Actions

Work Header

Quelque chose s'achève, quelque chose commence

Chapter Text

Ce fut dans le chaos et le bruit – ténu, étouffé, mais du bruit tout de même – qu'elle reprit connaissance. Son dernier souvenir était celui d'un lit d'hôpital au matelas raide et aux couvertures abrasives, sur fond d'un son aigu, interminable, qui se dissolvaient tous deux dans une obscurité tiède et douce. Son dernier élan avant cela imprégnait encore son âme confuse, mélange abrutissant de regrets et de désespoir. Elle n'avait rien fait de réellement néfaste dans sa vie, mais rien de véritablement bon n'était né de ses mains pour autant. Elle avait été l'une de ces âmes banales et innombrables à errer sans but ni volonté, sans espoir ni éclat.

Et elle regrettait. Elle regrettait à un point… Elle n'avait marqué personne, ne resterait pas dans les mémoires. En cela, elle sortait sans doute un peu des normes, mais elle était certaine qu'avec le passage d'une poignée d'années, elle ne serait plus qu'un nom sur pierre tombale délaissée, entourée de semblables aux pieds ornés de fleurs pleines de couleurs et de mélancolie.

Elle était morte seule, dans une chambre d'hôpital réservée aux agonisants – on n'utilisait jamais de mots si terribles là-bas, bien entendu. Ses seuls compagnons avaient été un ordinateur fidèle jusqu'à la fin et une liseuse encore trop peu utilisée à son goût. Sans doute seraient-ils tous deux saisis, comme toutes ses autres possessions, pour rembourser ce qu'avait coûté son hospitalisation. Elle n'en savait rien et s'en fichait – elle avait abandonné ce genre de préoccupations quelque part dans la dernière heure qu'elle avait eue à vivre.

Au dernier instant avant de fermer les yeux, le souvenir flou et fatigué gravé à jamais au fond de son esprit, elle avait consacré son ultime pensée à supplier pour une seconde chance. Alors qu'elle n'avait jamais cru en une entité céleste, alors qu'elle avait toujours trouvé vaines ces fois conflictuelles, elle s'était remise entre les mains d'une puissance supérieure et inconnue. Et voilà qu'elle était exaucée.

Elle ne comprenait pas ce qui se passait autour d'elle, les bruits toujours si assourdis qu'ils se fondaient ensemble au creux de ses oreilles, l'agitation qu'elle ne percevait que parce que le mouvement déplaçait de l'air autour d'elle. Elle ne voyait rien non plus, et son sens de l'odorat état complètement détraqué.

Les mains furent la première chose qu'elle reconnut. Ou plutôt leur contact sur elle, la peau chaude, un peu rêche, et leur taille… Leur taille inimaginable, colossale, capables de la soulever comme si elle ne pesait rien et était devenue minuscule. Surprise, elle ouvrit la bouche pour expirer un petit son choqué et ce qui franchit ses lèvres fut un long, long cri qu'elle ne pouvait arrêter que pour reprendre son souffle – et crier encore.

Et puis les mains la déposèrent contre quelque chose d'encore plus chaud et plus doux. La sensation était si saisissante qu'elle apaisa les cris qui retentissaient en et hors d'elle. Le même instinct qui l'avait fait hurler – puis cesser – força encore hors de sa gorge quelques petites plaintes d'animal satisfait, un de ses membres tressauta, et puis…

Le sommeil, accueilli comme une bénédiction, comme si elle avait couru un marathon.

Il lui fallut de longs mois pour comprendre ce qui lui était arrivé. Elle n'avait jamais cru rien de tout cela possible. Pour elle, les histoires de réincarnation n'étaient que de la fiction. Mais n'était-ce pas ce qu'elle avait demandé, en un sens ? Une manière pour l'entité supérieure qui avait entendu son unique et ultime prière de lui accorder une nouvelle chance ? Il fallait faire preuve de prudence lorsqu'on formulait un souhait : les résultats n'étaient jamais exactement ceux qu'on avait prévu, il y avait toujours une faille.

Et c'était certain, elle n'avait pas prévu de se réincarner.

Manifestement, elle avait encore tous les souvenirs de sa vie précédente, ce qui venait avec son propre lot d'inconvénients. Le pire d'entre eux était sans conteste l'ennui. Elle était à peu près sûre que les bébés normaux ne connaissaient pas l'ennui. Ils ne connaissaient pas grand-chose tout court, sans doute. Pour elle, l'ennui était une plaie. Elle avait beau dormir énormément, il lui restait toujours trop de temps à rester allongée ou semi-assise selon la volonté de ses parents, à contempler un monde encore trop flou pour qu'elle distingue réellement quoi que ce soit. Les repas commençaient et se terminaient, chacun semblable au précédent, toujours à l'instant où elle commençait à ressentir de la faim. Cela voulait sans doute dire que ses parents étaient attentifs. Elle l'espérait.

Cependant, l'ennui n'expliquait pas la sensation qui, quelques jours à peine après sa naissance, avait commencé à la hanter en permanence. Elle avait l'impression que quelque chose fourmillait sous sa peau, sans cesse, pinçant, tirant et chatouillant encore et encore. Cela l'aurait rendue folle si elle ne s'était pas vite rendue compte que se concentrer sur les souvenirs de sa vie précédente pouvait l'aider. Dans une certaine mesure. Il fallait pour que ce soit efficace qu'elle concentre toutes ses pensées sur les souvenirs et se mette à les ranger dans un espace qu'elle avait commencé à imaginer, motivée par l'ennui et le terrible désir de fuir cette sensation abrutissante qui la mangeait sous la peau.

Son esprit, en quelques mois, était devenu une immense bibliothèque, chaque souvenir rangé avec soin dans un livre à son nom, les livres eux-mêmes classés en rangées – chacune avait son sujet – elles-mêmes réparties en sections – des sujets plus globaux. Pour chaque grand thème (œuvres de fiction, sciences, vie personnelle, langues, il y en avait un certain nombre) elle avait bâti un étage, et la tour s'élevait haut dans les nuages de son esprit, prête déjà pour les nouveaux thèmes qui domineraient sa vie à venir.

Elle avait toujours eu une mémoire exceptionnelle dans sa première vie, une mémoire capable de s'accrocher aux moindres détails et de ne pratiquement jamais les oublier. Elle se souvenait avoir été jalousée pour cela, comme si être capable d'oublier n'était pas un formidable avantage quand on en venait, par exemple, aux relations humaines. Elle, elle n'était pas capable d'oublier qu'on lui avait fait mal. La rancœur, la colère, la peine restaient toujours ancrées en elle, incapables de la quitter. Chacun des pardons qu'elle avait distribués à ceux qui l'avaient offensées n'avaient été que des mensonges et, au fil du temps, les gens finissaient par s'en apercevoir. Elle n'était pas bonne pour tourner la page.

Aujourd'hui, cela lui était utile pour de vrai. Quand les démangeaisons mystérieuses étaient trop fortes, puisqu'elle n'était pas capable de s'en protéger ou de les soulager, elle faisait appel à la Bibliothèque (elle aimait nommer ce genre de choses) et s'y enfermait jusqu'à ce que le sommeil la cueille, se racontant comme une berceuse le début d'un livre qu'elle avait particulièrement aimé lors de sa première vie, ou revoyant les images d'un film qui l'avait marquée. Cela fonctionnait, dans une certaine mesure, mais sa peau restait hantée par cette force fantôme dont ses nouveaux parents semblaient tout ignorer.

Elle avait très vite laissé derrière elle l'ouïe faible et étouffée dont elle avait été dotée en revenant à la vie. Les sons étaient d'une clarté correcte désormais et s'affûtaient régulièrement. Elle avait d'abord identifié la voix de sa mère, celle qui lui parlait le plus souvent, bien que la langue lui soit encore inconnue au départ. Son timbre était doux, chaud, les émotions clairement compréhensibles quand bien même le propos échappait au bébé. Ensuite, ce fut son père et sa voix grave, marquante bien qu'il ne soit pas souvent là pour lui parler à l'oreille. Son instinct lui assurait qu'ils étaient ses parents, et cela fut confirmé quand elle commença à identifier des mots dans les nuances de leurs paroles.

Elle ne parlait pas japonais, mais avait été très intéressée par les mangas, les animes, la culture en général. Elle avait toujours rêvé d'apprendre cette langue, dans sa vie passée. Peut-être avait-elle été réincarnée dans cette famille en particulier pour avoir cette chance ? Heureusement, son exposition dans sa vie passée à la langue nippone lui permettait de connaître quelques mots de base, et elle s'empressa en découvrant qu'elle en aurait besoin d'aller les parcourir dans la Bibliothèque.

Quelques semaines après avoir récupéré l'ouïe, elle comprit son nom, Hitomi. Elle ne savait pas ce qu'il signifiait mais se souvenait qu'au Japon, les noms avaient une grande importance, bien plus que dans son pays d'origine. Elle prendrait soin de découvrir la signification du sien, quand elle apprendrait avec quels kanjis il s'écrivait. Était-ce quelque chose de joli, qui montrerait à quel point ses parents l’avaient aimée avant même qu’elle naisse ? Elle ne pouvait s’empêcher de l’espérer.

Après quelques mois d'existence, sa vue s'éclaircit suffisamment pour qu'Hitomi distingue clairement son environnement. Et elle comprit, enfin, dans quelle merde sans nom elle se trouvait réellement. L'entité supérieure lui avait joué la pire blague de toute la Création en la projetant dans un monde où les civils étaient vus comme quantité négligeable et les ninjas, seuls à détenir une puissance véritable en-dehors des seigneurs féodaux, pouvaient littéralement tuer d'un regard.

Oh, elle avait adoré lire ce manga. Elle l'avait dévoré de la première à la dernière page, les copies numériques quand elle n'avait plus pu avoir un grand nombre de livres à elle, quand elle était entrée à l'hôpital pour y mourir lentement, mois après mois d'odeur d'antiseptique et de couleurs mornes. Naruto avait été l'une de ces histoires à lui apporter des petites bulles de bonheur et d'oxygène, à l'aider à s'endormir le sourire aux lèvres quand elle avait compris que personne ne viendrait la voir, médecins et infirmières exceptés – non que la nouvelle la surprenne. Le personnel médical avait pris sa lubie avec un sourire, et elle, elle avait investi bon nombre de ses émotions insatiables et carencées dans des personnages de papier et des voix d'encre. Oui, elle avait aimé Naruto, en tant qu'œuvre.

Mais devoir y vivre ? C'était une nouvelle absolument catastrophique. Quand Hitomi vit le bandeau sur le front de son père, la sensation dévorante sous sa peau s'éveilla comme un feu et elle se mit à hurler encore et encore, si fort et si longtemps qu'un goût de sang impossible à effacer de sa mémoire envahit sa gorge meurtrie. Elle entendait par-dessus ses cris la voix chargée de détresse de sa mère qui ne savait que faire sinon emporter son corps tremblant et rougi à l'hôpital. Les cris rameutèrent des ninjas de garde qui provoquèrent encore plus de cris, la sensation se faisant plus forte, plus abrasive encore. Elle finit par perdre connaissance, épuisée par la sensation qui la dévorait comme un feu.

Quelques instants plus tard, elle se trouvait au centre de la Bibliothèque et se ruait vers l'étage qui abritait toutes ses lectures. Il ne lui fallut qu'un instant pour repérer le rayon consacré à Naruto, si cher à son cœur, et l'extraire de là pour le déplacer dans un nouvel étage tout neuf, qu'elle dédierait à son nouveau monde. Elle renomma cette étagère « connaissances canon » et commença à compulser chacun des innombrables livres qu'elle y avait rangés, rafraîchissant ses connaissances.

Elle se réveilla avec le début d'un plan en tête – et la main de sa mère, si inquiète, qui lui caressait le front. C’était une très belle femme, grande et mince, ses cheveux noirs et bouclés dansant autour de ses épaules à chacun de ses mouvements, son visage marqué par de sublimes yeux rouges. Hitomi n'avait jamais fait attention à la couleur, avant, la prenant pour une simple bizarrerie génétique, mais maintenant… Elle ne connaissait qu'une femme dans cet univers qui avait de tels yeux. Kurenai Yûhi était donc sa mère… Ce qui compliquait les choses. Parce que le père d'Hitomi n'était définitivement pas Asuma.

Il ne fumait pas, pour commencer, et ne ressemblait à aucun des personnages dont elle avait vu les traits quand elle s'était évanouie. Kurenai ressemblait de manière assez frappante aux dessins qu'Hitomi avait vus d'elle. Sa voix était totalement différente de celle qu'on entendait dans l'anime – pour le peu d'épisodes qu'elle avait regardés – et sa manière de bouger aussi, mais la base était là.

— Les garçons ! Elle est réveillée. Vous pouvez entrer, plutôt que de faire les cent pas dans le couloir et d'effrayer les infirmières.

Hitomi ne put réfréner le babillement joyeux qui répondit à sa mère. D'accord, il fallait vraiment qu'elle apprenne à parler, et très vite. Au moins, maintenant, elle comprenait la plupart des mots qu'elle entendait, même si elle sentait qu'apprendre à écrire ne serait pas aussi facile. La mémoire ne faisait pas tout.

Quand son père entra, suivi d'un homme qui lui ressemblait énormément, la respiration du bébé se bloqua un instant dans sa poitrine. Parce qu'elle connaissait ce deuxième homme. Grand et élancé, la démarche marquée par une décontraction étudiée – et dangereuse – il portait ses cheveux noirs attachés en queue de cheval et suffisamment courts pour qu'ils se dresse hors de l'élastique comme des piquants. Il avait un bouc soigné qui accentuait les angles de son visage, tout comme les deux cicatrices qui lui barraient la tempe et la joue droite. Par-dessus son uniforme de Jônin, il portait une veste en peau de cerf qu'elle aurait reconnue entre mille.

Son père ressemblait comme un frère à Shikaku Nara. Un frère . Merde. Shikaku Nara le génie tactique de Konoha était son oncle. Elle était dans une merde sans nom et il lui semblait que chaque découverte qu'elle faisait sur ce monde et son entourage aggravait son cas. Bientôt on allait lui sortir qu'Ibiki Morino était sa baby-sitter et elle n'allait même pas hausser un sourcil parce qu'elle serait déjà tellement dans la merde que ça ne changerait plus rien.

Elle se secoua mentalement, un pied métaphorique déjà dans sa Bibliothèque. Elle n'avait certainement pas besoin d'ajouter des crises de panique à ses problèmes, pas vrai ? Elle ne savait pas si tout se passerait bien, si tout irait pour le mieux, mais elle n'était pas sans défense. Elle savait des choses que ces gens ignoraient. D'accord, elle n'était pas capable de générer des éclairs mortels ou des torrents de feu à volonté comme certains ninjas de sa connaissance, mais elle n'était pas non plus sans arme. Le savoir, c'était le pouvoir.