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Légendaire

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Junior faisait grise mine. Son compagnon était devenu collet-monté depuis leur mission dans le temple de Prométhée. La sélection de son petit frère comme apprenti n'avait rien arrangé car il semblait s'être donné la mission de devenir son modèle et son mentor. Peuh ! Lui-même n'était qu'un apprenti, quelle haute idée de lui-même il avait... Tout ça pour finir avec mal au dos ou les os brisés après des décennies d'entrainements surhumains. Le jeu n'en valait pas la chandelle. En plus il se permettait désormais de le tancer lors de leurs séances. C'était encore plus vexant. Il voulait bien faire tout ce qu'on lui disait, mais il ne deviendrait pas chevalier. Qu'on lui foute la paix, bon sang ! Il n'avait pas demandé à venir au Sanctuaire, encore moins de devenir un guerrier capable de broyer une montagne à lui seul. Il devait néanmoins reconnaitre que Bigleux l'impressionnait. Ses exercices quotidiens avaient porté leurs fruits et il semblait maîtriser le septième sens à la perfection. Et pourtant, même aujourd'hui que Darina s'était absentée, il l'avait trainé à l'entrainement et le houspillait pour qu'il soit digne d'une armure. Bigleux méditait profondément, et son cosmos rayonnait, dégageant une puissance apaisée, comme une montagne que rien ne pourrait jamais ébranler. De son coté, Bigleux trouvait que Junior méritait bien son surnom. Quelle immaturité, chez lui ! Il se contentait d'attendre le prochain repas, sans penser à tout ce qu'il pourrait faire pour changer le monde. Pas étonnant que Darina soit déçue par son comportement. Il suffirait d'un seul déclic pour en faire un combattant d'exception, mais il était douteux que ce déclic se produise un jour. Le Sanctuaire, du moins le Sanctuaire actuel, ne pouvait pas forcer un enfant à devenir chevalier. Il paraît que la discipline avait été autrement plus rude autrefois, et que les traine-savates restaient en vie beaucoup moins longtemps, alors.

- Tu crois qu'elle a quoi ?
- Je sais pas. On verra bien.
- ... Parce que je sais pas comment ça se passe si un maître est malade pendant longtemps.
- Moi non plus. On verra bien.
- ... Tu crois qu'on nous enverrais à un autre maître ?

Bigleux haussa les épaules.

- ... On sait même pas quand on devra passer des épreuves.
- J'ai aucune raison de le savoir. Du coup tu ferais mieux de t'entrainer au lieu de jacasser.
- Oh mais ça va, oui ? J'ai le droit de parler sans me faire engueuler par sa seigneurie le petit génie ?
- En fait tu m'emmerdes.
- ... Va chier.

Junior cessa ses tractions et se leva puis s'éloigna.

- Où tu vas ?
- Qu'est-ce que ça peut te foutre ?
- Darina nous a ordonné de continuer l'entrainement.
- Merde. Je vais m'entrainer dans mon coin.
- Tu vas aller dormir ou te goinfrer, oui.
- Eh ben t'as qu'à m'en empêcher.
- Ce sera pas vraiment difficile, vu que tu fous rien depuis des mois.

Sans même ouvrir les yeux, Bigleux sentit son compagnon se tendre et élever son cosmos.

- Ah ouais ? Et si là, tout de suite, je t'en collais une pour te faire dégonfler les chevilles ça t'irait ?
- Si t'y arrives, tant mieux pour toi, c'est que t'auras progressé.
- Sale con !

Junior était visiblement très énervé car son cosmos s'intensifia brusquement. Au milieu du silence de la forêt, une déflagration retentit. À l'endroit où Bigleux se tenait, un profond sillon de terre brûlante barrait le paysage.

- Pas mal. Super lent, mais pas mal. Faudrait juste utiliser ça contre un adversaire paralysé, quoi.

Junior, encore plus énervé, leva la tête pour voir Bigleux se balancer à une branche d'arbre à laquelle il se tenait d'un bras, toujours en fermant les yeux. Une provocation inadmissible, pour lui. Son cosmos s'intensifia encore. Il était réellement en colère, se dit Bigleux. Puisque Darina n'était pas là, ce serait l'occasion de tester ses véritables capacités. Se laissant retomber au sol, Bigleux toisa Junior et intensifia son propre cosmos.

- Y a pas de place pour les fainéants au Sanctuaire ! Tout le monde doit se donner à fond !
- T'inquiète pas, je vais t'en donner du bien à fond !

Junior replia ses bras et Bigleux eut à peine le temps d'apercevoir la salve de coups qu'il lui envoya. Effectivement, il savait être rapide quand il le voulait... Bigleux avait évité le coup de justesse et se prépara à contre-attaquer, mais se ravisa brusquement en se rendant compte que les flèches de lumière qu'il venait d'éviter et qui avaient déchiqueté de nombreux arbres avaient fait demi-tour pour le suivre. Quand avait-il imaginé ça ? Intéressant, malgré la lenteur relative de ces coups, il devait s'éloigner suffisamment pour riposter. Une accélération brutale lui donna suffisamment d'avance, mais quand il fit face à Junior, ce dernier venait de lancer une autre salve, l'obligeant à fuir précipitamment. Lui qui était si lent d'habitude se mettait soudainement à lancer plusieurs attaques rapides l'une après l'autre... Ça aussi c'était nouveau. Et Junior ne lui laissa pas le temps de se concentrer, puisque toutes les secondes il lançait une nouvelle salve d'environ mille flèches qui le suivaient à la trace. Amusant. Bigleux se mit à courir autour de Junior, traqué par des milliers de flèches. Il y aurait bien un moment où il se fatiguerait, il lui suffirait d'être pat... Merde !

Bigleux bondit. Sa frayeur avait été réelle. Junior avait retourné sa trop grande confiance contre lui en envoyant des salves en sens inverse, ce qui aurait pu lui être fatal et le poussait désormais à bondir d'arbres en arbres. Non content de le surprendre, Junior avait adopté une tactique particulièrement pernicieuse : il ne bougeait plus pour le suivre, mais envoyait simplement des salves en direction de son cosmos. Bigleux étant en mouvement pour éviter les précédents coups, les nouvelles salves suivaient des chemins différents. Il n'arrivait plus à anticiper leurs mouvements et les évitait de plus en plus difficilement. Au moins elles finissaient par se dissip... Mais comment faisait-il ça ? Maintenant que les flèches suivaient différentes trajectoires, elles entraient en collision, mais au lieu de s'annuler elle donnaient naissance à une nouvelle flèche. Il tirait des flèches qui s'auto-entretenaient et se déplaçaient dans n'importe quel sens ? Comment ? Voilà qui était dangereux car la quantité de flèches cessa de diminuer. Il allait devenir très difficile de trouver une ouverture.

- Tu... tu te débrouilles pas trop mal, pour un débutant... Toujours lent et maladroit, mais c'est intéressant.

Contrairement à ce qu'il avait pensé, Junior ne fut pas distrait par cette pique. Bien au contraire, il augmenta la fréquence de ses salves de flèches. Le paysage était maintenant dévasté, des dizaines d'arbres ayant été réduits en morceaux par les flèches poursuivants Bigleux. Ce dernier comprit qu'il ne pourrait pas vaincre son compagnon tout en évitant ses coups. Certes il maîtrisait le septième sens, mais l'autre pouvait faire appel à son cosmos sans s'épuiser pendant plus longtemps que lui. Bigleux remarqua soudainement que les salves ralentissaient alors que le cosmos de Junior ne faiblissait pas. Il sut pourquoi en le voyant se retourner pour lui décocher un seule et unique flèche concentrant tout son cosmos. Bon sang ! Fort bien, puisqu'il voulait jouer au con, il n'allait pas le décevoir. Bigleux intensifia lui aussi son cosmos tout en prenant énormément de distance, forçant toutes les flèches à suivre la même direction. Il avait été touché par des centaines de coups, et ça ne serait rien comparé aux milliers de flèches qui venaient vers lui, mais il fit appel au septième sens pour matérialiser lui-même une unique flèche qu'il décocha immédiatement à Junior avant d'encaisser tant bien que mal la pluie de lumière qui venait à lui. Il ne savait pas qui l'emporterait car la flèche de Junior était extrêmement puissante quand la sienne était simple mais trop rapide à suivre. Le temps était comme au ralenti et chacun vit les deux attaques se croiser et se rapprocher de leurs cibles sans pouvoir bouger. Bigleux était assailli par la multitude de flèches de Junior, Junior était épuisé après avoir lancé son ultime coup. Ils regardèrent les traits lumineux venir à eux. Bigleux commença à penser qu'ils avaient peut-être fait une erreur en se cherchant querelle. Il ne pourrait pas survivre à l'attaque de Junior, et Junior était incapable de bouger pour éviter la sienne. Alors que le temps semblait avoir suspendu son cours, une intense onde de choc les envoya voler à des dizaines de mètres, aveuglés par la lumière qui se dégageait de leurs attaques. Pourtant Bigleux n'avait senti aucun choc. Rouvrant les yeux, il aperçut ce qui ressemblait à un immense mur miroitant. Comme si un globe de verre était apparu entre eux. Le sol devant lui avait laissé la place à un immense cratère.

- Je ne vous félicite pas.

Bigleux tourna la tête et aperçut, à sa grande surprise, le Pope, accompagné de Saga.

- Les combats à mort ne sont autorisés que lors des épreuves permettant d'obtenir une armure. Vous êtes aux arrêts jusqu'au retour de votre maître. Suivez Saga sans faire d'histoire.
- Le deuxième a l'air assommé, Grand Pope.
- Qu'importe ! Ramasse-le. Celui-là lui expliquera bien pourquoi.
- Heu... on... c'était pas un combat à mort, c'était un entrainement et...

Le regard du Pope coupa court à toute velléité de discussion. Bigleux ne put que hocher docilement la tête et suivre Saga.

- Quelle idiotie. S'affronter à pleine puissance, alors que le Sanctuaire n'a qu'un seul chevalier d'or à disposition ! M'obliger à courir pour interrompre une dispute de garnements, moi ! Quel affront. Et Gigas va sûrement protester que je l'ai laissé au milieu de la dernière phrase de sa lettre. A-t-on pareille idée ? Franchement...

Le groupe rentra lentement au rythme des marmonnements du Pope qui se plaignit de s'être fait mal à la hanche pour arriver ici. Lorsqu'il arrivèrent au cœur du Sanctuaire, de nombreux chevaliers et apprentis s'étaient rassemblés, curieux de découvrir qui avait dégagé de tels cosmos. Beaucoup semblèrent surpris en découvrant deux individus qu'on jugeait jusque-là très moyens. Ils remontèrent jusqu'au Palais du Pope, puis durent descendre un escalier plongeant au cœur de la montagne, éclairé par de la mousse ou des champignons phosphorescents. Bigleux et Junior furent tous deux jetés dans une cellule.

- Inutile de vous débattre, ces cellules sont constituées du même alliage que les armures et ont été bénies par Athéna. Il vous est impossible d'en sortir car elles absorbent le cosmos.

Saga repartit et Bigleux se rendit compte qu'il disait vrai. Les parois, le sol, les barreaux, tout semblait aspirer son cosmos et il sentait ses forces le quitter dès qu'il essayait de l'intensifier.

- Attends ! Est-ce qu'on aura à manger ? Hé ! T'es encore là ?

Seul le silence lui répondit. Il s'assit sur la planche qui servait de lit à la cellule et se demanda comment il allait bien pouvoir s'en sortir. Darina serait peut-être encline à passer l'éponge, mais le Pope avait l'air fâché. Il fallait espérer que leur maître revienne vite. Tout ça parce qu'il avait essayé de stimuler Junior. Jamais il n'avait pensé que ce tire-au-flanc avait de telles capacités. C'était surprenant. Mais surtout, il se rendait compte qu'il aurait dû remporter ce combat haut la main mais était passé à deux doigts d'une mort stupide par excès de confiance en lui. Soit il n'avait pas le niveau pour succéder à Darina, soit Junior était particulièrement doué pour cacher ses compétences véritables. La réalité tenait sans doute un peu des deux. Surtout, cela prouvait qu'il avait encore beaucoup d'entrainement à faire pour être reconnu comme chevalier. Bigleux resta dans l'obscurité pendant un temps qui lui paru assez long, car il n'avait plus de repères. L'air frais semblait arriver par un ensemble de cavités creusées dans le couloir de leur geôle. Junior finit par se réveiller, mais n'était pas d'humeur à discuter et se tourna pour ne pas le voir. Bigleux lui raconta malgré tout pourquoi ils étaient là. Plusieurs heures plus tard, une série de hurlements désarticulés les fit sursauter tous deux. Bigleux tenta de voir si d'autres personnes se trouvaient dans les cellules qu'il pouvait voir, mais elles semblaient vides. Les cris étaient étouffés, l'escalier continuait probablement au bout du couloir. Il n'avait pas fait attention, peut-être que d'autres prisonniers étaient installés à des niveaux plus profonds. Il en eut confirmation lorsque Saga passa leur amener un maigre repas et continua son chemin avant d'en revenir un moment plus tard en essuyant les morceaux de légumes qu'il avait sur le visage.

- Y a quelqu'un d'autre, ici ?
- À ton avis ?
- C'est qui ?
- Personne. Souciez-vous plutôt de vous-même.

Les heures s'écoulèrent lentement, de plus en plus longues et monotones. Junior se mit à chantonner dans son coin, jusqu'à ce que Bigleux lui demande ce qu'il chantait. Mais Junior ne s'était pas rendu compte qu'il avait fredonné et ne put lui répondre. Perdre conscience du temps qui passe à force de rester enfermer ici devait rendre fou. Peut-être que les cris qu'ils avaient entendu étaient ceux d'un chevalier emprisonné depuis trop longtemps dans l'obscurité. Voilà qui ne donnait pas envie de rester pour le découvrir. Mais ils n'avaient pas vraiment le choix. Le repas du soir finit par arriver à son tour, sans que Saga ne dise quoi que ce soit. Puis ce fut le tour de Darina de venir les observer derrière leurs barreaux. Contrairement à ce que Bigleux craignait, elle ne se mit pas en colère, ce qui était extrêmement inquiétant. Au contraire, elle semblait calme mais pensive.

- Vous avez mis le vieux en colère. C'était pas très malin.
- On s'est laissé emporter.
- Je vois ça. Je vais reprendre les choses en main.

Darina ouvrit les cellules et leur fit signe de la suivre. Un râle provint du fond de l'étroit couloir. Darina regarda en sa direction, haussa les épaules et monta les escaliers menant au palais du Pope.

- C'est qui celui qu'on entend ?
- Personne qui ne vous connait, et personne que vous ne devriez avoir à connaitre.

Ils remontèrent lentement, trébuchant parfois à cause de la faible luminosité, puis sortirent enfin. Suivant Darina, ils entrèrent dans la salle du trône où le Pope, Gigas et Saga les attendaient. Lorsqu'il furent suffisamment près, elle les fit s'agenouiller et baisser la tête.

- Avez-vous conscience qu'il est strictement interdit aux chevaliers de se battre pour des motifs personnels ? Que le Sanctuaire est dans une situation d'extrême vulnérabilité ?

Les deux apprentis acquiescèrent en hochant de la tête.

- Au rythme où vont les choses, nous ne pourrons peut-être même plus tenir à distance le gouvernement grec !
- Allons, Grand Pope, ne noircissez pas le tableau inutilement. Même si nous n'avions plus que des chevaliers de bronze et des gardes nous pourrions aisément vaincre n'importe quel armée humaine.
- Peu importe, Saga ! Nous sommes à la merci de la première divinité qui se présenterait, en plus d'être en délicatesse avec notre propre pays.
- On a qu'à les virer, cette bande de cons ! On a déjà tenu les Turcs à distance, viré les Mongols ou Odoacre dans le passé.
- Justement, Darina ! Le Sanctuaire s'était fait manipuler par les puissances de ce monde pour régler leurs conflits, pour n'y rien gagner à part des coups de couteau dans le dos. Je ne veux plus en entendre parler. Et en plus ça serait dangereux, maintenant il y a ces caméras, ces appareils photographiques qui risquent de révéler l'existence du Sanctuaire, ce qui serait pire que tout.
- Pfff, vous êtes beaucoup trop frileux, Grand Pope.
- Darina, ce n'est pas une façon de parler au représentant d'Athéna !
- T'es gentil, Bambi, tu me donnes pas de leçon de morale. Je suis chevalier d'or depuis vingt ans, toi depuis quelques mois. Tu feras des commentaires quand t'auras le zizi qui tient debout tout seul.
- ... Pardon ?
- Il suffit ! Saga, tu découvriras bien vite que Darina a un franc-parler des plus, mmm... remarquable. Elle manque certes de diplomatie mais elle est sage et aguerrie.
- Veuillez m'excuser, Grand Pope.
- Et toi Darina, ce serait bien si tu arrêtais d'insulter tes compagnons dès le premier jour.
- C'est pas le premier jour, on s'est croisé pendant les épreuves.
- Darina !

Le haussement d'épaules que Shion ne connaissait que trop bien se manifesta. Bigleux et Junior échangèrent discrètement un regard. C'était ça, l'élite du Sanctuaire ? C'était un brin... décevant. Ils s'imaginaient tous deux des chevaliers dignes et manifestant peu d'émotions, pas l'équivalent antique d'une dispute familiale. Du reste, on les avait manifestement oubliés car les échanges acides se poursuivirent désormais avec Gigas. Le Pope finit par perdre patience et se mit à souffler de toutes ses forces dans un sifflet qui leur vrilla les tympans.

- Vous me fatiguez tous ! Kyagpa sa !

Le calme revint. Le Pope tapait du pied nerveusement, signe que la comédie avait assez duré.

- Je vais laisser passer votre petite incartade, vous deux ! Mais au moindre incident entre vous ou avec quiconque, je peux vous garantir que vous développerez une très bonne vision nocturne en restant au sous-sol pendant des années. Maintenant, que tout le monde se retire à l'exception de Darina.

Les individus concernés sortirent sans se faire prier, chacun ayant bien senti qu'il ne fallait pas pousser le bouchon trop loin. Darina se retrouva seule face à Shion, qui était passablement énervé.

- Vous vous êtes acheté un sifflet ?
- Oui, j'ai fini par comprendre qu'il n'y avait que ça qui me permettrait d'interrompre tes disputes avec le reste du monde vivant. Tes élèves s'étaient déjà affrontés comme ça ?
- Non. Mais ils étaient seuls, et depuis notre mission, Bigleux est plus déterminé que jamais à me succéder. Et comme l'autre n'en a aucune envie, ils commencent à s'accrocher.
- Quand j'étais jeune, avec Dohko et Suikyo, nous avions peur de finir gardes toute notre vie... C'était même devenu notre hantise.
- Mais ça n'a pas été le cas.
- Non. La vie est-elle devenue si douce pour que des apprentis ne voient pas l'honneur que représente le fait d'être admis au sein de l'ordre ?
- Hem. Sans vouloir vous contredire, c'est pas le premier apprenti que je vois qui traine les pieds à l'idée d'en être.
- Mais pourquoi ?
- Grand Pope, quand vous aviez son âge, la vie était dure et les enfants mouraient facilement, de maladie, de faim, ou à cause des guerres. Aujourd'hui, on a jamais eu autant de nourriture, on a de quoi se soigner, et beaucoup d'apprentis ont connu une maison chauffée. Ce n'est pas étonnant que des novices tout justes arrivés se suicident ou meurent en tentant de s'enfuir alors que ça n'arrivait jamais avant.
- Essaies-tu de me dire que je suis un vieux bélier qui ne comprend plus le monde dans lequel il vit ?
- Hrmm. C'est plus ou moins ça. Quand avez-vous quitté le Sanctuaire pour la dernière fois, Grand Pope ?
- Je vais régulièrement à Jamir !
- Que vous avez dissimulé depuis presque soixante-dix ans aux yeux des étrangers.
- Les Anglais avaient fini par franchir l'Himalaya ! Et les Chinois avaient tenté de contrer ça en colonisant la frontière ! Je ne pouvais pas me permettre que les uns ou les autres viennent chez nous. D'ailleurs les Chinois ont traversé le Powo voisin en 1911 et ils ont ravagé le pays.
- Enfin bref. Vous n'êtes pas allé à Athènes depuis le siècle dernier. Vous n'avez pas vu le monde changer. On vous a informé de ce qui s'y passait, mais vous ne l'avez pas vu par vous-même. Vous ne reconnaitriez plus la capitale, vous savez ! Le progrès technique atteint la campagne autour d'Afidnès. J'ai vu et entendu des télévisions et des postes de radio dans des terres qui appartiennent au Sanctuaire. Je crains que le renouvellement de la chevalerie en soit compromis. La prospérité est telle que les abandons d'enfants se raréfient, même en tenant compte des bâtons que le gouvernement nous met dans les roues.
- Tu crois ?

Darina eut de la peine. Quand elle était arrivée au Sanctuaire il y avait plus de vingt ans, elle avait été impressionnée par le survivant de la dernière guerre sainte, qui avait connu Athéna en personne. Maintenant elle observait un vieil homme déboussolé par un monde qui allait trop vite et ne savait pas comment y faire face. Il n'avait pas changé depuis lors, et pourtant il ne lui avait jamais paru aussi âgé.

- Je suis fatigué de tout ça... Enfin bref, je voulais savoir ce que t'avaient dit les médecins.
- Ah. C'est... mmm... ça peut sans doute encore évoluer.
- Heu, oui mais encore ? Est-ce grave ? Cela compromet-il ta capacité à servir Athéna ?
- Non. Enfin... pas dans l'immédiat je pense. Le médecin d'Athènes m'a conseillé d'aller consulter régulièrement.
- Le médecin d'Athènes ? Vous deviez aller à Afidnès !
- Il était lui-même malade. On aurait pas mis autant de temps, sinon.
- Ah, je me disais que comme vous étiez que tous les deux vous en aviez peut-être profité pour...
- ... Oh ! Ah non. Non non, on a dû prendre le train. Athènes s'étend tellement de nos jours qu'il est impossible de la rejoindre rapidement à pied sans se faire remarquer.
- Ah bon. ... Et donc ?
- Je devrais peut-être subir une opération. Il faut que je fasse un choix.
- Mais encore ?

Le Pope avait pour lui qu'il était très difficile de distraire son attention d'un sujet qui lui tenait à cœur. Darina se mit à transpirer car les probabilités pour qu'il lâche prise étaient faibles.

- Hem. Grand Pope, puis-je vous poser une question ?
- Je t'en prie.
- Quel âge aviez-vous quand vous avez cessé d'être chevalier ?
- Oh, ça fait longtemps, ça ! Attends voir... Athéna m'avait nommé Pope après la guerre sainte, mais nous étions en tel sous-effectif que j'ai gardé mon armure pendant longtemps. Je crois que j'ai dû arrêter quand j'avais... trente-cinq ou quarante ans. ... En fait je n'en sais rien, je ne connais pas mon âge exact, vois-tu. J'ai juste décidé de devenir uniquement Pope à temps plein quand j'ai commencé à avoir mal un peu trop régulièrement. J'ai formé des apprentis, l'un d'entre eux m'a remplacé, et puis voilà.
- Si jeune ?
- Darina, j'avais violemment combattu dans ma jeunesse, et à l'époque on mourait beaucoup plus jeune que de nos jours. En fait je pensais qu'il ne me restait que dix ou quinze ans à vivre. C'est ironique d'ailleurs, c'est ce qui m'a dissuadé de prendre femme... Enfin, je n'aurais pas supporté de survivre à mes enfants, je pense.
- Mais vous êtes le seul à avoir vécu si longtemps, non ?
- Oh oui, je m'en suis rendu compte en voyant mes apprentis et compagnons mourir avant moi. Dohko pense que je suis une bizarrerie de la nature, un homme à la longévité anormale. Lui n'a pu rester en vie que parce qu'Athéna lui avait offert le vieillissement simulé. Cela a-t-il un lien avec ton mal ?
- ... Plus ou moins. J'ai commencé à avoir mal, sans savoir si c'était lié à ma vie de chevalier ou simplement à mon âge. Et puis j'ai vu Bos souffrir et j'ai commencé à me poser des questions.
- Es-tu effrayée ?
- ... Oui. Je ne sais pas ce que je dois faire. Je souhaiterais ardemment rester, mais je crains de vieillir dans la douleur comme ça semble devoir être le cas pour Bos. Je suis à un carrefour de ma vie, et je ne sais quoi faire.
- Ce n'est pas facile, de prendre une décision pareille, j'en conviens. Il te faut du temps pour trancher. Juges-tu tes apprentis aptes à te remplacer ?
- Bigleux a le niveau, c'est certain. Junior pourrait l'avoir s'il le voulait vraiment, et vous avez vous-même pu juger de ses capacités.
- Oui, je ne m'y attendais pas. Poussé dans ses retranchements, il s'est avéré particulièrement doué.
- C'est vrai. Mais l'un comme l'autre manquent de maturité.
- J'en avais bien peu quand on m'a confié mon armure de bronze. Et pas beaucoup plus quand je suis devenu chevalier de la Balance. Et Dohko est toujours resté un garnement au fond de lui.
- Sans doute. Je vais réfléchir à tout ceci à tête reposée.
- Fort bien. Oh, avant de sortir, vas-tu oui ou non me dire ce qui t'arrive, Darina ? Tu tournes autour du pot depuis tout à l'heure, et c'est agaçant.

Et merde. Il était vraiment impossible de lui faire oublier ce qu'il avait en tête.

- Oh, c'est un souci typiquement féminin. Je ne voudrais pas vous mettre mal à l'aise.
- Darina, il est tard, je suis fatigué après avoir empêché tes apprentis de s'entretuer en dehors du Sanctuaire, et Gigas va me harceler dès que tu auras franchi la porte pour savoir ce qu'il en est. Je voudrais être fixé avant d'aller me coucher.
- Je... je préférerais attendre un peu, Grand Pope. Accordez-moi votre confiance, je vous en prie.
- Pas avec un seul autre chevalier d'or à disposition, non. Sans vouloir être grossier, est-ce que tu vas finir par accoucher ?
- Heu...

Se retrouvant dos au mur, Darina n'eut d'autre choix qu'avouer la vérité, les yeux humides et une boule au ventre. Shion resta silencieux un long moment, comme accablé. Il inspira et soupira lentement.

- J'avoue que je ne m'attendais pas à ça de ta part. Tu connais la règle, n'est-ce pas ?
- Est hagnós le Sanctuaire d'Athéna et son domaine. Il est interdit de donner la vie en son sein sous peine d'y répandre l'impureté. Qui aura charge d'âme devra le quitter pour rejoindre l'hósion.

Darina avait de la peine à retenir ses larmes. Elle aurait tant aimé avoir réellement le choix, et non être contrainte à partir.

- Je ne le dirais pas à Gigas.
- Vraiment ?
- Pas tout de suite, en tous cas. Je te laisse deux mois pour terminer la formation de tes apprentis, puis tu devras quitter le domaine et ils pourront concourir pour ton armure.
- Je ne pourrais pas au moins assister à leurs épreuves ?
- ... Très bien. Mais dès que ton successeur sera connu, tu devras partir.
- Et si je décidais de ne pas le garder ?
- Ça ne changerait pas grand chose. Il ne te resterait que quelques années avant que les douleurs soient trop grandes. Maintenant, mène tes apprentis à la salle d'or.

Darina acquiesça de la tête, respira profondément pour se ressaisir puis sortit. Dans le couloir se trouvaient ses deux apprentis, ainsi que Gigas avec sa liasse de papier à soumettre au Pope. Elle fit signe aux adolescents de la suivre. Ils étaient tous deux silencieux et paraissaient penauds de ce qui leur était arrivé. Elle n'avait pas la force de les informer de son état et de son départ prochain. Ça ne ferait que les perturber. Lorsqu'elle bifurqua en sortant du palais, ils hésitèrent mais la suivirent quand même. Ils furent saisis en entrant dans la salle d'or et en apercevant les armures qui s'y trouvaient.

- C'est... c'est des armures sacrées ?
- Oui. Ce sont des armures d'or.
- Sérieusement ? C'est les plus puissantes de toutes !
- Et la tienne, Darina ? C'en était une aussi ?
- Oui. Ça se voyait, quand même.
- Ben je sais pas, on en avait jamais vu avant. Pourquoi on est là ?
- Parce que je souhaite vérifier quelque chose. Vous allez enflammer vos cosmos et toucher les armures. Bigleux, tu commences à partir des Poissons, Junior à partir du Bélier.
- C'est pour faire quoi ?
- T'occupe ! Faites-le, c'est tout.

Ses apprentis s'exécutèrent et parcoururent lentement le cercle d'armures sans que Darina ne réponde à leurs autres questions.

L'une des armures se mit à résonner lorsque Bigleux posa la main dessus, ce qui le fit sursauter.

- Merde ! C'est normal ? C'est normal ? Je fais quoi ?

Darina lui fit signe de continuer. Peu après, ce fut le tour de Junior de faire résonner une armure, la même que Bigleux. Ils étaient donc bien protégés par la même constellation.