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Légendaire

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Le lendemain vint bien trop vite à son goût. Il fut réveillé par les pleurs d'un des nouveaux arrivés qui appelait sa mère dans son sommeil. Le soleil venait de se lever, aussi se leva-t-il avec difficulté, remerciant Bigleux d'avoir cogné aussi fort pendant les épreuves de la veille. La journée étant libre pour les autres novices, tout le monde dormait encore, et ceux qui ne dormaient pas n'avaient aucune intention rater une grasse mâtinée qui se présentait. Junior fit une rapide toilette, s'habilla et sortit marcher. Ou plutôt boiter lentement à l'extérieur. Son nouveau maître ne lui avait pas précisé à quelle heure il devrait la retrouver, mais son petit doigt endolori lui suggérait qu'arriver en retard serait mal perçu, aussi se dirigea-t-il vers les cuisines pour quémander quelque chose à manger. Étant donné l'heure, l'accueil fut aussi frais que la température. Il dit que c'était son maître qui lui avait dit de se lever aussi tôt, ce qui adoucit quelque peu le personnel qui lui donna de la nourriture en maugréant sur les horaires d'entrainement des apprentis. La nourriture chaude et fraiche lui remplit l'estomac, et il profita de l'inattention des gardes pour chiper une pâtisserie supplémentaire sans qu'ils s'en rendent compte. Il se dirigea lentement vers les balneion en grignotant sa prise et en observant le Sanctuaire encore presque endormi. Il croisa quelques patrouilles de nuit qui ne manquèrent pas de lui demander ce qu'il faisait là de si bonne heure. Sa qualité d'apprenti lui permit encore une fois de circuler librement. Mais il comprit aussi que les maîtres n'hésitaient pas à former les apprentis pendant la nuit, ce qui ne le réjouit absolument pas. Il arriva finalement là où on lui avait dit de se présenter, et s'assit sur une colonne brisée pour patienter. Le soleil monta lentement dans le ciel, et il vit passer de plus en plus de gardes, puis de novices qui se rendaient là où leurs affaires les amenaient. La cloche lui indiqua que le petit déjeuner commençait d'être servi, ce que les bruits de course qu'il entendit confirmèrent. Au moins, il avait l'estomac plein, et espéra qu'il n'aurait pas trop à attendre. Deux heures passèrent avant que son nouveau maître ne daigne arriver. Sans se presser, manifestement, et en réprimant des bâillements.

- Ça fait longtemps que t'es là ?
- Je me suis réveillé avant le petit-déjeuner.
- Oh le crétin ! Tu pouvais pas rester dormir, non ? Moi je viens de me réveiller, j'aime pas rester debout trop tard, ça décale ma nuit. Si j'ai pas mes dix heures de sommeil, je suis pas de bonne humeur.

Junior nota mentalement cette information pendant que la femme bâillait encore en se grattant les épaules.

- Foutus moustiques. Bon, il est où ton copain, là ?
- Hein ?
- L'autre que t'as battu hier ! Pourquoi il est pas là ?
- Heu... Je sais pas.
- Mais vous êtes pas dans le même dortoir ?
- Ben non.
- Donc t'es en train de me dire qu'il sait pas qu'il fait partie des apprentis...
- Heu... oui.
- Et c'est tout ce que ça te fait ?

Junior haussa légèrement les épaules. Il y était pour rien, lui.

- D'accord, donc le vieux m'a refilé les deux débiles du lot. Bon suis-moi, on va le chercher, il doit être en train de se goinfrer avec les autres. Je te jure... Au fait, mon nom c'est Darina.

Junior suivit donc son maître vers l'arène, où les novices s'empiffraient en sachant qu'ils n'auraient pas à s'entraîner aujourd'hui. Leur arrivée fut vite remarquée, et les conversations se firent plus discrètes. Darina lui tapa sur l'épaule.

- Bon va le chercher, moi j'ai pas regardé à quoi il ressemblait, hier.
- Heu...
- C'était pas une question, hein.
- Oui oui.

Junior chercha des yeux son condisciple et finit par le repérer en haut des gradins, où il le rejoignit. Celui-ci fixait le fond de son bol d'un air morne. Lorsqu'il vit Junior arriver vers lui, un éclair de colère lui passa dans les yeux.

- Qu'est-ce que tu veux ?
- Ben on a le même maître, mais elle croyait qu'on était dans le même dortoir et que je te le dirais ce matin, du coup elle nous attend pour l'entrainement.

Le brouhaha se fit moins intense alors que les autres noves écoutaient la réaction de Bigleux.

- Mais... t'as gagné, hier soir !
- Le Pope a dit qu'on a fait jeu égal, et que t'avais du potentiel. Du coup on a le même maître.

Junior se pencha un peu pour parler plus bas.

- C'est celle qui nous a fait peur, l'autre jour. Elle est en bas.

Bigleux se pencha pour vérifier cette assertion et reconnut effectivement la femme. Celle-ci croisait les bras et tapait du pied, ce qui n'était pas bon signe.

- Putain ! Je pensais que c'était foutu !
- Ben non. T'as fini de manger ?
- Heu ouais.
- Ben viens vite alors, elle a l'air ronchon celle-là.
- Mais je vous emmerde, vous deux ! J'aime pas qu'on me fasse poireauter, c'est tout !

Les deux apprentis (et plusieurs novices) sursautèrent en voyant que Darina se trouvait subitement derrière ses deux élèves. Ils n'avaient rien entendu. Par contre ils sentirent très bien qu'elle les soulevait tous deux par le col pour repartir lentement. Les ricanements étouffés qui leur parvinrent leur firent comprendre que le crédit qu'ils avaient acquis en étant sélectionnés pour devenir apprentis venait de s'envoler. Darina les porta ainsi jusqu'à revenir aux balneion.

- Bon, on va reprendre. Moi c'est Darina. Je suis votre maître pour les années à venir. Je vais affiner votre maîtrise du cosmos et vos compétences martiales avant de vous faire combattre contre d'autres apprentis afin de voir si vous êtes potentiellement dignes de porter une armure sacrée d'Athéna. Je suis une femme, mais je suis avant tout un chevalier, je ne tolérerais pas de tire-au-flancs. Je ne tolérerais pas non plus qu'on me regarde avec concupiscence. C'est bien clair ?

Bigleux et Junior échangèrent un regard qui en disait long. Darina soupira en secouant la tête.

- Concupiscent ça veut dire pervers. Vous regardez pas ce que vous n'êtes pas autorisés à toucher. C'est plus simple, comme ça ? Bon allez, maintenant suivez-moi !
- On va où ?
- Dans mon logement. Les apprentis habitent avec leurs maîtres. Je vous prévient, y a que deux lits et je partage pas le mien, alors faudra vous serrer. Et une fois de plus, hors de question de voir mon visage. Ni aucune partie charnue de mon corps !
- De toute façon elle est pas très charnue...

Bien que Bigleux ait prit le soin de murmurer à l'oreille de Junior, Darina se retourna vivement et lui asséna une magnifique gifle qui incita Junior à faire un ou deux pas en arrière.

- Et celle-là elle était charnue ? J'ai d'excellentes oreilles ! Maintenant vous la fermez et vous me suivez ! Oh, je savais que j'aurais dû dire non au vieux bouc !

Les deux apprentis, dont un se massant la joue en geignant, suivirent leur maître jusqu'à une petite maison bâtie à flanc de colline. Et elle n'était pas la seule. Aucun d'entre eux n'avaient jamais vu cet endroit. Un potager se trouvait devant, et il y avait des fleurs sur les rebords de fenêtre. Et, ainsi que le remarqua Junior dans un second temps, des lapins dans des clapiers. Le cadre un peu propret surprit les deux jeunes gens qui se regardèrent sans rien dire.

- Quoi ? Si ça vous plaît pas vous avez qu'à retourner dans vos dortoirs puants, hein ! Le Sanctuaire sait récompenser ceux qui se dévouent à Athéna.
- Heu... les lapins c'est pour manger ?

Darina regarda Bigleux sans rien dire, ce qui le poussa à lever les bras pour protéger son visage.

- Non. Je mange pas les lapins, j'aime pas le goût. C'est juste que j'aime bien les caresser. Des fois j'en donne un à un voisin contre des fruits ou des légumes.
- Pour qu'il le caresse ?
- ... Mon petit, je veux bien faire des efforts, mais va falloir y mettre du tien aussi parce que sinon ça va être assez pénible, niveau cohabitation.
- Mais...
- Je les donne pour qu'il les mange, et j'évite d'y penser parce que c'est mes lapins ! Voilà ! ... Bref. C'est ici que vous allez vivre dorénavant, du moins en dehors des heures d'entrainement.

Darina entra dans la petite maison et après un instant d'hésitation ils la suivirent. Elle était petite et ne comptait qu'une seule pièce avec deux lits, quelques étagères de conserves et objets divers, et une petite armoire de vêtements. Seul objet de valeur, une chibouque ouvragée trônait sur le rebord de la fenêtre près du lit de Darina. Le lit que devraient se partager les deux apprentis était heureusement d'assez bonne taille, et se trouvait en-dessous d'une petite fenêtre. Un cadre rustique, mais néanmoins bien plus intime et chaleureux que les dortoirs des novices. Darina s'était allongée sur son lit et fit signe à Junior de fermer la porte alors qu'il commençait à pleuvoir.

- Autant rester au sec. Bon alors. Tous les deux vous allez vous présenter, me dire d'où vous venez et ce que vous attendez de la vie. Oh, tant que j'y pense, y a des latrines en bas de la colline un peu plus loin. On vidange à tour de rôle chaque semaine. Moi c'était la semaine dernière. Ça tombe bien que vous soyez là, finalement, vous pourrez le faire à ma place. Ça revient que tous les deux ou trois mois, en fait.

Les deux apprentis se présentèrent donc. Si Junior avait peu à raconter et eut du mal à mentir sur le fait qu'il ne voulait pas devenir chevalier, Bigleux parla un peu plus longtemps et présenta une histoire familiale un peu tragique. Sa famille aussi avait été éprouvée par la guerre et par le régime des Colonels, mais il lui restait apparemment un petit frère qu'il n'avait accepté de quitter qu'à la condition qu'il puisse le retrouver quand il serait devenu assez grand. Pour une raison ou une autre, le Pope ou quiconque était en charge avait accepté. Après tout, ça leur assurait d'avoir un soldat de plus. Une fois qu'ils eurent fini, Darina consentit à leur dire qu'elle-même était née de parents Bulgares envoyés en Grèce lors de l'occupation de la Thrace. Nul doute qu'elle était devenue orpheline et que l'occupation de son pays par l'Armée Rouge l'empêcha d'être rapatriée. Elle se tut pendant un long moment, laissant ses apprentis dans l'incertitude. Devaient-ils parler ou se taire ? Darina s'assit néanmoins sur son lit et les regarda.

- Montrez-moi votre cosmos.
- Ici ?
- Non, dehors.
- Il pleut toujours...
- Ça ne va pas vous tuer. Venez.

L'averse touchait déjà à sa fin, de toute façon. Darina les emmena de l'autre coté de la colline, un lieu d'entrainement à en juger par les nombreux cratères qui le parsemaient. Se retournant soudainement, elle leur fit un geste d'encouragement. Junior ne sut pas quoi faire.

- Je... je sais pas sentir le cosmos.
- C'est bien ce qui me semblait. Et toi, petit bonhomme qui parle trop ?
- Je ne sais pas. Hier, j'ai eu l'impression que...
- Oui ?
- C'était comme si j'avais des ailes, à un moment.
- Tu saurais le refaire ?
- Je ne crois pas.

Darina soupira et ramassa deux pierres à ses pieds, qu'elle leur lança en leur demandant de les écraser. Malgré toute la force qu'ils y mirent, ils ne réussirent pas. Puis elle reprit ces même pierres et leur ordonna de bien l'écouter.

- Le cosmos est le lien profond qui unit l'être humain à l'univers. Il est présent en tout le monde, mais certains savent le faire brûler et utiliser son énergie pour accomplir des prodiges. Regardez.

Sans faire d'effort manifeste, Darina referma doucement les doigts sur les pierres, et ils virent progressivement apparaître de multiples fissures qui s'agrandirent alors que les roches se fendillèrent avant d'exploser. Il n'en restait plus rien, désormais. Et les mains de Darina ne saignaient pas.

- Voilà ce que je vais vous apprendre à faire. Ce sera dur, ce sera terriblement éprouvant. Mais vous y arriverez. Vous n'avez pas le choix, de toute façon.