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Légendaire

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Darina s'apprêtait à quitter la salle d'or, mais le Pope la héla depuis la fenêtre de son bureau. Elle distingua un bout de la tête de Gigas qui lui jetait un regard mauvais.

- N'as-tu rien oublié ?
- Hein ? Oublié quoi ?
- Darina, veux-tu bien nettoyer après la libation, ça attire les corbeaux !
- Ah zut, pardon ! Oh, juste une dernière chose !
- Oui, quoi ? Je suis occupé, Darina.
- Oui parce que ça va bien d'entrer dans la salle du trône sans rendez-vous ! Alors si en plus c'est pour empêcher les gens de travailler on va...
- Merci Gigas ! Je pense que Darina n'en a pas pour longtemps ! Et vous allez devoir recommencer cette lettre vu que vous vous appuyez sur la machine à écrire.

Laissant le chambellan pester, le Pope fit signe à Darina de parler vite.

- J'avais oublié de vous demander, n'est-il pas possible d'engager des enseignants en ne passant pas par le ministère ? Mes apprentis sont charmants, mais l'instruction leur fait un peu défaut. Un peu beaucoup, selon les domaines.
- Mmm, il est vrai que je ne pensais pas que l'attitude du gouvernement se prolongerait autant. Gigas, vous ne connaissiez pas des précepteurs, à Athènes ?
- ... ruban de merde ! Hein ? Ah oui oui, mais ils seront peut-être soumis à des tracasseries administratives, il faudra être prudent dans notre approche.
- Fort bien. Nous en discuterons aussi après notre lettre. Merci Darina.
- Je vous en prie, Grand Pope.

Shion regarda Darina laver à grande eau l'urne de son armure puis partir retrouver ses apprentis. Ou qui que ce soit, cela ne le concernait pas. Il se tourna vers Gigas, toujours en lutte avec sa machine à écrire.

- Vous devriez commander un autre modèle, vous avez réparé cette machine tant de fois qu'elle ne tient plus en un seul morceau que par la grâce d'Athéna.
- Avec tout le respect que je vous dois, monsieur, nos finances se détériorent de jour en jour et ces fournitures ne sont pas produites sur nos terres, ni même en Grèce, d'ailleurs. Je vais donc m'abstenir de commander quoi que ce soit tant que nos relations avec le gouvernement ne se seront pas apaisées quelque peu.
- Nos avoirs chez les armateurs nous assurent encore un revenu décent.
- Il le serait bien plus si lesdits armateurs ne baissaient pas leurs pantalons devant le gouvernement.
- Ce sera probablement ce qui causera la chute de ce régime. L'opinion des pauvres indiffère les dirigeants de tous poils, mais les bailleurs de fonds doivent être caressés dans le sens du poil. Ça y est ?
- Oui. Enfin pour le moment. Je passe tellement de temps à bricoler cette machine que je pourrais devenir ouvrier typographe.
- On pourrait peut-être acheter une presse ? Quand je suis devenu Pope on n'écrivait qu'une fois de temps en temps à Istanbul, et on perdait tellement de temps à traduire et à laisser de coté les insultes de pure forme... Maintenant il faut écrire sans arrêt, se justifier, menacer. Ce n'est pas ce pour quoi Athéna m'a nommé.
- J'en conviens, mais il faut faire avec. Et pour la presse, c'est non. De toute façon ça ne vous épargnerait pas la nécessité de dicter les lettres, même si on les imprimait après.
- D'une certaine manière, vous ressemblez beaucoup à Darina.
- Je ne vois pas en quoi !
- Par votre façon de m'asséner votre opinion sans prendre de gant.
- Oui alors, si vous passiez autant de temps que moi à gérer l'administration et les finances, vous seriez peut-être moins enclin à la déférence et aux circonvolutions langagières. Le gouvernement nous talonne et nous met chaque jour de nouvelles entraves auxquelles il faut réagir le plus vite possible, alors si je dois vous ramener brutalement sur terre, je le fais. Bon ! Je vous écoute.

Soupirant une fois de plus, le Pope se servit une tasse de thé. Certes le thé anglais était bon, mais ça n'était pas cet épais thé brun importé de Chine qu'il aimait tant boire quand il était enfant. Et rien ne vaudrait jamais un bon beurre de yak rance à point qu'on y laissait fondre. Il n'était pas très nostalgique, mais ces deux choses lui avaient toujours manqué. Et Dohko n'avait jamais su lui choisir son thé...

- Monsieur, je suis un peu pressé !
- Oui, Gigas, je vous ai entendu ! Vous permettez quand même que je prenne mes aises dans mon propre bureau ?
- Moi j'y passe mes journées, dans mon bureau. Et sans fenêtre !
- Mais si vous voulez vous installer dans l'aile ouest, allez-y ! Vous avez le droit de vous attribuer une pièce, ça fait partie de vos fonctions.
- J'ai mal aux genoux, je ne veux pas d'un bureau à l'étage !
- En somme vous voulez le mien.

Gigas eut la sagesse de ne rien répondre, mais son air bougon parlait pour lui. Le Pope haussa les épaules et recommença à dicter une lettre à la chancellerie du gouvernement grec pour protester des incursions répétées de troupes armées sur le domaine relevant du Sanctuaire. Si on avait laissé Darina la rédiger, elle se serait résumée à "Qu'est-ce que vous nous voulez ? Vous allez nous foutre la paix, oui ?". Peut-être que ce serait plus simple comme ça. Mais les deux hommes travaillant dans le bureau savaient que non et qu'il suffisait d'un seul mot plus haut que l'autre pour que la situation du Sanctuaire et de ses occupants devienne encore plus difficile. Et pire que tout, il s'inquiétait énormément de l'état de santé de Bos. Si comme il le craignait le chevalier n'était plus en état de combattre, ils allaient se retrouver de nouveau avec deux chevaliers d'or, dont un tout juste promu, et il serait très difficile de refuser à Gigas de proclamer l'état d'urgence tant que la situation ne se serait pas améliorée. Si jamais Darina venait à tomber malade, ce serait une catastrophe pour tout le Sanctuaire. Lorsqu'il allait se coucher, le Pope se disait parfois que le domaine qu'Athéna lui avait confié était insidieusement tombé en décadence par sa propre faute. À trop vouloir bien faire, avait-il été négligent ou laxiste ? Sitôt la lettre tapée, paraphée et scellée du sceau officiel du Sanctuaire, Gigas repartit en gémissant. Quelle cruelle vie que celle de serviteur d'Athéna. Certes le cosmos augmentait grandement la longévité et la résistance de l'organisme, mais le fait même d'y faire appel pour combattre et dépasser les limites humaines affaiblissait et fragilisait tout aussi grandement les organismes. On ne pouvait pas porter des coups à la vitesse du son sans que les os et les organes internes ne souffrent de lésions. Sublimer son cosmos permettait de faire des miracles et de terrasser des adversaires puissants, mais le prix à payer sur le long terme était grand. Et quand bien même on cessait de combattre... À quoi bon vivre plus longtemps que la moyenne si c'était pour voir mourir tous ceux qu'on avait connu, leurs enfants, leurs petits-enfants, et les générations suivantes ? ... Ah tiens, mais ils avaient finalement oublié de parler des enseignants ! Il irait donc voir Gigas de lui-même un peu plus tard, plus pour s'épargner ses sempiternelles plaintes quant à l'état de ses genoux que parce que le sujet était urgent. Même s'il était effectivement problématique.

Pendant que le Pope se perdait dans ses pensées, Darina redescendait tranquillement les marches vers le Sanctuaire. Si tout se passait bien, ses deux zygotos seraient prêts d'ici quelques temps, et deux ou trois ans d'études normales pour leur assurer une autonomie dans le monde extérieur leur mettrait un peu de plomb dans la tête. Certains étaient même allés à l'université pour en ramener des savoirs-faire précieux pour le Sanctuaire. D'ici là, elle aurait probablement atteint l'âge où elle commencerait à souffrir comme Bos. Comme tous les chevaliers, en fait. Et elle cèderait sa place de chevalier à l'un ou l'autre. Non, ça se présentait vraiment bien, tout ça. Un bruyant gargouillis lui rappela toutefois qu'elle avait assez faim, aussi se dépêcha-t-elle de descendre pour rentrer à la maison. Alors qu'elle passait devant un groupe de novices, elle se souvint qu'elle devait aller voir ses comparses dans le camp des femmes et bifurqua. En dépit de leur isolement et du cadre austère, ce dernier était assez agréable à vivre. On le tenait propre et en bon état, on ne jurait pas (sauf Darina). Elle l'avait pourtant quitté dès qu'elle en avait eu la possibilité tant l'atmosphère confinée et strictement féminine la rendait folle. Les gardes appelaient ce lieu, du moins à voix basse, le "poulailler". On s'y volait souvent dans les plumes, ça c'était vrai. Il y avait un petit balneion où on pouvait apprendre à masser et soigner la peau, et la cantine y servait des plats bien plus délicats que celle des garçons. Darina enleva son masque et se massa le visage là où il l'irritait.

- Ooooh, mais ça alors, Darina en personne ! Ça faisait longtemps !
- C'est toujours bon de revenir au bercail de temps en temps, Alexandra.
- Ha ha, c'est vrai, c'est vrai. Que nous vaut l'honneur de ta visite ?
- Oh, cet après-midi j'ai croisé un groupe de novices avec mes apprenties, et j'ai remarqué que les trois filles du lot allaient avoir besoin de bandages. Je crois que c'était la quatrième phalange. J'ai vu un justaucorps rouge avec écharpe bleue et un blanc avec écharpe blanche.
- ... Ah oui, je vois qui c'est. Oui, elles se sont développées très vite cette année, et j'y avais pensé aussi l'autre jour. J'irais leur parler, si tu veux.
- Ah, très bien, tu les connais mieux que moi, après tout.
- Oh, tu sais, c'est rien, après tout on vit toutes ensemble, ici.
- Et oui.
- Et oui. Et puis bon, pour apprendre à faire un bandage, il vaut mieux un modèle avec de la poitrine, donc je m'en chargerais.
- Ha ha, oui c'est sûr, tu me bats largement de ce coté là.
- Rho, ne te jette pas la pierre comme ça, il y a des hommes qui aiment les petites poitrines, tu sais !
- Encore heureux, celui avec qui je couche préfère ça, en tous cas. Et puis avec lui je peux parler de mon armure, c'est bien, surtout qu'on est pas nombreuses dans ce cas. Bon allez, je te laisse, merci de t'occuper des filles ! Salut !
- ... Salut ! À la prochaine !
- Oui, bonne soirée !

Alors que les deux femmes repartaient chacune de leur coté en traitant mentalement l'autre de grosse salope, Darina se dirigea vers le petit marché où on pouvait prendre des produits issus des potagers cultivés collectivement. Encore un truc qui n'existait pas chez les garçons. Tant pis pour eux s'ils devaient se contenter de la nourriture de la cantine. Elle put négocier deux lapins contre quelques fruits et légumes et, comble du bonheur, de la feta !

- Mais vous avez eu le droit d'en prendre auprès de l'intendance ?
- Non non, c'est des filles qui ont attrapé deux chèvres qui s'étaient aventurées dans la forêt et qui les ont ramenées ici. On espérait aussi tomber sur un bouc pour avoir un élevage sur place, en fait.
- Vous savez que c'est interdit, ça ?
- Ah bon ?
- Elles appartenaient probablement aux paysans qui fournissent le Sanctuaire, ils seront peut-être pas contents.
- Oh. On savait pas.
- Bon, c'est pas bien grave, mais allez quand même en parler à l'intendance pour éviter qu'ils se fâchent avec les paysans. J'imagine qu'Alexandra ne vous en a pas parlé ?
- Non.
- Pourquoi je ne suis pas surprise... Allez dès demain signaler ça, quand même. Je vous apporterais les lapins tout à l'heure.
- D'accord !

Darina remit son masque et revint chez elle pour trouver les garçons endormis dehors. Au moins le potager avait été fait. Elle alluma donc le feu et mis de l'eau à bouillir avant de prendre deux lapins qu'elle partit donner aux filles qui l'avaient reçue. Avec ce qu'elle avait récupéré, elle allait pouvoir faire des spanakopità. Tant pis pour les ronfleurs s'ils se réveillaient trop tard, ils n'auraient qu'à se contenter de ce qui resterait. Elle prépara ensuite son plat et mit à cuire plusieurs chaussons puis sortit ses lapins pour jouer avec eux. Ils aimaient la suivre à l'intérieur de la maison, même s'ils avaient tendance à grignoter ses draps dès qu'ils le pouvaient. Alors qu'elle les câlinait, un des apprentis frappa à la porte. Si elle était fermée, c'est qu'elle était absente ou n'avait pas son masque. Un code simple qui leur facilitait grandement la vie, et qui en plus évitait aux lapins de sortir sans qu'elle le remarque. Elle reprit donc son masque.

- Attends... voilà vous pouvez rentrer.
- Pardon, on dormait.
- Ah bon ? Pas remarqué. C'est l'odeur de cuisine qui vous a attiré ?
- Un peu, oui. Mmm, des spana !
- Eh oh, minute papillon ! C'est moi qui ai préparé le repas, c'est moi qui me sert en premier, vu ?
- Pardon.
- J'aime mieux ça. Mais fermez la porte, les lapins vont sortir ! Je vous l'ai dit je sais pas combien de fois en plus. Ah ! Junior, va chercher celui-là ! Franchement...

Tous les trois mangèrent tranquillement, chacun dans son coin, Darina leur tournant le dos comme d'habitude. Même s'ils étaient parfois stupides, elle les trouvait attachants, et aimait les entendre rire pendant qu'ils jouaient avec les lapins. Elle s'étrangla un peu en entendant Junior imiter sa voix.

- Ouh ! Vous êtes deux vilains apprentis lapins, je vais vous punir, foi de Lapina !
- Mais voyons, maîtresse Lapina, nous sommes super sages en ce moment ! Le Sanctuaire n'a jamais connu d'apprentis aussi sages !
- Que nenni, vous êtes de méchants petits lièvres, en garde ! Par l'Attaque de la Papatte !
- Haha ! Vos forces vous quittent, vieille femme, j'ai déjà subi cette attaque par le passé, donc elle ne marchera pas. Le Tournoiement des Noreilles !
- Mais c'est pas fini, les crétins ? Je parle pas comme ça !
- Muuuh... Quelle puissance, je t'avais sous-estimé, apprenti ! Prends-toi donc ce Calinou de la Mort !
- Oooh, aargh ! C'est terrible, voilà donc la puissance d'un authentique chevalier ! Il ne me reste donc plus qu'une dernière chance !
- Mais quoi donc ? J'en tremblerais presque.
- Pff, vous êtes deux débiles.
- Fricotti fricotta !
- Oh mon dieu, je suis vaincue par la puissance de l'amou... aïe !
- Ha ha ha, comment tu t'es pris une... aïe !
- Oh mon dieu, Hadès nous attaque, Le Bouclier-Tout-Doux ! Aïe !
- Oser troubler mon repas avec vos conneries, mais vous êtes vraiment des sacrilèges ! Ah, vous me saoulez, je vais manger dehors avec Monsieur Tout-Doux. Non, aucune blague sur son nom, je vous préviens ! Et je finis la feta puisque c'est comme ça !

Darina sortit en claquant la porte, suscitant un fou-rire mal étouffé chez ses apprentis. Ça devait être l'âge bête qui commençait. Pourtant elle ne se souvenait pas avoir été pénible comme ça. Certes, la période faisait qu'elle avait les nerfs à fleur de peau, mais quand même.

- Les écoute pas, mon Tout-Doux ! C'est des idiots. Tiens, tu veux un petit bout d'épinard ? T'aime bien ça, hein ? Toi au moins tu es gentil avec moi. Pas comme eux.

Darina se calma vite, mais resta dehors pour observer le coucher de soleil et l'apparition des premières étoiles. Puis elle remit les lapins dans leurs clapiers respectifs alors que ses apprentis dormaient, ou faisaient semblant, depuis un moment. Cependant, dès les petites heures, elle fut prise de douleurs intestinales de plus en plus fortes et dû courir aux latrines pour évacuer son repas. La tête lui tournant de plus en plus, elle préféra se rendre à l'infirmerie du camp des femmes. Malgré l'heure, le petit bâtiment était éclairé, et elle s'y effondra à peine entrée.

- Encore une !
- C'est Darina, celle-là, non ?
- Oui. Fiou ! Elle se paie une sacrée crise ! Tu veux pas ouvrir la fenêtre ?
- Mal au bide...
- Oui, je vois ça. T'aurais pas mangé de la feta, ma grande ?
- Je...

Elle n'eut pas le temps de finir sa phrase et vomit le reste du repas dans le seau qu'on lui présenta.

- Les toilettes sont à droite. On a un lit et des tuniques propres. Les gamines se sont trompées en préparant leur feta, et l'ont mal conservée. T'es la cinquième à débarquer ici. Ah ben elle est dans les pommes... Bon, tu prends les pieds, moi les bras.
- Ah non, tu veux pas changer ?
- Elle s'est vidée de chaque coté, alors ça changera rien... Prête ? Un, deux, trois.

Les deux volontaires portèrent Darina sur un lit et la changèrent, puis lui firent une piqure.

- Allez hop ! Antibio, antivomitif et ça ira bien ! Si ça passe pas on contactera l'intendance. Je prends le premier quart pour voir si d'autres arrivent, mais les gamines ont pas dû en fabriquer tant que ça, de la feta.

Le matin vint à son rythme habituel, et Junior et Bigleux ne purent que constater l'absence de leur maître. Toujours sans nouvelle à presque midi, ils décidèrent de se renseigner à l'intendance, où leur expliqua qu'elle avait été victime d'intoxication alimentaire et était alitée dans le camp des femmes. Livrés à eux-même, les apprentis décidèrent sagement de ne pas rester trainer là où quelqu'un risquait de leur imposer un entrainement et retournèrent dans leur logis. Se doutant que Darina ne serait pas de la meilleure humeur quand elle reviendrait, ils s'efforcèrent d'entretenir le potager et de nettoyer les clapiers. Ce n'est que le surlendemain soir que cette dernière se réveilla difficilement et qu'on lui expliqua ce qui lui était arrivé.

- Urgh... ce goût de bile... Je peux pas avoir de l'eau ?
- Mieux que ça, voilà une tisane à la menthe.
- Tain... j'ai l'impression d'avoir la gueule de bois... Merci les biquettes...
- Les petites pensaient bien faire. Gigas les a un peu grondé, mais comme elles avaient pas fait beaucoup de feta, ça n'a pas été trop grave.
- Et Alexandra a fait celle qui n'était pas au courant, j'imagine ?

Le sourire de la volontaire était éloquent.

- Et mes apprentis ? Ils en ont mangé aussi.
- Ah, je sais pas. Faudra voir chez toi quand tu pourras marcher. Reste là encore pour cette nuit, histoire de te remettre. Tu as une tenue propre dans le meuble à coté.
- Merci, mais je crois que ça va aller. Je vais rentrer tout de suite, je suis inquiète pour eux. Enfin je vais quand même demander à l'infirmerie principale avant.

Darina passa donc au balneion, puis se dirigea vers l'infirmerie des hommes où on lui confirma qu'aucune intoxication alimentaire n'avait été constatée. Rassurée, elle ressortit rapidement du bâtiment alors que le soleil se couchait.

- Eh ben mes cochons. Deux jours de vacances pendant que Darina était au fond du seau... Et mes vacances à moi alors ?

Des gardes s'entrainaient à la lutte non loin d'elle, et le soleil faisait luire leurs muscles couverts de transpiration. Un spectacle qui, en plus de ne pas être déplaisant, lui fit un peu oublier ses apprentis.

- Sacrés bestiaux. Nuls niveau cosmos, mais c'est joli, tout ça... Moins que Dionys, mais pas mal. Bon allez.

Darina commença à marcher et se demanda depuis quand lui et elle n'avaient pas... fricoté. Trop longtemps. Trop pour elle, en tous cas. Elle secoua la tête pour chasser ces pensées et revenir à la formation qu'elle devrait prodiguer à Junior et Bigleux dès demain. Des mois. Ça faisait des mois qu'il ne l'avait pas touchée. C'était assez dur, quand même. Non non, ne pas y penser ! Darina longea le balneion des hommes et les entendit rire et discuter. Pff, toujours à plaisanter, comme ses apprentis. Elle les imaginait très bien à se chahuter, tout nus. Tout nus... Non ! Il allait falloir les emmener en forêt pour leur apprendre à maîtriser le septième sens, pour qu'il subliment leur cosmos en faisant appel à chaque atome de leur corps. Le corps de Dionys... Et elle serait inflexible ! Pas de fainéantise possible, maintenant. À ce niveau, elle devrait être dure avec eux. Dure. Rigide. Tendue.

- ... Merde.

Ses apprentis ne savaient pas qu'elle était sortie de l'infirmerie donc elle pourrait passer voir Dionys. Juste le voir. Juste un peu. Il dira non, de toute façon. Hésitante mais néanmoins très consciente de ce qui lui arrivait, Darina rebroussa chemin pour se diriger vers la tour d'observation Est du Sanctuaire. C'était un petit bâtiment isolé qui permettait de surveiller la vallée qui s'étendait en bas de la montagne, mais aussi certains lieux chargés de cosmos résiduels où étaient scellés des restes de combattants ennemis. Le Sanctuaire avait eu dans le passé plusieurs incidents liés à ce lieu, et en confiait la surveillance à des chevaliers confirmés et au moral d'acier. Dionys méditait, assis sur sa pierre habituelle. Toujours aussi beau. Ces mains, ces yeux... Le chevalier la regarda approcher d'un air méfiant.

- Darina ? La formation de tes apprentis est déjà terminée ?
- Hem, non. Pas encore, ils progressent vite, ceci dit.
- Oh, c'est bien. Tu voulais quelque chose ?
- Eh bien...
- Autre que ça. Ta priorité réside dans la formation de tes apprentis. Le Sanctuaire est fragile, Darina. Nous ne devons pas laisser nos sentiments entraver nos actions.

Darina se dit que c'est plutôt lui qu'elle entraverait bien au lit...

- Tu es toujours teeeellement si dévoué à Athéna, je sais déjà tout ça. Tu lui es plus dévoué qu'à moi, je pense.
- Bien entendu !

Dionys sut immédiatement qu'il avait gaffé.

- C'est une dévotion militaire ! Ça n'est pas de l'amour, voyons ! Tu es très pâle, ça va ?
- Je sors de l'infirmerie, j'ai mangé de la feta pas fraiche et j'ai été malade comme un chien. Mais c'est passé.
- Oh mince, je n'ai pas su.
- Normal, tu ne viens plus me voir. Le service avant tout, hein.
- Je... La dernière fois tu as essayé de...
- Oui, oui je sais bien. On est pas tous comme toi, tu sais. La plupart des gens restent humains, ont leurs émotions, leurs désirs.
- ... Tu as mangé ?
- Non, j'ai faim mais j'ai peur que mes entrailles se révoltent si j'avale quelque chose.
- Je vais te donner une pomme, si tu n'as rien mangé tu dois être affaiblie. Viens.

Darina suivit Dionys, et c'est en entrant dans la tour qu'elle remarqua que la tunique de ce dernier, déchirée, laissait voir une région rougie.

- Mais... c'est quoi ça ?
- Ah. Morsure de serpent au cours d'un entrainement. Elle était sous une pierre que j'ai délogée en tombant. Je crois que j'ai neutralisé le poison. Faut que je me refasse un bandage, d'ailleurs.
- Enlève ta tunique.
- Non, écoute tu avais promis d...
- Pour te faire ton bandage, crétin. Tu as un onguent à appliquer ?
- Oui, y a ça que l'infirmerie m'a donné.

La morsure n'était pas belle et Dionys tressaillit quand elle le toucha.

- Ça t'a fait mal ?
- Juste un peu, rien de grave.
- Menteur, tu as plus mal que tu ne le dis mais tu refuses de l'admettre.

Darina enduisit Dionys d'onguent et le banda du mieux qu'elle put. C'était un véritable supplice de le toucher sans pouvoir... Elle n'avait pas ressentie une telle tension depuis longtemps. Dionys se retourna pour lui dire quelque chose mais ses jambes se dérobèrent et il tomba à genou devant Darina qui le rattrapa comme elle put.

- Tu as raison, je n'ai peut-être pas complètement récupéré, je devrais me mettre au lit.
- Aaahmmm...

Levant les yeux, il se rendit compte qu'il s'était agrippé à sa poitrine. Ce qui ne la laissait pas du tout insensible.

- Pardon... C'était pas voulu.
- Oui. Je vais t'aider à te coucher.

Alors qu'il venait de s'allonger, un garde se présenta à la porte.

- Bonjour, seigneur Dionys ! On est l'équipe de nuit, on peut monter là-haut ?

Darina pivota brusquement et se planta devant le garde. Jetant un coup d'œil dehors, elle en aperçut deux autres qui changèrent d'expression en la voyant. Elle se pencha pour murmurer à celui qui lui faisait face.

- Y a contrordre. C'est moi qui fait l'équipe de nuit. Tu es nouveau, tes collègues te diront qui je suis.
- Non non, je suis désolé on m'a bien spécif...
- Écoute poussin, je suis vraiment pas d'humeur. Tu dis encore un mot, tu n'as plus de tête. D'accord ?
- Heu... heu... Je...

Le garde n'eut pas le temps d'en dire plus car ses deux collègues l'attrapèrent brutalement et le trainèrent avec eux en courant.

- Bien madame, à vos ordres madame !
- Qu'est-ce que tu fais, Darina !

Dionys s'était relevé et s'appuyait au chambranle de la porte.

- Dionys, mon cœur, si tu me fais sortir de cette pièce, ce sera pour la dernière fois. Alors si tu tiens un tant soit peu à me revoir, tu. Vas. Fermer. Cette. Putain. De. Porte. À. Clé.
- Mais...
- Bon, tu me jettes pas dehors, donc je prends ça pour un oui.

Darina claqua et verrouilla la porte avant de s'avancer vers un Dionys décontenancé en jetant son masque par terre.

- Un an à faire ceinture, merde ! J'en peux plus !

Dehors, un jeune garde effrayé tentait de comprendre ce qui venait de se passer. Ses collègues haussèrent les épaules.

- S'appelle Darina. Puissante. Chevalier d'or. Très mauvais caractère.
- Mais... pourquoi elle...
- Là elle doit déjà lui avoir arraché ses vêtements. Elle rigolait pas quand elle t'as dit que t'aurais plus de tête si t'avais insisté. Tu retournes là-bas, elle te démonte la gueule, tu sais. La mission de cette nuit est annulée. Et pas la peine d'en parler à la hiérarchie, vu la folle que c'est personne ne fera rien contre elle.
- Mais...
- Elle est chevalier d'or, qu'est-ce que tu veux qu'on te dise ? Et puis ça doit faire un an qu'on l'a pas vue trainer ici, non ?
- Ouais, à peu près. Elle a perdu patience, on dirait. L'Acropole est en feu.
- Et si on montait la garde pas trop loin ?
- Heu, non non. Moi j'ai fait cette erreur une fois, j'ai trouvé le temps extrêmement long. C'est qu'ils sont bruyants, tous les deux.

Bien plus tard, alors qu'un jeune garde paniquait à l'idée d'avoir désobéi à un ordre et que deux apprentis ronflaient allègrement, Darina rouvrit les yeux pour regarder son Petit Cheval à elle. Il était beau, il était jeune (six ans de moins qu'elle, quand même !), il était passionné. Et endurant, aussi... Elle ne pouvait pas dire qu'elle l'aimait comme elle avait aimé son premier amour mais... auprès de lui elle trouvait la sérénité et l'apaisement. Ainsi qu'une innocente perversité extrêmement surprenante. Elle se redressa pour le regarder à la lumière de la lune. Un peu de romantisme ne faisait pas de mal. Et puis... il l'avait vraiment comblée, histoire de se faire pardonner. Caressant doucement ses cheveux, elle se rendit compte que le guerrier n'était pas encore au repos et souleva le drap.

- Mais il... Ooooh pardon mon chou. Tu t'es retenu tout ce temps et je me suis pas occupée de toi...

Elle avait juste fermé les yeux cinq minutes pour se reposer mais s'était endormie. Voilà qui la contrariait. Elle se sentait égoïste. Y penser ravivant l'envie, elle se dit qu'elle n'avait jamais essayé de le réveiller en le... Mais il était déjà tard... Tant pis, ses apprentis attendraient encore un peu, se dit-elle en s'allongeant doucement sur lui. Sa tour d'observation était maintenant cernée, et elle ferait ce qu'il faudrait pour la vider entièrement de ses occupants. Heureusement pour lui, Dionys se réveilla peu avant le moment fatidique et, après avoir vidé son carquois face à l'envahisseur, lui murmura un "je t'aime" qui la rendit heureuse.