grands pieds ; ses vêtements avaient toujours l'air en désordre et elle avait l'allure mal à l'aise d'une fille qui allait rapidement devenir une femme et n'en était pas ravie le moins du monde. Élisabeth - ou Beth, ainsi que tout le monde l'appelait - était une jeune fille de treize ans aux yeux lumineux, aux joues roses et aux cheveux soyeux, avec des manières timides, une petite voix, et une expression paisible dont elle se départait rarement. Son père l'appelait sa « Petite Demoiselle Tranquillité », et le nom lui convenait parfaitement, car elle semblait vivre dans un heureux monde bien à elle, n'en sortant que pour aller au devant des quelques personnes qu'elle aimait et en qui elle avait confiance. Quoique la plus jeune, Amy était, de son opinion, une personne très importante. Une véritable poupée de porcelaine, avec des yeux bleus et des cheveux blonds qui tombaient en boucles sur ses épaules, pâle et élancée, et qui se tenait toujours comme une jeune dame soucieuse de ses manières. Quant aux caractères des quatres sœurs, nous laissons aux lecteurs le soin d'en juger.

La pendule sonna six heures. Ayant balayé l'âtre, Beth y plaça une paire de pantoufles pour les chauffer. D'une façon ou d'une autre, la vue des vieilles chaussures produisit bon effet sur les filles, car Mère allait rentrer, et chacune se dérida pour l'accueillir. Meg cessa son sermon et alluma la lampe, Amy quitta le fauteuil sans qu'on le lui ait demandé, et Jo oublia sa fatigue pour venir tenir les pantoufles plus près du feu.

« Elles sont bien usées. Il faut que Marmee en ait une nouvelle paire.

— Je pensais lui en acheter une avec mon dollar, dit Beth.

— Non, je le ferai ! cria Amy.

— Je suis la plus âgée, » commença Meg, mais Jo l'interrompit d'un ton décidé : « Je suis l'homme de la famille maintenant que Papa est parti, et j'achèterai les pantoufles, car il m'a dit de prendre tout spécialement soin de Mère en son absence.

— Je vais vous dire ce qu'on va faire, dit Beth, achetons-lui chacune quelque chose pour Noël, et rien pour nous-mêmes.

— C'est bien de toi, ma chérie ! Que lui offrirons-nous ? » s'exclama Jo.

Chacune réfléchit en silence pendant une minute, puis Meg annonça, comme si l'idée lui était venue à la vue de ses jolies mains, « Je vais lui offrir une belle paire de gants.

— Des chaussures de l'armée, les meilleures qui soient, s'écria Jo.

— Quelques mouchoirs, tout ourlés, dit Beth.

— Je lui offrirai une petite bouteille d'eau de Cologne. Elle l'apprécie, et ça ne coûtera pas très cher, aussi il me restera assez pour acheter mes crayons, ajouta Amy.

— Comment lui donnerons-nous nos présents ? demanda Meg.

— Nous les poserons sur la table, puis nous la ferons entrer et la regarderons ouvrir les paquets. Ne te rappelles-tu pas comment nous faisions pour nos anniversaires ? répondit Jo.

— J'étais si nerveuse quand c'était mon tour de m'asseoir dans le fauteuil avec la couronne sur la tête, et de vous regarder venir à moi pour me donner les présents et m'embrasser. J'aimais les cadeaux et les baisers, mais c'était terrible de voir tout le monde assis en train de me regarder ouvrir mes présents, » dit Beth, qui était en train de rôtir sa figure en même temps que le pain pour le thé.

« Laissons Marmee croire que nous achetons des cadeaux pour nous-mêmes, et faisons-lui la surprise. Nous devons aller faire nos achats demain après-midi, Meg. Il y a encore tant à faire pour la pièce du soir de Noël, » dit Jo en faisant les cent pas, les mains derrière le dos et le nez en l'air.

« Je ne pense pas jouer encore après cette fois. Je me fais trop vieille pour ce genre de choses, » fit observer Meg, qui était toujours aussi enfant quand il s'agissait de facéties en costumes.

« Tu ne cesseras pas, je le sais, tant que tu pourras parader dans une longue robe blanche avec les cheveux défaits et des bijoux en papier doré. Tu es la meilleure actrice que nous ayons, et ce sera la fin de tout si tu quittes les planches, dit Jo. Nous devrions répéter ce soir. Viens ici, Amy, et répète la scène de l'évanouissement, tu es aussi raide qu'un tisonnier.

— Je ne peux pas m'en empêcher. Je n'ai jamais vu personne s'évanouir, et je refuse de me couvrir de bleus en tombant de tout mon long comme tu le fais. Si je peux glisser en douceur, je le ferai ; sinon, je me laisserai tomber gracieusement dans un fauteuil. Je me moque qu'Hugo me menace avec un pistolet, » répliqua Amy, qui n'était pas douée de talent dramatique, mais avait été choisie pour le rôle parce qu'elle était assez petite pour être emmenée en criant par le vilain de la pièce.

« Fais comme ceci. Joins tes mains de cette façon, et titube à travers la pièce, en appelant frénétiquement "Rodrigo ! Sauve-moi ! Sauve-moi !" » Et Jo se lança, avec un cri mélodramatique à glacer le sang.

Amy suivit les instructions, mais elle tendait les mains raidement devant elle et se déplaçait avec les mouvements saccadés d'un automate, et son « Oh ! » suggérait moins la peur et l'angoisse qu'une piqûre d'épingle. Jo poussa un grognement désespéré, et Meg rit tout de bon, tandis que Beth laissa brûler le pain en regardant la scène avec intérêt. « Il n'y a rien à faire ! Fais du mieux que tu pourras le moment venu, et si le public rit, ne me blâme pas. Allons, Meg. »

Puis les choses se déroulèrent sans accroc, et Don Pedro défia le monde dans un monologue de deux pages sans une seule pause. Hagar, la sorcière, chanta une terrible incantation au dessus de sa bouilloire de crapauds bouillonnants avec un effet des plus inquiétants. Rodrigo brisa virilement ses chaînes, et Hugo mourut dans les remords et l'agonie de l'arsenic avec un « Ha ! Ha ! » féroce.

« C'est la meilleure pièce que nous ayons jouée, » dit Meg, tandis que le vilain décédé s'asseyait et se frottait les coudes.

« Je ne sais pas comment tu peux écrire et jouer des choses aussi magnifiques, Jo. Tu es un vrai Shakespeare ! » s'exclama Beth, qui croyait dur comme fer que ses sœurs étaient dotées de génie dans tous les domaines.

« Pas tout à fait, répondit modestement Jo. Je pense que La Malédiction de la Sorcière, une Tragédie Lyrique est assez réussie, mais j'aimerais essayer de monter Macbeth, si seulement nous avions une trappe pour Banquo. J'ai toujours eu envie de jouer les meurtres. "Est-ce un poignard, que je vois devant moi ?" » marmonna Jo, en roulant des yeux et en brassant l'air devant elle, comme elle l'avait vu faire à un célèbre tragédien.

« Non, c'est la fourchette à rôtir, avec la pantoufle de Mère piquée dessus au lieu d'une tranche de pain. Beth est fascinée par le théâtre ! » s'écria Meg, et la répétition se termina dans un éclat de rire général.

« Je suis contente de vous voir si joyeuses, mes filles, » dit une voix enjouée à la porte, et acteurs comme audience se tournèrent pour accueillir une grande dame à l'allure maternelle, avec une expression bienveillante qui faisait plaisir à voir. Elle n'était pas élégamment vêtue, mais avait cependant un air de noblesse, et les filles trouvaient que la cape grise et le bonnet démodé habillaient la plus splendide des mères au monde.

« Eh bien, mes chéries, comment s'est passée votre journée ? Il y avait tant à faire, pour préparer les colis pour demain, que je ne suis pas rentrée pour le dîner. Y a-t-il eu des visites, Beth ? Comment va ton rhume, Meg ? Jo, tu as l'air horriblement fatiguée. Viens m'embrasser, mon bébé. »

Tout en questionnant ses filles Mrs. March retira ses vêtements humides, enfila ses pantoufles chaudes, et attira Amy sur ses genoux en s'asseyant dans le fauteuil, se préparant à apprécier l'heure la plus heureuse de sa dure journée. Les filles s'affairèrent, chacune essayant à sa façon de rendre les choses confortables. Meg arrangea la table du thé, Jo apporta du bois et installa des chaises tout en faisant tomber, en renversant et en cognant tout ce qu'elle touchait. Beth allait et venait entre la cuisine et le parloir, active et silencieuse, tandis qu'Amy, assise avec les mains sur les genoux, donnait des instructions à tout le monde.

Quand elles s'installèrent autour de la table, Mrs. March dit, avec un visage particulièrement joyeux, « J'ai un cadeau pour vous, après le souper. » Aussitôt les visages alentour s'illuminèrent d'un sourire éclatant. Beth battit des mains, sans tenir compte du petit pain qu'elle tenait, et Jo jeta sa serviette en l'air en criant, « Une lettre ! Une lettre ! Trois hourras pour Père !

— Oui, une belle et longue lettre. Il va bien, et pense pouvoir passer l'hiver mieux que nous ne le craignions. Il envoie toutes sortes de vœux de bonheur pour Noël, et un message spécial pour vous, les filles, » dit Mrs. March en tapotant sa poche comme s'il s'y trouvait un trésor.

« Dépêchons nous de finir ! Ne t'arrête pas pour relever ton petit doigt et minauder au dessus de ton assiette, Amy, » s'écria Jo, qui, dans sa hâte, s'étouffa avec son thé et fit tomber sa tartine, côté beurré sur le tapis.

Beth cessa de manger, mais se glissa dans son coin à l'écart pour s'asseoir et méditer sur ce bonheur à venir, en attendant que les autres soient prêtes.

« Je pense que c'était remarquable de la part de Père, de partir comme aumônier alors qu'il était trop vieux pour être mobilisé, et pas assez fort pour être soldat, dit chaleureusement Meg.

— Comme j'aimerais pouvoir y aller comme tambour, comme vivan- quel est ce mot déjà ? - ou comme infirmière, pour pouvoir être près de lui et l'aider, s'exclama Jo avec un grognement.

— Ce doit être très désagréable de dormir dans une tente, et de manger toutes sortes de mauvaises choses, et de boire dans une tasse en étain, soupira Amy.

— Quand rentrera-t-il, Marmee ? demanda Beth, d'une voix légèrement tremblante.

— Pas avant de nombreux mois, ma chérie, à moins qu'il ne soit malade. Il restera et accomplira consciencieusement son devoir aussi longtemps que possible, et nous ne lui demanderons pas de rentrer une minute plus tôt qu'il ne le doit. Maintenant venez, je vais vous lire cette lettre. »

Toutes se rapprochèrent du feu, Mère dans le grand fauteuil avec Beth à ses pieds, Meg et Amy perchées sur chaque accoudoir, et Jo penchée sur le dossier, où personne ne la verrait manifester d'émotion si la lettre devait être touchante. C'était le cas de la plupart des lettres écrites en ces temps difficiles, en particulier celles que les pères envoyaient chez eux. Celle-ci disait peu de choses sur les épreuves endurées, les dangers affrontés ou le mal du pays. C'était une lettre gaie, pleine d'espoir et de descriptions vivaces de la vie au campement, des marches, et des nouvelles militaires, et ce n'est qu'à la fin que l'amour paternel de l'auteur et son désir de revoir ses petites filles débordaient de son cœur sur la page.

« Donne-leur à toutes mon amour et un baiser. Dis-leur que je pense à elles la journée, prie pour elles la nuit, et trouve en tout temps réconfort dans leur affection. Il semble bien long de devoir attendre une année pour les revoir, mais rappelle-leur que nous devons tous travailler durant cette attente, afin que ces journées difficiles ne soient pas perdues. Je sais qu'elles se souviendront de tout ce que je leur dis, qu'elles seront des enfants aimantes, accompliront fidèlement leur devoir, combattront bravement leurs ennemis intérieurs, et se domineront si magnifiquement que quand je rentrerai je ne les en aimerai que davantage, et serai plus fier que jamais de mes petites femmes. » Tout le monde reniflait en arrivant à ce passage. Jo n'avait pas honte de la grosse larme qui tomba du bout de son nez, et Amy ne se préoccupait guère de décoiffer ses boucles quand elle enfouit son visage contre l'épaule de sa mère en sanglotant, « Je suis une fille égoïste ! Mais je vais vraiment essayer de m'améliorer, pour ne pas finir par le décevoir.

— Comme nous toutes, s'écria Meg. Je me soucie trop de mon apparence et déteste travailler, mais cela n'arrivera plus, si je peux l'en empêcher.

— Je vais essayer d'être "une petite femme", comme il aime à m'appeler. De ne pas être si rude et si sauvage, mais de faire mon devoir ici au lieu de souhaiter être ailleurs, » dit Jo, qui se disait que modérer son tempérament était une tâche bien plus difficile qu'affronter un ou deux rebelles dans le sud.

Beth ne dit rien, mais essuya ses larmes avec la chaussette bleue et commença à tricoter de toutes ses forces, se consacrant sans perdre de temps à la tâche à portée de main ; déterminée, dans sa petite âme tranquille, à être tout ce que Père espérait quand viendrait le temps des joyeuses retrouvailles.

Mrs. March brisa le silence qui suivit les mots de Jo en disant d'une voix joyeuse, « Vous souvenez-vous que vous aviez l'habitude de jouer au Voyage du Pèlerin quand vous étiez petites ? Vous n'étiez jamais si heureuses que quand je vous attachais mes sacs de chutes de tissu sur le dos comme fardeaux, vous donnais des chapeaux et des bâtons et des rouleaux de papier, et vous laissais voyager dans toute la maison depuis le cellier, qui était la Cité des Destructions, jusque tout en haut sur le toit, où vous aviez rassemblé toutes les jolies choses que vous pouviez collecter pour faire une Cité Céleste.

— Comme c'était amusant, surtout passer devant les lions, combattre Apollyon, et traverser la vallée où se trouvaient les gobelins, dit Jo.

— J'aimais le moment où nos fardeaux tombaient dans les escaliers, dit Meg.

— Je ne me rappelle pas grand chose, sauf que j'avais peur du cellier et de l'entrée sombre, et que j'aimais toujours le gâteau et le lait que nous prenions tout en haut. Si je n'étais pas trop vieille pour de telles choses, j'aimerais bien y rejouer, » dit Amy, qui, à l'âge de douze ans, commençait à parler de renoncer aux enfantillages.

« Nous ne sommes jamais trop vieux pour ceci, ma chérie, car c'est un jeu auquel nous jouons tout le temps, d'une manière ou d'une autre... Nos fardeaux sont ici, la route est devant nous, et notre recherche de la vertu et du bonheur est le guide qui nous mène à travers de nombreuses difficultés et erreurs jusqu'à la paix qui est une vraie Cité Céleste. Maintenant, mes petits pèlerins, et si vous recommenciez ? Non pour jouer, mais pour de vrai, et voyez jusqu'où vous pouvez aller avant que Père rentre à la maison.

— Vraiment, Mère ? Où sont nos paquets ? demanda Amy, qui était une jeune fille à l'esprit très littéral.

— Chacune de vous vient juste de dire ce qu'était son fardeau, à l'exception de Beth. J'aime à penser qu'elle n'en a aucun, dit sa mère.

— Si, j'en ai un. Le mien est d'avoir de la vaisselle à nettoyer, de la poussière à faire, d'envier les filles qui ont de beaux pianos, et d'avoir peur des gens.»

Le fardeau de Beth était si amusant que tout le monde eut envie de rire, mais personne ne le fit, car cela l'aurait bien chagrinée.

« Faisons cela, dit pensivement Meg. Ce n'est qu'une autre façon de dire que l'on essaie de s'améliorer, et l'histoire pourrait nous aider, car même si nous voulons être bonnes, c'est beaucoup de travail, et nous oublions et ne faisons pas de notre mieux.

— Nous étions dans les Marais de la Tristesse ce soir, et Mère est venue et nous en a tirées, comme l'Aide dans le livre. Nous devrions avoir notre parchemin d'indications, comme Christian. Comment pouvons nous faire pour cela ? » demanda Jo, ravie de la fantaisie venue ajouter un peu de romance à la morne tâche qu'était l'accomplissement de son devoir.

« Regardez sous votre oreiller au matin de Noël, et vous trouverez votre guide, » répondit Mrs. March.

Elles discutèrent du nouveau plan tandis que la vieille Hannah débarrassait la table, puis les quatre petits paniers à ouvrages firent leur apparition, et les aiguilles filèrent tandis que les filles cousaient des draps pour Tante March. C'était une tâche inintéressante, mais ce soir personne ne se plaignit. Elles adoptèrent le plan de Jo : diviser les longues coutures en quatre parties appelées Europe, Asie, Afrique et Amérique, et de cette façon elles avancèrent drastiquement, en particulier quand elles parlèrent des différents pays qu'elles traversaient dans leur progression.

À neuf heures elles cessèrent le travail , et chantèrent, comme à l'accoutumée, avant d'aller au lit. Personne d'autre que Beth ne pouvait tirer beaucoup de musique du vieux piano ; mais elle savait comment effleurer les touches jaunies pour jouer un agréable accompagnement à leurs simples chansons. La voix de Meg était pareille à une flûte, et elle menait leur petite chorale avec sa mère. Amy stridulait comme un grillon, et Jo allait et venait dans la gamme comme bon lui semblait, se faisant toujours entendre au mauvais moment avec un couac ou un trémolo qui gâchait la chanson la plus émouvante. Elles avaient toujours fait cela, depuis l'époque où elles avaient pu gazouiller : « B'ille, b'ille, 'tite 'toile », et c'était devenu une coutume de la maisonnée, car leur mère était une chanteuse née. Le premier son qui se faisait entendre le matin était celui de sa voix tandis qu'elle s'affairait dans la maison, chantant comme une alouette, et c'était ce même son gai qui finissait la journée, car les filles ne devinrent jamais trop grandes pour cette berceuse familière.

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Dans l'aube grise du matin de Noël, Jo fut la première à s'éveiller. Il n'y avait pas de bas pendus au manteau de la cheminée, et pendant un instant elle se sentit aussi désappointée qu'elle l'avait été longtemps auparavant quand sa petite chaussette était tombée, trop pleine de présents. Puis elle se souvint de la promesse de sa mère et, glissant la main sous l'oreiller, en tira un petit livre à la couverture écarlate. Elle le connaissait bien, car c'était la vieille et belle histoire de la meilleure vie jamais vécue, et Jo se dit que c'était là un vrai guide pour tout pèlerin au début d'un long voyage. Elle réveilla Meg d'un « Joyeux Noël, » et l'invita à regarder sous son oreiller. Un livre à la couverture verte apparut, avec la même image à l'intérieur, et quelques mots écrits par leur mère qui rendirent ce présent très précieux à leurs yeux. Beth et Amy s'éveillèrent à leur tour et trouvèrent leur petit livre - l'un gris tourterelle, l'autre bleu, et toutes s'assirent pour les contempler et discuter tandis que le jour naissant rosissait le ciel d'orient.

En dépit de sa coquetterie, Meg avait une nature pieuse et douce, qui influençait inconsciemment ses sœurs et particulièrement Jo, qui l'aimait tendrement et lui obéissait car ses conseils étaient si gentiment offerts.

« Les filles, » dit sérieusement Meg, s'adressant aussi bien à la tête échevelée à côté d'elle qu'aux deux petites en bonnets de nuit dans la chambre à côté, « Mère veut que nous lisions et aimions ces livres, et que nous nous en inspirions, et nous devons commencer tout de suite. Nous avions pris de bonnes habitudes, mais depuis que Père est parti et que toutes ces affaires de guerre nous ont perturbées, nous avons négligé beaucoup de choses. Vous pouvez faire comme bon vous semble, mais je vais garder mon livre sur la table de chevet et en lire un peu chaque matin dès mon réveil, car je sais que cela me fera du bien et m'aidera au cours de ma journée. »

Puis elle ouvrit son nouveau livre et commença à lire. Jo passa un bras autour d'elle, et joue contre joue, se mit aussi à lire, avec cette expression tranquille si rare sur son visage animé.

« Comme Meg est bonne ! Viens, Amy, faisons comme elles. Je t'aiderai avec les mots difficiles, et elles expliqueront ce que nous ne comprenons pas, » murmura Beth, très impressionnée par les jolis livres et l'exemple de ses sœurs.

« Je suis contente que le mien soit bleu, » dit Amy. Puis les chambres se firent très silencieuses tandis que l'on tournait doucement les pages, et le soleil d'hiver se glissa par la fenêtre pour illuminer et saluer ces visages sérieux en ce matin de Noël.

« Où est Mère ? » demanda Beth, quand Jo et elle descendirent une demi-heure plus tard pour la remercier des cadeaux.

« Dieu seul le sait. Quelque pauvre créature est venue quémander, et votre maman est partie de suite voir ce qui lui manquait. Il n'y a jamais eu de femme comme elle pour ce qui est de donner victuailles et boisson, vêtements et chauffage, » répondit Hannah, qui vivait avec la famille depuis la naissance de Meg et était davantage considérée comme une amie que comme une servante.

« Elle sera bientôt de retour, je pense, alors préparez vos gâteaux, que tout soit prêt, » dit Meg en regardant les cadeaux rassemblés dans un panier qui avait été glissé sous le sofa, prêt pour l'occasion. « Tiens, où est la bouteille d'eau de Cologne d'Amy ? » ajouta-t-elle en ne voyant pas le petit flacon.

« Elle l'a prise il y a une minute, et est partie pour y mettre un ruban, ou quelque chose comme ça, » répondit Jo, qui dansait autour de la pièce pour assouplir les nouvelles chaussures.

« Mes mouchoirs ont bon air, n'est-ce pas ? Hannah les a lavés et repassés pour moi, et je les ai marqués moi-même, » dit Beth en contemplant fièrement les lettres quelque peu irrégulières, fruits de son dur labeur.

« Oh, regarde ! Elle a écrit "Mère" au lieu de "M. March". C'est trop drôle ! s'écria Jo en en prenant un.

— Ça ne va pas ? J'ai pensé que ce serait mieux parce que les initiales de Meg sont aussi M.M., et je veux que personne d'autre que Marmee ne se serve de ceux-là, dit Beth, l'air troublée.

— C'est très bien, ma chérie, et une très jolie idée - et pratique aussi, car personne ne pourra se tromper maintenant. Cela lui plaira beaucoup, je le sais, » dit Meg avec un froncement de sourcils pour Jo et un sourire pour Beth.

« Voici Mère. Cachez le panier, vite ! » s'écria Jo quand une porte claqua et que des pas résonnèrent dans le hall.

Amy entra précipitamment, et eut l'air plutôt gênée quand elle vit que ses sœurs l'attendaient toutes.

« Où étais-tu, et que caches-tu dans ton dos ? » demanda Meg, étonnée de voir, par son bonnet et son manteau, qu'Amy la paresseuse était sortie si tôt.

« Ne ris pas, Jo ! Je voulais que personne ne sache avant le dernier moment. Je suis seulement allée changer la petite bouteille pour une grande, et j'ai donné tout mon argent pour l'avoir, et j'essaie vraiment de ne plus être égoïste. »

Tout en parlant, Amy montra la bouteille élégante qui remplaçait la moins chère, et elle avait l'air si sincère et si humble dans son effort de s'oublier que Meg la prit dans ses bras sur le champ, et Jo déclara qu'elle était « une perle », tandis que Beth courut à la fenêtre et cueillit sa plus belle rose pour orner l'imposant flacon.

« Vous voyez, j'ai eu honte de mon présent, après avoir lu et avoir discuté d'être bonne ce matin, alors j'ai couru au magasin et je l'ai échangé dès que je me suis levée, et j'en suis bien contente, car mon cadeau est le plus beau maintenant. »

Un autre claquement de la porte d'entrée renvoya le panier sous le sofa et les filles à table, pressées de prendre leur petit-déjeuner.

« Joyeux Noël, Marmee ! Et bien d'autres à venir ! Merci pour nos livres. Nous en avons lu un peu, et comptons en lire chaque jour, crièrent-elles en chœur.

— Joyeux Noël, mes petites filles ! Je suis heureuse que vous ayez déjà commencé vos livres, et j'espère que vous continuerez. Mais je veux dire un mot avant de nous asseoir. Non loin d'ici vit une pauvre femme avec un nouveau-né. Six enfants sont pelotonnés dans un seul lit pour ne pas geler, car ils n'ont pas de feu. Ils n'ont rien à manger, et l'aîné des garçons est venu me dire qu'ils souffraient de la faim et du froid. Mes filles, voudrez-vous bien leur offrir votre petit-déjeuner comme cadeau de Noël ? »

Elles avaient toutes inhabituellement faim, ayant attendu près d'une heure, et durant une minute personne ne parla. Une minute seulement, car Jo s'écria, « Je suis si contente que tu sois venue avant que nous ne commencions !

— Puis-je venir et aider à porter les choses pour les pauvres petits enfants ? demanda Beth avec enthousiasme.

— Je porterai la crème et les muffins, » ajouta Amy, abandonnant héroïquement ce qu'elle aimait le plus.

Meg recouvrait déjà les crêpes, et empilait le pain sur une assiette.

« Je savais que vous le feriez, » dit Mrs. March avec un sourire satisfait. « Vous allez toutes venir et m'aider, et quand nous rentrerons nous aurons du pain et du lait pour petit-déjeuner, et nous nous rattraperons au déjeuner. »

Elles furent bientôt prêtes et la procession se mit en route. Heureusement il était tôt, et elles passèrent par les petites rues ; aussi peu de gens les virent, et nul ne rit de l'étrange convoi.

Quelle pauvre chambre c'était : nue et misérable, sans feu, avec des draps en haillons, une mère malade, un bébé hurlant, et un groupe d'enfants pâles et affamés pelotonnés les uns contre les autres sous une couverture, essayant de se tenir chaud.

Comme les grands yeux s'écarquillèrent, et les lèvres bleuies sourirent quand les filles entrèrent.

« Ach, mein Gott ! Des anges venus à nous ! dit la pauvre femme en pleurant de joie.

— Drôles d'anges, en capuchons et mitaines, » dit Jo, et tout le monde rit.

Quelques minutes plus tard, on eût vraiment dit que de bons esprits s'étaient mis à l'œuvre. Hannah, qui avait porté le bois, fit du feu, et colmata les vitres brisées avec de vieux chapeaux et sa propre cape. Mrs. March donna du thé et du gruau à la mère, et la réconforta avec des promesse de l'aider, tandis qu'elle habillait le bébé aussi tendrement que s'il eût été le sien. Pendant ce temps les filles dressèrent la table, installèrent les enfants autour du feu, et les nourrirent comme des oisillons affamés - tout en riant, parlant, et essayant de comprendre leur anglais étrange.

« Das ist gut ! Die Engel-kinder ! » criaient les pauvres petits tandis qu'ils mangeaient et réchauffaient leurs mains empourprées devant l'agréable brasier. Les filles n'avaient jamais été appelées des anges auparavant, et trouvèrent cela très agréable, particulièrement Jo, qui avait été considérée comme un vrai « Sancho » depuis sa naissance. Ce fut un petit-déjeuner très heureux, quoiqu'elle n'en eurent pas une miette. Et quand elles s'en furent, laissant une famille réconfortée, je pense qu'il n'y avait pas en ville quatre personnes plus heureuses que les petites filles au ventre creux qui avaient offert leur petit-déjeuner pour se contenter de pain et de lait le matin de Noël.

« C'est cela, aimer son prochain mieux que soi-même, et cela me plaît, » dit Meg, comme elles disposaient leurs présents pendant que leur mère était à l'étage à rassembler des vêtements pour les pauvres Hummel.

Ce n'était pas un spectacle époustouflant, mais il y avait beaucoup d'amour dans les quelques petits paquets, et dans le grand vase de roses rouges, de chrysanthèmes blancs et de lierre qui trônait au milieu de la table, lui donnant un air tout à fait élégant.

« Elle arrive ! Vas-y, Beth ! Ouvre la porte, Amy ! Trois hourras pour Marmee ! » cria Jo en sautant partout, tandis que Meg allait se placer pour conduire Mère à la place d'honneur.

Beth joua sa marche la plus gaie, Amy ouvrit la porte en grand, et Meg tint son rôle d'escorte avec une grande dignité. Mrs. March était à la fois surprise et touchée, et souriait, les larmes aux yeux, tandis qu'elle examinait ses présents et lisait les petites notes qui les accompagnaient. Elle enfila aussitôt les pantoufles, un nouveau mouchoir fut glissé dans sa poche, parfumé par l'eau de Cologne d'Amy, la rose fut ajustée à son corsage, et les jolis gants furent déclarés parfaits.

Il y eut beaucoup de rires et d'embrassades et d'explications, de cette façon simple et aimante qui rend ces célébrations domestiques si plaisantes sur le moment et si douces dans les souvenirs, et puis il fallut se mettre au travail.

Les actes de charité et les cérémonies du matin avaient pris tant de temps que le reste de la journée fut consacré aux préparations pour les festivités du soir. Étant encore trop jeunes pour aller souvent au théâtre et ne pouvant se permettre de dépenser beaucoup pour des représentations privées, les filles se creusaient la tête, et nécessité étant mère de l'invention, fabriquaient ce dont elles avaient besoin. Certaines de leurs créations étaient très ingénieuses - guitares en carton, lampes antiques faites de saucières à l'ancienne mode recouvertes de papier d'argent, magnifiques robes de vieux coton étincelantes de copeaux métalliques récupérés d'une usine de conserves, et armures couvertes des mêmes débris en losanges qui restaient après la découpe des couvercles. La grande chambre était la scène de bien des révélations innocentes.

Aucun homme n'était admis, aussi Jo jouait tous les rôles masculins que son cœur désirait et trouvait une immense satisfaction en la possession d'une paires de bottes fauves données par une amie, qui connaissait une dame qui connaissait un acteur. Ces bottes, un vieux fleuret, et un pourpoint à crevés utilisé autrefois par un artiste pour quelque peinture, étaient les plus grands trésors de Jo et apparaissaient à toutes occasions. La petite taille de la compagnie obligeait les deux actrices principales à endosser plusieurs rôles, et elles méritaient bien des louanges pour le difficile travail accompli en apprenant trois ou quatre rôles différents, en changeant de costumes à multiples reprises et en gérant les coulisses en plus du reste. C'était un excellent entraînement pour leurs mémoires, un amusement inoffensif, et qui occupait bien des heures qui autrement seraient restées oisives, solitaires, ou passées en compagnie moins bénéfique.

Le soir de Noël, une douzaine de jeunes filles s'entassèrent sur le lit qui était le balcon, et s'assirent devant les rideaux d'indienne bleue et jaune avec une impatience des plus flatteuses. Il y avait des froufrous et des chuchotements de l'autre côté du rideau, un rien de fumée de lampe, et un gloussement occasionnel de la part d'Amy qui avait tendance à se mettre dans tous ses états dans l'excitation du moment. Puis une cloche sonna, les rideaux s'ouvrirent, et la tragédie lyrique commença.

« Une forêt lugubre », selon l'unique programme, était représentée par quelques arbustes en pot, de la feutrine verte au sol, et une grotte dans le lointain. Cette grotte était constituée d'un étendoir pour le toit, de bureaux pour les murs, et à l'intérieur était un petit fourneau au dessus duquel se penchait une vieille sorcière. La scène étant plongée dans l'obscurité, la lueur du fourneau fit son petit effet, tout spécialement quand la sorcière ôta le couvercle de la bouilloire et que jaillit de la vraie vapeur. Un temps fut accordé pour permettre au premier frisson de se dissiper, puis Hugo, le vilain, entra d'un pas raide avec une épée au côté, un chapeau tombant, une barbe noire, une cape mystérieuse, et les fameuses bottes. Après avoir fait les cent pas avec beaucoup d'agitation, il se frappa le front et se mit à chanter avec furie sa haine pour Rodrigo, son amour pour Zara, et sa plaisante résolution de tuer l'un et conquérir l'autre. Les tons rauques de la voix d'Hugo, ainsi que ses cris occasionnels quand ses sentiments prenaient le dessus, étaient très impressionnants, et l'audience applaudit dès l'instant où il reprit son souffle. Saluant avec l'air de celui habitué aux louanges du public, il se faufila jusqu'à la caverne et ordonna à Hagar de venir avec un « Holà, maraude ! J'ai besoin de toi ! » plein d'autorité.

Apparut Meg, le visage encadré de crin gris, dans une robe noire et rouge, avec un bâton et une cape couverte de dessins cabalistiques. Hugo lui demanda une potion pour gagner l'adoration de Zara, et une pour détruire Rodrigo. Hagar, dans une jolie mélodie dramatique, lui promit les deux, et appela l'esprit qui lui donnerait le philtre d'amour.

« Accours, accours, de ta demeure,

Esprit de l'air, je te convoque !

Né des roses, nourri de rosée,

Peux-tu concocter charmes et potions ?

Porte-moi donc à tire d'aile

Le philtre parfumé dont j'ai besoin.

Fais le doux et fort sans pareil

Esprit, réponds à mon appel ! »

De doux accords résonnèrent, et au fond de la caverne apparut une petite silhouette dans un nuage de blanc, avec des ailes scintillantes et une guirlande de roses sur ses cheveux d'or. Agitant une baguette, il chanta :

« Me voici descendu,

De mon domaine

Dans la lune lointaine.

Prends cette potion

Et fais-en bon usage

Ou son pouvoir s'évanouira ! »

Et, laissant tomber une petite bouteille dorée aux pieds de la sorcière, l'esprit disparut. Un nouveau chant de la sorcière provoqua une autre apparition - bien moins aimable, car c'est un vilain lutin noir qui se manifesta dans un bang !, croassa sa réponse, jeta une fiole sombre à Hugo et disparut avec un rire moqueur. Ayant chanté ses remerciements, Hugo glissa les flacons dans ses bottes et s'en alla. Puis Hagar informa l'audience qu'il avait tué quelques unes de ses amies autrefois et qu'elle l'avait maudit pour cela, et entendait se venger de lui en contrariant ses plans. Puis le rideau tomba, et le public se reposa en mangeant des bonbons tout en discutant les mérites de la pièce.

De nombreux coups de marteaux résonnèrent avant que le rideau ne s'élève à nouveau, mais quand apparut le chef d'œuvre de charpenterie qui avait été mis en place, personne ne se plaignit du délai. C'était véritablement superbe. Une tour s'élevait jusqu'au plafond, avec, à mi-hauteur, une fenêtre où brûlait une lampe. Derrière le rideau blanc apparut Zara dans une belle robe bleu et argent, attendant Rodrigo. Il s'en vint porteur d'une somptueuse parure : chapeau à plume, cape rouge, longues boucles brunes, une guitare, et bien sûr, les bottes. Agenouillé devant la tour, il chanta une sérénade d'une voix suppliante. Zara lui répondit, et, après un dialogue musical, consentit à fuir. Alors vint le grand effet de la pièce. Rodrigo fit apparaître une échelle de corde à cinq échelons, en jeta l'extrémité, et invita Zara à descendre. Timidement elle se glissa hors de sa croisée, posa la main sur l'épaule de Rodrigo, et se trouvait sur le point de sauter gracieusement, mais « Hélas ! Hélas pour Zara ! » elle avait oublié sa traîne - elle se prit dans la fenêtre et la tour vacilla, s'inclina en avant, tomba avec fracas, et enfouit les amants malheureux dans ses ruines.

Un cri général s'éleva tandis que les bottes fauves s'agitaient en tous sens dans les décombres et qu'une tête blonde émergeait en s'exclamant, « Je te l'avais bien dit ! Je te l'avais bien dit ! » Avec une merveilleuse présence d'esprit, Don Pedro, le père cruel, se précipita et traîna sa fille hors de là avec un rapide aparté :

« Ne ris pas ! Fais comme si tout s'était bien passé ! » Puis, ordonnant à Rodrigo de se relever, il le bannit du royaume avec colère et mépris. Quoiqu'il fut encore bien secoué par la chute de la tour, Rodrigo défia le vieux gentilhomme et refusa de bouger. Sa détermination enflamma Zara, qui défia également son père ; et il ordonna qu'on les enferme tous les deux dans les oubliettes du château. Un serviteur petit et corpulent apparut avec des chaînes et les emmena, l'air très effrayé et ayant de toute évidence oublié le discours qu'il aurait dû tenir.

L'acte trois démarrait dans le hall du château, et Hagar fit son apparition, étant venue pour libérer les amants et en finir avec Hugo. Elle l'entend venir et se cache, le voit verser les potions dans deux coupes de vin et commander au timide serviteur, « Porte-les aux captifs dans leurs cellules, et dis-leur que je serai bientôt là. » Le domestique prend Hugo à part pour lui dire quelque chose, et Hagar échange les coupes pour deux autres, inoffensives. Ferdinando, le « sbire », les emmène, et Hagar repose la coupe contenant le poison destiné à Rodrigo. Assoiffé après un long discours, Hugo la boit, perd ses moyens, et après moultes gesticulations et piétinements, tombe raide mort, tandis que Hagar lui apprend ce qu'elle a fait dans un chant à la mélodie puissante et exquise.

C'était véritablement une scène palpitante, bien que certains aient pu penser qu'une soudaine cascade de longs cheveux gâchait quelque peu l'effet de la mort du vilain. Il fut rappelé devant le rideau, et apparut avec beaucoup de dignité, tenant Hagar par la main, dont le chant était considéré plus merveilleux encore que tout le reste de la pièce.

L'acte quatre mit en scène un Rodrigo désespéré de l'inconstance de Zara qu'on venait de lui rapporter, et sur le point de mettre fin à ses jours en se poignardant. À l'instant où la dague se pose sur son cœur, une charmante chanson résonne sous sa fenêtre et l'informe que Zara lui est fidèle mais est en danger, et qu'il peut la sauver s'il le veut. On lui jette une clé, qui ouvre la geôle, et dans un accès de ravissement il arrache ses chaînes et se précipite pour retrouver et sauver sa dame.

L'acte cinq ouvrit sur une discussion orageuse entre Zara et Don Pedro. Il souhaite l'envoyer au couvent, mais elle s'y oppose, et après une touchante plaidoirie, est sur le point de s'évanouir quand Rodrigo fait irruption et demande sa main. Don Pedro la lui refuse, au motif qu'il n'est pas riche. Ils crient et gesticulent furieusement mais ne parviennent pas à se mettre d'accord, et Rodrigo est sur le point d'enlever une Zara épuisée quand le domestique timide entre avec une lettre et un sac venant d'Hagar, qui a mystérieusement disparu. On apprend qu'elle lègue une fortune inouïe au jeune couple, et promet un destin tragique à Don Pedro s'il ne les rend pas heureux. On ouvre le sac, et une avalanche de pièces en fer-blanc inonde la scène, brillant maintenant de mille éclats. Cette vue adoucit complètement le père intraitable. Il consent sans un murmure, tous entonnent un joyeux chorus, et le rideau tombe sur les amoureux agenouillés pour recevoir la bénédiction de Don Pedro dans des attitudes romantiques pleines de grâce.

Un tonnerre d'applaudissements suivit mais s'interrompit de manière inattendue quand la couchette pliante sur laquelle se trouvait le « balcon » se referma d'un seul coup sur l'audience enthousiaste. Rodrigo et Don Pedro volèrent à la rescousse, et tout le monde s'en tira indemne, quoique plus d'une fut incapable de parler à force de rire. L'excitation était à peine retombée quand Hannah apparut, avec les « Compliments de Mrs. March », et pria ces dames de descendre pour le souper.

C'était une surprise même pour les actrices, et quand elles virent la table, elle se regardèrent l'une l'autre avec un étonnement ravi. Cela ressemblait bien à Marmee, de leur préparer un petit cadeau, mais elles n'avaient rien vu de tel depuis les jours d'abondance passée. Il y avait de la crème glacée - il y en avait même deux bols, blanche et rose - et du gâteau et des fruits et des sucreries françaises amusantes, et au milieu de la table, quatre grands bouquets de fleurs de serre.

Elle en eurent le souffle coupé, et contemplèrent la table avant de se tourner vers leur mère, qui semblait s'amuser immensément.

« Est-ce l'œuvre des fées ? demanda Amy.

— C'est le Père Noël, dit Beth.

— C'est Mère qui l'a fait. » Et Meg arborait son plus doux sourire, en dépit de la barbe grise et des sourcils blancs.

« Tante March a eu un accès de bonté et a envoyé le souper, » s'écria Jo prise d'une inspiration soudaine.

« Rien de tout ça. Le vieux Mr. Laurence l'a envoyé, répondit Mrs. March.

— Le grand-père du jeune Laurence ! Qu'est-ce qui a bien pu lui mettre une telle idée en tête ? Nous ne le connaissons pas ! s'exclama Meg.

— Hannah a tout raconté au sujet de votre petit-déjeuner à l'une de ses servantes. C'est un étrange vieux gentleman, mais l'histoire lui a plu. Il connaissait mon père il y a bien des années, et il m'a envoyé un mot poli cet après-midi, disant qu'il espérait que je lui permettrais d'exprimer ses sentiments amicaux envers mes enfants en leur envoyant quelques friandises en ce jour de fête. Je ne pouvais pas refuser, et ainsi vous avez un petit festin ce soir pour compenser votre petit déjeuner de pain et de lait.

— Ce garçon le lui a mis en tête, j'en suis sûre ! C'est un type épatant, et j'aimerais que nous puissions faire connaissance. Il a l'air d'en avoir envie mais il est timide, et Meg est si collet monté qu'elle ne me laisse pas lui parler quand nous le croisons, » dit Jo, tandis que les assiettes circulaient autour de la table, et que la crème glacée disparaissait des bols à vue d'œil, avec des oh et des ah de satisfaction.

— Vous parlez des gens qui habitent dans la grande maison voisine, n'est-ce pas ? demanda l'une des filles. Ma mère connaît le vieux Mr. Laurence, mais elle dit qu'il est très fier et n'aime pas se mêler à ses voisins. Il garde son petit-fils cloîtré, quand il n'est pas en train de chevaucher ou de se promener avec son tuteur, et le fait étudier très dur. Nous l'avons invité à notre fête, mais il n'est pas venu. Mère dit qu'il est très gentil, bien qu'il ne nous parle jamais, à nous les filles.

— Notre chatte s'est sauvée une fois, et il l'a ramenée, et nous avons parlé par dessus la barrière, et nous nous entendions formidablement bien - à discuter du cricket, et ainsi de suite - quand il a vu Meg arriver et est parti. J'entends bien le connaître un jour, car il a besoin de s'amuser, j'en suis sûre, dit Jo avec détermination.

— J'aime ses manières, et il a l'air d'un petit gentleman, aussi je n'ai aucune objection à ce que tu fasses sa connaissance si une opportunité se présente. Il a apporté les fleurs lui-même, et je lui aurais bien demandé d'entrer, si j'avais été sûre de ce qui se passait à l'étage. Il avait l'air si pensif quand il est parti, en entendant vos rires.

— Heureusement que tu n'en as rien fait ! dit Jo en riant et en regardant ses bottes. Mais nous jouerons un jour une autre pièce qu'il pourra voir. Peut-être qu'il nous aidera à jouer. Ne serait-ce pas splendide ?

— Je n'ai jamais eu un si beau bouquet ! Comme c'est joli ! dit Meg en examinant ses fleurs avec grand intérêt.

— Ils sont charmants. Mais j'aime mieux le parfum des roses de Beth, » dit Mrs. March, en humant la fleur à demi fanée à son corsage.

Beth se blottit contre elle, et murmura doucement, « J'aimerais pouvoir toutes les envoyer à Père. J'ai bien peur qu'il ne passe pas un aussi joyeux Noël que nous. »

Chapter Text

« Jo ! Jo ! Où es-tu ? » cria Meg devant l'escalier qui menait au grenier.

« Ici ! » répondit une voix rauque venue d'en haut. Une fois montée, Meg trouva sa sœur en train de manger des pommes tout en pleurant sur L'Héritier de Redclyffe, drapée dans une couverture sur un sofa à trois pieds près de la fenêtre ensoleillée. C'était le refuge favori de Jo, et elle aimait à s'y retirer avec une demi-douzaine de pommes reinettes et un bon livre pour profiter du calme et de la compagnie d'un rat qui vivait dans le coin et que sa présence ne dérangeait pas le moins du monde. Quand Meg apparut, Scrabble se précipita dans son trou. Jo secoua la tête pour sécher les larmes sur ses joues et attendit d'entendre la nouvelle.

« Quelle joie ! Regarde ! Une invitation en règle de Mrs. Gardiner pour demain soir ! » s'exclama Meg en agitant le précieux papier, qu'elle se mit ensuite à lire avec excitation.

« "Mrs. Gardiner prie Miss March et Miss Joséphine de bien vouloir assister à la soirée dansante qu'elle donnera la veille du Jour de l'An." Marmee veut bien que nous y allions, alors qu'allons nous porter ?

— Quel besoin y a-t-il de poser la question quand tu sais que nous devrons porter nos robes de popeline, puisque nous n'avons rien d'autre ? répondit Jo la bouche pleine.

— Si seulement j'avais une robe de soie ! soupira Meg. Mère dit que je pourrais peut-être en avoir une quand j'aurais dix-huit ans, mais deux années, c'est une éternité à attendre.

— Je suis sûre que nos popelines ont l'air de soie, et elles sont assez bien pour nous. La tienne pourrait être neuve, mais j'ai oublié la brûlure et l'accroc dans la mienne. Que faire ? La brûlure se voit beaucoup, et je ne peux pas l'enlever.

— Tu devras rester assise autant que possible et garder ton dos hors de la vue. Le devant est très bien. J'aurai un nouveau ruban pour mes cheveux, et Marmee me prêtera sa petite broche de perles, et mes nouvelles chaussures sont adorables, et mes gants feront l'affaire, bien qu'ils ne soient pas aussi jolis que je le voudrais.

— Les miens sont tachés de limonade et je ne peux pas en avoir de neufs, alors je devrai faire sans, » dit Jo, qui ne se souciait jamais beaucoup de ses tenues.

« Il te faut des gants ou je n'irai pas, s'exclama Meg avec détermination. Les gants sont plus importants que tout le reste. Tu ne peux pas danser sans gants, et si tu ne danses pas j'en serai mortifiée.

— Eh bien je ne danserai pas. Les danses en société ne me disent rien, ce n'est pas amusant de tourner en rond. J'aime mieux gambader en tous sens et cabrioler.

— Tu ne peux pas en demander de neufs à Mère, ils sont si chers, et tu es si peu soigneuse. Elle a dit quand tu as taché les autres que tu n'en aurais pas de nouveaux cet hiver. Ne peux-tu les arranger ?

— Je peux les tenir à la main, et personne ne verra qu'ils sont tachés. C'est tout ce que je peux faire. Non ! Je vais te dire ce que nous pouvons faire - en porter chacune un de bon et en tenir un sale. Tu vois ?

— Tes mains sont plus grandes que les miennes, et tu vas terriblement étirer mon gant, » commença Meg, qui tenait beaucoup à ses gants.

« Alors j'irai sans gants. Je me moque de ce que les gens disent ! » s'écria Jo en reprenant son livre.

« Je te le prêterai, je te le prêterai ! Mais ne le tache pas, et conduis-toi bien. Ne garde pas tes mains derrière ton dos, ne fixe pas les gens, et ne dis pas, "par Cristophe Colomb !", d'accord ?

— Ne te fais pas de soucis. Je serai aussi guindée que possible et je ne ferai pas de bêtises, si je peux m'en empêcher. Maintenant va répondre à ta note, et laisse-moi finir cette superbe histoire. »

Aussi Meg s'en alla pour « accepter avec ses remerciements », examiner sa robe et chanter comme un oiseau en arrangeant son unique volant de dentelle, tandis que Jo finissait son histoire, ses quatre pommes, et jouait avec Scrabble.

La veille du Nouvel An le parloir était désert, car les deux plus jeunes filles jouaient les femmes de chambre et les deux aînées étaient absorbées par l'importante tâche qu'était la « préparation pour la fête ». Aussi simples que fussent les toilettes, il y avait beaucoup d'allées et venues, de rires et de discussions, et à un moment une forte odeur de brûlé envahit la maison. Meg voulait quelques boucles pour encadrer son visage, et Jo se chargeait de pincer les mèches empapillotées avec un fer chaud.

« Est-ce que cela doit fumer comme cela ? demanda Beth depuis son perchoir sur le lit.

— C'est l'humidité qui sèche, répondit Jo.

— Quelle étrange odeur ! On dirait des plumes brûlées ,» observa Amy, qui lissait ses propres boucles avec un air supérieur.

« Voilà, maintenant je vais enlever les papiers et vous allez voir un nuage de petites boucles, » dit Jo en posant le fer.

Elle ôta les papillotes, mais aucune boucle n'apparut, car les cheveux vinrent avec le papier, et la coiffeuse horrifiée déposa une rangée de petits paquets brûlés sur le bureau devant sa victime.

« Oh, oh, oh ! Qu'as-tu fait ? Je suis défigurée ! Je ne peux pas y aller ! Mes cheveux, oh, mes cheveux ! » gémit Meg en regardant avec désespoir les frisottis inégaux sur son front.

« C'est bien ma veine ! Tu n'aurais pas dû me demander de le faire. Je gâche toujours tout. Je suis vraiment désolée, mais le fer était trop chaud, et j'ai tout ruiné, » grogna la pauvre Jo, qui regardait les petits tas noirs avec des larmes de regret.

« Tout n'est pas perdu. Frise-les, et noue ton ruban de sorte que les extrémités reviennent un peu sur ton front, et ça aura l'air de la dernière mode. J'ai vu beaucoup de filles coiffées ainsi, dit Amy pour consoler sa sœur.

— Voilà qui m'apprendra à vouloir être belle. J'aurais mieux fait de laisser mes cheveux comme ils étaient, s'exclama Meg avec amertume.

— Cela aurait mieux valu, ils étaient si lisses et si jolis. Mais ils repousseront bientôt, » dit Beth, venue embrasser et réconforter le pauvre agneau tondu.

Après d'autres mésaventures de moindre importance, Meg fut enfin prête, et grâce aux efforts de toute la famille les cheveux de Jo furent coiffés et sa robe passée. Elles avaient fort bon air dans leurs robes simples - Meg en gris argent, avec un ruban de velours bleu dans les cheveux, des volants de dentelle, et la broche de perles. Jo en marron, avec un col de lin raide à l'air masculin, et quelques chrysanthèmes blancs pour seuls ornements. Chacune enfila l'un des jolis gants, et tint un gant sale à la main, et toutes affirmèrent que l'effet était « très plaisant ». Les souliers à talons hauts de Meg étaient très étroits et lui faisaient mal, quoiqu'elle refuse d'en convenir, et les dix-neuf épingles à cheveux de Jo semblaient toutes lui être plantées dans la tête, ce qui n'était vraiment pas agréable, mais, après tout, il faut souffrir pour être belle.

« Amusez-vous bien, mes chéries ! » dit Mrs. March aux deux sœurs qui descendaient gracieusement l'allée. « Ne mangez pas trop au souper, et rentrez à onze heures, quand j'enverrai Hannah vous chercher. » Comme le portail se refermait derrière elles, une voix cria depuis la fenêtre…

« Les filles, les filles ! Avez-vous pris de jolis mouchoirs de poche ?

— Oui, oui, très jolis, et Meg a mis de l'eau de Cologne sur le sien, » cria Jo, qui ajouta en riant, « je crois vraiment que Marmee nous poserait cette question même au milieu d'un tremblement de terre.

— C'est un de ses penchants aristocratiques, et fort convenable, car on reconnaît une vraie lady à la netteté de ses chaussures, de ses gants et de son mouchoir, » répondit Meg, qui avait elle-même un certain nombre de ces « penchants aristocratiques ».

« N'oublie pas de dissimuler la partie abîmée de ta robe, Jo. Ma ceinture est-elle droite ? Et est-ce que mes cheveux sont affreux ? » demanda Meg en se détournant de la glace du vestiaire des Gardiner après s'être longuement pomponnée.

« Je sais que je vais oublier. Si tu me vois faire quelque chose d'incorrect, rappelle-moi à l'ordre par un clin d'œil, tu veux bien ? » répondit Jo, en ajustant son col d'une chiquenaude et en passant hâtivement la main sur ses cheveux.

« Non, ce n'est pas distingué. Je hausserai les sourcils si quelque chose ne va pas, et je hocherai la tête si tout va bien. Maintenant redresse tes épaules, fais de petits pas, et ne serre pas la main des personnes que l'on te présente. Cela ne se fait pas.

— Comment retiens-tu tout ce qui est convenable ? Je n'y arrive jamais. Ne trouves-tu pas que cette musique est gaie ? »

Elles descendirent, légèrement intimidées, car elles sortaient rarement et cette fête, aussi simple qu'elle fut, leur semblait un événement. Mrs. Gardiner, une imposante vieille dame, les accueillit gentiment et les confia à l'aînée de ses six filles. Meg connaissait Sally et fut très vite à son aise, mais Jo, qui se souciait fort peu des filles et de leurs potins, resta à l'écart, le dos soigneusement collé au mur, en se sentant aussi peu à sa place qu'un poulain dans un jardin de fleurs. Une demi-douzaine de joyeux jeunes gens discutaient de patinage dans une autre partie de la pièce, et elle aurait vraiment aimé les rejoindre, car le patinage était l'une des joies de sa vie. Elle télégraphia son souhait à Meg, mais les sourcils se soulevèrent à une hauteur si alarmante qu'elle n'osa pas bouger d'un cheveu. Personne ne vint lui parler, et petit à petit le groupe se sépara, jusqu'à ce qu'elle reste seule. Elle ne pouvait pas vagabonder à son aise et s'amuser, car on verrait la brûlure de sa robe, alors elle regarda plutôt tristement les autres personnes de l'assistance jusqu'à ce que vienne l'heure de danser. Meg fut aussitôt invitée, et les étroits souliers glissaient si allègrement sur le parquet que nul n'aurait deviné la peine qu'elle endurait, le sourire aux lèvres. Jo vit un grand jeune homme roux s'approcher de son coin, et craignant qu'il ne vienne l'aborder, elle se glissa dans une alcôve close par des rideaux, pensant pouvoir observer et s'amuser en paix. Malheureusement, un autre timide avait choisi le même refuge, car à l'instant où les rideaux se refermèrent derrière elle, elle se trouva face à face avec « le jeune Laurence ».

« Pauvre de moi, je ne savais pas qu'il y avait quelqu'un ici ! » bafouilla Jo en se préparant à repartir aussi vite qu'elle était venue.

Mais le garçon rit et, bien qu'il ait l'air un peu surpris, dit aimablement, « Ne vous souciez pas de moi, restez si vous le voulez.

— Ne vais-je pas vous déranger ?

— Pas du tout. Je ne suis venu ici que parce que je ne connais pas grand monde et que je me sentais un peu mal à l'aise, vous voyez.

— Il en est de même pour moi. Ne vous en allez pas, s'il vous plaît, sauf si vous en avez envie. »

Le garçon se rassit et regarda ses chaussures, jusqu'à ce que Jo, voulant être polie et entamer la discussion, dise « Je pense que j'ai eu le plaisir de vous rencontrer auparavant. Vous vivez près de chez nous, n'est-ce pas ?

— Dans la maison d'à côté. » Et il leva les yeux et rit tout de bon, car les manières guindées de Jo étaient plutôt amusantes quand il se rappelait comment ils avaient bavardé à propos de cricket la fois où il avait ramené le chat.

Cela mit Jo à son aise et elle rit aussi, en disant de son ton le plus chaleureux, « Nous avons passé un si bon moment avec vos cadeaux de Noël.

— C'est Grand-père qui les a envoyés.

— Mais c'est vous qui le lui avez mis en tête, n'est-ce pas ?

— Comment va votre chat, Miss March ? » demanda le garçon, tentant de garder l'air sérieux alors que ses yeux pétillaient d'amusement.

— Très bien, merci, Mr. Laurence. Mais je ne suis pas Miss March, je ne suis que Jo, répliqua la jeune demoiselle.

— Je ne suis pas Mr. Laurence, je ne suis que Laurie.

— Laurie Laurence - quel nom étrange ?

— Mon prénom est Théodore, mais je ne l'aime pas, car mes camarades m'appelaient Dora. Alors je les ai forcés à m'appeler Laurie.

— Je déteste mon nom, moi aussi, il est si sentimental ! J'aimerais que tout le monde m'appelle Jo au lieu de Joséphine. Comment avez-vous fait en sorte qu'ils cessent de vous appeler Dora ?

— Je les ai battus.

— Je ne peux pas battre Tante March, aussi je suppose que je vais devoir le supporter. » Et Jo se résigna avec un soupir.

« Aimez-vous danser, Miss Jo ? » demanda Laurie, qui avait l'air de penser que le nom lui seyait bien.

« J'aime assez ça, quand il y a beaucoup de place et que tout le monde est plein d'entrain. Dans un endroit comme celui-ci je suis sûre de renverser quelque chose, d'écraser les orteils des gens, ou de faire quelque chose de terrible, aussi j'évite les ennuis et laisse Meg danser tout son content. Ne dansez-vous pas ?

— Parfois. Voyez-vous, je suis resté quelques années en Europe, et je ne suis pas encore très au fait de ce qui se fait ici.

— L'Europe ! s'écria Jo. Oh, parlez-m'en ! J'aime entendre les gens raconter leurs voyages. »

Laurie semblait ne pas savoir par où commencer, mais aidé par les questions empressées de Jo il se lança bien vite, et il lui raconta comment il avait été à l'école à Vevey, où les garçons ne portaient jamais de chapeaux et avaient une flotte de bateaux sur le lac, et où, pendant leurs vacances, ils partaient en excursion avec leurs maîtres à travers la Suisse.

« Comme j'aurais aimé y être ! s'écria Jo. Êtes-vous allé à Paris ?

— Nous y avons passé l'hiver dernier.

— Savez-vous parler français ?

— À Vevey, nous n'étions pas autorisés à parler une autre langue.

— Dites-moi quelque chose en français ! Je peux le lire, mais pas le prononcer.

Quel nom a cette jeune demoiselle en les pantoufles jolis ?1

— Comme vous le parlez bien ! Attendez - vous avez dit, "Qui est la jeune demoiselle aux jolis souliers ?" n'est-ce pas ?

Oui, mademoiselle.1

— C'est ma sœur Margaret, et vous le saviez ! La trouvez-vous jolie ?

— Oui, elle me rappelle les jeunes allemandes. Elle est fraîche et calme, et danse comme une vraie dame. »

Jo rayonna de plaisir à ce compliment juvénile, qu'elle retint pour le répéter à Meg. Tous deux observèrent et critiquèrent les danseurs et discutèrent jusqu'à avoir l'impression d'être de vieilles connaissances. La timidité de Laurie s'évanouit bientôt, car les manières de gentleman de Jo l'amusaient et le mettaient à l'aise ; et Jo avait retrouvé sa gaieté habituelle, car elle avait oublié sa robe et personne ne haussait les sourcils à son attention. Elle appréciait plus que jamais le « jeune Laurence », et elle l'observa attentivement à plusieurs reprises pour pouvoir le décrire à ses sœurs, car elles n'avaient pas de frère et très peu de cousins, et les garçons étaient pour elles des créatures presque inconnues.

« Des cheveux noirs bouclés, le teint brun, de grands yeux noirs, un beau nez, de jolies dents, des mains fines et de petits pieds, plus grand que moi, très poli pour un garçon, et assez jovial en fin de compte. Je me demande quel âge il a ? »

Jo brûlait de le lui demander, mais elle se contint à temps et, avec un tact inhabituel, essaya de le découvrir par des moyens détournés.

« Je suppose que vous irez bientôt à l'université ? Je vous vois toujours piocher - non, je veux dire, étudier. » Et Jo rougit à ce terrible "piocher" qui lui avait échappé.

Laurie sourit mais ne sembla pas choqué, et répondit en haussant les épaules. « Pas avant un an ou deux. Je n'irai pas avant mes dix-sept ans, de toute façon.

— Vous n'avez donc que quinze ans ? » demanda Jo en regardant ce grand garçon, qu'elle avait imaginé avoir déjà dix-sept ans.

— Seize ans, le mois prochain.

— Comme j'aimerais pouvoir aller à l'université ! Cela n'a pas l'air de vous enchanter.

— Je déteste ça ! On n'y fait que bûcher ou chahuter. Et je n'aime pas la façon dont mes camarades s'adonnent à l'un comme à l'autre, dans ce pays.

— Qu'aimeriez-vous ?

— Vivre en Italie, et m'amuser comme je l'entends. »

Jo avait très envie de lui demander ce qu'il entendait par s'amuser, mais il fronçait ses sourcils noirs de manière plutôt menaçante, aussi elle changea de sujet et dit tout en battant la mesure du pied, « C'est une superbe polka ! Pourquoi n'allez-vous pas danser ?

— Si vous venez avec moi, » répondit-il, en s'inclinant avec galanterie.

« Je ne peux pas, j'ai dit à Meg que je ne danserais pas, parce que - » Ici Jo s'interrompit, avec l'air de ne pas savoir si elle devait continuer ou rire.

« Parce que, quoi ?

— Vous ne le répéterez pas ?

— Jamais !

— Eh bien, j'ai la fâcheuse habitude de me tenir devant le feu, et de brûler mes robes, et j'ai roussi celle-ci, et même si c'est joliment raccommodé cela se voit, et Meg m'a dit de me tenir tranquille pour que personne ne le voie. Vous pouvez rire si vous le voulez. Je sais bien que c'est drôle. »

Mais Laurie ne rit pas. Il baissa seulement les yeux pendant une minute, et l'expression de son visage intrigua Jo quand il dit très gentiment, « Peu importe. Je vais vous dire comment nous pouvons faire. Il y a un grand vestibule juste là, et nous pouvons y danser superbement, et personne ne nous verra. Venez, s'il vous plaît. »

Jo le remercia et vint avec joie, regrettant seulement, à la vue des beaux gants couleur de perle de son partenaire, de ne pas en avoir une paire propre. Le couloir était désert et ils dansèrent une merveilleuse polka, car Laurie dansait fort bien, et il lui apprit le pas allemand, qui ravit Jo par ses nombreux sauts et virevoltes. Quand la musique cessa, ils s'assirent sur les escaliers pour reprendre leur souffle ; et Laurie était au milieu du récit d'un festival d'étudiants à Heidelberg quand Meg fit son apparition, à la recherche de sa sœur. Elle lui fit signe, et Jo la suivit à contrecœur dans une pièce attenante où elle la trouva assise sur un sofa, l'air pâle et se tenant le pied.

« Je me suis foulé la cheville. Ces stupides talons ont tourné, et j'ai une vilaine entorse. J'ai si mal que je peux à peine tenir debout, et je ne sais pas comment je vais pouvoir rentrer à la maison, » dit Meg, qui se balançait d'avant en arrière sous l'effet de la douleur.

« Je savais que tu te ferais mal avec ces stupides chaussures. Je suis désolée. Mais je ne vois pas ce que tu peux faire, à part prendre une voiture, ou passer la nuit ici, » répondit Jo, tout en massant doucement la cheville meurtrie.

« Je ne peux pas prendre un fiacre, cela coûterait trop cher. D'ailleurs je ne pourrais pas en trouver un, car la plupart des gens sont venus dans leurs propres voitures, et la station est loin d'ici et nous n'avons personne à envoyer.

— J'irai.

— Non, certainement pas ! Il est neuf heures passées, et il fait noir comme dans un four. Je ne peux pas rester ici, la maison est pleine ; Sallie a invité quelques amies à rester. Je vais me reposer jusqu'à ce que Hannah vienne, puis faire du mieux que je peux.

— Je vais demander à Laurie, il ira, dit Jo, l'air soulagée à cette idée.

— Seigneur, non ! Ne demande rien à personne. Va me chercher mes caoutchoucs, et range ces souliers avec nos affaires. Je ne peux plus danser, mais dès que le souper sera terminé, guette Hannah et préviens-moi à l'instant où elle arrive.

— Tout le monde va souper maintenant. Je vais rester avec toi. Je préfère ça.

— Non, ma chérie, va avec les autres, et rapporte moi un peu de café. Je suis si fatiguée que je ne peux plus bouger. »

Alors Meg s'étendit, ses bottes soigneusement dissimulées, et Jo partit en quête de la salle à manger, qu'elle trouva après être entrée dans un cabinet de porcelaines et dans une chambre où le vieux Mr. Gardiner prenait une collation en privé. Filant tout droit vers le buffet, elle se procura le café qu'elle renversa immédiatement, rendant le devant de sa robe aussi peu présentable que le dos.

« Oh, non, quel manche je suis ! » s'exclama Jo, achevant d'abîmer le gant de Meg en l'utilisant pour frotter sa robe.

« Puis-je vous aider ? » demanda une voix amicale. Et Laurie la rejoignit, avec une tasse pleine dans une main et une assiette de crème glacée dans l'autre.

« J'essayais de ramener quelque chose à Meg, qui est très fatiguée, et quelqu'un m'a bousculée, et me voilà dans un bel état, » répondit Jo, avec un regard noir sur sa jupe tachée et le gant couleur café.

« Quel dommage ! Je cherchais quelqu'un à qui donner ceci. Puis-je le porter à votre sœur ?

— Oh, merci ! Je vais vous mener à elle. Je ne vous propose pas de m'en charger moi-même, je risquerais de commettre une autre gaffe. »

Jo ouvrit la marche, et, comme s'il était habitué à servir les dames, Laurie alla chercher une seconde table, un second service de café et de glace pour Jo, et fut si obligeant que même la pointilleuse Meg déclara qu'il était « un gentil garçon ». Ils passèrent un moment agréable avec les papillotes et leurs maximes, et étaient en train de jouer tranquillement à un jeu de société avec deux ou trois autres jeunes gens qui s'étaient aventurés par là, quand Hannah apparut. Meg oublia son pied et se leva si rapidement qu'elle fut forcée de se tenir à Jo, avec un cri de douleur. « Chut ! Ne dis rien, » lui chuchota-t-elle, puis elle ajouta à voix haute, « Ce n'est rien. Je me suis tordu la cheville, c'est tout, » et elle claudiqua jusqu'à l'étage pour mettre son manteau.

Hannah gronda, Meg pleura, et Jo, frustrée, décida de prendre la situation en mains. Elle s'esquiva, descendit au rez-de-chaussée et, croisant un domestique, lui demanda s'il pouvait lui trouver une voiture. Il se trouva que c'était un extra qui ne connaissait pas le voisinage, et Jo cherchait de l'aide quand Laurie qui l'avait entendue lui proposa de prendre la voiture de son grand-père, qui venait juste d'arriver, dit-il.

« Il est si tôt ! Vous ne pouvez pas déjà vouloir partir ? » commença Jo, soulagée mais hésitant à accepter cette offre.

« Je rentre toujours tôt - vraiment ! S'il vous plaît, laissez-moi vous ramener. C'est sur mon chemin, vous le savez, et il paraît qu'il pleut. »

Cela régla la question, et en lui racontant la mésaventure de Meg, Jo accepta avec gratitude et se précipita pour aller chercher Meg et Hannah. Celle-ci, comme les chats, détestait la pluie, aussi ne fit-elle aucune objection et elles partirent gaiement dans la luxueuse calèche. Laurie grimpa sur le siège pour que Meg puisse garder son pied surélevé, et les filles discutèrent de la fête en toute tranquillité.

« J'ai passé une soirée formidable. Et toi ? » demanda Jo en se ébouriffant ses cheveux et en se mettant à l'aise.

« Oui, jusqu'à ce que je me fasse mal. L'amie de Sallie, Annie Moffat, s'est prise d'amitié pour moi et m'a demandé de venir passer une semaine chez elle en même temps que Sallie. Ce sera au printemps, à la saison de l'opéra, et ce sera absolument splendide, si Mère veut bien me laisser y aller, » répondit Meg, toute réjouie à cette idée.

« Je t'ai vue danser avec cet homme roux que j'ai fui. Était-il gentil ?

— Oh, oui ! Ses cheveux sont auburn et non roux, et il était très poli, et j'ai dansé une délicieuse redowa avec lui.

— Il avait l'air d'une sauterelle surexcitée quand il a fait ce nouveau pas. Laurie et moi n'avons pas pu nous empêcher de rire. Nous as-tu entendus ?

— Non, mais c'était très impoli. Qu'as-tu fait pendant tout ce temps, cachée dans ton coin ? »

Jo lui raconta ses aventures, et finit juste au moment où elles arrivaient à la maison. Avec de nombreux remerciements, elles firent leurs adieux et se glissèrent à l'intérieur, espérant ne réveiller personne, mais dès l'instant où la porte grinça, deux petits bonnets de nuit se redressèrent, et deux voix ensommeillées mais impatientes s'exclamèrent…

« Racontez-nous la fête ! Racontez-nous la fête ! »

Jo avait mis de côté des bonbons pour les petites, ce que Meg qualifia de « réel manque de savoir-vivre », et elles se calmèrent rapidement après avoir entendu le récit des événements les plus excitants de la soirée.

« Je dois dire que j'ai vraiment l'impression d'être une grande dame, assise en peignoir avec une femme de chambre pour m'assister, après être rentrée en voiture de la fête, » déclara Meg tandis que Jo lui bandait le pied avec de l'arnica et lui brossait les cheveux.

« Je ne crois pas que les grandes dames s'amusent plus que nous, en dépit de nos cheveux brûlés, de nos vieilles robes, de nos gants dépareillés et de nos souliers trop étroits qui nous tordent les chevilles quand nous sommes assez bêtes pour les porter. » Et je pense que Jo avait tout à fait raison.

Chapter Text

« Oh, qu'il est difficile de reprendre nos fardeaux et de nous remettre en route, » soupira Meg le matin suivant la fête, car les vacances étaient finies, et cette semaine de festivités ne lui facilitait pas le retour à un travail qu'elle n'avait jamais aimé.

« J'aimerais que ce soit Noël ou le Nouvel An toute l'année. Ne serait-ce pas amusant ? » répondit Jo en bâillant lugubrement.

« Nous ne nous amuserions sûrement pas autant. Mais cela semble bien agréable d'avoir des petits soupers, et des bouquets, et d'aller aux fêtes et de rentrer en voiture, et de lire et de se reposer, et de ne pas travailler. Comme les autres, vois-tu, et j'envie toujours les filles qui vivent une telle vie. J'aime tant le luxe, » dit Meg, qui essayait de décider laquelle de deux vieilles robes était la plus mettable.

« Eh bien, nous ne pouvons pas vivre ainsi, alors reprenons nos fardeaux sans grommeler et avançons aussi joyeusement que le fait Marmee. Je suis sûre que Tante March est pour moi un véritable Vieil Homme de la Mer, mais je suppose que quand j'aurais appris à la supporter sans me plaindre, le poids de cette charge tombera de mes épaules ou se fera si léger que je ne m'en soucierai plus. »

Charmée par cette idée, Jo se trouva de bien meilleure humeur, mais Meg ne se dérida pas, car son fardeau, composé de quatre enfants gâtés, lui semblait plus lourd que jamais. Elle n'eut même pas le cœur à se faire aussi jolie que d'habitude en passant un ruban bleu à son cou et en se coiffant de la manière qui lui seyait le mieux.

« Quel intérêt y a-t-il à se faire belle, quand personne ne me voit que ces vilains gnomes, et que personne ne se soucie que je sois jolie ou non ? » marmonna-t-elle en refermant son tiroir d'un coup sec. « Je vais devoir m'échiner toute ma vie, avec quelques rares moments d'amusement ça et là, et devenir vieille et laide et amère, parce que je suis pauvre et ne peux profiter de ma vie comme le font les autres filles. C'est trop bête ! »

Et Meg descendit l'air maussade, et ne fut pas du tout aimable pendant le petit-déjeuner.

Tout le monde semblait d'assez mauvaise humeur et disposé à se plaindre.

Beth avait une migraine et était étendue sur le sofa, essayant de se réconforter avec la chatte et ses trois petits. Amy se tracassait parce qu'elle ne savait pas ses leçons et ne trouvait pas ses caoutchoucs. Jo sifflait et se préparait avec grand tapage.

Mrs. March était très occupée à essayer de finir une lettre urgente, et Hannah était grognon, car se coucher tard ne lui réussissait pas.

« Il n'y a jamais eu de famille plus désagréable ! » s'écria Jo qui avait perdu toute patience après avoir renversé un encrier, cassé ses deux lacets, et s'être assise sur son chapeau.

« Et c'est bien toi la plus désagréable ! » rétorqua Amy, effaçant une opération fausse avec les larmes tombées sur son ardoise.

« Beth, si tu ne gardes pas ces horribles chats à la cave je les ferai noyer, » s'exclama Meg qui essayait de se débarrasser d'un chaton qui avait grimpé dans son dos et s'y agrippait fermement, hors d'atteinte.

Jo rit, Meg gronda, Beth supplia, et Amy geignit parce qu'elle ne se rappelait plus combien font neuf fois douze.

« Les filles, les filles, tenez-vous tranquille une minute ! Je dois faire partir cette lettre avec le courrier du matin, et votre agitation m'empêche de réfléchir, » s'écria Mrs. March en raturant une troisième phrase de sa lettre.

Un calme temporaire se fit, rompu par Hannah qui fit son entrée, déposa deux chaussons tout chauds sur la table, et ressortit. Ces pâtisseries étaient toute une affaire, et les filles les appelaient leurs « manchons », car elles n'en avaient pas d'autre sorte et trouvaient fort agréable, par les matins froids, de pouvoir réchauffer leurs mains avec leurs chaussons brûlants.

Hannah n'oubliait jamais de les préparer, peu importait à quel point elle était occupée ou grincheuse, car le trajet était long et rude, les pauvres petites n'avaient pas d'autre déjeuner, et elles rentraient rarement à la maison avant deux heures de l'après-midi.

« Câline tes chats et soigne ta migraine, Bethy. Au revoir, Marmee. Nous sommes de petites pestes ce matin, mais nous serons de vrais anges en rentrant. Allez viens, Meg ! » Et Jo s'en fut d'un pas lourd, avec le sentiment que les pèlerins ne partaient pas du bon pied.

Elles se retournaient toujours avant de tourner au coin de la rue, car leur mère était toujours à la fenêtre avec un signe de la tête et un sourire, pour les saluer de la main. Elles avaient l'impression de ne pas pouvoir affronter la journée sans cela, car quelle que soit leur humeur, cette dernière vision du visage maternel leur faisait l'effet d'un rayon de soleil.

« Si Marmee brandissait le poing au lieu de nous envoyer un baiser, nous n'aurions que ce que nous méritons, car il n'y a jamais eu de créatures plus ingrates que nous, » s'écria Jo, qui, pleine de remords, trouvait une certaine satisfaction à la marche dans la neige et à la morsure du vent.

« N'emploie pas des expressions si horribles, » la reprit Meg des profondeurs du voile dans lequel elle s'était drapée, comme une nonne lassée du monde.

« J'aime les mots forts qui veulent dire quelque chose, » répondit Jo en rattrapant son chapeau au moment où il se préparait à s'envoler de sa tête.

« Tu peux te donner tous les noms que tu veux, mais je ne suis ni une peste, ni une créature, et je refuse d'être appelée ainsi.

— Tu es un être infortuné, et de fort méchante humeur aujourd'hui parce que tu ne peux pas tout le temps te prélasser dans le luxe. Pauvre chérie, attends un peu que je fasse fortune, et tu auras profusion de voitures, de crème glacée et de bottines à hauts talons, et de bouquets, et de garçons roux avec qui danser.

— Comme tu es ridicule, Jo ! » Mais Meg rit malgré elle de ces absurdités et se sentit un peu mieux.

« C'est heureux pour toi, car si je prenais l'air malheureux et tentais d'être aussi sinistre que toi, nous serions dans de beaux draps. Dieu merci, je trouve toujours quelque chose d'amusant pour me remonter le moral. Cesse de bougonner, et sois joyeuse en rentrant à la maison, tu seras un amour. »

Jo donna une tape encourageante sur l'épaule de sa sœur et elles se séparèrent pour la journée, chacune sur son propre chemin, chacune avec un petit chausson bien chaud dans ses mains, et chacune tentant d'être gaie en dépit du temps hivernal, du dur labeur, et des désirs insatisfaits d'une jeunesse avide de plaisirs.

Quand Mr. March avait perdu sa propriété en essayant d'aider un ami malchanceux, les deux aînées des filles avaient supplié qu'on les autorise à faire en sorte de contribuer, au moins, à leur entretien personnel. Étant d'avis qu'il n'est jamais trop tôt pour développer énergie, amour du travail et indépendance, leurs parents consentirent, et toutes deux se mirent au travail avec cette bonne volonté venue du cœur qui finit par triompher de tous les obstacles.

Margaret trouva une place de gouvernante, chargée de jeunes enfants, et se trouvait riche de son petit salaire. Comme elle le disait, elle aimait le luxe, et la pauvreté était son plus grand tracas. Elle la trouvait plus difficile à supporter que ses sœurs parce qu'elle pouvait se rappeler un temps où la maison était magnifique, la vie facile et agréable, et où l'on ne manquait de rien. Elle essayait de ne pas se montrer envieuse ou mécontente de son sort, mais le désir de la jeune fille d'avoir de jolies choses, des amis joyeux, et une vie heureuse était tout naturel. Chez les King elle voyait quotidiennement tout ce qu'elle désirait, car les sœurs aînées des enfants venaient tout juste de faire leur entrée en société, et Meg avait de fréquents aperçus de délicates robes de bal et de bouquets, entendait des potins animés à propos du théâtre, de concerts, de balades en traîneau, et de toutes sortes d'amusements. Elle voyait beaucoup d'argent dépensé pour des bagatelles qui lui auraient été bien précieuses. La pauvre Meg se plaignait rarement, mais un sentiment d'injustice la rendait parfois amère envers tout le monde, car elle n'avait pas encore pris conscience qu'elle était riche de ces seuls biens qui rendent une vie heureuse.

Il se trouva que Jo plut à Tante March, qui était invalide et avait besoin d'une personne active pour s'occuper d'elle. Quand les ennuis s'étaient abattus sur eux, la vieille dame qui n'avait pas d'enfants avait offert d'adopter l'une des filles, et s'était trouvée très offensée quand son offre fut déclinée. D'autres amis avaient dit aux March qu'ils avaient perdu toute chance de figurer sur le testament de la vieille et riche dame. Mais ceux-ci, fort peu attachés aux richesses de ce monde, avaient répondu :

« Nous ne pouvons abandonner nos filles, pas même pour une douzaine de fortunes. Riches ou pauvres, nous resterons ensemble et serons heureux les uns avec les autres. »

La vieille dame n'avait plus voulu leur parler pendant un temps, mais en croisant Jo chez une amie, quelque chose dans son visage comique et ses manières brusques lui avait plu, et elle avait proposé de la prendre comme dame de compagnie. Cela ne convenait pas du tout à Jo mais elle accepta la place puisque rien de mieux ne se présentait, et, à la surprise de tout le monde, s'entendit remarquablement bien avec son irascible parente. Parfois l'orage grondait, et une fois Jo rentra à la maison en déclarant qu'elle ne pourrait pas la supporter plus longtemps ; mais Tante March se calmait toujours rapidement, et elle lui demanda de revenir avec une telle insistance qu'elle ne put refuser, car au fond d'elle-même elle s'était attachée à la vieille dame à l'esprit caustique.

Je soupçonne que ce qui l'attirait vraiment était une grande bibliothèque garnie de beaux livres, abandonnée à la poussière et aux araignées depuis la mort d'Oncle March. Jo se souvenait du gentil vieux monsieur qui la laissait construire des voies ferrées et des ponts avec ses gros dictionnaires, lui racontait des histoires sur les images étranges de ses livres de latin, et lui achetait des bonshommes de pain d'épice quand il la croisait dans la rue. La pièce poussiéreuse et peu éclairée, les bustes qui vous dévisageaient du haut des étagères, les fauteuils confortables, les globes terrestres, et plus que tout, la profusion de livres parmi lesquels elle pouvait s'aventurer comme elle le souhaitait faisaient de la bibliothèque un endroit enchanteur à ses yeux.

Dès que Tante March faisait la sieste ou recevait de la visite, Jo se précipitait vers cet endroit tranquille, et se pelotonnait dans un fauteuil pour dévorer poésie, romance, histoire, voyages et illustrations comme un vrai rat de bibliothèque. Mais, comme tout bonheur, cela ne durait jamais, car sitôt qu'elle atteignait le cœur de l'histoire, la plus belle strophe d'un poème, ou l'aventure la plus périlleuse d'un voyageur, une voix aiguë l'appelait, « Josyphine ! Josyphine ! » et elle devait abandonner son paradis pour aller séance tenante embobiner de la laine, laver le caniche, ou lire les Essais de Belsham durant une heure.

L'ambition de Jo était de faire quelque chose d'absolument fantastique. Quoi, elle n'en avait encore aucune idée, et laissait au temps le soin de le lui révéler. En attendant, elle se désolait de ne pouvoir lire, courir, et chevaucher autant qu'elle l'aurait voulu. Son tempérament ombrageux, sa langue acérée et son esprit sans cesse en ébullition lui valaient bien des ennuis, et sa vie était une série de hauts et de bas, à la fois comiques et pathétiques. Mais la formation qu'elle recevait chez Tante March était juste ce dont elle avait besoin, et savoir qu'elle contribuait à son entretien la rendait heureuse en dépit des perpétuels « Josyphine ! »

Beth était trop timide pour aller à l'école. On avait tenté de l'y mettre, mais elle en avait tant souffert que cela avait été abandonné, et elle prenait ses leçons à la maison avec son père. Même après qu'il fut parti, et que sa mère dut consacrer son énergie et ses talents aux Sociétés d'Aide aux Soldats, Beth continua à étudier seule avec diligence et à faire de son mieux. C'était une vraie petite ménagère, et elle aidait Hannah à tenir la maison propre et agréable pour les travailleuses, sans jamais attendre d'autre récompense que d'être aimée. Elle passait de longues journées paisibles, mais ni solitaires ni oisives, car son petit monde était peuplé d'amis imaginaires, et elle avait la nature industrieuse d'une abeille. Il y avait six poupées à lever et habiller chaque matin, car Beth était encore une enfant qui aimait toujours autant ses bébés. Pas une n'était jolie ni intacte et toutes avaient été rejetées jusqu'à ce que Beth les prenne sous son aile, car quand ses sœurs étaient devenues trop grandes pour ces idoles, elle les lui avaient données, puisqu'Amy ne voulait rien d'usé ou de laid. Pour cela Beth ne les aimait que plus tendrement, et elle avait fondé un hôpital pour poupées infirmes. Jamais elle ne piquait leurs corps de coton avec des épingles, jamais elle ne les cognait ni ne leur parlait durement. Même la plus vilaine d'entre elles n'eut jamais à souffrir d'être négligée, et toutes étaient nourries et vêtues, bercées et caressées avec une affection sans faille. Un pauvre reliquat de poupée avait appartenu à Jo, et après une vie trépidante, avait été abandonné en piteux état dans le sac à chiffons. Beth l'avait sauvée de cet endroit misérable et l'avait accueillie dans son refuge. Comme il lui manquait le dessus de la tête, elle lui avait donné un joli petit bonnet, et comme bras et jambes étaient également manquants, elle cachait ces déficiences en l'enveloppant dans une couverture et consacrait son meilleur lit à cette infirme. Je pense que quiconque aurait su les soins prodigués à cette poupée en aurait été ému, même en en riant. Elle lui apportait de petits bouquets, lui faisait la lecture, l'emmenait respirer l'air frais bien à l'abri dans son manteau, lui chantait des berceuses et n'allait jamais au lit avant d'embrasser son visage crasseux et de lui chuchoter tendrement, « J'espère que tu vas passer une bonne nuit, ma pauvre chérie. »

Beth avait ses problèmes tout comme les autres, et n'étant pas un ange mais une petite fille tout à fait humaine, il lui arrivait souvent « d'y aller de sa petite larme », comme le disait Jo, parce qu'elle ne pouvait pas prendre de leçons de musique et avoir un bon piano. Elle aimait tellement la musique, essayait si fort d'apprendre, et s'entraînait si patiemment sur le vieil instrument discordant qu'il semblait que quelqu'un (pour ne pas dire Tante March) devait l'aider. Mais personne ne le faisait, et personne ne voyait Beth essuyer les larmes des touches jaunies qui refusaient de jouer juste quand elle était seule. Elle chantait comme une petite alouette tout en travaillant, n'était jamais trop fatiguée pour Marmee et les filles, et jour après jour elle se répétait avec espoir, « Je suis sûre que je pourrai bien jouer un jour, si je suis sage. »

Il y a de nombreuses petites Beth dans ce monde, timides et silencieuses, assises dans un coin jusqu'à ce qu'on ait besoin d'elles, et qui vivent si joyeusement pour les autres que personne ne s'aperçoit de leurs sacrifices jusqu'au jour où le petit grillon du foyer cesse de striduler, et que la douce et lumineuse présence s'évanouit, ne laissant que silence et obscurité.

Si quelqu'un avait demandé à Amy quel était le plus grand malheur de sa vie, elle aurait aussitôt répondu « Mon nez. » Quand elle était bébé, Jo l'avait accidentellement fait tomber sur la hotte à charbon, et Amy insistait que la chute avait ruiné son nez à tout jamais. Il n'était ni gros ni rouge, comme celui de la pauvre Petrea, juste un peu plat, et elle avait beau le pincer il n'y avait pas moyen de lui donner une pointe aristocratique. Personne ne s'en souciait à part elle, et ce pauvre nez faisait de son mieux pour grandir, mais Amy ressentait le profond besoin d'avoir un nez grec, et en dessinait sur des pages entières pour se consoler.

La petite « Raphaël », comme la surnommaient ses sœurs, avait un talent certain pour le dessin, et n'était jamais aussi heureuse qu'en copiant des fleurs, en dessinant des fées, ou en illustrant des histoires de manière fantaisiste. Ses professeurs se plaignaient qu'elle couvre son ardoise d'animaux au lieu de faire ses additions, les pages blanches de son atlas lui servaient à recopier des cartes, et les caricatures les plus cocasses s'échappaient de ses livres aux moments les plus inopportuns. Elle apprenait ses leçons aussi bien qu'elle le pouvait, et parvenait à échapper aux réprimandes grâce un comportement exemplaire. Elle était très populaire auprès de ses camarades, ayant bon caractère et possédant l'art de plaire sans effort. Ses petits airs et ses manières étaient très admirés, ainsi que ses nombreux talents, puisqu'en plus du dessin elle savait jouer une dizaine de chansons, crocheter, et lire le français sans écorcher plus de deux tiers des mots. Elle avait une façon plaintive de dire « Quand Papa était riche nous faisions ci et ça » qui était très touchante, et ses longs mots étaient considérés « tout à fait élégants » par les autres filles.

Amy était en bonne voie d'être trop gâtée, car tout le monde la choyait et ses petites coquetteries et son égoïsme se développaient gentiment. Une chose, cependant, réfrénait sa vanité. Elle devait porter les vêtements de sa cousine, or la maman de Florence n'avait pas une once de bon goût, et Amy souffrait profondément d'avoir à porter un bonnet rouge plutôt que bleu, des robes peu seyantes, et des tabliers à froufrous qui ne lui allaient pas. Tout était en bon état et de bonne qualité, mais la sensibilité artistique d'Amy était grandement affligée, en particulier cet hiver où sa robe pour l'école était d'un violet terne à pois jaunes.

« Mon unique réconfort, disait-elle à Meg avec les larmes aux yeux, c'est que Mère ne reprend pas les ourlets de mes robes quand je ne suis pas sage, comme le fait la mère de Maria Park. Tu sais, c'est vraiment horrible, parce que parfois elle fait tant de bêtises que sa jupe lui arrive aux genoux, et elle ne peut pas venir à l'école. Quand je pense à cette humilitation, je me dis que je peux supporter même mon nez plat et ma robe violette avec des poches jaunes. »

Meg était la confidente d'Amy, et, par vertu d'une étrange attraction des opposés, Jo était celle de la douce Beth. La timide enfant ne partageait ses pensées qu'avec Jo, et exerçait inconsciemment, sur sa tête brûlée de sœur, plus d'influence que n'importe qui dans la famille. Les deux aînées comptaient beaucoup l'une sur l'autre, mais chacune avait pris l'une des plus jeunes sous son aile et veillait sur elle à sa façon. Elles appelaient cela « jouer à la maman », un jeu où leurs sœurs remplaçait les poupées oubliées, et auquel elles s'adonnaient avec tout l'instinct maternel de petites femmes.

« Est-ce que quelqu'un a quelque chose à raconter ? La journée a été si affreuse, j'ai vraiment besoin d'un peu de distraction, » dit Meg quand elles s'assirent pour coudre ensemble ce soir là.

« J'ai passé un curieux moment avec Tante March aujourd'hui, et comme j'en ai bien profité, je vais vous le raconter, commença Jo, qui adorait raconter des histoires. Je lisais cet éternel Belsham, de mon ton le plus monotone, comme je le fais toujours, parce qu'elle s'endort rapidement et qu'alors je prends un bon livre et je lis comme une enragée jusqu'à ce qu'elle se réveille. Mais cette fois je me suis ensommeillée moi-même, et avant même qu'elle ne commence à dodeliner j'ai baillé si fort qu'elle m'a demandé ce que je voulais dire en ouvrant la bouche si grande qu'on pourrait y fourrer le livre tout entier.

« "J'aimerais en être capable, pour pouvoir en finir", ai-je dit en essayant de ne pas être insolente.

« Puis elle elle m'a fait un long sermon sur mes péchés, et m'a dit d'y réfléchir pendant qu'elle se "perdait" un moment en contemplation. Elle ne se retrouve jamais très vite, aussi à l'instant où sa tête a commencé à retomber comme un dahlia trop lourd, j'ai tiré Le Vicaire de Wakefield de ma poche et commencé à lire, un œil sur le livre et l'autre sur Tante. Je venais juste d'arriver au passage où ils tombent tous à l'eau quand je me suis oubliée et que j'ai ri tout haut. Tante s'est réveillée et, étant de bien meilleure humeur après sa sieste, elle m'a demandé de lui faire un peu de lecture et de lui montrer quelle œuvre frivole je préférais à celle, méritante et instructive, de Belsham. Je fis de mon mieux, et cela lui plut, mais elle dit juste :

« "Je ne comprends pas de quoi il est question. Revenez en arrière et reprenez du début, mon enfant."

« Aussi je suis revenue en arrière, et j'ai fait de mon mieux pour rendre les Primrose aussi intéressants que possible. Une fois pour la taquiner je me suis arrêtée à un endroit passionnant, et j'ai dit gentiment, "J'ai peur que cela ne vous fatigue, m'dame. Ne devrais-je pas m'arrêter maintenant ?"

« Elle a repris son tricot, qu'elle avait laissé tomber, m'a lancé un regard noir derrière ses lunettes, et m'a dit, à sa façon brusque, "Finissez le chapitre, et ne soyez pas impertinente, miss."

— Est-ce qu'elle a avoué que cela lui plaisait ? demanda Meg.

— Oh, Seigneur, non ! Mais elle a laissé tomber ce vieux Belsham, et quand je suis revenue chercher mes gants cet après-midi, elle était plongée dans le Vicaire, si bien qu'elle ne m'a pas entendue rire et danser une gigue dans le hall en pensant aux bons moments à venir. Quelle vie agréable elle pourrait avoir si elle le voulait ! Je ne l'envie guère, malgré son argent, car après tout les gens riches ont tout autant de soucis que les pauvres, je pense, ajouta Jo.

— Cela me rappelle, dit Meg, que j'ai quelque chose à raconter. Ce n'est pas amusant comme l'était l'histoire de Jo, mais j'y ai beaucoup repensé sur le chemin de la maison. En arrivant aujourd'hui chez les King j'ai trouvé tout le monde en proie à une grande agitation, et l'un des enfants a dit que leur frère aîné avait fait quelque chose de terrible, et que leur papa l'avait chassé. J'ai entendu Mrs. King pleurer, et Mr. King parler très fort, et Grace et Ellen se sont détournées en passant à côté de moi pour que je ne voie pas comme leurs yeux étaient rouges et gonflés. Je n'ai pas posé de questions, bien sûr, mais je me suis sentie très triste pour elles, et j'étais plutôt heureuse de ne pas avoir de méchants frères pour faire de mauvaises actions et couvrir la famille de honte.

— Je pense que se couvrir de honte à l'école est bien plus épreuvant encore que tout ce que peuvent faire de mauvais garçons, » dit Amy en secouant la tête, comme si elle avait une profonde expérience de la vie. « Susie Perkins est venue à l'école avec une très jolie bague de cornaline rouge. J'en avais terriblement envie, et je souhaitais l'avoir de toutes mes forces. Eh bien, elle a dessiné Mr. Davis, avec un nez monstrueux, et une bosse sur le dos, et les mots "Jeunes filles, je vous ai à l'œil !" qui lui sortaient de la bouche dans une espèce de ballon. Nous étions en train d'en rire quand tout à coup il nous a vues, et il a ordonné à Susie d'apporter son ardoise. Elle était partilisée de peur, mais elle y est allée, et oh, que croyez-vous qu'il a fait ? Il l'a prise par l'oreille - par l'oreille ! Vous voyez comme c'est horrible ! - et il l'a menée jusqu'à l'estrade, et l'a fait se tenir là une demi-heure, en tenant l'ardoise pour que tout le monde la voie.

— Les autres filles n'ont pas ri en voyant le dessin ? demanda Jo, qui appréciait ce genre d'algarades.

— Ri ? Oh non ! Elles se sont tenues aussi tranquilles que des souris, et Susie a pleuré toutes les larmes de son corps, je le sais. Je ne l'ai pas enviée, alors, car des millions de bagues de cornaline ne m'auraient pas rendue heureuse après ça. Je ne me serais jamais, jamais remise d'une mortification si abominable. » Et Amy reprit son travail, fière de sa vertu et d'avoir prononcé avec succès deux longs mots à la suite.

« J'ai vu quelque chose qui m'a plu ce matin, et je pensais le raconter au dîner, mais j'ai oublié, » dit Beth tout en mettant de l'ordre dans la corbeille à ouvrage de Jo qui était sens dessus dessous. « Quand je suis allée chercher des huîtres pour Hannah, Mr. Laurence était chez le poissonnier, mais il ne m'a pas vue, car je suis restée derrière un baril, et il était occupé avec Mr. Cutter. Une pauvre femme est entrée avec un seau et une serpillière, et a demandé à Mr. Cutter s'il la laisserait faire un peu de ménage contre un peu de poisson, parce qu'elle n'avait pas de dîner pour ses enfants, et n'avait pas trouvé de travail de la journée. Mr. Cutter était pressé et a dit "Non", plutôt brusquement, alors elle s'en allait, l'air triste et affamée, quand Mr. Laurence a attrapé un gros poisson avec le bec de sa canne et le lui a tendu. Elle était si heureuse et si surprise qu'elle a pris le poisson dans ses bras, et l'a remercié encore et encore. Il lui dit de "filer le cuisiner", et elle est partie, si contente ! N'était-ce pas gentil de la part du vieux monsieur ? Oh, c'était si drôle de la voir, avec ce gros poisson glissant dans les bras, en train de souhaiter à Mr. Laurence un lit "conf'table" au paradis. »

Quand elles eurent ri de l'histoire de Beth, elles en demandèrent une à leur mère, qui, après un moment de réflexion, dit gravement :

« Aujourd'hui, tandis que je taillais des vestes de flanelle bleue, je pensais à Père avec angoisse, à combien nous serions seules et désarmées si quelque chose lui arrivait. Ce n'était pas très sage de ma part, mais j'ai continué de me faire du souci jusqu'à ce qu'un vieil homme arrive avec une commande pour des vêtements. Il s'assit près de moi, et je commençai à lui parler, car il avait l'air pauvre, las, et anxieux.

« "Avez-vous des fils dans l'armée ? lui demandai-je, car la note qu'il avait apportée ne m'était pas destinée.

— Oui, m'dame. J'en avais quatre, mais deux se sont fait tuer, l'un est prisonnier, et je vais voir le dernier, qui est très malade, dans un hôpital de Washington, répondit-il calmement.

— Vous avez fait beaucoup pour votre pays, sir, dis-je, avec maintenant un sentiment de respect plutôt que de pitié.

— Rien de plus que je ne devais, m'dame. J'irais bien moi-même, si je pouvais être utile. Comme ça n'est pas le cas, j'offre mes garçons, et je le fais librement."

« Il dit ces mots si joyeusement, l'air si sincère et si heureux de donner tout ce qu'il avait, que j'eus honte de moi. J'avais donné un homme et pensé que c'était trop, quand il en avait donné quatre sans la moindre rancœur. J'avais toutes mes filles pour me réconforter à la maison, et son dernier fils l'attendait, à des kilomètres de là, peut-être pour lui faire ses adieux ! Je me suis sentie si riche, si heureuse en pensant à ma bonne fortune, que je lui ai fait un joli paquet, lui ai donné un peu d'argent, et l'ai remercié de tout mon cœur pour la leçon qu'il venait de me donner.

— Raconte-nous une autre histoire, Mère - une avec une morale, comme celle-ci. J'aime y repenser après, quand elles sont réelles et pas trop sentencieuses, » dit Jo après une minute de silence.

Mrs. March sourit et commença aussitôt, car elle racontait des histoires à ce petit groupe depuis bien des années, et elle savait comment les contenter.

« Il était une fois quatre filles, qui avaient de quoi se nourrir, de quoi boire et de quoi se vêtir, bien des conforts et des plaisirs, de bons amis et des parents qui les aimaient tendrement, et qui pourtant n'étaient pas satisfaites. » (Ici les membres de l'audience se regardèrent discrètement les unes les autres, et commencèrent à coudre avec zèle.) « Ces filles étaient soucieuses de faire le bien et prenaient beaucoup d'excellentes résolutions, mais ne les tenaient pas très bien, et disaient constamment, "Si seulement nous avions ceci", ou, " Si seulement nous pouvions faire cela", oubliant combien elles avaient déjà, et combien de choses elles pouvaient faire. Alors elles demandèrent à une vieille femme quel sortilège elles pourraient utiliser pour les rendre heureuses, et elle dit, "Quand vous vous sentez mécontentes de votre sort, pensez à votre chance, et soyez reconnaissantes." (Ici Jo leva vivement la tête, comme sur le point de parler, mais changea d'avis, voyant que l'histoire n'était pas finie.)

« Étant des enfants raisonnables, elles décidèrent de suivre son conseil, et furent bientôt surprises de voir comme elles étaient bien loties. L'une découvrit que l'argent ne protégeait pas les familles riches de la honte et du chagrin ; une autre se rendit compte que, bien qu'elle soit pauvre, elle était bien plus heureuse avec sa jeunesse, sa santé, et sa joie de vivre qu'une certaine vieille dame faible et renfrognée. La troisième s'aperçut que, bien qu'il soit désagréable d'avoir à aider pour le dîner, il était bien plus dur d'avoir à le mendier, et la quatrième, que même les bagues de cornaline ne valaient pas un comportement exemplaire. Aussi elles se mirent d'accord pour cesser de se plaindre, pour profiter des dons qu'elles possédaient déjà, et essayer de les mériter, au cas où ils devraient disparaître complètement au lieu de croître, et je crois qu'elles ne furent jamais désappointées et ne regrettèrent jamais d'avoir suivi le conseil de la vieille femme.

— Oh, Marmee, c'est très rusé de ta part de retourner nos propres histoires contre nous, et de nous offrir un sermon plutôt qu'un conte ! s'écria Meg.

— J'aime ce genre de sermon. C'est le même genre que ceux que Père avait l'habitude de nous raconter, dit pensivement Beth en redressant les épingles du coussin de Jo.

— Je ne me plains pas autant que les autres, et je ferai plus attention que jamais maintenant, car le malheur de Susie m'a servi d'avertissement, dit Amy.

— Nous avions besoin de cette leçon, et nous ne l'oublierons pas. Et si jamais nous l'oublions, dis-nous simplement, comme la vieille Chloe dans Oncle Tom, "Pensons aux grâces que nous avons reçues !"1 » ajouta Jo, qui ne put s'empêcher de plaisanter un peu du petit sermon, quoiqu'elle le prit tout autant à cœur que ses sœurs.

Chapter Text

« Qu'est-ce que tu vas faire maintenant, Jo ? » demanda Meg par un après-midi enneigé, quand sa sœur traversa le couloir d'un pas lourd, en bottes de caoutchouc, vieux manteau et capuchon, avec un balai dans une main et une pelle dans l'autre.

« Je sors faire de l'exercice, répondit Jo avec une lueur malicieuse dans l'œil.

— J'aurais pensé que deux longues marches ce matin t'auraient suffi ! Le temps est froid et sinistre, et je te conseille de rester au chaud et au sec près du feu, comme moi, dit Meg avec un frisson.

— Comme si j'allais t'écouter ! Je ne peux pas rester tranquille toute la journée, et je n'ai rien d'un matou, je n'aime pas somnoler près du feu. J'aime les aventures, et je vais en trouver. »

Meg s'en retourna se rôtir les pieds et lire Ivanhoé, et Jo commença à creuser des chemins avec beaucoup d'énergie. La neige était fraîche, et avec son balai elle eut tôt fait de déblayer un chemin tout autour du jardin pour que Beth puisse se promener et faire prendre l'air aux poupées invalides quand le soleil sortirait. Il faut savoir que le jardin séparait la maison des March de celle de Mr. Laurence. Toutes les deux se trouvaient dans un quartier en banlieue de la ville, qui avait encore des allures de campagne, avec des bosquets et des pelouses, de grands jardins, et des rues calmes. Une haie basse séparait les deux propriétés. D'un côté se trouvait une vieille demeure aux murs bruns, l'air nue et miteuse en l'absence des plantes grimpantes qui la couvraient durant l'été et des fleurs qui l'entouraient alors. De l'autre côté se tenait un majestueux manoir de pierre, qui respirait le confort et le luxe, depuis le grand hangar pour les voitures et les jardins bien entretenus jusqu'à la serre et à toutes les belles choses que l'on pouvait entrapercevoir entre les luxueux rideaux.

Pourtant cela semblait être une maison solitaire et dépourvue de vie, car nul enfant ne jouait sur la pelouse, nulle figure maternelle ne souriait aux fenêtres, et peu de personnes entraient et sortaient, à l'exception du vieux monsieur et de son petit-fils.

Pour l'imagination vivace de Jo, cette belle maison était un genre de palais enchanté, plein de splendeurs et de délices dont nul ne profitait. Elle avait depuis longtemps voulu contempler ses trésors cachés, et faire connaissance avec le jeune Laurence, qui avait l'air d'en avoir envie, lui aussi, s'il savait seulement par où commencer. Depuis la fête, elle avait été plus décidée que jamais, et avait planifié bien des façons de se lier d'amitié avec lui, mais il ne s'était pas montré dernièrement et Jo commençait à penser qu'il était parti quand elle avait repéré un jour une tête brune à une fenêtre de l'étage, regardant tristement vers leur jardin où Beth et Amy se lançaient des boules de neige.

« Ce garçon manque cruellement de compagnie et d'amusements, se dit-elle. Son grand-père ne sait pas ce qui est bon pour lui, et le garde enfermé tout seul. Il a besoin d'une bande de joyeux garçons pour jouer avec lui, ou de quelqu'un de jeune et plein de vie. J'ai très envie d'aller sur place et de le dire au vieux monsieur ! »

L'idée amusa Jo, qui aimait à faire des choses osées et scandalisait toujours Meg par ses actes saugrenus. Ce plan « d'aller sur place », ne fut pas oublié. Et quand vint cet après-midi de neige, Jo se résolut à tenter ce qu'elle pouvait. Elle vit Mr. Laurence quitter la maison en voiture, et elle se creusa un chemin jusqu'à la haie, où elle s'arrêta pour observer les environs. Tous les rideaux étaient fermés aux fenêtres les plus basses, les domestiques hors de vue, et rien d'humain n'était visible à l'exception d'une tête aux boucles brunes inclinée sur une main fine, à une fenêtre de l'étage.

« Le voilà, pensa Jo. Pauvre garçon ! Tout seul et malade en ce jour lugubre. Comme c'est dommage ! Je vais lui jeter une boule de neige pour le faire regarder au dehors, et lui dire quelques mots gentils. »

Une poignée de neige s'envola, et la tête se tourna vivement, montrant un visage qui perdit son air apathique dans l'instant, comme les grands yeux s'illuminèrent et la bouche commença de sourire. Jo hocha la tête et rit, et agita son balai en appelant :

« Comment allez-vous ? Êtes-vous malade ? »

Laurie ouvrit la fenêtre, et croassa d'une voix rauque :

« Je vais mieux, merci. J'ai eu un mauvais rhume, et je suis resté dans ma chambre toute la semaine.

— Je suis désolée. Avec quoi vous amusez-vous ?

— Rien du tout. C'est aussi morne qu'un tombeau ici.

— Ne lisez-vous pas ?

— Pas beaucoup. On ne me laisse pas faire.

— Personne ne peut vous faire la lecture ?

— Grand-père le fait parfois, mais mes livres ne l'intéressent pas, et je déteste devoir tout le temps demander à Brooke.

— Faites-venir quelqu'un pour vous voir, alors.

— Il n'y a personne que je veuille voir. Les garçons font trop de tapage, et j'ai mal à la tête.

— Il n'y a pas de gentille fille pour vous faire la lecture et vous distraire ? Les filles sont calmes et aiment jouer les infirmières.

— Je n'en connais pas.

— Vous nous connaissez, commença Jo, qui rit et s'interrompit.

— C'est vrai ! Voulez-vous venir, s'il vous plaît ? s'écria Laurie.

— Je ne suis ni calme ni gentille, mais je viendrai, si Mère le veut bien. Je vais le lui demander. Fermez la fenêtre, comme un gentil garçon, et attendez que je vienne. »

Sur ce, Jo repartit vers la maison, le balai sur l'épaule, en se demandant ce que les autres lui diraient. Laurie était tout excité à l'idée d'avoir de la compagnie, et se précipita pour se préparer, car, ainsi que Mrs. March l'avait dit, il était « un petit gentleman », et pour faire honneur à l'invitée à venir il passa une brosse dans ses cheveux bouclés, enfila un col propre, et tenta de mettre de l'ordre dans la pièce qui était tout sauf rangée, malgré la demi-douzaine de domestiques. À ce moment retentit un coup de sonnette, puis une voix décidée, qui demandait à voir « Mr. Laurie », et une servante stupéfaite vient en courant annoncer une jeune dame.

« Très bien, faites-la monter, c'est Miss Jo, » dit Laurie en allant à la porte de son petit parloir pour retrouver Jo, qui apparut, les joues roses et l'air ravie et tout à fait à son aise, avec une assiette couverte dans une main et les trois chatons de Beth dans l'autre.

« Me voici, avec armes et bagages, dit-elle sans préambule. Mère vous envoie son amour, et était contente que je puisse faire quelque chose pour vous. Meg a voulu que je vous amène un peu de son blanc-manger, qu'elle réussit fort bien, et Beth a pensé que ses chats vous apporteraient un peu de réconfort. Je savais que vous en ririez, mais je ne pouvais pas refuser, elle avait tellement envie de faire quelque chose. »

Il se trouva que la drôle d'idée de Beth était juste ce qu'il fallait, car tout en riant des chatons, Laurie oublia sa timidité, et devint aussitôt plus sociable.

« Cela semble trop beau pour être mangé, » dit-il en souriant de plaisir quand Jo découvrit l'assiette pour lui montrer le blanc-manger, entouré d'une guirlande de feuilles vertes et des fleurs écarlates du géranium préféré d'Amy.

« Ce n'est rien, elles ont toutes eu envie de faire quelque chose pour vous. Dites à la femme de chambre de le mettre de côté pour votre thé. C'est un mets si simple que vous pouvez en manger, et si moelleux, qu'il glissera sans vous faire mal à la gorge. Quelle belle chambre est-ce là !

— Elle le serait si elle était mieux rangée, mais les domestiques sont paresseuses, et je ne sais pas comment les faire obéir. Cela me dérange, néanmoins.

— Je vais arranger ça en deux minutes. Il y a seulement besoin de balayer l'âtre, comme ça, et de redresser ce qu'il y a sur le manteau de la cheminée, comme ça, et de mettre les livres ici, et les bouteilles là, et de détourner votre sofa de la lumière, et de regonfler un peu les oreillers. Voilà, maintenant, vous êtes bien installé. »

Et en effet, tandis qu'elle parlait et riait, Jo avait remis les choses en place et donné un air bien différent à la pièce. Laurie la regardait dans un silence respectueux, et quand elle lui fit signe de s'installer sur le sofa, il s'assit avec un soupir de satisfaction, en disant avec gratitude :

« Comme vous êtes gentille ! Oui, c'est ce que je voulais. Maintenant s'il vous plaît prenez le grand fauteuil et laissez-moi vous distraire.

— Non, je suis venue vous distraire, vous. Voulez-vous que je lise à voix haute ? » dit Jo en regardant avec affection en direction de livres très tentants juste à portée de main.

« Merci ! J'ai lu tous ceux là, et si cela ne vous dérange pas, j'aimerais mieux discuter, répondit Laurie.

— Cela ne me dérange pas du tout. Je parlerai toute la journée si vous me laissez faire. Beth dit que je ne sais jamais quand m'arrêter.

— Beth, c'est celle qui a des joues roses, qui reste souvent à la maison et sort parfois avec un petit panier ? demanda Laurie avec intérêt.

— Oui, c'est Beth. C'est ma petite fille à moi, et elle est très gentille.

— Meg est la jolie jeune fille, et celle aux cheveux bouclés est Amy, je crois ?

— Comment savez-vous cela ? »

Laurie rougit, mais répondit franchement, « Eh bien, vous voyez, je vous entends souvent vous appeler les unes les autres, et quand je suis seul ici, je ne peux m'empêcher de regarder vers votre maison, vous avez toujours l'air de bien vous amuser. Je vous demande de pardonner mon impolitesse, mais parfois vous oubliez de baisser le rideau de la fenêtre aux fleurs. Et quand les lampes sont allumées, voir le feu, et vous toutes autour de la table avec votre mère, c'est comme regarder un tableau. Son visage est juste en face, et elle a l'air si douce, derrière les fleurs, que je ne peux pas m'empêcher de regarder. Je n'ai pas de mère, voyez-vous. » Et Laurie se mit à tisonner le feu pour dissimuler un léger tremblement des lèvres qu'il ne pouvait contrôler.

L'expression solitaire, avide, de ses yeux toucha le cœur tendre de Jo. Son éducation simple l'avait dotée d'un caractère droit, et à quinze ans elle était aussi innocente et franche qu'une enfant. Laurie était malade et seul, et se rendant compte combien elle était riche de son foyer et de son bonheur, elle tenta avec joie de les partager avec lui. Son visage empourpré était très amical, et sa voix perçante inhabituellement douce quand elle dit :

« Nous ne tirerons plus jamais les rideaux, et je vous autorise à regarder autant que vous le souhaitez. Mais j'aimerais mieux que vous veniez nous voir, au lieu de nous observer. Mère est si merveilleuse, elle vous apporterait beaucoup, et Beth chanterait pour vous si je la suppliais, et Amy danserait. Meg et moi vous ferions rire avec nos accessoires de théâtre, et nous nous amuserions bien. Est-ce que votre grand-père ne vous laisserait pas venir ?

— Je pense que si, si votre mère le lui demandait. Il est très gentil, même s'il n'en a pas l'air, et il me laisse plus ou moins faire ce que je veux. Il a seulement peur que je dérange des étrangers, » commença Laurie, de plus en plus animé.

« Nous ne sommes pas des étrangers, nous sommes voisins, et vous n'avez pas besoin de penser que vous dérangeriez. Nous voulons faire votre connaissance, et je tentais d'y parvenir depuis un moment. Nous ne sommes pas là depuis très longtemps, voyez vous, mais nous avons fait la connaissance de tous nos voisins à part vous.

— C'est que, Grand-père vit parmi ses livres, et ne s'intéresse pas trop à ce qui se passe au dehors. Mr. Brooke, mon tuteur, ne reste pas ici, vous voyez, et je n'ai personne avec qui sortir, alors je reste juste à la maison et me distrais comme je peux.

— Ça n'est pas une bonne chose. Vous devriez faire un effort et accepter toutes les invitations que l'on vous envoie, ainsi vous aurez plein d'amis et d'endroits plaisants où vous rendre. Ce n'est pas grave que vous soyiez timide. Ça ne durera pas si vous persistez. »

Laurie rougit à nouveau, mais ne s'offusqua pas d'être accusé de timidité, car Jo était de si bonne volonté qu'il était impossible de ne pas voir la gentillesse derrière son franc-parler.

« Aimez-vous votre école ? » demanda le garçon, changeant de sujet, après une courte pause durant laquelle il avait contemplé le feu tandis que Jo regardait autour d'elle, l'air contente.

« Je ne vais pas à l'école, je suis homme à tout faire - fille, je veux dire. Dame de compagnie. Je m'occupe de ma grand-tante, cette chère vieille ronchon, » répondit Jo.

Laurie ouvrit la bouche pour poser une autre question, mais se rappelant juste à temps qu'il est impoli de trop mettre le nez dans les affaires des autres il la referma, l'air mal à l'aise.

Jo aimait ses bonnes manières, et rire aux dépens de Tante March ne la dérangeait pas, aussi lui fit-elle une description vivace de l'impatiente vieille dame, de son caniche obèse, du perroquet qui parlait espagnol, et de la bibliothèque qui faisait sa joie.

Laurie s'en amusa immensément, et quand elle lui parla du vieux monsieur guindé venu un jour pour courtiser Tante March, et comment, à son grand désarroi, Poll lui avait arraché sa perruque au milieu d'un beau discours, le garçon rit de si bon cœur que des larmes roulèrent sur ses joues, et une bonne vint passer la tête à la porte pour voir ce qui se passait.

« Oh ! Cela me fait un bien fou. Continuez, s'il vous plaît, » dit-il en détachant son visage rougi et rayonnant du coussin du sofa où il l'avait enfoncé.

Enhardie par son succès, Jo continua, et lui raconta tout de leurs pièces et de leurs plans, leurs espoirs et leurs craintes pour Père, et tous les évènements les plus intéressants du monde où elle vivait avec ses sœurs. Puis ils en vinrent à parler de livres, et au ravissement de Jo il se trouva que Laurie les aimait tout autant qu'elle, et en avait même lu davantage.

« Si vous les aimez tant, venez voir les nôtres. Grand-père est sorti, aussi vous n'avez pas à avoir peur.

— Je n'ai peur de rien, répliqua Jo en relevant fièrement le menton.

— Je vous crois ! » s'exclama le garçon en la regardant avec admiration, tout en pensant qu'elle aurait de bonnes raisons d'être effrayée si jamais elle croisait le vieux monsieur dans un de ses accès de mauvaise humeur.

Comme il faisait bon dans toute la maison, Laurie put les mener de pièce en pièce, laissant Jo examiner tout ce qui attirait son attention. Ainsi ils parvinrent enfin à la bibliothèque, où elle joignit les mains et se mit à bondir sur place, ainsi qu'elle le faisait toujours quand elle était particulièrement ravie. Les murs étaient tapissés de livres, et il y avait des gravures et des statues, de petits cabinets pleins de pièces et d'autres curiosités qui attiraient le regard, des fauteuils capitonnés, des tables, des bronzes, et, cerise sur le gâteau, une large cheminée encadrée d'une élégante mosaïque.

« Quelle richesse ! » soupira Jo, en sombrant dans les profondeurs d'un fauteuil en velours et en regardant autour d'elle avec un air d'intense satisfaction. « Théodore Laurence, vous devriez être le garçon le plus heureux du monde, ajouta-t-elle solennellement.

— Personne ne peut vivre rien qu'avec des livres, » dit Laurie en secouant la tête, perchée sur une table en face d'elle.

Avant qu'il ne puisse en dire plus, une cloche sonna, et Jo se leva d'un bond en s'exclamant, alarmée, « Miséricorde ! C'est votre grand-père !

— Eh bien, qu'est-ce que cela fait ? Vous n'avez peur de rien, après tout, répliqua le garçon d'un air malicieux.

— Je pense que j'ai un peu peur de lui, mais je ne sais pas pourquoi je le devrais. Marmee a dit que je pouvais venir, et je ne pense pas que vous vous en portiez plus mal, » dit Jo en se donnant une contenance, quoiqu'elle ne quittât pas la porte des yeux.

« Je m'en porte même bien mieux, et je vous en suis très reconnaissant. J'ai seulement peur que vous en ayez assez de me faire la discussion. C'était si plaisant, je ne voudrais stopper pour rien au monde, dit Laurie.

— Le docteur est ici pour vous voir, vint appeler une servante.

— Cela vous dérangerait-il si je vous laissais une minute ? Je suppose que je dois aller le voir, dit Laurie.

— Ne vous occupez pas de moi. Je suis comme un poisson dans l'eau ici, » répondit Jo

Laurie s'en fut, et son invitée s'amusa par ses propres moyens. Elle se tenait devant un beau portrait du vieux monsieur quand la porte se rouvrit, et sans se tourner elle dit avec conviction « Je suis sûre maintenant que je ne devrais pas avoir peur de lui, car il des yeux pleins de bonté même si sa bouche est sévère, et il a l'air d'avoir une volonté formidable. Il n'est pas aussi bel homme que mon grand-père, mais il me plaît.

— Merci, m'dame, » dit une voix rude venue de derrière elle, où se tenait, à sa grande détresse, le vieux Mr. Laurence.

La pauvre Jo rougit jusqu'à n'en plus pouvoir, et son cœur se mit à battre la chamade tandis qu'elle pensait à ce qu'elle avait dit. Pendant un instant elle eut la folle envie de fuir, mais cela aurait été lâche, et ses sœurs se seraient moquées d'elle, aussi résolut-elle de rester et de se tirer d'embarras comme elle le pouvait. Au second regard elle s'aperçut que les yeux, sous les sourcils broussailleux, étaient plus aimables encore que ceux du portrait, et qu'il s'y trouvait une lueur espiègle, ce qui atténua grandement ses peurs. La voix du vieux gentleman était plus rude que jamais quand il reprit abruptement, après ce terrible moment de pause, « Alors vous n'avez pas peur de moi, hein ?

— Pas beaucoup, sir.

— Et vous ne me trouvez pas aussi bel homme que votre grand-père ?

— En effet, sir.

— Et j'ai une volonté formidable, n'est-ce pas ?

— J'ai seulement dit que je le pensais.

— Mais je vous plais tout de même ?

— Oui, sir. »

Cette réponse plut au vieux monsieur. Il émit un rire bref, lui serra la main, et, lui passant un doigt sous le menton, fit pivoter son visage et l'examina gravement avant de dire avec un signe de tête,

« Vous avez le courage de votre grand-père, si vous n'avez pas ses traits. Il était séduisant, ma chère, mais mieux encore il était brave et honnête, et j'étais fier d'être son ami.

— Merci, sir. » Et Jo fut tout à fait à l'aise après cela, car cela lui convenait parfaitement.

« Qu'avez-vous donc fait à mon garçon ? fut la question suivante, posée avec brusquerie.

— J'ai seulement voulu être une bonne voisine, sir. » Et Jo lui raconta comment elle en était venue à leur rendre visite.

« Vous pensez qu'il a besoin de s'amuser davantage, alors ?

— Oui, sir. Il semble un peu solitaire, et voir d'autres jeunes personnes lui ferait peut-être du bien. Nous ne sommes que des filles, mais nous serions heureuses d'aider si nous le pouvons, car nous n'avons pas oublié le splendide cadeau de Noël que vous nous avez envoyé, dit Jo avec empressement.

— Ta ta ta ! C'était l'idée du garçon. Comment va la pauvre femme ?

— Elle va bien, sir. » Et Jo se lança en parlant à toute allure, et lui raconta tout sur les Hummel, sur lesquels sa mère avait attiré l'attention d'amis plus riches.

« La même façon de faire le bien que son père. Je devrais venir voir votre mère un de ces jours. Dites-le lui. Voilà qu'on sonne la cloche pour le thé, nous le prenons plus tôt à cause du garçon. Venez donc et continuez d'être une bonne voisine.

— Si vous voulez bien de moi, sir.

— Je ne vous le demanderais pas, si ce n'était pas le cas. »

Et Mr. Laurence lui offrit son bras avec une courtoisie à l'ancienne mode.

« Que dirait Meg de tout cela ? » pensa Jo tandis qu'il l'escortait dans la maison, ses yeux pétillant d'amusement comme elle s'imaginait raconter l'histoire en rentrant.

« Hé ! Eh bien, que diable arrive-t-il à ce garçon ? » demanda le vieux monsieur quand Laurie surgit en descendant les escaliers quatre à quatre et stoppa net à la vision étonnante de Jo bras dessus bras dessous avec son redoutable grand-père.

« Je ne savais pas que vous étiez là, sir, » commença-t-il, tandis que Jo lui lançait un regard triomphant.

« C'est évident quand on voit le fracas que vous faites en descendant. Venez prendre votre thé, sir, et conduisez-vous comme un gentleman. » Et après avoir affectueusement tiré sur les cheveux du garçon en guise de caresse, Mr. Laurence continua son chemin, tandis que Laurie s'adonnait dans son dos à toutes sortes de pitreries, qui faillirent faire exploser de rire Jo.

Le vieux monsieur ne dit pas grand chose tout en buvant ses quatre tasses de thé, mais il observa les jeunes gens, qui bavardaient bientôt comme de vieux amis, et les changements survenus chez son petit-fils ne lui échappèrent pas. Il y avait maintenant de la couleur, de la lumière, de la vie sur le visage du garçon, de la vivacité dans ses manières, et un franc amusement dans son rire.

« Elle a raison, cet enfant est solitaire. Je vais voir ce que ces petites filles peuvent faire pour lui, » pensa Mr. Laurence tout en regardant et en écoutant. Il aimait bien Jo, pour ses manières étranges et brusques, et elle semblait comprendre le garçon aussi bien que si elle en était un elle-même.

Si les Laurence avaient été ce que Jo appelait des gens « raides et guindés » ils ne se seraient pas entendus du tout, car les personnes de ce genre l'intimidaient et la mettaient mal à l'aise. Mais les trouvant honnêtes et simples, elle fut tout à fait elle-même, et fit bonne impression. Quand ils sortirent de table elle proposa de s'en aller, mais Laurie dit qu'il avait encore quelque chose à lui montrer et l'emmena dans les serres, qui avaient été illuminées à son intention. Cela sembla bien féérique à Jo, de se promener dans les allées, de profiter des murs fleuris de chaque côté, de la douce lumière, de l'air humide et parfumé, et des merveilleuses plantes grimpantes et des arbres qui l'entouraient - tandis que son nouvel ami coupait les plus belles fleurs jusqu'à avoir les mains pleines. Puis il les lia en un bouquet, et dit, avec l'air heureux que Jo aimait tant à voir,

« Veuillez les offrir à votre mère, s'il vous plaît, et dites-lui que j'aime beaucoup le remède qu'elle m'a envoyé. »

Ils retrouvèrent Mr. Laurence dans le grand salon, mais toute l'attention de Jo se porta sur un grand piano, qui était ouvert.

« Vous jouez ? demanda-t-elle à Laurie avec respect.

— Parfois, répondit-il modestement.

— Jouez quelque chose, s'il vous plaît. Je voudrais l'entendre, pour le raconter à Beth.

— Ne voulez vous pas jouer d'abord ?

— Je ne sais pas jouer. Je suis trop stupide pour apprendre, mais j'aime énormément la musique. »

Aussi Laurie joua et Jo écouta, le nez voluptueusement plongé dans les héliotropes et les roses thé. Son respect et sa considération pour le jeune Laurence s'accrurent considérablement, car il jouait remarquablement bien et ne prenait pas de grands airs pour autant. Elle aurait voulu que Beth puisse l'entendre, mais n'en dit rien, et lui fit compliment sur compliment jusqu'à ce qu'il ne sache plus où se mettre et que son grand-père vienne à la rescousse.

« C'est assez, c'est assez, jeune fille. Trop de cajoleries ne lui valent rien. Il ne joue pas mal, mais j'espère qu'il s'en tirera aussi bien dans des matières plus importantes. Vous partez ? Eh bien, je vous suis très reconnaissant de votre visite, et j'espère que vous reviendrez. Mes respects à votre mère. Bonne nuit, Docteur Jo. »

Il lui serra affectueusement la main, mais avec un air contrarié. Quand ils furent dans le hall, Jo demanda à Laurie si elle avait dit quelque chose qu'il ne fallait pas. Il secoua la tête.

« Non, c'est à cause de moi. Il n'aime pas m'entendre jouer.

— Pourquoi cela ?

— Je vous le dirai un de ces jours. John va vous raccompagner, puisque je ne le peux pas.

— Nul besoin. Je ne suis pas une dame, et ce n'est qu'à deux pas. Prenez soin de vous, voulez-vous ?

— Oui, mais vous reviendrez, je l'espère ?

— Si vous me promettez de venir nous voir quand vous irez mieux.

— Je le ferai.

— Bonsoir Laurie !

— Bonsoir, Jo, bonsoir ! »

Quand Jo eut raconté toutes les aventures de l'après-midi, toute la famille fut prise d'envie de visiter leurs voisins, car chacune avait trouvé quelque chose d'attirant dans la grande maison de l'autre côté de la haie. Mrs. March souhaitait parler de son père avec le vieil homme qui ne l'avait pas oublié, Meg se languissait des serres, Beth soupirait après le grand piano, et Amy avait grande envie de voir les beaux tableaux et les statues.

« Mère, pourquoi est-ce que Mr. Laurence n'aime pas que Laurie joue du piano ? demanda Jo, qui était curieuse.

— Je ne suis pas sûre, mais je pense que c'est parce que son fils, le père de Laurie, a épousé une Italienne, une musicienne, ce qui a déplu au vieux monsieur qui est très fier. La dame était bonne et belle et talentueuse, mais il ne l'aimait pas, et il n'a jamais revu son fils après son mariage. Ils sont morts tous les deux quand Laurie était petit, et son grand-père l'a recueilli. J'ai l'impression que le garçon, qui est né en Italie, n'est pas de constitution très robuste, et que le vieil homme a peur de le perdre, c'est ce qui le rend si prudent. Laurie a un talent naturel pour la musique qu'il tient de sa mère, et je pense pouvoir dire que son grand-père craint qu'il ne veuille devenir un musicien. En tout cas, son don lui rappelle cette femme qu'il n'aimait pas, et c'est pourquoi il "faisait la tête", comme a dit Jo.

— Mon Dieu, que c'est romantique ! s'exclama Meg.

— C'est stupide ! dit Jo. Qu'on le laisse faire de la musique s'il en a envie, au lieu de lui gâcher l'existence en l'envoyant à l'université, alors qu'il déteste ça.

— C'est pour cela qu'il de si beaux yeux noirs et de si jolies manières, je suppose. Les Italiens sont toujours charmants, dit Meg, qui était un peu sentimentale.

— Qu'est-ce que tu sais de ses yeux et de ses manières ? C'est à peine si tu lui as jamais parlé, s'exclama Jo, qui n'était pas sentimentale pour deux sous.

— Je l'ai vu à la fête, et ce que tu racontes prouve qu'il sait se tenir. C'était très joli, ce qu'il a dit sur le remède que lui a envoyé Mère.

— Il parlait du blanc-manger, je suppose.

— Comme tu es bête ! Il parlait de toi, bien sûr.

— Vraiment ? » Et Jo écarquilla les yeux comme si cela ne lui était pas seulement venu à l'esprit.

« Je n'ai jamais vu une fille comme toi ! Tu ne sais pas reconnaître quand on te complimente, » dit Meg, avec l'air d'une jeune dame qui connaissait son affaire.

« Je pense que ce ne sont que des sottises, et je te prierais de ne pas être ridicule et de ne pas me gâcher mon plaisir. Laurie est un gentil garçon et je l'aime bien, et je ne veux pas entendre parler de choses sentimentales à propos de compliments et d'autres sornettes. Nous serons toutes gentilles avec lui parce qu'il n'a pas de mère, et il pourra venir nous rendre visite, n'est-ce pas, Marmee ?

— Oui, Jo, ton ami est le bienvenu, et j'espère que Meg se souviendra que les enfants devraient le rester aussi longtemps qu'ils le peuvent.

— Je ne me vois plus comme une enfant, et je n'ai pas encore treize ans, observa Amy. Qu'est-ce que tu en dis, Beth ?

— Je pensais à notre Voyage du Pèlerin, répondit Beth, qui n'avait rien écouté. À comment nous avons quitté le Marais de la Tristesse et passé le Portail en prenant la résolution d'être bonnes, et comment nous avons commencé de grimper la colline en faisant de notre mieux. Et que peut-être cette maison pleine d'objets splendides sera notre Palais Merveilleux.

— Il nous faudra passer les lions d'abord, » dit Jo, comme si cette perspective l'enchantait.

Chapter Text

La grande maison se trouva bien être un Palais Merveilleux, quoiqu'il fallut un certain temps avant que toutes y pénètrent, et il fut très difficile pour Beth de passer les lions. Le vieux Mr. Laurence était le plus impressionnant de tous, mais après qu'il leur eut rendu visite, qu'il eut dit quelque chose d'amusant ou de gentil à chacune des filles, et parlé du bon vieux temps avec leur mère, aucune n'était plus intimidée par lui, à part la timide Beth. L'autre lion était le fait qu'ils étaient pauvres et que Laurie était riche, ce qui les rendait un peu honteuses d'accepter des faveurs qu'elles ne pouvaient rendre. Mais après un temps, elles comprirent qu'il les considérait comme ses bienfaitrices, et qu'il aurait fait n'importe quoi pour exprimer sa gratitude pour l'accueil maternel de Mrs. March, leur joyeuse compagnie, et le réconfort qu'il trouvait dans leur humble maisonnée. Aussi oublièrent elles rapidement leur fierté et continuèrent d'échanger des gentillesses sans penser à leur valeur.

Toutes sortes de plaisantes choses se produisirent vers cette époque, car cette nouvelle amitié s'épanouit comme l'herbe au printemps. Tout le monde aimait Laurie, et il avait informé son tuteur, en privé, que « les March étaient des filles tout à fait épatantes ». Avec le délicieux enthousiasme de la jeunesse, elle accueillirent le garçon esseulé dans leur groupe, prêtes à se plier en quatre pour lui, et il trouva quelque chose de tout à fait charmant dans la compagnie innocente de ces filles au cœur simple. N'ayant connu ni mère ni sœurs, il ressentit rapidement leur influence, et leur mode de vie actif et animé le rendit honteux de sa vie indolente. Il était lassé des livres, et trouvait maintenant les gens si intéressants que Mr. Brooke fut obligé de faire des rapports très peu satisfaisants, car Laurie ne cessait de faire l'école buissonnière pour filer chez les March.

« Qu'importe, laissez-le prendre des vacances, il rattrapera plus tard, » dit le vieux monsieur. « La bonne dame d'à côté dit qu'il étudie trop et qu'il a besoin de la compagnie de la jeunesse, de loisirs, et d'exercice. J'ai bien peur qu'elle ait raison, et que j'aie couvé le garçon comme si j'étais sa grand-mère. Laissez-le faire ce qu'il veut, tant qu'il est heureux. Il ne peut pas s'attirer d'ennuis dans ce petit couvent, et Mrs. March fait plus pour lui que nous ne le pouvons. »

Ils passaient d'excellents moments, c'est certain. Tant de pièces de théâtre et de tableaux vivants, tant de glissades en luge et de pitreries en patins, tant d'agréables soirées dans le vieux parloir, et de temps en temps de joyeuses petites fêtes dans la grande maison. Meg pouvait déambuler dans les serres quand elle le voulait et se délecter de nombreux bouquets, Jo parcourait voracement la nouvelle bibliothèque, et faisait mourir de rire le vieux monsieur avec ses critiques, Amy recopiait des tableaux et profitait de la beauté des lieux autant que le cœur lui en disait, et Laurie jouait le « lord du manoir » de la manière la plus délicieuse.

Mais Beth, quoiqu'elle soupire après le grand piano, n'arrivait pas à rassembler suffisamment de courage pour se rendre dans le « Manoir du Bonheur, » comme l'appelait Meg. Elle y alla une fois avec Jo mais le vieux monsieur, n'étant pas au courant de sa timidité maladive, la dévisagea si fixement sous ses gros sourcils et dit « Hé ! » d'une voix si forte, qu'il l'effraya à tel point que ses « genoux avaient joué des castagnettes, » dit-elle à sa mère, et qu'elle s'enfuit, déclarant qu'elle ne retournerait plus là-bas, pas même pour le beau piano. Aucune tentative de persuasion, aucun attrait ne put dépasser sa peur, jusqu'à ce que, ce fait arrivant aux oreilles de Mr. Laurence d'une manière mystérieuse, il ne décide d'arranger les choses. Durant l'une de ses brèves visites, il dirigea avec art la discussion sur la musique, et parla des grands chanteurs qu'il avait vus, des grands orgues qu'il avait entendus, et raconta de si charmantes anecdotes que Beth trouva impossible de rester dans son coin à l'écart, et se rapprocha de plus en plus, comme fascinée. Arrivée derrière sa chaise elle s'arrêta et resta debout à écouter, les yeux grands ouverts et les joues rougies par l'excitation de cette performance inhabituelle. Sans plus la remarquer que si elle avait été une mouche, Mr. Laurence continua la discussion sur les leçons de Laurie et ses professeurs. Et alors, comme si l'idée venait de le frapper, il dit à Mrs. March :

« Ce garçon néglige sa musique maintenant, et j'en suis heureux, car il s'y attachait trop. Mais le piano souffre de son manque d'utilisation. Est-ce que l'une de vos filles n'aimerait pas venir, et jouer dessus de temps en temps, juste pour le tenir accordé, vous voyez, m'dame ? »

Beth fit un pas en avant, et joint les mains serrées pour s'empêcher d'applaudir, car la tentation était irrésistible, et l'idée de jouer sur ce splendide instrument lui coupait le souffle. Avant que Mrs. March puisse répondre, Mr. Laurence poursuivit avec un hochement de tête et un étrange sourire :

« Elle n'aurait besoin de voir ni de parler à personne, seulement de passer à n'importe quel moment. Car je suis enfermé dans mon étude à l'autre bout de la maison, Laurie est souvent dehors, et les domestiques ne sont jamais dans les parages du grand salon après neuf heures. »

Alors il se leva, comme pour s'en aller, et Beth se décida à parler, car ce dernier arrangement ne laissait rien à désirer. « S'il vous plaît, rapportez ce que j'ai dit aux jeunes filles, et si elles n'ont pas envie de venir, eh bien, tant pis. » Ici une petite main se glissa dans la sienne, et Beth leva vers lui un visage plein de gratitude, tandis qu'elle disait, de sa façon timide mais sincère :

« Oh sir, elles en ont envie, vraiment beaucoup !

—  Êtes-vous la jeune fille qui aime la musique ? » demanda-t-il, sans « Hé ! » tonitruant, en la regardant très gentiment.

« Je suis Beth. Je l'aime énormément, et je viendrai, si vous êtes certain que personne ne m'entendra - ni ne sera dérangé, » ajouta-t-elle, craignant d'être impolie, et tremblant de sa propre audace.

« Personne, ma chère. La maison est vide la moitié du temps, aussi venez et pianotez tant que vous le désirez, et je serai votre obligé.

—  Comme vous êtes gentil, sir ! »

Beth rougit comme une rose sous son regard amical, mais elle n'avait plus peur maintenant, et elle lui serra la main avec gratitude parce que les mots lui manquaient pour le remercier du précieux cadeau qu'il lui avait fait. Le vieux gentleman repoussa gentiment les cheveux de son front, et, se baissant, il l'embrassa, en disant d'une voix que très peu de personnes avaient jamais entendue :

« J'avais une petite fille autrefois, avec des yeux tout pareils. Dieu te bénisse, ma chère ! Bonne journée, madame. » Et il partit précipitamment.

Beth partagea un moment de ravissement avec sa mère, puis se précipita pour annoncer l'immense nouvelle à sa famille d'invalides, puisque ses sœurs n'étaient pas à la maison. Comme elle chanta avec allégresse ce soir là, et comme elles rirent toutes quand elle réveilla Amy au milieu de la nuit parce qu'elle jouait du piano sur son visage tout en dormant. Le jour suivant, ayant vu sortir aussi bien le vieux monsieur que son petit-fils, Beth, après deux ou trois tentatives, arriva à la porte secondaire, et se faufila aussi silencieusement qu'une souris jusqu'au grand salon où se tenait son idole. Par un heureux accident, bien sûr, une partition facile se trouvait sur le piano, et de ses doigts tremblants, après de nombreuses pauses pour écouter et regarder aux alentours, Beth toucha enfin l'instrument, et oublia aussitôt ses peurs, elle-même et tout le reste excepté l'indescriptible plaisir que lui procurait la musique, comme la voix d'un être aimé.

Elle resta là jusqu'à ce que Hannah vienne la chercher pour le dîner, mais elle n'avait aucun appétit, et dans son état de béatitude ne pouvait que rester assise et sourire à tout le monde.

Après cela, la petite capuche brune se glissa à travers la haie presque tous les jours, et le grand salon fut hanté par un esprit musicien qui allait et venait sans être vu. Elle ne sut jamais que Mr. Laurence ouvrait la porte de son étude pour entendre les vieux airs qu'il aimait. Elle ne vit jamais Laurie monter la garde dans le couloir pour éloigner les domestiques. Elle ne se douta jamais que les livres d'exercices et les nouvelles chansons qu'elle trouvait sur le pupitre étaient là pour son seul bénéfice, et quand Laurie lui parlait de musique à la maison, elle pensait seulement qu'il était bien gentil de sa part de dire des choses qui l'aidaient tant. Aussi s'amusait-elle de tout son cœur, et, ce qui n'est pas toujours le cas, trouvait tout ce qu'elle avait espéré dans l'accomplissement de son souhait. Peut-être était-ce parce qu'elle était si reconnaissante de son bonheur, qu'un bonheur plus grand encore lui fut accordé. De toute façon, elle méritait les deux.

« Mère, je vais faire une paire de pantoufles pour Mr. Laurence. Il est si gentil avec moi, je dois le remercier, et je ne sais pas comment faire autrement. Puis-je ? » demanda Beth quelques semaines après cette fameuse visite.

« Oui, ma chérie. Cela lui fera très plaisir, et ce sera une jolie façon de le remercier. Les filles t'aideront à les faire, et je paierai les matériaux, » répondit Mrs. March, qui prit un plaisir tout particulier à accorder la requête de Beth, quand elle demandait si rarement quelque chose pour elle-même.

Après de nombreuses discussions très sérieuses avec Meg et Jo, le patron fut choisi, les matériaux achetés, et les pantoufles commencées. Un motif de pensées, sage mais gai, sur un fond pourpre plus foncé fut déclaré à la fois très joli et approprié, et Beth y travailla dessus tôt le matin et tard le soir, avec l'aide occasionnelle de ses aînées sur les parties difficiles. Elle était habile couturière, et les pantoufles furent finies avant que quiconque s'en soit lassé. Puis elle écrivit une simple et courte note, et avec l'aide de Laurie elle les glissa sur le bureau de l'étude un matin avant que le vieux monsieur soit debout.

Quand toute cette excitation fut retombée, Beth attendit de voir ce qui se passerait. Toute le journée s'écoula et une partie du jour suivant sans qu'aucune réaction ne lui parvienne, et elle commençait à craindre d'avoir offensé son susceptible ami. L'après-midi du deuxième jour, elle sortit pour faire une commission et offrir à Joanna, la poupée invalide, son bol d'air frais quotidien. Quand elle arrive dans la rue à son retour, elle vit trois, oui, quatre têtes, apparaître et disparaître à la fenêtre du parloir, et dès l'instant qu'elles la virent, des mains s'agitèrent dans sa direction et des voix joyeuses s'écrièrent :

« Il y a une lettre du vieux monsieur ! Viens vite la lire !

—  Oh, Beth, il t'a envoyé- » commença Amy en gesticulant avec une énergie peu commune, mais elle ne put aller plus loin, car Jo la fit taire en rabaissant violemment la vitre.

Beth se pressa, le cœur battant à tout rompre.  À la porte ses sœurs se saisirent d'elle et la portèrent en triomphe jusqu'au parloir, tout en pointant du doigt et en disant, toutes à la fois, « Regarde ! Regarde ! » Beth obéit, et pâlit sous l'effet du bonheur et de la surprise, en voyant un petit piano droit, avec une lettre sur le couvercle verni qui affichait tel un écriteau « Miss Élisabeth March ».

« Pour moi ? » hoqueta Beth, qui se tenait à Jo, de peur de tomber à la renverse, tant elle était submergée par l'émotion.

« Oui, rien que pour toi, ma chérie ! N'est-ce pas superbe de sa part ? Ne crois-tu pas qu'il est le plus gentil vieux monsieur du monde ? Il y a la clé dans la lettre. Nous ne l'avons pas ouverte, mais nous mourons d'envie de savoir ce qu'il dit, » s'écria Jo, étreignant sa sœur et lui tendant la note.

« Lis-la, toi ! Je ne peux pas, je me sens si bizarre ! Oh, c'est bien trop beau ! » et Beth se cacha la figure dans le tablier de Jo, bouleversée par son cadeau.

Jo ouvrit la lettre et commença à rire, car les premiers mots qu'elle vit furent :

« Miss March :

Chère Madame -

(«Comme cela sonne bien ! J'aimerais que quelqu'un m'écrive ainsi ! » dit Amy, qui trouvait très élégante cette introduction à l'ancienne mode.)

« J'ai eu de nombreuses paires de pantoufles dans ma vie, mais je n'en ai jamais eu aucune qui m'aille aussi bien que la vôtre » continua Jo. « Les pensées sont mes fleurs favorites, et celles-ci me rappelleront toujours leur gentille donatrice. J'aime à payer mes dettes, aussi je sais que vous autoriserez "le vieux gentleman" à vous envoyer quelque chose qui appartenait autrefois à la petite fille qu'il a perdu. Avec mes remerciements les plus sincères et mes meilleurs vœux, je demeure votre ami reconnaissant et humble serviteur,

« JAMES LAURENCE. 

« Eh bien Beth, c'est un honneur dont tu peux être fière, pour sûr ! Laurie m'a raconté combien Mr. Laurence a aimé cette enfant qui est morte, et comment il garde soigneusement toutes ses affaires. Pense un peu, il t'a donné son piano. Cela vient de tes grands yeux bleus et de ton amour de la musique, » dit Jo en essayant d'apaiser Beth, qui tremblait et semblait plus excitée qu'elle ne l'avait jamais été.

« Regarde les ingénieux supports pour les bougies, et cette jolie soie verte, toute froncée, avec une rose dorée au milieu, et le joli pupitre et le tabouret, tout est là, » ajouta Meg en ouvrant l'instrument pour faire l'étalage de ses merveilles.

« "Votre humble serviteur, James Laurence". Pense un peu qu'il t'a écrit ça ! Je le dirai aux filles. Elles trouveront ça splendide, » dit Amy, très impressionnée par la lettre. 

« Essaie-le, ma chérie. Écoutons le son de ce bébé piano, » dit Hannah, qui était toujours là pour partager les joies et les peines de la famille.

Alors Beth l'essaya, et tout le monde décréta que c'était le plus remarquable piano qu'on ait jamais entendu. Il avait de toute évidence était récemment accordé et remis à neuf, mais tout aussi parfait qu'il fut, je pense que le véritable charme était celui du plus heureux des joyeux visages penchés au dessus, tandis que Beth touchait amoureusement les magnifiques touches noires et blanches et appuyait sur les pédales resplendissantes. 

« Tu vas devoir aller le remercier, » dit Jo pour plaisanter, car l'idée que la fillette puisse vraiment y aller ne lui avait pas traversé l'esprit.

« Oui, j'en ai l'intention. Je pense que je vais y aller maintenant, avant d'avoir trop peur si j'y réfléchis. » Et, à la stupéfaction de la famille assemblée, Beth sortit dans le jardin de son propre chef, traversa la haie, et se rendit à la porte des Laurence. 

« Eh bien, que je meure si ce n'est pas la chose la plus étrange que j'aie jamais vue ! Le piano lui a tourné la tête ! Elle n'y serait jamais allée si elle avait toute sa raison, » s'écria Hannah en la regardant partir, tandis que les filles restaient bouches bées devant ce miracle.

Elles auraient été plus étonnées encore si elles avaient vu ce que Beth fit après. Croyez-le ou non, elle alla frapper à la porte de l'étude avant de se laisser le temps de réfléchir, et quand une voix rude dit « Entrez ! », elle entra et alla droit à Mr. Laurence, qui avait l'air pris de court, et lui tendit la main en disant, d'une voix qui ne tremblait qu'à peine, « Je suis venue vous remercier, sir, pour - » Mais elle ne termina pas sa phrase, car il avait l'air si amical qu'elle en oublia son discours, et, se souvenant seulement qu'il avait perdu la petite fille qu'il aimait, elle lui passa les deux bras autour du cou et l'embrassa.

Si le toit de la maison s'était soudainement envolé, le vieux monsieur n'en aurait pas été plus étonné. Mais cela lui plut - oh, Seigneur, oui, cela lui plut extrêmement ! Et il fut si touché et ravi de ce petit baiser que son apparence bourrue s'évanouit, et il l'installa sur son genou, reposa sa joue ridée contre la joue rose de la fillette, se sentant comme s'il avait retrouvé sa petite-fille. Beth cessa de le craindre dès cet instant, et se mit à discuter avec lui comme si elle l'avait connu toute sa vie, car l'amour chasse la peur, et la gratitude peut dépasser la fierté. Quand elle rentra à la maison, il l'accompagna jusqu'à la porte, lui serra cordialement la main, et ôta son chapeau pour la saluer en repartant, droit et majestueux, comme le beau vieux militaire qu'il était.

Quand les filles aperçurent ce spectacle, Jo commença à danser une gigue pour exprimer sa satisfaction, Amy manqua de tomber de la fenêtre sous le coup de la surprise, et Meg s'exclama en levant les bras au ciel, « Eh bien, je pense que la fin du monde est proche. »

Chapter Text

« Ce garçon est un vrai cyclope, n'est-ce pas ? » dit un Amy un jour où Laurie passait à cheval, en leur faisant signe avec sa cravache.

« Comment oses-tu dire cela, alors qu'il a ses deux yeux ? Et de très beaux yeux, en plus de ça, » s'écria Jo, qui n'acceptait pas la moindre remarque sur son ami.

« Je n'ai rien dit sur ses yeux, et je ne vois pas pourquoi tu t'énerves quand j'admire sa façon de monter à cheval.

— Oh, mon Dieu ! Cette petite dinde veut dire un centaure, et elle l'a traité de cyclope, » s'exclama Jo en éclatant de rire.

« Inutile d'être aussi méchante, ce n'est qu'un "lapse de lingue", comme le dit Mr. Davis, » répliqua Amy, achevant Jo avec son latin. « J'aimerais juste avoir un peu de l'argent que Laurie dépense pour son cheval, » ajouta-t-elle comme pour elle-même, mais dans l'espoir que ses sœurs l'entendraient.

« Pourquoi ? » demanda gentiment Meg, tandis que Jo était partie dans un autre accès de fou rire à la deuxième gaffe d'Amy.

« J'en ai tellement besoin. Je suis terriblement endettée, et ce ne sera pas mon tour d'avoir l'argent du chiffonnier avant un mois.

— Endettée, Amy ? Qu'est-ce que tu veux dire ? » Et Meg avait l'air grave.

« Eh bien, je dois au moins une douzaine de citrons confits1, et je ne peux pas en acheter, tant que je n'ai pas d'argent, car Marmee m'a interdit d'acheter à crédit.

— Raconte-moi un peu. Est-ce que les citrons sont à la mode maintenant ? Avant c'était les morceaux de gomme élastique pour faire des balles. » Et Meg faisait de son mieux pour garder sa contenance, car Amy avait l'air si grave et solennelle.

« Eh bien, tu vois, les filles en achètent tout le temps, et à moins de vouloir passer pour chiche, il faut faire de même. Il n'est question que de citrons, maintenant, car tout le monde les suce derrière son pupitre pendant la classe, et les échange contre des crayons, des bagues de perles, des poupées de papier ou d'autres choses, pendant la pause. Si une fille en aime bien une autre, elle lui donne un citron. Si elles sont fâchées, elle en mange un sous son nez, et ne lui propose même pas d'y goûter. Il faut rendre la faveur quand on vous en a donné, et j'en ai reçu tellement que je n'ai jamais rendus, et ce sont des dettes d'honneur, vois-tu.

— Combien te faudrait-il pour en acheter et tout rembourser ? » demanda Meg en tirant sa bourse.

« Vingt-cinq cents seraient plus que suffisants, et il me resterait quelques cents pour t'en acheter à toi aussi. Tu aimes les citrons ?

— Pas vraiment. Tu peux avoir ma part. Voilà l'argent. Fais-le durer aussi longtemps que possible, car je n'en ai pas beaucoup, tu le sais.

— Oh, merci ! Ce doit être si agréable d'avoir de l'argent de poche ! Je vais me régaler, car je n'ai pas goûté à un citron depuis une semaine. Je ne voulais pas en accepter si je ne pouvais pas les rendre, et je me languis d'en avoir. »

Le jour suivant Amy arriva quelque peu en retard à l'école, mais ne put résister à la tentation d'exhiber, avec une fierté excusable, un paquet de papier brun humide, avant de le remiser tout au fond de son pupitre. Durant les quelques minutes qui suivirent, la rumeur se répandit dans son cercle qu'Amy March avait vingt-quatre délicieux citrons (elle en avait mangé un en chemin) et qu'elle allait en distribuer, et les attentions de ses amies se firent pressantes. Katy Brown l'invita sur le champ à sa prochaine fête. Mary Kingsley insista pour lui prêter sa montre jusqu'à la pause, et Jenny Snow, une jeune fille acerbe, qui s'était bassement moquée d'Amy pour n'avoir pas de citrons, enterra promptement la hache de guerre et offrit de lui fournir la réponse à certaines additions fort compliquées. Mais Amy n'avait pas oublié les remarques blessantes de Miss Snow à propos de « certaines personnes qui n'avaient pas le nez si plat qu'elles ne pouvaient renifler les citrons des autres, et des personnes orgueilleuses qui n'étaient pas si fières quand il s'agissait d'en demander », et elle brisa immédiatement les espoirs de « cette Snow » avec ce télégramme cinglant : « Nul besoin d'être si polie tout à coup, car tu n'en auras pas. »

Il se trouva qu'un invité distingué vint visiter l'école ce matin, et les belles cartes joliment dessinées par Amy reçurent des louanges, honneur qui ne fit qu'exacerber l'irritation de Miss Snow et fit prendre à Amy des airs de jeune paon. Mais hélas ! Hélas ! L'orgueil précède la chute, et « cette Snow » parvint à retourner la situation avec un succès terrible. Sitôt que le visiteur eut prononcé les platitudes habituelles et se fut esquivé, Jenny, sous le prétexte d'une question importante, informa Mr. Davis, le professeur, qu'Amy March avait des citrons confits dans son pupitre.

Or Mr. Davis avait prohibé les citrons, et déclaré solennellement que la première élève prise à enfreindre la règle serait punie par la férule. Cet homme tenace était parvenu à bannir le chewing-gum après une guerre longue et orageuse, avait fait un feu de joie des journaux et romans confisqués, avait supprimé un bureau de poste privé, interdit les grimaces, les surnoms et les caricatures, et fait tout ce qu'un homme seul pouvait faire pour maintenir l'ordre parmi une cinquantaine de filles rebelles. Dieu sait que les garçons éprouvent déjà bien assez la patience humaine, mais les filles encore infiniment plus, en particulier la patience des gentlemen nerveux au tempérament tyrannique et sans plus de talent pour l'enseignement que Dr. Blimber. Mr. Davis connaissait quantité de grec, de latin, d'algèbre et de sciences de toutes sortes, aussi passait-il pour un bon professeur, et les manières, la morale, les sentiments et l'exemple n'étaient pas considérés comme ayant une importance quelconque. C'était un très mauvais moment pour dénoncer Amy, et Jenny le savait. Mr. Davis avait de toute évidence pris son café trop fort ce matin là, le vent soufflait de l'est, ce qui affectait toujours sa neuralgie, et ses élèves ne lui avaient pas autant fait honneur qu'il pensait le mériter. Ainsi donc, pour employer le langage expressif, sinon élégant, d'une écolière, « il était d'une humeur de chien ». Le mot « citrons » mit le feu aux poudres : son visage jaunâtre s'empourpra, et il tapa sur son bureau avec une énergie qui renvoya Jenny à sa place avec une rapidité inhabituelle.

« Jeunes filles, votre attention, s'il vous plaît ! »

À cet ordre le brouhaha cessa, et cinquante paires d'yeux bleus, noirs, gris et bruns se fixèrent avec obéissance sur sa terrible figure.

« Miss March, venez à mon bureau. »

Amy se leva pour obéir avec un calme apparent, mais une peur secrète l'oppressait, car les citrons pesaient sur sa conscience.

« Apportez les citrons que vous avez dans votre pupitre, » vint l'ordre inattendu qui la stoppa avant qu'elle ne quitte son siège.

« Ne prends pas tout, » lui chuchota sa voisine, une jeune fille d'une grande présence d'esprit.

En hâte, Amy en laissa une demi-douzaine et vint poser le reste devant Mr. Davis, en pensant que tout homme en possession d'un cœur ne pouvait que s'adoucir en étant frappé par leur délicieux parfum. Malheureusement, Mr. Davis détestait tout particulièrement l'odeur de ce fruit à la mode, et le dégoût ne fit qu'ajouter à sa colère.

« Est-ce tout ?

— Pas tout à fait, bégaya Amy.

— Amenez le reste immédiatement. »

Avec un regard désespéré vers ses camarades, elle obéit.

« Êtes-vous sûre qu'il n'y en a plus ?

— Je ne mens jamais, sir.

— C'est ce que je vois. Maintenant prenez ces choses dégoûtantes deux par deux, et jetez-les par la fenêtre. »

Il y eut un soupir collectif, qui créa une vraie brise, en cet instant où tout espoir s'envola, tandis qu'on leur arrachait les friandises. Écarlate de honte et de colère, Amy s'en alla douze fois jusqu'à la fenêtre, et chaque fois que les citrons, si charnus et juteux, tombaient à regret de ses mains, un cri venu de la rue ajoutait à la détresse des filles, car il leur annonçait que le festin provoquait l'exaltation des petits Irlandais, leurs ennemis jurés. Ceci - c'en était trop. Toutes jetaient des regards indignés ou suppliants à l'inexorable Davis, et une amatrice de citron passionnée fondit en larmes.

Quand Amy revint de son dernier voyage, Mr. Davis, après un « Hem ! » de mauvais augure, annonça, de la manière la plus impressionnante qui soit,

« Jeunes filles, vous vous rappelez ce que j'ai dit la semaine dernière. Je suis navré que ce soit arrivé, mais je ne permets jamais qu'on enfreigne mes règles, et je ne reviens jamais sur ma parole. Miss March, tendez votre main. »

Amy tressaillit, et mit les mains dans son dos, le regardant avec des yeux implorants qui plaidaient mieux pour elle que les mots qu'elle ne pouvait prononcer. Amy était l'une des favorites du « vieux Davis », comme l'appelaient les filles, et je pense pour ma part qu'il serait revenu sur sa promesse si l'indignation irrépressible d'une jeune fille ne s'était manifestée par un hoquet. Ce hoquet, tout faible qu'il fut, exaspéra l'irascible gentleman, et scella le destin de la coupable.

« Votre main, Miss March ! » fut la seule réponse que reçut sa supplique silencieuse, et, trop fière pour pleurer ou demander grâce, Amy serra les dents, rejeta la tête en arrière d'un air de défi, et supporta sans broncher plusieurs coups cinglants sur sa petite paume. Ils ne furent ni nombreux ni violents, mais cela ne fit pour elle aucune différence. Pour la première fois de sa vie on venait de la frapper, et la disgrâce, à ses yeux, était aussi profonde que s'il l'avait jetée à terre.

« Vous allez maintenant rester sur la plate-forme jusqu'à l'heure de la pause, » dit Mr. Davis, résolu à aller jusqu'au bout maintenant qu'il avait commencé.

C'était terrible. Il aurait déjà été bien assez difficile de retourner à son siège et de voir les visages apitoyés de ses amies, ou l'air satisfait de ses quelques ennemies, mais faire face à toute l'école, dans sa honte toute fraîche, semblait impossible, et l'espace d'une seconde elle pensa ne pouvoir que se laisser tomber au sol et pleurer toutes les larmes de son corps. Un sens amer de l'impropriété et la pensée de Jenny Snow l'aidèrent à tenir bon, et, prenant la place ignominieuse, elle fixa son regard sur le tuyau du poêle au dessus de ce qui semblait maintenant un océan de visages, si immobile et si pâle que les autres filles eurent bien des difficultés à étudier devant cette silhouette pathétique.

Pendant les quinze minutes qui suivirent, la petite fille fière et sensible endura une honte et un chagrin qu'elle n'oublia jamais. À d'autres cela aurait pu sembler une histoire ridicule ou triviale, mais pour elle c'était une dure expérience, car durant les douze années de sa vie elle n'avait été gouvernée que par l'amour, et n'avait jamais été touchée par rien de la sorte. La sensation de sa main cuisante et de son cœur lourd s'évanouissait derrière la peine de la pensée, « Je vais devoir le dire à la maison, et elles vont être tellement déçues ! »

Le quart d'heure sembla durer une heure, mais se termina enfin, et quand résonna le mot « Pause ! » il ne lui avait jamais été aussi agréable.

« Vous pouvez y aller, Miss March, » dit Mr. Davis, aussi mal à l'aise qu'il en avait l'air.

Il n'oublia pas de sitôt le regard plein de reproches qu'Amy lui lança, quand elle se rendit tout droit dans le vestibule sans un mot à personne, récupéra ses affaires, et quitta les lieux « pour toujours », ainsi qu'elle se le déclara passionnément en son for intérieur. Elle était dans un triste état quand elle arriva à la maison, et quand ses aînées arrivèrent, quelques temps plus tard, une réunion indignée prit place. Mrs. March ne dit pas grand chose mais semblait bouleversée, et réconfortait sa petite fille affligée de la manière la plus tendre. Meg baignait la main meurtrie de glycérine et de larmes, Beth pensait que même ses chatons bien-aimés ne sauraient apaiser une douleur telle que celle-ci, Jo proposa avec colère qu'on arrête Mr. Davis sans délai, et Hannah brandit le poing à l'intention de ce « vilain », écrasant les pommes de terre du dîner avec autant de vigueur que s'il se trouvait sous son pilon.

Personne ne remarqua la fuite d'Amy, à l'exception de ses camarades, mais les demoiselles les plus observatrices se rendirent compte que Mr. Davis était plus bienveillant cet après-midi, et inhabituellement nerveux. Juste avant la fermeture de l'école, Jo apparut, avec une expression sinistre et se dirigea droit vers le bureau, délivra une lettre de sa mère, puis récupéra toutes les affaires d'Amy et s'en alla, s'essuyant soigneusement les pieds en partant, comme pour se débarrasser de la poussière de cet endroit.

« Oui, tu peux avoir quelques congés, mais je veux que tu étudies un peu tous les jours avec Beth, » dit Mrs. March ce soir là. « Je n'approuve pas les châtiments corporels, en particulier pour les filles. Je n'apprécie pas la manière d'enseigner de Mr. Davis et je ne pense pas que les filles avec lesquelles tu t'associes te fassent grand bien, aussi vais-je demander l'avis de ton père avant de t'envoyer autre part.

— C'est bien ! J'aimerais que toutes les filles fassent pareil, et quittent sa vieille école. C'est parfaitement exaspérant de penser à ces délicieux citrons, » soupira Amy avec l'air d'une martyre.

« Je ne suis pas mécontente que tu les aies perdus, car tu avais brisé les règles, et tu méritais quelque punition pour ta désobéissance, » vint la sévère réponse, qui déçut quelque peu la jeune fille, qui n'attendait rien d'autre que compassion.

« Tu veux dire que tu es contente que j'aie été déshonorée devant toute l'école ? s'écria Amy.

— Je n'aurais pas choisi de réparer ainsi ta faute, répondit sa mère, mais je ne suis pas sûre que cette méthode ne te profitera pas mieux qu'une autre. Tu commences à être plutôt prétentieuse, ma chérie, et il est grand temps que tu décides de corriger ce défaut. Tu as bon nombre de dons et de vertus, mais il n'y a nul besoin d'en faire étalage, car la vanité gâte les plus grands mérites. Il n'y a pas grand danger de voir ignorer longtemps le vrai talent et la bonté, et même si c'est le cas, la conscience de les posséder et d'en user devrait suffire à satisfaire, car le grand charme de tous les dons est la modestie.

— C'est bien vrai ! » s'écria Laurie, qui jouait aux échecs avec Jo dans un coin. « J'ai connu une fille une fois, qui avait un talent vraiment remarquable pour la musique et ne le savait pas, ne se rendait pas compte des charmantes mélodies qu'elle composait quand elle était seule, et ne l'aurait pas cru si on le lui avait dit.

— J'aimerais bien avoir connu cette fille. Elle m'aurait peut-être aidée, je suis si stupide, » dit Beth qui écoutait, assise à côté de lui.

« Tu la connais, et elle t'aide mieux que quiconque ne le pourrait, » répondit Laurie, avec tant de malice dans ses yeux noirs que Beth s'empourpra tout d'un coup, et se cacha la figure dans le coussin du sofa, bouleversée par une découverte si inattendue.

Jo laissa Laurie gagner la partie pour cet éloge de sa Beth, qui ne put être convaincue de jouer pour eux après ce compliment. Aussi Laurie fit de son mieux, et chanta de façon charmante, étant d'une humeur particulièrement joyeuse, car il ne montrait que rarement aux March son côté ombrageux. Quand il fut parti, Amy, qui était restée pensive toute la soirée, dit soudain, comme préoccupée par une idée nouvelle, « Est-ce que Laurie est un garçon accompli ?

— Oui, il a une excellente éducation, et beaucoup de talent. Il sera un homme de mérite, s'il n'est pas gâté par trop de flatteries, répondit sa mère.

— Et il n'est pas prétentieux, n'est-ce pas ? demanda Amy.

— Pas le moins du monde. C'est pourquoi il est si charmant et nous l'aimons toutes autant.

— Je vois. Il est bien d'être accompli et élégant, mais pas de se vanter ou de se mettre en valeur, dit pensivement Amy.

— Ces choses se font toujours ressentir dans les manières d'une personne et dans la conversation, si usées avec modestie, mais il n'est pas nécessaire d'en faire étalage, dit Mrs. March.

— Pas plus que de porter tous ses bonnets et toutes ses robes et tous ses rubans à la fois, pour être sûre de les montrer aux autres, » ajouta Jo, et la leçon se termina dans les rires.

Chapter Text

« Où allez-vous ? » demanda Amy, qui, en entrant dans la chambre des grandes un samedi après-midi, les avait trouvées en train de se préparer à sortir avec un air mystérieux qui excitait sa curiosité.

« T'occupe. Les petites filles ne devraient pas poser de questions, » répliqua sèchement Jo.

S'il est bien une chose blessante, quand on est enfant, c'est de s'entendre dire cela, encore plus quand vient l'injonction « file, ma chérie ». Piquée au vif par cette insulte et déterminée à découvrir leur secret, dût-elle les harceler pendant une heure, Amy se tourna vers Meg, qui ne lui refusait jamais rien bien longtemps, et supplia : « Dis-le moi ! Vous devriez me laisser venir, moi aussi, parce que Beth est rivée à son piano, et je n'ai rien à faire, et je me sens si seule.

—  Je ne peux pas, ma chérie, tu n'es pas invitée, » commença Meg, mais Jo l'interrompit impatiemment, « Allons, Meg, tais-toi ou tu vas tout gâcher. Tu ne peux pas venir, Amy, alors ne fais pas le bébé et ne chouine pas.

—  Vous allez quelque part avec Laurie, je le sais. Vous étiez en train de chuchoter et de rire ensemble sur le sofa hier soir, et vous vous êtes tus quand je suis entrée. N'est-ce pas que vous allez avec lui ?

— Oui, en effet. Maintenant tiens-toi tranquille, et cesse de nous importuner. »

Amy tint sa langue, mais ouvrit les yeux, et vit Meg glisser un éventail dans sa poche.

« Je sais ! Je sais ! Vous allez au théâtre voir les Sept Châteaux  ! » s'écria-t-elle, avant d'ajouter résolument, « Et je peux venir, car Mère a dit que je pouvais le voir, et j'ai la monnaie du chiffonnier, et c'était méchant de ne pas me l'avoir dit à temps.

—  Écoute-moi juste une minute, et sois une gentille fille, dit gentiment Meg. Mère ne veut pas que tu y ailles cette semaine, parce que tes yeux sont trop fatigués pour supporter les lumières de cette féérie. La semaine prochaine tu pourras y aller avec Beth et Hannah, et tu passeras un bon moment.

—  Ça me semble moitié moins amusant qu'y aller avec vous et Laurie. S'il te plaît, laisse-moi venir. Ce rhume me tient cloîtrée à la maison depuis si longtemps, je meurs d'envie de m'amuser. Dis oui, Meg ! Je serai tellement sage, » plaida Amy, de son air le plus pathétique.

« Imagine que nous l'emmenions. Je ne crois pas que Mère s'en fera, si elle est bien couverte, » commença Meg.

« Si elle vient, je ne viens pas, et si je ne viens pas, Laurie ne sera pas content, et ce sera très impoli, après qu'il nous a invitées toutes les deux, d'y aller en traînant Amy. J'aurais cru qu'elle détesterait s'imposer là où on ne veut pas d'elle, » dit Jo avec colère, car elle n'appréciait guère d'avoir à surveiller un enfant agité quand elle voulait s'amuser.

Son ton et ses manières irritèrent Amy, qui commença à mettre ses bottes, en disant, de son ton le plus agaçant, « Je viens. Meg dit que je peux, et si je paie ma place, Laurie n'a rien à voir avec tout ça.

—  Tu ne peux pas t'asseoir avec nous, car nos sièges sont réservés, et tu ne dois pas t'asseoir seule, aussi Laurie te donnera sa place, et ça gâchera notre plaisir. Ou il prendra un autre siège pour toi, et ce n'est pas poli quand on n'a pas été invité. Tu ne viendras pas, alors tu peux aussi bien rester où tu es maintenant, » gronda Jo, plus en colère que jamais après s'être piqué le doigt dans sa hâte.

Assise sur le sol avec une chaussure au pied, Amy commença à pleurer et Meg à raisonner avec elle, quand Laurie les appela d'en bas, et les deux grandes se dépêchèrent de descendre, laissant leur sœur en train de geindre, car parfois elle oubliait ses manières d'adulte et agissait comme une enfant gâtée. Juste au moment où le groupe s'en allait, Amy appela par dessus la balustrade, d'un ton menaçant : « Tu vas le regretter, Jo March, tu vas voir !

—  Balivernes ! » répliqua Jo en claquant la porte.

Elles passèrent un moment charmant, car Les Sept Châteaux du Lac de Diamant était aussi brillant et merveilleux qu'on pouvait le souhaiter, mais en dépit des amusants lutins, des elfes scintillants, et des magnifiques princes et princesses, le plaisir de Jo était piqué d'amertume. Les boucles dorées de la reine des elfes lui rappelaient Amy, et entre les actes elle se demandait ce que sa sœur ferait pour « la faire regretter ». Amy et elle s'étaient vivement querellées à de nombreuses reprises au cours de leurs vies, car elles étaient toutes les deux emportées et enclines à la violence si on les irritait suffisamment. Amy taquinait Jo, et Jo agaçait Amy, ce qui entraînait régulièrement des explosions, dont elles étaient toutes deux honteuses une fois la colère retombée. Bien que la plus âgée, Jo était celle qui se contrôlait le moins, et elle avait bien du mal à dompter son esprit rebelle, qui lui attirait sans cesse des ennuis. Sa colère ne durait jamais, et après avoir humblement confessé sa faute, elle se repentait sincèrement et tentait de mieux faire. Ses sœurs avaient l'habitude de dire qu'elles aimaient bien mettre Jo en colère, parce qu'elle était douce comme un ange après coup. La pauvre Jo tentait désespérément d'être bonne, mais son ennemi intérieur était toujours prêt à s'enflammer et à la vaincre, et il lui fallut de nombreuses années de patients efforts pour prendre le dessus.

Quand elles rentrèrent à la maison, elles trouvèrent Amy en train de lire dans le parloir. Elle prit un air blessé quand elles entrèrent dans la pièce, ne leva pas les yeux de son livre, ni ne posa une seule question. La curiosité aurait peut-être eu raison du ressentiment si Beth n'avait pas été là pour demander et recevoir une description vivace de la pièce. En allant ranger son meilleur chapeau, le premier regard de Jo fut pour son bureau, car durant leur dernière dispute Amy avait passé ses nerfs en renversant le tiroir du haut au sol. Mais tout était à sa place, et après un regard rapide à ses placards, sacs, et boîtes, Jo décida qu'Amy avait pardonné et oublié ses torts.

Jo se trompait bien, car le jour suivant elle fit une découverte qui provoqua une tempête. Meg, Beth et Amy étaient assises ensemble, vers la fin de l'après-midi, quand Jo, dans tous ses états, fit irruption dans la pièce et demanda, « Est-ce que quelqu'un a pris mon livre ? »

Meg et Beth répondirent aussitôt « Non, » l'air surprises. Amy tisonna le feu et ne dit rien. Jo la vit rougir, et bondit sur elle.

« Amy, c'est toi qui l'a !

—  Non, je ne l'ai pas.

—  Tu sais où il est, alors !

—  Non.

—  Mensonge ! » s'écria Jo en la prenant par les épaules, l'air suffisamment féroce pour effrayer une enfant bien plus brave qu'Amy.

« Je ne mens pas. Je ne l'ai pas, je ne sais pas où il est, et je m'en moque.

—  Tu sais quelque chose, et tu ferais mieux de le dire tout de suite, ou je t'y obligerai. » Et Jo lui donna une secousse.

« Houspille-moi tant que tu veux, tu ne reverras jamais ton stupide vieux livre, » s'écria Amy, s'échauffant à son tour.

« Pourquoi non ?

—  Je l'ai brûlé.

—  Quoi ! Mon petit livre, celui que j'aimais tant et sur lequel j'ai tant travaillé, et que je comptais finir avant que Père ne rentre ? Tu l'as vraiment brûlé ? » dit Jo, soudain très pâle, tandis que ses yeux jetaient des étincelles et que ses mains agrippaient nerveusement Amy.

« Oui, je l'ai fait ! Je t'ai dit que je te ferai payer pour avoir été si désagréable hier, et je l'ai fait, alors - »

Amy n'alla pas plus loin, car la colère de Jo s'empara d'elle, et elle secoua sa sœur jusqu'à lui faire claquer les dents, en criant sa douleur et sa rage…

« Méchante, méchante fille ! Je ne pourrai jamais le réécrire, et je ne te pardonnerai jamais, tant que je vivrai. »

Meg vola à la rescousse d'Amy, et Beth se pressa de venir apaiser Jo, mais elle était hors d'elle, et après avoir asséné un soufflet sur l'oreille de sa sœur, elle se précipita hors de la pièce jusqu'au vieux sofa du grenier, et termina seule la dispute.

La tempête se calma au dessous, car Mrs. March rentra à la maison, et, ayant entendu toute l'histoire, fit vite voir à Amy le tort qu'elle avait fait à sa sœur. Le livre de Jo était sa fierté, et était considéré par sa famille comme un début littéraire très prometteur. Ce n'était qu'une demi-douzaine de petits contes de fées, mais Jo les avait travaillés patiemment, en y mettant tout son cœur, espérant en faire quelque chose d'assez bon pour être publié. Elle venait juste de les recopier avec grand soin, et avait détruit le vieux manuscrit, aussi le feu d'Amy venait de détruire le travail admirable de plusieurs années. Pour d'autres c'eût été une perte sans importance, mais pour Jo c'était une terrible calamité, et elle avait l'impression que rien ne pourrait jamais la consoler. Beth était aussi affligée que si l'un de ses chatons était mort, et Meg refusa de défendre sa favorite. Mrs. March avait l'air grave et peinée, et Amy pensa que plus personne ne l'aimerait tant qu'elle n'aurait pas demandé pardon pour cet acte qu'elle regrettait maintenant plus que toute autre.

Lorsque sonna la cloche du thé, Jo apparut, l'air si sinistre et distante qu'il fallut à Amy tout son courage pour dire faiblement :

« Pardonne-moi s'il te plaît, Jo. Je suis vraiment, vraiment désolée.

—  Je ne te pardonnerai jamais, » fut la dure réponse de Jo, et à partir de cet instant elle ignora complètement Amy.

Personne ne parla de ce grand chagrin - pas même Mrs. March - car toutes savaient par expérience qu'il ne servait à rien de parler à Jo quand elle était dans cet état, et que le plus sage était d'attendre qu'un quelconque petit accident, ou sa nature généreuse, adoucisse la rancœur de Jo et soigne la blessure. Ce ne fut pas une soirée très joyeuse, bien qu'elles firent leur couture comme à l'accoutumée tandis que leur mère lisait à voix haute Bremer, Scott ou Edgeworth, car quelque chose manquait, et la douce paix du foyer était perturbée. Cela se fit d'autant plus sentir quand vint le moment de chanter, car Beth ne put que jouer, Jo resta muette comme une tombe, et Amy fondit en larmes, aussi Meg et Mère chantèrent seules. Mais en dépit de tous leurs efforts pour être aussi gaies que des pinsons, les voix flutées ne semblaient pas s'accorder aussi bien que d'habitude, et tout paraissait discordant.

Quand Jo reçut son baiser de bonne nuit, Mrs. March murmura avec douceur, « Ma chérie, ne laisse pas le soleil se coucher sur ta colère. Pardonnez-vous, entraidez-vous, et prenez un nouveau départ demain. »

Jo avait envie de reposer la tête sur le sein maternel, et de laisser fondre toute sa douleur et sa colère en pleurant, mais les larmes étaient une faiblesse peu virile, et elle était si profondément blessée que, vraiment, elle ne pouvait pas encore pardonner tout à fait. Alors elle battit des cils et secoua la tête, et dit, rudement parce qu'Amy écoutait, « C'était un geste abominable, et elle ne mérite pas d'être pardonnée. »

Sur ce elle se mit au lit, et il n'y eut pas de gai chuchotis ni de confidences ce soir là.

Amy se sentit très offensée du refus de ses tentatives de faire la paix, et commença à souhaiter ne pas s'être humiliée, à se sentir plus blessée que jamais, et à se targuer de sa vertu d'une manière particulièrement exaspérante. Jo avait toujours l'air d'un nuage d'orage, et rien n'alla de toute la journée. Il avait fait un froid mordant dans la matinée, elle avait laissé tomber son précieux chausson dans le caniveau, Tante March avait été plus agitée que d'ordinaire, Meg était susceptible, quand elle rentra à la maison Beth avait l'air endeuillée et pensive, et Amy ne cessait de faire des remarques sur les personnes qui parlaient toujours d'être bonnes et pourtant ne faisaient pas le moindre effort quand d'autres leur montraient l'exemple.

« Tout le monde est si détestable, je vais demander à Laurie s'il veut aller patiner. Il est toujours gai et gentil, et je sais qu'il me remontera le moral, » se dit Jo, et elle sortit.

Amy entendit le bruit des patins, et regarda par la fenêtre en poussant une exclamation impatiente.

« Et voilà ! Elle avait promis que je viendrais la prochaine fois, car c'est la dernière glace de la saison. Mais ça ne sert à rien de demander à une grincheuse comme elle de m'emmener.

—  Ne dis pas ça. Tu as été très vilaine, et il lui est difficile de pardonner la perte de son précieux petit livre, mais je pense qu'elle le pourrait maintenant, si tu t'y prends au bon moment, dit Meg. Suis-les. Ne dis rien tant que Laurie n'a pas adouci l'humeur de Jo, puis choisit un moment calme et embrasse-la, ou fais quelque chose de gentil, et je suis sûre qu'elle te pardonnera de tout son cœur.

—  Je vais essayer, » dit Amy, trouvant le conseil à son goût. Et elle se prépara en toute hâte et courut après les amis qui disparaissaient tout juste derrière la colline.

La rivière n'était pas loin, mais tous deux furent prêts avant qu'Amy ne les ait rejoints. Jo la vit arriver, et lui tourna le dos. Laurie ne la vit pas, car il patinait prudemment le long de la berge pour sonder la glace, car une période de redoux avait précédé ce dernier coup de froid.

« Je vais aller jusqu'au premier tournant et voir si c'est bon avant que nous ne faisions la course, » l'entendit dire Amy tandis qu'il s'éloignait, dans son manteau et sa toque bordés de fourrure qui lui donnaient l'air d'un jeune Russe.

Jo entendit Amy, haletante après sa course, taper du pied et souffler sur ses doigts tandis qu'elle essayait de mettre ses patins, mais elle ne se retourna pas et descendit lentement la rivière en zigzagant, trouvant une satisfaction amère dans les petits ennuis de sa sœur. Elle avait nourri sa colère jusqu'à ce qu'elle s'empare d'elle, ainsi que le font toujours les mauvaises pensées quand on ne les chasse pas de suite. Quand Laurie atteignit le virage, il cria : 

« Reste près du bord. Ce n'est pas sûr au milieu. » Jo l'entendit, mais pas Amy, qui peinait à se mettre sur pied. Jo lui jeta un regard par dessus l'épaule, et le petit démon qui la guidait lui dit à l'oreille :

« Qu'importe qu'elle ait ou non entendu, qu'elle se débrouille toute seule. »

Laurie avait disparu derrière la courbe, Jo y arrivait tout juste, et Amy, loin derrière, se dirigeait vers la glace plus lisse du milieu de la rivière. Pendant une minute Jo resta immobile avec un étrange sentiment, puis elle se décida à continuer, mais quelque chose la retint et elle se retourna, juste à temps pour voir Amy lever les bras au ciel et tomber, avec un craquement soudain, un plouf ! et un cri qui stoppa net le cœur de Jo. Elle essaya d'appeler Laurie, mais elle n'avait plus de voix. Elle essaya de se précipiter au secours, mais ses jambes ne semblaient plus avoir de force, et l'espace d'un instant elle ne put que rester immobile et regarder, le visage déformé par la terreur, le petit capuchon bleu au dessus de l'eau sombre. Quelque chose passa près d'elle à toute allure, et la voie de Laurie résonna : 

« Apporte une planche. Vite, vite ! »

Comment elle y s'y prit, elle ne le sut jamais, mais durant les minutes qui suivirent elle œuvra comme possédée, obéissant aveuglément à Laurie qui avait gardé son sang-froid et s'était couché sur la glace, maintenant Amy par le bras et avec sa crosse de hockey jusqu'à ce que Jo ait arraché une planche de la barrière et qu'ils tirent ensemble la fillette hors de l'eau, avec plus de peur que de mal.

« Maintenant il faut la ramener à la maison aussi vite que possible. Enveloppe-la avec nos affaires, pendant que j'enlève ces maudits patins, » s'écria Laurie en enroulant sa veste autour d'Amy et en tirant sur les lacets qui n'avaient jamais semblé si serrés auparavant. 

Grelottante, trempée, et en pleurs, ils ramenèrent Amy, et après toute cette excitation elle s'endormit, enroulée dans des couvertures devant un bon feu. Durant toute cette agitation Jo avait à peine pipé mot mais s'était démenée, pâle et échevelée, les vêtements en bataille, la robe déchirée et les mains tailladées et meurtries par la glace et les planches et les boucles réfractaires. Quand Amy fut bien endormie, la maison silencieuse, et Mrs. March assise près du lit, elle appela Jo et commença à bander les mains blessées.

« Es-tu sûre qu'elle est sauve ? » murmura Jo en jetant un regard plein de remords à la tête blonde, qui aurait pu disparaître à jamais de sa vue sous la glace traîtresse.

« Tout à fait sauve, ma chérie. Elle n'est pas blessée, et ne prendra même pas froid, je pense. Vous avez fait ce qu'il fallait en la couvrant et en la ramenant si vite à la maison, répondit gaiement sa mère.

—  C'est Laurie qui a tout fait. Je l'ai seulement laissée y aller. Mère, si elle avait dû mourir, ça aurait été ma faute. » Et Jo se laissa tomber à côté du lit en laissant s'échapper un torrent de larmes de repentir, et raconta tout ce qui s'était passé, en condamnant amèrement son cœur dur et en sanglotant sa gratitude de se voir épargner la terrible punition qui aurait pu lui être infligée.

« C'est mon fichu mauvais caractère ! J'essaie de m'en guérir, je pense avoir réussi, mais alors il revient pire que jamais. Oh, Mère, que dois-je faire ? Que dois-je faire ? » s'écria la pauvre Jo, désespérée.

« Sois sur tes gardes et prie, chérie, ne cesse jamais d'essayer, et ne pense jamais qu'il est impossible de te corriger, » dit Mrs. March, attirant la figure rougie contre son épaule et embrassant la joue humide avec tant de tendresse que les pleurs de Jo redoublèrent d'intensité.

« Tu ne sais pas, tu ne peux pas savoir à quel point c'est dur ! C'est comme si je pouvais faire n'importe quoi quand je m'emporte. Je deviens si sauvage, je pourrais faire du mal à n'importe qui et m'en réjouir. J'ai peur de faire un jour quelque chose de terrible, et de gâcher ma vie, et de faire en sorte que tout le monde me déteste. Oh, Mère, aide-moi, aide-moi !

—  Oui, mon enfant, je vais t'aider. Ne pleure pas avec tant d'amertume, mais souviens-toi de ce jour, et résous-toi, de toute ton âme, à ne jamais vivre son pareil. Jo, chérie, nous avons tous nos tentations, certaines bien plus grandes que les tiennes, et souvent il faut toute une vie pour les maîtriser. Tu penses avoir le plus mauvais caractère du monde, mais le mien était tout pareil autrefois.

—  Vraiment, Mère ? Mais, tu n'es jamais en colère ! » Et dans sa surprise Jo oublia un  moment ses remords.

« J'essaie de m'en guérir depuis quarante ans, et je n'ai réussi qu'à le contrôler. Je suis en colère presque chaque jour de ma vie, Jo, mais j'ai appris à ne pas le montrer, et j'ai toujours espoir d'apprendre à ne plus le ressentir, quoique cela risque de me prendre encore quarante ans. »

La patience et l'humilité lisibles sur le visage qu'elle aimait tant furent pour Jo une meilleure leçon que le raisonnement le plus sage ou les reproches les plus vifs. Elle se sentit réconfortée d'un coup par la compassion et la confiance qui lui étaient accordées. Savoir que sa mère avait un défaut tout comme elle, et essayait de le corriger, rendit le sien plus facile à supporter et renforça sa résolution de s'en débarrasser, même si quarante ans, pour une fille de quinze ans, paraissaient être un temps bien long passé à prier et à rester sur ses gardes.

« Mère, est-ce que tu es en colère quand tu pinces les lèvres et sors de la pièce parfois, quand Tante March te réprimande ou que l'on t'embête ? » demanda Jo, qui se sentait plus proche de sa mère, et plus chérie, que jamais.

« Oui, j'ai appris à arrêter les mots hâtifs qui viennent à mes lèvres, et quand je sens qu'ils risquent de m'échapper contre ma volonté, je sors juste une minute, et me gronde moi-même pour être si faible et méchante, » répondit Mrs. March avec un soupir et un sourire, tandis qu'elle lissait et rattachait les cheveux en désordre de Jo.

« Comment as-tu appris à garder le silence ? C'est ce qui me pose le plus de problème - les paroles cinglantes s'envolent avant que je m'en rende compte, et plus j'en dis pire c'est, jusqu'à ce que ce soit un plaisir de blesser les autres et de dire des choses horribles. Dis-moi comment tu fais, Marmee chérie.

—  Ma gentille maman avait l'habitude de m'aider -

—  Comme tu le fais pour nous, l'interrompit Jo avec un baiser reconnaissant.

—   Mais je l'ai perdue quand j'étais à peine plus âgée que toi, et durant des années j'ai dû lutter seule, car j'étais trop fière pour confesser ma faiblesse à d'autres. J'ai passé de durs moments, Jo, et versé bien des larmes amères sur mes échecs, car en dépit de mes efforts je semblais ne jamais réussir. Puis ton père est arrivé dans ma vie, et j'étais si heureuse que je trouvais facile d'être bonne. Mais petit à petit, quand j'eus quatre petites filles autour de moi et que nous fûmes pauvres, alors l'ancien mal revint, car je ne suis pas patiente de nature, et cela m'a beaucoup éprouvé de voir mes enfants manquer de quoi que ce soit.

—  Pauvre Mère ! Qu'est-ce qui t'a aidé alors ?

—  Ton père, Jo. Il ne perd jamais patience - ne doute jamais, ni ne se plaint - mais il est toujours plein d'espoir, et travaille et attends avec tant de gaieté que l'on aurait honte d'agir autrement devant lui. Il m'a aidée et réconfortée, et m'a fait comprendre que je devais essayer de pratiquer toutes les vertus que je voudrais voir chez mes petites filles, car je suis leur exemple. Il était plus facile d'essayer pour votre bien que pour le mien. Un regard surpris ou effrayé de l'une de vous quand je parlais trop vivement était une réprimande plus efficace qu'aucun mot, et l'amour, le respect, et la confiance de mes enfants était la plus douce récompense que j'aurais pu recevoir pour mes efforts d'être la femme que je voulais qu'elles imitent.

—  Oh, Mère, si je suis jamais moitié aussi bonne que toi, je serai bien satisfaite, s'écria Jo, très émue.

—  J'espère que tu seras bien meilleure, ma chérie, mais tu dois continuer à surveiller ton "ennemi intérieur", comme ton père l'appelle, ou il pourrait bien assombrir ta vie, sinon la gâcher. Tu as reçu un avertissement. Souviens-t'en, et essaie de tout ton cœur et de toute ton âme de maîtriser ce caractère emporté, avant qu'il ne t'apporte de plus grandes peines et de plus grands regrets que tu n'en as connus aujourd'hui.

—  Je vais essayer, Mère, vraiment. Mais tu dois m'aider, me rappeler, et m'empêcher de déborder. Je me souviens que parfois Père portait le doigt à ses lèvres, et te regardait avec un air très gentil mais grave, et tu serrais toujours les lèvres et quittait la pièce. Est-ce qu'il te le rappelait alors ? demanda doucement Jo.

—  Oui. Je lui ai demandé de m'aider de cette façon, et il n'a jamais oublié, mais m'a sauvée de bien des mots blessants par ce petit geste et cet air doux. »

Jo vit les yeux de sa mère s'emplir de larmes et ses lèvres trembler tandis qu'elle parlait, et craignant d'en avoir trop dit, elle chuchota anxieusement, « Ai-je eu tort de vous observer et d'en parler ? Je ne voulais pas être indiscrète, mais c'est si agréable de te dire tout ce que je pense, et de me sentir si heureuse et en sécurité ici.

—  Ma Jo, tu peux tout dire à ta mère, car c'est mon plus grand bonheur et ma plus grande fierté de savoir que mes filles se confient à moi et savent à quel point je les aime.

—  J'ai cru t'avoir peinée.

—  Non, chérie, mais parler de Père m'a rappelé à quel point il me manque, combien je lui dois, et combien je dois veiller et travailler pour protéger ses petites filles pour lui.

—  Et pourtant tu lui as dit de partir, Mère, et tu n'as pas pleuré quand il s'en est allé, et tu ne te plains jamais, et tu n'as jamais semblé avoir besoin d'aide, dit Jo, pensive.

—  J'ai donné le meilleur de moi-même au pays que j'aime, et j'ai contenu mes larmes jusqu'après qu'il fut parti. Pourquoi devrais-je me plaindre, quand nous avons tous deux fait notre devoir et que nous nous en trouverons sûrement plus heureux à la fin ? Si je n'ai pas l'air d'avoir besoin d'aide, c'est parce que j'ai encore un meilleur ami que Père pour me réconforter et me soutenir. Mon enfant, les difficultés et les tentations de ta vie n'en sont qu'au début et seront peut-être nombreuses, mais tu peux les dépasser toutes si tu apprends à ressentir la force et la tendresse de notre Divin Père de la même façon que celles de ton père terrestre. Plus tu L'aimes et plus tu Lui fais confiance, plus tu te sentiras proche de Lui, et moins tu dépendras du pouvoir et de la sagesse humaine. Son amour ne faiblit ni ne change, ne peut jamais t'être retiré, mais peut devenir tout au long de ta vie source de paix, de bonheur, et de force. Crois-le de tout ton cœur et tourne-toi vers Dieu avec tous tes petits soucis, et espoirs, et péchés, et peines, aussi librement et avec autant de confiance que tu te tournes vers ta mère. »

Pour toute réponse, Jo serra sa mère dans ses bras, et dans le silence qui suivit la prière la plus sincère qu'elle ait jamais émise s'envola sans mots de son cœur. Car dans cette heure triste et pourtant heureuse, elle avait appris non seulement l'amertume des remords et du désespoir, mais aussi la douceur de l'abnégation et de la maîtrise de soi ; et guidée par la main de sa mère, elle s'était rapprochée de l'Ami qui accueille tous les enfants avec un amour plus fort que celui d'un père, plus tendre que celui d'une mère.

Amy remua et soupira dans son sommeil, et comme désireuse de réparer sa faute sans attendre, Jo leva les yeux avec une expression que nul ne lui avait jamais vue.

« J'ai laissé le soleil se coucher sur ma colère. Je ne voulais pas la pardonner, et aujourd'hui, si Laurie n'avait pas été là, il aurait pu être trop tard ! Comment ai-je pu être si méchante ? » dit Jo à mi-voix, en se penchant au dessus de sa sœur pour caresser doucement les cheveux encore humides épars sur l'oreiller.

Comme si elle avait entendu, Amy ouvrit les yeux, et lui tendit les bras, avec un sourire qui alla droit au cœur de Jo. Aucune ne dit mot, mais elles s'étreignirent avec force en dépit des couvertures, et tout fut pardonné et oublié dans un baiser plein d'affection.

Chapter Text

« Je pense effectivement que c'est la chose la plus heureuse du monde que ces enfants aient la rougeole juste maintenant, » dit Meg un jour d'avril, tandis qu'elle préparait la malle de voyage dans sa chambre, entourée de ses sœurs.

« Et c'est si gentil de la part d'Annie Moffat de ne pas avoir oublié sa promesse. Toute une quinzaine à t'amuser, ça va être absolument splendide, » répondit Jo, à qui ses longs bras donnaient l'air d'un moulin à vent alors qu'elle pliait des jupes.

« Et il fait un temps si agréable, j'en suis vraiment heureuse, » ajouta Beth, qui rangeait avec soin les rubans pour le cou ou pour les cheveux dans sa plus jolie boîte, prêtée pour la grande occasion.

« J'aimerais bien pouvoir m'amuser et porter toutes ces jolies choses, » dit Amy, la bouche pleine d'épingles, tout en regarnissant artistiquement le coussin de sa sœur.

« J'aimerais que vous veniez toutes, mais comme vous ne le pouvez pas, je vous raconterai toutes mes aventures en revenant. C'est bien le moins que je puisse faire quand vous avez toutes été si gentilles, à me prêter des affaires et à m'aider à me préparer, » dit Meg, avec un regard à travers la pièce vers la tenue très simple qui semblait quasi-parfaite à ses yeux.

« Qu'est-ce que Mère t'a donné, de la boîte à trésors ? » demanda Amy, qui s'était trouvée absente lors de l'ouverture d'un certain coffre en cèdre dans lequel Mrs. March conservait certaines reliques des splendeurs passées pour les offrir à ses filles le moment venu.

« Une paire de bas de soie, ce bel éventail sculpté, et une très jolie ceinture bleue. Je voulais la robe de soie lilas, mais il n'y a pas le temps de la reprendre, aussi je dois me contenter de ma vieille tarlatane.

— Elle sera très bien sur ma jupe de mousseline neuve, et la ceinture la complètera magnifiquement. J'aimerais ne pas avoir cassé mon bracelet de corail, je te l'aurais prêté, » dit Jo, qui adorait prêter et offrir, mais dont les possessions étaient généralement trop abîmées pour être bien utiles.

— Il y a une charmante parure de perles à l'ancienne mode dans le coffre à trésors, mais Mère dit que les fleurs naturelles sont le plus bel ornement d'une jeune fille, et Laurie a promis de m'en envoyer autant que je le souhaite, répondit Meg. Bon, voyons voir, j'ai ma nouvelle robe de promenade grise - fais juste boucler la plume du chapeau, Beth - puis ma robe de popeline pour dimanche et la petite soirée - elle semble un peu lourde pour le printemps, non ? La robe lilas serait tellement bien. Oh, Seigneur !

— Pas la peine, tu as la robe de tarlatane pour la grande soirée, et tu as toujours l'air d'un ange en blanc, » dit Amy, refaisant l'inventaire de tous ces atours qui la ravissaient.

— Elle n'est pas décolletée, et n'a pas de traîne, mais elle devra faire l'affaire. Ma robe bleue de tous les jours est si jolie, retournée et rafraîchie, qu'on dirait qu'elle est neuve. Ma veste de soie n'est pas du tout à la mode, et mon bonnet ne ressemble pas à celui de Sallie. Je n'ai rien voulu dire, mais j'ai été tristement déçue par mon ombrelle. J'avais dit à Mère de m'en prendre une noire avec un manche blanc, mais elle a oublié et en a acheté une verte avec un manche jaunâtre. Elle est solide et de bonne qualité, aussi je ne devrais pas me plaindre, mais je sais que je vais en avoir honte à côté de celle d'Annie, qui est en soie avec un tape à terre en or, » soupira Meg en examinant la petite ombrelle avec désapprobation.

« Change-la, conseilla Jo.

— Je ne vais pas être si sotte, ou risquer de vexer Marmee, quand elle s'est donné tant de mal pour m'avoir mes affaires. C'est une de mes idées ridicules, et je ne vais pas y céder. Mes bas de soie et mes deux paires de gants me réconfortent. C'est adorable de ta part de me prêter les tiens, Jo. Je me sens si riche et presque élégante, avec deux paires neuves, et les vieux qui ont été nettoyés pour tous les jours. » Et Meg jeta un regard satisfait à sa boîte à gants.

« Annie Moffat a des nœuds bleus et roses sur ses bonnets de nuit. Veux-tu bien en mettre sur les miens ? » demanda-t-elle, au moment où Beth apportait une pile de mousselines neigeuses, fraîchement repassées par Hannah.

« Non, je ne ferais pas ça ; les bonnets ornés n'iront pas avec les chemises de nuit simples et sans froufrous. Les gens pauvres ne devraient pas essayer de frimer, » dit Jo avec fermeté.

« Je me demande si j'aurais un jour le bonheur d'avoir de la vraie dentelle sur mes vêtements et des nœuds sur mes bonnets ? dit Meg avec impatience.

— Tu as dit l'autre jour que tu serais parfaitement heureuse si seulement tu pouvais aller chez Annie Moffat, observa Beth à sa manière tranquille.

— En effet ! Eh bien, je suis heureuse, et je ne vais pas me tracasser, mais on dirait bien que plus on obtient de choses, plus on en désire, n'est-ce pas ? Bon, les bagages sont prêts, tout y est à l'exception de ma robe de bal, que je vais laisser à plier à Mère, » dit Meg, rassérénée, tandis qu'elle regardait le coffre à demi rempli et la robe de tarlatane blanche, maintes fois repassée et reprisée, qu'elle appelait sa « robe de bal » d'un air important.

Le jour suivant le temps était au beau, et Meg partit avec classe pour une quinzaine pleine de nouveautés et de plaisirs. Mrs. March n'avait consenti à la visite qu'avec réticence, craignant que Meg n'en revienne moins satisfaite de son sort qu'elle n'y allait. Mais elle avait tant prié, et Sallie avait promis de prendre bien soin d'elle, et il semblait si agréable de prendre un peu de plaisir après tout un hiver d'un travail ennuyeux que la mère céda, et la fille s'en alla goûter pour la première fois à la vie mondaine.

Les Moffat étaient tout à fait à la mode, et la simple Meg fut quelque peu intimidée, au premier abord, par la splendeur de la maison et l'élégance de ses occupants. Mais c'étaient de gentilles personnes, en dépit de la vie frivole qu'ils menaient, et ils mirent bien vite leur invitée à son aise. Peut-être Meg sentait-elle, sans comprendre pourquoi, qu'ils n'étaient pas des gens particulièrement intelligents ou cultivés, et que toutes leurs dorures ne pouvaient recouvrir complètement le matériau ordinaire dont ils étaient faits. Il était certainement agréable d'assister à de grands dîners, de se promener dans une belle voiture, de porter sa plus belle robe tous les jours, et de ne rien faire d'autre que s'amuser. Cela lui convenait parfaitement, et bientôt elle commença à imiter les manières et la conversation de son entourage, à prendre des airs affectés, à faire des grâces, employer des phrases en français, à boucler ses cheveux, à reprendre ses robes, et à parler des dernières modes aussi bien qu'elle le pouvait. Plus elle voyait des jolies possessions d'Annie Moffat, plus elle l'enviait et rêvait d'être riche. La maison lui semblait bien austère et lugubre quand elle y repensait, son travail plus pénible que jamais, et elle avait l'impression d'être une jeune fille fort démunie et lésée, en dépit des gants neufs et des bas de soie.

Elle n'avait cependant guère de temps pour se languir, car les trois jeunes filles étaient fort occupées à « prendre du bon temps ». Elles faisaient des emplettes, se promenaient, chevauchaient, et recevaient des visites toutes la journée, elles allaient au théâtre et à l'opéra ou s'amusaient à la maison en soirée, car Annie avait de nombreux amis et savaient comment les divertir. Ses sœurs aînées étaient de très jolies jeunes dames, et l'une d'elles était fiancée, ce qui, d'après Meg, était extrêmement intéressant et romantique. Mr. Moffat était un vieux et gros gentleman aux manières affables, qui connaissait le père de Meg, et Mrs. Moffat une vieille et grosse lady tout aussi affable, qui s'enticha aussi bien de Meg que ne l'avaient fait ses filles. Tout le monde la cajolait, et « Daisy », ainsi qu'elles l'appelaient, était en bonne voie d'avoir la tête tournée.

Quand le soir de la petite fête arriva, elle se rendit compte que la robe de popeline n'irait pas du tout, car toutes les autres filles mettaient des robes légères et se faisaient très élégantes. Aussi sortit-elle la tarlatane de sa malle, qui lui parut plus vieille, défraîchie et minable que jamais à côté de la robe neuve et impeccable de Sallie. Meg vit les filles la regarder avant de se regarder entre elles, et sentit ses joues s'empourprer, car malgré sa gentillesse, elle était très fière. Personne ne dit un mot à ce sujet, mais Sallie lui offrit de la coiffer, et Annie de nouer sa ceinture, et Belle, la fiancée, loua la blancheur de ses bras. Mais Meg ne vit dans leur gentillesse que pitié pour sa pauvreté, et son cœur était bien lourd tandis qu'elle se tenait dans son coin pendant que les autres riaient, papotaient, et voltigeaient dans la pièce comme de ravissants papillons. Ce sentiment dur et amer était en train d'empirer, quand la bonne apporta une boîte de fleurs. Avant qu'elle ne puisse dire un mot, Annie l'avait ouverte, et toutes s'exclamaient devant le charmant assortiment de roses, de bruyère et de fougères qu'elle contenait.

« C'est pour Belle, bien évidemment. George lui en envoie toujours, mais celles-ci sont absolument ravissantes, » s'écria Annie en humant profondément les fleurs.

« Elles sont pour Miss March, a dit le livreur. Et il y a un mot, » intervint la bonne en le donnant à Meg.

« Que c'est drôle ! De qui viennent-elles ? Nous ne savions pas que tu avais un admirateur, » s'écrièrent les filles en se rassemblant autour de Meg avec beaucoup de curiosité et de surprise.

« La note est de Mère, et les fleurs sont de Laurie, » dit simplement Meg, profondément heureuse qu'il ne l'ait pas oubliée.

« Oh, bien sûr ! » dit Annie avec un drôle d'air, tandis que Meg glissait la note dans sa poche comme un talisman contre l'envie, la vanité et la fierté mal placée, car les quelques mots aimants lui avaient fait du bien, et la beauté des fleurs la réjouissait.

Se sentant presque heureuse à nouveau, elle mit de côtés quelques roses et fougères pour elle-même, et arrangea rapidement le reste en délicats bouquets pour le corsage, les cheveux ou les jupes de ses amies, les offrant avec tant de grâce que Clara, la plus âgée des sœurs, lui dit qu'elle était « la plus adorable jeune fille qu'elle ait jamais vue », et elles eurent l'air plutôt charmées de son attention. Cet acte de gentillesse mit fin à son abattement, et quand elles vinrent toutes se montrer à Mrs. Moffat, elle vit dans le miroir un visage joyeux aux yeux brillants, tandis qu'elle arrangeait les fougères dans ses cheveux bouclés et attachait les roses sur sa robe qui ne lui semblait plus si minable.

Elle s'amusa énormément ce soir là, car elle dansa tout son content. Tout le monde était très gentil, et elle reçut trois compliments. Annie la fit chanter, et quelqu'un dit qu'elle avait une voix remarquable. Le Major Lincoln demanda « qui était la jeune fille fraîche aux beaux yeux », et Mr. Moffat insista pour danser avec elle parce que, lui dit-il gracieusement, elle « ne se traînait pas, mais dansait d'un pied léger ». Et donc dans l'ensemble elle passa un moment très agréable, jusqu'à ce qu'elle surprenne un peu d'une conversation qui la perturba grandement. Elle était assise juste à l'entrée du jardin d'hiver, en attendant que son partenaire lui ramène une glace, quand elle entendit une voix demander de l'autre côté du mur de fleurs :

« Quel âge a-t-il ?

— Seize ou dix-sept ans, je dirais, répondit une autre voix.

— Ce serait un beau parti pour l'une de ces filles, n'est-ce pas ? Sallie dit qu'ils sont très intimes maintenant, et le vieil homme les adore.

— Mrs. M. a un plan, je pense, et jouera tous ses atouts, quoiqu'il soit encore bien tôt. De toute évidence, la jeune fille n'y pense pas encore, dit Mrs. Moffat.

— Elle a raconté ce bobard sur sa maman, comme si elle était au courant, et elle a joliment rougi quand les fleurs sont arrivées. Pauvre petite ! Elle serait si jolie si seulement elle était à la mode. Pensez-vous qu'elle s'offusquerait si nous proposions de lui prêter une robe pour jeudi ? demanda une autre voix.

— Elle est fière, mais je ne pense pas que ça la dérangerait, car cette vieille tarlatane est tout ce qu'elle a. Elle pourrait l'accrocher ce soir, et ce sera une bonne excuse pour lui en offrir une décente.

— Nous verrons ; je vais inviter ce jeune Laurence, pour lui faire plaisir, et nous nous en amuserons. »

À ce moment le partenaire de Meg apparut, qui la trouva plutôt agitée, le feu aux joues. Elle était fière, et cette fierté lui fut utile en cet instant, car elle l'aida à dissimuler sa honte, sa colère et son dégoût quant à ce qu'elle venait d'entendre ; car, toute innocente et discrète qu'elle était, elle ne pouvait pas ne pas comprendre les propos de ses amies. Elle tenta d'oublier mais n'y parvint pas, les mots « Mrs. M. a un plan, » « ce bobard sur sa maman, » et « cette vieille tarlatane » ne cessaient de repasser dans son esprit, jusqu'à ce qu'elle se sente prête à pleurer et à se précipiter à la maison pour raconter ses problèmes et demander conseil. Cela étant impossible, elle fit de son mieux pour paraître gaie, et étant plutôt nerveuse, elle réussit si bien que personne n'imagina l'effort qu'elle faisait. Elle fut très heureuse quand tout fut fini et qu'elle put se reposer au calme dans son lit, où elle put réfléchir et s'interroger et fulminer jusqu'à en avoir mal à la tête, et où quelques larmes vinrent rafraîchir ses joues en feu. Ces bavardages ridicules, quoique bien intentionnés, avaient ouvert un nouveau monde à Meg, et fortement perturbé la paix de celui dans lequel elle avait vécu jusqu'ici, aussi heureuse qu'une enfant. Son amitié innocente avec Laurie était gâchée par les sottises qu'elle avait entendues. Sa foi en sa mère était un peu ébranlée par les plans que lui attribuait Mrs. Moffat, qui jugeait les autres d'après elle-même, et sa raisonnable résolution de se contenter de la simple garde-robe qui convenait à la fille d'un homme pauvre était mise à mal par la pitié inutile de filles qui pensaient qu'une robe vieillotte était l'une des plus grandes calamités sur Terre.

La pauvre Meg passa une nuit bien agitée, et se leva avec les paupières lourdes, malheureuse, à moitié fâchée envers ses amies, et à moitié honteuse d'elle-même pour ne pas avoir parlé franchement et tout expliqué. Tout le monde traînassait ce matin, et il fut midi avant que les filles trouvent seulement l'énergie de reprendre leur tapisserie. Quelque chose dans l'attitude de ses amies frappa soudain Meg. Elles la traitaient avec plus de respect, pensa-t-elle, trouvaient un grand intérêt à ce qu'elle disait, et la regardaient avec des yeux qui trahissaient une pure curiosité. Tout ceci la surprit et la flatta, quoiqu'elle n'en comprit pas la raison avant que Miss Belle ne lève les yeux de la lettre qu'elle écrivait et ne dise, d'un air sentimental :

« Daisy, ma chérie, j'ai envoyé une invitation à ton ami, Mr. Laurence, pour jeudi. Nous aimerions faire sa connaissance, et cela devrait te faire plaisir. »

Meg rougit, mais une envie maligne de taquiner les filles lui fit répondre avec modestie, « C'est très gentil, mais j'ai peur qu'il ne vienne pas.

— Pourquoi non, Chérie ? demanda Miss Belle.

— Il est trop vieux.

— Mon enfant, que veux-tu dire ? Dis-nous quel est son âge, je t'en prie ! s'écria Miss Clara.

— Il a près de soixante-dix ans, je crois, » répondit Meg, comptant les points de son ouvrage pour dissimuler l'amusement dans ses yeux.

« Rusée créature ! Nous parlons du jeune homme, bien sûr, s'exclama Miss Belle en riant.

— Il n'y en a pas, Laurie n'est qu'un petit garçon. » Et Meg rit des regards ahuris qu'échangèrent les sœurs en l'entendant décrire son supposé prétendant.

« Qui a à peu près ton âge, dit Nan.

— Il est plus proche de celui de ma sœur Jo. Je vais avoir dix-sept ans en août, répliqua Meg en redressant le menton.

— C'est très gentil à lui de t'envoyer des fleurs, n'est-ce pas ? dit Annie, l'air ridiculement grave.

— Oui, il nous en envoie souvent, à toutes, car leur maison en est pleine, et nous les apprécions tellement. Ma mère et le vieux monsieur Laurence sont amis, vous savez, aussi il est plutôt naturel que nous jouions ensemble, » et Meg espérait qu'elles n'en diraient pas davantage.

« Il est évident que Daisy n'a pas encore fait son entrée dans le monde, » dit Miss Clara à Belle avec un hochement de tête.

« Une parfaite innocente sous tout rapport, » répondit Miss Belle en haussant les épaules.

« Je sors chercher quelques babioles pour mes filles, puis-je faire quoi que ce soit pour vous, jeunes ladies ? » demanda Mrs. Moffat en entrant pesamment, comme un éléphant drapé de soie et de dentelle.

« Non, merci, m'dame, répondit Sallie. J'ai ma nouvelle robe de soie rose pour jeudi, et je n'ai besoin de rien.

— Ni moi - » commença Meg, qui s'interrompit quand elle se rendit compte qu'elle avait effectivement besoin de plusieurs choses, mais qu'elle ne pouvait les acheter.

« Que vas-tu porter ? demanda Sallie.

— Ma vieille robe blanche, encore, si je peux la raccommoder convenablement ; je l'ai tristement déchirée hier soir, » dit Meg, qui tentait de paraître détachée, mais se sentait très mal à l'aise.

« Pourquoi n'envoies-tu pas quelqu'un en chercher une autre chez toi ? » demanda Sallie, qui n'était pas une jeune fille très observatrice.

« Je n'en ai pas d'autre. » Cela coûta à Meg de l'admettre, mais Sallie ne s'en rendit pas compte, et s'exclama aimablement,

« Pas d'autre ? Que c'est drôle - » elle ne termina pas sa phrase, car Belle secoua la tête et intervint, en disant gentiment,

« Pas du tout, quel serait l'intérêt d'avoir plusieurs robes, quand elle ne va pas encore dans le monde ? Nul besoin d'envoyer quelqu'un chez toi, Daisy, même si tu avais une douzaine de robes, car j'en ai une très jolie en soie bleue, que j'ai mise de côté car elle m'est trop petite maintenant, et tu vas la porter pour me faire plaisir, n'est-ce pas ma chérie ?

— C'est très gentil, mais ça ne me dérange pas de porter ma vieille robe, si ça ne vous fait rien ; elle est bien suffisante pour une petite fille comme moi, dit Meg.

— Laisse-moi me faire plaisir en t'habillant à la dernière mode. J'en ai vraiment envie, et tu seras une vraie petite beauté avec l'ajout de quelques petits détails ici et là. Je ne laisserai personne te voir tant que tu ne seras pas prête, et puis nous ferons notre entrée comme Cendrillon et sa marraine en route pour le bal, » dit Belle de son ton le plus persuasif.

Meg ne pouvait refuser une offre si gentille, et son désir de voir si elle serait effectivement une « petite beauté » après quelques retouches la poussa à accepter et à oublier son malaise envers les Moffat.

Le jeudi soir, Belle s'enferma avec sa bonne, et à elles deux, elles transformèrent Meg en une ravissante dame. Elles bouclèrent ses cheveux, polirent ses bras et son cou avec une poudre parfumée, peignirent ses lèvres avec un baume corail pour les rougir, et Hortense aurait ajouté « un soupçon* de rouge » si Meg ne s'était pas rebellée. Elles la lacèrent dans une robe bleu ciel si serrée qu'elle pouvait à peine respirer, et si décolletée que la modeste Meg rougit en se voyant dans le miroir. Une parure en filigrane d'argent fut ajoutée, bracelets, collier, broche et même boucles d'oreille, qu'Hortense fixa avec un fil de soie rose qui ne se voyait pas du tout. Une grappe de roses thé au corsage et un ruché* réconcilièrent Meg avec la vue de ses belles épaules blanches, et une paire de bottines de soie bleue à hauts talons achevèrent de la combler. Un mouchoir en dentelle, un éventail de plumes, et un bouquet dans un support en argent complétèrent la tenue, et Miss Belle l'examina avec la satisfaction d'une petite fille devant une poupée habillée de neuf.

« Mademoiselle est charmante, très jolie*, n'est-ce pas ? » s'exclama Hortense en joignant les mains avec un air ravi.

« Viens te montrer, » dit Miss Belle en entraînant Meg vers la pièce où les autres attendaient.

Tandis que Meg la suivait, dans le froufrou de sa longue robe qui traînait derrière elle et le tintement de ses boucles d'oreille, les cheveux ondulés et le cœur battant, elle avait l'impression de commencer enfin à s'amuser, car le miroir lui avait clairement dit qu'elle était une « petite beauté. » Ses amies répétaient cette plaisante expression avec enthousiasme, et, durant plusieurs minutes, elle se tint là, comme le choucas de la fable admirant ses plumes d'emprunt, tandis que les autres jacassaient comme des pies.

« Pendant que je m'habille, veux-tu bien lui montrer, Nan, comment marcher avec cette jupe et ces talons, ou elle va trébucher. Clara, place ton papillon d'argent au milieu de cette dentelle, et remonte cette longue boucle sur le côté gauche de sa tête. Que personne ne gâte mon charmant ouvrage, » dit Belle en quittant hâtivement la pièce, l'air très satisfaite de son succès.

« J'ai peur de descendre, je me sens si bizarre et si raide, et j'ai l'impression de n'être qu'à demi-vêtue, » dit Meg à Sallie quand la cloche tinta et que Mrs. Moffat envoya chercher les jeunes filles.

« Tu ne te ressembles pas du tout, mais tu es très jolie. Je fais pâle figure à côté, car Belle a du bon goût à revendre et tu as tout à fait l'air d'une Française, je t'assure. Laisse aller tes fleurs, n'y fais donc pas tant attention et assure-toi de ne pas tomber, » répondit Sallie en essayant de ne pas se soucier que Meg soit plus belle qu'elle.

Gardant cet avertissement à l'esprit, Margaret parvint sans encombre au bas de l'escalier, et s'aventura dans les salons, où la famille Moffat et quelques invités étaient déjà rassemblés. Elle découvrit très bientôt que les beaux vêtements ont un charme qui attire une certaine classe de gens, et assure leur respect. Plusieurs jeunes filles, qui ne l'avaient pas remarquée auparavant, étaient soudain très affectueuses envers elle ; plusieurs jeunes hommes, qui l'avaient seulement regardée pendant la soirée précédente, non seulement la regardaient, mais demandaient à lui être présentés, et lui disaient toutes sortes de choses stupides mais agréables ; et plusieurs vieilles dames, assises sur des sofas pour critiquer les autres invités, demandèrent qui elle était avec un air plein d'intérêt. Elle entendit Mrs. Moffat répondre à l'une d'elles :

« Daisy March - son père est colonel dans l'armée - une de nos plus anciennes familles, mais revers de fortune, vous savez. Des amis intimes des Laurence… Une charmante jeune fille, je vous assure, mon Ned en est toqué.

— Ça alors ! » dit la vieille dame, en ajustant son lorgnon pour une nouvelle examination de Meg, qui essayait de faire comme si elle n'avait rien entendu, plutôt choquée par les inventions de Mrs. Moffat.

La « sensation bizarre » ne disparut pas, mais elle s'imagina en train de jouer le rôle d'une grande dame, et s'en tira assez bien. Cependant la robe étroite lui faisait mal au côté, la traîne finissait toujours sous ses pieds, et elle avait la crainte perpétuelle de faire tomber ses boucles d'oreille et de les perdre ou de les briser. Elle agitait élégamment son éventail en riant des fades plaisanteries d'un jeune homme qui tentait de faire de l'esprit, quand soudain elle cessa de rire, l'air confuse, car de l'autre côté de la pièce elle avait vu Laurie. Il la dévisageait avec une surprise non dissimulée, et aussi de la désapprobation, pensa-t-elle, car bien qu'il la saluât et lui sourît, quelque chose dans ses yeux francs la fit rougir et souhaiter porter sa vieille robe. Pour achever de la confondre, elle vit Belle donner un coup de coude à Annie, et toutes les deux jeter des coups d'œil allant d'elle à Laurie, qui, elle fut heureuse de le constater, avait l'air inhabituellement timide et enfantin.

« Stupides créatures, qui m'ont mis de telles pensées en tête ! Je ne vais pas m'en soucier, ni changer d'attitude, » pensa Meg, qui traversa la salle pour serrer la main de son ami.

« Je suis contente, j'avais peur que tu ne viennes pas, dit-elle de son air le plus adulte.

— Jo voulait que je vienne, et que je lui dise comment tu étais, alors je suis venu, » répondit Laurie, sans la regarder tout à fait, quoique son ton maternel le fit sourire.

« Que lui diras-tu ? » demanda Meg, curieuse de connaître son opinion, tout en se sentant, pour la première fois, mal à l'aise avec lui.

« Je lui dirai que je ne t'ai pas reconnue, car tu as l'air si adulte et si différente, que j'en suis effrayé, » dit-il tout en jouant avec le bouton de son gant.

« C'est absurde ! Les filles m'ont habillée pour s'amuser, et j'aime assez le résultat. Est-ce que Jo n'ouvrirait pas de grands yeux en me voyant ? » dit Meg, résolue à lui faire dire si oui ou non il la trouvait changée en mieux.

« Oui, je le pense, répondit gravement Laurie.

— Je ne te plais pas ainsi ? demanda Meg.

— Non, en effet, fut la brusque réponse.

— Pourquoi non ? » demanda-t-elle, anxieuse.

Il jeta un regard à ses cheveux frisés, ses épaules nues, sa robe incroyablement décorée, avec une expression qui l'embarrassa plus que sa réponse, dépourvue de toute sa politesse habituelle.

« Je n'aime pas le tape-à-l'œil. »

De la part d'un garçon plus jeune qu'elle-même, c'en était trop, et Meg le planta là en déclarant d'un ton acerbe,

« Tu es le garçon le plus impoli que je connaisse. »

Toute décontenancée, elle s'en alla près d'une fenêtre isolée pour rafraîchir ses joues, auxquelles la robe étroite donnait une couleur bien trop prononcée. Comme elle se tenait là, le Major Lincoln passa à côté, et elle l'entendit dire à sa mère,

« Elles couvrent cette jeune fille de ridicule. Je voulais que vous la voyiez mais ses amies l'ont complètement gâtée, c'est une vraie poupée ce soir. »

« Oh, Seigneur ! soupira Meg, j'aimerais avoir été raisonnable et m'être contentée de porter mes propres affaires, alors je n'aurais pas fait si mauvaise impression, et je ne me sentirais pas si mal à l'aise et si honteuse. »

Elle appuya son front contre la vitre froide et resta là, à demi cachée par le rideau, sans se soucier que sa valse favorite ait commencé, jusqu'à ce que, quelqu'un lui ayant touché le bras, elle dut se retourner. Elle vit Laurie, l'air repentant, qui la salua bien bas et lui tendit la main, en disant :

« Pardonne-moi mon impolitesse, s'il te plaît, et viens danser avec moi.

— J'ai peur que cela ne soit trop désagréable pour toi, dit Meg, tentant de paraître offensée, et échouant tout à fait.

— Pas du tout, j'en meurs d'envie. Viens, je serai sage ; je n'aime pas ta robe, mais je pense vraiment que tu es - splendide, » dit-il en agitant les mains comme si les mots lui manquaient pour exprimer son admiration.

Meg sourit et se radoucit, et murmura, tandis qu'ils attendaient d'entrer dans la danse,

« Prends garde que ma jupe ne te fasse pas tomber, c'est une vraie plaie, et j'ai été bien sotte de la porter.

— Enroule-la autour de ton cou, alors elle sera utile, » dit Laurie avec un regard vers les petites bottines bleues, qui avaient de toute évidence son approbation.

Ils s'en furent donc, rapides et gracieux, car, s'étant entraînés à la maison, ils étaient tout à fait assortis, et le jeune et joyeux couple faisait plaisir à voir tandis qu'ils tournoyaient gaiement, plus amis que jamais après leur petite querelle.

« Laurie, je voudrais que tu me fasses une faveur, veux-tu bien ? » dit Meg tandis qu'il l'éventait pendant qu'elle reprenait son souffle, qui était vite venu à lui manquer, quoiqu'elle refuse d'admettre pourquoi.

« Bien sûr ! s'exclama Laurie avec empressement.

— S'il te plaît, ne parle pas à la maison de ma robe de ce soir. Elles ne comprendront pas la plaisanterie, et Mère se fera du souci. »

Alors pourquoi l'as tu mise ? dirent les yeux de Laurie, si clairement que Meg se hâta d'ajouter :

« Je leur parlerai de tout ça en personne, et je confesserai à Mère combien j'ai été stupide. Mais j'aimerais mieux le faire moi-même ; alors tu ne diras rien, n'est-ce pas ?

— Je t'en donne ma parole, mais que devrais-je leur dire quand elles me poseront des questions ?

— Dis juste que j'étais jolie, et que je passais un bon moment.

— Je dirai volontiers la première chose, mais pour la seconde ? Tu n'as pas l'air de passer un bon moment, n'est-ce pas ? » Et Laurie la regardait avec une telle expression qu'elle répondit dans un murmure,

« En effet, pas en ce moment. Ne pense pas que je me montre ingrate, je ne voulais que m'amuser un peu, mais ce genre de plaisirs ne paie pas, je m'en rends compte, et je commence à m'en lasser.

— Voici venir Ned Moffat, que veut-il ? » dit Laurie en fronçant les sourcils, comme s'il jugeait déplaisante l'idée de voir leur jeune hôte leur tenir compagnie.

« Il m'a engagée pour trois danses, et je suppose qu'il vient les réclamer. Quel ennui ! » dit Meg en prenant un air languide qui amusa immensément Laurie.

Il ne lui parla plus avant le moment du souper, quand il la vit en train de boire du champagne avec Ned et son ami Fisher, qui se comportaient « comme deux imbéciles » pensa-t-il, car il se sentait une sorte de droit fraternel à veiller sur les March et à se battre pour elles si elles avaient besoin d'un défenseur.

« Tu auras une terrible migraine demain, si tu bois trop de cela. Je ne ferais pas ça, Meg, ta mère n'aime pas ça, tu le sais, » chuchota-t-il en se penchant vers elle, tandis que Ned se tournait pour remplir encore son verre et que Fisher se baissait pour ramasser son éventail.

« Je ne suis pas Meg, ce soir, je suis "une poupée" qui fait toutes sortes de folies. Demain je me dépouillerai de tout cet apparat et serai désespérément sage à nouveau, répondit-elle avec un petit rire affecté.

— Vivement demain, alors, » marmonna Laurie en s'éloignant, mécontent du changement qu'il voyait en elle.

Meg dansa et flirta, papota et gloussa, tout comme les autres filles. Après souper elle s'engagea pour le cotillon à l'allemande, qu'elle dansa maladroitement, manquant de renverser son partenaire avec sa traîne, et folâtrant d'une façon qui scandalisa Laurie, qui la suivait des yeux tout en réfléchissant à un sermon. Mais il n'eut pas l'occasion de le prononcer, car Meg garda ses distances jusqu'à ce qu'il vienne lui souhaiter la bonne nuit.

« Souviens-toi ! » dit-elle en essayant de sourire, car la terrible migraine avait déjà commencé.

« Silence à la mort,* » répondit Laurie en s'éloignant, avec un salut mélodramatique.

Ce petit aparté aviva la curiosité d'Annie, mais Meg était trop fatigué pour bavarder et alla se coucher, avec la sensation d'avoir assisté à une mascarade, et de ne pas s'être autant amusée qu'elle l'espérait. Elle fut malade toute la journée du lendemain, et le samedi elle rentra à la maison, épuisée par ses deux semaines de loisirs, et avec le sentiment de s'être prélassée dans le luxe bien assez longtemps.

« C'est agréable d'être au calme, et de ne pas avoir à surveiller ses manières tout le temps. Notre chez-nous est un bel endroit, bien qu'il ne soit pas luxueux, » dit Meg en regardant autour d'elle avec une expression paisible, assise avec sa mère et Jo le dimanche soir.

« Je suis heureuse de te l'entendre dire, ma chérie, car j'avais peur que la maison te semble morne et pauvre, après ta jolie chambre, » répondit sa mère, qui lui avait jeté de nombreux regards anxieux ce jour là, car les yeux d'une mère sont prompts à déceler le moindre changement sur le visage de ses enfants.

Meg avait raconté ses aventures avec gaieté, et répété encore et encore qu'elle avait passé un moment charmant, mais quelque chose semblait pourtant la troubler, et quand les petites furent parties au lit, elle s'assit pour regarder le feu, pensive, parlant peu, et l'air soucieuse. Quand la cloche sonna neuf heures et que Jo proposa de se coucher, Meg quitta soudain son fauteuil, prit le tabouret de Beth et posa les coudes sur le genou de sa mère, disant bravement,

« Marmee, je veux me confesser.

— Je le pensais bien. Qu'est-ce qu'il y a, ma chérie ?

— Devrais-je partir ? demanda discrètement Jo.

— Bien sûr que non, est-ce que je ne te dis pas toujours tout ? J'avais honte de parler devant les enfants, mais je veux que vous sachiez toutes les terribles choses que j'ai faites chez les Moffat.

— Nous sommes prêtes, dit Mrs. March, souriante, mais l'air un peu anxieuse.

— Je vous ai dit qu'elles m'avaient habillée, mais je ne vous ai pas dit qu'elles m'avaient poudrée, lacée, et frisée, et donné l'allure d'une gravure de mode. Laurie a pensé que je n'étais pas convenable, je le sais, même s'il ne l'a pas dit, et un homme a dit de moi que j'étais "une poupée". Je savais que c'était stupide, mais elles m'ont flattée, et m'ont dit que j'étais une beauté, et quantité de sottises, aussi je les ai laissées se jouer de moi.

— Est-ce tout ? » demanda Jo, tandis que Mrs. March regardait sans rien dire la tête basse de sa jolie fille, sans trouver dans son cœur à la blâmer pour ses petites folies.

« Non, j'ai bu du champagne, et j'ai fait la folle, et tenté de flirter, enfin j'ai été abominable ! dit Meg avec remords.

— Il y a quelque chose d'autre, je pense, » et Mrs. March caressa une joue douce, qui rosit, comme Meg répondit,

« Oui, c'est vraiment idiot, mais je veux le raconter, parce que je déteste que des gens disent et pensent de telles choses sur Laurie et nous. »

Alors elle raconta les différents ragots qu'elle avait entendus chez les Moffat, et, tandis qu'elle parlait, Jo vit sa mère serrer étroitement les lèvres, visiblement mécontente que de telles idées eussent été ainsi introduites dans l'esprit innocent de Meg.

« Eh bien, si ce ne sont pas les plus belles âneries que j'aie jamais entendues, s'écria Jo, indignée. Pourquoi ne t'es tu pas tout de suite montrée pour le leur dire ?

— Je ne pouvais pas, c'était si embarrassant pour moi. Au début je n'ai pas pu m'empêcher d'entendre, et après j'étais si honteuse et si en colère, je ne suis pas souvenue que je voulais m'éloigner.

— Attends un peu que je voie Annie Moffat, et je te montrerai comment régler de pareilles sornettes. Cette idée que nous avons "un plan", et que nous ne sommes gentilles avec Laurie que parce qu'il est riche et pourrait finir par nous épouser ! Est-ce qu'il ne va pas se récrier quand je lui raconterai ce que ces idiotes disent de nous autres, pauvres enfants ? » et Jo rit, comme si, après tout, elle ne voyait là qu'une bonne blague.

« Si tu en parles à Laurie, je ne te pardonnerai jamais ! Elle ne doit pas, n'est-ce pas, Mère ? dit Meg, l'air alarmée.

— Non, ne répétez jamais ces ragots ridicules, et oubliez-les dès que vous le pourrez, dit gravement Mrs. March. J'ai été déraisonnable de te laisser aller chez des gens que je connais si peu ; bons, je crois pouvoir le dire, mais mondains, sans éducation, et pleins de ces idées vulgaires sur les jeunes gens. Je suis plus navrée que je ne puis l'exprimer pour le trouble que cette visite t'a causé, Meg.

— Ne le sois pas, je ne me laisserai pas atteindre. J'oublierai tout le mal et ne retiendrai que le bon, car je me suis vraiment beaucoup amusée, et je te remercie de m'avoir laissée y aller. Je ne vais pas me montrer plus sentimentale ou insatisfaite, Mère ; je sais que je ne suis qu'une petite fille insensée, et je resterai avec toi jusqu'à ce que je sois capable de m'occuper de moi-même. Mais c'est bien agréable d'être louée et admirée, et je dois bien dire que j'aime ça, » dit Meg, l'air à demi honteuse de sa confession.

« C'est un sentiment parfaitement naturel, et plutôt innocent, s'il ne tourne pas à la passion, et ne conduit pas à faire des choses stupides ou inconvenantes. Apprends à reconnaître et à chérir la louange qui en vaut la peine, et à susciter l'admiration des gens de bien en étant tout autant modeste que jolie, Meg. »

Margaret réfléchit un moment, tandis que Jo se tenait debout avec les mains dans le dos, l'air à la fois intéressée et un peu perplexe, car c'était une nouveauté que de voir Meg rougir et parler d'admirations, d'amours, et de choses du genre ; et Jo avait l'impression que sa sœur avait terriblement grandi durant ces quinze jours, et s'éloignait d'elle pour pénétrer dans un monde où elle ne pouvait la suivre.

« Mère, as-tu un "plan", comme l'a dit Mrs. Moffat ? demanda timidement Meg.

— Oui, ma chérie, j'ai bon nombre de plans, mais ils diffèrent quelque peu de ceux de Mrs. Moffat, je pense. Je vais t'en dire quelques uns, car le temps est venu où un mot peut remettre dans la bonne voie ta petite tête romantique et ton cœur à propos d'un sujet très sérieux. Tu es jeune, Meg, mais pas trop jeune pour me comprendre, et les lèvres d'une mère sont celles qui peuvent le mieux parler de telles choses aux filles comme toi. Jo, ton tour viendra peut-être, aussi écoutez toutes les deux mes "plans", et aidez-moi à les réaliser, s'ils sont bons. »

Jo vint s'asseoir sur un accoudoir du fauteuil, l'air de penser qu'elle se joignait à une affaire très solennelle. Leur tenant à chacune une main, et regardant les jeunes visages avec mélancolie, Mrs. March dit, à sa façon sérieuse mais enjouée,

« Je veux que mes filles soient belles, accomplies, et bonnes, qu'elles soient admirées, aimées et respectées, qu'elles vivent une jeunesse heureuse, qu'elles soient bien mariées et avec sagesse, et qu'elles vivent des vies utiles et plaisantes, avec aussi peu de soucis et de peine pour les éprouver que Dieu jugera bon de leur envoyer. Être aimée et choisie par un homme bon est la meilleure et la plus douce des choses qui puissent arriver à une femme, et j'espère sincèrement que mes filles connaîtront cette magnifique expérience. Il est naturel d'y penser, Meg, naturel de l'espérer et de l'attendre, et sage de s'y préparer, afin que, le moment venu, tu te sentes prête pour ton devoir, et méritante pour ta joie. Mes chères filles, j'ai effectivement de l'ambition pour vous, mais pas celle de vous voir percer dans le monde - épouser des hommes riches uniquement pour leur fortune, ou avoir de splendides demeures qui ne sont pas des foyers, par manque d'amour. L'argent est une chose précieuse et nécessaire - et noble, quand elle est bien utilisée - mais je ne veux pas que vous pensiez qu'il s'agisse du premier ou du seul but à atteindre. Je préférerais vous voir épouser des hommes pauvres, pour peu que vous soyiez heureuses, chéries et satisfaites de votre sort, plutôt que comme des reines sur un trône sans respect de vous-même et sans paix.

— Les filles pauvres n'ont pas une chance, dit Belle, à moins qu'elles ne se mettent en avant, soupira Meg.

— Alors nous resterons vieilles filles, dit farouchement Jo.

— C'est cela, Jo, mieux vaut être une vieille fille heureuse qu'une épouse malheureuse, ou une jeune fille dévergondée courant après un mari, dit fermement Mrs. March. Ne sois pas troublée, Meg, la pauvreté n'intimide que rarement un amour sincère. Certaines des femmes parmi les meilleures et les plus honorables que je connaisse étaient des jeunes filles pauvres, mais si dignes d'amour qu'il ne fut pas permis qu'elles finissent vieilles filles. Laisse ces choses au temps, crée ton bonheur dans cette maison, pour être prête pour une maison bien à toi, si elle t'est offerte, ou satisfaite de ton sort si ce n'est pas le cas. Rappelez-vous une chose, mes filles, Mère est toujours prête à être votre confidente, Père est toujours prêt à être votre ami, et nous croyons et espérons tous les deux que nos filles, mariées ou célibataires, seront la fierté et le réconfort de nos vies.

— Oui, Marmee, bien sûr ! » s'écrièrent-elles ensemble, du fond du cœur, tandis qu'elle leur souhaitait la bonne nuit.

Chapter Text

Le printemps venu, de nouveaux loisirs devinrent à la mode, et les journées plus longues offrirent de longs après-midi pour le travail, ou pour des jeux de toutes sortes. Le jardin devait être remis en ordre, et chaque sœur avait à sa disposition un quart de la petite parcelle pour y faire ce qui lui chantait. Hannah avait coutume de dire, « Je saurais à qui est chaque jardin, même si je les voyais en Chine » ; ce qui aurait bien été possible, car les goûts des filles étaient aussi différents que l'étaient leurs caractères. Meg avait dans sa parcelle des roses, de l'héliotrope, du myrte et un petit oranger. Le lopin de Jo n'était jamais le même d'une année sur l'autre, car elle était toujours en train de faire des expériences ; cette année ce serait une plantation de tournesols, plante gaie et ambitieuse dont les graines nourriraient « Tante Cot-Cot » et sa famille. Beth avait dans son jardin des fleurs odorantes et désuètes ; pois de senteur et réséda, pieds d'alouette, œillets, pensées, et de la citronnelle, ainsi que du mouron pour son oiseau et de l'herbe à chats pour les minets. Amy avait un pandoréa jasmin - plutôt petit et truffé de perce-oreilles, mais très joli à regarder - ainsi que du chèvrefeuille et des belles-de-jour qui laissaient pendre leurs cornes et leurs corolles colorées en arabesques gracieuses ; de grands lys blancs, des fougères délicates, et le plus grand nombre possible de fleurs éclatantes et pittoresques qui consentaient à éclore dans son jardin. 

Jardinage, promenades, canotage sur la rivière, et cueillette de fleurs occupaient les belles journées ; et pour les jours pluvieux, elles avaient des jeux à la maison -certains anciens, d'autres nouveaux - tous plus ou moins originaux. L'un de ces jeux était le « P.C. », car, les sociétés secrètes étant à la mode, il était considéré de bon ton d'en avoir une ; et, comme toutes les filles admiraient Dickens, elle se nommèrent le Pickwick Club. En dépit de quelques interruptions, elles y jouaient depuis maintenant un an, et se réunissaient chaque samedi dans le grand grenier. En ces occasions, les cérémonies se déroulaient ainsi : Trois chaises étaient arrangées en rang devant une table, sur laquelle se trouvait une lampe, ainsi que quatre bandeaux blancs sur lesquels se lisait, en quatre couleurs différentes, « P.C. », et le journal hebdomadaire, le « Pickwick Portfolio», auquel toutes contribuaient à leur façon. Jo, qui adorait les plumes et l'encre, en était l'éditeur. À sept heures du soir, les quatre membres montaient dans la salle du club, nouaient leur bandeau autour de leur tête, et prenaient place solennellement. Meg, en tant qu'aînée, était Samuel Picwick ; Jo, vu ses tendances littéraires, Augustus Snodgrass ; Beth, pour sa rondeur et ses joues roses, était Tracy Tupman ; et Amy, qui essayait toujours de faire ce qu'elle ne pouvait pas faire, était Nathaniel Winkle. Pickwick, le Président, lisait le journal, qui était plein d'histoires originales, de poèmes, de nouvelles locales, réclames amusantes, et de suggestions, dans lesquelles elles se rappelaient les unes les autres leurs défauts avec bonne humeur. En une occasion, Mr. Pickwick mit une paire de lunettes sans verre, tambourina sur la table, s'éclaircit la gorge, et, après avoir jeté un regard noir à Mr. Snodgrass, qui se balançait sur sa chaise, jusqu'à ce qu'il s'asseye proprement, commença à lire -



"The Pickwick Portfolio"


10 MAI 18-



Le Coin des Poètes

ODE ANNIVERSAIRE

 

Nous nous retrouvons avec solennité

et nos bandeaux, pour célébrer

Notre cinquante-deuxième anniversaire,

Ce soir à Pickwick Hall.

 

Nous sommes tous en parfaite santé,

La petite bande est au complet ;

Nous retrouvons chaque visage familier,

Et serrons chaque main avec amitié.

 

Nous le saluons avec révérence,

Fidèle au poste, notre Pickwick,

Tandis qu'il lit, lunettes sur le nez,

Notre gazette bien remplie.

 

Bien qu'il soit enrhumé,

Nous nous réjouissons de l'entendre,

Car toujours ses paroles sont sages

En dépit de son ton nasillard.

 

Du haut de son mètre quatre-vingt,

Avec une grâce peu banale,

Snodgrass éclaire la compagnie

De son visage brun et jovial.

 

Le feu poétique brille dans son œil

Il lutte contre sa destinée ;

L'ambition se lit son front,

Et il a une tache sur le nez !

 

Puis vient notre paisible Tupman,

Si rose, et rond et tendre,

Qui s'étouffe de rire aux bons mots,

Et en tombe de son siège.

 

Le petit Winkle est là aussi,

Guindé, chaque cheveu en place,

Un modèle de convenance,

Bien qu'il ne se lave pas la face.

 

L'année passée, nous nous réunissons encore

Pour plaisanter et rire et lire,

Et suivre la voie littéraire

Qui conduit à la gloire.

 

Longue et belle vie à notre journal,

Que notre club reste uni,

Et que l'avenir soit propice

À l'utile, au joyeux "P.C."

A. SNODGRASS


 

LE MARIAGE MASQUÉ

Un Conte Vénitien

Gondoles après gondoles glissaient jusqu'au perron de marbre, et laissaient leurs charges ravissantes gonfler la foule brillante qui emplissait les halls majestueux du Comte d'Adelon. Chevaliers et gentes dames, elfes et pages, moines et marchandes de fleurs, tous se mêlaient gaiement à la danse. De douces voix et de riches mélodies emplissaient l'air, ainsi en joie et en musique se déroulait la mascarade.

« Votre Altesse a-t-elle vu Lady Viola ce soir  ? » demanda un galant troubadour à la reine des fées à son bras. 

« Oui, n'est-elle pas charmante, mais si triste ! Et sa robe est bien choisie, car dans une semaine elle épouse le Comte Antonio, qu'elle déteste.

—  Ma foi je l'envie. Le voici venir, en atours de marié, si ce n'est pour son masque noir. Quand il l'enlèvera nous pourrons voir comment il regarde la jeune fille dont il ne peut gagner le cœur, bien que son père lui ait accordé sa main, répondit le troubadour.

—  L'on chuchote qu'elle aime le jeune artiste anglais qui hante son parvis, et que le vieux comte a éconduit, » dit la dame tandis qu'ils se joignaient à la danse.

Les réjouissances étaient à leur comble quand un prêtre apparut, et, attirant le jeune couple dans une alcôve tendue de velours pourpre, leur fit signe de s'agenouiller. Le silence tomba instantanément sur la joyeuse assemblée, et pas un son, hormis le gazouillis des fontaines ou le bruissement des orangers endormis dans le clair de lune, ne se fit entendre, lorsque parla le Comte d'Adelon :

« Mes seigneurs et gentes dames ; pardonnez la ruse par laquelle je vous ai réunis pour assister au mariage de ma fille. Mon père, veuillez officier. »

Tous les yeux se tournèrent vers la noce, et un murmure d'étonnement parcourut la foule, car ni la mariée ni le marié ne retirèrent leurs masques. Curiosité et interrogations emplissaient les cœurs, mais le respect lia toutes les langues jusqu'à la fin du rite sacré. Alors les spectateurs s'empressèrent autour du comte, demandant une explication.

« Je vous la procurerais volontiers si je le pouvais, mais je sais seulement que c'était le caprice de ma timide Viola, et je m'y suis plié. Maintenant, mes enfants, assez de cette mascarade. Démasquez-vous, et recevez ma bénédiction. »

Mais aucun des deux ne plia le genou ; car le jeune marié, alors que le masque tombait, révélant le noble visage de Ferdinand Devereux, l'artiste amoureux, et que s'appuyait sur sa poitrine, ornée maintenant de l'étoile d'un duc anglais, la charmante Viola, rayonnante de joie et de beauté, répondit sur un ton qui surprit toute l'audience :

« Mon Seigneur, avec mépris vous m'avez commandé de prétendre à votre fille quand je pourrais me targuer propriétaire d'un titre égal et d'une fortune aussi vaste que le Comte Antonio. Je peux faire mieux, car même votre âme ambitieuse ne peut refuser le Duc de Devereux et De Vere, quand il offre son ancien nom et sa richesse sans limite contre la main bien-aimée de cette gente dame, à présent ma femme. »

Le comte resta stupéfait, comme changé en pierre, et, se tournant vers la foule en délire, Ferdinand ajouta avec un gai sourire de triomphe, « À vous, mes galants amis, je ne peux que souhaiter que vos amours prospèrent aussi bien que les miens, et que vous trouviez femme aussi belle que celle que j'ai gagnée, par ce mariage masqué. »

S. PICKWICK


En quoi le P.C. est-il comme la Tour de Babel ? Il est plein de membres indisciplinés.


L'HISTOIRE D'UNE COURGE

Il était une fois un fermier qui planta une petite graine dans son jardin, et après un moment elle germa et devint une plante, porteuse de nombreuses courges. Un jour d'octobre, quand elles furent mûres, il en choisit une et la porta au marché. Un épicier l'acheta et la mit dans son magasin. Le même jour, une petite fille, avec un chapeau brun et une robe bleue, avec un visage rond et un nez retroussé, vint et l'acheta pour sa mère. Elle la porta jusqu'à la maison, la coupa, et la fit bouillir dans le grand pot ; en écrasa une partie, avec du sel et du beurre, pour dîner ; et au reste elle ajouta une pinte de lait, deux œufs, quatre cuillerées de sucre, de la muscade et quelques biscuits ; versa le tout dans un grand plat, et le fit cuire jusqu'à ce qu'il soit bien doré ; et le jour suivant ce plat fut mangé par la famille March.

T. TUPMAN


Mr. Pickwick, Sir ,

Je m'adresse à vous au sujet du péché et du pécheur je veux dire il y a un homme nommé Winkle qui cause des problèmes dans son club en riant et parfois n'écrit pas sa part pour ce bon journal j'espère que vous lui pardonnerez sa mauvaise conduite et le laisserez envoyer une fable en français parce qu'il ne peut pas figurer quoi écrire parce qu'il a tant de leçons à apprendre et pas d'esprit à l'avenir j'essaierai de sauter sur location et de préparer un travail qui sera tout commy la fo* - ça veut dire très bien - je suis pressé il est bientôt l'heure de l'école

Respectablement vôtre, N. Winkle

[Ci-dessus une belle et virile reconnaissance d'incartades passées. Si notre jeune ami étudiait la ponctuation, ce serait très bien.]


UN TRISTE ACCIDENT


Vendredi dernier, nous fûmes alertés par un choc violent dans notre cave, suivi de cris de détresse. En nous précipitant comme un seul homme dans le cellier, nous découvrîmes notre Président prostré sur le sol, ayant glissé et étant tombé en allant chercher du bois à des fins domestiques. Une parfaite scène de désolation s'offrit à nos yeux ; car dans sa chute Mr. Pickwick avait plongé la tête et les épaules dans un baquet d'eau, renversé un bidon de savon liquide sur ses formes masculines, et vilainement déchiré ses vêtements. Une fois secouru de cette périlleuse situation, il apparut qu'il ne souffrait d'aucune blessure à l'exception de plusieurs bleus ; et, nous sommes heureux d'ajouter qu'il se porte maintenant bien.

ED


AVIS DE DISPARITION

Il est de notre pénible devoir de reporter la soudaine et mystérieuse disparition de notre chère amie, Mrs. Boule-de-Neige Pattounette. Cette chatte charmante et aimée était la chérie d'un cercle d'amis chaleureux et admirateurs ; car sa beauté attirait tous les yeux, ses qualités et ses vertus la rendaient chère à tous les cœurs, et sa perte affecte profondément la communauté toute entière.

Elle a été vue pour la dernière fois assise devant la porte, en train de surveiller le chariot du boucher ; et il est à craindre que quelque vilain, tenté par ses charmes, l'ait bassement volée. Les semaines ont passé, mais nulle trace d'elle n'a été découverte ; et nous abandonnons tout espoir, nouons un ruban noir à son panier, rangeons son assiette, et la pleurons comme perdue à jamais.


Un ami compatissant nous envoie la gemme suivante :


LAMENTATION


POUR B.N. PATTOUNETTE

 

Nous pleurons la perte de notre petite chérie,

Et déplorons son triste destin,

Car plus jamais elle ne se tiendra près du feu

Ni ne jouera près de la porte verte.

 

La petite tombe où dort son enfant

Est près du châtaignier,

Mais sur sa tombe nous ne pouvons pleurer,

Nous ne savons pas où elle est

 

Son lit vide, sa balle immobile,

Plus jamais ne la reverront ;

Ni bruit de pattes, ni doux ronron,

Ne se font entendre à l'entrée du parloir

 

Une autre chatte chasse ses souris,

Son vilain museau d'un noir de suie,

Mais elle ne chasse pas comme notre chérie

Ni ne joue avec sa grâce aérienne.

 

Ses pattes discrètes parcourent le même hall

Où Boule-de-Neige souvent jouait,

Mais elle ne fait que cracher sur les chiens

Que notre chérie si vaillamment chassait

 

Elle est utile et docile, et fait de son mieux,

Mais n'est pas belle à voir ;

Et nous ne pouvons lui donner ta place, amour,

Ou l'adorer comme nous t'adorons.

A.S.


ANNONCES


MISS ORANTHY BLUGGAGE, l'oratrice accomplie à l'esprit fort, donnera sa fameuse conférence sur « LA FEMME ET SA POSITION, » à Pickwick Hall, samedi soir, après la séance habituelle.


UNE RÉUNION HEBDOMADAIRE se tiendra Place de la Cuisine, pour apprendre aux jeunes dames à cuisiner. Hannah Brown présidera, et tous sont conviés à y assister.


LA SOCIÉTÉ DE LA PELLE À POUSSIÈRE se réunira mercredi prochain, et paradera à l'étage du Club-House. Tous les membres doivent se présenter en uniforme et le balai sur l'épaule à neuf heures précises.


MRS. BETH BOUNCER présentera son nouvel assortiment de Chapellerie pour Poupées la semaine prochaine. Les dernières modes de Paris sont arrivées, et des commandes sont respectueusement sollicitées.


UNE NOUVELLE PIÈCE se jouera au Théâtre de la Grange, pour quelques semaines, qui surpassera tout ce qui a jamais été vu sur la scène américaine. « L'ESCLAVE GREC, ou Constantine le vengeur, » est le nom de ce drame passionnant !!!


SUGGESTIONS.

Si S.P. n'utilisait pas tant de savon pour se laver les mains, il ne serait pas toujours en retard pour le petit-déjeuner. Il est demandé à A.S. de ne pas siffler dans la rue. T.T. s'il vous plaît n'oubliez pas la serviette d'Amy. N.W. ne doit pas se tracasser parce que sa robe n'a pas neuf plis.


RAPPORT HEBDOMADAIRE

Meg - Bien

Jo - Mauvais

Beth - Très bien

Amy - Moyen

 

Quand le Président eut fini de lire le journal (qui est, je vous prie de me croire, une copie authentique d'un journal écrit par d'authentiques jeunes filles il y a bien longtemps), des applaudissements retentirent, et puis Mr. Snodgrass se leva pour faire une proposition.

« Monsieur le Président et gentlemen, » commença-t-il en adoptant une attitude et un ton parlementaire, « je souhaite proposer l'admission d'un nouveau membre ; quelqu'un de hautement méritant de cet honneur, qui en serait profondément reconnaissant, et ajouterait énormément à l'esprit du club, à la valeur littéraire de son journal, et serait infiniment gai et gentil. Je propose Mr. Theodore Laurence comme membre honoraire du P.C. Allez, prenons-le. »

Le changement de ton soudain de Jo fit rire les filles, mais elles avaient toutes l'air plutôt anxieuses, et aucune ne dit mot, tandis que Snodgrass se rasseyait.

« Nous allons mettre ce projet aux voix, dit le Président. Tous ceux en faveur de la motion sont priés de se manifester en disant "Oui." »

Un oui retentissant de Snodgrass, suivi, à la surprise de tout le monde, par un timide oui de Beth.

« Ceux qui s'y opposent disent "Non." »

Meg et Amy s'y opposaient ; et Mr. Winkle se leva pour dire, avec une grande élégance, « Nous ne souhaitons pas de garçons ; ils ne font que plaisanter et chahuter. C'est un club de dames, et nous voulons rester entre nous, et être convenables.

—  J'ai peur qu'il ne rie de notre journal, et se moque de nous après, » observa Pickwick, en tiraillant la petite boucle qui tombait sur son front, comme elle le faisait toujours quand elle se trouvait dans le doute.

Snodgrass bondit sur ses pieds, avec beaucoup de sérieux. « Sir ! Je vous donne ma parole de gentleman que Laurie ne fera rien de la sorte. Il aime écrire, et il donnera un ton à nos contributions, et nous empêchera de faire dans le sentimental, ne voyez-vous pas ? Nous pouvons faire si peu pour lui, je pense que le moins que nous puissions faire est de lui offrir une place ici, et bien l'accueillir, s'il vient. »

Cette ingénieuse allusion aux avantages conférés fit se lever Tupman, l'air bien décidé.

« Oui, nous devons le faire, même si nous avons peur. Je dis qu'il peut venir, et son grand-père aussi, s'il le veut. »

Cette tirade fougueuse de Beth électrifia le club, et Jo quitta son siège pour lui serrer la main avec approbation. « Maintenant, votons à nouveau. Souvenez-vous qu'il s'agit de notre Laurie, et dites "Oui" !

—  Oui ! Oui ! Oui ! répondirent trois voix en même temps.

—  Bien ! Soyez bénies ! Maintenant, comme il n'y a rien tel que " saisir location" ainsi que le fait remarquer Winkle, permettez-moi de vous présenter le nouveau membre, » et, au désarroi du reste du club, Jo ouvrit en grand la porte du placard, et découvrit Laurie assis sur un sac de chiffons, les joues rouges et les yeux brillants d'un rire réprimé.

« Canaille ! Traître ! Jo, comment as-tu pu ? » s'écrièrent les trois filles, tandis que Snodgrass faisait triomphalement avancer son ami, et, faisant apparaître une chaise et un bandeau, l'installait en un tour de main.

« Vous ne manquez pas de toupet, vous deux, » commença Meg en essayant d'afficher une moue réprobatrice, et ne réussissant qu'à produire un aimable sourire. Mais le nouveau membre se montra à la hauteur de la situation ; et, se levant avec un salut reconnaissant envers la Présidence, dit de la manière la plus engageante, « Monsieur le Président et mesdames - je vous demande pardon, gentlemen - permettez-moi de me présenter en tant que Sam Weller, le très humble serviteur du club.

—  Bien, bien ! » s'écria Jo en martelant le plancher avec le manche de la vieille bassinoire, sur laquelle elle s'appuyait.

« Mon fidèle ami et noble parrain, » poursuivit Laurie, avec un geste de la main, « qui m'a présenté de manière si flatteuse, n'est pas à blâmer pour le stratagème de ce soir. Je l'ai planifié, et elle n'a accepté qu'après bien des taquineries.

—  Allez, ne prends pas tout sur toi ; tu sais que j'ai proposé le placard, » intervint Snodgrass, qui s'amusait immensément de la plaisanterie.

« N'écoutez pas ce qu'elle dit. Je suis le seul coupable, sir, » dit le nouveau membre avec un hochement de tête Welleresque à l'intention de Pickwick. « Mais sur mon honneur, je ne le referai jamais, et me déwoue dorénavant aux intérêts de ce club immortel.

—  Bien parlé ! Bien parlé ! » s'écria Jo en faisant claquer le couvercle de la bassinoire comme une cymbale.

« Poursuivez, poursuivez ! » ajoutèrent Winkle et Tupman, tandis que le Président saluait avec bienveillance.

« Je souhaite seulement dire, qu'en gage de ma gratitude pour l'honneur qui m'est fait, et afin de promouvoir les relations amicales entre nations voisines, j'ai installé un bureau de poste dans la haie au fond du jardin ; un bel et grand édifice, aux portes cadenassées, et tout ce qu'il faut pour le courrier. C'est le vieux nichoir des hirondelles, mais j'ai bloqué la porte, et fait en sorte que le toit s'ouvre, pour qu'elle puisse contenir toutes sortes de choses et nous faire gagner un temps précieux. Lettres, manuscrits, livres et paquets peuvent y loger ; et, comme chaque nation a sa clef, ce sera extraordinairement agréable, je gage. Permettez-moi de vous présenter la clef du club ; et, avec bien des remerciements pour votre faveur, de prendre mon siège. »

Un tonnerre d'applaudissements retentit quand Mr. Weller déposa la petite clef sur la table, et se prolongea ; la bassinoire fit un tapage de tous les diables, et il s'écoula quelque temps avant que le calme ne revienne. Une longue discussion suivit, et toutes furent étonnamment ouvertes, car toutes firent de leur mieux ; aussi ce fut une réunion exceptionnellement agitée, qui ne se termina qu'à une heure tardive, sur trois hourras pour le nouveau membre.

Personne ne regretta jamais l'admission de Sam Weller, car aucun club n'aurait pu avoir de membre plus dévoué, mieux élevé et plus jovial. Il ajouta en effet de « l'esprit » aux réunions, et un « ton » au journal, car ses discours tordaient de rire son audience et ses contributions étaient excellentes, patriotiques, classiques, comiques, ou dramatiques, mais jamais sentimentales. Jo les estimait dignes de Bacon, Milton ou Shakespeare, et retravailla ses propres œuvres, avec de bons résultats, pensait-elle.

Le B.P. était une petite institution épatante, et prospéra merveilleusement, car il y passa presque autant de choses étranges que dans un vrai bureau de poste. Tragédies et écharpes, poésies et légumes marinés, graines et longues lettres, partitions et pain d'épices, gommes, invitations, remontrances et chiots. Le vieux gentleman s'en amusait lui-même en envoyant d'étranges paquets, de mystérieux messages et d'amusants télégrammes ; et son jardinier, qui était tombé sous le charme d'Hannah, envoya une lettre d'amour aux bons soins de Jo. Comme elles rirent quand le secret fut éventé, sans imaginer le nombre de lettres d'amour que ce petit bureau de poste abriterait dans les années à venir ! 

Chapter Text

« Le premier juin, enfin. Les King partent pour le bord de mer demain, et je suis libre ! Trois mois de vacances ! Comme je vais m'amuser ! » s'exclama Meg, en rentrant à la maison par une chaude journée pour trouver Jo étendue sur le sofa dans un état d'épuisement peu commun, tandis que Beth lui retirait ses souliers poussiéreux et qu'Amy préparait de la citronnade pour tout le monde.

« Tante March est partie aujourd'hui, quelle joie ! dit Jo. J'avais horriblement peur qu'elle me demande de venir avec elle ; si elle l'avait fait, je me serais sentie obligée d'y aller, mais Plumfield est aussi gai qu'un cimetière, et je préfère en être dispensée. Nous nous sommes démenés pour préparer son départ, et j'avais peur chaque fois qu'elle m'adressait la parole, car j'étais tellement pressée d'en finir que j'ai été inhabituellement aimable et complaisante, et je craignais qu'elle ne trouve impossible de se séparer de moi. J'ai tremblé jusqu'à ce qu'elle soit dans la voiture, et j'ai eu droit à une dernière frayeur, car, comme elle démarrait, elle a passé la tête à l'extérieur en disant, « Josyphine, veux-tu ? » Je n'en ai pas entendu davantage, j'ai lâchement tourné les talons et j'ai fui. J'ai couru pour de bon, et filé jusqu'après le tournant, où je me suis sentie en sécurité.

—  Cette pauvre vieille Jo ! Elle est arrivée ici comme si elle était poursuivie par des ours, » dit Beth, en cajolant les pieds de sa sœur avec un air maternel.

« Tante March est une vraie samphire, n'est-ce pas ? » fit remarquer Amy, en goûtant son breuvage. 

« Elle veut dire vampire, murmura Jo, mais peu importe, il fait trop chaud pour se montrer tatillonne sur sa façon de parler.

—  Qu'allez-vous faire pendant vos vacances ? » demanda Amy, changeant le sujet avec tact.

« Je ferai la grasse matinée, et ne travaillerai pas du tout, » répondit Meg, depuis les profondeurs du fauteuil à bascule. « J'ai dû me lever tôt tout l'hiver, et passer mes journées à travailler pour d'autres, alors maintenant je vais me reposer et profiter tout mon content.

—  Hum ! dit Jo. Paresser de la sorte ne me conviendrait guère. J'ai des tonnes de livres de côté, et je vais occuper mes journées à lire sur mon perchoir dans le pommier, quand je ne partirai pas à l'aventure avec Laurie.

—  Ne nous occupons pas de nos leçons pour un temps, Beth, mais jouons toute la journée et reposons nous, comme veulent le faire les filles, proposa Amy.

—  Eh bien, je le ferai, si Mère est d'accord. Je voudrais apprendre de nouvelles chansons, et mes enfants ont besoin que je les arrange pour l'été, ils manquent terriblement de nouveaux vêtements.

—  Le pouvons-nous, Mère ? » demanda Meg en se tournant vers Mrs. March, qui était occupée à coudre dans ce qu'elles appelaient « le coin de Marmee ».

« Vous pouvez tenter cette expérience pendant une semaine, et voir si ça vous plaît. Je pense que d'ici samedi soir vous vous rendrez compte que s'amuser sans jamais travailler ne vaut pas mieux que le contraire.

—  Oh, Seigneur, non ! Je suis sûre ce que sera délicieux, dit complaisamment Meg.

—  Je propose maintenant un toast, ainsi que le dit mon ami et partenaire Sairy Gamp. Assez trimé, amusement pour tous, » s'écria Jo, en se levant, le verre à la main, tandis que l'on servait la citronnade.

Elles burent toutes joyeusement, et commencèrent l'expérience en flânant le reste de la journée. Le matin suivant, Meg n'apparut pas avant dix heures ; son petit-déjeuner pris en solitaire n'eut pas bon goût, et la pièce semblait vide et dérangée, car Jo n'avait pas rempli les vases, Beth n'avait pas fait la poussière, et les livres d'Amy étaient éparpillés un peu partout. Rien n'était en ordre ou plaisant en dehors du « coin de Marmee », qui était comme d'habitude, et c'est là qu'elle s'assit pour « se reposer et lire », c'est à dire bâiller, et imaginer les jolies robes d'été qu'elle s'achèterait avec son salaire. Jo passa la matinée sur la rivière avec Laurie, et l'après-midi dans le pommier à lire et à pleurer sur Le Vaste, Vaste Monde. Beth commença la journée en mettant sens dessus dessous le contenu du grand placard, où sa famille résidait ; mais, fatiguée avant d'avoir fini de ranger, elle laissa tout pêle-mêle et s'en fut à sa musique, se réjouissant de n'avoir pas de vaisselle à laver. Amy arrangea sa charmille, mit sa plus belle robe blanche, et s'installa sous le chèvrefeuille pour dessiner, espérant que quelqu'un la verrait et demanderait qui était la jeune artiste. Comme personne n'apparut à l'exception d'un faucheux curieux qui examina son travail avec grand intérêt, elle s'en fut se promener, fut surprise par une averse, et revint trempée.

À l'heure du thé elles comparèrent leurs expériences, et toutes furent d'accord pour dire que ça avait été une journée délicieuse, quoique étonnamment longue. Meg, qui était sortie dans l'après-midi pour faire des achats, et était revenue avec une « charmante mousseline bleue », avait découvert après avoir découpé la lisière que le tissu ne lui conviendrait pas, et cette mésaventure l'agaçait légèrement. Jo avait pris un coup de soleil sur le nez en canotant, et, à lire trop longtemps, avait écopé d'une terrible migraine. Beth était embêtée par le désordre dans son placard, et par la difficulté d'apprendre trois ou quatre chansons à la fois. Amy regrettait profondément d'avoir gâté sa robe, car la fête de Katy Brown avait lieu le jour suivant, et maintenant, comme Flora McFlimsy, elle n'avait « rien à se mettre ». Mais ce n'était que des broutilles, et elles assurèrent leur mère que l'expérience se déroulait à merveille. Elle sourit, ne dit rien, et accomplit leurs corvées négligées avec l'aide d'Hannah, gardant la maison plaisante et l'ordre domestique en bon état de marche. Il était étonnant de constater quel étrange et désagréable état des choses entraînait cette résolution de « se reposer et profiter ». Les jours se faisaient de plus en plus longs, le temps était inhabituellement changeant, tout comme les humeurs ; un certain malaise envahissait tout le monde, et Satan trouva nombre de sottises à faire accomplir aux mains désœuvrées. Meg s'offrit le luxe de mettre de côté sa couture, et trouva ensuite le temps si long, qu'elle se prit à retailler et gâcher ses vêtements dans une tentative de les embellir à la Moffat. Jo lit jusqu'à ce que ses yeux n'en puissent plus et qu'elle soit écœurée des livres ; et finit par être si nerveuse que même l'affable Laurie se disputa avec elle, et si démoralisée qu'elle souhaitait désespérément être partie avec Tante March. Beth s'en tirait assez bien, car elle oubliait constamment qu'elle était censée jouer sans travailler, et retrouvait par moment ses habitudes ; mais quelque chose dans l'air la dérangeait, et plus d'une fois son calme se trouva perturbé, au point qu'en une occasion elle secoua la pauvre vieille Joanna en lui disant qu'elle était affreuse. Amy était celle qui souffrait le plus de cet état des choses, car ses ressources étaient limitées, et, tandis que ses sœurs la laissaient s'amuser et s'occuper toute seule, elle ne savait plus que faire de sa petite personne. Elle n'aimait pas les poupées, les contes de fées étaient puérils, et elle ne pouvait pas passer ses journées à dessiner.  Les goûters n'apportaient pas grande satisfaction, pas plus que les pique-niques, à moins d'être en bonne compagnie. « Avec une belle maison pleine de gentilles jeunes filles, ou en voyageant, l'été serait délicieux. Mais rester à la maison avec trois sœurs égoïstes et un grand garçon, c'est assez pour éprouver la patience de Boaz lui-même » se plaignit Miss Malaprop après plusieurs jours dédiés au plaisir, à l'irritation et à l'ennui .

Aucune ne voulait admettre qu'elle était fatiguée de l'expérience ; mais le vendredi soir, toutes reconnurent en elles-mêmes qu'elles étaient heureuses que la fin de la semaine approche. Espérant graver la leçon plus profondément dans leurs esprits, Mrs. March, qui ne manquait pas d'humour, décida de finir l'épreuve de manière appropriée ; aussi elle donna un congé à Hannah, et laissa les filles profiter pleinement du système.

Quand elles se levèrent le samedi matin, il n'y avait pas de feu dans la cuisine, pas de petit-déjeuner dans la salle à manger, et leur mère n'était visible nulle part.

« Miséricorde ! Que s'est-il passé ? » s'écria Jo avec consternation.

Meg grimpa les escaliers quatre à quatre, et revint bientôt, l'air soulagée mais plutôt perplexe, et un peu honteuse.

« Mère n'est pas malade, seulement très fatiguée, et elle dit qu'elle va rester tranquillement dans sa chambre toute la journée, et nous laisser faire du mieux qu'on peut. C'est très étrange de sa part, elle n'agit pas du tout comme d'habitude, mais elle dit que la semaine a été dure pour elle, aussi nous ne devons pas nous plaindre mais nous débrouiller seules.

—  C'est bien assez facile, et j'aime cette idée ; je mourais d'envie d'avoir quelque chose à faire - c'est à dire, quelque amusement nouveau, vous voyez ? » ajouta rapidement Jo.

En fait c'était un immense soulagement pour elles toutes d'avoir un peu de travail, et elles se mirent à la tâche avec entrain, mais découvrirent bientôt la vérité du dicton d'Hannah, « Tenir une maison n'est pas une mince affaire. » Il y avait abondance de nourriture dans le cellier, et tandis qu'Amy et Beth mettaient la table, Meg et Jo s'occupèrent du petit-déjeuner, tout en se demandant pourquoi les domestiques parlaient toujours d'un travail difficile.

« On va en monter un peu à Mère, même si elle a dit de ne pas se soucier d'elle, » dit Meg, qui présidait, et se sentait très adulte devant la théière.

Aussi un plateau fut préparé avant de commencer à manger, et porté à l'étage avec les compliments du chef. Le thé avait bouilli et était amer, l'omelette était brûlée, et les biscuits saupoudrés de levure, mais Mrs. March reçut son repas avec grâce, et rit de bon cœur une fois Jo partie.

« Pauvres chéries, elles vont passer une dure journée, j'en ai peur ; mais elles n'en souffriront pas, et cela leur fera du bien, » dit-elle, en sortant les provisions qu'elle avait mises de côté pour elle et en se débarrassant du mauvais petit-déjeuner, pour ne pas les vexer - une petite ruse maternelle dont elles furent reconnaissantes.

Au rez-de-chaussée, les plaintes étaient nombreuses, et la cuisinière en chef était bien chagrinée par ses échecs. « Ne t'inquiète pas, je vais m'occuper du déjeuner et jouer les domestiques. Toi, tu seras la dame qui garde les mains bien blanches, reçoit les visites et donne des ordres, » dit Jo, qui en savait encore moins que Meg en matière de cuisine.

Cette offre obligeante fut acceptée avec joie, et Margaret se retira dans le parloir, qu'elle mit rapidement en ordre en poussant le désordre sous le sofa et en fermant les volets, pour ne pas avoir à faire la poussière. Jo, avec une foi parfaite en ses propres capacités, et un désir amical de réconciliation, déposa immédiatement une note dans le bureau de poste pour inviter Laurie à déjeuner.

« Tu ferais bien de voir ce dont tu disposes avant de penser à inviter de la compagnie, » dit Meg en apprenant cet acte hospitalier, mais inconsidéré.

« Oh, il y a du bœuf salé, et quantité de pommes de terre ; et je vais aller chercher quelques asperges, et un homard, "pour un hors d'œuvre", comme le dit Hannah. Nous aurons de la laitue, et je ferai une salade ; je ne sais pas comment on fait, mais tout est écrit dans le livre. Il y aura du blanc-manger et des fraises pour le dessert, et du café, aussi, si tu veux être élégante.

—  N'essaie pas trop de plats, Jo, car tu ne sais rien préparer de mangeable autre que du pain d'épices et des caramels. Je me lave les mains de ce déjeuner, et, puisque c'est toi seule qui as invité Laurie, tu pourras bien t'occuper de lui.

—  Je ne te demande que d'être aimable avec lui, et de m'aider pour le dessert. Tu me conseilleras si j'ai un souci, pas vrai ? demanda Jo, passablement vexée.

—  Oui, mais je ne connais pas grand chose en cuisine, sauf pour le pain, et quelques babioles. Tu ferais mieux de demander la permission de Mère avant d'acheter quoi que ce soit, répondit prudemment Meg.

—  Naturellement, je ne suis pas idiote. » Et Jo s'en alla, fâchée que l'on doute de ses talents.

« Achetez ce que vous voulez, et ne me dérangez pas. Je sors pour le déjeuner et je ne peux pas m'occuper de ce qui se passe à la maison, dit Mrs. March quand Jo vint lui parler. Je n'ai jamais aimé faire le ménage, et je vais prendre un congé aujourd'hui ; lire, écrire, faire des visites et m'amuser. »

Le spectacle inhabituel de sa mère, si active, en train de se balancer confortablement et de lire, tôt dans la matinée, fit à Jo l'effet d'un phénomène. Une éclipse, un tremblement de terre ou une éruption volcanique ne lui auraient pas semblé plus étranges.

« Tout est détraqué aujourd'hui, se dit-elle en descendant l'escalier. Et voilà Beth qui pleure ; un signe certain que quelque chose ne va pas dans cette famille. Si Amy l'embête, je lui secoue les prunes. »

Se sentant elle-même passablement détraquée, Jo se précipita dans le parloir pour y trouver Beth sanglotant devant Pip, le canari, qui gisait dans sa cage, ses petites griffes tendues de manière pathétique comme pour implorer la nourriture dont le manque avait causé sa mort.

« C'est de ma faute - je l'ai oublié - il n'y a plus une graine ou une goutte d'eau - oh, Pip ! Oh, Pip ! Comment ai-je pu être si cruelle ? » s'écria une Beth en larmes, en prenant la pauvre bête dans ses mains pour essayer de le ranimer.

Jo regarda dans l'œil entrouvert, chercha le petit cœur, et trouvant l'oiseau raide et froid, secoua la tête, et offrit sa boîte de dominos comme cercueil.

« Mettez-le dans le four, peut-être qu'il va se réchauffer et revivre, dit Amy avec espoir.

—  Il est mort de faim, et on ne le fera pas cuire. Je vais lui faire un linceul, et nous l'enterrerons dans le jardin, et je n'aurai jamais d'autre oiseau, jamais ! Car je suis trop mauvaise pour en avoir un, » murmura Beth, assise sur le sol avec son oiseau entre les mains.

« Les funérailles auront lieu cet après-midi , et nous viendrons tous. Maintenant, ne pleure pas, Bethy ; c'est fort dommage, mais tout va de travers cette semaine, et Pip a subi le pire de notre expérience. Fais le linceul, et couche-le dans ma boîte. Après le déjeuner, nous ferons une jolie cérémonie, » dit Jo, qui commençait à avoir l'impression d'avoir endossé de grandes responsabilités.

Laissant les autres consoler Beth, elle s'en alla à la cuisine, qu'elle trouva dans un état de désordre décourageant. Passant un grand tablier, elle se mit au travail, et empila les plats avant de les laver, quand elle se rendit compte que le feu était mort.

« Voilà qui promet ! » marmonna Jo, ouvrant le four d'un coup sec et tisonnant vigoureusement les cendres.

Ayant ranimé les flammes, elle décida d'aller au marché pendant que l'eau de la vaisselle chauffait. La promenade lui remonta le moral, et, se flattant d'avoir fait de bonnes affaires, elle rentra lourdement chargée après avoir acheté un très jeune homard, quelques très vieilles asperges, et deux barquettes de fraises acides. Le temps qu'elle finisse de nettoyer, l'heure du déjeuner approchait, et le four était chauffé au rouge. Hannah avait laissé du pain à lever ; Meg l'avait travaillé de bonne heure, posé sur l'âtre pour le faire lever, puis l'avait oublié. Elle était en train de discuter avec Sallie Gardiner dans le parloir quand la porte s'ouvrit en grand, et une figure rouge et échevelée, couverte de farine et de cendres, demanda sèchement,

« Dis donc, est-ce que le pain n'est pas suffisamment levé quand il déborde du plat ? »

Sallie commença à rire, mais Meg hocha la tête, et haussa les sourcils aussi haut qu'elle le pouvait, ce qui fit disparaître l'apparition. Jo mit le pain au four sans plus attendre. Mrs. March sortit, après avoir jeté un œil ici et là pour voir comment se déroulaient les choses, et après quelques mots de réconfort à Beth, qui était en train de coudre un linceul tandis que le cher défunt reposait dans la boîte des dominos. Un étrange sentiment d'impuissance envahit les filles quand le bonnet gris disparut au coin de la rue, et le désespoir s'empara d'elles quand, quelques minutes plus tard, Miss Crocker apparut et dit qu'elle venait pour le déjeuner. Cette dame était une vieille fille maigre et jaune, au nez pointu et aux yeux inquisiteurs, qui voyait tout et commérait sur tout. Elles ne l'aimaient pas, mais on leur avait appris à être bonnes avec elle, simplement parce qu'elle était vieille et pauvre, et avait peu d'amis. Aussi Meg lui offrit le fauteuil, et fit de son mieux pour la distraire, tandis qu'elle posait des questions, critiquait tout, et racontait des histoires sur les gens qu'elle connaissait.

Il est impossible de décrire par des mots les angoisses, les expériences, les efforts endurés par Jo ce matin-là ; et le déjeuner qu'elle servit fut longtemps matière à plaisanteries. Craignant de demander d'autres conseils, elle fit de son mieux toute seule, et découvrit qu'il fallait plus que de l'énergie et de la bonne volonté pour faire une bonne cuisinière. Elle fit bouillir les asperges durant une heure, et fut bien peinée de s'apercevoir que les pointes en avaient disparu, réduites en bouillie, tandis que les tiges étaient plus dures que jamais. Le pain finit en bloc de charbon, car l'assaisonnement de la salade l'avait tellement accaparée qu'elle avait abandonné tout le reste, jusqu'au moment où elle fut enfin convaincue qu'elle ne pourrait le rendre mangeable. Le homard lui était un mystère écarlate, mais elle le martela et le piqua jusqu'à l'extraire de sa carapace, et sa maigre chair fut dissimulée dans une masse de feuilles de laitue. Les pommes de terre avaient été préparées à la va-vite, pour ne pas faire attendre les asperges, et n'étaient absolument pas cuites. Le blanc-manger était grumeleux, et les fraises n'étaient pas aussi mûres qu'elle l'avait cru - les plus rouges avaient été soigneusement disposées sur le sommet des barquettes.

«  Eh bien, ils pourront manger du bœuf, et du pain et du beurre, s'ils ont faim. Mais c'est terriblement gênant d'avoir travaillé tout la matinée pour rien, » pensa Jo, tandis qu'elle sonnait la cloche une demi-heure plus tard que d'habitude ; et, en nage, fatiguée et démoralisée,  inspectait le festin déployé pour Laurie, accoutumé à toutes sortes d'élégances, et pour Miss Crocker, dont les yeux curieux remarqueraient tous les défauts que sa langue acérée ne manquerait pas de colporter.

La pauvre Jo aurait bien voulu se cacher sous la table, comme chaque plat se voyait délaissé sitôt goûté. Amy gloussait, Meg semblait désolée, Miss Crocker pinçait les lèvres, et Laurie parlait et riait avec toute son énergie, pour donner un aspect riant à la scène. Le point fort de Jo était les fraises, car elle les avait bien sucrées, et avait un pichet de crème riche pour les accompagner. Ses joues en feu se rafraîchirent un peu, et elle respira plus aisément quand les jolies assiettes de verre firent le tour de la table et que chacun regarda poliment les petits ilôts rosés qui flottaient dans un océan de crème. Miss Crocker goûta la première, fit une grimace, et se hâta de boire un verre d'eau. Jo, qui avait refusée d'être servie, pensant qu'il n'y en aurait peut-être pas assez - car le nombre de fruits avait fort diminué après inspection - jeta un coup d'œil à Laurie, mais il continuait de manger courageusement, bien qu'il eut la bouche légèrement pincée et qu'il gardât les yeux fixés sur son assiette. Amy, qui était friande de ce genre de délicatesses, en prit une grande cuillerée, manqua de s'étouffer, se cacha le visage dans sa serviette et quitta la table précipitamment.

« Oh, quoi encore ? s'exclama Jo, tremblante.

—  Du sel au lieu de sucre, et la crème est aigre, » répondit tragiquement Meg.

Jo grogna, et se laissa tomber dans sa chaise, en se rappelant qu'elle avait saupoudré une dernière fois les fraises avec le contenu de l'une des deux boîtes posées sur la table de la cuisine, et négligé de mettre la crème au frais. Elle devint écarlate, et était sur le point de fondre en larmes, quand elle croisa le regard de Laurie, pétillant de joie en dépit de tous ses efforts. Le côté comique de l'affaire la frappa alors subitement, et elle rit jusqu'aux larmes. Tout le monde en fit autant, même « Croaker », ainsi que les filles l'appelaient ; et le malheureux déjeuner se termina gaiement, avec du pain et du beurre, des olives et de la joie.

« Je n'ai pas la force d'esprit nécessaire pour débarrasser et ranger maintenant, aussi nous allons reprendre notre sérieux en procédant aux funérailles, » dit Jo quand ils se levèrent, et Miss Crocker se prépara à partir, pressée de raconter cette nouvelle histoire à la table de quelque autre ami.

Ils reprirent effectivement leur sérieux, pour Beth. Laurie creusa une petite tombe sous les fougères, dans le bois ; sa tendre maîtresse y déposa le petit Pip avec force larmes  et le recouvrit de mousse, tandis qu'une guirlande de violettes et de millet ornait la pierre qui portait son épitaphe, composé par Jo en même temps qu'elle s'efforçait de préparer le dîner :

Ici repose Pip March

Mort le sept juin

Aimé et regretté de tous

À jamais dans nos cœurs

À la fin de la cérémonie, Beth se retira dans sa chambre, toute retournée par l'émotion et par le homard ; mais il n'y avait nul endroit où se reposer, car les lits n'étaient pas faits, et elle se calma en regonflant les oreilles et en remettant un peu d'ordre. Meg aida Jo à nettoyer les restants du festin, ce qui leur prit la moitié de l'après-midi, et les laissa dans un tel état de fatigue qu'elles se mirent d'accord pour se contenter de thé et de toasts pour le dîner. Laurie emmena Amy faire une promenade en voiture, ce qui était un acte de charité de sa part, car la crème aigre semblait avoir eu un mauvais effet sur l'humeur de celle-ci. Mrs. March rentra à la maison et trouva les trois aînées en plein travail au milieu de l'après-midi, et un regard dans le placard lui donna une idée du succès d'une partie de son expérience.

Avant que les ménagères puissent se reposer, plusieurs personnes vinrent en visite, et il fallut se préparer à les recevoir dans la précipitation, puis il fallut prendre le thé, faire quelques courses, et quelques nécessaires travaux de couture qui avaient été reportés au dernier moment. Quand vint le crépuscule, calme et humide, une à une elles se rassemblèrent sous le porche où les roses de juin commençaient à fleurir. Chacune s'assit avec un soupir ou un grognement, comme fatiguée ou troublée. 

« Quelle horrible journée ça a été ! commença Jo, toujours la première à prendre la parole.

—  Elle a semblé être plus courte, mais tellement pénible, dit Meg.

—  Pas du tout comme d'habitude, ajouta Amy.

—  Il ne peut pas en être autrement sans Marmee et le petit Pip, » soupira Beth en regardant la cage vide au dessus de sa tête, les yeux pleins de larmes.

« Mère est ici, ma chérie, et tu pourras avoir un autre oiseau demain, si tu le souhaites. »

Tout en parlant, Mrs. March était venue prendre sa place parmi elles, avec l'air de ne pas avoir davantage profité de son jour de repos que ses filles.

« Êtes-vous satisfaites de votre expérience, les filles, ou voulez-vous la prolonger d'une semaine ? » demanda-t-elle, tandis que Beth se blotissait contre elle, et que les autres tournaient vers elle leurs visages rassérénés, comme les fleurs se tournent vers le soleil.

« Oh que non ! s'écria Jo avec détermination.

—  Moi non plus, reprirent les autres en écho.

—  Vous pensez, alors, qu'il vaut mieux travailler un peu chaque jour, et vivre un peu pour les autres, c'est cela ?

—  Trainailler et s'amuser n'apportent rien, observa Jo en secouant la tête. J'en ai assez, et je compte bien me mettre de suite à travailler sur quelque chose.

—  Tu pourrais apprendre un peu de cuisine simple. C'est un talent utile, et que toute femme devrait posséder, » dit Mrs. March en riant au souvenir du déjeuner de Jo, car elle avait croisé Miss Crocker, qui lui avait tout raconté.

« Mère ! Est-ce que tu es partie en abandonnant tout, juste pour voir comment on s'en sortirait ? s'écria Meg, qui avait eu des soupçons durant toute la journée.

—  Oui, je voulais que vous vous rendiez compte que le confort de tous dépend du travail de chacun. Tant qu'Hannah et moi faisions vos corvées, vous vous en êtes assez bien tirées, quoique je ne pense pas que vous étiez très heureuses. Aussi je me suis dit que je vous montrerai ce qui arrive quand chacun ne pense qu'à soi, pour vous donner une petite leçon. Ne trouvez-vous pas qu'il est plus agréable de s'aider les uns les autres, d'avoir des tâches quotidiennes qui rendent à leur tour les loisirs plus agréables, et d'endurer et d'être patientes, pour que la maison puisse être confortable et agréable pour tout le monde ? 

—  Oui, Mère, oui !

— Alors laissez-moi vous conseiller de reprendre vos petits fardeaux, car bien qu'ils semblent parfois bien lourds, ils sont bons pour nous, et s'allègent au fur et à mesure. Le travail est salutaire, et il n'en manque pas. Il nous préserve de l'ennui et des sottises, est bon pour la santé et l'esprit, et nous donne un sentiment de puissance et d'indépendance, plus qu'argent ou qu'élégance.

—  Nous travaillerons comme des abeilles, et nous aimerons ça, tu vas voir ! dit Jo. Je vais apprendre la cuisine pendant mes vacances, et le prochain déjeuner que je donnerai sera un succès.

—  Je ferai les chemises pour Père, au lieu de te laisser les faire, Marmee. Je le peux et je le veux, même si je n'aime pas trop la couture. Ce sera mieux que d'essayer de modifier mes propres affaires, qui sont bien assez jolies comme elles sont, dit Meg.

—  J'apprendrai mes leçons tous les jours, et je ne passerai pas autant de temps avec mon piano et mes poupées. Je suis une bécasse, qui devrait étudier, au lieu de jouer, » résolut  Beth, et Amy suivit héroïquement son exemple en déclarant, « Je vais apprendre à coudre des boutonnières, et faire attention à ma façon de parler.

—  Très bien ! Alors je suis satisfaite de cette expérience, et j'espère que nous n'aurons pas à la répéter. Mais ne tombez pas dans l'excès opposé, en trimant comme des esclaves. Gardez des heures régulières pour le travail et pour les loisirs, faites que chaque journée soit à la fois utile et agréable, et prouvez que vous connaissez la valeur du temps en l'employant au mieux. Ainsi la jeunesse sera pleine de délices, le grand âge n'apportera que peu de regrets, et la vie sera un beau succès, en dépit de la pauvreté.

—  Nous nous en souviendrons, Mère ! » Et c'est ce qu'elles firent.