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Légendaire

Chapter Text

Bigleux suivait Amie dans un nouvel escalier en colimaçon. Le spectacle qu'il découvrit le laissa pantois. Devant eux s'étendait une immense plaine herbeuse illuminée par le soleil, et d'où on apercevait une chaîne de montagne au loin. Il n'eut pas le loisir de rester observer plus longtemps car Amie l'entraina de nouveau dans un escalier qui déboucha dans une grande salle identique au hall de la porte du temple quoique beaucoup plus incurvée. Elle ne semblait contenir que d'immenses rangées de coffres. Ou de quelque chose qui y ressemblait beaucoup. Amie s'engagea dans l'allée centrale qui l'amena vers une autre salle, et Bigleux en profita pour se rapprocher de la rangée de coffres la plus proche, qui semblait avoir été entamée puisqu'ils ne lui arrivaient qu'au menton. Nul bruit, nul odeur ne s'en dégageait. L'objet était léger malgré sa taille, et ne faisait pas de bruit quand il le secouait. Bigleux venait de remarquer un mécanisme d'ouverture et s'apprêtait à l'utiliser quand Amie le tira violemment en arrière et l'enlaça comme pour le protéger. Après une ou deux minutes d'immobilité, elle reposa doucement le coffre à sa place et reprit son chemin en lui prenant fermement la main. Mieux valait apparemment ne pas toucher à n'importe quoi ici. Il en eut confirmation moins d'une minute après puisqu'Amie le souleva et le garda précieusement dans ses bras en passant au milieu de colonnes de lumières où tournaient des spirales colorées rappelant les escaliers qu'ils avaient emprunté. Ils arrivèrent finalement dans un autre endroit où ils découvrirent une autre créature qui rampait au sol. Bigleux pria pour que Darina et Junior n'aient pas été la cause de sa situation, ou si c'était le cas, que la créature meure sans qu'on fasse le lien avec lui.

Amie le lâcha soudainement et se précipita auprès de sa comparse qu'elle retourna et palpa partout. Ces créatures se souciaient visiblement de ce qui arrivaient à leurs semblables. C'était surprenant. Encore que les animaux le faisaient aussi pour leur petits, se dit Bigleux. Cela expliquait sans doute pourquoi l'une des créatures avait tenté de porter ses amies tuées par Darina à l'intérieur du temple. Elle avait dû vouloir les sauver. Bigleux se sentit mal à l'aise. Amie se mit à émettre un son doux, comme un ronronnement de chat mais plus... plus musical. Bigleux s'assit et observa attentivement la scène. Il avait fortement l'impression qu'elle était en train de bercer, ou d'essayer de rassurer l'autre créature. Cette dernière ne semblait pas blessée et, maintenant qu'il y faisait attention, Bigleux remarqua qu'elle avait une peau recouverte d'un fin duvet blanc. Il lui manquait des dents, aussi. Et certains de ses yeux étaient blancs, comme ceux de sa grand-mère qui avait la catara... Oh... C'était une ancienne. En fin de vie, visiblement. "Mamie" respirait lourdement et tendit la main vers un coin de la salle. Amie sembla comprendre car elle la souleva et l'installa sur ses épaules pour la porter vers le recoin désigné. En la suivant à distance, Bigleux se rendit compte que toutes les salles étaient incurvées et en pente de manière à constituer une spirale. Visiblement le dénommé Prométhée avait été obnubilé par certains détails architecturaux.

Amie se dirigea vers une sorte de machinerie installée dans un mur, et devant laquelle se trouvait ce qui ressemblait à un cercueil sur un rail. Dans un ultime effort, elle y déposa doucement Mamie qui lui saisit la main puis lui caressa le crâne. Le malaise de Bigleux augmenta encore plus alors que cette scène lui rappela le décès de sa propre grand-mère il y a tant d'années. Avec le naufrage, c'était resté un des souvenirs les plus marquants de son enfance. Amie se remit à ronronner en se balançant, et ne s'arrêta que lorsque la main de Mamie se relâcha définitivement. Amie lui plaça les bras en croix, ferma le cercueil, et le poussa sur son rail jusqu'à le faire entrer dans une trappe. Sans doute le corps allait-il être éliminé, mais Amie partit en courant vers une des salles précédentes et en revint avec un coffre qu'elle inséra à un autre endroit. Puis elle s'assit par terre et recommença à ronronner. Puisqu'elle ne donnait pas l'impression de vouloir bouger de là, Bigleux s'assit aussi. La salle semblait vide, de toute façon, à l'exception de l'étrange crématorium. Plus embêtant, il ne distinguait pas de sortie, ce qui l'obligeait à attendre que son guide accepte de bouger de nouveau. L'attente fut longue, car il eut le temps de s'endormir et de se réveiller plusieurs fois, mais il avait très bien pu s'assoupir pour quelques minutes seulement. Au bout d'un temps passablement long, une trappe s'ouvrit pour recracher le coffre, qui tomba ouvert et vide. Bigleux se sentait extrêmement méfiant et craignait d'être témoin de quelque chose de potentiellement dégoûtant. Ça n'allait quand même pas transformer le cadavre en nourriture ? Ses inquiétudes ne durèrent pas, car le cercueil revint de lui-même, dans un nuage de vapeur. Amie se leva et sembla très excitée.

- Mais... Mamie s'est fait ressusciter ?

Une fois le nuage dissipé, Amie s'empressa de l'ouvrir et se pencha pour en sortir une version miniature d'elle-même, recroquevillée et serrant fermement les poings. Amie se précipita vers Bigleux et lui fourra le nouveau né, ou ancien mourant, sous le nez.

- Ah. Oh. Il... Elle... C'est un beau bébé, ça ! ... J'en ai pas vu souvent de ce genre-là, dites-donc !

À son corps défendant, Amie s'empressa de lui coller la chose dans les bras et repartit avec le coffre vide qu'elle inséra dans une autre machinerie avant de retourner bricoler quelque chose dans la salle aux colonnes de lumières.

- Mais je sais pas tenir les gosses ! J'ai fait tomber mon petit frère quand il est né ! Hé !

Bigleux constata que la chose avait ouvert les yeux en entendant sa voix et le regardait d'un air curieux.

- ... J'espère que t'auras jamais besoin de lunettes toi, sinon ça va coûter cher. ... Et puis si tu pouvais te retenir ce serait bien aussi.

Amie revint et lui fit signe de la suivre.

- Ah parce que c'est à moi de le porter ? Mais attends ! Arrête de bouger, toi ! Tu gigotes encore plus que mon frère !
- Hrèèère ?
- Hein ?
- Hrèèère ?
- Mon frère. Un autre comme moi, mais plus petit. Comme le bébé, là.
- Bééé... bééé ?
- Ouais, bébé. Enfant, nourrisson, gniard, mouflet, pot de morve. Un peu pénible des fois, mais c'est mon frère quand même. On vient du même moule, quoi.
- Gruuu ?

Amie désigna la trappe du cercueil d'un air perplexe.

- Heu... C'est pas exactement ça. En fait, je sais pas du tout comment ça marche... Junior il doit savoir, je lui demanderais. Darina elle me collera encore une baffe alors c'est pas la peine.
- Gruuu ?
- Nan mais... comment t'expliquer ? Chez nous, pour un bébé il faut un papa et une maman. Il en faut deux pour en fabriquer d'autres. Enfin je crois.
- Paaa... paaa ? Hrèèère ?
- Oui, des frères c'est des gens qui ont été fabriqué par les mêmes personnes.

Les yeux d'Amie laissèrent apercevoir un éclair de compréhension puisqu'elle pointa successivement le doigt sur l'enfant et sur elle.

- Hrèèère ?
- Mmm... Oui. Vous êtes frères, je dirais. Enfin y a comme un air de famille.

Amie se dirigea vers le mur qui se trouvait au bout du chemin en spirale en lui faisant signe de la suivre avec insistance.

- Hrèèère !
- Ah il y a une sortie ? Pourtant j'ai rien vu. Donc on va visiter les tontons et tantines. Chouette.

Contrairement à ce qui s'était passé quand il avait examiné le mur la première fois, une porte coulissa sans un bruit et leur permit de passer. Il n'avait même pas remarqué la présence de cette porte. Par contre il remarqua parfaitement la présence de dizaines de créatures occupant l'équivalent d'une petite ville. La spirale s'élargissait quelque peu, et un espace central laissait apparaitre plusieurs niveaux d'habitations. S'il fallait combattre et éliminer toutes ces créatures, ça n'allait pas être une partie de plaisir... La population locale n'avait pas l'air de faire spécialement attention à lui, car les seules réactions qu'il remarqua furent quelques regards intrigués. Mais ils pouvaient aussi bien concerner le petit monstre qu'il portait. Dans l'ensemble, les créatures avaient un aspect uniforme et ne se différenciaient les unes des autres que par de menus écarts de taille, l'âge, ou éventuellement l'attitude. Bigleux avait l'impression de traverser un village idéal où chacun vivait sa petite vie tranquille sans nuire aux autres. Les créatures semblaient vivre dans des maisons sommaires dépourvues de mobilier en dehors d'une natte au sol. Il ne ressentait pas le moindre soupçon d'agressivité chez elles, et leur principale activité semblait être de jouer. Seules ou à plusieurs, elles jouaient. Ce village n'était qu'une grande cour de récréation, certes peuplée de monstres surpuissants, mais une cour de récréation quand même. Ils traversèrent ainsi quatre ou cinq niveaux - difficile à dire quand on est dans une spirale - et arrivèrent en bas, où plusieurs jardins semblaient entourer la base de la spirale. Amie reprit l'enfant des bras de Bigleux et le confia à l'une de ses consœurs qui s'amusa à le lancer à plusieurs mètres de hauteur. Bigleux s'en trouva aussi soulagé qu'inquiet pour le petit...

Il sentit Amie le tirer par le bras et la suivit, remarquant que le petit monstre lui faisait signe de la main. Il répondit à son signe tout en emboîtant le pas à Amie. Il n'avait jamais fait d'expérience aussi bizarre depuis... depuis jamais, en fait. Amie se dirigea vers un nouvel escalier s'enfonçant dans le sous-sol et lui fit traverser plusieurs niveaux remplis d'installations aussi étranges que celles qu'il avait vu. Dans l'une des salles, son intention fut attirée par une statue de Prométhée. Étrangement, c'était la première qu'il voyait depuis l'entrée du temple. En passant devant, il remarqua qu'elle tenait un globe noir où se dessinaient des empruntes de mains. La tentation était trop forte. Bigleux ralentit, et une fois qu'Amie eut pris suffisamment de distance, il s'approcha du globe et posa ses mains aux emplacements prévus. La suite des événements fut extrêmement confuse. Il sentit son esprit se brouiller et des souvenirs qu'il savait ne pas être les siens affluer. Des images et des sensations fugaces lui revinrent en mémoire. Il vit la terre vide de toute vie, il vit de terribles guerres opposant des clans terriblement puissants, il se souvint de la création de l'humanité, de la volonté d'Athéna de les protéger et de les doter de moyens de survie, de la manière dont il avait été puni par Zeus. Les souvenirs affluaient, une image chassait la précédente. Sa tête devenait désormais bien trop lourde et douloureuse, mais il ne savait plus comment arrêter cela. Au milieu du tourbillon de souvenirs, il voyait Darina et Junior qui combattaient et vainquaient leurs ennemis les uns après les autres. La souffrance était maintenant insupportable, son esprit se brouillait et il sentait qu'il allait perdre connaissance puis un flash lumineux l'assomma. Il était complètement désorienté et confus. Il lui semblait qu'Amie venait de l'arracher au globe, mais sa tête lui tournait tellement qu'il n'arrivait pas à garder les yeux ouverts. Elle avait récupéré le bébé, maintenant, et semblait paniquée. Des tâches noires dansaient devant ses yeux, il luttait pour rester éveillé. Il sentit qu'Amie le prenait par la taille et le trainait, puis un choc le fit voler sur le coté de la salle. Avant de sombrer dans l'inconscience, il crut entendre une voix lui murmurer "Alors, c'est amusant de fouiller dans les affaires des autres ? C'est bien parce que tu sers Athéna que je ne te tue pas. ... D'autres n'auraient pas eu cette patience." et eut une ultime vision qui resterait gravée à jamais dans sa mémoire : celle d'Amie et du bébé déchiquetés par un éclair jaune.

La douleur était abominable. Où était-il ? Qui était-il ? Pourquoi et comment ? Des images affluèrent dans son esprit embrouillé. Une enfant puissante au pied d'une statue. Une tentative de meurtre. Un traitre. Des combat entre chevaliers, et des armées ennemies. Sa propre mort. Et une silhouette sombre et manipulatrice.

- ...gleux ? Bigleux ? Tu m'entends ? Oh Bigleux !

Bigleux ouvrit les yeux. Dans la faible lumière, il eut du mal à reconnaitre celui qui lui parlait et tenta de parler malgré ses tympans douloureux à la moindre vibration.

- Quoi ? Heu, non tu te trompes de personne, je crois. C'est Junior !

Sa vision se fit moins trouble et il distingua mieux les traits de l'adolescent qui le regardait. Derrière-lui se trouvait quelqu'un qui portait un genre d'armure. Ses souvenirs étaient flous. Ses visions s'estompaient si vite. Il y avait le traitre et... quel traitre ? Ça avait l'air important mais...

- Oh ! Tu vas bien, qu'est-ce qu'elles t'ont fait ces bestioles ?

Des... bestioles ? Quelles best... non, non ! Il devait se concentrer sur ce qui était important... Qu'est-ce que c'était ? Une statue... ou bien un trident ? Non, ses esprits lui revenaient en même temps que ses souvenirs se dissipaient progressivement, tel un rêve après le réveil. Une gifle acheva de le réveiller. Il reconnut instantanément la personne qui venait de la lui donner.

- ... Darina ?
- Oui, qui d'autre, crétin ? Tu vas bien ? Tu peux te lever ? Tu nous as fait sacrément peur.
- Où est... Amie ?
- Junior ? Il est juste là ! Tu es sûr que ça va ?
- Non. Pas lui. La créature qui me guidait.
- ... Qui te guidait ?
- Je lui avais demandé de me ramener à la sortie pour vous retrouver.
- Grande, la peau noire, une tête de monstre ?
- Oui. Où elle est ? J'ai porté le bébé en descendant, et puis j'ai touché le globe et puis... je me souviens plus.

Bigleux se redressa tant bien que mal et s'adossa contre une colonne.

- Je suis tombé sur une des créatures, elle avait l'air sympa, et elle m'a aidé à trouver mon chemin. Où elle est ?
- Heu...

Junior semblait embêté et se retourna vers Darina. C'est à ce moment là que Bigleux aperçut ce qui restait des deux créatures. Son sang se glaça et il sentit son ventre se tordre.

- En fait... on a atterri dans une autre salle où Junior a...
- C'était pas moi ! C'est vous qui avez touché le truc !
- ... a activé un appareil qui nous a semble-t-il enfermé dans une bulle où le temps s'est écoulé beaucoup plus vite. Je pense que ça sert à faire des expériences sur le long terme. Enfin bref. J'imagine que pour toi il s'est écoulé des heures, non ? Après on a trouvé un genre de système de surveillance et on t'a vu ici, les mains collées sur le globe, en train de convulser pendant que l'autre te tirait dessus comme une folle.
- Pourquoi vous l'avez tuée ?
- ... Donc on est descendus vite fait et... mais... tu pleures ? ... Heu... Du coup on a cru que t'étais en danger, et on a tout dévalé jusqu'ici...
- Et le bébé, il avait rien fait...
- ... Heu... je... c'était ça notre mission, Bigleux. Tu as vu ce qu'ils ont fait aux Chinois ?
- C'est les Chinois qui les ont attaqués en premier, j'en suis sûr !
- ... Oui mais, on ne pouvait pas les laisser rôder à l'extérieur, voyons ! ... Ils étaient dangereux.
- Non... Ils jouaient... Tout ce qu'ils faisaient, c'est jouer... Ils cherchaient même pas à sort...
- Qu'est-ce qu'il y a ? Tu ne te sens pas bien ?
- Je... Quand j'utilisais le globe... je crois que j'ai entendu leurs pensées... Je me souviens... Ils n'avaient pas de langues parce qu'ils communiquaient par la pensée... Et ils attendaient leur père... Ils ont cru que leur créateur était revenu les chercher... c'est pour ça qu'ils sont sortis... c'était juste pour ça...

Bigleux enfouit sa tête dans ses bras et pleura doucement. Darina était désarçonnée. Elle avait eu tellement peur en le voyant aux prises avec une créature qu'elle avait tout massacré sur son passage pour le sauver le plus vite possible. Même Junior s'était déchainé contre les créatures, et avait presque atteint de nouveau le septième sens sans s'en rendre compte. Pour être franche, elle se sentait désormais assez... bête. Vu l'état dans lequel Bigleux était, mieux valait qu'il ne voit pas le reste de la population locale. Darina posa doucement la main contre le cou de son apprenti et exerça une légère pression à un point bien précis. Bigleux sombra immédiatement dans l'inconscience et elle fit signe à Junior de le porter.

- Pourquoi c'est à moi de le porter ?
- Pas d'armure, pas le droit de protester.

Junior prit Bigleux sur son dos avec plus ou moins d'aisance, pestant sur les protections qui s'entremêlaient.

- Du coup, on fait quoi, maintenant ? On vérifie s'il en reste ?
- Je peux t'assurer qu'il n'en reste aucun. Ils dégagent de tels cosmos que si certains étaient encore en vie je le sentirais.
- Ah bon.
- Descendons encore un peu, il nous faut maintenant trouver le moyen de sceller ce lieu ou de le détruire.
- On fait rien pour la boule ?
- Non. Je sens une aura dangereuse en émaner. Ce n'est pas quelque chose que nous pourrions détruire, à mon avis. Bigleux a payé cher sa curiosité.

Le trio continua a suivre l'unique chemin qui traversait le temple, et arriva dans un cul-de-sac.

- Bon... On fait demi-tour, du coup ?
- Non. Ça doit être comme pour la porte cachée, là-haut.
- Là où y avait un vieux qui rampait ?

Darina se doutait qu'elle ne trouverait aucune issue même en sondant le mur, aussi le frappa-t-elle de toute sa puissance. Si quelques éclats de pierre volèrent, le mur resta essentiellement intact.

- Ça construisait solide, chez les titans.
- Mmm. Écoute-donc.

Un léger sifflement se faisait entendre. Celui qu'un courant d'air faisait en passant par un tout petit trou. Darina parcourut le mur et trouva la brèche, puis fit exploser la porte cachée, débouchant à coté de la statue chryséléphantine de Prométhée.

- D'accord. Donc on sait au moins par où sortir. Ramène Bigleux près du portail dimensionnel. Évite de marcher sur une dalle de téléportation.
- Oui, je sais, je me suis déjà fait avoir une fois !

Ses apprentis éloignés, Darina revint sur ses pas. Si ces non-humains avaient été éliminés, du moins à ce qu'il semblait, il restait encore à trouver comment faire disparaitre l'accès au temple. De préférence sans disparaître avec lui. Elle hésita fortement à tenter d'utiliser le globe noir qu'elle avait aperçu, mais l'effet de ce dernier sur Bigleux et l'origine de ce temple l'en dissuada. Il était certainement suicidaire de tenter le coup. Et, le titan avait probablement pensé à laisser des mécanismes de sécurité destinés à protéger ses recherches, quand bien même il avait autrefois témoigné de la sympathie pour l'humanité naissante. Darina remonta lentement la succession de salles, traversant le village désormais dépeuplé. Elle comprenait parfaitement ce que ressentait son apprenti. Ces créatures n'étaient pas menaçantes, mais elles restaient extrêmement dangereuses. Elles auraient dû rester enfermées pour l'éternité dans leur petit paradis. Il n'y avait désormais plus d'endroit sur terre où elles auraient pu vivre en paix, de toute façon. Darina remonta progressivement jusqu'au dernier niveau et examina les appareils présents dans l'espoir d'y repérer quelque chose qui pourrait lui indiquer comment faire disparaitre le temple. Arrivée au sommet, où se trouvaient les espaces privés du titan, elle dut conclure que si ce temple recelait un mode d'autodestruction, elle ne le trouverait jamais. La seule solution serait vraisemblablement de refermer le passage et d'enterrer la porte du temple le plus profondément possible en espérant que les Chinois ne tentent pas de le retrouver. Empruntant une dalle de téléportation, Darina se retrouva de nouveau à la base du temple et rejoignit ses apprentis.

- Alors ?
- Rien. De toute façon je ne sais pas lire l'écriture utilisée, alors ça ne sert à rien. On essaiera de l'envoyer au plus profond de la terre une fois dehors.
- Je le réveille ?
- Non. Attendons de voir si on a besoin de lui pour sortir. Tu es prêt ?

Junior et elle concentrèrent leur cosmos et frappèrent la porte, ce qui les amena à l'extérieur, où ils retrouvèrent l'air aride et salé du désert chauffé par le soleil brûlant. Darina fit signe à Junior de mette Bigleux en lieu sûr, ce qu'il fit avant de la rejoindre au bord du trou.

- Comment on s'y prend ? Si on attaque la porte on se retrouve à l'intérieur.
- ... Je vais provoquer un mouvement tectonique.
- Un quoi ?
- Je vais rendre le sol fluide et faire disparaitre la porte dans les profondeurs de la terre. Il va falloir que tu m'aides. Tu ne fait peut-être qu'effleurer le septième sens, mais ton cosmos est presque aussi puissant que le mien.

Concentrant toute sa puissance sur le sous-sol de la région, Darina sonda les couches profondes et utilisa son cosmos pour broyer tout ce qui semblait trop dur. Junior sembla comprendre ce qu'elle faisait et l'aida du mieux qu'il put en dépit de sa maîtrise imparfaite du cosmos. Lorsqu'ils eurent créé un tunnel suffisamment fluide, Darina s'efforça de provoquer un mouvement de va-et-vient entre les couches les plus basses et celles situées juste sous le temple. Elle ne tarda pas à voir ce dernier disparaitre progressivement dans le sol comme s'il sombrait dans des sables mouvants. La manœuvre était épuisante, mais nécessaire, aussi ne s'arrêta-t-elle que quand elle fut certaine que le temple était hors d'atteinte. Après un tel effort, Darina tomba à genou.

- S'ils arrivent à forer à plus de huit kilomètres de profondeur, je leur tire mon chapeau...
- Ils vont s'en rendre compte, non ?
- Forcément, mais ils n'ont pas les moyens d'aller chercher le temple aussi bas... Oh bon sang, quel effort...
- Je vais chercher les sacs de provision, j'ai tellement soif.
- Bonne idée. Ah !
- Quoi ?
- Il faut encore se débarrasser des corps des trois créatures qu'on a combattu ici.
- Ah oui... Ah non elles ont dû glisser avec le temple.
- Non non, les morceaux étaient éparpillés. Bon allez, je vais les chercher.
- Heu... Il fait jour et je ne vois rien.

Darina regarda Junior d'un air interdit, puis constata qu'il avait raison. Il ne resta pas la moindre trace des créatures dont elle avait éparpillé les corps plusieurs heures auparavant. Elle passa près d'une demi-heure à parcourir le désert, aidée par les traces de ses attaques, mais aucun bout de corps n'était visible.

- C'est peut-être des charognards qui les ont mangé ?
- Ils avaient très, très faim alors. Parce qu'il y avait malgré tout de quoi nourrir de nombreux fauves.
- Mais ils sont où, alors ?
- ... Je crois que nous ne le découvrirons pas. Ça vaut peut-être mieux. Il est temps de rentrer, j'espère que nous ne sommes pas restés trop longtemps.

Se saisissant de ses apprentis et des sacs de provision, Darina jeta un dernier coup d'œil au désert et se téléporta. Ailleurs, dans une dimension dont l'accès était désormais inaccessible aux mortels et à bien d'autres êtres, Amie se réveilla. Quelque peu paniquée, elle regarda autour d'elle pour chercher son ami et le petit qu'elle avait tenté de protéger mais ne vit rien. Des plumes sombres dansèrent devant ses yeux. Levant la tête pour en trouver la provenance, Amie reconnut un visage qu'elle avait attendu pendant des milliers d'années et sourit béatement. L'individu qui l'avait ramenée à la vie laissa tomber les corps de trois des siens qui avaient eu la mauvaise idée de rencontrer de nouveaux amis.

- J'avais oublié ce lieu... Il me parait si ridiculement inutile, maintenant. Tu sais comment réparer les autres ?

Amie se redressa et fit joyeusement oui de la tête.

- Bien. Occupe-toi des tiens, maintenant. N'oubliez pas mes ordres. Restez ici jusqu'à ce que je vienne vous chercher. Personne ne viendra plus vous importuner, de toute façon
- Aaahiii ?
- ... Un ami ? Celui qui a fouillé dans mon ancien journal ?
- Aaahiii !
- Gentil ? Si tu le dis. Ce n'est qu'un mortel, stupide à défaut d'être agressif en ce qui le concerne. Son avenir et celui des siens est sombre, de toute façon. Maintenant je me retire.

Amie regarda son créateur disparaitre dans un nuage de plume, puis s'affaira à porter ce qui restait des siens vers une nouvelle vie. Ils allaient avoir tant de choses à discuter après ces visites si surprenantes.