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Légendaire

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Darina sentait presque son cœur battre. Elle se souvenait encore de l'excitation qu'elle avait ressenti lorsque son propre maître l'avait initiée au septième sens. Sans aucun doute ses propres apprentis se sentaient eux-même fébriles à l'idée de découvrir un mystère que peu connaissaient. Leurs regards fixés sur elle témoignaient de leur volonté d'apprendre. C'était une bonne chose. Toutefois, après une minute à attendre une réaction quelconque, elle commença à se dire qu'ils n'avaient peut-être pas bien compris.

- C'est tout ce que ça vous fait ?
- Heu... ça veut dire qu'on pourra se coucher plus tôt ?
- ... Vous... Vous vous foutez de moi, là ?
- Mais... je... on sait pas ce que c'est !
- Moi je crois que je sais.

Junior affichait une mine grave, il avait encore mal à l'épaule après son récent combat contre Bigleux.

- Elle a parlé du septième sens. Ça veut dire une nouvelle façon d'avancer que seuls les chevaliers expérimentés maitrisent.
- Je comprends rien. Comment on peut avancer différemment ?
- T'es crétin, Bigleux. Le septième sens !
- Hé ben quoi ?
- Ça veut dire qu'il y en a six autres ! Ça ne te dit rien ?

Darina sourit. Enfin la lumière éclairait leurs cerveaux embrumés. Elle fit signe à Junior de continuer.

- Six sens, c'est pourtant évident ! Devant, derrière, à gauche, à droite, au-dessus, au-dessous. Donc il y en a un septième qu'on ne connait pas.
- Oh... Ooooh... c'est pas en diagonale ? Hein Darina, c'est pas ça ? Darina ?
- J'hésite.
- Entre quoi et quoi ? Donnez-nous un indice !
- Entre vous tabasser ou juste rentrer me coucher.
- Heu... faut s'allonger pour le septième sens ?

Une énième gifle convainquit Bigleux que ça ne devait pas être ça. Darina se massait la nuque en s'efforçant d'ignorer son mal de tête naissant. En plus d'être en mauvaise période, elle devait supporter ça...

- Je dois vous reconnaitre une qualité, des débiles dans votre genre j'en ai pas eu souvent. Donc félicitations !
- Ah bon ?
- Elle nous engueule, Bigleux.
- Mais c'est pas notre faute ! On connait pas son truc, comment on pourrait deviner ?
- Bigleux marque un point, je ne sais pas pourquoi je vous ai demandé de chercher. J'aurais dû le savoir que ça tournerait comme ça, en plus. Rha.

Remarquant un affleurement rocheux qu'un arbre expulsait lentement mais sans ménagement, Darina alla s'asseoir dessus et soupira.

- Bon, reprenons. Comment savez-vous que je suis là ? Bigleux, je te préviens, réfléchis bien avant de répondre parce que je risque vraiment de me mettre en colère.

Reculant d'un pas et levant les bras par crainte d'une nouvelle gifle, Bigleux chercha désespérément un sens aux paroles de son maître. Junior, lui, avait compris que depuis sa dernière bourde il n'avait plus le droit à l'erreur et qu'il valait mieux laisser son compagnon tenter le coup.

- Parce que je vous vois !

Les deux apprentis se préparèrent immédiatement à un choc, mais rien ne vint.

- Oui, c'est tout à fait ça.
- Ah bon ? C'est tout ?
- Non. La vue n'est qu'un des sens qui permettent à l'être humain de percevoir le monde. Quels sont les autres ?
- Heu... l'entendement...
- On dit l'ouïe, mais en effet. Ensuite ?
- Le goût et l'odorat ?
- Très bien, Junior. Ensuite ?
- ... Le toucher ! Et puis... euh...
- Oui ?
- ... Je sais pas... La pensée ?
- C'est une suggestion inhabituellement intelligente de ta part. On va dire oui et non. Junior, d'autres propositions ?
- Non, je sèche.
- Bon. Vous avez globalement vu juste, du moins pour les cinq premiers. Il paraît que certains médecins considèrent qu'on a encore d'autres sens, mais globalement c'est ça. On considère souvent que l'intuition constitue le sixième sens. En réalité, c'est plus l'ensemble des perceptions directe de notre cerveau, la conscience de soi, la mémoire, etc. Et ensuite, vous en avez découvert un autre il y a peu.
- ... Le cosmos ?
- Haaaa, eh bien il en a fallu du temps. Oui. Le cosmos est un des sens humains. Tout le monde le possède, mais très peu de gens le perçoivent. Chez les gens normaux, c'est ce qui permet de sentir que quelqu'un est malade ou ne va pas bien, par exemple. En gros, c'est la perception du niveau d'énergie propre à chaque être. C'est la vie elle-même. Vous me suivez où vous avez besoin d'un dessin ? N'hésite pas à le dire Bigleux, c'est important.
- Je suis pas complètement stupide ! J'ai tout compris !
- Comme quoi... Donc le cosmos est le septième sens. À l'aube de l'humanité, tous les humains le maitrisaient, puis ce savoir s'est perdu. Aujourd'hui, seuls quelques très rares élus y sont éveillés, la très grande majorité d'entre eux servant le Sanctuaire.
- Il y a qui d'autre ?
- Des renégats, que vous serez peut-être amenez à traquer s'ils utilisent le cosmos pour servir leurs intérêts personnels. Certains alliés, c'est à peu près tout, même s'il est arrivé que des individus isolés s'y éveillent par eux-même. Quoi qu'il en soit, ce n'est pas parce qu'on est éveillé au cosmos qu'on est capable de faire appel à toute sa puissance. C'est cela qu'on appelle le septième sens. Chaque être humain possède sa propre énergie, mais celui qui maîtrise le septième sens n'épuise plus ses forces car il sait la démultiplier à l'infini.
- Comment est-ce qu'on y arrive ?
- C'est là toute la difficulté de votre formation. Vous allez devoir apprendre à intensifier votre cosmos au point de créer une explosion intérieur. D'ailleurs si vous ne faites pas attention vous risquez d'exploser tout court... Au-delà d'un certain stade, votre cosmos poussé à son paroxysme atteindra un niveau tel qu'il générera sa propre énergie. Vous devrez donc apprendre aussi à maîtriser cet afflux de cosmos et à vivre quotidiennement avec. Vous êtes tout blancs, ça va pas ?
- C'est... c'est quand il est question d'exploser que je me sens un peu mal à l'aise. On peut pas juste augmenter le cosmos au moment où y en a besoin ?
- Et si on t'attaque par surprise ? Pendant ton sommeil, par exemple. Tu sauras exactement quand le faire ? Non. Un vrai chevalier doit être près à se défendre et à protéger ses compagnons et Athéna quel que soit le moment.

Remarquant l'expression "exaltée" que ses apprentis affichaient, Darina soupira profondément.

- De toute façon, vous n'avez pas le choix, vu ? Par contre, on attendra demain, parce que vous êtes encore fatigués de votre passe d'armes.
- Notre quoi ? Ah le combat.
- C'était pas vraiment un combat, mais oui... Maintenant rentrons. De toute façon je dois aller faire un rapport au Pope sur notre rencontre d'aujourd'hui.
- Ah. Il va répondre à leurs invitations ?
- Je ne sais pas. Il va sûrement répondre ce qu'il a répondu à tous les dirigeants précédents : merci mais nous n'obéissons ni ne travaillons pour aucun pouvoir temporel, néanmoins nous ne cherchons pas à vous causer de problèmes et sommes à votre disposition pour toute discussion.
- Comment on devient Pope, d'ailleurs ?
- Faut que la patronne le désigne comme tel devant témoin.
- Quelle patronne ? Y a une patronne, au Sanctuaire ?
- Bien sûr. Athéna.
- ... Parce que vous l'avez vue, vous ?
- Non. Mais quand j'étais apprentie, j'ai pu rencontrer le maître de mon maître, un très vieil homme qui a eu l'honneur de pouvoir vivre au palais du Pope quand il fut trop vieux pour rester seul.
- Le Sanctuaire permet de faire ça ?
- C'est rare étant donné notre statut de soldat et l'usure de nos corps, mais oui, le Sanctuaire continue à protéger les siens même quand ceux-ci ne peuvent plus le servir activement. Quoi qu'il en soit, ce vieil homme m'a raconté qu'il avait lui-même été formé par le Pope, et que c'est Athéna en personne qui l'avait nommé.
- Donc elle est censée venir à chaque fois qu'un Pope meurt ?
- Non non, le Pope a plus de deux cents ans. Il vient d'une famille à la longévité extrême.

Les deux apprentis restèrent bouche bée.

- N'importe quoi ! Personne ne vit aussi vieux !
- C'est ce que je pensais, mais on a pas changé de Pope depuis, et il m'a montré une très vieille photographie où le Pope posait à coté de sa majesté Georges Ier qui venait d'arriver en Grèce.
- Mais il est arrivé il y a... il y a un siècle ?
- Hé hé. Vous me croyez, maintenant ?
- Heu... oui.

Les jeunes marchèrent un temps en silence, méditant sur cette découverte incroyable.

- Mais et vous ? Vous avez quel âge ?

Un nouveau silence se fit, plus pesant celui-là, et ce fut désormais le tour de Bigleux de s'écarter de son compagnon de crainte d'être emporté par la vague.

- J'ai l'âge de me faire inviter au restaurant par un bel homme, en ce qui me concerne c'est tout ce qui compte, même si je n'en aurais a priori jamais l'occasion. Il vaudrait mieux pour vous que vous changiez de sujet de conversation, vous savez ?

Hasard ou manipulation divine, le destin voulut que les deux apprentis de Darina lui posent en même temps la même question.

- Vous avez déjà pensé à vous marier ?

Le maître se figea instantanément, provoquant un mouvement de panique chez les deux adolescents qui bondirent immédiatement sur les parois rocheuses voisines, à bonne hauteur. Malgré l'inconfort et l'instabilité, ils s'efforcèrent de se retourner pour voir s'ils allaient devoir prendre la fuite. Mais, étrangement, Darina resta immobile puis hocha légèrement la tête.

- Oui.

Elle reprit tranquillement son chemin. Méfiants mais curieux, Junior et Bigleux se laissèrent retomber et la suivirent en gardant une légère distance de sécurité.

- Vous connaissez la loi du masque. C'est une loi archaïque, du point de vue de certaines, qui a un certain sens pour d'autres. Moi je l'ai prise telle qu'elle est parce qu'avant toute chose je souhaitais devenir une bonne chevalière. Cette loi a permit, certes de manière très artificielle, à des apprenties d'être considérées comme les égales des hommes pendant des siècles où la norme était de leur être soumises et de ne leur servir que de courtisanes et d'esclaves personnelles. D'une certaine façon, le masque les a libérées de leur statut, d'une manière que les hommes ne pouvaient contester. D'abord parce que cette coutume vient d'Athéna elle-même, ensuite parce que c'est quelque chose que certains auraient suggéré d'eux-mêmes.
- Vous n'avez jamais eu envie de l'enlever ?
- Je l'enlève quand je suis seule, ou avec d'autres femmes. C'est pour ça que c'est plus commode d'entrainer les femmes entre elles, mais d'un point de vue martial, c'est risqué. On peut aussi l'enlever devant un homme qu'on aime. Rien n'oblige ce dernier à aimer la femme, d'ailleurs. Quand vous serez un peu plus vieux, enfin si je ne vous tue pas moi-même parce que vous posez tout le temps des questions stupides, vous comprendrez peut-être qu'une femme qui enlève délibérément son masque pour quelqu'un lui fait le plus beau des cadeaux. Certains l'ont si bien compris qu'ils ont préféré se crever les yeux ou se suicider parce qu'ils ne pouvaient répondre aux sentiments qu'on leur révélait.
- Mais... c'est horrible ! Ça veut dire qu'il y a une chance sur deux que l'homme se tue si on lui montre son visage !
- Ha ha. Non non. Le Sanctuaire a ses règles officielles, mais il a aussi ses règles tacites. Tant qu'on respecte la règle du masque en public, on est libre de faire ce qu'on veut en privé.
- ... Hein ?
- Il a toujours existé, et il existera toujours des couples au Sanctuaire, durables ou non.
- Y a des maris et femmes ?
- Heu... j'ai dit des couples, hein. Enfin il y a quelques mariés, oui.
- ... Mais c'est quoi la différence ?
- Que, heu... si, mettons, une femme chevalier se sent, heu... détendue auprès d'un membre du Sanctuaire, qu'elle l'apprécie beaucoup, que le courant passe bien, elle peut... enlever son masque en privé. Et du coup ils peuvent... mmm... faire connaissance. Et personne n'en dira rien ni n'en saura rien. Et si, disons, les deux ne s'entendent plus, en privé la femme remettra son masque et l'homme saura que sa vie ne tient plus qu'à un fil et que s'il venait à parler à quiconque de ce qu'il aurait pu voir, le royaume d'Hadès lui ouvrirait ses portes.

Les deux jeunes garçons réfléchirent à ce qu'ils venaient d'apprendre, mais n'étaient pas bien sûr de comprendre. Junior se figea pourtant à son tour, la figure blanche, et tendit un index accusateur.

- AH ! C'est du fricotage ! Ma mère disait que c'était pas bien !
- Mmm. Elle a peut-être pas toujours dit ça.
- Qu... quoi ?
- Non non, c'est rien. Tes parents se sont connus en allant à la messe, et un jour de petits anges sont venus leur dire qu'ils pouvaient vivre ensemble, et puis les petits anges sont revenus et leur ont déposé un bébé pendant qu'ils dormaient.
- Moi ma mère elle disait qu'elle nous avait eu en s'occupant à la ferme.
- Tu m'en diras tant, Bigleux.
- Si ! Elle est allée secouer le figuier de papa et c'est comme ça qu'ils se sont connus !
- Les garçons... je vous aime bien, mais des fois vous me fatiguez.

Le trio qui arrivait à la limite du domaine du Sanctuaire croisa une phalange en train de courir, encadrée par deux gardes. Junior et Bigleux regardèrent aussi discrètement que possible si les filles du groupe avaient des formes et...

- Le spectacle vous plaît ?

Ils sursautèrent tous deux et rougirent. Darina continuait à marcher devant eux en leur tournant le dos, comment aurait-elle pu savoir ? Ils avaient été extrêmement discrets, pourtant !

- De quoi vous parlez ?
- De rien, de rien. J'irais les voir dans leur quartier ce soir. Y en a une ou deux qui vont devoir se bander des parties du corps.
- Pourquoi faire ? Y en avait des blessées ?
- Non mais ça évitera les rebonds. Ça attire l'attention les rebonds, hein ?

Darina ne se donna pas la peine de se retourner car elle savait que ses deux apprentis étaient rouges comme des tomates, et ce jusqu'aux oreilles. Elle ne put s'empêcher de pouffer sous son masque. Elle n'avait jamais eu de quoi attirer l'attention de ce coté là, alors elle n'allait pas se priver d'une petite vengeance mesquine et indirecte sur des ados en rut. Elle aimait beaucoup ces petits plaisirs vilains de la vie. Athéna ne le lui reprocherait sûrement pas. Une vie à trimer en son nom, ça méritait bien quelques petites taquineries, non ?

- Heu... Comment dire...
- Oui, Bigleux ? Tu n'as pas compris quelle partie elles devront bander ?
- Heu ! Non ! Je ! En fait ! Non ! C'est... heu...
- Vous avez été mariée alors, ou pas ?
- Ah, Junior ne perd pas le Nord, au moins.

Et crotte. Darina se sentit elle-même rougir un peu. Encore un avantage du masque.

- Ça vous intéresse tant que ça ?
- ... Oui !
- Vous n'avez vraiment rien d'autre à faire...
- Là non. Alors ?
- J'ai aimé quelqu'un quand j'étais toute jeune, il m'a aimée aussi et on a vécu ensemble, malheureusement il est mort. Vous êtes satisfaits, maintenant ?
- ... Il vous manque ?
- ... Oui. Mais c'est comme ça.
- C'est comme nos parents...
- Oui, c'est vrai. Des fois on ne peut rien faire même avec le cosmos.

Ces deux niais avaient réussi à remuer un couteau dans une vieille plaie. Il ne fallait surtout pas qu'elle y pense, sans quoi des larmes viendrait. Enfin, ils devaient aussi être un peu remués.

- ... Du coup... vous êtes restée toute seule depuis ?
- Mais... vous êtes vraiment extraordinaires ! J'ai jamais eu des apprentis pareils ! Ça vous regarde pas !
- Tu vois, elle voit quelqu'un !
- Mais elle vit pas avec lui, sinon on l'aurait vu... C'est pour fricoter.
- Je... Vous allez vous en prendre une si vous continuez !
- Mais c'est pas grave, ma grand-mère elle fricotait tout le temps des vêtements quand j'étais petit.
- ... Je crois que je vais fortement rappeler au Pope qu'il faut des cours scolaires, parce que si vous devez partir en mission un jour ça va être compliqué pour certains de se faire comprendre.
- Y a rien à lire, ici, alors il risque pas de s'améliorer.
- Quoi ? Il y a une bibliothèque près des baraquements principaux ! On reçoit la presse tous les jours, y compris des journaux étrangers pour les chevaliers qui viennent d'ailleurs.
- Ah bon ?
- Je sais bien qu'à votre âge on pense qu'à manger et dormir, mais vous manquez vraiment de curiosité.
- Ça nous évite de fricoter, sans doute...

Pendant que Junior se massait la joue, Darina se dit qu'à force d'insister sur le développement physique des novices on avait peut-être effectivement oublié de prendre en compte leur développement intellectuel. Tout ça parce que le gouvernement n'envoyait plus d'instituteurs pourtant payés par le Sanctuaire. Un chevalier puissant mais ignare serait grandement handicapé s'il ne comprenait pas le fonctionnement du monde et les lois physiques élémentaires.

- Bon. Je vais voir le Pope, vous vous allez biner un peu le potager, y a des mauvaises herbes qui poussent. Et vous préparerez quelque chose pour ce soir, arrangez-vous pour que ça soit bon. Ah, et ne parlez pas du septième sens, il revient au maître de décider quand en parler.

Ignorant les protestations de ses apprentis, Darina se dirigea vers le centre du Sanctuaire et sa longue volée de marche. Trop de ces temples étaient vides. Le Sanctuaire était en position de faiblesse et ce n'était jamais bon. En dehors du Vieux Maître, il n'y avait plus que deux chevaliers d'or, et Bos souffrait de plus en plus à cause de ses os. Au cours des cinq dernières années, quatre d'entre eux avaient été emporté par une épidémie malgré leur jeune âge, et trois avaient dépassé depuis longtemps celui de porter leur armure. Et la seule personne dont elle avait été vraiment proche avait pu bénéficier de la règle spéciale pour quitter le Sanctuaire, quoique non sans regret. Shion avait dû demander aux chevaliers âgés de former d'urgence de nouveaux apprentis, et en avait lui-même pris un pour qu'il lui succède en tant que chevalier du Bélier. Par chance, on ne manquait pas de novices prometteurs qui, d'après les cosmos qu'elle percevait à travers le domaine, donnaient entière satisfaction à leurs maîtres. Mais ils étaient bien trop jeunes, bien trop expérimentés... Qui sait quelles difficultés ils allaient devoir affronter ?

Les Maisons étant vides, Darina les traversa sans s'attarder et se présenta au palais du Pope où elle croisa Ngurumo, chevalier d'Hercule.

- Tiens, t'es encore dans le coin, la greluche ?
- Tiens, t'es pas encore mort, le babouin ?

Après avoir échangé quelques politesses habituelles avec son ancien compagnon d'apprentissage, Darina se dirigea vers la salle du trône, passant outre les protestations du chambellan Gigas qui n'avait noté aucun rendez-vous à cette heure-ci. Le Pope s'y entretenait avec l'ancien chevalier des Gémeaux mais lui fit signe d'approcher.

- ... je suis vieux, mais je sais juger les hommes, et ce Saga a une personnalité des plus pures. Je m'en porte garant.
- Je le sais, je le sais. Toutefois, j'ai comme un mauvais pressentiment à son sujet... Ah. Ce n'est rien. Moi aussi je vieillis. Et ce n'est pas Darina qui va me contredire là-dessus.
- Pff, c'est bien la seule fois où elle ne contredira personne, celle-là.
- Merci, votre muflerie se porte à merveille, à ce que je vois !
- Pimbêche.
- Vieux con.
- Darina ! Merci d'être venu me donner votre opinion au sujet de Saga.
- C'était mon devoir en tant que son maître et ancien chevalier, voyons. Permettez-moi de prendre congés, je me sens soudainement indisposé.
- C'est ça... Indisposé...

Le chevalier à la retraite repartit en maugréant quelques insultes bien senties à destination de sa cadette.

- Il a la respiration de plus en plus sifflante... Il ne va pas tenir longtemps, à ce rythme.
- Hélas, il sait qu'il ne lui reste que quelques mois à vivre, mais il ne renoncera jamais à son précieux tabac. Un entêté jusqu'au bout.
- Et c'est rien de le dire.
- J'ai toujours trouvé dommage que tu ne réussisses pas à t'entendre avec tes collègues, Darina.
- J'ai mon caractère, c'est tout ! On s'y fait ou on s'y fait pas.
- On ne s'y est pas fait souvent, hélas. Si ce n'est quelques individus triés sur le volet. D'ailleurs, bien que ça ne me regarde pas, vous êtes fâchés tous les deux, en ce moment ?
- Non.

Le Pope eut sa réponse, même si le masque ne laissait rien voir des expressions de Darina.

- Je te crois sur parole. Maintenant, dis-moi donc ce qui t'amène ici.
- Pendant notre entrainement, on est tombés sur une patrouille de l'armée. Elle s'est avancée jusqu'à la limite du domaine, coté ouest.
- Combien étaient-ils ?
- Une quarantaine. Armée de terre, gendarmerie, quelques types du génie, je crois.
- Et ?
- Je les ai envoyé paître.
- Darina...
- Je ne les ai pas agressés ! Je leur ai juste rappelé où ils étaient et qu'ils ne pouvaient aller plus loin. Je n'ai pas cherché à discutailler, ça c'est votre travail.
- Et que faisaient-ils là ?
- Ils menaient un recensement local, apparemment. Ils comptent faire passer des routes sur le domaine pour desservir les communautés qui dépendent de nous.
- C'est cohérent avec leur attitude. D'abord priver les villages isolés qui nous entretiennent du peu de services dont il bénéficient, ensuite arriver en dispensateurs de modernité pour les éloigner de nous... Quel gouvernement déplorable. Je ne compromettrais pas le Sanctuaire pour m'entendre avec eux.
- Mais les communautés dont nous avons la charge souffrent de leur isolement.
- Ce n'est qu'un mauvais moment à passer.
- Mais ce n'est pas nous qui devons le passer.
- Les étoiles me disent que la population est fatiguée de ce régime.
- C'est pas ça qui va les empêcher de s'accrocher au pouvoir. Les rouges se sont installés bien confortablement en Russie depuis des décennies, et rien n'indique que ça va changer.
- Nous ne sommes pas là pour nous mêler de la politique humaine.
- Sauf qu'elle, elle s'invite au Sanctuaire.
- Il suffit ! Nous ferons comme nous l'avons toujours fait par le passé. Nous restons dans les limites du domaine et n'intervenons pas.
- Très bien.
- Inutile de prendre ce ton, tu pourras bouder autant que tu veux, ça ne changera rien.

Darina haussa les épaules de la manière la plus insolente possible. Ce n'était pas à elle de décider, mais elle ne se gênerait pas pour dire ce qu'elle en pensait.

- Puisque je suis là, est-ce que je peux aller la voir ?
- Bien sûr, elle est tienne.

Au rez de chaussée du palais se trouvait le corridor donnant accès à l'esplanade de la salle d'or, lieu d'assemblée de l'élite de la chevalerie. Les chevaliers d'or y laissaient parfois les urnes sacrées contenant leurs armures. Ayant tous un lien profond avec elles, ils pouvaient de toute façon les faire venir immédiatement à eux n'importe où dans le monde. Les armures d'or sans propriétaires y étaient également conservées. Darina se rendit devant un coffre dont elle sortit divers objets qu'elle disposa ensuite devant une des urnes. Remplissant une coupe de vin, elle ferma les yeux et entama le rituel en s'entaillant la main pour y faire couler quelques gouttes de sang.

- Spondè !

Darina vida la coupe sur l'urne par trois fois. Une fois pour Zeus et les Olympiens, une pour les héros, et la dernière pour Athéna. Puis elle leva les bras en direction de la statue représentant sa constellation protectrice.

- Ô Athéna, ma divine souveraine, déesse de la sagesse, protectrice des arts, mère de la civilisation, dame de la cité et quels que soient les noms par lesquels tu souhaites être invoquée, écoute-moi. Si comme on le dit tu protèges réellement l'humanité et tes humbles serviteurs depuis les temps immémoriaux, accepte de me guider, toi ô Puissance sans limite. Je vais bientôt devoir quitter ton service, et j'aimerais que tu épaules et soutiennes le successeur que mon armure, ma vieille compagne, aura accepté. Qu'il soit en harmonie avec elle et qu'elle lui donne sa force pour faire triompher ta volonté. Si tu m'accordes cette supplique, je continuerais à servir ton Sanctuaire et tes principes. Loué soit ton nom.

Le rituel était terminé, Darina versa donc une dernière coupe dans le brasero le plus proche. Voilà. Si avec ça aucun des deux n'arrivait à la remplacer, ce serait vraiment la faute des dieux. Ah oui, une dernière chose.

- Et toi, tu vas pas faire la fine bouche ! J'ai dégotté deux neuneus à fort potentiel, ils ne peuvent que s'améliorer. Alors me fais pas le coup d'en choisir aucun !

L'urne sacrée ne lui répondit pas, bien entendu, mais Darina se dit que si elle comprenait ce qu'on lui disait elle devait probablement bouder un peu, pour la forme.

- D'ailleurs ça vaut aussi pour vous, les autres grognasses dorées ! Faudra aider les gamins qu'on vous présentera !
- Darina, peux-tu arrêter de crier ? Je suis en train de dicter un courrier, là.
- Oh ! Pardon...