Actions

Work Header

Légendaire

Chapter Text

- Alors ?
- Aucun mouvement.

Les quelques gardes du Sanctuaire présents étaient légèrement nerveux et hésitaient entre ne faire aucun bruit de peur de réveiller trop tôt Darina, et la réveiller indirectement pour la faire partir. Le garde le plus âgé avait sauvé la vie de son collègue en l'empêchant de donner un coup de pied aux amants endormis. Il n'avait aucune valeur martiale, mais il était encore suffisamment leste pour attraper un gringalet par le cou et le jeter hors de la pièce sans ménagement.

- Il est presque onze heure...
- C'est une lève tard.
- Encore heureux que l'équipe de nuit nous a averti. Enfin, ça n'a pas empêché certains de frôler la mort...
- C'est de sa faute ! Elle avait qu'à accrocher son masque à la porte ! On peut pas savoir si elle est réveillée ou pas, sinon !
- Oui oui, mais à mon avis elle était plutôt concentrée sur autre chose, hier. Enfin, ce matin elle devrait être de très bonne humeur.
- J'espère qu'ils changeront les draps pour l'équipe de ce soir.
- Pourquoi ?
- ... Ah oui, tu es encore un peu jeune pour savoir, toi.

Le jeune garde rougit. Il détestait cette façon qu'avaient les adultes de le prendre pour un idiot inexpérimenté. Il savait qu'il l'était, mais ce n'était pas une raison de le souligner en permanence. Il se doutait bien qu'à l'intérieur deux personnes avaient dû s'embrasser, et probablement faire d'autres choses assez mystérieuses. Il avait bien vu qu'ils avaient laissé leurs vêtements par terre, par exemple. Tout ceci le laissait extrêmement confus et...

- Oh ! Oooooh !
- Quoi ?
- Y a Gigas qui vient !
- Quoi ? Merde.

Le chancelier, accompagné d'un apprenti potelé, s'approchait d'eux avec la mine suspicieuse.

- Vous pouvez me dire ce que vous faites dehors, là ?
- Heu... on attends que l'équipe précédente sorte, monsieur.
- À cette heure-ci ? Vous n'êtes quand même pas en train de me dire qu'ils dorment ? Pourquoi vous allez pas les réveiller ?
- ... Trop dangereux, monsieur. Et puis y a une femme sans son masque.
- Une femme ? C'est moi qui valide le planning des équipes et je n'ai pas vu de femme pour cette nuit.
- Eh bieeen... Là y en a une.

Gigas, l'air interdit, se dirigea vers la porte, l'entrouvrit et reconnut le masque par terre. Ses yeux finirent par remarquer les deux corps à demi-dissimulés par la couverture. Il referma doucement la porte, la figure rouge.

- Elle m'aura tout fait.

Gigas prit une profonde inspiration et se mit à tambouriner sur la porte en criant.

- Debout là-d'dans, bordel d'Hadès ! Debout ! Dehors les impurs ! Allez, allez !

La manœuvre fut assez efficace car les gardes entendirent du bruit à l'intérieur, comme si quelqu'un tombait de son lit. Le sergent perçut quelques jurons étouffés et ce qui lui sembla être le bruit de personnes se rhabillant en toute hâte. Inquiet quant à la suite des événements, il tira derrière lui le jeune garçon. Quelques minutes plus tard la porte s'ouvrit et Darina sortit de la tour décoiffée et mal rhabillée, mais avec son masque.

- Hem. J'avais pas vu l'heure, dis-donc. On méditait.
- C'est ça, oui ! C'est de la mise en danger du Sanctuaire ! Vous avez oublié vos devoirs pour ne penser qu'à vos pulsions dégoutantes !
- Oh ça va, y a pas mort d'homme ! D'ailleurs, j'ai sauvé la vie de Dionys.
- Je me demande bien comment !
- Je suis resté toute la nuit pour soigner une blessure infectée, la fatigue m'a pris, et je me suis endormie là, c'est tout.
- Une blessure infectée, mais bien sûr, on ne me l'avait encore jamais faite celle-là ! Vous vous croyez au-dessus des règles de par votre statut, hein ? Mais je vais vous faire mettre aux arrêts, moi !
- Ah non, c'était vrai ! Viens là, toi. Regardez, il a été mordu par un serpent et - c'est vilain cette morsure Dionys, quand même - et je l'ai soignée du mieux que j'ai pu.
- J'en ai plus qu'assez de votre sempiternelle insolence ! Gardes, mettez-là aux arrêts !

Les individus concernés firent de leur mieux pour fixer leurs chausses et ignorer la scène.

- Allez ! Je vous ai donné un ordre !
- Qu'est-ce que vous voulez qu'ils fassent ? Je suis chevalier d'or, y a personne capable de me tenir tête. Le Pope s'en fout, Dohko est loin, Bos aussi. Ah y a le petit jeune, là, mais ça m'étonnerait qu'il ait que ça à faire. Foutez-moi la paix et retournez à vos maquettes à la con !
- Darina, c'était pas gentil, ça. Veuillez nous excuser, chancelier, cela ne se produira plus pendant le service, je vous l'assure. J'implore votre clémence.

À la différence de Darina, Dionys, par son respect du règlement, avait toujours été dans les petits papiers du chancelier, lequel n'avait jamais compris comment deux êtres si différents pouvaient s'entendre.

- Fort bien. Ce sera la seule et unique fois que j'accepterais de passer l'éponge sur ce manquement in-qua-li-fia-ble. Et quant à vous, mademoiselle Darina... faites attention. Faites très attention. Votre statut ne vous autorise pas tout, et la patience de votre hiérarchie est sur le point d'être épuisée. Soyez donc heureuse que nous en restions là.

Darina avait connu des débuts de journée plus agréable, aussi se contenta-t-elle d'adresser à Gigas un chapelet de grossièretés qui impressionna même le sergent. Il aurait pu parier que ni le chancelier ni même Dionys ne comprenaient tous les mots. Darina retourna dans la tour récupérer un bas et un drap souillé qu'elle se fourra sous le bras, puis repartit en prenant Dionys par la main, non sans faire un geste obscène à son contempteur. Choqué, Gigas resta coi tout en les regardant redescendre la pente qui les ramenait vers le cœur du Sanctuaire.

- Je... je... et voilà... la décadence est en marche ! Nous n'avons plus qu'à livrer la terre entière à la première divinité qui se présentera, mais une fois aux Enfers je saurais que j'aurais tout fait pour éviter ça.
- Hem. Bien. Messieurs, il est plus que temps de prendre le quart. La Baleine ne devrait pas tarder à nous rejoindre, de toute façon. Oh, petit, ouvre-donc la fenêtre pour aérer un peu, veux-tu ?

Le jeune garde ne se fit pas prier et s'engouffra dans la tour, vite imité par son collègue et le sergent qui refermèrent la porte, laissant Gigas seul avec l'apprenti.

- Mon enfant, si un jour tu as la chance de devenir chevalier d'Athéna, j'espère que ton attitude sera plus digne que celle que tu viens de voir.
- ... Ça veut dire quoi sod...
- Je ne sais pas et je ne veux pas le savoir ! Suis-moi !

Pendant que Gigas s'éloignait d'un pas rageur en méditant une possible vengeance, Darina ralentissait la cadence et se blottit contre Dionys.

- Je... je suis désolée. Je t'ai entrainé là-dedans, c'est entièrement de ma faute.
- Oui c'est vrai.
- Ouch... Au moins ça a le mérite d'être clair.
- Mais en ce qui me concerne c'est sans regret.
- Ah bon ? Toi le chevalier parfait, tu n'es pas gêné de côtoyer une impure insolente comme moi.
- C'est justement parce que tu es comme ça que je suis avec toi.
- ... Pff, mais quel couillon tu fais !
- Je le pensais vraiment.

Dionys ne pouvait voir son visage, mais il savait que Darina rougissait. Il lui prit le drap des mains et l'embrassa dans le cou.

- Ça te dit un tour au bain privatif ? Histoire de se délasser ?
- Heu, oui. Je veux bien.
- Ça nous fera du bien, mais on va d'abord manger un petit quelque chose parce que je meurs de faim.
- D'accord. J'ai rien mangé depuis deux jours alors je me sens faible, de toute façon. ... Dis ?
- Oui ?
- Encore pardon de m'être endormie.
- C'est pas grave. Tu te sens plus détendue ?
- Ah oui, là... ça va beaucoup mieux. Ça devenait intenable.

Le couple profita d'une des rares commodités offerte aux gens dans leur situation, qui leur permettait de se laver et de se changer sans devoir surveiller les allées et venues de qui que ce soit. La toute petite annexe au balneion était aussi utilisée par les gens qui aimaient la tranquillité.

- Aaaah, elle est bien chaude.
- Un peu trop pour moi, comment tu fais pour rester là-dedans ? Je met un peu d'eau froide.
- Si tu veux. Comment ça se passe avec tes apprentis ?
- Normalement j'aurais dû commencer à leur enseigner le septième sens, mais mon indigestion m'a coupée dans mon élan. Frotte-moi le dos. Je ne sais pas trop lequel d'entre eux sera le plus à même de me succéder. Le plus jeune a un cosmos impressionnant et sait y faire appel très vite, mais le deuxième commence à avoir d'excellents réflexes tactiques qui devraient lui permettre de prendre progressivement le dessus. Et puis il y a la motivation.
- Mmm ? Ta peau est douce.
- C'est pas Gigas qui le découvrira. Et puis, elle est surtout plus flasque qu'avant. Je n'ai plus vingt ans. J'en ai même plus trente.
- Moi je te trouve toujours jolie comme avant. Qu'est-ce qu'elle a leur motivation ?
- Tu aimes les vieilles moches, c'est tout. Leur motivation, eh bien... le plus jeune n'en a aucune, voilà le problème. Il ne veut pas être là, il se contente de faire ce que je lui dis, mais je sens bien qu'au moindre relâchement il en profitera pour en faire moins s'il le peut.
- Et l'autre ?
- L'autre est remonté comme une horloge. Il n'a qu'un objectif, c'est d'être réuni à son frère. Tant que je le peux, j'utilise ça pour le pousser à se dépasser, mais je crains le jour où ils se retrouveront. Si ça se trouve il perdra tout intérêt dès qu'il aura récupéré son frangin.
- Un double échec serait problématique. Il n'y a plus que toi pour protéger le Sanctuaire, et si aucun ne te remplace, les ennuis iront en s'accumulant.
- Je le sais bien ! Les choses seraient plus faciles si le pays était pas gouverné par des cons. S'ils arrêtaient de nous emmerder, on aurait moins à s'inquiéter des petits détails de la vie quotidienne.
- Tu sais, je les soupçonne d'être à l'origine de l'épidémie qui a affaibli le Sanctuaire. Oups !
- Et un savon en liberté, un ! Tu veux dire le gouvernement ?
- Oui. Je trouve extrêmement suspect de perdre autant d'hommes et de femmes juste après un coup d'état.
- Tu ne penses quand même pas qu'ils ont organisé ça ? Comment auraient-ils fait ?
- Juste après la fuite du roi, le nouveau régime a sondé le Sanctuaire, tu te souviens ? Ils ont été très polis, ils ont livré des vivres en abondance, et ils ont continué quelques temps malgré la position du Pope.
- Oui, et ?
- Je pense qu'ils nous ont livré de la nourriture empoisonnée.
- Oh ! Tu le penses vraiment ?
- Oui. Ils n'ont pas tout empoisonné pour que ça passe inaperçu et qu'il n'y ai pas trop de malades en même temps, mais je pense que les morts qui nous ont frappés au cours des dernières années ne sont pas toutes accidentelles. Et la grippe a aggravé la situation.
- Les salauds !
- Je n'ai pas de preuves, hélas. Sur le moment on a attribué ça à la malaria. À mon avis ils nous ont envoyé des poulets infectés, peut-être des fruits remplis d'œufs de moustiques, aussi.
- Qui dit époque moderne dit moyens modernes... tu l'as pas trouvé, le savon ?
- Je cherche.
- C'est pas le savon, ça.
- Et c'est un problème ?
- Non, mais... enfin ça me dérange pas en fait.

Après un court intermède ludique, Darina et son amant terminèrent leur toilette puis se séchèrent.

- Aïe.
- C'est ta morsure qui te fais mal ?
- Non, c'est le lit, qu'est-ce qu'il est inconfortable.
- Mon pauvre chou.
- Mmm. Tu voudras que j'aille voir tes apprentis ?
- Non, on va aborder un passage difficile et je ne veux pas les déconcentrer avec une nouvelle tête. Par contre... si on peut éviter d'attendre encore un an avant de se revoir, ça serait bien.
- On peut aller faire un tour en forêt pendant la nuit, si tu veux.
- Ah non, y a plein d'insectes, je me fais piquer de partout, non merci. Non, j'irais te voir chez toi. Et tant pis pour ton insupportable voisin Gigas.
- J'y peux rien, il estime que vivre à coté de chez lui est une récompense. Tu es sûre que tu veux pas que je vienne en spectateur ?
- Non. Pourquoi tu y tiens tant que ça ?
- Parce que je n'ai jamais réussi à maîtriser complètement mon cosmos. Je ne suis qu'un chevalier de bronze.
- Mon poussin... ce n'est pas quelque chose qui s'apprend, c'est quelque chose qui se comprend. Je ne pourrais pas t'aider plus que ton propre maître l'a fait. Je ne suis déjà pas certaine que mes propres apprentis y arrivent. De toute façon, je ne compte pas partir tout de suite non plus, ils sont trop immatures.
- Mmm. Tant pis. J'espère juste qu'ils ne profitent pas de ton sommeil pour te reluquer.
- Oh, tu es jaloux ! C'est adorable ! Mais... non. Ils me trouvent trop vieille. Et pas assez charnue.

Après un dernier baiser, le couple se sépara et tandis que Dionys retournait à ses devoirs, Darina rejoignait les siens. En l'occurrence, elle trouva ses deux apprentis en train de se goinfrer de baklavas.

- Vzé revegnue ?
- On a piqué des baklavas à l'intendance, vous en voulez ?
- ... Moi ça va bien, merci, j'ai été malade comme un chien à cause de la feta. Je vois que vous êtes pas trop accablés par l'inquiétude.

Les deux garçons échangèrent un regard. La vie tranquille était terminée.

- Si vous étiez morte quelqu'un serait venu nous le dire, non ?
- Probablement. Donc, du coup, moi je suis venue vous dire qu'on part s'entrainer. Tout de suite. Sans trainer. Au trot ! Hop hop hop !

Ses apprentis eurent le bon sens de ne pas s'attarder et se mirent à courir vers la forêt. Bigleux remarqua que Darina avait quand même emporté le reste de baklavas et en mangeait tout en les talonnant. Ils arrivèrent à la petite clairière où ils s'étaient entrainés la veille et Darina leur fit signe de rester debout.

- Bon. On va reprendre là où on s'était arrêtés. Vous allez immédiatement vous mettre en garde et faire brûler votre cosmos comme si votre vie en dépendait.

Junior et Bigleux s'exécutèrent.

- Ne vous moquez pas de moi, vous n'êtes pas encore au maximum de vos capacités. Si vous ne vous donnez pas à fond, je vous le fais payer définitivement. Tu ne souhaites pas que ton frère souffre à cause de toi, Bigleux, n'est-ce pas ?
- Pas question ! Je vous l'interdis !
- Tu n'as rien à m'interdire ! Allez ! Je veux sentir une explosion de cosmos en vous ! Vous êtes d'une mollesse incroyable, vous êtes des moins que rien ! Bigleux, si tu n'y arrives pas qui protégeras ton frère ? Junior, ta vie est en jeu !

Dans son palais, le Pope se figea en pleine conversation.

- Vous le sentez aussi, Grand Pope ?
- Bien entendu, Saga. De redoutables cosmos, assurément. Mais la puissance n'est pas tout, il faut aussi la stabilité.
- Souhaitons qu'aucun des deux n'en meurent.
- L'épreuve du Jour et de la Nuit. Seuls les authentiques chevaliers d'or peuvent la traverser sans encombre.

Darina était impressionnée mais ne le montrait pas. Le cosmos de Junior était impressionnant, même pour elle. Il s'en dégageait une impression de puissance immuable, mais Bigleux n'était pas en reste. Les menaces à l'encontre de son frère l'avaient mis en colère, et son cosmos transpirait la sauvagerie déchainée. Il était temps qu'elle entre en scène.

- Bien. Très bien. Maintenant vous allez devoir comprendre par vous-mêmes. Je vous souhaite bonne chance. Je crois en vous.
- Qu'est-ce que vous racontez Darin...

Bigleux n'eut pas le temps de terminer sa phrase car l'attaque de Darina le frappa en même temps que Junior et les priva de leur cinq sens. Les deux apprentis tombèrent au sol, mais ils étaient déjà plongés dans l'obscurité la plus totale et n'avaient plus aucune conscience de leur environnement. Leur esprit lui-même s'embrouillait de plus en plus. Seul leur restait le cosmos. Ils continuaient à se percevoir l'un-l'autre, mais aussi Darina dont le cosmos semblait empli d'inquiétude. Celle-ci s'éloignait lentement, abandonnant ses élèves allongés dans l'herbe.

- Si vous laissez votre cosmos diminuer, vous ne vous réveillerez plus jamais. Ceux qui n'ont pas le niveau pour devenir chevalier d'or reviennent rarement de cette épreuve. Vous étiez aveuglés par la lumière du jour, vous voilà plongés dans la nuit. Il ne tient qu'à vous qu'elle ne soit pas éternelle, les débiles.

Darina rentra dans sa maison où elle procéda à un ménage minutieux et anxieux. Elle pouvait sentir le cosmos de ses apprentis décroitre lentement, alors que la fatigue les gagnait. C'était le moment le plus difficile de la formation. Celui où on n'avait pas le droit à l'erreur. Dans la clairière, Bigleux sentait ses forces le quitter. Il n'avait plus aucune conscience du temps ni de l'espace. Était-il mort ? Était-il encore en vie ? Il n'en avait aucune idée. Tout ce qu'il savait c'est que son cosmos s'amenuisait. Alors qu'il sombrait dans l'inconscience, il se souvint de la nuit où ses parents étaient morts, à bord du ferry qui s'était renversé. Sa mère lui avait ordonné de s'accrocher à son petit frère et de ne pas arrêter de nager. Il pouvait encore sentir les bras de ce dernier autour de son cou. Il ne l'abandonnerait pas, il ne le lâcherait pas d'avantage qu'il ne l'avait fait. Il ne pouvait crier, et pourtant il hurlait. Il ne pouvait frapper et pourtant son cosmos ne cessait d'augmenter. S'il devait mourir, ce ne serait pas avant d'avoir senti son frère près de lui. Le cosmos de Bigleux s'intensifia et inonda le Sanctuaire et ses environs, tel un phare puissant illuminant la nuit, et il le sentit. Il était là, parmi les novices ! Et on ne lui avait rien dit ! Il était désormais en colère et avait l'intention de reprendre le contrôle de son corps. Alors que son cosmos atteignait des sommets, les entraves que lui avait posé Darina cédèrent une à une, et il récupéra ses sens les uns après les autres. Puis, il se redressa et, sans un regard pour son compagnon, se dirigea vers le Sanctuaire. Chez elle, Darina soupira de soulagement. Au moins un d'entre eux avait triomphé de l'épreuve. Elle sortit et le vit passer en direction de l'arène où s'entrainaient des novices. Elle ne l'arrêterait pas, ce serait bien trop cruel. Et il l'avait bien mérité.

De son coté, Junior était désormais presque inconscient, mais des éclairs de lucidité le secouaient et lui faisaient se rappeler des épisodes de son enfance. La fois où Klio s'était étouffée avec un bout de pain et la panique de maman qui avait essayé en vain de le lui faire recracher. La fois où papa l'avait emmené écouter un concert de musique classique, rien que tous les deux. Ses chamailleries avec Pénélope. Peut-être que rester ainsi était préférable à la vie qu'il avait mené jusque là. Peut-être que lutter était sans espoir et que sa route devait se terminer ici. Qu'avait-il à y gagner ? Qu'avait-il à espérer ? Qu'est-ce qui l'avait rendu heureux, récemment ? Avait-il vraiment envie de vivre ? Junior souhaitait au moins trouver une réponse à ces questions avant de décider s'il devait sombrer. Il était quelqu'un de simple et de terre à terre. Les promesses pleines d'étoiles et de gloire n'avaient aucun intérêt pour lui. Il voulait... il voulait... encore un peu de baklava. Du karadopita. Et des loukoums ! Et... et il voulait... il aurait bien aimé revoir le fessier et la poitrine de jeunes filles. Même de loin. Ou d'un peu plus près, peut-être... si possible... Il voulait... il voulait vivre... il ne voulait pas rester là ! Il voulait se goinfrer, il voulait... avoir une occasion de fricoter... juste un peu... pour savoir... Il voulait dormir au soleil, et retourner voler de la nourriture à l'intendance. Il voulait continuer à embêter Darina. Ça ne se passerait pas comme ça ! À son tour, Junior intensifia son cosmos et fit sauter les verrous que son maître lui avait imposé. Il pouvait lui aussi sentir tout le Sanctuaire. En moins d'une seconde, Junior se retrouva devant la maisonnette de Darina, où il entra comme à son habitude.

- On mange quoi, ce soir ?

Quelque part dans le Sanctuaire, quelqu'un ricana.

- Tiens, encore un !
- Le Sanctuaire panse ses plaies, on dirait.
- Ça leur fera une belle jambe. Ils sont deux pour la même armure. Et on sait ce que ça veut dire, n'est-ce pas ?
- Que si l'un d'entre eux tombe, son ami sera là pour le remplacer.
- Quelle vie magnifique ! Bouche-trou du Sanctuaire, ça en jette, quand même !
- Pourquoi es-tu toujours aussi négatif ?
- Pourquoi es-tu toujours aussi positif ? Parce que notre maître a décidé que tu serais le chevalier et moi le remplaçant ? C'est vrai que quand on est assuré de son avenir on a pas de raison de s'inquiéter.
- Tais-toi ! Ce n'est pas vrai et tu le sais.
- Voilà. C'est tellement plus facile de me réduire au silence et de se faire passer pour le gentil.

Ailleurs, un garçon écoutait un garde pérorer au sujet du cosmos. Un sujet maintes fois abordé, mais sans que quiconque ne daigne leur expliquer comment le faire jaillir. Alors que le garde s'appuyait sur un rocher, ce dernier se lézarda de plus en plus et vola en éclat. Derrière lui se trouvait un visage bien connu qu'il n'avait pas vu depuis plusieurs années. Ignorant les protestations du garde, l'apprenti s'agenouilla devant son frère, prit sa figure entre ses mains et toucha son front avec le sien.

- Écoute-bien ce qu'ils te disent. C'est vrai. Si tu veux qu'on reste ensemble, il faut que tu deviennes plus fort que tous les autres.

L'enfant sentit les larmes de son frère couler sur ses propres joues. Malgré son refus de ne pas pleurer devant les autres, il n'y arriva pas et ses larmes se joignirent à celles de son ainé sous le regard étonné de ses camarades.