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Univers parallèle

Chapter Text

Saitama lâcha un soupir. Ca faisait longtemps qu’il ne s’était pas autant ennuyé.

La dernière fois, ça s’était mal terminé.

Après avoir atteint sa pleine puissance, il avait voulu tuer le temps en jouant au héros. C’était un rêve de gamin. Il ne s’était pas attendu à grand-chose, mais au moins, ça allait l’occuper. Le distraire.

Au lieu de ça, ça l’avait déprimé.

Les journées, les semaines, les mois puis les années s’étaient répétés, identiques, inutiles. Il n’avait rencontré aucun défi. Alors il s’était fixé des objectifs : un certain Roulettes Rider l’avait informé de l’existence d’une Association des Héros, et il s’y était inscrit. Avait facilement passé les tests physiques. Avait voulu atteindre la première place. Un challenge qui lui semblait presque trop simple, mais il fallait bien commencer par quelque chose.

Il n’y était jamais arrivé. Il n’avait même jamais dépassé la classe B. Et ce n’était pas faute d’essayer.

Il avait passé son temps dans les rues, avait tué un tel nombre de monstres qu’il ne pouvait plus les compter, avait écarté tant de catastrophes qu’il s’était carrément lui-même impressionné. Ca n’avait pas suffi.

Ca ne suffisait jamais.

La plupart de ses exploits étaient passés inaperçus, ou avaient été attribués à d’autres. Au départ, c’était un peu de sa faute. Se pensant complètement imperméable à l’avis du reste du monde, il s’était effacé pour mettre en avant les autres héros, pour ne pas trop leur faire d’ombre. Il avait pensé pouvoir se faire à sa place ingrate de héros méconnu. Il s’était cru indifférent à la gloire que tant de ses collègues recherchaient.

En fait, quelque part au fond de lui, sans qu’il soit capable de l’admettre, il s’était dit que la vérité finirait par éclater d’elle-même. Que justice lui serait rendue.

Il s’était trompé.

Enfoncé de plus en plus profondément dans une spirale dont il avait perdu le contrôle, il avait compris : jamais le monde ne lui offrirait la reconnaissance qu’il cherchait malgré lui.

La reconnaissance à laquelle il avait droit.

Oui, ses années de héros avaient été d’un ennui mortel.

Les derniers mois, en revanche, avaient eu leur lot de fun.

Il lui avait suffi d’un déclic. L’Association des Héros lui refusait le premier rang. Il allait le prendre de force. Et n’allait pas se contenter d’être premier dans leur stupide classement. Il serait le premier tout court.

Ca avait été un massacre organisé.

Il n’avait pas voulu commencer par détruire le QG. Au contraire, il le gardait pour la fin. En attendant, il fallait faire monter le suspense, construire un crescendo. Il avait continué de tuer des monstres et des vilains. Mais il avait aussi commencé à tuer les classe C sur son chemin.

Il se souvenait avoir eu un rire jaune devant le corps inerte de Roulette Rider. Ironie, ironie.

Au départ, l’Association n’avait pas voulu y croire. Les héros disparus étaient considérés comme morts au combat. Comme simples mais malheureux dommages collatéraux. Selon les rapports officiels, le Chauve Capé avait été si concentré sur ses batailles qu’il n’avait pas pu les sauver.

C’était le début de la fin, et ils arrivaient encore à le sous-estimer.

Ils avaient demandé à ses collègues de classe B de le surveiller. Saitama avait pris le soin de les faire disparaître dans des conditions ambigües. Ca l’avait amusé.

Toujours inconscients de sa véritable force, les classe A ne s’étaient pas fait prier pour aller le chercher. L’Association n’avait même pas eu besoin de mettre sa tête à prix. Ils le détestaient, et ne le craignaient pas assez pour l’éviter. Ils s’étaient répartis en groupes, avaient pensé pouvoir compenser sa surprenante puissance par leur nombre et leurs stratégies. Ce type n’était qu’un humain, après tout.

Les premiers combats frontaux leur avaient donné tort. En plein jour, sans plus se dissimuler, Saitama les avait exécutés sans sourciller. Et avait, par la même occasion, provoqué la ruine de la plupart des centres-villes. Les victimes civiles ne l’intéressaient pas, mais il y avait quelque chose de jouissif à ne plus retenir sa force. À ne vraiment plus penser aux conséquences.

Ca avait enfin fait réagir l’Association. Elle avait commandé à tous les classe S de s’engager dans la bataille. Parmi eux, peu avaient obéi. Et tous l’avaient regretté. Ainsi avaient disparu, sans gloire et sans l’ombre d’une chance, Batte-Man, Pri-Pri Prisonnier, Bang, et même la classe S rang 1, Tatsumaki, entre autres. Et les derniers classe A, terrorisés, s’étaient éparpillés. L’Association lui avait enfin accordé le statut de menace niveau Dieu, et les héros restants avaient cessé de se présenter bêtement à lui sur un plateau d’argent. Ils se cachaient.

C’est à ce moment-là qu’il avait dû commencer sa traque.

Cette deuxième phase avait été des plus divertissantes. Il avait trouvé un almanach au pied d’un banc, à côté du cadavre d’un gamin, probablement tué par l’onde de choc d’un coup de poing ou intoxiqué par la fumée du centre-ville qui flambait. Ca lui avait été très utile. Il ne voulait laisser aucun héros derrière lui.

Il avait trouvé la plupart des héros manquants par hasard, en faisant ses courses ou en allant manger. Il avait veillé à laisser certains quartiers intacts pour pouvoir continuer son hobby du shopping. D’ailleurs, il s’était fait faire une nouvelle cape, plus sinistre, plus proche de son état d’esprit actuel.

Les centres urbains ayant fortement diminué, il avait trouvé plusieurs héros manquants rassemblés dans les seules zones encore habitables. Et, en les torturant un peu, il avait pu en dénicher beaucoup d’autres. Chien-de-garde-man, Kamikaze, King en faisaient partie. King. L’homme le plus fort du monde avait été une sacrée déception.

Il avait été étonné du peu de héros qui s’étaient cachés dans la campagne. Ils avaient sans doute été retenus dans le coin par leur soi-disant sens de l’honneur. Ou par la présence de famille et de proches.

Enfin, il avait dû faire face à la réalité : il arrivait au bout. Il ne manquait plus que deux héros à son palmarès, et ils étaient probablement planqués dans le QG de l’Association. Mais Saitama hésitait. La destruction du QG devait être l’apothéose de son grand jeu, qu’il avait attendue avec impatience, mais qu’il redoutait aussi. Et après ? Qu’allait-il faire une fois son objectif atteint ? Régner sur ce qu’il avait laissé du monde humain en dictateur ? S’attaquer aux monstres qui grouillaient probablement sous la surface de la Terre et n’osaient plus se montrer ?

Saitama lâcha un soupir.

Ca faisait une bonne heure qu’il était assis sur un monticule de gravats face au QG de l’Association. Il faisait face à l’apogée de son projet, et se sentait soudain blasé. L’excitation qu’avait allumée en lui sa nouvelle vie finissait par s’éteindre. Il n’avait même plus envie d’aller jusqu’au bout. Ca allait lui prendre quelques minutes, puis il serait à nouveau seul face au vide de son existence. Au fond, qu’est-ce que ça changeait, de détruire l’Association ? Elle était au plus bas. Elle ne s’en remettrait pas.

Ou bien, peut-être qu’elle s’en remettrait, et qu’elle reviendrait à lui… ?

Ca, c’était une idée. Laisser à l’Association une chance de se relever. Pour, plus tard, pouvoir tout recommencer. S’occuper en attendant. Ca prendrait du temps, mais ça en vaudrait peut-être la peine.

Il fallait seulement qu’il s’assure que l’Association renaisse de ses cendres. Qu’il ait la garantie qu’elle se reconstruirait. Et ce n’était pas gagné. Il craignait de lui avoir fait trop peur pour qu’elle saisisse la moindre occasion de se rebeller. Comment l’encourager à reprendre le travail après l’avoir mise à genoux ?

Un rictus apparut au coin de ses lèvres.

Un espoir.

Il devait leur laisser un espoir.

S’il leur montrait une faiblesse, s’il leur laissait une porte ouverte, ils n’arriveraient pas à passer au-delà de leur désir de vengeance. Ils ne pourraient pas résister à l’envie de lui faire payer sa traîtrise et son infamie.

Saitama se leva en souriant férocement. Il fallait qu’il joue la comédie. Qu’il entre, commence son massacre, puis se montre fatigué, diminué. Il fallait qu’ils y croient.

Ca pouvait marcher.

***

Son poing encore enfoncé dans le ventre d’un employé, Saitama constata avec satisfaction la présence de Metal Knight dans les locaux. Il venait de déboucher d’un couloir et lui parlait. Lui proposait un combat à l’extérieur de la tour. Quelle prétention. Comme si la perspective d’un combat avec le robot téléguidé de Bofoy était suffisamment intéressante pour l’éloigner du QG.

D’autant qu’il comptait bien garder son public. L’audience était primordiale dans son plan. Il avait besoin de témoins. Ici, il y avait encore des membres de l’administration, et surtout, Saitama se savait filmé, observé par les directeurs. Alors, il commença sa scène.

- J’ai une contre-proposition. Tu m’attaques dans les dix prochaines secondes, ou je rase tout d’un coup.

Un tressaillement parcouru les membres de l’Association encore présents dans la grande salle, planqués derrière des meubles, en-dessous des bureaux, dans les coins des murs. Comme Metal Knight semblait hésiter, d’un geste du doigt, Saitama incita le héros de classe S à venir à lui ici et maintenant.

La charge fut fulgurante. Saitama esquiva plus lentement qu’à son accoutumée, laissant le héros le frôler. Fit mine de riposter, toucha à peine son armure, l’envoya s’écraser dans un mur sans lui causer trop de dégâts. Metal Knight revint aussitôt sur lui. C’était le moment. Subtilement, Saitama commençait à se laisser ralentir, à retenir ses coups, à se laisser toucher. Il essayait de contrôler ses expressions, d’avoir l’air concentré, puis perturbé. Il évitait d’en faire trop et d’éveiller les soupçons, et tuait négligemment quelques spectateurs, comme sans le faire exprès.

Il s’étonnait de l’absence de réaction du robot, qui n’avait pas l’air de vouloir faire le moindre geste pour sauver les membres de l’Association.

D’ailleurs, il n’avait même pas l’air de donner tout ce qu’il avait. En baissant intentionnellement sa garde, l’ancien héros s’était attendu à recevoir beaucoup plus de coups que ça. Peut-être même à saigner un peu. Il laissait assez d’ouverture pour se prendre quelques bonnes frappes.

Mais il n’en était rien. Metal Knight restait étrangement hors d’atteinte, sans se risquer à attaquer son opposant de trop près.

Saitama fronça les sourcils.

Ca n’avait pas de sens.

Dans une telle situation, un héros de classe S était censé tenter le tout pour le tout. Prendre tous les risques.

Metal Knight était-il si effrayé pour sa vie qu’il ne protégeait pas les civils ?

Ou bien… Cachait-il quelque chose, lui aussi ?

Saitama se figea, tout à fait inconscient des tirs du robot qui semblaient ricocher contre sa peau.

Il avait presque oublié : Bofoy n’était même pas physiquement dans son armure. Que pouvait-il bien perdre à donner tout ce qu’il avait ? Il n’avait pas de raison de protéger son robot, et ne semblait pas spécialement vouloir protéger les employés non plus.

À quoi jouait Metal Knight ? Aucune de ses attaques ne semblait destinée à le tuer. Ca aurait probablement été impossible de toute façon, mais pourquoi n’essayait-il même pas ?

C’était presque comme s’il voulait seulement… gagner du temps.

L’idée piquait sa curiosité.

Il reprit le combat en observant son adversaire de plus près. Oui, c’était ça. Il refusait de mettre son armure en danger, mais pas par peur de mourir ou de ne plus pouvoir protéger le QG. S’il gardait le robot aussi intact que possible, c’était pour pouvoir continuer de l’occuper, lui. Et le chauve, tout à son projet d’apparaître plus faible et fatigué, avait failli ne pas le remarquer.

Encore quelques minutes de duel et il finit par constater que, quand il lui en laissait l’occasion, Metal Knight se remettait systématiquement en position de combat au même endroit. Devant le couloir d’où il venait.

Saitama eut un rire sauvage.

Il esquiva une nouvelle charge du héros et fonça dans cette direction.

***

Le couloir donnait sur un escalier menant au sous-sol. Saitama hésita, mais la réaction de Metal Knight sur ses talons, soudain beaucoup plus agressif, confirma qu’il approchait. De quoi, il ne le savait pas encore. Mais ça avait l’air intéressant.

Ignorant les menaces et les provocations du héros de classe S, qui tentait sans doute désespérément de l’arrêter, il enfonça la porte blindée qui était apparue à la fin d’un autre couloir, et eut un temps de pause. Il se tenait surélevé à l’entrée d’une salle baignée d’une lumière dorée intense, surnaturelle. Tout le gratin était là : Sytch, le brun à la barbe de trois jours et le type à lunettes qu’il avait souvent vus à des réunions quand il était encore héros, le Petit Empereur et… deux vieillards en blouses blanches, dont l’un était probablement Bofoy en personne. Tous avaient été surpris en plein travail, penchés sur des écrans, des moniteurs, des consoles, des machines qui vrombissaient, faisaient vibrer l’air surchauffé par tant d’appareils stimulés en même temps.

Sur le mur du fond de la pièce brillait la source de cette lueur dorée, une forme arrondie irrégulière visiblement pas plus large qu’un torse humain, mais dont les bords sombres semblaient s’élargir doucement. La forme semblait légèrement mouvante, la couleur jaune s’éclaircissait jusqu’à atteindre un centre d’un blanc éclatant, et Saitama dû cligner des yeux, un peu aveuglé.

Un ordre ramena son attention au reste de la salle.

- Vous savez ce que vous avez à faire !

Puis tout alla très vite. Le robot, qui arrivait du tunnel, et le Petit Empereur se ruèrent sur lui, tandis que les représentants de l’Association se précipitaient vers des commandes enfoncées dans le mur, et que les deux scientifiques s’activaient sur leurs consoles. Le chauve s’accroupit pour esquiver la charge de Metal Knight – qui, décidément, n’avait pas un style de combat très original – et saisit la tête du Petit Empereur dans ses mains avant de l’écraser au sol. Il ne se releva pas.

Le robot était à nouveau sur lui lorsqu’une paroi lumineuse d’un rouge translucide se dressa entre eux et le reste de la salle. Probablement du fait des trois membres de l’Association qui avaient fait apparaître plusieurs leviers de visiblement nulle part. Curieux, l’ancien héros envoya Metal Knight sur le nouvel obstacle, et ne fut pas déçu du résultat : le robot explosa violemment, sans que rien ne traverse le voile pourpre, ni débris, ni flamme. Avec un sourire farouche, Saitama se dressa de toute sa hauteur et toisa les cinq hommes restants de l’autre côté de la paroi.

Sytch et les deux autres hommes en costume s’affairaient sans efficacité, au bord de la crise de panique. L’un des deux scientifiques, sourcils froncés et mâchoire serrée, pianotait de plus en plus rapidement sur son clavier : lui, au moins, avait l’air de savoir ce qu’il faisait. Derrière lui, la flasque de lumière avait atteint la taille d’un être humain.

Le dernier occupant de la salle, en blouse blanche, les dents longues, se tenait debout, stoïque, et regardait Saitama droit dans les yeux. L’air à la fois nerveux et confiant.

Défiant.

C’est Bofoy.

Le sourire de l’ancien héros s’élargit, plus sincère. Le dernier de la classe S était là, à sa portée. Il soutint son regard sans broncher, se déshabilla tranquillement, et fit deux pas en avant, passant la barrière de protection comme si elle n’existait pas.

Il entendit des exclamations de stupeur du côté des trois directeurs, mais son regard resta rivé sur Bofoy, qui s’était figé, les yeux écarquillés, le souffle coupé. Comme frappé par la foudre.

Saitama profita de la confusion générale pour écraser son poing contre les commandes incrustées dans le mur, et le rideau rouge tomba. Il récupéra ses vêtements, se rhabilla, et n’eut qu’un bond à faire pour s’approcher de Bofoy et le saisir par le col de la chemise.

Son rictus pouvait presque s’entendre dans sa voix quand il lui demanda :

- Tu pensais pouvoir m’arrêter avec un effet de lumière, Metal Knight ? Je suis déçu.

Il ne lui laissa pas le temps de répondre et abattit son poing fermé sur le sommet de son crâne. Il aimait bien défigurer ses anciens alliés.

Au moment où le corps inerte de Bofoy touchait le sol, un cri retentit :

- Tout est perdu ! PROCÉDURE D’ANNULATION !

Saitama observa, intrigué. C’était la même voix que quelques instants plus tôt : elle venait du dernier scientifique. Sytch se précipita vers un terminal proche de la tache du mur du fond, mais en fut poussé par les deux autres.

- On peut encore le faire ! grogna l’un d’eux.

- NON ! FERMEZ CE PORTAIL IMMÉDIAT—

Saitama s’était mis en mouvement. Avait liquidé d’un seul geste les trois hommes proches du…

… du portail ?

Qui… rétrécissait.

Il se tourna vers le dernier être encore en vie. L’examina attentivement.

L’homme avait des cheveux gris rassemblés en une affreuse coupe au bol. Et un très gros nez. Des gouttes de sueur roulaient le long de ses tempes. Il eut un rapide coup d’œil vers la console sur laquelle s’affairait Sytch quelques secondes plus tôt.

Saitama n’était pas sûr de comprendre.

- Bien, bien, bien… Je suppose que tu n’as pas la moindre envie de m’expliquer ce qui se passe ici.

Le vieillard ouvrit la bouche, la referma, se força à répondre, la gorge enrouée.

- M-monsieur le Chauve Capé…

Il haussa un sourcil à la mention de son ancien surnom de héros.

- Toi, t’as vraiment envie de souffrir.

- Je-je suis désolé ! s’écria le scientifique. Pardonnez-moi ! Je… ne voulais pas vous manquer de resp--

Un étau se serra sur sa gorge, l’empêchant de terminer sa phrase. Il porta ses mains à son cou, tentant désespérément de se libérer. Soudain, il ne sentait plus le sol sous ses pieds.

- Abrège. Qu’est-ce que vous maniganciez, tous ?

Saitama avait gardé sa voix calme et froide, s’efforçait de tenir l’autre en l’air avec toute la précaution dont il était capable. Il fallait lui laisser assez d’air pour qu’il puisse parler.

Et aussi éviter de lui briser la nuque.

L’autre inspirait par saccades douloureuses, son corps entier tremblait, ses mains s’agrippaient à son gant rouge. Ses yeux inquiets, de nouveau, glissèrent vers le mur du fond.

Saitama suivit son regard. Le portail, si c’en était bien un, continuait de rétrécir.

Qu’est-ce que ça signifiait ? Il n’en avait aucune idée. Mais l’Association avait fait tout son possible pour le tenir écarté de ce portail. Encore maintenant, l’homme dans ses mains avait l’air de vouloir le ralentir.

Il devait faire un choix. Vite.

Il émit un bruit de gorge amusé.

- Bon, va falloir que j’aille constater par moi-même.

Il lâcha le scientifique, qui s’écroula au sol, la respiration sifflante. Se dirigea vers le mur du fond. La lumière dorée s’était amenuisée, pourtant elle l’éblouissait toujours. La tache était réduite à la moitié de sa taille, mais il pouvait encore passer.

Il y a quelques instants, il se demandait quoi faire du reste de sa vie. Maintenant, il se tenait devant l’inconnu. Et ça promettait d’être fun.

Il avait pris sa décision.

- Qu’est-ce que j’ai à perdre, de toute façon ?

Il bondit dans le disque d’or.

***

- NON !!!

Le cri du professeur Kidob résonna longtemps dans la pièce désormais vide et sombre.

L’ennemi était parti. Il avait affiché ce satané sourire carnassier sur son visage en franchissant le portail, qui s’était refermé peu de temps après.

Avec difficulté, le professeur s’efforça de se redresser en position assise contre les ordinateurs encore chauds dans son dos.

Le son des appareils s’éteignant les uns après les autres autour de lui faisait écho à la dernière étincelle d’espoir qui venait d’être soufflée en lui.

Ils avaient été si bêtes.

Il avait été si bête.

L’Association n’avait d'abord pas voulu croire la rumeur selon laquelle Saitama était devenu mauvais. Mais la dernière prédiction de la voyante Ridma datait de moins de six mois, et l’hypothèse avait été suffisamment inquiétante pour que la direction mette en place un programme secret.

Le professeur avait intégré l’organisation quelques années plus tôt, lors de sa recherche du cyborg fou qui avait détruit tant de villes. Il avait décidé de mettre son cerveau au service de la justice. Et il avait été choisi pour faire partie de l’équipe confidentielle.

Ca faisait des mois que le professeur travaillait dans ce laboratoire avec le Petit Empereur et Metal Knight. Qu’ensemble, ils avaient étudié le projet fou d’une machine à remonter le temps. Si seulement ils pouvaient revenir en arrière, essayer de parler à Saitama avant qu’il ne tourne mal, le raisonner… Ou peut-être en apprendre plus sur son pouvoir, trouver sa faiblesse… le mettre hors d’état de nuire.

Leurs expériences avaient abouti à un résultat inattendu. En fait d’une passerelle dans le temps, ils avaient trouvé une passerelle entre les dimensions. Les implications de cette découverte étaient énormes. Peut-être infinies. Mais ils n’avaient pas le temps pour des considérations théoriques.

C’était tout ce qui important : gagner du temps. S’ils ne tentaient rien, ce monde, leur monde, était condamné. Il fallait que l’équipe de chercheurs puisse continuer son travail à l’abri. Hors de portée de ce fléau niveau Dieu. Peut-être qu’ailleurs, dans une autre dimension, avec le temps nécessaire, ils trouveraient un moyen de revenir chez eux, de revenir en arrière, de tout recommencer. De se donner une nouvelle chance.

Leur science permettait de créer un portail vers une seule autre dimension, la plus proche. C’était risqué. Peut-être qu’un autre Saitama était aussi en train de détruire cet univers. Peut-être qu’il s’y passait quelque chose de plus grave encore que dans leur monde d’origine.

Et même si cette dimension était miraculeusement dans une meilleure situation que la leur, ils risquaient d’y amener, contre leur volonté, leur Saitama.

Mais ils étaient acculés. Terrorisés. Alors ils avaient estimé que c’était un risque à prendre. Ils avaient organisé des lignes de défense grâce à la technologie dévastatrice de Metal Knight. Ils avaient mis sur pied des protocoles d’arrêt d’urgence, au cas où. Leur portail n’était pas encore au point, mais quand il le serait, ils devraient avoir la garantie de pouvoir le fermer à leur souhait.

Ils ne s’étaient pas attendus à voir arriver le fléau aussi tôt. Saitama avait fini d’exterminer les héros de toutes les classes et avait débarqué au QG. Il était passé au travers de toutes leurs lignes de défense sans la moindre difficulté. Il n’avait même probablement pas remarqué la moitié des dispositifs destinés à l’arrêter.

Le portail était prêt, mais il mettait du temps à s’ouvrir. Et, une fois Saitama arrivé dans le laboratoire, il était déjà trop tard. Il fallait agir comme convenu : installer le dernier obstacle, sur lequel Metal Knight et le Petit Empereur avaient tant travaillé ; surtout, il fallait refermer le portail. Empêcher qu’il l’emprunte. À tout prix.

Pourtant, Kidob avait hésité.

Avait voulu croire en la dernière barrière de Bofoy. Si elle avait pu le retenir, ne fût-ce que pour quelques minutes, l’équipe aurait peut-être eu le temps de passer avant que le portail ne se referme, et avant que Saitama ne les rejoigne…

Grave erreur. Le fléau était passé comme si de rien n’était. Évidemment. Le portail se refermait trop lentement ; il allait pouvoir passer. Il fallait activer manuellement la commande d’urgence.

Sytch y était presque arrivé.

Si les deux autres crétins de l’Association n’avaient pas tant voulu sauver leur peau…

Le professeur secoua la tête. Il avait, lui aussi, commis des erreurs. Et, de toute façon, il était trop tard.

Saitama était passé dans cet autre monde dont personne ne savait rien. Et il n’avait, a priori, aucun moyen de rentrer.

Le fait d’avoir survécu ne lui faisait ni chaud ni froid. Qu’il ait finalement une chance de vivre dans un monde mis à feu et à sang, mais débarrassé de son Saitama n’avait aucune importance.

L’autre monde était condamné.

Et c’était de sa faute.

Chapter Text

Le temps d’observer un peu son environnement, le portail s’était refermé derrière lui. Il n’y aurait pas de retour en arrière.

Parfait.

Saitama reconnut les lieux sans peine. Il était à proximité de l’ancienne ville A. Ou plutôt, depuis l’attaque extra-terrestre qui avait failli l’amuser, du QG de l’Association des Héros.

Il n’eut qu’à suivre la route sur laquelle il se trouvait pour confirmer sa localisation. Devant lui se dressait bien ce bon vieux QG dans toute sa splendeur. Dans un état infiniment meilleur que celui dans lequel il l’avait quitté quelques secondes plus tôt. Certes, il ne l’avait pas complètement réduit en charpie, finalement ; mais il avait quand même démoli une bonne partie du rez-de-chaussée il y a quelques instants. Et il avait saccagé les axes routiers qui l’entouraient depuis bien longtemps.

Il avait l’étrange impression de contempler un miroir. Un miroir qui, au lieu d’inverser l’image du monde, lui montrait une réalité qui n’était plus depuis des mois. Le passé ? C’était ça, ce fameux portail ? Un accès vers le passé ?

Saitama haussa un sourcil. Comment était-ce seulement possible ? Il n’avait jamais été un grand savant, mais l’exploit lui semblait peu probable. Et pourtant… Le QG se tenait là, intact, tel que dans ses souvenirs.

Un éclair de lumière verte passa loin au-dessus de sa tête en direction de la forteresse. Pas assez rapidement pour tromper ses yeux. Tatsumaki. La classe S rang 1 avait eu l’habitude de se déplacer par les airs. Elle était donc toujours en vie ? De quand datait sa mort, déjà ? Il n’avait pas bonne mémoire des dates de décès de ses insignifiants collègues…

Il fallait qu’il en ait le cœur net. Il voulait pouvoir se situer plus précisément. Il s’orienta grâce à la citadelle des Héros et se mit à courir vers la ville Z.

***

L’endroit lui était encore plus familier.

Le quartier fantôme de la ville Z, dans lequel il avait vécu si longtemps, semblait ressurgir tout droit de son passé. En sautant d’immeuble en immeuble par-dessus les rues désertes, il ne put s’empêcher de constater quelques subtiles différences. Il n’y avait pas un cratère sur le trottoir, là ? … Et là, je ne me souviens pas avoir détruit ce bâtiment. Au fond, quelle importance ? Il n’arrivait pas à se souvenir précisément du meurtre de la plupart de ses anciens camarades. Il n’avait jamais prêté autant d’attention à son quartier que maintenant, et sa mémoire avait forcément filtré ses souvenirs.

Il n’y avait pas de doute possible : c’était sa ville. Encore complètement vierge des stigmates du chaos dans lequel il l’avait plongée. Telle qu’elle avait été presque un an plus tôt, puisqu’elle avait été son tout premier terrain de jeu.

Mais alors…

En toute logique, il devait pouvoir retrouver son ancien appartement.

L’idée l’amusa. Il l’avait abandonné en commençant sa guerre déséquilibrée contre l’Association. Pas seulement abandonné : détruit. Parce qu’il n’en avait plus eu besoin : sa lutte puis sa chasse l’avaient amené à être toujours en mouvement, et il avait pris un plaisir inattendu à squatter des appartements luxueux au gré de ses envies. Quitte à supprimer leurs occupants.

Quelque part, aussi – mais ça, il avait du mal à se l’avouer – parce qu’il n’avait pas eu envie de laisser l’opportunité à un héros de le démolir. Il avait préféré l’exploser d’un coup de poing que de prendre ce risque. Un de ses ex-collègues aurait pu le détruire ne fût-ce que pour le contrarier.

Ca aurait peut-être fonctionné.

Un léger sourire nostalgique s’imprima sur ses lèvres. Oui, l’idée de retrouver son vieil appart’ le tentait.

Il se mit en route en réfléchissant à l’état dans lequel il allait le trouver avant de se figer.

S’il était bien revenu dans le passé…

Son appartement ne serait-il pas habité ?

Est-ce que je pourrais me retrouver face à… moi-même ?!

Sourcils froncés, il croisa un bras sur son torse et se saisit le menton dans une attitude de réflexion. Si le monde était exactement tel qu’il était plusieurs mois plus tôt, alors sa version passée devait s’y trouver aussi. Est-ce que ça poserait problème ? De nouveau, il ne connaissait rien à la science de l’espace-temps et toutes ces conneries. Mais il avait lu assez de manga et regardé assez la télé pour se demander s’il ne risquait pas de créer une… perturbation dans la ligne du temps. Risquait-il de bouleverser sa version actuelle de lui-même en rencontrant sa version plus jeune ?

Au fond, il se voilait la face avec ces questions. Un tressaillement d’excitation le parcourait depuis que l’idée de se rencontrer lui avait traversé l’esprit. Il ne pouvait pas l’ignorer : il trépignait d’impatience. Il avait tant rêvé de trouver quelqu’un dont la force s’approcherait de la sienne… Et si ce quelqu'un, c’était lui ?

À cet instant précis, rien ne comptait plus que de se mesurer à sa version passée. Et s’il était revenu trop loin en arrière, s’il était arrivé à un moment antérieur à l’apogée de son entraînement, il attendrait. Patiemment. Calmement. Jusqu’à ce que son soi du passé soit prêt. Il ne s’intéressait plus à rien d’autre qu’à la perspective d’un combat qui serait forcément passionnant. Peut-être même ultime, si l’autre parvenait à prendre le dessus, ou s’il créait un paradoxe temporel qui le ferait disparaître.

Mais il avait une certitude : quelle que soit l’issue de ce duel, ça en vaudrait la peine.

***

Assis à sa table basse, plongé dans la lecture de son manga, Saitama se curait distraitement le nez. La porte-fenêtre ouverte dans son dos laissait passer assez d’air pour mouvoir doucement son t-shirt Oppai contre sa peau. Il faisait bon, ces derniers jours.

Genos était parti à peine une heure plus tôt suite à un appel de l’Association. Un fléau niveau démon dans la ville C, rien dont il ne saurait se tirer seul. Le trajet aller-retour lui prendrait probablement autant de temps que le combat en lui-même. Et là, Saitama venait d’acheter la suite d’un manga qu’il appréciait, alors son disciple avait insisté pour qu’il reste chez lui pendant qu’il s’occupait de la menace. Il avait même proposé de faire les courses en rentrant.

Le chauve avait accepté plus facilement que d’habitude. Il n’y avait aucune solde particulière prévue aujourd’hui, et il appréciait le calme qui régnait dans son appartement. Non pas que la présence du cyborg le dérangeait, mais un nabe s’était improvisé chez lui la veille et il avait eu sa dose d’agitation pour au moins 24h.

C’est pourquoi une tension envahit ses épaules lorsqu’il entendit quelque chose atterrir sur son balcon. Quelque chose de lourd, quelqu’un, peut-être. En tous cas pas Genos ; ça ne lui ressemblait pas.

Il déposa son manga sur la table et se leva en soupirant. Se retourna.

S’immobilisa.

Devant lui se tenait… lui. Ou, du moins, quelqu’un qui lui ressemblait vraiment, mais alors vraiment beaucoup.

L’espace d’une seconde, il eut même l’impression de voir son reflet. C’était ridicule : la porte entre eux était ouverte, et même si elle avait été fermée, il faisait trop lumineux dehors pour que la vitre lui renvoie son image.

Et puis, remarqua-t-il, ils ne portaient pas la même chose. Lui était habillé de son short et de son t-shirt des grands jours de glandouille. L’autre portait son costume. Non, même pas. Un autre costume. Similaire en tous points, sauf pour le col montant et le haut de sa cape sombre redressé.

Enfin, il nota son expression. Qui était rapidement passée de la surprise à la satisfaction, là où lui, en revanche, se sentait plutôt perplexe.

L’autre remarqua son trouble et un sourire carnassier illumina son visage autant qu’il le durcit. Son regard s’alluma d’une flamme d’excitation qu’il n’avait lui-même pas souvent ressentie.

Saitama prit la parole en premier.

- Salut.

D’un ton qui aurait pu être celui de son habituelle indifférence s’il n’avait pas été rehaussé d’un soupçon d’intérêt prudent.

Le sourire de l’autre s’élargit.

- Salut.

D’un ton beaucoup plus vibrant. D’énergie, d’assurance, d’anticipation.

À nouveau, le silence.

Finalement, de cette même voix vibrante :

- Ca te dit de te battre ?

La question ne surprit pas Saitama. Droit au but. C’était évidemment ce que l’autre était venu chercher. Lui, en revanche, n’était pas sûr de ce qu’il voulait. Pour une fois, il avait envie de poser des questions. De discuter. De comprendre. Qui était l’autre ? D’où venait-il ? Par quelle putain de magie se retrouvaient-ils face à face ?

Mais il ne pouvait pas nier le frisson d’excitation qui lui avait parcouru l’échine à la proposition de l’autre.

Il était curieux de savoir d’où il débarquait. Mais, s’il était vraiment face à lui-même, il devait bien admettre être surtout curieux de se mesurer à sa propre force.

Il n’hésita pas longtemps. Son visage reproduit le sourire sauvage de l’autre.

- Laisse-moi juste le temps d’enfiler mon costume.

L’autre hocha la tête, l’air convenu.

- Je t’attends en bas.

***

Sa version du passé disparut dans la salle de bain, et Saitama était certain qu’il ne lui fausserait pas compagnie. Il avait décelé un vif intérêt dans son expression. Il viendrait.

Il allait redescendre de la même manière qu’il était monté, mais ne put s’empêcher de balayer la pièce du regard avant de la quitter. Ca ne l’aida pas vraiment à se positionner clairement dans le temps. Son appartement avait le même aspect vague que dans ses souvenirs. Ou presque. Il était suspicieusement propre, pourtant Saitama savait qu’il détestait faire le ménage.

Du coin de l’œil, il constata quelque chose de plus foncièrement irrégulier. Tiens. Il ne se souvenait pas avoir jamais eu deux futons chez lui.

Ca l’aurait probablement intrigué si son esprit ne s’était pas déjà désintéressé de ses observations pour se projeter dans le combat à venir. Il haussa les épaules et se laissa tomber dans la rue.

Il n’eut pas à attendre longtemps : son autre lui sauta bientôt du balcon pour atterrir à quelques mètres de lui. Il sourit à la vue de son ancien costume. Quelques petites modifications ne lui auraient pas fait de mal. Saitama était assez satisfait du résultat qu’il portait sur lui : une adaptation de l’ancien, qu’il avait toujours sincèrement apprécié, à son style désormais plus théâtral. Plus tragique.

L’autre le dévisageait, et il soutint son regard en silence. Entre eux flottait autant d’impatience que d’hésitation. Saitama n’avait pas forcément envie de bavarder, mais sentit qu’il fallait briser la glace. Lancer le mouvement.

- Je ne me souvenais pas avoir eu un jour un appart’ aussi bien entretenu. Je suppose que là, on s’ennuie vraiment comme un rat mort.

L’autre haussa un sourcil, mais ne répondit pas. L’air presque… confus. Puis sa posture changea subtilement, se transforma en une attitude plus agressive, et un sourire déterminé étira ses lèvres.

- Je sais pas si t’es vraiment moi, mais j’espère bien que oui, lança-t-il. Parce que je commence à me chauffer.

Saitama lui renvoya son sourire.

- On va vite le savoir.

Puis il disparut.

Il prenait l’initiative de l’assaut. Efficacement. En une fraction de seconde, il fonça droit sur celui qu’il pensait être sa version du passé, et arma son poing. Il n’était pas impossible qu’il se trompe, et que l’homme en face de lui ne soit pas celui qu’il pensait être, auquel cas ce combat allait s’arrêter aussi vite qu’il avait commencé. Ce qui serait incroyablement frustrant, mais autant être fixé tout de suite. Il mit dans son coup la force suffisante pour éclater une menace niveau dragon.

L’autre…

L’autre esquiva.

Et… s’accroupit pour essayer de lui balayer les jambes.

Saitama, malgré sa surprise, le perçut à temps pour le contrer. Il bondit pour éviter l’assaut et envoya son pied droit vers le crâne de l’autre. Qui esquiva de nouveau en se reculant précipitamment, en perdit l’équilibre, se rétablit par une roulade arrière, se redressa aussitôt, sur ses gardes.

Saitama était déjà sur lui. Lui décochait un coup latéral. L’autre le détourna d’une main, qu’il resserra en un poing avant de le lancer vers sa poitrine. Le coup promettait d’être destructeur. Saitama le bloqua des deux avant-bras.

La violence de l’impact leur arracha une grimace à tous les deux, mais aucun ne prit le temps – ni le risque – de s’y attarder. Ils se ruèrent à nouveau l’un sur l’autre, accélérèrent leur lutte au corps à corps dans une confusion de coups et d’esquives de plus en plus rapides. Saitama laissa échapper un grognement frustré : l’autre semblait glisser entre ses doigts, aussi bien que lui-même évitait chacune de ses attaques.

Sa respiration se coupa quand il vit, un peu tard, un talon fuser vers ses côtes. Il ne parvint à l’éviter que d’extrême justesse et envoya, presque au hasard, un coup surpris vers le nez de l’autre.

Un coup qui… atteint sa cible.

L’autre étouffa un cri de stupeur.

Stupéfait, Saitama fronça les sourcils en un rictus plus féroce que jamais. Je l’ai touché. J’ai porté le premier coup. Il en rirait presq-

Son menton valsa de côté sous le choc du revers de la main de l’autre, probablement dans un geste improvisé de contre-attaque. Alarmé par la douleur, il bondit en arrière, plus attentif que jamais, avant de s’apercevoir que l’autre avait reculé lui aussi.

Séparés de quelques mètres, ils se redressèrent lentement, sans se quitter du regard, l’air intensément concentré. L’autre porta sa main à son nez. En miroir, Saitama porta ses doigts gantés à sa lèvre inférieure. Les en retira tachés d’un liquide sombre et épais.

Du sang ?

Cette fois, il ne put retenir un rire franc et impressionné. Plus de doute. Il était son propre adversaire.

En face, l’autre semblait parvenir à la même conclusion. De son nez coulait un sillon vermeil. Ses yeux brûlaient de quelque chose similaire à ce qu’il ressentait. De l’étonnement, mais surtout de l’intérêt.

Un intérêt dangereux.

Un intérêt morbide.

Chapter Text

Salut tout le monde, ici Personne!

Tout d'abord, merci à vous qui avez lu, apprécié, qui vous êtes inscrits, qui avez laissé un kudo, un marque-page, un commentaire: ça me fait vraiment super plaisir!!

Passons à la mauvaise nouvelle: mon pc vient de me lâcher, et je ne sais pas si j'arriverai à récupérer mes données un jour ou l'autre. J'ai pas exactement le temps de regarder à ça pour l'instant, j'ai un gros, gros boulot à rendre pour bientôt et même ça, ça s'annonce compliqué.

Donc, je n'aurai pas le temps de réécrire les prochains chapitres, ni d'essayer de les récupérer, avant deux à trois semaines. Je ne pourrai rien publier d'ici-là. Croyez bien que ça m'excède, me chagrine et me désole énormément...

Promis, je publierai la suite dès. que. possible!! En attendant, n'hésitez pas à commenter ou à venir me parler sur tumblr (https://personneman.tumblr.com/), ça me réchaufferait le cœur :)

À bientôt j'espère!

Personne

Chapter Text

Le quartier fantôme de la ville Z semblait trembler tout entier.

Pourtant, il était vide du moindre signe de vie, à l’exception notoire de deux silhouettes que la rapidité de leurs mouvements rendait floues. Vues de loin, elles semblaient papillonner ensemble, dans une chorégraphie qui tenait presque de la danse. Elles s’approchaient, se touchaient, s’éloignaient, se tournaient autour en éclairs lumineux et sombres, déplaçant l’air en violentes bourrasques.

À chaque contact d’une des deux formes avec le sol, la terre grondait. À chaque atterrissage sur la rue, le bitume se craquelait. À chaque décollage d’un immeuble, le béton armé se fissurait. L’acier protestait, le verre explosait, la pierre s’effondrait.

Et au milieu de cette cacophonie retentissait parfois le rire des papillons.

Les deux Saitama avaient compris pouvoir s’atteindre mutuellement. Pouvoir blesser l’autre et être blessé. Ca avait changé le visage de leur combat. Le premier sang versé avait éveillé quelque chose de bestial en eux. Quelque chose d’enfoui depuis la fin de leur entraînement.

Quelque chose de curieux, d’excité, de déterminé.

Quelque chose de fun.

Alors ils avaient commencé à occuper plus d’espace. Leur duel au corps-à-corps avait pris de l’amplitude. D’une part, parce qu’ils donnaient tous deux libre cours à leur fantaisie dans cette lutte ô tant attendue. Le Saitama de ce monde n’avait pu retenir un sourire étonné en esquivant une pluie de voitures volantes s’écrasant sur sa position. Le Saitama du portail avait éclaté d’un rire sincère en déviant la trajectoire d’un lampadaire déformé en boomerang lancé vers sa nuque.

D’autre part, cette prise de distance trahissait l’espoir de chacun de porter à l’autre un coup important tout en restant hors d’atteinte. En se séparant, en tentant de distraire l’autre ou d’échapper à sa vigilance, chaque Saitama essayait de gagner l’avantage en s’appropriant l’élément de surprise ou en prenant suffisamment d’élan pour placer des attaques plus puissantes. Attaques systématiquement évitées ou repoussées par l’adversaire. Aucun nouveau coup ne s’ajoutait à ceux reçus lors du premier contact.

L’implication directe de ce changement de ton dans leur face-à-face était la dégradation du quartier autour d’eux. Ici, une arrivée d’eau souterraine avait été perforée par un gouffre au milieu de la rue ; là, un immeuble s’était effondré sous l’impact d’une des deux silhouettes qui s’y était écrasée. Mais, toute proportion gardée, les dégâts restaient limités. Les Saitama retenaient leur force. Sans quoi, le quartier fantôme n’aurait pas été le seul à vibrer.

***

Comme il fallait s’y attendre, le chaos relatif finit par attirer quelqu’un.

Et ce quelqu’un, il fallait que ce soit Roulettes Rider.

Il terminait sa patrouille dans le centre-ville lorsqu’il entendit, au loin, un écho menaçant. Lorsqu’il sentit le sol tressaillir sous ses pieds. Et, Roulettes Rider étant le héros qu’il était, il enfourcha sans hésiter son fidèle Justice pour se diriger à toute vitesse vers la source de ces troubles.

Il s’arrêta quelques mètres après avoir pénétré dans la zone fantôme pour analyser la situation. Un écran de poussière se dressait au bout de la rue, au travers duquel on pouvait deviner un monticule de débris ; plus loin, de la fumée noire s’élevait au-dessus de l’horizon. Pourtant, les alentours étaient actuellement plongés dans un calme plat.

Son regard fut attiré par une touche jaune au sommet d’un appartement. Il n’eut pas le temps de s’y fixer : tout à coup, Saitama s’était matérialisé devant lui, le trottoir soudain fendu là où il était encore impeccable une seconde plus tôt.

- … S-Salut ! l’accueillit Rider en sursautant.

- Yo. Roulettes Rider, c’est bien ça ? demanda l’autre héros. Il l’observait attentivement, les sourcils légèrement froncés, le souffle presque court. Son costume jaune était égratigné par endroits. Un peu de sang avait séché sous sa narine gauche. Quand Rider hocha la tête, il reprit, d’un ton pressé : Il faut que tu t’en ailles.

- Que se passe-t-il ? C’est la pagaille, ici ! Tu te bats contre un monstre ?

Le chauve eut un rire bref, et un rictus étira ses lèvres quand il répondit :

- On peut dire ça. Mais alors, un plutôt balèze.

Ca avait l’air de… l’amuser ?

- Alors, tu as besoin de toute l’aide possible, affirma Rider d’un air décidé. Je reste.

Le visage de Saitama se durcit à nouveau, et il scruta les rues puis le ciel d’un air suspicieux.

Nerveux.

- C’est gentil, mais je déconne pas. Va-t-en. T’es pas de taille, sans vouloir t’offenser.

Roulettes Rider suivit son regard. Rien ne semblait vouloir arriver. Tout était silencieux autour d’eux. Contre quoi, au juste, se battait-il ?

Il ouvrit la bouche pour questionner Saitama quand il sentit une pression sur son estomac lui couper le souffle. Le temps de cligner les yeux, il avait été déplacé de l’autre côté de la rue. Il en aurait perdu l’équilibre sans le soutien de l’autre héros, qui attendit qu’il se stabilise avant de le relâcher. Rider se retourna vers l’endroit où ils se tenaient un instant plus tôt. Le trottoir avait été pulvérisé par un cratère, dans lequel se redressait… se redressait –

- Que - ?!

- Va-t-en, répéta Saitama d’une voix qui avait retrouvé son calme.

Les yeux de Roulettes Rider quittèrent la silhouette qui leur faisait face pour examiner le héros. Saitama fixait son – son adversaire intensément, comme pour éviter qu’il ne sorte à nouveau de son champ de vision. Ses traits reflétaient une intense concentration… et… était-ce l’ombre d’un sourire ?

Mais qui était ce –

L’autre fit un pas dans leur direction, et Saitama fondit sur lui, le rencontrant à quelques mètres de Roulettes Rider. Le choc qui s’en dégagea secoua le héros de classe C, qui reprit son vélo et s’éloigna aussitôt.

Sans un regard en arrière.

Il ne comprenait rien à ce qui se tramait, sinon qu’il n’était pas de taille.

***

Saitama hocha la tête, satisfait, en apercevant Roulettes Rider quitter la zone de combat. Il pouvait essayer d’orienter leur duel un peu plus loin ; depuis le début, il était attentif à circonscrire leur lutte dans un espace plus ou moins précis, aussi loin que possible des quartiers habités de la ville Z. Mais il était convaincu que si ses efforts étaient payants, c’était uniquement parce que l’autre le laissait faire. S’il avait voulu attaquer Roulettes Rider tant qu’il était à proximité, Saitama aurait peut-être été incapable de l’en empêcher. Maintenant que le héros de classe C était parti, l’autre aurait, au moins, des difficultés à le retrouver. C’était déjà ça.

Il s’autorisa un soupir de soulagement avant de reporter son attention sur son adversaire. Leur corps à corps les avait emmenés deux rues plus loin, où il était parvenu à se dégager d’une prise inconfortable pour prendre à nouveau ses distances. Une fois de plus, l’autre marquait une pause, à quelques mètres de lui.

Et, une fois de plus, il brisait le silence.

- Alors comme ça, on prend la défense de ses collègues ? demanda-t-il d’un ton léger. Comme Saitama ne réagissait pas, il continua : Ce naze n’a pourtant jamais servi à grand-chose.

- Roulettes Rider est un mec bien, répondit-il en haussant les épaules.

L’autre haussa un sourcil.

- Ouais, je suppose que c’est vrai. Et alors ?

- Et alors quoi ?

- Depuis quand ça compte ? Des gens bien, il y en a à la pelle. Mais tu lèverais pas le petit doigt pour eux pour autant.

Saitama se sentait honnêtement confus.

- Je vois pas de quoi tu parles.

L’autre ricana.

- Allez, ne viens pas me dire que tu aurais protégé l’autre peste de numéro 1, si elle avait été là.

- La peste… ?

- Mais si, la gamine aux cheveux verts. Celle qui vole. Classe S, rang 1.

Saitama se gratta le crâne d’un air pensif.

- Je prête pas vraiment attention à tout ça, mais je suis quasiment sûr qu’elle est deuxième. Le premier, c’est un mec, à ce qu’on dit. Je l’ai jamais vu.

Son autre lui se renfrogna.

- Un mec… ? Je le saurais… Je les connais tous.

Qu’est-ce que ça voulait dire ? Saitama n’en avait aucune idée. L’autre était plongé en pleine réflexion et marmonnait :

- Il m’aurait échappé ? … Non, rien n’était indiqué dans l’almanach…

Puis, reportant son attention sur Saitama, il demanda à voix haute :

- Comment tu as dit qu’il s’appelait ?

- Je n’ai rien dit. Je ne sais plus.

Un juron, et l’autre se remit à maugréer :

- Et moi qui pensais… mais non… le dernier héros au monde…

Saitama sentit un mauvais pressentiment l’envahir. Il l’interrompit, la voix dure.

- Qu’est-ce qui est arrivé à ton monde ?

- … « mon » monde ?

Le visage de son double se referma encore, soumis à un apparent effort de réflexion. Puis, peu à peu, il s’illumina.

- Peut-être… oui… pas en arrière… mais ailleurs

Il était clair qu’il venait de comprendre quelque chose d’important. Le héros, quant à lui, continuait de patauger dans l’incompréhension la plus totale. Il s’impatientait.

- Bordel, mais de quoi tu parles ?

- Je pensais… j’ai pris un… portail, pour arriver ici, commença l’autre, les yeux grand ouverts, fixés dans le vide. Je pensais… je croyais qu’il m’avait ramené en arrière. Dans le temps. De plusieurs bons mois, à en croire l’état général de la ville. Mais si… si je m’étais trompé ?

D’un geste, il engloba le quartier abîmé autour d’eux.

- Si tout ça faisait partie d’un autre monde ? D’une autre… dimension ?

Saitama ne réagit pas à l’hypothèse. Pas physiquement, du moins. Dans son esprit se bousculaient des questions toutes plus insensées les unes que les autres. L’autre venait d’une sorte de… d’univers parallèle ? D’une réalité alternative ? Était-ce seulement possible ? Ca semblait tout droit sorti d’un film. Mais ça expliquerait les similitudes qu’il partageait avec son double.

Double qui avait repris sa litanie.

- Pourtant, tout a l’air si identique… À moins que… ce sentiment étrange dans la ville… dans l’appartement… et Tatsumaki… oui… ça expliquerait beaucoup de choses.

- Tu n’as pas répondu à ma question.

La voix de Saitama avait claqué, sérieuse, ferme. L’autre en sursauta presque, arraché à sa méditation.

- Qu’est-ce qui est arrivé à ton monde ?

Un silence s’installa. Si lourd que Saitama avait l’impression d’en sentir le poids sur ses épaules. Si intense qu’il se surprit à retenir son souffle.

Ils se tinrent tous deux face à face, raides, immobiles, pendant un moment. Puis, sans trace d’émotion sur son visage, l’autre se mit à parler d’une voix monocorde.

Il lui parla d’entraînement, de réussite, de puissance. De lassitude, d’ennui, d’indifférence. De vide. De dépression. D’absence.

Puis, il s’anima, sa voix se réchauffa. Il lui parla d’une idée, d’un objectif, d’un élan. Il lui décrivit comment il avait imaginé un plan, l’avait appliqué soigneusement, s’était amusé pour que ça dure un peu plus longtemps. Avec enthousiasme, il lui dépeignit un tableau noir comme la mort. Rouge comme le sang.

Saitama refusait d’y croire.

… aurait aimé ne pas y croire.

Tout au long du récit de l’autre, il avait blêmi. Ce n’était pas vrai. Ca ne pouvait pas être vrai. Si l’autre lui ressemblait un tant soit peu, rien de tel n’aurait pu arriver.

Or, ça ne faisait pas l’ombre d’un doute, c’était arrivé. Et, malgré tout, ils se ressemblaient.

Son discours avait eu quelque chose de révoltant, d’impensable. Mais aussi quelque chose de vaguement familier. Saitama ne pouvait pas nier s’être ennuyé, lui aussi. S’être senti isolé.

Les idées noires qu’il contenait au fond de son esprit menacèrent de remonter à la surface. Il secoua vigoureusement la tête, comme pour les en chasser.

Je ne suis pas comme lui. Je ne suis pas lui.

L’autre parlait toujours, manifestement plus pour lui-même que pour le héros. Il s’attardait sur des détails, des noms, des lieux. Soudain, tout ça rendait Saitama malade. Il fallait que ça cesse.

- Tu ne t’arrêtes jamais de parler ? l’interrompit-il.

L’autre se tut. Lui jeta un regard ouvertement hostile.

- Ce que je comprends, c’est que t’es un vrai malade. Mais t’es pas venu ici pour papoter, pas vrai ?

L’autre éclata d’un rire forcé.

- Bien dit ! J’ai pourtant jamais été du genre à bavarder. Alors, joli cœur, on reprend ?

Le poing qui fusa vers sa mâchoire fut une réponse pour le moins claire.

Le combat repris, le sol se remit à trembler, les immeubles recommencèrent à résonner du son des coups et de la destruction.

Mais quelque chose avait changé.

Aucun rire ne pouvait plus être entendu.

Il n’était plus temps pour les fantaisies ou les provocations.

Cette fois, c’était devenu personnel.

***

Genos n’était pas préparé à retrouver la zone fantôme de la ville Z dans un tel état.

Sans surprise, il avait pris soin de la menace de la ville C avec efficacité. Le fléau niveau démon avait opposé une certaine résistance, sans toutefois parvenir à représenter un réel danger pour le cyborg. Il n’avait pas perdu le moindre membre. Son t-shirt sans manches était même resté intact.

Il avait compté faire des courses sur le chemin du retour, mais s’était figé en apercevant des colonnes de fumée noire s’élever du quartier où il vivait avec Saitama, au loin. C’était inhabituel. Il avait bondi d’immeuble en immeuble pour se rapprocher et avoir un meilleur aperçu de l’endroit. Avait constaté que la zone était parsemée de ruines.

Son maître n’aurait jamais laissé quoi que ce soit ravager le voisinage à ce point.

Le cyborg, après une brève réflexion, dégagea deux hypothèses. Soit Saitama n’était pas intervenu parce qu’il n’était pas au courant de la situation : il avait pu quitter l’appartement pendant son absence, peut-être pour profiter de promotions dans le centre-ville – bien qu’il n’y avait pas de soldes particulières aujourd’hui.

Soit son maître était là, mais faisait face à quelque chose qu’il ne parvenait pas à contenir.

Genos fronça les sourcils à cette seconde pensée. Il faisait trop calme. Rien ne laissait penser que –

Ses yeux captèrent un mouvement quelques rues plus loin, et un bâtiment s’abattit bruyamment.

Sans réfléchir, Genos fonça dans cette direction.

 

Le temps d’arriver sur place, plus rien ne bougeait. La rue était déserte. Cependant, des bruits de lutte lui provenaient d’une position proche. Il les suivit. N’en trouva pas la source.

Peu importe la vitesse à laquelle le cyborg se déplaçait, les protagonistes du combat qui faisait manifestement rage lui échappaient continuellement. Il ne parvenait même pas à les voir. Pourtant, il pouvait entendre le bruit étouffé des coups échangés et le fracas des débris projetés dans toutes les directions ; il pouvait sentir l’onde de choc des collisions et les secousses des éboulements. Il était proche, si proche

Puis, de nouveau, le calme.

Genos arriva en trombe à la dernière position relevée par ses capteurs. Un nuage de poussière se dissipait lentement, révélant un monticule de gravats. Là, affaissé au sol, adossé au pan du mur contre lequel il s’était écrasé avec tant de force, se trouvait…

… maître Saitama ?

Genos écarquilla les yeux, bouche entrouverte, paralysé. Il n’avait jamais vu son maître dans un tel état. Il semblait… épuisé. Les épaules affaissées, la tête baissée, une main posée faiblement sur son genou replié. Il ne semblait pas vouloir se relever dans l’immédiat. Mais il redressa le menton, et leurs regards se croisèrent.

Saitama ne parut pas surpris de le voir. Sur son visage était gravée une expression tendue et irritée. Dans son regard, une lueur courroucée se teinta vaguement de… d’inquiétude ?

Et tout ce sang… coulant abondamment d’une plaie fraîchement ouverte sur son front –

- Maître ! cria anxieusement Genos, qui avait soudain retrouvé l’usage de ses mots.

- … maître ? répéta une voix dans son dos.

Une voix froide, sinueuse, méconnaissable et pourtant familière.

Genos se retourna brusquement, son corps adopta une position défensive, et il dévisagea l’homme qui avait parlé. L’homme qui approchait.

Ce n’est pas maître Saitama, lui cria instantanément son instinct. Étrange, quand les similitudes physiques étaient si évidentes ; mais, aussi rapidement que le cyborg avait reconnu les traits de son visage et les lignes de son corps, il avait perçu ce qui l’en différenciait. Le costume. Les cernes. Le regard. L’attitude

- Je ne t’ai pas, dans mon univers, continua l’autre sombrement.

Tout, dans cette silhouette, inspirait la méfiance, irradiait la menace. Quelle que soit l’identité de cet inconnu, il était la cause de l’état préoccupant de son maître. Il portait les marques du combat, lui aussi : du sang avait coulé de sa lèvre inférieure, des blessures et des coupures constellaient ses pommettes et son crâne ; mais, dans l’ensemble, il paraissait en meilleure forme que Saitama. Sans l’ombre d’une hésitation, le cyborg raffermit sa position. Sa posture se changea en une attitude ostensiblement agressive. Lorsqu’il ouvrit la bouche, ce fut pour clamer avec ferveur :

- Je suis le loyal disciple de maître Saitama ! Je ferais tout pour lui !

L’inconnu haussa un sourcil dédaigneux. Et déconcerté.

- Tout ? Pourquoi ?

En un éclair, il était là, son visage à quelques centimètres de celui du cyborg, sa main crispée sur son cou dans une étreinte inébranlable. Sous la pression, la plaque de sa joue droite se fêla.

- Qu’est-ce que tu as de si spécial ? grogna l’autre Saitama sans le quitter des yeux.

Incapable de bouger, ou même de détourner le regard, Genos ne put que suffoquer lorsqu’il sentit une main forcer brutalement les plaques de son torse, fouiller à l’intérieur de sa poitrine, saisir la sphère vibrante et chaude qui y trônait. Le noyau subitement arraché à son socle inonda la scène d’une lumière bleutée, qui souligna le visage contrarié de son agresseur, accentua les ombres de ses sourcils froncés, se refléta sur ses dents serrées.

- Ce serait toi, la raison pour laquelle ce Saitama est toujours bon ?

Une douleur fantôme parcourut le corps de Genos tout entier. Ses niveaux d’énergie chutaient à un rythme inquiétant. Par réflexe, il s’agrippa faiblement aux doigts toujours plantés dans son cou. Mais il savait que toute tentative de résistance était vaine.

Alors, il s’obstina à examiner l’autre. Qui avait finalement baissé les yeux pour fixer intensément le noyau désormais vulnérable. Ses traits s’étaient légèrement adoucis. Son regard se perdait dans sa contemplation. Il semblait comme… hypnotisé.

Derrière le cyborg claqua la voix de son maître, mordante, impérieuse :

- Laisse-le !

Si l’autre l’avait entendu, il ne le laissa pas paraître. Tout à son observation, il appliqua une pression, peut-être involontaire, sur le noyau, qui se craquela à son tour dans un bruit de verre brisé.

- Oi ! Enfoiré !! gronda Saitama.

L’autre écarquilla les yeux. Il donnait l’impression d’être entré dans une sorte de transe, comme emporté par des souvenirs qui le cloisonnaient du monde extérieur. Sur son visage se bousculaient les ombres d’émotions passées, comme si elles reprenaient vie.

Le cyborg redoublait d’efforts pour rester conscient, et, en cet instant, à travers ses cils presque fermés, les dissimilitudes entre son agresseur et son maître lui apparurent plus flagrantes que jamais.

Ces mâchoires crispées étaient plus émaciées que celles du Saitama qu’il connaissait. Ce front, plus plissé par le souci. Ces paupières, plus marquées par la fatigue.

Soudain, peut-être à cause de leur promiscuité, peut-être à cause du contact de l’autre avec son noyau fracturé, Genos se sentit proche de lui, d’une manière inexplicable. Ineffable.

L’autre leva des yeux stupéfaits pour rencontrer son regard. Le cyborg peinait à former des pensées cohérentes, se sentait sombrer peu à peu vers le vide, luttait désespérément pour rester éveillé, mais il perçut l’aura qui s’échappait de son adversaire. Il déchiffra le message que lui hurlaient la tension de ses épaules, la tristesse de son expression, le noir absolu de ses pupilles.

Il était seul.

Une vague de compréhension déferla sur lui et sembla éclabousser l’autre, le tirant hors de ses pensées, le laissant hébété. Il lança un regard incrédule vers son double. Un regard envieux.

- Qu’est-ce que tu lui as fait ? souffla-t-il en reportant son attention sur Genos. Pour qu’il soit si différent ?

Le cyborg ne pouvait techniquement pas avoir la gorge brûlée par la violence de l'étreinte ni par le manque d’oxygène. Ses cordes vocales n’avaient subi aucun dommage. Sa voix n’en était pas moins rauque :

- Je… je tiens à lui.

À ces mots, l’autre vacilla, comme s’il avait été frappé. Il fit un pas en arrière, relâcha la gorge de Genos, qui flancha, et son attitude se fit moins menaçante, plus offusquée.

- Où étais-tu dans mon monde ?? accusa-t-il, le corps tendu par une colère froide.

Une seconde plus tard, une force invisible le propulsait à plusieurs mètres de là.

***

Saitama était resté adossé au mur pendant un temps qui lui avait semblé douloureusement long.

Interminable.

Après son impact contre le bâtiment, il ne s’était pas relevé immédiatement. Il avait eu besoin de souffler un peu. Bon sang, sur les derniers assauts, l’autre avait commencé à prendre le dessus, et il s’était senti vraiment fatigué. Et, plus encore, agacé. Son double et lui étaient tous deux à cran depuis leur petite… conversation.

Puis, Genos avait débarqué. Ce qui n’avait rien d’étonnant. Ca aurait fini par arriver d’une façon ou d’une autre : le monstre de la ville C ne pouvait pas le retenir bien longtemps, et il n’était pas du genre à rester sagement hors des problèmes, encore moins si son foutu maître était impliqué.

C’est pourquoi Saitama n’avait même pas essayé de lui demander de partir. Ca aurait été non seulement inutile, mais peut-être aussi dangereux. Le cyborg lui aurait posé un millier de questions, et il ne pouvait plus se permettre de se laisser déconcentrer.

Cela dit, ça n’avait pas empêché l’autre de foutre le bordel. Saitama l’avait vu s’approcher d’un mauvais œil, avait hésité à s’interposer. L’espace d’un instant, il avait caressé l’idée que, même dans son univers, l’autre n’avait pas pu faire de mal à Genos. Qu’il n’irait pas jusqu’à porter la main sur celui-ci. Erreur. Grave et stupide erreur.

Quand son enfoiré de double avait déchiré les plaques thoraciques de son disciple, quand il avait arraché son cœur à sa poitrine, Saitama n’avait plus osé bouger.

Pourtant, il ne connaissait rien à la robotique. Il ne savait pas si Genos était réellement plus en danger que les multiples fois où son corps avait été démembré ou coupé en deux. Il n’avait aucune idée des conséquences que pouvaient avoir des dommages infligés à son cœur – pouvait-on seulement parler d’un cœur ?

Mais il n’avait aucune intention de le découvrir.

Et il avait craint qu’au moindre mouvement suspect, l’autre n’ait une réaction dangereuse. Volontaire ou non. Après tout, il gardait littéralement le noyau de Genos dans le creux de sa main. Par esprit de contradiction, par plaisir, peut-être juste par surprise, il aurait si facilement pu…

Saitama avait, pour la deuxième fois ce jour-là, secoué la tête pour se clarifier l’esprit. Il avait décidé de se tenir tranquille pour éviter le moindre risque que l’autre ne cause des dommages irréversibles à son disciple. Mais il s’était tenu à l’affût de la moindre ouverture dans son comportement. De la moindre faille. De la moindre faiblesse.

Il avait focalisé toute son attention sur leur... discussion pendant de longues minutes, n'avait pu s'empêcher de crier à son double quelque chose de forcément inutile, s'était forcé à retrouver son sang-froid malgré l'atroce son de protestation qu'avait émis le cœur de son disciple dans les griffes de l'autre. Que cette enflure lui laisse une occasion d'intervenir, une seule! Il ne la manquerait pas.

Il nota, enfin, un changement dans l’attitude de l’autre. Au cours de l’échange, il avait semblé graduellement troublé ; mais, cette fois, il était à deux doigts de lâcher Genos. Il chancelait. Le héros se tint prêt.

L’autre fit un pas en arrière. Sa main gauche abandonna sa prise. Ses doigts se relâchèrent autour de la sphère –

Saitama était déjà là. D’un geste précis, calculé, il retira le noyau de sa paume pour le sécuriser dans sa propre main, puis enfonça son pied dans les côtes de son double. Qui alla s’écraser dans l’immeuble du bout de la rue.

Le héros profita du court répit qu’il venait de s’offrir pour soutenir Genos et replacer avec précaution son cœur dans sa poitrine grande ouverte. Il redressa grossièrement l’une des plaques déformées de sa poitrine pour le recouvrir. Ce n’était pas idéal, mais pour l’heure, il faudrait s’en contenter. Il accompagna le mouvement de son disciple pour l’asseoir au sol, repéra son double qui se relevait avec difficulté, et fondit sur lui avec une énergie nouvelle.

L’opération n’avait pas duré plus de quelques secondes, et Saitama avait repris le contrôle de la situation. Il devait mettre un maximum d’espace entre Genos et son double. Laisser le temps au cyborg de se remettre d’aplomb et de s’éloigner, peut-être d’aller jusqu’au labo, s’il s’en sentait la force. Il le retrouverait plus tard.

En attendant, il avait un fou furieux à remettre à sa place.

Qui, cette fois, sonné par la surprise, ralenti par ses côtes douloureuses, malmené par les attaques incessantes du héros, faisait moins le malin.

Malgré l’angoisse qui l’avait saisi un peu plus tôt, malgré la tension qui le raidissait encore, malgré ses coups et ses blessures, Saitama retint un sourire sauvage.